L'ENFANT DU MAL
(Conte kbassonké).
Un homme avait trois fils, qui partirent un jour à la chasse. Or, à cette époque, la chasse était une pérégrination qui durait parfois fort longtemps. En l'absence des jeunes gens, leur mère mit au monde un garçon qui, véritable prodige, marcha, parla, fit tout comme un homme, dès le premier jour de sa naissance.
Quand il sut que ses frères étaient à la chasse, il voulut y aller et demanda un arc.
On lui fit un arc en bois, comme ceux dont les enfants se servent ordinairement, mais il le
brisa la première fois qu'il s'en servit; on lui donna un arc d'homme, il le mit en pièces ; seul «n arc en fer résista et l'enfant partit après s'être abondamment pourvu de flèches.
Quand il eut rejoint ses frères, il leur dît :
— « Je suis votre frère et je viens chasser avec vous. »
— 11 C'est bien, lui dirent-ils, mais n'oublie pas que, pour que notre chasse soit fructueuse, il faut respecter les antilopes rousses ou noires ; seules, les antilopes blanches ou grises peuvent être tuées.
L'enfant ne répondit point, mais, quand il rencontra un coba roux, il le tua et un coba blanc eut le même son.
Le châtiment ne se fît point attendre : la nuit soudain se fit autour des chasseurs, qui faillirent être la proie des fauves.
Quand le jour reparut, ils se mirent en marche et, dans une clairière, ils trouvèrent une lionne qui allaitait ses trois lionceaux.
L'enfant dit à lionne : « Nous sommes venus
■ te complimenter sur l'heureuse issue de tes
■ couches i>. Très flattée, la lionne offrit aux jeunes gens de les conduire à la chasse et dit à l'enfant : « Tu resteras ici pour garder mes R petits et jouer avec eux t.
Après U départ de ses frères et de la lionne, l'enfant étrangla un des lionceaux et porta les deux autres dans un endroit obscur.
Quand la lionne fut de retour, elle demanda ses petits pour les allaiter. L'enfant en apporta un, puis un autre et, quand ils furent rassasiés, ils les reporta dans l'endroit obscur. Là, il tordit le cou à l'un, pour lui faire rendre le lait qu'il avait absorbé, puis le redonna à la lionne qu'il téta de nouveau. En sorte que la bête pensa que c'était son troisième fils.
La lionne repartit à la chasse avec les jeunes gens et l'enfant étrangla encore un des lionceaux. Quand la lionne revînt, il la berna par le même stratagème que la première fois.
La lionne engagea les jeunes gens pour une troisième partie de chasse. Alors, l'enfani prévint ses frères de ce qu'il avait fait et leur dit : IX Si vous partez, la lionne ne trouvera plus, H au retour, que trois cadavres et elle vous
Les jeunes gens prétextèrent une grande fatigue et la lionne partit seule. L'enfant étrangla le troisième lionceau et s'enfuit avec ses frères.
Quand la lionne trouva les cadavres de ses petits, elle entra dans une grande fureur et se
lança à la poursuite des fugitifs. Elle les aperçur, enfin, h l'exirâmité d'une grande plaine et ejil vile fait de se rapprocher d'eux; mais, au moment où elle allait les atteindre, un aigle immetise mit l'enfant sous une de ses ailes, les trois jeunes gens sous l'autre et disparut avec eux.
Quand ils furent assez loin pour n'avoir plus rien à craindre de la lionne, l'enfant s'écria soudain: « Cet aigle pue comme une charogne, «je veux m'en aller de là. a
— Mais, dirent ses frères, nous ne sentons pas cela ici. Viens avec nous, u
Quand il y fut, il persista dans son opinion et brusquement il cassa l'aile protectrice de l'aigle : tous tombèrent à terre sans se faire de mal.
Les trois frères, indignés de la conduite de l'enfant, lui dirent: « Nous ne voulons plus « rester avec toi, tu ne fais que ce que l'on te « défend ou ce qui est mal. Va seul où tu « voudras.»
Sur sa route, l'enfant trouva une vieille femme qui semait de l'indigo; il s'approcha d'elle et lui oflrit ses services avec tant de gentillesse que la bonne femme les accepta. Elle le laissa bientôttravailler ^eul, tantil faisait bien.
et, charmée de ses bons procédés, elle rentra dans sa case pour lui préparer des galènes de mil et de miel. Aussitôt qu'elle eut disparu, l'enfant sortit les graines de la terre, arracha tous les pieds d'indigo, laissa seulement les mauvaises herbes et rentra dans la case.
