‹ Sottises et scandales du temps présent benjamin GastineauChapitre 25 sur 29 · SOTTISES ET SC.VNOALES OU TEMPS PRÉSENT · texte numérisé non relu

SOTTISES ET SC.VNOALES OU TEMPS PRÉSENT

El savez-vous comment est composé ce personnel des exilés à l’intérieur, des déclassés?

De tous les nobles qui ont répudié le droit divin pour le droit naturel, qui sont restés fidèles à la nuit du 4 août, aux engagements révolutionnaires pris en leur nom par leurs ancêtres ;

De tous les bourgeois et fils de bourgeois qui ont répudié le privilège, la chaîne et le veau d’or, la spéculation éhontée, le préjugé de caste, le cens électoral, la royauté constitutionnelle entourée d’institutions républicaines, l’exploitation de l’homme par fhomme, la subalternisation des ouvriers, la blague, le puff, le vide en théorie et le mensonge en pratique;

De tous les ouvriers qui ont horreur de la brutalité, du césarisme, du chauvinisme, du militarisme, du despotisme, du niveau matérialiste, de la prédominance des instincts brutaux sur les instincts élevés; — de tous ceux qui ont la religion de la liberté, le culte des généreux sentiments, des larges aspirations d’une fraternité basée sur la justice;

De tous les paysans qui n’ont pas oublié que sans la Révolution française, ils ne seraient que de misérables serfs à la disposition du seigneur et du prêtre, proies de la dîme et de la corvée , ne pouvant jouir ni d’eux-mêmes, ni de leurs biens, ni de leur terre; de tous ceux qui restent invariablement fidèles à la divinité incarnée en France, de 89 à 9o, sous le nom de Révolution, qui ne se laissent pas tenter par les conquêtes et les agrandissements de territoire, par les séductions à gros grains des conquérants, des oppresseurs. Vrais fils de Jacques Bonhomme, votant

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toujours pour la Révolution, méprisant le régime du sabre, n’admirant que des généraux républicains au service de l’idée révolutionnaire, tels que Washington, Hoche, Marceau, Carnot.

C’est par les efforts de ces déclassés, de ces exilés à l’intérieur que dans des jours prochains l’humanité trouvera la force morale et organisatrice qui a disparu de la conscience des masses, aussi bien que de celle des sommités de la politique, de la science, de la littérature, maîtresses de l’heure présente.

Le di.\-neuvième siècle, qui n’a encore rien affirmé après avoir tâté de république, de monarchie constitutionnelle, de monarchie absolue, trouvera enfin sa véritable expression métaphysique, politique, économique dans la conscience des déclassés de la bourgeoisie et du prolétariat, car ceux-là n’ont pas pactisé avec les infamies, les turpitudes, les lâchetés de nos temps de transition ; ils sont restés debout sur les mines et sains au milieu de la corruption; ils se sont attachés avec acharnement et invariabilité aux vrais principes, comme le marin aux mâts pendant la tempête, en rejetant les demi-teintes, les compromis menteurs, les à-peu-près immoraux.

Le nombre des exilés à l’intérieur est fort restreint, il est vrai, comparativement au chiffre do la population. Sur les trente-sept millions de sujets de l’empire, à peine peut -on compter cinq cent mille réfractaires libres de la bourgeoisie et du prolétariat des villes et des campagnes. Mais si l’on réfléchit que ces cinq cent mille déclassés représentent la vérité, la liberté et le progrès, la famille intelli-

gente de la nation; qu’ils éclairent les ignorants, persuadent et entraînent les indécis, flétrissent les renégats et châtient* les corrompus, prêchent le droit et pratiquent le devoir, savent d’oü ils viennent, comment ils vivent et où ils vont ; si l’on réfléchit à tous ces avantages de leur supériorité, on ne sera pas étonné d’apprendre un jour qu’ils ont triomphé de la sottise et de l’erreur de vingt millions de leurs compatriotes.

De tout temps, quelques hommes intelligents et résolus ont suffi à la tâche du progrès, en enseignant â leurs semblables h se constituer en association, à honorer la famille, à défendre la patrie, à se sacrifier à l’intérêt général. On les a tour îi tour gratifiés des divers titres de législateurs, d’initiateurs, de révélateurs, de prophètes, de réformateurs, de révolutionnaires, de socialistes.

L’antiquité nous offre dans l’ordre politique l’exemple des Solon, des Lycurgue, des Numa Pompilius qui forgent les nations grecque et romaine comme un forgeron assouplit et martelle le fer rougi au feu; — des Harmodius, desGracques, des Spaitacus, des Brutus qui représentent la liberté armée.

Aux premiers temps de la France, les chevaliers bardés de fer font de leurs poitrines un rempart à la patrie.

De 92 à 95, les Montagnards affranchissent le peuple de sa longue servitude, organisent la victoire contre l’Europe coalisée et contre les départements français révoltés.

