SAMBA LE LACHE
(Conic khassonké).
Un roi soninké avait un fils nommé Samba.
Samba avait, de tout temps, donné des marques de lâcheté, maïs l'on disait qu'avec l'âge, ce honteux défaut lui passerait. Aussi, quand il fut circoncis, les gens pensèrent: n Maintenant c'est Samba qui nous défendra contre les Maures ». Mais, à la première incursion de ces pillards, on attendit vainement Samba: il avait
fui- et ies griots l'accablèrent de tels sarcasmes qu'on le surnomma Samba le Lâche .
Pour se soustraire à cette honte et parce qu'il
n'avait pas la volonté de surmonter. sa lâcheté instinctive, Samba résolut de quitter son pays pour un autre, où une paii perpétuelle lui permettrait de vivre loin des combats, qui lui inspiraient tant de frayeur.
Donc Samba s'exila.
Un jour, il arriva dans la capitale d'un grand royaume. La tille du roi de ce ^rand royaume était, tout te jour, sur la terrasse de la maison de son père: car elle aimait l'animation des rues et sa haute situation ne lui permettait pas de rester dehors, mêlée à la foule comme une simple esclave.
Du haut de la terrasse, ta fille du roi aperçut, de loin, venir Samba, monté sur un superbe cheval. Elle fut vivement impressionnée par la belle prestance du beau cavalier et ordonna à songriot d'aller à son devant pour le recevoir et s'informer de sa qualité.
Quand elle sut que Samba était fils de roi, elle jura de n'avoir que lui pour époux.
Samba épousa lajeune et belle princesse.
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Dans eurs entreliens familiers, jeune femme disait à Samba: o Je suis presque « tentée de souhaiter une incursion des Maures, tant j'ai hàie de te voir t'élancer à la tête des « nôtres pour les chasser du pays. Je serai si a fière de ta bravoure ! »
Mais lut, soudainement assombri par ces propos :
■ Ne me parle jamais des Maures ni de la « guerre, j'ai fui mon pays pour éviter les uns et a me soustraire aux hasards de l'autre.
« Si les Maures viennent ici je l'abandonne- [I rai, n'en doute pas. o
Mais elle ne prenait pas ces paroles au sérieux. Son Samba était si beau qu'elle ne pouvait le croire si lâche!
Un jour, les Maures enlevèrent les troupeaux de la ville. Aussitôt le tabala ' résonne, les guerriers se rassemblent, frémissants de colère et superbes d'audace. Samba, lui, se cache au plus profond de son logis ; sa femme lui montre, en vain, combien honteuse est sa conduite. Rien n'y fait. Samba ne peut surmonter la peur qui l'étrcint.
Alors la jeune femme l'oblige à se déshabil-
., I. Tambour de guerre.
— 7^ — 1er; elle se revêt des effets et des armes qu'il quitre, se cache soigneusement le visage avec un litham et, enfourchant le cheval de Samba, elle s'élance à la lête des cavaliers.
Trompés par les apparences, les griots chantent à tue-tête les louanges du brave Samba, qui va infailliblement exterminer les ennemis.
De fait, la bataille est fort meurtrière et se termine par un éclatant succès pour les geos du beau-père de Samba.
Au retour, la jeune femme rentre précipitamment chez elle et force son époux à reprendre ses efJets et à paraître au dehors. La foule enthousiaste vient lui serrer les mains avec effusion et reco.nnaissance; les griots ne tarissent pas d'éloges et Samba, un peu embarrassé, — il est si modeste! pense-t-on — Samba reçoit tous ces hommages.
Cependant, le plus jeune des frères de la femme de Samba a cru, à certains détails, re-
ba, dans le bouillant cavalier qui conduisait la colonne. Il lait part de ses soupçons à ses frères qui le traitent de visionnaire.
« Bon I bon! dit le jeune homme, nous « verrons! La prochaine fois, je ferai à celui (< qui nous commandera une marque qui œq
« permettra de le
Peu de jours après, les Maures reviennent et, comme la première tots, la femme de Samba, sous les habits de son mari, prend, pour les mêmes motifs et avec les mêmes précautions, le commandement de la colonne.
Au plus fort de la mêlée, son plus jeune frère s'approcha d'elle et la blessa à la cuisse.
Cependant les Maures furent encore défaits et, au retour, la jeune femme rentra haletante chez son mari :
« Je suis blessée, lui dit-elle, mais ce n'est « qu'une blessure légère et il te suffira de te u faire une toute petite entaille à la cuisse pour, » cette fois-ci encore, donnerle change. > ' u Comment ! s'écria Samba, me supposes-tu a vraiment assez fou pour consentir à ce san- " glant et inutile sacrifice ?» et la jeune femme dut se battre avec lui, pour, tant bien que mal, lui faire une légère éraflure à la cuisse.
Aussitôt, elle envoya quérir le médecin du roi pour, dit'elle, soigner son mari blessé.
Le bruit s'en répandit et chacun voulut voir Samba, le féliciter et le consoler!
« Tu vois! dirent ironiquement les fils aînés « du roi à leur jeune frère, te voilà maintenant «convaincu que c'était bien Samba qui nous
M commandait. » Le jeune homme hocha ia tête d'un air dubitatif.
Les Maures revinrent le surlendemain, dans l'espoir de surprendre leurs vainqueurs endormis sur leurs récents lauriers.
Quand le tabala se fit entendre, la jeune femme vint trouver son mari et lui dit :
a Vois, Samba ! ma blessure est plus grave que « je croyais; je puis à peine marcher et je ne " pourrai toute seule me- mettre en selle, consens donc, pour aujourd'hui, à prendre ma place. a
Tout fut inutile, le lâche Samba ne voulut rien entendre.
« Eh bien ! dit la jeune femme, viens du moins (I m'aidcr à harnacher ton cheval», et quand ce fut fini : «Tu devrais bien avoir la complaisance « de me conduire le cheval derrière le village, je n viens àl'instant te rejoindre. »
Sans défiance. Samba se met en selle et prend les armes que sa femme lui tend; mais, au même moment, elle frappe violemment l'animal qui, déjà surexcité par les hennissements de ses compagnons et d'ailleurs habitué à la mêlée, se précipite vers le lieu du combat.
Dans ce brusque départ, le fusil glisse; Samba, pour le retenir, presse involontairement
la détente ; le coup part et ua Maure, qui est non loin de là, est atteint et tombe raide.
C'est comme une révélation pour Samba; jusque-là, il s'était imaginé que les ennemis étaient des gens qui tuaient sans qu'on pût les ■atteindre et, se voyant entouré de Maures, il ne songea plus à fuir, maïs bien à se défendre et puis à attaquer.
' Ce jour-là, ce fut vraiment grâce à Samba que les Maures furent taillés en pièces et le peuple proclama avec ivresse la gloire du jeune guerrier. Le vieux roi vint l'embrasser en lui disant : « Mon lils, je ne saurai jamais f te témoigner assez de reconnaissance et d'af-
Samba, qui était foncièrement bon et loyal, répondit : « Mon père, ce n'est pas moi qu'il « faut remercier et féliciter, c'est votre fille : car I c'est elle qui a transformé en brave, le lâche ■ que j'étais », et il raconta simplement comment la bravoure lui ctait venue.