‹ Sottises et scandales du temps présent benjamin GastineauChapitre 2 sur 29 · ESQUISSES CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

ESQUISSES CONTEMPORAINES

Balzac, à l’œil de lynx, a fixé, dans son immortelle comédie de « Mercadet, » le faiseur d’affaires, l’agioteur, l’homme qui édifie des spéculations hasardées sur des mensonges, sur le retour imaginé d’un fantastique Godot. Mais l’analyste le plus profond des temps modernes, le grand psychologiste aurait pu élargir son cadre et buriner les faiseurs de toutes les classes et de toutes les professions.

Il est vraiment monotone d’entendre même le marteau toujours retentir sur la même enclume; car, après Balzac, la foule des pasticheurs n’a pas manqué de chevroter sur tous tes tons le refrain de sa comédie. Nous avons vu les Juvénals modernes satiriser la bourse et les boursicotiers, condamner

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avec indignation l’agio, formuler ranathôme contre les faiseurs de la Bourse qui tendent aux provinciaux alléchés les filets de la nouvelle entreprise et des nouvelles actions.

Pourtant, il nous semble qu’il y avait mieux à faire que de mettre les bottes du géant et de glaner son champ si bien moissonné : il y avait à explorer le chemin oü il n’a pas passé; il y avait à voir si le faiseur est une émanation de la Bourse, ou plutôt s’il ne serait pas un type du dix-neuvième siècle. Voilà, croyons-nous, la vérité.

En effet, qu’est-ce qu’un faiseur? Un « réaliste » en toutes choses, un être qui a substitué le « procédé, » le savoir-faire, la comédie, l’habileté, une profonde entente des « trucs, » à la vérité des sentiments, à la conscience, à la conviction, au talent, à l’honnêteté! N’avez-vous pas rencontré ce dupeur, un peu partout, en province comme à Paris? N’obstrue-t-il pas toutes les avenues? Cerbère à triple gueule, il lui faut son gâteau de miel; il s’impose audacieusement en universel intermédiaire, et, bon gré mal gré, vous devez lui laisser une partie de votre laine, si vous voulez passer et arriver.

Produit direct de la philosophie éclectique, le faiseur ne voit dans l’humanité qu’une collection d’individus ballotés entre l’ignorance, l’incertitude et la duperie ; il est sceptique, non de ce louable scepticisme cartésien qui délibère, examine, doute avant de croire, mais d’un mauvais scepticisme qui nie d’emblée la vérité et la vertu. Son unique préoccution consiste donc à tirer son épingle du jeu em-

brouillé*des choses humaines; il ne songe qu’à lui, rapporte tout à lui, et son égoïsme irait aisément jusqu’à anéantir le monde, si cette impiété lui était utile ou possible. Pour arriver à son but, il a rejeté les lourds vêtements qui embarrassent les lutteurs dans l’arène : réclamations de la conscience, sensibilité, sentiment du devoir, scrupules et délicatesses, autant d’hiéroglyphes dont il n’a jamais pris souci. Son habileté a le champ large et uni; point de buissons ni de hautes herbes; elle court à l’aise, dépassant les concurrents embarrassés de réserves et de sentiments. Le monde est un ensemble d’affaires; il s’agit de s’en bien tirer et de gagner au jeu, par un moyen ou par un autre, peu importe. Le succès n’est-il pas la moralité de la fable? Inaccessible aux jouissances ineffables de l'homme qui ne doit sa position qu’à son travail ou à son talent, incapable de ressentir les émotions saintes de la lutte honnêtement courageuse , étranger aux enthousiasmes de l’idéologie, à l’élévation des âmes nobles, aux satisfactions morales des organisations délicates, le faiseur n’estime que les jouissances grossières et que le signe de ces jouissances : l’argent. Ne voulant pas demander cet argent à un effort consciencieux, à une recherche sérieuse, il supprime toutes ces longueurs et leur substitue le procédé, le savoir-faire, la rouerie.

Si bien attaché que soit le masque du faiseur, avec quelque pénétration vous le reconnaîtrez à sa physionomie composite, à son regard inquiet démentant presque toujours sa parole, à son ton ma-

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niéré, à la recherche perpétuelle des effets à produire; — il sonne creux comme un vase vide qu’on frappe de la main. Les manières nobles et simples des gens bien élevés font de ce faux personnage la plus éclatante critique.

