LA L0T£S1E SOCIALE
Un journaliste de nos amis, Étienne Quitanl, ne sachant où passer sa soirée, entra un beau soir dans un théâtre du boulevard. Il eut le malheur de tomber sur un mélodrame qui inspirait des peurs effroyables aux bonnes gens. Il remarqua en passant que les grandes dames 'qui se montraient si sensibles aux infortunes imaginaires du théâtre, — car elles sanglotaient et se mouchaient bruyamment, — n’ont pas une larme pour celles du monde, qui sont palpables et véritables. Cette observation faite, notre journaliste, par manière de distraction, regarda le ciel du théâtre. A ce moment, la tirade féroce du traître lui produisit un tel effet nerveux sur tes mâchoires qu’il ne put s’empêcher de bâiller.
— Vous vous ennuyez, monsieur, lui dit judicieusement l’individu qui était à côté de lui.
— C’est vrai, monsieur, répondit Étienne.
— Il parait que le spectacle n’a pas grand attrait pour vous.
— Je l’avoue, répliqua Étienne, et je vais vous en dire la raison. Notre théâtre ne s’est pas encore emparé de l’élément populaire, il n’a pas pris la large inspiration de Sliakspeare, il en est à l’habit et au paletot-sac. Il est essentiellement bourgeois, et par conséquent terne, monotone, endormant, passezmoi l’expression.
— Puisque vous vous ennuyez comme moi à écouter ce mélodrame, vous plaîrait-il de voir le spectacle dans la salle?
— Très volontiers, dit le journaliste.
— Regardez, aux premières stalles, cette dame en robe de velours noir.
— Oh! le joli visage! dit aussitôt Étienne; quelle fraîcheur, quelle suavité de lignes ! Cette vue repose un peu du visage du traître, laid à effrayer le diable en personne.
— Elle est bien belle, n’est-ce pas, monsieur? s’écria l’interlocuteur très-animé.
— Oui, répondit Étienne. Elle a surtout cet avantage sur les autres dames qui l’entourent, que sa beauté est vigoureuse, et qu’elle n’est pas comme ces dames, apprêtée, empesée, tirée à quatre épingles, ce qui les fait ressembler à des gravures en taille-douce fraîchement collées sur des pots de pommade.
— Seriez-vous curieux-, monsieur, de connaître l’histoire de sa vie ?
— Je VOUS écoute, dit le journaliste, très satisfait de trouver une distraction au mélodrame.
— Elle se nomme Christine Covart. Fille d’un ancien banquier, elle a été élevée dans l’opulence. Elle perdit son père à seize ans. Sa mère seule fut chargée alors de la surv'eiller et de compléter son éducation. Vous pensez bien que la fille du banquier devint le point de mire d’une foule de gens. Entre tous, il "y avait un jeune homme pauvre, orphelin, qui l’aimait follement, comme on n’aime qu'une fois dans sa vie. Charles Devin se fit admettre chez madame Covart, qui était loin de se douter qu’il aimât sa fille.
Un beau jour, Charles et Christine se rencontrèrent au jardin. La jeune Glle venait de cueillir une rose, et, par pur caprice, s’amusait â l’effeuiller.
— Oh! je vous en prie, s’écria Charles, qui fit un effort violent sur lui-même pour vaincre sa timidité naturelle, n’effeuillez pas cette rose ! par grâce, je la réclame.
— Pourquoi me demandez-vous cette fleur? dit vivement la jeune fille; il y en a tant dans le jardin, cueillez-en.
— Que me font ces fleurs que votre main n’a pas touchées?...
— Savez-vous que c’est une déclaration que vous me faites là, monsieur Charles?
— Oh ! donnez-la moi, dit le jlBune homme en tombant à genoux. J’en aurai un si grand soin qu’elle ne se fanera jamais.
— La voici, dit Christine d’une voix émue. Espé-
Tel, monsieur Charles; un jour, s’il plaît à Dieu, vous aurez la main qui vous donne cette rose.
L’orphelin sortit du jardin rayonnant de joie. Il était aimé !... Mais il avait très bien compris le « s’il plaît à Dieu » de Christine. Cela voulait dire : S’il plaît à ma mère, si vous êtes digne de moi, si vous vous faites un nom, etc.
Charles ne délibéra pas longtemps, car huit jours après il faisait ses adieux à madame Covart, et partait pour l’Afrique, engagé comme simple soldat.
