LA COMÉDIE SOCIALE AD XIX* SIÈCLE
Le dix-huitième siècle a posé toutes les questions et n’en a résolu aucune; il a raillé, maudit, blasphémé, mais le rire, si aiguisé, si voltairien qu’il soit, la malédiction et le blasphème fatiguent à la fin tout le monde; on ne vit pas de négation; il faut à l’esprit de l’homme des principes nettement accusés et définis, des absolus, des affirmations. Carie sceptique ne manque jamais de rouler du doute philosophique à l’oubli de tous les droits et de tous les devoirs du citoyen.
Nous n’avons aujourd’hui que des essais, des àpcu-près, des commencements, des esquisses, des ébauches abandonnées, des fractions; — il n’y a pas d’entiers. L’homme du dix-neuvième siècle n’est sûr ni de son afRrmation politique, ni de son affirmation religieuse. En politique, il ne voudrait ni du despo-
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tisme ni de la liberté; en religion, il critique les dogmes du catholicisme, mais il admet la divinité du Christ’et 1e péché originel. L’exagération est le grand mot à la mode. On est exagéré quand on est rationaliste radical; on est exagéré quand on n’accepte, ni le fétichisme divin, ni le fétichisme humain, ni l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous sommes aux Philintes, aux Prudhommes, à tous les êtres stériles qui possèdent la science des compromis, l’art de parler et d’agir sans rien dire ni rien faire, créateurs de rien, ballons gonflés de vide qui obstruent la circulation et tiennent la place des êtres vraiment doués de génie et de résolution.
De la vie sans boussole, sans affirmation précise, sans principe nettement accusé, ressort la nécessité delà comédie pour tous les actes de l’homme. Nous, ne comprenons pas que le théùtre soit si plat et si nul , car jamais la comédie n’a été plus universelle, plus complète qu’aujourd’hui. C’est le colinmaillard de la tartuferie, delà bassesse, du cynisme et de la scapinerie; c’est la Babel de la gueuserie et de l’immoralité. L’ossature de la comédie, le grand type, le caractère manque, il est vrai, mais en revanche, que d’incidents, que de variétés, que de traits, que d’arlequinisme. Prenez le premier homme ou la première femme qui vous tombera sous l’observation, et vous mettrez la main sur un comédien. Il semble que chaque individu ait une tête de pierrot et un habit d’Arlequin. Si l’on arrachait les masques , quels effrayants visages on découvrirait ! Quelle révélation ! Le dévot dévoilerait son athéisme.
la coquette sa corruption, le lettré son scepticisme, le paysan son égoïsme, son avidité de la terre, l’unique religion de son âme, le bourgeois son étroitesse d’esprit et de cœur, l’aristocrate sa vanité séculaire, le marchand son amour monstrueux du lucre à tout prix, l’ouvrier son insouciance de la liberté qui doit le transformer, le politique son orgueil et son jeu de dupes, les privilégiés- de tout genre les jongleries de leur existence, les femmes leur amour sans bornes de la flatterie, de la coquetterie, de l’esclavage, de la petitesse, de la chatterie, de la luxure, du clinquant et de la fortune quand même.
Avez-vous quelquefois soumis à vos méditations cet être de raison qu’on appelle société? La société est, comme l’individu, gouvernée par des lois, des sentiments, des principes.
Où sont les sentiments, où sont les principes?
Je vois bien une religion qui orgueilleusement s’appelle catholicisme, a la prétention d’être universelle. Mais est-elle entrée dans les comrs à la suite du Christ? Non. Elle bourdonne sur les lèvres, elle s’accuse par des génuflexions, des récitations d’oraisons et de patenôtres, des signes de croix, des pater, des ave et des actes de contrition. Elle n’anime pas l’être. Il y a beaucoup de catholiques, mais peu d’hommes religieux. — Au compte de la religion, nous mettrons donc le fanatisme, la superstition, l’hypocrisie, qui voilent l’athéisme du plus grand nombre.
