‹ Sottises et scandales du temps présent benjamin GastineauChapitre 10 sur 29 · LES MALHEUREUX · texte numérisé non relu

LES MALHEUREUX

(politiques et philosophes)

C'est pour les malbenrenx qu'il faut écrire.

( Madame de Stasl. )

L’antiquité couvrait les malheureux de la protection d’un mot profond : « Res sacra miser » (le malheureux est chose sacrée); d’autant plus sacrée que, ne connaissant pas la loi du progrès infini du genre humain, l’antiquité attribuait la félicité ou l’infortune des hommes au destin, à la volonté capricieuse des dieux, à la fatalité. Ainsi étaient tombés Prométhée, cette intelligence qui avait défié l’Olympe par une création humaine; Hercule, consumé dans la robe de Déjanire; Ariane abandonnée; OEdipe inceste et parricide; — châtiment immérité, mais fatal, de l’intelligence, de l’amour, de la force, du pouvoir suprême et de la fortune de l’homme. La douleur est d’airain dans l’antiquité : les stoïciens en font leur gloire : elle ne prend des entrailles qu’à l’apparition du Chris-

tianisme. Le Christ crie vers son père; le ciel s’ouvre, et Jéhovah, porté sur des nuages, écoute la plainte humaine.

Qu’elle fut poignante, au Bas-Empire et au moyen âge, jusqu’à la révolution française ! Que de générations vécurent dans les larmes, la misère, l’esclavage, dans la mort! Les yeux levés au ciel, ces générations invoquaient le secours divin pour faire cesser leurs cruelles tortures; elles demandaient avec des cris d’angoisse, qui eussent ému un cœur de pierre, la fin de leur misère, de leurs corvées, des exactions du seigneur d’ici-bas, qui les condamnait à la mort du corps et de l’àme, au servage et à la faim.

Mais les docteurs de la loi répondaient aux cris d’alarme des opprimés : — Vous êtes malheureux parce que vous ne vous êtes pas montrés assez humbles devant leurs majestés royales et seigneuriales qui sont saintes et sacrées, quoi qu’elles fassent d’ailleurs. Plus bas, plus h terre. Plus vous vous courberez, plus vous serez heureux ; plus vous souffrirez, plus vous ressemblerez au Christ et approcherez du royaume céleste. Le Livre n’a-t-il pas dit : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

Ainsi, les docteurs fermaient la bouche aux malheureux du moyen âge, en leur montrant l’Évangile comme le poème et la sanclification de leurs souffrances.

L’Évangile avait remplacé la fatalité antique. Le condamné était muré dans son « in-pace » par Dieu

SOTTISES El SCANDALES

même, par Jéhovah et par le Christ. Mais l’Évangile qui, du premier au dernier verset, chante et célèbre la douleur, a cette supériorité sur le paganisme qu’ii a transporte de la terre au ciel, qu’il lui donne les ailes de l’espérance. Le malheureux n’est plus muet ; il a les larmes et la voix. Il n’est plus rivé fatalement à cette terre; sa vie n’est qu’un triste point dans sa destinée qui se continue par delà la terre, dans un royaume où ses fers tomberont, où les égaux eu bonheur seront admis à la cour du roi divin qu’ils contempleront tout à leur aise. Après le martyre temporel, la béatitude éternelle; après l’existence sombre, l’existence radieuse.

Dix-huit siècles d’ignorance et de despotisme s’appuyèrent sur ce bâton céleste qui ne cassa qu’en 89.

A cette époque se lève une génération française, gauloise plutôt par la verve, par le courage, par l’audace, par le sentiment invincible du droit. Ne croyant pas 1a douteur maîtresse souveraine de ce monde, elle la rejette avec indignation au nom de Dieu même et stipule la vie heureuse dans la cité terrestre pour tous les citoyens. Elle dédaigne les mystificateurs qui ajournaient au delà de la tombe la justice et la félicité auxquelles tout homme a droit ici-bas; elle veut vivre, non après la mort, non demain, sur la foi de vagues promesses de salut éternel, mais aujourd’hui, mais sur l’heure! En vain la tyrannie demande-t-elle un répit; sourds aux souffrances peu intéressantes des majestés royales, seigneuriales et cléricales, les hommes de 92 rompent

I)L' TEMPS PRÉSENT

avec la tradition, créent la vie nouvelle et entrent résolument dans l’avenir.

Avenir de courte durée, éclair de résurrection. A la fin du xYiii* siècle cette génération de sauveurs devient la proie de la mort. Ces hommes de liberté et de progrès, qui s’acharnaient à vouloir le bonheur - de leurs semblables, furent récompensés de leur dévouement à l’humanité par la persécution, par la prison, l’exil, l’échafaud, par la calomnie! Ceux-là même qu’ils voulaient affranchir de leur servage les frappent les premiers et se détournent pour suivre les histrions du despotisme et de l’obscurantisme.

