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Les voyageurs que tente l'inconnu des nouveaux mondes deviennent chaque jour plus nombreux; la gloire des découvertes anciennes, ravivée par la comparaison des explorations plus récentes, éveille notre émulation ; les moyens de transport jusqu'au seuil des terres nouvelles, aujourd'hui à la disposition de tous, offrent leur aide à notre curiosité ; le progrès nous porte sous d'autres cieux; nous avançons, guidés par l'espérance que des peuples primitifs possèdent peut-être et nous diront le secret de la vie.
On nous demande souvent comment il faut s'y prendre pour aller à cet inconnu, chez lui; ce qu'il en coûte de fatigues et de dangers. Nous donnerons ici quelques indications sur la vie du voyageur et sur les préoccupations qui en font le puissant intérêt; nous essayerons de mettre en évidence le but qui l'attire, et de dire comment il trouve sa force en lui-même, dans la pensée haute qui doit à elle seule remplir son isolement et le soutenir dans sa lutte.
Si vous avez l'ambition d'acquérir un peu de gloire,
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aussi moelestemcnt que ce soit, votre voyage doit se proposer un but élevé ; choisissez donc avec discernement lu contri'e que vous allez parcourir, telle que l'intérêt de riiunianité, de la civilisation, l'intérêt national soient avec vous. (Test là le but qui justifie votre entreprise, le but difficile à établir, car les terres à explorer s'offrent en grand nombre à votre étude. Votre vaillance méritera les mêmes éloges, mais votre mérite sera partagé si l'on vous a pris par la nuiin pour vous mettre en route vers un pays dont on vous aura signalé l'importance. Les rêves réalisés de Christophe Colomb, ceux de Vasco de Gama, n'avaient reçu mission de personne; le nom de M. de Lesseps, dans l'histoire, rappellera la puissance de son initiative. Sans prétendre à un aussi grand honneur, vous pouvez apporter à votre pays le concours d'une pensée clairvoyante, et la soutenant de vos actes, en retirer une très souhaitable sympathie. Choisissez donc vous-même et choisissez bien votre but.
Ce n'est pas par hasard et sans le vouloir fortement que le voyageur quitte ses parents, ses amis, une vie toute faite, pour aller, par des routes inconnues tracées dans son esprit, vers le but qu'il rêve, à travers des dangers si pressants qu'il paraît courir droit à la mort; une force intime, une cause dans son âme, le met en voyage, le voyageur est un missionnaire. Il est entraîné par la foi, il croit à l'avenir de l'humanité; son action est toute faite de la belle illusion qui nous porte, dans la voie du progrès, vers le bonheur enfin. Mais ce n'est pas de l'avenir que l'homme doit attendre le bonheur, il le trouve à toute heure dans le présent : le bonheur est dans le mouvement, dans le travail, et non dans le repos final. C'est là, dans la vérité
de l'action, que le voyageur le conquiert; il dépense activement sa force, heureux de toutes les peines, parce que dans chaque seconde qu'il donne de sa vie demeure la fertile rosée oii germera dans l'avenir une longue suite de vies heureuses. Son bonheur, sa vie, ce qui l'entraîne, c'est de se donner tout entier; il se donne pour l'idée qui par lui deviendra le bien de tous, et dans laquelle son âme demeurera. Les dangers pour lui sont les jalons qui indiquent la route, chacun d'eux est un but; s'il tombe, il a pris du moins le temps d'élever son drapeau et de crier à d'autres : Je suis là, le chemin est par là!
Le bonheur est dans l'émotion des facultés que nous possédons ; c'est dire que chacun le ressent différemment, selon ses moyens. On n'a pas toujours la liberté de le chercher où l'on a l'intuition qu'on le rencontrerait, et si quelquefois on l'atteint, rarement on arrive à le posséder tout entier; ce bonheur extrême cependant existe, il est là, il nous appelle ; les cœurs ardents, les esprits élevés, le savent bien, ils en ont ressenti l'approche, ils en ont connu la fugitive sensation dans l'insaisissable repos où l'équilibre se réalise entre l'effort consommé et le désir sans cesse renaissant qu'il apaise un instant.
Le voyageur atteint à cette émotion extrême, parce qu'il met toute sa valeur en action et la dépense toute pour vivre davantage, etpropter vitam vitse perdere causas^ il la trouve à exposer sa vie à toute heure pour conquérir une vérité qui demeure. J'ai souffert dans mon âme et dans mon corps jusqu'à supplier la mort, j'ai été heureux jusqu'à penser perdre la vie, — la vie matérielle d'un corps impuissant à contenir une émotion infinie, — je sais avec ceux qui ont approché du seuil suprême,
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«jiii ont V(''cu cc'l iiisliUil. de linliiii où loiite notre puissance de vie se résume dans un éclair, que riiomjue a en lui des ressources qu'il ignore; ces ressources, il ne tient qu a notre courage de les d«''C(Kivrir et de leur demander des émolioiis plus profondes, la \ ie de l'explorateur nous en otl'rc l'occasion.
Pour obtenir de cette vie intense tout son etlet, il faut avoi]- la vocation, cette ardeur intime qui recherche tout le contact possible avec lame secrète des êtres et des choses, curieuse d'entendre une [ta rôle uouvelle de la nature. Cette vocalion, je ^a^"ais reçue de nui famille et aussi d(^ mes pi'c'cepteurs. Mes premièi'es années furent dirigées par 1 abbé (larnier. un saint homme déAOué à ses croyances, mortdepuisdanslesmissions. 11 avait par caractère la douceur dune femme, la fermeté un peu têtue d'un Breton. Ses grands yeux clairs voyaient Dieu ; il marchait dans la Aie du ])as lian([uille et sur d'un homme qui sait où il va, d'un pas i-eteim cependant, parce que le but dont il ne doutait pas, mais qui cachait une part d'inconnu, lui paraissait tout rapproché et l'intimidait; un peu de crainte involontaire ralentissait sa détermination au sacrilice, il s'attardait aux clarté-s superbes dont sa foi illuminait son amc.