Pendant cinq ans, Charles Devin se battit en lion, il fit la guerre avec enthousiasme et un acharnement incroyables, non sans recevoir quelques bonnes balafres.
— Ces pauvres arabes, interrompit le journaliste ne se doutaient pas que c’étaifpar amour que notre ami Charles les sabrait de la sorte !
Au bout de cinq années, il eut enfin le grade de capitaine qu’il désirait tant, et fut décoré de la Légion d’honneur. Aussitôt qu’il le put, il quitta la terre africaine et revint en France. A peine arrivé à Paris, il se rendit en toute hâte à la demeure de sa chère Christine.
Oh! son cœur battait fort lorsqu’il sonna à la porte, mille fois plus fort que dans la mêlée ennemie.
On ouvrit enfin.
Charles trouva une réception froide, deux visages froids, deux cœurs froids.
Ne sachant à quoi attribuer ce changement, le capitaine fit tour à tour des questions à la mère et à la fille, mais on ne lui répondit que par des politesses
et des phrases entrecoupées. Charles comprit enfin qu’il était de trop, et il se retira.
Oh ! quand il repassa la porte, son cœur ne battait plus dans sa poitrine. Il avait envie de pleurer, et il ne le pouvait pas. Il tenait ses yeux fixés à terre... comme pour y chercher un tombeau.
— Qu’était-il donc arrivé? demanda Étienne avec anxiété.
— Un riche capitaliste, M. L..., était survenu pendant l’absence de Charles, et avait conquis, ou plutôt acheté le cœur de Christine.
— Qu’est devenu le capitaine? il s’est suicidé sans doute?
— Il aurait mieux fait, répondit l’inconnu d’un air sombre.
Le journaliste comprit alors que son interlocuteur n’était autre que Charles Devin.
— En effet, reprit Étienne, le mariage, ce principe de la famille, n’est autre chose, trop souvent, qu’un trafic, un marché, une affaire de chiffres. Certaines gens achètent une femme comme ils achèteraient une commode. C’est tarifé. Que voulez-vous? La femme n’est pas organisée pour la lutte. La femme est un être essentiellement délicat, subjectif, passif. Cest à nous, lutteurs de l’humanité, d’affranchir sou corps et son âme de cette espèce de surenchère et de faire en sorte, par une bonne organisation sociale , quelle ne soit plus l’esclave du fait, du sac d’écus, et quelle ne relève que de ses sentiments.
Je vais vous donner encore une preuve de la faiblesse morale et de l’esclavage de la femme, car j’ai
DU TEMPS PUÉSEM'.
eu les mêmes malheurs que le capitaine Charles Devin. Mon histoire est plus prosaïque, il est vrai, mais elle a le même dénoûment.
Il y a dix ans, j’étais amoureux fou de la fille d’un marchand de chandelles en gros, et j’étais payé de retour. Un beau matin, j’eus l’audace de la demander en mariage à son père. Celui-ci répondit nettement qu’il ne donnerait pas sa fille à qui que ce soit à moins de dix mille francs. C’était son ultimatum. Il ne voulait pas entendre parler d’un gendre sans le . sou.
— Vous aurez vos dix mille francs, lui dis-je.
— Ma fille vous appartiendra, me répondit-il.
Je me torturai le corps et l’esprit pour réaliser ces dix mille francs, au bout desquels se trouvait ma Dulcinée. Mais j’eus beau faire des pieds etdes mains, après trois années de recherches, je n’eus à ma disposition que 9,708 francs 10 centimes. J’allai porter triomphalement la somme à mon futur beau-père; il me dit froidement :
— Il vous manque 291 francs 90 centimes. Ne vous présentez chez moi qu’avec la somme complète.
— Vous l’aurez, lui dis-je.
Au bout de six mois, j’avais complété mon cautionnement marital. J’accourus à la boutique du beaupère; mais il était trop tard.
— Ma fille n’a pas pu attendre si longtemps un mari, me dit-il, et j’ai trouvé dix autres mille francs avant les vôtres. J’ai un gendre.
Je tirai ma révérence au marchand de chandelles
SOTTISES ET SCAXüAI.ES
et à sa fille, et je remportai mon sac. Je vous ai conté cette histoire triste et comique à la fois pour vous prouver que, dans notre société, les efforts personnels, la bravoure, le mérite, le travail, que toutes ces qualités viennent souvent se briser au privilège comme la mer sur le rocher.