La grande nation française, qui avait été enivrée d’indépendance, se métamorphose tout à coup et jette ses libertés, ses sublimes espérances, ses conquêtes morales aux pieds d’un brillant soldat de fortune. La bourgeoisie rend les armes; elle garde l’argent, le bien des émigrés, elle se montre avare du pain et de la propriété, mais elle se défait de 1a liberté comme d’une chose puérile ou inutile. Quant au peuple, on l’habille de rouge et de bleu et on l’envoie battre l’ennemi (1) ! L’esclave se déclare luimême indigne de l’affranchissement; il abandonne la grande fâche républicaine, il déserte lâchement le devoir, il court au devant des chaînes du despotisme politique et religieux; il crie anathème aux Gracques, à Camille Desmoulins; il acclame César et saint Pierre.

Un désespoir immense, une douleur incommensu-

(I) C’usl Voll.iirc qui l’a dit. Rendons i César ce qui appartient à Voltaire.

rable accable ces hommes qui avaient voué leur existence au salut et à la liberté du peuple par qui ils étaient reniés et maudits. Quelle plume dantesque, quels termes pourraient exprimer la « douleur politique » des géants déçus de la Révolution. Pour la comprendre, il faut l’avoir ressentie.

Vainement Spartacus était tombé, aux champs d’Italie, sur un monceau de Romains immolés par son glaive; vainement le Christ avait subi les outrages des Juifs et le supplice de la croix ; en vain les réformateurs du xvi« siècle avaient affronté le gibet et les foudres papales pour flétrir la simonie romaine, fonder la liberté de l’examen et dégager le croyant du despotisme temporel de Rome; vainement la philosophie et la science avaient compté des milliers de martyrs; vainement encore les républicains de 92 et de 93 avaient affirmé les droits de l’homme libre de toute entrave sur les champs de bataille de l’Europe coalisée !

Toutes ces luttes, tous ces enthousiasmes, toutes ces vérités découvertes, tous ces efforts, tous ces martyres n’avaient abouti qu’ii orner le char de triomphe du despotisme militaire. 89 avait été la brillante préface de l’Empire, sa contradiction absolue. Qui l’aurait cru?...

A peine la Révolution a-t-elle avorté que les Jérémies du désespoir et du doute exhalent leurs lugubres plaintes. Les trois principaux psalmistes de ce chant de mort sont René, Corinne, Obermann et Child-Harold : l’orgueil blessé de Chateaubriand, le découragement absolu de Senancour, la dignité et

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DU TEMPS présent.

l’amour de la liberté de madame de Staël, la raillerie sanglante et impitoyable de Byron, tels furent les éloquents interprètes des âmes attristées par la déchéance du sentiment moral et l’oubli des principes de liberté en France. A côté et au dessus d’eux, il y eut le poète de l’action, l’illustre Carnot qui se réfugia dans sa majesté républicaine et se mit à l’écirt de l’empire pour ne reparaître en scène qu’au joue où la patrie fut en danger.

La politique et la philosophie ont eu la même destinée manquée. Les hommes politiques voyaient à l’aurore du xix® siècle la Révolution échouer contre le dur rocher du pouvoir despotique; le peuple, avide de paradis terrestres improvisés, n’avait pas tenu compte des efforts gigantesques de la Révolution pour constituer son droit, pour élever son âme libre et pourvoir par l’organisation du travail à ses besoins matériels; il s’était jeté, oublieux et ingrat, dans les camps. La politique révolutionnaire ne l’avait que médiocrement satisfait. Il avait beaucoup souffert, et, en réalité, ses souffrances n’avaient profité qu’à une caste bourgeoise enrichie des biens des émigrés. Le peuple déserta donc avec enthousiasme la cause de la liberté pour passer dans le camp des conquérants. Ce fut son crime.

Même échec pour la philosophie, car la métaphysique et les faits sociaux ont une corrélation intime. La fête de l’Èire suprême et le déisme un peu sec de Voltaire n’avaient pu faire oublier aux femmes, ni aux esprits simples les pompes et les symboles séduisants du catholicisme. Comment, d’ailleurs, une

SOTTISKS tT SCANDA I.ES

nation monarcliisée et clirislianisée pendant dixhuit siècles, aurait-elle pu se rallier définitivement à une théorie révolutionnaire qui supprimait la monarchie, le pouvoir absolu ou le despotisme en politique, la révélation, la soumission et la superstition dans l’ordre religieux? Bien fous ou plutôt bien enthousiastes, bien dévoués à l’idée pure furent les sauveurs politiques qui crurent possible un tel miracle, quand la philosophie n’avait pas encore dégagé nettement l’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme, quand la théodicée et la psychologie étaient encore à l’état rudimentaire, en présence d’un peuple aussi étonné que le fut le peuple français en 89 de se trouver tout à coup maître de sa destinée, de son âme, de son corps, et privé de son roi et de son prêtre. On en peut mesurer l’effet par l’épouvantable soulèvement de la Vendée et par la réaction enragée du 9 thermidor. Quoi ! plus de despote, plus de chef, plus de direction ! On ne sait plus ce qu’il faut penser ni comment il faut agir! Mais c’était une tour de Babel vivante que cette nation livrée à elle-même ; aussi, lorsque les géants qui l’avaient contenue par la terreur et galvanisée par leur enthousiasme, tombèrent sur l’échafaud, on donna vite à la France un Directoire, un Consulat, un Empereur dans l’ordre temporel, et dans l’ordre spirituel un Concordat catholique; on revint à ce bon passé, et il n’y eut rien de changé... que des noms! Le scepticisme désola alors l’âme humaine.