Vous le reconnaîtrez encore à son universalité, à son aptitude à tout être : honnête homme ou coquin, oiseau ou souris, suivant le moment, suivant son égoïsme, son éternel régulateur. Il est prêt à tout faire, à se loger dans toutes les peaux, à jouer tous les rôles, à pleurer ou à rire, pourvu que cela lui rapporte. Il fait la traite de l’humanité, cherchant toujours en elle la matière exploitable. Grâce à- cette malléabilité morale ou plutôt immorale de beaucoup trop d’hommes de notre époque, on ne sait plus à qui l’on a affaire, ni sur qui compter d’une heure à l’autre; c’est l’eau qui glisse dans la main quand vous croyez l’avoir prise ; c’est le vif argent fuyant l’état stable; c’est l’anguille échappant h la nasse; c’est la ligne indécise entre l’être et le devenir. Le faiseur a tué le célèbre arlequin. Ce personnage italien, à brillantes facettes, avait au moins un caractère, des passions, des caprices, une humeur originale, un type enfin. Le faiseur, ce pierrot sans cœur, n’a pour âme qu’une table rase sur laquelle il écrit et efface incessamment.

Certes, un homme sensé ne songera pas â demander à notre siècle d’élaboration critique, de doute, de transition, les sévères lignes, les caractères, les physionomies arrêtées des siècles derniers. Mais, sans viser au moraliste, on peut, à bon droit, se

plaindre d’avoir rencontré sur sa route trop de baudruches gonflées de vide, trop de gens qui jouent au grand personnage sans en avoir l’âme, trop de faiseurs qui se vantent de n’avoir aucune opinion, aucun système, aucune idée des principes régulateurs de l’existence, improvisant sans cesse de faux personnages, dévorant votre temps, vous harassant toujours quand ils ne vous trompent pas ou ne vous volent pas. Ce type glabre, fruste, souriant, facile, coulant, du faiseur dépourvu de caractère, de personnalité, de principes, de conscience, de ressort et de relief, commence à fatiguer le public; malheureusement j’aperçois une multitude grouillante de petits faiseurs qui se forment sur le modèle de leurs aînés et attendent avec impatience le moment de leur entrée en scène.

Il n’est pas jusqu’à la langue française qui n’ait subi la pernicieuse influence du faiseur; ainsi le verbe « foire » a remplacé le verbe « être ». Autrefois l’homme se mesurait à sa foi, à ses croyances, à ses actions bonnes ou mauvaises, à sa valeur morale : aujourd’hui, on ne s’inquiète ni de ce que vous êtes, ni de vos idées, ni de vos sentiments intimes, ni de la noblesse de l’âme ou de l’élévation du caractère, mais de la quantité d’affaires et de capitaux que vous remuez; les soucis du gain ont succédé aux grandes préoccupations de la pensée. Rarement vous entendrez dire ; « Que pensez-vous de tel système, de telle opinion, de tel livre? » « Que faitesvous? » Voilà la question universellement posée. On a peu ou prou d’opinion, on fait de la politique ; on

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n’écrit plus, on n’a plus le culte de l’idée et de l’art, on fait des livres, du théâtre, des romans, des toiles, des statues, comme ce bon M. Jourdain faisait de la prose ; on n’aime plus, on fait l’amour ; on ne cherche plus à édifier sa fortune privée sur l’intérêt public, on fait de la spéculation.

De 1830 date le début du faiseur, qui, depuis ce temps, a fourni une carrière aussi brillante que rapide. Après avoir gâté la philosophie et la politique, le faiseur a vicié les lettres, les arts, l’industrie. 11 est devenu le signe caractéristique du temps; et certes, ce n’est pas une tentative sans hardiesse que de chercher à esquisser ses diverses personnifications.

En thèse financière, le faiseur affirme que la science économique est vaine, et qu’il faut hardiment spéculer sur les capitaux d’autrui ; en thèse commerciale, que du poison rouge peut très bien se vendre pour du bordeaux et de la dentelle de coton pour de la Valencienne; en thèse politique, qu’une conviction étant gênante dans certaines circonstances, il faut abandonner cette faiblesse aux puritains; en thèse sentimentale, que l’amitié est une chimère quand on n’en tire aucun profit ; qu’il faut faire la cour à toutes les femmes, n’en aimer aucune et n’épouser que la dot ; en thèse morale, que la vertu est sotte et peu récompensée en face du vice heureux; en thèse judiciaire, que celui-là seul est coupable qui est pris et condamné; en thèse littéraire et artistique, qu’avec une bonne méthode on peut chanter à l’Opéra sans voix; qu’avec des capitaux et des annonces, un jour-

