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Les moyens le plus habituellement emjiloyés par les suicidé^ pour se donner la mort sont la submersion, la suspension et la strangulation. Les drnx
tiers des suicides (67 sur 100) sont accomplis par ces deux moyens, en nombre égal à peu près.
Les suicides se répartissent fort inégalement entre les départements. De 1856 à 1860, le département de la Seine en compte, année moyenne, 657 ; le sixième environ du nombre total ; tandis que sa<population ne forme que le vingtième de la population de la France. Les départements qui en offrent le plus, après la Seine, sont la Seine -Inférieure et Seine-et-Oise, 139 et 138 ; le Nord, 127 ; l’Aisne, 120; la Marne, 114; l’Oise et Seine-et-Marne, 104 et 102.
Il n’en a été constaté que 4 par année dans la Corse, 5 dans la Lozère et l’Ariége, 6 dans le Cantal,
8 dans les Hautes-Pyrenées et la Haute-Loire, 9 dans l’Aveyron, 10 dans les Pyrénées-Orientales, 11 dans les Hautes- Alpes, 12 dans le Gers et dans la Creuse.
La statistique démontre que le nombre des suicides augmente chaque année. Cette chère et douce civilisation marche dans la progression du meurtre et du désespoir.
Les causes du suicide sont diverses, autant que les moyens employés pour se débarrasser de la vie. Dans le catalogue funèbre, on compte des riches qui s’ennuient de la richesse, des ambitieux déçus, des ouvriers sans ouvrage, des spéculateurs qui ont^ joué à la hausse le jour où la bourse a baissé, des gens atteints d’aliénation mentale, des malades vaincus par l’excès de la douleur, des jaloux, des époux malheureux en ménage, beaucoup de femmes séduites, enceintes et abandonnées, et des poètes mi-
sérables s’écriant, comme Gilbert au lit de mort de l’hôpital :
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour et je meurs.
Je menrs I Et sur la tombe où lentement j'arrive Nnl ne viendra verser des pleurs!
Les suicides ne se limitent pas à telle ou telle classe, à telle ou telle position sociale. Riches et pauvres, grands el petits fournissent leur contingent à ce minotaure des sociétés modernes. Des personnes qui jouissent d’une grande fortune, qui se sont donné une peine infinie, ont trimé vingt ou trente ans pour Jouir d’un bien-être, se brûlent un beau jour ou une belle nuit la cervelle. La fortune qu’ils avaient tant désirée leur a laissé le cœur vide. Ils avaient cru naïvement que la richesse allait leur donner par surcroît l’esprit, le courage, la considération, le repos, le bonheur. Pauvres fous !
A Paris, les suicides sont si fréquents, qu’ils éveillent à peine la curiosité de la grande ville insoucieuse. On relève les cadavres, on les transporte à la Morgue, et tout est dit. Les journaux de Paris enregistrent chaque jour le bulletin des suicidés. Les Parisiens n’y vont pas de main morte; ils se jettent h l’eau, s’étranglent, se coupent la gorge, s’asphyxient, se poignardent et se brûlent la cervelle avec une incroyable rage.
Quehjues journaux de Paris et des départements, en constatant le nombre toujours croissant des sui-
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cides, le déplorent amèrement; mais ils se gardent bien de remonter aux causes de ces actes déplorables, et c’est ce qu’il faudrait faire. Une maladie ne se traite avec succès que lorsque le principe en est étudié.
Nous n’avons pas à nous préoccuper des causes particulières des suicides. Mais il y a une cause générale sur laquelle nous devons insister en face de ces actes désolants.
Sans doute, il est affligeant de voir des cœurs durs repousser la fille séduite, mépriser le malheureux ou l’homme ruiné, n’accorder leur sympathie qu’aux gens heureux; sans doute, la charité et la fraternité sociales pourraient panser bien des plaies, arrêter bien des bras meurtriers : mais où est le principe de cette indifférence pour le malheureux, de celte rigueur pour la femme tombée?
Dans le développement monstrueux de l’égoïsme, dans l’oubli des devoirs sévères de la vie, dans l’entraînement général du siècle vers les richesses bien ou mal acquises, dans la « rage de s’enrichir » qui porte chaque homme à adorer quand même le succès et le veau d’or.
