‹ Sottises et scandales du temps présent benjamin GastineauChapitre 23 sur 29 · MONSIEUR ET MADAME PRUDHOMME · texte numérisé non relu

MONSIEUR ET MADAME PRUDHOMME

L’origine de monsieur et de madame Prudhomme remonte jusqu’à la féodalité. Alors nos bourgeois étaient bien humbles, bien petits; ils avaient bùti leurs burgs, leurs masures à l’abri et sous la protection du château crénelé. M. Prudhomme était le serviteur, le maître Jacques, l’écuyer tranchant du châtelain, dirigeant son écurie et l’exploitation do ses terres, se chargeant volontiers de toutes les fonctions humbles, puis s’élevant peu à peu à celles de sergent, de bailli, de notaire, et se posant en maître quand le seigneur suzerain était à la croisade ou bataillait sur les roules de France.

Madame Prudhomme était la servante et la camériste de la châtelaine ennuyée dont elle recueillait les plaintes, les gros soupirs, en servant ses intri-

gués et ses amours, et gagnant ses bonnes grâces par ses complaisances, de même que son époux captait la confiance du suzerain par sa servilité.

Telle est votre origineî fiers roturiers d’aujourd’hui, bourgeois millionnaires, financiers et bancocrates, gandins aux chaînes d’or et aux yeux de verre, aristocrates dorés par le procédé Ruolz de la servitude dûment récompensée et payée.

Après avoir courtisé la royauté et s’êlre faite son indispensable intermédiaire, la bourgeoisie, dont la trahison facile a toujours fait la force, s’empressa d’abandonner ses premiers maîtres, dès que la royauté lui tendit la main. Le noble fut puni de son excès de confiance en M. Prudhomme, qui trahit ses secrets, livra ses châteaux aux estafiers royaux, pendant que madame Prudhomme négociait la châtelaine à beaux deniers comptants.

Fort heureusement, la bourgeoisie eut l’esprit, au moyen âge, de ne pas séparer ses intérêts de ceux du peuple; par cette union avec l’élément le plus vigoureux de la nation, elle put arracher à la royauté des privilèges, des libertés communales, et jeter ses racines dans le sol français. Mais elle trahit le peuple, comme elle avait trahi la féodalité en laissant écraser Marcel, le prévôt des marchands, qui stipulait au nom des intérêts populaires.

La bourgeoisie fit un ménage de ruse avec la royauté jusqu’au moment où elle crut de son intérêt de la jeter par terre. La royauté, il est vrai, avait mis le tort de son côté, et repris d’une main les libertés bourgeoises données de l’autre. Louis XIV

avait rayé de sa main d’autocrate les concessions faites à la bourgeoisie par Philippe-Auguste et Louis le Gros. Sous son règne, les intendants n’eurent pas beau jeu, témoin, le bourgeois Fouquet qui céda à la prétention folle d’éclipser le soleil. Les légistes ne furent pas plus heureux que 1^ intendants. Le parlement fut traité comme une écurie dans laquelle Louis entra avec cravache et épérons, en déclarant à celte basoche insolente que l’État, c’était le roi, et en signifiant à la bourgeoisie légiste qu’elle eût à se soumettre à la volonté absolue du maître.

Ce fut le divorce éternel de la monarchie et de la bourgeoisie, qui s’empressa de prendre sa revanche en 89. M. ^rudhomme, rejeté par la monarchie donna la main à Jean Rustique, et les deux hercules brisèrent les chaînes royales en 89.