Notre meilleure récréation, à lui qui avait vingt ans, comme à moi qui en avais sept, était de jouer au missionnaire. A Chessy, dans notre jolie rivière d'Azergue abritée sous hîs grands arbres, sur les rochei's où se brisaient en chantant le courant de ses eaux claires et peu profondes, nous établissions des stations; j'avais mes îles, mes sauvages, mes pirogues, il avait les siens. II était rare que la séance se terminât sans que nous eus-
sions subi le martyre. Mais le bien triomphait, le sang \ ersé éveillait le remords, révénement taisait jaillir la lumière. En se retrouvant seul dans la hutte saccagée, sur le lit de mousse ofi le Père ne viendrait plus parler doucement, le sauvage qui nous avait mangés se repentait, il demandait pardon, et sur la cendre de sa cuisine il jurait de faire le bien toujours.
^lon sauvage fidèle, celui qui quelquefois par de mer- A eilleuses ruses me dérobait au supplice, me sauvait la vie, s appelait Guéiiolé.
Puis mes années suivantes furent entourées des con-
si'ils du Père Lacordaire*.
Le torrent n'était plus làbas courant dans les rochers, au creux de la paisible vallée, renvoyant son murmure à la prairie voisine où
chantaient les grillons, le torrent était dans l'esprit et dans le cœur de l'ascète philosophe, du puissant Dominicain. L'exploration était là sans limite dans un champ de lumière et de passion, la vie -était immatérielle; le sauvage c'était l'erreur, ou le mal peut-être; le missionnaire c'était la v(U'ité ou du moins la tendance vers elle. La croyance du Père Lacordaire était moins fermée, moins définie que celle de mon confiant al)bé, il voyait le bien et sa loi, il en parlait avec un art infini ;• il mêlait aux clartés de l'esprit les ardeurs passionnées d'un cœur qui veut se dépenser et qui sait trouver son but à chaque pas dans la joie de bien faire. Il parlait du (diemin de la vie, des
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moyens de le bien suivre, plus que des récompenses dernières ; il avait l'intuition de la loi de la vie humaine, faire le bien pour le bien. Il a laissé dans mon âme, en traits de feux, les vérités immédiates qui n'empruntent rien aux croyances toutes faites.
J'avais aussi un oncle, missionnaire zélé, mais non dans les ordres, son caractère indépendant n'aurait pas supporté la règle. Il enseignait le bien et le faisait, venait au secours de l'infortune, fondait des écoles*. Il avait visité les îles lointaines ; chez les sauvages, il pensa perdre la vie : attaché à la broche, il allait être rôti, et ne dut son salut qu'à un accident, pour lui un miracle certainement — il eu citait plusieurs dans sa carrière de saint; — ses histoires étaient émouvantes. Il avait la foi na'ive des esprits croyants, il connaissait son Dieu ; selon lui la vie était un pèlerinage. C'était cependant un homme instruit, mais il aimait surtout les choses de l'art, les vérités flottantes de l'intuition. Sa philosophie religieuse était rapetissée par la béatitude pressentie des récompenses à obtenir. Je suivais mieux le Père Lacordaire agissant comme une force bonne qui trouve son équilibre, son but, dans son action, et dont l'exemple et le conseil étaient par cela sûrs comme un fait.
Mon aieul avaitj passé plusieurs années de sa vie à l'étranger, cherchant à s'instruire sur les hommes et les choses, cherchant pour son pays d'utiles enseignements ; il rapporta en effet les procédés de fabrication de la mousseline dont il dota la France quarante ans avant qu'elle ne fût connue en Angleterre. Par cette industrie il créa la ville de Tarare et en soutint la longue prospérité. C'était là vocation de missioniiiiire. Sa fortune fut absorbée dans
cette fondation, mais il nous laissait un grand exemple de patriotique désintéressement. La reconnaissance de ses concitoyens lui fit voter une statue.
L'un des fondateurs de l'École Centrale des Arts et Manufactures était un de mes oncles ; il consacra sa science, sa santé, tout son temps à cette œuvre de missionnaire.
Sous l'influence de ces antécédents, il est évident que je devais à mon tour chercher quelque voie nouvelle. Je suis allé aux pays mystérieux voir curieusement si la nature y montrait la vérité. Jeu ai rapporté, — ce que j'ai vu encore en action, — les vérités humaines qui ont précédé les nô- -- — ~ très. Et en comparant ces temps de l'humanité, primitifs et modernes tout à la fois, à notre civilisation, j'ai aperçu le sens et la force du mouvement qui nous mène, — je l'ai résumé dans un autre livre ; — dans ce mouvement est la loi évidente de la vie.
En 1871, mes concitoyens, dont j'avais à diverses élections représenté les convictions républicaines, m'offrirent le mandat politique. La députa tion était pour moi une sorte de mission, la tribune pouvait être une chaire de philosophie sociale. Mais la tribune politique n'est pas une chaire oi^i l'on discute des théories, elle est un centre où ne doivent apparaître que des opinions mûries ailleurs
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par la discussion, par IVxpL'ricuco môme, mi tableau où ne doivent s'inscrire nettement dessinées que des formules aussi exactes que possible, exprimant des faits essayés déjà dans la pratique. Je n'acceptai pas Ihonneur qui mêlait offert, et je servis mieux notre cause eu faisant remplacer mon nom par celui de M. Dufaure. Je remerciai mes électeurs, pck-lieurs, ouvriers et cultivateurs, en leur rappelant notre foi commune dans le progrès, notre dévouement à une même idi-e (|ui avait étc' le lieu de notre longue amitié.
Dans cette association captivante à la recherche de la vé'rité en collaboration avec des esprits simples, je n'avais pas eu de peine à montrer que la loi à laquelle obéit le développement de l'humanité, la loi de la vie, est une loi de progrès, une loi de travail. La nature s'intéresse à l'efTort qui conduit son œuvre à son but, et non à l'individu achevé ; son unité de mesure est une quantité de travail. Les revendications sociales seront conformes à cette loi si elles se proposent d'augmenter le rendemeni de la valeur de l'individu, si elles ont pour but de faire travailler notre esprit en même temps que nos bras donnent leur effort.