Le grand ressort moral de l’humanité est détendu. On met de côté le devoir et la conscience comme un bagage incommode pour marcher plus vite à la bourse, à la fortune. La femme cherche un « homme riche; » — à Paris, la race de ces trafiquantes d’amour est malheureusement trop nombreuse. — Quand la déception arrive, la femme se tue, l’homme court à la bourse, à l’agio, à la spéculation. Si la ruine
montre au joueur sa face sinistre, l’homme se tue. Voilà tout. Ce n’est pas plus difficile que cela. Il ne s’agit que d’avoir un poignard ou delà corde de pendu dans sa poche!
Théâtres, journaux, discours, sermons, se sont élevés avec raison contre cette soif ignare de la fortune, contre cette folie « dorée » du siècle qui aboutit on sait où, — à la fosse béante du suicide.
Il est temps, en effet, de réagir contre cette peste qui, de la surface de la société, pourrait gagner le cœur si on ne l’arrêtait vigoureusement, si on ne criait holà !
Il est temps de ramener l’humanité dévoyée aux grands principes du droit et du devoir, au culte de l’idée, de l’esprit, à la maxime sainte de nos pères :
— Fais ce que dois, advienne que pourra !
Oui, advienne que pourra, la misère ou la fortune, pourvu que le devoir soit accompli, pourvu que le droit soit respecté, pourvu que l’homme se maintienne à la hauteur morale où Dieu l’a placé, pourvu qu’il ait assigné à sa vie un but noble : la pratique et l’amour du bien, du beau, de la liberté, de la vérité, du devoir, au lieu de rechercher avec la rapacité du loup, la férocité du tigre et l’inquiétude fébrile de l’usurrer, une pièce de cent sous!
Nos pères comprenaient autrement la vie que nous. Ils la dévouaient à une idée! En 1792, ils se sacrifiaient à la liberté des peuples, à la gloire de la France. Aujourd’hui on se sacrifie... à sa fortune, et l’on se tue quand on ne réussit pas. Quoique dégénérés, tâchons donc d’imiter les sublimes
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exemples de nos pères et de sortir du tripot malsain.
Qui met son âme dans sa bourse, sa maison ou sa terre, qui met l’espoir et l’effort de sa vie dans le gain ou la fortune, périt avec la déception par le désespoir et le suicide.
Les biens matériels sont quelque chose sans doute, — qui cherche à les nier ou à les mépriser ?
Mais l’homme ne vil pas seulement de pain, a dit l’Évangile, il vit d’intelli^nce, d’amour et de vérité.
Il n’y a pas que des coffre-forts, des capitalistes, des capitaux et des marchandises. Il y a un Dieu, il y a la femme, il y a le soleil, il y a la nature. — Ne vous tuez donc pas !
Redoublons, redoublons de charité, de fraternité, de sympathie sociale. Qui sait combien de fatales résolutions peut prévenir une main bienfaisanleavancée à propos! Qui sait combien de suicides sont empêchés par une poignée de main d’amis, un secours efficace, un sentiment cordial, un sourire de femme.
La chanson de Béranger a eu raison d’ouvrir le paradis aux deux sœurs de charité, à la sainte femme qui donne sa fertune aux pauvres, ses soins aux malades, son âme à Dieu, et à la Vénus aux formes splendides, à l’affectueuse Eve dont les baisers, les regards et les sourires célestes retiennent Adam enchaîné au rivage de la vie.
Les malheureux qui se tuent n’ont-ils donc pas un ami, un père, une mère, une sœur, une femme pour les aimer?
Et s’il n’est pas de tendresses féminines pour les
consoler des heurts et des misères de leur existence, ne songent-ils pas qu’ils peuvent rencontrer le cœur sympathique d’un ami ou l’amour d’une femme au moment où ils vont se brûler la cervelle, se jeter à l’eau , s’asphyxier, se pendre , s’arseniquer, chloroformiser ou se poignarder.
D’ailleurs, si le monde leur manque. Dieu et la nature ne leur manqueront jamais tant qu’ils conserveront l’espérance , bannie seulement de « l’Enfer » de Dante : « O vous qui entrez, plus d’espoir ! » Mais avec le divin espoir resté au fond de la boîte de Pandore, plus de suicides !
Une grave question philosophique a été posée ù propos du suicide. A-t-on le droit de se tuer? dette question prête tellement à la controverse que madame de Staël a dû écrire un mémoire contre le suicide pour se réfuter elle-même, car elle en avait fait l’apologie dans son ouvrage sur « l’Influence des passions », et que Rousseau, dans sa lettre de la « Nouvelle-Héloïse », a pu persifller et célébrer le suicide avec la même éloquence.