M. Prudhomme, ne put résister longtemps à sa maladie chronique de sanglante trahison. II avait à peine passé deux années en bonne intelligence avec son frère Jean Rustique qu’il le mitrailla au Champde-Mars, le 17 juillet 1791. Dès lors la science entre le peuple et la bourgeoisie fut complète. Du sein de la bourgeoisie sortirent des hommes taillés à la Marat et à la Robespierre qui exercèrent les plus terribles représailles contre leur classe, jusqu’au moment oü les bourgeois corrompus de thermidor les renversèrent sur leur œuvre ébauchée. Jean Rustique dégoûté de la République par les menées égoïstes et perfides de la bourgeoisie accepta le despotisme militaire de Napoléon. En 1815, M. Prudhomme chercha à revenir sur l’eau, il ofirit son al-

liance ti la Restauration , mais les gentilshommes, éclairés par l’histoire, refusèrent les présents grecs . de la bourgeoisie. M. Prudhomme furieux d’être repoussé par le peuple et par les chevaliers de Saint-Louis appela k lui ses orateurs, scs philosophes, ses poètes, et répéta hautement cette parole de son avocat Siéyès ; « Qu’est-ce que le tiers-État? Rien. Que doit-il être? Tout. »

Nulle critique ne doit être faite de l’opposition bourgeoise de la Restauration; elle fut savante, courageuse, admirable; réduite à ses seules forces, la bourgeoisie mina le trône et l’autel ; enfin, 1830 vengea la bourgeoisie et la mit sur le trône dans la personne du roi qui l’a le mieux représentée et personnifiée, avec ses quelques qualités, sa fausse bonhomie, et ses irrémédiables défauts. La bourgeoisie sur le trône ne sut que s’aliéner le peuple, blesser en lui le sentiment d’égalité en décrétant un cens électoral qui substituait une aristocratie de convention à une aristocratie de principes; en un mot, ■ elle voulut être noblesse à son tour; malheureusement elle n’avait ni grandeur, ni dignité, ni héroïsme, ni principes. Durant les di.x-huit années du règne de Louis-Philippe, la bourgeoisie donna l’exemple bouffon d’une classe qui dirige un État sans être appuyée sur une base solide; elle vacillait k tous les courants et lloltait k tous les vents, tantôt révolutionnaire, tantôt royaliste, tantôt allant de l’avant, tantôt retournant en arrière. Comme résultat final, corruption, matérialisme abject au dedans, abaissement et mépris au dehors. Fatal et ridicule

achoppement de toutes les constitutions qui veulent marier la liberté et le despotisme, la royauté entourée d’institutions républicaines, le peuple et le privilège. On avait pourtant eu l’exemple historique et convaincant de l’alliance des impossibles par l’homme qui aurait pu le mieux s’arranger avec une assemblée, si ce fait monstrueux d’un roi et d’une assemblée républicaine était viable, je veux parler de Louis XVI.

Le bourgeois est constitué de telle sorte qu’il crée des monstres en politique, en morale, en art, en industrie. Industrie qui écrase dans ses engrenages des milliers de travailleurs, art chinois à mettre sur la cheminée, morale pour rire, religion curieuse qui permet à ses croyants de s’armer du rire voltairien, d’insulter les prêtres, de railler leurs dogmes, tout en s’inclinant très bas devant la religion, parce qu’il en faut une au peuple; quant à la politique, ni droiture, ni base fondamentale; doctrinarisme politique de privilège, politique d’expédients acceptant tous les principes, les embrassant tour à tour pour mieux les tromper ou les trahir. Je défie un bourgeois de me dire s’il est catholique ou non, partisan du despotisme ou de la liberté, ami des arts ou des industries artistiques; croyant ou non croyant, ami du peuple ou son ennemi irréconciliable. Il balbutiera, il répondra qu’il ne hait pas le catholicisme, mais les prêtres seulement, qu’il faut un pouvoir fort et beaucoup de liberté, qu’il aime les arts et déteste les artistes, que les ouvriers doivent être heureux, pourvus qu’ils soient soumis au caprice et è la loi du

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maître ; en un mot, rien de droit, rien de net, rien de précis. Toujours des contradictions, des pétitions de principes, des tâtonnements, des à peu près, des impuissances en chair et en os, des êtres à la tête humaine et au corps de chimère. La bourgeoisie ne saurait donner que ce que contient son principe ; une transition. Peut-être cette transition entre le droit et le privilège , entre le faux et le vrai , la monarchie et la république, n’a-t-elle pas duré assez longtemps au point de vue de l’histoire des développements de l’humanité ; peut-être le trait d’union de Louis-Philippe a-t-il été trop rapide , mais ce roi est tombé pour ne pas avoir réfléchi à la fragilité de sa base et pour avoir trop surchargé le faible pont suspendu sur l’abîme où l’avait placé la bourgeoisie.