.\ défaut de la religion, la politique moralisera-
t-elle la société et l’individu? — Oui ne sait que depuis des siècles la politique est une balançoire mise en branle par maître Friponneau? Qui ferait l’effort d’y croire après avoir vu la révolution de 89 terrasser la royauté des bourbons, le despotisme impérial terrasser la République libératrice, les Bourbons de 1813 terrasser le bonapartisme, les Bourbons de la branche cadette terrasser les Bourbons de la branche aînée, la République terrasser les d’Orléans, les Napoléon terrasser de nouveau la République. Et le peuple de crier à chaque évolution ou révolution, î» chaque changement de système : — Bravo ! bravo ! j’acclame ! Je vote des deu.x mains. Et les cinq ou si.x changements de système se sont accomplis en moins d’un siècle! O politique enseigne-moi ta loi ! O peuple, donne-moi tes raisons!
Voyons, si nous n’avons pour nous guider dans ce labyrinthe ni le til d’Ariane de la religion, ni celui de la politique, ni le bon sens menteur des masses, lequel saisirons-nous? Celui des savants? ils se contredisent presque tous;— celui des artistes? mais ils attendent tous des commandes du ministère; — celui des lettrés? mais il n’y a plus de lettrés; il n’y a plus, à quelques exceptions près, que des industriels et des gandins de lettres. Invoqueronsnous le secours des professeurs de morale, des philosophes? mais ces anciens magistrats de la morale sociale se sont presque tous agenouillés devant l’Église.
Nous ne sommes nullement étonné, pour notre compte, que nos modernes philosophes soient reve-
SOTTISES ET SCA.NDALES
nus penauds et contrits au catholicisme, que nos anciens libéraux et doctrinaires aient accepté gaiement le despotisme, que les économistes qui se piquaient autrefois de censure sociale et de réformation aient conclu à la misère, pour le plus grand nombre, à l’opulence oisive pour quelques-uns, au prolétariat et aux sinécures. Tous ces anciens doctrinaires, saints simoniens, libéraux pour rire, ayant sentiTtlur impuissance, ont encore eu la franchise de l’avouer, et plutôt que de s’entêter dans le néant, ils sont retournés en arrière sur leurs pas d’écolier et se sont réfugiés dans le sein du catholicisme et du despotisme, de l’absolutisme spirituel et temporel.
Après avoir cherché à concilier l’inconciliable, la Révolution avec la royauté, la révélation avec la raison, la loi avec l’arbitraire, la monarchie avec la République, le juste avec l’injuste, les monarques avec leurs chartes et leurs constitutions, les doctrinaires et les libéraux pour rire devaient fatalement aboutir à la trahison, à l’avortement.
L’avortement, voilii le mot sous lequel peuvent être étiquetées toutes nos générations manquées depuis 1789.
Les sottises et les perversités se donnent si librement carrière dans nos temps qu’elles, sont devenues chose banale. Nous sommes plongés dans l’enfer enfanté par les cerveaux diaboliques des visionnaires catholiques. Chaque barque humaine s’en va à la dérive et brise sur le rescif de sa folie.
On ne sait pas ce qu’est l’homme du dix-neu-
vième siècle, et rien ne saurait le dépeindre : ni plumes, ni pinceaux, ni histoire, ni roman. Il y a en lui tous les appétits de la bête féroce tempérés par une salutaire lâcheté de lièvre et d’agneau. Comment ne serait-il pas mauvais, n’ayant ni foi, ni loi, ni doctrine morale, ni opinion politique, flottant au sein des ondes amères du scepticisme et de l’égoïsme. ' ^
Qui a créé cet homme vide, vicieiofiF'et misérable de nos jours, cette femme superficielle, vaniteuse et hypocrite? Qui a créé ces bourgeois hybrides et doctrinaires, ces paysans amis du despotisme militaire, attachés à la glèbe de l’égoïsme et de la propriété; — ces ouvriers fous de tambours et de zouaves;.— tous ces citoyens manqués, tous ces nouveaux aristocrates plus laids, plus mal bâtis que les anciens; toutes ces curiosités d’histoire naturelle?
Les Révolutions avortées de 89, 1830 et 1848, qui n’ont pas pu enfanter le véritable citoyen, qui ont été corrompues et renversées avant d’avoir atteint leur but et dont les efforts abortifs ont produit les prétentieux aristocrates de la sottise et du servilisme, les monstres bourgeois et rustiques, les larves, les êtres inqualifiables que nous voyons s’agiter sous nos yeux.