«Pourquoi serait-il permis de se faire couper la jambe, dit Rousseau, dans sa lettre « pour le suicide », s’il ne l’était pas de s’ôter la vie? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné l’une et l’autre ? »
Il y a eu un homme, au commencement du dixneuvième siècle, qui a eu la malaria de « l’inutilité de
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l'existence; » c’est M. de Senancour, il fait parler Obermann ainsi :
... « L’homme de bien ne quittera pas la vie tant qu’il pourra être utile. Être utile et être heureux sont pour lui une même chose. S’il souffre et qu’en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu’il éprouve est plus grand que le bien qu’il opère, il peut tout quitter. Il le devrait quand il est inutile et malheureux, s’il pouvait être assuré que sous ces deux rapports son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son consentement, s’il était encore forcé de la garder, quel bien lui resterait-il? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là ; sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup pour être un peu utile, c’est une vertu qu’on peut conseiller dans la vie, mais non un devoir qu’on puisse prescrire à celui qui s’en retire. L’homme est souvent admirable en supportant sa vie, mais ce n’est pas à dire qu’il y soit toujours obligé. »
Obermann est le chantre du découragement. — Là n’est pas la vérité. L’homme n’est jamais inutile en ce monde, et si l’on comprend à l’état d’exception des suicides comme ceux de Caton et de Rousseau, fuyant dans un autre monde le servage et la corruption, après avoir courageusement lutté ici-has pour le triomphe du bien et de la liberté, on ne doit pas poser en principe l’inutilité de la lutte contre la douleur ou contre le sort. Ce qu’il y a de certain, c’est que jusqu’à un certain point, la société est respon-
sable des suicides, car l’iiomme qui a la possession d’une destinée en rapport avec ses facultés, suivant la belle expression de madame de Staël, ne songe pas à s’en aller.
Obermann n’a pas trop le droit de s’élever contre le suicide, puisqu’il s’est suicidé lui-même par sa désespérance absolue. On peut fort bien se suicider, sans prendre de poison ou se jeter à l’eau. Un individu démoralisé est déjà mort moralement; les principes de liberté et de justice qui le vivifiaient ayant été oblitérés en lui, il ne reste plus que son cadavre et sa guenille, triste chose en vérité. Dans ce cas, il importe peu que ce cadavre tombe au fond de l’abîme ou se tienne debout quelque temps.
Presque toutes les âmes humaines qui ont glissé sur la pente du suicide ont commencé par la démoralisation, par l’oubli des vrais principes et du but de l’existence; aussi appellerons-nous plutôt l’attention des philosophes sur la « perte du sens moral, » symptôme effrayant de notre temps, que sur les accidents violents, ceux-ci n’étant qu’une conséquence du trouble intellectuel. Les hommes d’aujourd’hui ont fort peu d’âme ; leurs instincts sont faussés ; l’égoisme les a envahis; leur vue est troublée par de misérables passions. Pourquoi s’étonner qu’ils se débarrassent de la vie, quand il faut lutter. sérieusement?
Nous résumerons dans les quatre points suivants nos considérations d’ordre moral sur ce triste et grave sujet : et nous dirons :
1“ Que la furie des suicides, comparable aux plus
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mauvais jours de l’antiquité dégénérée et commune à toutes les classes de la société, prouve que le grand ressort moral de l’homme est détendu ;
2° Qu’il est temps de ramener notre époque dévoyée aux grands principes du droit et du devoir, au culte de l’idée, au sentiment de la responsabilité de l’homme, à la maxime sainte de nos pères de 89 : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »
3" Qu’il faut redoubler de charité, de fraternité, de sympathie sociale pour arrêter les désespérés de la société dans l’abîme où ils se jettent à l’envi...
4° Que si nous n’étions pas voués au culte des intérêts matériels, si nous ne mettions pas notre âme dans notre bourse, si nous ne méprisions pas ce qu’il y a de bon et de beau dans la vie : l’intelligence, l’amour, les sympathies sociales, la liberté, le dévouement à autrui, nous ne nous tuerions pas avec cette frénésie idiote. Le suicide n’a rien à voir avec la raison, et n’est qu’un signe trop manifeste de décadence morale.