L'homme progressivement transformé s'avance vers un état plus élevé où le bien-être spirituel sera apprécié et recherché par tous ; il est visible que la fin de notre intelligence n'est pas dans le rêve des jouissances définies : cette forme primitive du bien-être n'est qu'un moyen ; dès que notre pain quotidien est assuré, nous avons à penser aux problèmes élevés de notre vie. Chez les peuples primitifs eux-mêmes, nous trouvons déjà naissant ce respect des préoccupations spirituelles, cette tendance
<Hii, <le tout temps, a pi-épar«^ la grandeur de l'hiimaniti'. \
.Missionnaire de ces idées de progrès dans notre société, je l'aurais été avec ardeur, mais il faut à ce difficile métier une sûreté et une sobriété de vues que je n'arrivais pas à fixer au milieu dos mille théories qui se combattent dans le champ social et auxquelles j'avais moi-même des vf'rités à proposer. Je pensai non sans raison que chez les peuples de race moins avancée, je pourrais en conscience enseigner nos vieilles vérités, nouvelles pour eux, et sans crainte de me tromper, mettre toute mon ardeur au service du progrès que je voulais aider. L'explorateur, en portant la lumière parmi des peuples ignorants, mais jeunes et vigoureux, hâte dans l'intérêt de l'humanih' l'avènement d'un milieu nouveau, d'une sève puissante; et même alors (piil croit céder à des considérations de la vie pratique, il obéit inconsciemment à la loi de la vi(»' qui a pour fin un progrès maximum.
Si nous voulons établir fortement notre race chez les Noirs, assurer l'avenir, nous devons reconnaître que la colonisation est un mouvement voulu par la loi de la vie, et que par suite elle doit, au delà des intérêts immédiats, se préoccuper du progrès général de l'humanité que cette loi poursuit.
Je dirai brièvement ici, si le lecteur veut bien accueilli]' comme un renseignement ces détails tout personnels, à la suite de quelles circonstances j'avais l'espoir de triompher des fatigues et des surprises du voyage. En 1862 — j'étais encore à l'Ecole — j'avais traversé la France d'une mer à l'autre dans un étroit bateau de course, par la Seine, l'Yonne, le canal de Bourgogne, la Saône et le
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Rhône. Mon h'-gor bateau, fait d'une mince lame de cèdre, ponté d'une toile de soie vernie, passait la nuit soigneusement couché sur des coussins, et je dormais à côté de lui en plein champ. J'efTectuai mon voyage non sans émotions, mais du moins sans hésitations, et souvent égayé par des incidents toujours bienvenus : un soir, à l'abri dans les oseraies des bords du Rhône, je fus arrêté par les gendarmes ; mais, à vingt ans, lés lieux que nous remplissons de notre vie ne nous appartiennent-ils pas? Je venais de ramer pendant quatorze heures, n'étais-je pas le maître du fleuve, le propriétaire de cette rive déserte? Devant une aussi belle conviction, les bons gendarmes n'abusèrent pas de la situation. Mon crime était de n'avoir pas de papiers, je n'avais pas de papiers !
Deux ans après, je refis le même voyage <( parterre », en vélocipède, et je le continuai jusque dans les Pyrénées; c'était la première fois que le vélocipède apparaissait sur ces longues routes, pour la première fois que l'on parcourait des étapes de 200 kilomètres.
Plus tard, en mer, je sauvais une goélette en perditiim sur les brisants de Maumusson.
Pendant la guerre, en 1870, fait prisonnier en diverses reconnaissances successives, je fus condamné à mort trois fois dans la même semaine.
Touriste convaincu, j'avais parcouru les Alpes et les Pyrénées, escaladé leurs montagnes, le mont Blanc, la Maladetta..., et poussé ma curiosité jusqu'en Islande, au mont Hécla.
J'avais visité l'Europe, d'Arkangel à Cadix, d'Athènes à Reykjavik.
J'avais depuis longtemps expérimenté que je pouvais,
L'EXPLORATEUR. i[
sans éprouver aucune gène, sans porter atteinte à mon activité, rester trois jours sans manger; cette faculté ma été utile entre toutes.
Après ces essais d'entraînement, je croyais pouvoir compter sur moi. je croyais pouvoir supporter les fatigues d'un voyage d'exploration; je n'avais raison que dans une certaine mesure, car je me trouvai, en Afrique, en présence dun éhunent non pas inconnu, mais plus actif que dans nos régions tempérées, je veux parler de l'actinisme de son violent climat. C'est l'ennemi que l'on ne peut éviter, et j'en ai souffert ; je le dis comme un avis à d'autres, il est bon d'être prévenu de son action avant de l'affronter.
Ces indications paraîtront peut-être un peu personnelles mais elles ne seront pas inutiles, je crois, aux calculs des voyageurs qui se proposent d'aller jouir fortement de la vie dans un pays libre de toute civilisation, et d'un climat non encore apaisé.
Le voyageur parle sans cesse de lui et il ne peut l'éviter, ayant à redire un dialogue, à expliquer une lutte entre deux forces, la nature et la civilisation, dont il représente l'une.
Mais le lecteur oubliera bientôt la forme personnelle du récita ou mieux il s'y complaira, s'il veut bien considérer que toute action ici décrite, si elle est bonne, il l'eût faite lui-même. Sur trois lecteurs, l'un est prêt à partir, l'autre partirait volontiers, mais il est retenu par des circonstances indépendantes de sa volonté ; d'après les réflexions ou les confidences que j'entends chaque jour, il me semble que le troisième seul hésite. J'espère que tous les trois voudront bien, en suivant ici le voyageur.
partager sos cnlhoiisiasines, faire leurs ses espérances. soullVir avec lui de la faim et de la fièvre, avoir chaud, avoir peur, et (ju a l'étape ils seront las avec lui. J'espère t|ue la pensée indulgente dn Icclcurvieiidra jusque dans la luieuue, cl (|ii"au uiilicii du niagnili(|U(' irc'sor réservé; où la iialiire |)n''par(' I aNciiir et dont nous aurons viol('' le secret, il reconnaîtra (jue par la joie ou par la peine, tous nos pas vont au Init; cpic, toute joie est rellet d'une découverte acquise, cl »juc, par une merveilleuse anxiété de nos facultés, joie ou peine, tout, pour l'explorateur, est à la limite des émotions extrêmes où les sensations se confondent, à la limite où l'on pense perdre la vie croyant vivre davantage. Si le lecteur ici voyage à son gré, des mouvements inattendus et qui lui sont personnels agiteront son âme ; et tandis que je dirai : c J'étais là, telle chose madvint », j'espère qu'il voudrait y être lui-même et <|ue ses patrioti(jucs ambitions accorderont leurs sympathies -à mes efforts
Un de mes eu\oyés est mort emjioisonné; nioi-même j'ai ét('' empoisonné trois fois; maintes fois les menaces de mort m'ont assailli ; j'ai assisté aux préparatifs de mon su})plice; malgré ces tristes promesses ou peut-être à cause d'elles, je vous dirai : Si vous voulez vivre, si vous voulez savoir quelles forces dorment en vous, vous connaître, vous posséder, allez là, allez à ce tumulte des forces de la nature, vous en reviendrez tout surpris d'avoir ressenti dans voire âme l'impatience des forces inoccupées en réserve pour les situations extrêmes; chaque <^molion nouvelle vous en révélera quehju'une, et en fera jaillir une jouissance imprévue.