Obermann révéla au monde étonné, au peuple affolé de pompe catholique, de bruit, de fumée, de

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chants de victoire, de despotisme militaire, les symptômes effrayants de la maladie du doute , de la défaillance morale, de la désespérance, comme on dit poétiquement aujourd’hui : « Il y a l’infini, soupirait-il, entre ce que je voudrais être et ce que je suis! » L’Obermann "de M. de Senancour a sondé le néant des agitations politiques. Il a vu la danse macabre et l’avortement de la Révolution, tous les Français avilis et prosternés devant un seul, tremblant à sa voix, s’animant à sa parole, et comparant cet état de servitude, cette chute dans l’abime du despotisme aux sublimes élans de la Révolution, aux grands mouvements de la fin dü xviii® siècle, il a nié le progrès, il a maudit un peuple servile, qui renie la liberté pour adorer un illustre conquérant ; il a douté de l’humanité, et il a conclu à la stérilité de ses efforts. Pour lui, l’homme est une chair à canon, une pensée sans réalisation possible, une proie qui ne peut être ravie au despotisme, une impuissance eh chair et en os. Méprisant son espèce, Obermann s’est retourné vers lui-même, il s’est replié sur sa prodigieuse individualité, et il s’est demandé de quel effort, de quelles aspirations son âme était capable. Un scepticisme sans action et sans courage lui a répondu : A quoi bon vivre? pourquôi faire? Pour engraisser le néant!

En effet, Obermann assiste en spectateur indifférent à sa fin quotidienne; il constate avec volupté que le vide se fait en lui; plus de 'passions, plus de projets, plus de désirs, plus même d’espérance au delà de cette vie! Rien qu’une attente resignée de la

dernière mort qui doit enfin clore et relier toutes les morts que sa pensée destructive a accumulées en lui ! Obermann est le type le plus vrai du scepticisme, de la misère et de l’impuissance du xix* siècle. L'Imitation de Jésus-Christ nie le monde, mais elle affirme l’existence rayonnante du royaume céleste. Job croit en Dieu, et il nargue la misère. René se réfugie dans la sécheresse de son orgueil altier, Child-Harold dans la liberté, Obermann seul est désespéré dans son âme et dans ses os, en deçà et au delà du tombeau. Il a mesuré le cercueil de l’humanité qui s’agite vainement depuis trente siècles, sans avoir conquis plus de liberté, plus de dignité ou de moralité. A peine Obermann a-t-il le courage de faire jouer ses muscles, tant ce pantin, qui n’est pas maître de sa vie et qui subit un douloureux destin imposé par une puissance mystérieuse, lui semble absurde, ridicule, inutile.

Que les Prométhées si nombreux de ce siècle, qui ont bien aussi leurs raisons de douter et de s’attrister, se gardent de tomber dans le marasme absolu d’Obermann, car c’est le fond de l’abîme!

Nous voudrions éveiller le sentiment général sur les grandes misères morales qui frappent les enfants les plus dignes, les plus intelligents parmi les générations. Chose étrange et douloureuse! Chacun plaint les malheureux dans l’ordre physique ; on déplore la ruine matérielle d’un homme, sa misère, son dénûment, et l’on passe indifférent devant les ruines morales, devant les malheureux foudroyés dans leurs généreuses espérances ! Aucune pitié pour les Titans

Di; TEMPS PRÉSENT.

vaincus, pour les banquiers de l’ordre moral que le peuple versatile et les tyrans poussent à la banqueroute. Ils meurent dans l’exil, dans l’oubli, dans le délaissement absolu, avec les ombres gigantesques projetées par leurs rêves couchés et éteints. Loin de les plaindre, on trouble leur solitude pleine d’amertume, on les blâme. Pourquoi aussi s’aviser de marcher en avant de son temps? pourquoi vouloir une organisation politique et sociale en rapport direct avec les notions du juste et du beau? Qui trop s’avance s’expose à être frappé ! Ne dépassons pas l’alignement des rangs, têtes de pavots trop élevées. Il faut être de son temps et hurler avec les loups. Voilà l’oraison funèbre de ces Prométhées, vaillante garde d’esprits généreux qui, dans tous les temps, viennent se briser contre l’aridité de cœur et la sottise humaine. Après leur mort, il est vrai, la nation, pivotant sur elle-même et changeant d’avis, les raille une dernière fois en leur élevant des statues ou en déplorant leur martyre. Mais ces regrets d’Athéniens, aussi tardifs qu’hypocrites, ne corrigent pas la mobilité des nations ingrates qui cloueront longtemps encore sur leurs rochers de nouveaux Prométhées et feront dévorer leur foie par les noirs vautours de la réaction.

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