SOTTISES ET SCANDM.ES
sommes semblables aux feuilles d’automne détachées violemment de l’arbre, et roulées par les chemins, loin de la forêt; à la caravane perdue au désert, et que le simoun menace d’engloutir sous les vagues de sable. Nous sommes la tribu des Désespérés. Si je prête une voix à vos souffrances, c’est que je les ressens vivement, et que m’ayant nommé chef de votre caravane, je puis me permettre de vous interroger. Nous allons coloniser en Algérie et habiter un village de la province de Constantine. Puisque nous avons un intérêt commun, pourquoi ne rapprocherions- . nous pas nos cœurs et nos esprits? Parmi les quinze personnes de notre caravane, il n’en est pas deux qui se connaissent. Ne pensez-vous pas qu’une confession fraternelle nous rendrait plus confiants mutuellement, plus résolus, plus forts contre les éventualités de notre expatriation? Enfin, au moment où nous quittons patrie et famille, ne sentez-vous pas comme moi la nécessité de nous créer, par une communion morale, par la révélation de nos souffrances, de nos désirs, une autre patrie et une autre famille?
Tout le monde applaudit à la proposition du chef de la tribu des Désespérés, qui ouvrit la confession générale parla sienne.
— Je me nomme Pierre Michelot, dit-il, et je suis Parisien. J’ai commencé parle métier de ciseleur en bronze. Peu ù peu mes goûts s’élevèrent, grâce aux sérieuses études que je faisais après le travail de l’atelier, j’entrepris la sculpture. Une Niobé fut reçue au salon d’exposition. Je crus mon avenir assuré; je
me livrai en toute confiance à mon art. Malheureusement de misérables passions vinrent m’en distraire. Je perdis au sein des plaisirs, des surexcitations, les précieuses facultés qui m’avaient élevé au grand art; mes marbres furent refusés, je tombai dans la misère, et, pour avoir oublié que la vie morale est mère du talent, je suis réduit à m’expatrier. Telle est ma triste' histoire, mes amis. Maintenant, si vous ne croyez pas devoir me maintenir comme le chef de votre tribu, je suis prêt à céder cette situation à plus digne que moi.
Pour toute réponse, chacun des auditeurs alla serrer la main de Pierre Michelot. L’artiste tombé sembla ému de ce témoignage d’affection.
— Je vais suivre l’exemple de notre chef, dit un homme à la forte encolure, au visage rustique. J’ai labouré la terre d’autrui pendant trente années ; j’avais pris dans la Sologne une ferme qui comptait plus de pierres que de mottes de terre. A force de travail, je parvins à créer une magnifique propriété, où je croyais finir mes jours. Mais je comptais san§ la mort du propriétaire lui-même. Son fils me chassa sans pitié de ce bien tant travaillé de mes mains, de cette ferme où était morte ma pauvre femme, me laissant la petite fille que vous voyez à mon côté.
Ce rude travailleur, au souvenir de sa femme morte et de sa ferme perdue, ne put retenir deux grosses larmes, qui tombèrent dans deux sillons de son visage comme dans des rigoles. La petite fille, voyant son père pleurer, fondit en larmes, et l’émotion gagna l’assistance.
— Cette entant, dit Pierre Michelet, est nôtre. Les dames qui partent avec nous lui serviront de mère. Consolez-vous donc, ami, et écoutez avec moi la confession de nos autres compagnons.
Répondant à l’appel de l’artiste, un homme en blouse, à la physionomie intelligente et à l’allure énergique, prit la parole :
— Nul plus que moi n’a lutté contre la mauvaise fortune, commença-t-il. Ouvrier graveur sur bois, assez bon dessinateur, je me mis martel en tête pour les inventions industrielles. Le jour, je gagnais mes huit francs, èt la nuit, je travaillais, je dessinais, je cherchais. Ma première invention fut un cabestan mobile, et se repliant sur ses axes, qui permettait d’élever les plus lourds fardeaux, ou de les abaisser avec la plus grande facilité. Je portai le dessin à exécuter à un maître mécanicien, qui me vola mon idée et prit brevet d’invention avant moi. Toutes mes réclamations furent vaines. Je me remis au travail. Cette fois, j’eus l’idée de créer une pompe aspirante ‘pour distribuer l’eau à volonté dans toutes les maisons. Pour la construction très coûteuse d’un appareil, je m’associai avec un capitaliste, qui me joua le même tour que mon mécanicien. Ces deux voleurs d’idées feront fortune avec mes découvertes; quant à moi, devenu myope et ne pouvant plus graver mon bois, j’ai eu faim et froid. Réduit û la dernière extrémité, j’ai dû prendre le parti de quitter ce pays, où l’on détrousse les inventeurs en plein jour.