L'histoire ne nous montre-t-elle pas que ces forces la-
tentes existent, que les hommes de valfuir ne manquent pas aux peuples qui savent les reconiuiître. Si les circonstances ne les appellent pas, ils ne sortent pas des situations moyennes de la vie, ils demeurent inconnus, s'ignorant eux-mêmes; et cependant ils sont là, ils sont parmi nous ; le lecteur est celui-là peut-être, l'occasion seule lui manque pour faire jaillir l'étincelle des courants endormis, c'est le rôle de l'initiative de la fain* naître.
Au sortir de la bataille vous aimerez la vie de toutes vos forces, parce que toutes auront été appelées à l'action ; la vie vous paraîtra plus pr(''sente, plus expliquée; vous en jugerez autrement, plus profondément et plus justement la valeur, vous en aurez la mesure, vous en apercevrez la loi ; vous voudrez avec ardeur la bien posséder, pour le dépenser toute au service des ambitions normales de l'humanité.
Au retour de mon précédent voyage, M. de Lesseps me fit le très grand honneur de présenter à l'Académie des Sciences mes notes auxquelles M. J.-B. Dumas, alors secrétaire perpétuel, réservait au nom de l'illustre assemblée le jîlus encourageant accueil. Les Sociétés de Géographie de la plupart des grands centres d'étude ne m'ont pas été moins favorables. Ce sont là de bien vives satisfactions; c'est la pleine récompense des longues heures d'angoisse pendant lesquelles le voyageur, souvent à bout de force, a du croire que ses efforts seraient perdus.
Je remercie tout particulièrement ici M. Gauthiot, secrétaire perpétuel de la Société de Géographie commerciale de Paris, de la constance de ses sympathies; l'atten-
J4 KAIIEL.
tion toujours active (pi'il prête à notre expansion coloniale, les vues élevées qu'il apporte dans Tétude des événements généraux de la science géographique, sont, pour le voyageur un sûr o-uide vers le l)ut patriotique et humanitaire (ju'il poursuit.
MINISTÈRE DES COLONIES (l).
Ces notes ne devaient être publiées que plus tard, parce qu'en ces choses il faut agir et non parler; mais, sans attendre, je les avais remises au gouvernement pour qu'il pût retirer avantage des sympathies que je m'étais appliqué à acquérir à la France dans le Foutah-Djalon. Le gouvernement s'étant adjugé le pays par le traité de 1890 avec l'Angleterrje, j'ai dû lui demander l'autorisation de continuer mes travaux. J'ai dû tout d'abord lui demander de ne pas me déposséder des terres que j'ai acquises avec tant de peine et qui sont les jalons de ma route vers l'intérieur, les seuls que des Français possèdent dans ce pays, alors que, tous les jours, les Noirs anglais de Sierra-Leone y acquièrent librement les terres les mieux situées.
(1) Ces notes de voyage écrites en 1887-1888 ont été dans leurs parties essentielles remises dès mon retour en 1888 au Sous-Secrétaire d'État des colonies et expliquées plus tard dans une conférence publique.
La carte itinéraire jointe à ce volume a été de même remise en 1888 au Sous-Secrétariat d'État des colonies et au ministère des Affaires Etrangères.
J'ai depuis lors soutenu sans relâche mes conclusions auprès du gouvernement, et j'ai eu la satisfaction de trouver nos hommes d'État favorables à la formation d'un ministère spécial chargé de nos intérêts coloniaux.
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Mais le gouvernement, mulgrtj son désir de favoriser l'activité nationale sous toutes ses formes, n'a pu que m'assurer de sa bonne volojitc', il n'est pas lui-même autorisé par le pays, par l'opinion, à seconder ouvertement notre expansion coloniale. L'opinion hésite en de justes appréhensions, elle exagère en bien ou en mal, d'après des romans merveilleux ou tragiques, la valeur des terres nouvelles et des peuples qui les habitent; le rapport entre le travail national et le rendement possible de la colonie ne se dégage pas clairement, il est obscurci sous le voile des éléments secondaires. Mais, par des expériences renouvelées, la vérité peu à peu se fait connaître, les renseignements épars s'unissent par leurs concordances, se traduisent en des formules pratiques et convergent à une même conclusion.
Aujourd'hui, sous la pression de notre commerce à la recherche de nouveaux marchés, un mouvement se dessine, entraîné par l'elTort de nos colonisants convaincus; les explorations se multiplient et nous présentent un cortège de faits (|ui éclairent et justifient nos tentatives. Dans l'intérêt du comnierce et de l'industrie, ipour les intérêts généraux de la patrie, l'opinion ins- /iruite et convaincue voudra s'associer aux conseils du I gouvernement, les autoriser, et par là fortifier ses déci- / sioiis; la nation voudra une politique coloniale active, / et, pour l'assurer, elle voudra un Ministère des Colonies j autorisé et responsable. Dans l'espoir de contribuer à cet I avènement, j'ajouterai modestement ici mes renseigne- I ments à ceux de mes confrères explorateurs.
Nous avons à nous demander pourquoi l'Afrique, puisque c'est de ce continent qu'il s'agit ici, attire et re-
tient notre attention, et quoUes eanses nous poussent à pénétrer dans ses terri toii'cs défendus par un climat meurtrier et des habitants qui nous repoussent.