Étienne s’arrêta, car il s’aperçut qu’il ne parlait plus qu’à lui-même. Charles Devin fixait des yeux ardents sur la belle Christine et sur son heureux possesseur, M. de L...
— Vous êtes encore amoureux, lui dit le journa- . liste d’un ton railleur. Quant à moi, la fille du marchand de chandelles m’a guéri à tout jamais de l’amour. Imitez-moi.
— J’ai usé mon corps et mon âme, répondit Charles, et je ne suis pas parvenu à effacer ma première pensée d’amour. Oh! monsieur, je souffre le supplice d’un damné. Regardez-là donc ! N’est-ce pas qu’elle est ravissante quand elle sourit ! O douleur !... son visage effleure celui de ce M. de L..., que j’abhorre... Mais qu’a-t-il donc fait, celui-là, pour être si heureux?...
— Il a tiré un bon numéro à la loterie sociale, voilà tout.
— Je ne saisis pas bien votre pensée.
— Si vous me demandez pourquoi un homme est riche, je vous répondrai : Parce qu’il est riche. — Pourquoi il est puissant? parce qu’il est puissant. — Mais la raison? Justement il n’y a pas de raison, puisque c’est le hasard qui fait l’homme riche ou pauvre, puissant ou misérable. La société n’est pas
une or^^aiiisaliun qui perinetlo h chaque homme de récolter ses semailles, de recueillir le fruit de ses labeurs et de ses peines. C’est une grande loterie dont le hasard est le Dieu, car dites-moi un peu :
Qu’est la naissance? — Une loterie.
Qu’est la richesse? — Une loterie.
Qu’est le commerce? — Une loterie.
Qu’est la politique? — Une loterie.
Qu’est la conscription? — Une loterie.
Que sont les dignités et les places? — Une loterie.
Qu’est la Bourse? — Une loterie.
Or, qu’est-ce qu’une loterie? — Un jeu qui fait des gagnants et des perdants, quelques privilégiés et beaucoup de malheureux; un jeu où cent mille hommes perdent un franc pour qu’un individu favorisé du sort gagne cent mille francs. N’est-ce pas la triste loi de notre société? Ne vous étonnez donc pas qu’un homme d’argent ait triomphé d’un homme de votre mérite. Croyez-moi, capitaine, oubliez cette coquette souillée par les baisers d’un misérable qui l’a achetée, et venez dans notre camp ; vous y trouverez l’enthousiasme de vos jeunes années. Homme d’esprit que vous êtes, votre plume fera autant de mal à nos juifs et à nos capitalistes que votre sabre en a fait aux Arabes. Vous planerez au dessus de ce grand monde si petite! si cowompu, qu’il a méconnu et dédaigné votre vertu et votre bravoure. La femme trompe presque toujours ceux qui l’aiment, l’humanité jamais.
Ces paroles impressionnèrent vivement le capi-
taine. 11 serra la main du journaliste et le remercia chaleureusement.
A ce moment, on entendit un coup de fusil parti de la scène. C’était un personnage de la pièce qui, par une fatale méprise, venait de tuer son meilleur ami. Il se poignarda immédiatement sur le corps de sa malheureuse victime.
Un voisin du capitaine s’écria :
— Enfin ! la pièce est finie... Tous les acteurs sont tués...
En effet, c'était le dénoûment. On entendait encore le râle artistique du susdit ami, qui, avant de mourir définitivement, exprimait en termes poétiques le regret de s’être mépris si cruellement.
Tout était mort sur la scène. Il ne restait plus de vivant au théâtre que le public, qui, dans l’intérêt de sa conservation sans doute, quittait bruyamment les places et fuyait en toute hâte ce théâtre d’exécution générale.
Le journaliste et le capitaine se promirent de se voir souvent.
Cette conversation avait produit un effet extraordinaire sur Charles Devin ; elle lui avait ouvert un autre horizon, montré le néant de sa passion et le véritable but de la vie.
A partir de ce moment, l’ancien capitaine chercha dans la science l’oi*bli de son fatal amour; il y réussit.
Un de ces jours derniers, Etienne était chez son ami Charles Devin. La conversation tomba par hagard sur la tille du banquier.
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— Est-tu guéri radicalement de ton amour profane? lui dit en riant le journaliste.
— C’est une chimère et une vision de l’ancien monde, répondit solennellement Charles Devin; à présent, je suis dans le nouveau!...
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