En 1848, Prudhomrae qui songeait à une réforme électorale et nullement h la chute de Louis-Philippe, se laissa entraîner par le peuple. La bourgeoisie a des aspirations qu’elle renie, de bonnes intentions qu’elle ne réalise jamais , des sentiments d’affection qui se métamorphosent en inimitiés. A peine avaitelle cédé à l’élan de 1848 qu’elle organisa la réaction contre la république acceptée par elle, et qu’elle fit la loi restrictive du suffrage universel ^u 31 mai, et juin 1848 vint creuser un nouvel abîme entre elle et le peuple. Effrayante logique de l’histoire. La bourgeoisie flottante et incertaine dans son principe aboutit constamment au privilège et ne manque jamais de se séparer du peuple par une mitraillade comme celle du Cbamp-de-Mars , comme celle de juin 48. Quant au peuple, fatigué d'être dupé par la

bourgeoisie, il se rejette invariablement dans les bras du pouvoir militaire qui, semblable au juge de la fable des plaideurs, avale les deux huîtres! Voilà la triste odyssée politique de nos soixante-quatorze dernières années.

Si les leçons pouvaient corriger les individus ou les classes , la bourgeoisie devrait être édifiée. N’ayant plus de soutien ni du côté du pouvoir, ni du côté du peuple, condamnée fatalement à être misérable, à s’abrutir dans une régence grossière, au sein de spéculations honteuses, de dépravations ignobles, qui ne sauvent ni l’élégance ni la forme, que ferat-elle? Retardera-t-elle le progrès plus longtemps, ou bien accomplira-t-elle sa nuit du 4 août? Non, elle n’a ni les principes absolus ni le sang généreux de la noblesse dans les veines. M. Prudhomme mourra avec son dernier préjugé, sa dernière bêtise, son dernier écu. Universel intermédiaire, protée aux mille formes, il se glissera partout où il y aura un lucre à gagner, il se mobilisera, circulera avec sa banknote, mais ne rendra jamais les armes du faux principe, du privilège entêté et ridicule.

Le suffrage universel serait pour le bourgeois un noble moyen d’abdiquer ses prétentions surannées, iniques; que ne détourne-t-il le peuple du despotisme ou du militarisme en lui montrant le chemin çle la liberté, et en jetant lui-même au feu son passé pour embrasser franchement le principe radical de l’avenir? M. Prudhomme en aura la tentation, mais le coui’age lui manquera. De même que la noblesse d’aujourd’hui n’a pas suivi le généreux élan de ses

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ancêtres du 4 août, la bourgeoisie périra corps, biens et privilèges, plutôt que de renoncer à son pouvoir, à la royauté de son choix, à l’orléanisme, plutôt que d’être juste, logique et courageuse, en devinant le sphinx et en admettant l’égalité; plutôt que de se retourner vers les grands Jours de 89 et de février 1848.

En résumé la Révolution a été trahie par le peuple qui, en haine de la bourgeoisie, a acclamé le militarisme et le césarisme, aussi bien que par la bourgeoisie qui émancipée s’est immédiatement retournée contre son compagnon de lutte et de misère ; le peuple. Aussi M. Prudhomme a-t-il reçu son châtiment. Ridicule dans le présent, impossible dans l’avenir, ce bourgeois, faux révolutionnaire, votant, pour les ennemis de la démocratie, grossier et lourd frondeur, qui prétendait fonder une société sans avoir un principe, une morale, un système sans acclamer le droit, le réservant à son usage personnel, n’est plus qu’un sujet de comédie et de tréteaux. La société babélique de la bourgeoisie a vécu ; aucun orléanisme ne la ressuscitera.

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