Est-ce que notre vieille terre de France ne peut plus nourrir ses habitants? Est-ce que notre industrie encombre d'vme production surabondante d'inutiles entrepôts? De telles causes expliqueraient immédiatement notre mouvement d'expansion, mais elles n'existent pas ici. Notre population n'augmente pas, notre sol suffit à nourrir tous ses enfants, à les bien nourrir. Notre industrie perfectionnée, très soignée, toujours artistique jusque dans ses moindres productions, plus spirituelle que matérielle, s'adresse aux nations de vieille race, à nos confrères en civilisation; elle trouve là son marché grand ouvert.
Pour pouvoir importer nos marchandises, nous devons d'abord importer notre civilisation, au moins dans ses principes élémentaires ; notre action, étendue sur des terri toires fertiles, doit assurer aux peuples qui les occupent la paix qui amène la richesse et par suite dé'veloppe un luxe relatif.
Nous avons organisé de telles marchés, mais non au profit de l'industrie française. Si nous parcourons les factoreries de toutes nationalités échelonnées le long des cotes de l'Afrique, nous constatons que les marchandises dont elles trafiquent sont anglaises ou allemandes ; il y a quarante ans, elles étaient toutes anglaises, depuis plusieurs années déjà elles sont pour une très grande part allemandes. Les principaux articles de la traite marchande sont Y alcool, dont les Noirs sont avides ; Xo, poudre, dont les tribus se servent pour s'entre-tiier, se faire des prisonniers, des esclaves, et au besoin pour tirer sur nous-
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inomes ; la Quinée, cotonnade blciio dont ils l'ont leur vêlement, leurs boubous ; enthi le tabac^ ([ui se vend en feuilles entières attachées en longs paquets que les nègres appellent une « tète de tabac » ; pour le piler, ils le froissent simplement entre leurs mains, et à cet état ils le fument et surtout le mâchent, en y ajoutant de la cendie dont la potasse apporte au mélange une àpreté(ju'ils recherchent.
A ces quatre espèces de marchandises, il faut ajouter l'innombrable série des petits couteaux, brimborions, articles de toutes sortes, qui peuvent tenter les Noirs et stimuler par la curiosité leur indolence qu'aucun besoin ne sollicite, car ils ont tout le nécessaire à discrétion. Ces menus articles forment de un dixième à un (|uart seulement de l'assortiment général.
Qu'avons-nous donc à fourjiir dans cet ensemble? Presque rien pour le moment. Notre alcool n'est pas fait pour des gosiers de nègres : Hambourg et Liverpool se disputent la fourniture d'un alcool bon marché que la vigne ne saurait produire ; la poudre, la guinée fabriquées en France sont de qualité supérieure, mais plus chères que celles de nos voisins et par suite délaissées, carie Noir regarde avant tout la quantité, le prix apparent (la guinée venait autrefois de l'Inde, mais depuis longtemps elle se fabrique dans le nord de la France, en Belgique, à Manchester); le tabac vient directement d'Amérique. L'ambre et le corail, qui ont quelque importance dans ce commerce, viennent surtout de la Poméranie et de Naples.
Gomme importateurs en Afrique, nous sommes donc surtout des intermédiaires, le gain de l'industrie première n'est pas pour nous.
Au retour, les produits de l'Afrique viennent dans nos
ports alimenter une industrie puissante, très active, très prospère. Ces produits sont les graines oléagineuses, — arachides, sésames, cotons, palmistes, touloucounas, purghères, et cent autres, — de la gomme, du caoutchouc, un peu d'ivoire et quelques onces d'or. On pourrait allonger beaucoup la liste des produits à importer, je ne parle ici que de ceux qui sont actuellement dans le commerce.
Ce sont là des éh'mients intéressants de prospérité, notre marine marchande participe au transport de ces grandes quantités de graine et nos ports vivent de cet important trafic. Mais cet intérêt matériel n'a pas été le promoteur assez fort à lui seul pour faire naître et poui* exalter l'enthousiasme de nos croisades lointaines ; il est pour notre ardeur un prétexte, un moyen, il aide notre race à porter le secours de notre valeur intellectuelle à des races inférieures ; c'est le désir d'étendre les bienfaits de notre civilisation qui nous entraîne. Cette œuvre de missionnaire est le véritable élément de notre succès avenir; la population autochtone de l'Afrique recherche notre conseil et attend notre protection. Notre présence, il est vrai, effraye les musulmans arabes ; ils nous combattent désespérément. Mais ces négriers ne voient dans l'indigène qu'une marchandise, ils l'exploitent sans se préoccuper de lui enseigner les principes de notre civilisation, l'humanité nous invite à leur rappeler ses lois.
Autrefois, après les découvertes de Christophe Colomb, le prestige des colonies tenait du merveilleux; elles passaient pour être des sources inépuisables de richesses, de fortune facile, et le moindre appel à les exploiter était aussitôt entendu. Dès ce moment la France était
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allirr'C vers ces pays lointains par Ir <l<'sir de laire participer (les peuples sauvages aux avantages de la civilisation; tontes nos chartes de colonisation depuis le xvi° siècle expliquent longuement que le but de nos expéditions est de porter mis principes à des peuples qui peuvent les comprendre.
Nous faisons certainement la giiej re avec plaisir (|uand on nous y oblige, mais jamais par intérêt de marchands; m)us sommes un [)euple philosophe, dévoué à l'idée; notre j)rincipal article d'exportation c'est l'idée. C'est notre activité généreuse (]ui nous a portés vers des terres nouvelles avec Brûe, Dupleix, Bussy, La Bourdonnais, Lafayette, Cham[)lain, et tant d'autres, pour ne citer que ces glorieux etïorts de nos ancêtres en faveur de la civilisation ; mais l'intérêt marchand, le seul intérêt commercial, n'existait pas chez nous derrière ces généreux élans, il n'avait pas en France des racines profondes. Nos voisins au contraire sont obligés d'occuper des colonies, leur territoire ne produit pas en quantités suflisantes, en qualités diverses, les aliments de la vie, tandis ([u'il leur donne avec surabondance le charbon, aliment de l'industrie. Ils fabriquent forcément, et il faut qu'ils vendent pour vivre, de là une poussée irrésistible d'exportation, une nécessité d'ouvrir des marchés. Cette poussée durera aussi longtemps que les mines de charbon ne seront pas appauvries ou trop difficiles à exploiter, c'est-à-dire cent ans encore. Dans cent ans, un grand nombre d'industries seront arrêtc'es ou déplacées par la cherté du combustible; (et déjà les grèves générales ne sont possibles que parce (|U(> le charbon devient plus difticile à extraire; s'il était à tlenr de terre, il n'y aurait pas
de spécialité oiivrièfe, pas de grève possible). C'est le commencement de la période finale de l'âge de la houille eu Europe et des peuples dont il fait toute la richesse.