— Quoi qu’il m’en coûte, je dois avoir la mêine franchise que mes compagnons, tit un blond jeune
homme, dont les yeux étaient éteints comme ceux d’un vieillard. Je me nomme Charles de Balpert. Je quittai la petite ville de Loudun pour venir brûler les ailes de ma jeunesse à Paris. Inutile de vous dire que je semai mon or sur les pas des reines de théâtre, que je jouai à la Bourse, et que je lis courir sur le turf! Ces divers jeux m’allégèrent d’un petit patrimoine de cent mille francs.
Réduit à ma plus simple expression, on voulut me marier à une affreuse petite bourgeoise aux écus abondants. J’avoue que je sentis alors courir dans mes veines le sang fier de ma race, et que, pour ne pas me vendre avec mon nom, j’acceptai au chemin de fer du Nord une place de quinze cents francs. Après avoir perdu, par mon inexactitude, cette modique position, j’ai dû songer à l’expatriation, à la colonisation, et voilà comment, mesdames et messieurs, je me trouve parmi vous.
— Ne vous lamentez pas trop haut, dit en se levant un homme aux cheveux grisonnants, au sourire amer, de vous tous je suis le plus à plaindre, car avec ma fortune j’ai perdu l’honneur.
A cette révélation, un mouvement de surprise se produisit dans la tribu des Désespérés.
— Je suis un failli , reprit douloureusement l’homme qui venait de faire le triste aveu de son déshonneur, je suis un banqueroutier! J’ai expié ma faute, ou plutôt celle de la femme dont j’ai dû me séparer, car c’est elle qui m’a conduit à la ruine par ses fastueuses toilettes, par son amour effréné du luxe, qu’il fallut satisfaire, sous la menace terrible
de guerre intestine. J’essayai de lutter contre sa passion, mais vainement. Quand je refusais à ma femme un plaisir coûteux ou une splendide parure, c’était une lionne déchaînée, j’étais obligé de fuir la maison. L’amour, la faiblesse eurent raison de ma résistance. J’abandonnai à ma femme les clefs de la caisse ; j’altérai mes livres pour qu’elle vécût dans l’opulence. Le jour où la vérité fut connue, ma femme se retira chez ses parents, et j’entrai en prison. Ma peine expirée, je crus retrouver la tendresse de ma compagne; mais ses parents avaient eu le soin de la détourner de son mari malheureux : une liaison coupable avait d’ailleurs facilité leur tâche. Toujours est-il que ma femme n’a pas voulu accepter la misère en compagnie de son mari ruiné, perdu pour elle, et que me voyant seul je n’ai pas eu la vaillance de rester ici, de lutter contre le préjugé qui marque éternellement l’homme atteint par la justice.
— Ma parole d’honneur, mes amis, s’écria en accompagnant son exclamation d’un rire strident un des membres de la tribu des Désespérés, dont la physionomie martiale et joyeuse contrastait avec l’aspect funèbre de ses compagnons, nous formons une véritable « cour des miracles » dans cette auberge! Tous persécutés, tous infortunés, tous ruinés!... Laissez-moi mettre mon grain à votre chapelet. Moi aussi, j’ai bataillé sans profit pour moi; je suis fils du guignon. Appartenant à la bohème parisienne, peuplée de grands hommes en herbe, de talents aussi inconnus qu’immenses, j’ai essayé de tout : du crayon, de la plume, du pinceau, de la barrette. Mes
tableaux ont orné la boutique du marchand de bricà-brac; mes pièces ont été sifflées; mes romans n’ont pas trouvé de lecteurs; mes journaux, pas d’abonnés; ma capacité d’avocat, pas de clients.
Furieux contre moi-même et contre la destinée, j’allai faire le coup de mousquet au Mexique, pour le compte des libéraux bien entendu. Je suis libéral, il faut vous l’avouer. Je tiens au libéralisme qui m’a fait crever de faim depuis que je sers sa cause, la plume ou les armes à la main. Ne doit-on pas mourir de son opinion? Relevé pour mort à Mexico, je comptai mes membres; comme il n’en manquait aucun, je les rapportai en France avec beaucoup de gloire et fort peu d’or. Las de tant d’accrocs sans profit, j’ai pris la résolution de me faire colon.