De ISIS à 1830, ce sont les libéraux de la bour-

geoisie qui occupent le cirque sanglant ; depuis i 848 , les républicains et les socialistes.

Dans l’ordre religieux, il a fallu des philosophes et des révélateurs. Moïse, Confucius, Socrate, Platon, Jésus, Mahomet, relèvent la bête humaine prosternée devant la matière. Abélard, Jean Huss,Wiclef, Luther, Savonarole réforment l’Église. Les encyclopédistes, Voltaire, Rousseau et Diderot en tête, proclament que la seule déesse de l’homme, la révélatrice éternelle, est la raison. Galilée s’exposera aux tortures de l’inquisition pour oser dire que la terre tourne ^lutour du soleil, et que Josué n’a pas pu arrêter un astre immobile. André Vésale bravera l’inquisition et la mort pour voler un cadavre et le disséquer, malgré l’Église qui prétend conserver le cadavre pour la résurrection des morts dans la vallée de Josaphat.

Que sont tous ces Initiateurs, sinon des déclassés, des réfractaires vis-à-vis de leurs contemporains ployés sous le faix de l’erreur et de l’esclavage. N’a-t-il pas fallu que Moïse décimât les Hébreux adorateurs du veau d’or, et que les Montagnards appelassent à leur secours la violence contre des tyrans immobilisés dans leur despotisme et contre des paysans accroupis dans leur servitude?

Ne nous étonnons donc pas que les déclassés de notre temps soient calomniés, outragés, voués à la misère et à la persécution, puisque le martyrologe de l’histoire nous prouve que les exceptions nobles, que les âmes d’élite et les éclaireurs de l’avant-garde ont toujours subi le martyre et la réprobation; seu-

nu TKMPS PRÉSENT.

lemeot l’histoire nous enseigne aussi que la minorité intelligente et courageuse a toujours triomphé des entêtements de la majorité stupide et inerte.

Douze apôtres chrétiens ont imposé une nouvelle religion au monde étonné de la recevoir.

Une poignée d’athlètes créés par la Révolution française ont fait trembler et taire l’Europe monarchique.

Hier encore, Garibaldi et ses volontaires républicains battaient des armées régulières.

Dieu merci, le nombre n’est pas la vérité', et si, selon la parole d’un grand capitaine, la victoire est toujours du côté des gros bataillons, la justice et le progrès sont toujours du côté des petits. Les gros bataillons ne décident la victoire que sur les champs de bataille de la force; sur ceux de l’idée, la minorité des initiateurs et des déclassés remporte toujours la Victoire finale. Un homme s’appelle quelquefois million. Combien d’hommes Socrate, saint Paul, Descartes et Robespierre n’ont -ils pas valu?

Dans l’histoire, le nombre est synonyme d’erreurs, de sottise brutale, de platitude. Le nombre a constamment adoré la force et le despotisme, trahi la vérité et la liberté.

L’histoire en main, nous voyons à chaque siècle des héros, des poètes inspirés de Dieu, des penseurs, des individualités vouées au sacrifice, qui s’offrent en expiation des crimes des masses sur l’autel du progrès. Ces hommes, partageant le sort du Christ bafoué de la foule quand il marchait au

Calvaire, sont reniés de ceux-là mêmes pour lesquels ils se dévouent.

Jusqu’à ce que l’humanité soit constituée sur des bases véritables et rationnelles, il y aura nécessité pour l’individu de se mettre en avant, de servir d’avant-garde à l’armée de culs-de-jatte qui a peur de mettre un pied devant l’autre, d’éclaireur à tous ces automates qui, selon l’expression de Diderot, « naissent dans l’imbécillité, vivent et croupissent « dans la sottise et la lâcheté, et meurent entre un « mécfecin qui leur tâte le pouls et un prêtre qui « leur trouble la tête. »

Qu’on donne aux déclassés, aux exilés à l’intérieur les libertés qui constituent le suffrage universel : liberté de la presse, de la parole, de la réunion, de la propagation, de la distribution, et vous verrez comme en quelques mois nos cinq cent mille déclassés retourneront leurs collègues de la boutique, du comptoir et de la charrue, comment ils retireront le citoyen du limon, comment ils transformeront ces quinze ou vingt millions de bornes en êtres dévoués h l’idée de progrès, à la révolution, à la liberté générale, à l’intérêt public.

Mais un suffrage universel faussé dans son principe, car la liberté constitue son essence même, est un canon sans poudre pour lancer le boulet, un fusil désarmé, un pistolet chargé de son. C’est la mascarade, la comédie du suffrage universel, en attendant sa pratique sérieuse, sa réalisation véritable, sa libre expression.

Jusque-là le suffrage universel sans liberté con-

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DU TEMPS PRÉSÉNT.

damnera les hommes de progrès et les déclassés, se laissera conduire en aveugle par la réaction et frappera impitoyablement tout ce qui s’appellera démocratie pure, indépendance, idées avancées, réformes sociales.

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