Ces raisons de coloniser n'existent pas chez nous, ce sont des causes plus élevées qui nous ont conduits ; aujourd'hui le prosélytisme colonial s'affirme de plus eu plus en France, et pour soutenir pratiquement notre œuvre de missionnaire, il se montre ce ([ii'il est, un mouvement de notre esprit national.
En dehors de cette tendance toute spirituelle et de lintérêt matériel qui doit laccompagner pour la soutenir, il est une autre cause, dominante et première, (|ui nous pousse, sans que nous ayons conscience de sa tyrannie, à chercher des colonies en Afrirpie. Cette cause est dans la variation des conditions climatériques, variations exigeantes qui nous entraînent ; leur action est lente, il est vrai, mais elle est constante. Si par les évolutions astronomiques de notre globe, notre climat va se refroidissant, au moins n'attendons-nous pas pour aller chercher fortune au soleil, qu'il ait ramené chez nous les glaciers d'autrefois : facilement aujourd'hui, les peuples d'Europe émigrent vers le sud. Pour nous, Latins, ce glissemeni nous amène en Afrique et nous fait habitants désignés de ce continent voisin. Telle est la cause profonde qui nous pousse inconsciemment à créer des ponts volants sur la Méditerranée pour reculer notre frontière et tendre notre champ sous un climat d'avenir.
A côté de ces causes immédiates ou lointaines, une autre obligation est imposée à notre activité par l'activité de nos voisins. Nous ne pouvons assister au partage de la terre entre les peuples de races supérieures sans pren-
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(Ire notre part ; si nous navons pas de cotonnade à vendre, nous avons du moins des devoirs de ci\ilisation à remplir, des id«''es à ré[)andre. Notre rang parmi les peuples, la loi de la vie (jui l'a déterminé veut que dans rhuniiiiiit('' à venir S(» retrouve la trace dominante de notre participatit)n à sa foiniation.
Une dernière cause enfin, la plus active, celle qui nous sollicite le plus, c'est que parmi ces peuples noirs, nos voisins par l'Algérie, nous pouvons trouver des soldats ; des soldats peu disciplinés juscjuà présent, mais faciles à former, et possédant les qualités essentielles d'un bon soldat, la force et le mépris de la mort. Si notre population demeure stationnaire alors que chez nos voisins elle s'accroît rapidement, où trouverons-nous, sinon là, des forces pour résister lorsque notre droit de vivre nous sera contesté parce que nous n'en usons pas davantage, lorsque notre infériorité numérique nous livrera sans défense à ceux que tente notre beau pays de France ? Ce temps viendra, il est prochain, on le sait, pourquoi vouloir n'y pas penser? Ce n'est pas en introduisant la loi ou les exhortations dans l'alcôve que nous augmenterons le nombre des naissances ; la paucité a des causes profondes que les meilleurs discours ne pourront pas modifier, dans la nature elle est un signe de race; un seul germe végétal produit d'innombrables fruits, l'animal se multiplie par grands nombres, chez les nègres les enfants ne se comptent pas ; en France il ne nous reste que la pensée, on pourrait supprimer les 99 centièmes de la population sans diminuer sa valeur spirituelle. Pour compenser l'infériorité nnuK-rique oîi ce progrès nous laisse, un moyen s'oH're à nous infaillible, et c'est
le seul : ce serait chaque auuée d'acheter des enfants, c'est-à-dire de les élever aux frais de l'Etat; ils nous seraient offerts en nombre illimité. Mais ce recrutement efficace où tendent certaines théories serait peu moral, il nous conduirait aux abîmes ; nous devons chercher ailleurs, nous devons trouver des hommes faits là où ils sont, en Afrique.
Pour nous installer dans ces nouveaux pays, pour vivre à l'aide des ressources qu'ils nous offrent, nous devons tout d'abord choyer les habitants qui les exploitent et qui en fout pour nous la principale valeur ; l'Européen, en effet, ne peut pas encore au centre de l'Afrique se livrer aux travaux des champs. De là la nécessité de nous mettre en relations amicales avec les indigènes. Le commerce est un premier moyen de relation; l'échange des idées, l'éducation, la civilisation par le contact et la justice en sont un autre, c'est celui que la France a employé et qu'elle développe ; la colonie ainsi formée devient territoire français, la race autochtone aime à porter nos couleurs ; nous n'asservissons pas l'indigène, il devient un compatriote.
Nous devons ouvrir des colonies et nous le pouvons sans imposer à nos enfants, comme un service obligatoire, de sacrifier leur vie dans ces périlleuses conquêtes hors de nos frontières. Il nous suffit pour cela d'accepter les concours volontaires, d'accueillir l'œuvre de l'initiative privée. Pour les colonies comme en toutes choses maintenant, l'avenir de la France est dans la libre expansion de la valeur individuelle; pour notre peuple civilisé, je veux dire d'un esprit élevé, capable de comprendre les lois de la vie, pour le peuple français instruit par la
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lojiguc suite des évéucuuMils qui icinplisseut son liistoirt', riiidépendance de riinlividii csl h; puissant facteur de progrès duquel il doil alteiidn; sa grandeur: il faut (jue l'initiative individuelle soit en Jionneur. Notre émancipation sociale n'a pas dautre sens, elle tend à ce Lut et paraît y toucher aujourdhui; l'Etat n'a plus qu'à sauvegarder notre liberté et à coordonner les effets de notre activité ; ce sera tout son devoir lorsque le peuple aura [iris riialiitude de se conduire lui-même. La France retirera les plus grands avantages de cette liberté, car l'initiative première est la qualité caractéristique de notre vailhmce.
Nous avons le caractère qu il faut avoir pour aller répandre la civilisation parmi les jM'uples jeunes et leur enseigner la Aie ; il y a en France beaucouj» d'activitf's inutilisées que le rude et fier métier d'explorateur peut seul satisfaire, il ne faut pas leur fermer la carrière; l'initiative de cette activité doit être protégée par le principe même, principe élevé, de nos institutions républiblicaines; sous notre régime de liberté et de vérité, elle ne doit plus être exposée aux violences des intérêts inavoués qui les décourageni eu «li'lcuirnant à leur profit le fruit de ses travaux.