Toutes les mains serrèrent la main du spirituel et courageux volontaire, qui fut complimenté par les dames de la tribu.
— Mes amis, dit Pierré Michelot, au milieu des manifestations de la joie générale, nous recueillons les fruits de notre franchise, car nous avons tous loyalement confessé nos fautes passées, si ce n’est pourtant un absent qui, de Paris, doit venir nous rejoindre ici... et qui tarde bien, c’est M. Gaston Maurevelle.
— Me voici, présent à fappel ! s’écria un individu en ouvrant la porte de la salle de l’auberge, et la refermant aussitôt sur lui, de quoi s’agit-il?
A son entrée, le laboureur et les trois dames de la tribu se levèrent brusquement, comme s’ils eussent reconnu le nouveau venu.
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C’était un étrange personnage. Ses yeux, brillants comme l’acier, éclairaient une figure pâle et amaigrie. Il portait un habit noir troué aux coudes; une cravate de satin couvrait presque entièrement une chemise d’une couleur douteuse, dont les manchettes sales étaient jointes par des boutons en métal ; des gants déchirés découvraient de blanches mains, et des souliers vernis, crevés à plusieurs endroits, laissaient voir un bas de soie d’une ancienne splendeur : la misère en habit noir !
— Je vous demande pardon, monsieur, dit Pierre Michelot, si j’ai prononcé votre nom en votre absence ; mais ayant pris la résolution de nous connaître mutuellement, de faire notre confession..*.
— Pourquoi faire? brusqua Maurevèlle, qui avait jeté un coup d’œil du côté des femmes. Une confession pour ceux qui passent la Méditerranée ! Évidemment, on ne va pas en Algérie comme à Pontoise, et chacun a ses raisons derrière soi. Devant soi l’avenir, l’inconnu; l’espérance pour voile, le nouveau rivage au port ! Oh ! les visages que l’on connaît... ou que l’on reconnaît! Supplice des supplices ! Visages tartuffes, visages composés, visages d’anciens amis... Où les fuir, mon Dieu? — J’en suis fâché pour vous, messieurs, mais je ne suis pas l’histoire que l’on raconte, que l’on colporte ; je suis le passé enseveli à jamais, je suis le héros muet!
— Vous m’avez donc reconnu, monsieur Maurevelle, que vous ne voulez pas parler? s’écria, menaçant l’ancien fermier de la Sologne.
— Toi, Jacques Durier? ne put s’empêcher de dire l’individu interpellé.
— Vous m’aviez pourtant bien regardé en face, lorsque vous me renvoyâtes de la ferme de votre père, ce qu’il n’aurait jamais fait, lui, car il savait, — et vous le saviez aussi, — que trente années de ma vie avaient été consacrées à cultiver et à fertiliser cette ingrate terre de Sologne. En me chassant de la ferme, vous m’avez dépouillé, vous m’avez volé!
Maurevelle baissa la tête sous l’accusation, et ne dit mot.
— Vous avez raison, monsieur, reprit une jeune femme au visage flétri, et dont les vêtements attestaient une opulence perdue; vous avez raison de vous refuser à la confession , car vous seriez obligé d’avouer qu'après avoir séduit une jeune fille et l’avoir amenée à Paris, vous l’avez indignement abandonnée à la honte et à la misère qui l’ont conduite à la dégradation... Vous m’avez perdue, monsieur Maurevelle!...
— C’est vous, Juliette! vous!... s’écria Maurevelle, effrayé de la détresse où il voyait sa victime.
— Et moi, monsieur, me reconnaîtrez-vous? dit une jeune femme en fixant les yeux sur ceux de Maurevelle. J’avais fait l’éducation de vos deux sœurs, je les avais élevées, et parce que j’ai résisté à votre séduction, vous m’avez calomniée auprès de votre père et de vos sœurs, et vous m’avez fait expulser de la maison. Une institutrice dont la réputation est compromise ne trouve plus d’emploi. Repoussée de tout
le monde, j’ai mesuré le fond de l’abîme où vous me voyez aujourd’hui.
— C’est vous, monsieur, s’écria à son tour le commerçant banqueroutier, qui, en égarant ma femme, en lui suggérant l’oubli de tous ses devoirs pour la satisfaction d’une passion criminelle, avez causé sa perte et la mienne : soyez maudit!