nal se passe de journalistes et de rédacteurs; que romans et pièces de théâtre se fabriquent comme un patron de mode. Ces beaux raisonnements sont assaisonnés de citations empruntées au répertoire de Machiavel, de Hobbes, de Talleyrand et des incroyables. Si l’on s’avise de répliquer, les arguments, « ipso facto », vous tombent dru sur la tête. Le faiseur a le dictionnaire complet des gentillesses contemporaines. Parlez-vous politique : il amènera sur la scène M. D... qui a un passé chamarré de toutes les professions de foi imaginables, qui a pris des assurances contre toutes les révolutions. Quel que soit le gouvernement qui surgisse,’ M. D... l’a acclamé d’avance. En 1815, il découvrit qu’il n’avait jamais été que légitimiste; en 1830, qu’il avait le véritable tempérament politique du constitutionnel; en 1848, que la république avait toujours été son idole. Protée à mille formes, brillant Arlequin, M. D. . . est toujours prêt à accepter l’événement, à en triompher par ses multiples professions de foi.

Cite-t-on des actes de dévouement de gens qui se jettent à l’eau ou au feu pour sauver leurs semblables, le faiseur ne manque pas de parler de la fortune étonnante d’un homme traînant à sa remorque, dans les salons, un individu qui racontait, avec un accent pathétique et des détails circonstanciés, comment son sauveur l’avait arraché à la mort. Mais ce n’était qu’un habile compère, partageant les bénéfices du dévouement inventé; il n’avait couru aucun danger.

Entame-t-on le chapitre des passions profondes, sincères, éternelles, le faiseur débite aussitôt ses

petites anecdotes scandaleuses. Il narre, sur un rhythme facétieux, l’iiistoire trop connue des spéculateurs et des spéculatrices de l’amour; les dames aux camélias, les mariages à l’épervier, conclus par l’entremise d’agents matrimoniaux, dûment autorisés, qui mettent en rapport le client et la cliente ; les triomphes des don Juans de chrysocale et des Lovelaces de carton pâte qui sont parvenus à surprendre le cœur de quelque veuve, de quelque riche héritière. Il cite les grands maîtres de ces supercheries de l’amour, les étrangers choyés, adorés à Paris, parce qu’ils ne sont pas Français, et parce que quelques-uns s’attribuent un passé de grandeur dont on ne saurait contrôler la véracité.

Mais la verve échauffée du faiseur ne tarit plus lorsqu’il est question des lettres, des beaux-arts, de génie. 11 a soupé avec les fournisseurs de toutes les entreprises dramatiques et littéraires. Il sait comment se fabriquent les grands hommes; il a les noms et le tarif de tous les « faiseurs de réputations » qui poussent et font surgir une médiocrité, tantôt par la camaraderie, tantôt par l’influence féminine, par la réclame, même par un abonnement aux affiches placardées sur les murs de Paris. Il disséquera, l’une après l’autre, sous vos yeux, toutes les célébrités, les espionnant dans les détails les plus humbles de la vie, indiquant d’un sarcasme la partie faible de la statue, trouvant la « petite bête », recueillant le scandale, cherchant ù vous prouver que les grands hommes sont des baudruches gonflées par l’engouement des sots.

Après s’être ainsi couronné d’infamies, semblable à la tête de Méduse aux serpents entrelacés, après avoir abaissé l’humanité à sa taille et fait défiler les parodistes des nobles choses dans ses périodes, le faiseur triomphe à la manière antique. Pour lui, le nombre et le succès sont des arguments sans réplique; voilà toute la force de ses étranges raisonnements. Mais que prouvent-ils contre le talent, contre la conscience,’conire la véritable grandeur? Absolument rien. Nous savons que les faiseurs de toutes classes, de toutes professions sont nombreux, si nombreux qu’on pourrait leur appliquer ce proverbe : « A faiseur faiseur et demi. » Leurs luttes intestines donneraient lieu à la plus désopilante comédie; leurs tours de Scapin, leurs escamotages de principes seraient assez plaisants, s’ils ne recrutaient pas dans les rangs d’une jeunesse défaillante et vieillotte qui se laisse prendre aux appeaux, à la glu des faciles succès. Depuis 1830, la troupe des faiseurs a grossi et grossit sans cesse, grâce aux oscillations de notre temps qui n’a pas encore trouvé son assiette morale. Mais dès qu’il aura fixé ses idées générales et ses sentiments, il rejettera les batteurs d’estrade de la politique, de la morale, des arts et de l’industrie; les faiseurs en tous genres disparaîtront comme disparaissent les ombres de la nuit au lever de l’aurore.

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