La vieille était occupée à tourner la pâte, dans une marmite, sur le feu. Quand la pâte fut à point, la vieille posa ta marmite à terre; alors, l'enfant, profitant de ce qu'elle était baissée, la saisit par le cou, lui plongea la tête dans la pâte et se sauva.
Il arriva dans un champ que des captives cultivaient. Des enfants jouaient à l'écart et, près d'un feu, gisaient deux lièvres, tués par tes captifs, pour servir au repas de tous.
L'enfant s'approctia des petits et joua avec eus sans éveiller la méfiance des mères. L'une de celles-ci donna à sa fillette l'ordre de dépecer les lièvres et de tes faire rôtir : les autres apportèrent du bois.
L'enfant saisit deux des petits, les étrangla, les pla;a sur le feu et cria aux femmes « Venez ■ vite tourner vos lièvres qui se brûlent. • Et il se sauva.
II arriva chez un forgeron.
Celui-ci, qui était seul, manœuvrait lui-même
le soufflet, en sorte qu'à tout faire il produisait peu. L'enfant lui offrit ses services qu'il accepta. Il s'acquiita si bien de sa tâche, que, ce jourlà, le forgeron fit trois fois plus d'ouvrage qu'à l'ordinaire. Aussi, le lendemain, fatigué par ce labeur extraordinaire, l'ouvrier, contrairement à son habitude, s'endormit àl'heurede la sieste.
L'enfant, voyant son maitre plongé dans un profond sommeil, manœuvra doucement le soufflet, ranima le feu mourant et fit rougir une lame de fer qu'il plaça sur le scrotum du forgeron, puis se sauva.
L'ouvrier se soigna, guérit et jura de retrouver le maudit enfant, dont il se promettait de tirer une terrible vengeance.
Il prépara un couscous au miel, le mit dans une peau de bouc et s'en alla dans les villages des alentours. Il s'approchait des attroupements d'enfants et demandait : s Je voudrais « connaître le plus méchant d'entre vous, pour lui donner ce bon couscous au miel. » Et chaque enfant débitait, à qui mieux mieux, ta longue suite des polissonneries, ordinaires à cet âge. Mais ce n'était pas ce que cherchait le forgeron.
Enfin, un jour, quand il eut posé sa question et que bon nombre de gamins eurent vidé leur
sac, un enfant se présenta et dit ironiquement : n Moi, j'ai tnieux fait que tous ceux-là. J'ai
■ toujours fait le mal; à la chasse j'ai tué les e antilopes rousses et noires ; j'ai étranglé les
■ petits de la lionne, qui m'avait bien traité; s j'ai tué la vieille, qui me préparait des frian- I dises; j'ai brûlé vifs d'innocents petits came- « rades; j'ai fait avec un fer rouge une terrible « blessure au forgeron mon maître »,
A ces mots le forgeron le saisit en disant :
« C'est pour toi, mon couscous au miel », et il le plongea dans sa peau de bouc qu'il ficela.
Rentré chez lui, le forgeron pendit la peau de bouc à la paroi de sa case, puis sortit et, devant sa porte, fit un grand trou dans lequel il entassa du bois et de la paille.
Le forgeron avait deux fillettes, qui n'étaient pas là quand il avait apporté la peau de bouc. Or, pendant qu'il préparait le bûcher, ses deux fillettes entrèrent dans la case et, s'étant approchées de la peau de bouc, elles remarquèrent un liquide qui suintait. Elles le goûtèrent et reconnurent le miel i « Tiens ! dit l'une, notre « père garde comme cela du bon couscous au « miel sansnous prévenir? » De la peau de bouc une voix dit ; • Si vous m'ouvrez vous trouverez «des friandises plus agréables encore que celles
« que vous supposez. » La tentation fut si grande, que les fillettes décrochèrent ta peau de bouc et rouvrirent.
L'Enfant du Mat en sortit et, sans perdre de temps, mit les fillettes à sa place, ferma la peau de bouc, la suspendit et sortit.
Le forgeron, ayant mis le feu à son bûcher, vint chercher la peau de bouc et, entendant à l'intérieur deux mignonnes voix qu'il crut reconnaître pour celles de ses fillettes, il s'écria: t Oui, oui, fils du diable, tu peux te dédoubler « si tu veux, tu brûleras tout aussi bien, a
Puis il jeta la peau de bouc dans le feu. Au bout d'un instant, la peau éclata et il aperçut ses deux fillettes que les flammes dévorèrent tout aussitôt.
Un rire clair d'enfant répondît à ses cris de désespoir et il aperçut l'Enfant du Mal qui fît un bond en l'air, frappa ses pieds l'un contre l'autre et disparut.