— Oui, je suis maudit, murmura Maurevelle d’une voix sombre ; oui, j’ai causé votre ruine... et celle de Jacques Durier, et la vôtre, Juliette, et la vôtre aussi, Éléonore, et celle de beaucoup d’autres qui ne sont pas ici. Ma vie a été tissée de débauches et de crimes. Mais croyez -vous que je ne me suis pas frappé moi-même plus que vous ne sauriez me frapper? Croyez-vous que le sort ne vous ait pas bien vengés? Regardez-moi, voyez mes haillons. Il y a quelques jours encore, j’avais des domestiques et des amis. Sans une lumière intérieure qui m’a éclairé sur les énormités de ma conduite, sans le remords qui m’a transformé et m’a inspiré la résolution de réparer mes fautes, mes crimes, croyez-vous que je n’en eusse pas fini avec l’existence?... Si vous ne me croyez pas sincère, rien ne vous force à m’accueillir. La terre est large, et l’homme de repentir saura trouver son chemin. Adieu!
— Monsieur Maurevelle! s’écria Pierre Micbelot en l’arrêtant du geste; je crois bien interpréter les sentiments de ceu.x-lh mêmes que vos actes ont blessés, en vous disant de rester parmi nous. Vos nobles paroles, prononcées avec un accent de sincérité qui ue trompe pas, sont dictées par une résolution
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sainte, que personne de nous, je crois, n’est disposé à entraver.
Tous les auditeurs approuvèrent le grand mouvement de Pierre Michelot.
— Eh bien ! répondit Maurevelle en revenant sur ses pas, puisque vous m’avez entendu, je jure devant Dieu et sur ma foi d’homme aspirant à reconquérir l’honneur, que mes derniers jours seront consacrés à la réparation du mal que j’ai fait. Comme j’ai été dans le passé un homme de débauches et de crime, je serai dans l’avenir un homme d’austérité et de dévouement : je le jure!
On s’empressa autour de Maurevelle pour lui prodiguer les plus affectueuses consolations. C’était une véritable joie de famille qu’interrompit la parole sympathique de Pierre Michelot.
— Mes amis, dit-il, il est temps de partir. Midi va sonner, et le bateau à vapeur n’attend pas...
Je me rendis sur le port avec les émigrants, qui s’embarquèrent joyeusement. Je n’abandonnai le quai qu’après avoir vu le bateau sortir de la passe, et s’évanouir à l’horizon l’épaisse fumée noire de la machine chauffée à toute vapeur.
Je croyais leur avoir dit un adieu éternel, mais en 18o8, me trouvant dans la province de Constantine, je m’informai de ma tribu « des Désespérés. » Elle habitait le village de l’Arbah, à quelques lieues de Guelma. Le cœur me battait fort quand j’entrai dans un oasis de verdure, de grands arbres et de coquettes maisons bâties à l’européenne, qui formaient le plus étrange contraste avec les flancs gri-
sâtres et dénudés de hautes roches dont les assises entouraient ce nouveau centre de colonisation. .Mille questions se pressaient en moi. Allais -je retrouver vivants tous mes anciens amis? Leur union de famille avait-elle duré? Maurevelle avaitil tenu sa parole? Ce fut précisément lui que je rencontrai à l’entrée de l’Arbah. Allant au devant de mes doutes, il s’empressa de m’annoncer qu’il était marié et père de famille. Il avait épousé cette Eléonore, qui lui avait fait des reproches si sanglants à Marseille. Il m’apprit aussi que la femme du failli était venue retrouver son mari en Afrique ; qu’elle avait oublié toutes ses anciennes coquetteries et mis de côté son amour du luxe pour ne songer qu’à ses devoirs conjugaux. Je retrouvai complète ma tribu des Désespérés ; mais quel changement depuis Marseille! Ce n’étaient plus ces visages livides sur lesquels on lisait les déceptions du passé, les amertumes du présent et l’inquiétude de l’avenir, c’étaient des physionomies souriantes et heureuses. Par le travail et par l’amour, mes anciens amis de Marseille s’étaient créé une nouvelle existence. Ils avaient trouvé dans l’Algérie la généreuse patrie qui ouvre ses bras à tous les désespérés sans distinction de rang ni de fortune; ils avaient bâti de leurs mains leur maison, entourée d’un jardin planté d’arbres. La propriété acquise par le labeur est la base de la famille heureuse. Le nid est doux quand la mère et les petits n’y ont ni froid ni faim.
Les plus instruits d’entre eux servaient de maîtres
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d’école ou de comptables, pendant que les plus robustes cultivaient la terre; enfin, mes « désespérés » de Marseille étaient parfaitement « consolés » sur la terre d’Afrique.