Aujoirrd'hui, par le suffrage universel, la nation a conquis le pouvoir, elle en a en menu; temps assumé les responsabilités, sa vie publique doit être active et non plus comme jusqu'à présent passive, il faut que sur toutes choses elle s'éclaire, qu'elle se forme une opinion réfléchie et qu'elle la fasse connaître. La question coloniale plus particulièrement doit être aujourd'hui l'objet de ses réflexions et de ses décisions ; depuis trois siècles déjà,
nous devrions avoir un ministère spécial uniquement préoccupé d'organiser des terres françaises sur les continents abordés. La France doit avoir un mandataire spécial dans le partage de la terre otïerte aux nations civilisées. Les intérêts à représenter là sont de toutes les sortes et d'une importance dominante pour le pays, ils doivent être confiés aux plus sûrs de nos hommes d'Etat, et non point à un aide-ministre : il nous faut un Ministère des Colonies.
Toute la nation dans le présent et dans l'avenir est intéressée à la prospérité de nos colonies, elle ne peut l'assurer que par une politique coloniale étudiée, calculée et toujours suivie, prévoyant de longues années à l'avance les organisations à faire ; la nation tout entière composée d'honnêtes gens et de légitimes intérêts s'en rend compte. il faut qu'elle exprime sa volonté.
Mais sur ce sujet, dès que notre action s'affirme, l'Angleterre jalouse l'entrave par tous les moyens; par ses agents secrets elle travaille activement à en détourner les esprits, il semble que nos journaux soient rédigés à Londres; si bien que le public serait prêt à croire que nous avons eu tort de conquérir le Tonkin notre seule porte ouverte sur la Chine, et Tunis frontière nécessaire de notre Algérie. Le vice-roi d'Egypte nous arait donné (il y a cinquante ans) une principauté sur la mer Rouge, les Anglais ont menacé Louis-Philippe d'une guerre continentale s'il y en^ oyait un colon ; nous avons rendu la principauté au vice-roi! Cependant les Anglais trouvent tout naturel de prendre ici et là ce qui leur plaît, et sans avoir aucune supériorité avouable ils se moquent du continent. Nous ne devons pas plus longtemps nous laisser influencer par
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leurs cris poussés dans nos propres journaux. C'est à Paris (|u"ils ont ruiné Dupleix et aussi La Bourdonnais leurs vainqueurs dans llnde, c'est ici encore qu'ils combattent dès qu'un homme d'Etat en France s'occupe de colonies. Pour en finir, point n'est besoin d'allumer la guerre, un peu de lumière suffira, toute l'Europe continentale, par intérêt semblable, sera avec nous.
Le temps des explorations est passé, depuis quinze ans l'Afi'ique nous est connue, la vérité dès maintenant est évidente, nous avons beaucoup plus à organiser qu'à découvrir. C'est dans ce but que j'ai dirigé mon voyage. L'élément musulman tendu comme un réseau sur une grande partie de l'Afrique, forme une unité puissante mais artificielle partout destructive; elle ruine le pays par son exploitation improductive et n'y laissera que des cendres. L'Islamisme pénètre et dégrossit des êtres inférieurs, mais en exaltant des principes faux ; la civilisation qu'il apporte assainit à la manière d'un incendie, il faut l'éteindre ; le seul moyen de le réduire, car il est tout puissant, est de se servir de lui-môme pour l'asservir.
M. Sévin Desplaces, un de nos Africains qui ont étudié la question coloniale avec la plus attentive persévérance, inspiré par une haute et noble ambition française, nous montre dans son livre, f Afrique et les Africains^ toutes les valeurs qui sont en présence dans notre Soudan; il connaît les races et les chefs, les nomme, décrit leuicaractère et met en lumière la force qu'on en peut faire jaillir. Avec Machiavel il répète fort à propos ici : Il faut ou gagner les hommes ou s'en déifaire.
A côté du Musulman est le Noir autochtone, en lui est la force au pays, le présent et l'avenir de l'Afrique ; sans
lui nous ne pourrions pas mettre eu valeur ces terres brûlantes. Il est docile, et comme les enfants, il est avide de justice. C'est le plus domestique des animaux, ou le moins personnel des hommes, s'il faut lui donner ce nom par égard pour nos respectables préjugés. C'est sur le rapport à établir entre ces deux éléments africains, l'indigène et le musulman, que doit porter tout d'abord l'utile soin de la conquête. Pour bien connaître ce problème et soutenir avec persévérance l'effort qui peut le résoudre, il nous faut une politique coloniale longuement suivie, des traditions continuées, une politique de gouvernement, c'est-à-dire un Ministère des Colonies.
Sans entrer dans l'exposé de celle conquête pacifique, je peux en montrer les éb'menls, et dire ce que sont ces peuples dont le développement normal de l'humanité sur la terre nous offre le secours pour acheminer notre race vers l'avenir.
Un grand nombre de peuples, de races très différentes les unes des autres, différant plus entre eux qu'un Latin d'un Saxon, occupent la région africaine qui nous intéresse ici ; nous pouvons comparer Brames, Papels, Bijougots^ -Manjacs, Tiinéiiés, Sérers, Sousous, Nalous, Malinkés, Peulhs, Yolofs, Bambaras, etc., etc.*, conquérants venus <le l'Orient ou restes des peuples vaincus chassés de l'intérieur et réfugiés sur le bord de la mer; nous pouvons les rencontrer et commencer à les connaître en suivant le voyageur dans le milieu où nous allons vivre.
