‹ Soudan françaisChapitre 24 sur 54 · Gardes du corps · texte numérisé non relu

Gardes du corps

a que nous ne t’écouterions que lorsque ta « mère serait revenue à la vie. «

Tout le monde approuva cette déclaration.

Alors, Samba se fit apporter une calebasse n’ayant jamais servi, il la fit remplir d’une eau parfaitement pure et limpide, marmonna quelques paroles et, par trois fois, trempa, dans cette eau, une queue de vache 1 qu’il portait suspendue au poignet ; enfin, prononçant de mystérieuses invocations, trois fois il aspergea le visage de la morte. Soudain, celle-ci éternua 2 et revint peu à peu à la vie.

Le roi et les assistants étaient émerveillés.

Samba restait modeste dans son triomphe, comme s’il venait d’accomplir une chose toute naturelle.

Le roi, oubliant, en présence d’un tel prodige, qu’il avait été dupe de Samba, demanda à lui acheter le secret de faire revivre les morts.

Cette fois encore, Samba céda et remit au roi la queue magique, moyennant deux mille captifs.

1 . Au Soudan la queue de vache est, par excellence, l’insigne des magiciens.

2. Chez les Soudanais le retour à la vie est toujours marqué par un éternuement.

Dès lors, le roi se crut le plus puissant des hommes et, un jour, pour faire l’essai de son mystérieux pouvoir, il fit venir sa favorite, lui ordonna d’apporter de l'eau pure et limpide dans une calebasse neuve et, sans plus d’explications, lui coupa le cou.

Les témoins de ce meurtre demeurèrent pétrifiés, pensant que le roi était fou; mais lui, avec une superbe assurance, trempa, par trois fois, la queue de vache dans l’eau claire et, par trois fois aussi, aspergea le visage de la morte en prononçant les paroles que Samba lui avaient apprises. Mais la morte ne ressuscita pas et, une fois de plus, le roi comprit que Samba l’avait volé.

Décidé à se débarrasser de ce malfaiteur, le roi fit tuer un grand bœuf, qu’il fit dépecer avec soin. Puis, il manda Samba, le fit coudre dans la peau de bœuf et ordonna de le jeter au fleuve.

On confia le paquet à des captives, qui partaient aux champs et devaient passer non loin du fleuve. Ces captives, qui ignoraient ce que contenait le paquet qu’on leur avait confié, le déposèrent au bord du chemin, dans l’intention de le jeter à l’eau seulement le soir, en rentrant des champs.

Après avoir été ainsi abandonné, Samba

entendit venir une grande troupe et, lorsque quelqu'un passa non loin de lui, il se mit à crier à pleins poumons :

« Non! non! je vous dis que je ne veux pas « aller en paradis. Laissez-moi tranquille, je « préfère de beaucoup tous les supplices de « l’enfer moyennant que présentement j’aie « toutes les douceurs de la vie sur terre... »

Or, il se trouva que le passant était un pieux marabout, suivi de nombreux disciples et d’une longue file de serviteurs. Il s’arrêta et, reconnaissant que les cris venaient de la peau de bœuf qui s’agitait au bord du chemin, il ordonna de l’ouvrir : Samba apparut se démenant plus que jamais contre un être invisible, dont il paraissait ne pouvoir se débarrasser.

Le marabout demanda des explications, et Samba dit que, de force, on avait voulu l’emmener au paradis, dont il se moquait parfaitement, aimant mieux la vie dans ce monde, quelque misérable qu’elle soit, qu’une vie pleine de délices, dit-on, dansceparadis dont les marabouts parlent beaucoup, mais d’où, en somme, personne ne revient jamais.

Le marabout ne partageait pas cette manière de voir et offrit à Samba de lui céder sa place et de prendre la sienne: ce qui fut fait inconti-

nent à la grande satisfaction de Samba, qui se vit du coup devenu le plus riche de la contrée.

Le soir, les captives du roi jetèrent à la rivière la peau de bœuf contenant le pieux marabout.

Quant à Semba, il s’en fut au village du marabout et, dix jours durant, s’employa à réunir tout l’or qu’il put trouver. Puis il vint trouver le roi et, comme celui-ci demeurait stupéfait de revoir cet homme que ses captives avaient affirmé avoir jeté au fleuve, il lui dit:

« Me voilà de retour du Paradis où j’ai trouvé « ton père, qui m’a chargé pour toi de l’or que «voici. C’est peu en comparaison de ce qu’il « aurait pu me donner ; mais la faute en est à tes « captives qui, au lieu de me jeter au plus pro- « fond du fleuve, ne m’ont mis qu’à quelques « pas du bord, en sorte que je suis à peine ar- « rivé au seuil du Paradis. »

Et, comme le roi restait sans parole, Samba continua :

« J’espère que cette fois tu ne lésineras pas « et que tu me donneras la moitié de l’or que je « t’apporte. »

Ainsi fit le roi, qui, dès lors, ne tint plus en place; le voyage de Semba au Paradis l’absor-

bait. Il voulut, lui aussi, y aller et tout son entourage fut pris de la même folie.

Le roi et les siens se firent coudre chacun dans une peau de bœuf et jeter, à qui mieux mieux, aux endroits les plus profonds du fleuve .

Mais, le roi ne revenant pas et aucun de ceux de sa famille n’ayant su non plus revenir, le trône resta vacant. Alors, on pria le malin Samba de vouloir bien accepterla place de ceux qui s’oubliaient au paradis.

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