.l'ai fait deux voyages dans l'intérieur de l'Afrique, j'y ai envoyé trois expéditions successives ; j'ai actuellement une petite troupe de 3000 hommes qui suffirait à l'aii-c la police d'un grand territoire, je suis prêt à centupler cette petite force et à en raiic iiiio puissante armée. Une telle armée existe, elle a ses vivres, elle a son trésor pour payer son armement ; il n'y a qu'à se lever pour la commander. Organiser cette force, voilà ce que nous avons
a faire en Afrique, le but que je me suis proposé. C'est le seul moyen d'être fort contre le climat et contre ceux des indigènes qui prolongent les hostilités, mais surtout c'est
le seul et tout-puissant moyen sur ce continent d'être forts contre les menées de nos compétiteurs européens. Ce n'est pas là nous détourner de nos préoccupations supérieures, car une telle armée dans notre Soudan
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serait moins cloignéo de nos Ironlières continentales que ne l'était autrefois Lutèce pour les troupes de César dans Rome,
Pour pénéirer ces ténèbres ([iic les légendes ou l'histoire vraie protègent contre notre curiosité par des récits terrifiants, pour créer un centre français dans ces terres peu conjiues, je me proposai il y a quinze ans, en 1877, de trouver quelque part en Afrique un empire primitif ou des tribus puissantes dont les maîtres et les peuples ardents à la vie, curieux, sans en avoir conscience, des forces de progrès qui mènent l'humanité, seraient aptes à recevoir les enseignements de notre civilisation ; je me proposai de trouver des peuples qui, vierges de nos erreurs, pratiqueraient sans hésiter les lois toutes faites dont la découverte et la discussion nous ont coûté des siècles d'efTorts. D'après les renseignements que je recueillis à la côte, le Foutah-Djalon était la contrée habitable, l'empire bien ordonné par oîi je devais entrer et qui pouvait servir de base à mon pouvoir.
Je parcourus dabord l'archipel des Bissagos à la recherche d'un port qui me serait un abri contre toute surprise et d'où je pourrais constamment ravitailler mes installations. N'ayant pas de mission officielle, je ne pouvais passer par les points occupés, je relevai sur la côte les îles et les rivières entre le Rio Grande et le Cassini ; cette partie du littoral n'avait pas encore été visitée, elle était laissée en blanc sur les cartes, et signalée comme côte non reconnue.
J'installai sur le bord de la mer un premier comptoir, un ensemble de factoreries où, par rechange, je me mis en contact avec les Noirs venant de l'intérieur. Le
hasard voulut quayant choisi pour construire ma case le point qui nie paraissait le mieux situé, ma fondation rencontrât les restes de la maison de Philippe Beaver, qui, à la tête de 275 hommes, avait, au siècle dernier (eu 1793), entrepris de coloniser ce pays. Au bout de trois ans, je m'étais fait connaître fort avant dans l'intérieur; j'installai alors une factorerie, en avant-garde isolée, à 60 kilomètres du rivage; elle fut bientôt incendiée. J'ai depuis rencontré le Noir qui avait mis le feu à ces cases d'habitation et magasins d'entrepôt : il m'a raconté le fait avec simplicité comme un acte élémentaire de défense.
Je renforçai aussitôt mon personnel et relevai mes cabanes et mon commerce à 50 kilomètres plus avant dans le pays ; car l'offensive seul a des chances de succès, la défensive est le commencement de la défaite, si elle n'est un recueillement préparatoire pour mieux combattre. Ma nouvelle installation fut d'abord très menacée, et peu de temps après dévalisée par une troupe armée.
Après plusieurs tentatives, beaucoup de diplomatie par l'intermédiaire d'agents expérimentés et instruits, je me fis rendre justice ou du moins une apparence de justice : on me ramena quelques bœufs de mon troupeau, on me rendit trois ou quatre caisses de verroteries. J'avais ainsi fait un grand pas, j'étais parvenu à négocier avec l'ennemi, chez lui, je m'étais fait entendre dans la place que j'assiégeais. Tout est là; le Noir est plein de qualités et ses défauts ne sont que des enfantillages, il suffit de s'en apercevoir pour être son maître, de montrer qu'on s'y intéresse pour conquérir son amitié. Je mis à profit cet avantage moral et reportai mon centre plus avant, à Kadé, la ville même où habitait le roi de la région. Là les
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avis se partagôreiit sur le sorl ([ii on l'c'sorvcrait à cotte violence inatteudue. Le stage de Irois ans (|iie j'avais fiiit à la cote, en bons Icrnies tonjours ave(; les envoyés <lu roi. me vint en aide ; j'intervins dans la discussion, il fui décidé ((u'on nie vendrait (car il faut les intéresser) un enclos dans la ville et (|n(' je pourrais y installci' mon ■commerce.
Dès ce moment j'étais plus à l'aise pour Iraeer ma l'oute vers l'intf'rieur profond. Mon but était de gagner le Niger par le Foutah-Djalon et le Tankisso, de descendre son cours justpi'aux rapides de Boussa, de visiter le royaume <le Sakatou, le Bournou, la contrée du Tchad, pays ri- (dies, peuplés et, par Faltitude de leurs régions montagneuses, d'un climat probablement supportable. Prolongeant alors ma recherche dans l'inconnu, je voulais reconnaître le Centre africain entre cette ré-gion et les grands lacs ; je l'ai dit à ce moment ; de là je pensais diriger mon itinéraire à l'Est vers la côte orientale. Ce n'est pas le sens des routes parcourues, les caravanes depuis des siècles, ou, dans les temps modernes, les explorations venant de l'Hgypte et de la Méditerranée se *.ont acheminées vers le centre de l'Afrique par des routes nord-sud; allant suivant un parallèle, je coupais toutes ces voies et je devais recueillir des renseignements sur les régions cjui pouvaient convenir à mes projets d'installation, à droite et à gauche, si elles n'étaient sur ma route même.
Dans les montagnes du Foulah-Djalon je fus arrêté, retenu par l'Almamy, roi du pays. Les Anglais de Sierra- Lcone lui faisaient savoir, me dit-il, que mes projets •<Haient hostiles à son pouvoir.
Ce procédé clans les habitudes anglaises ne me surprenait pas, c'est ce que nos voisins appellent avec complaisance de l'habileté ; prétendue habileté qui a toujours été et demeure leur arme favorite. En 1700, notre illustre gouverneur du Sénégal André Briie avait étendu ses relations jusqu'au Niger, il avait, en Sénégambie, traité avec Latir, Daniel du Cayor, et attaché ce chef à notre amitié ; circonvenu par les Anglais, Latir, sous prétexte de négocier, attirait à Rufisque le gouverneur confiant dans la foi jurée et le retenait prisonnier. De nos jours nous voyons la même habileté s'opposer au percement de l'isthme de Suez, malgré l'intérêt de l'Europe entière, et ensuite s'emparer du canal achevé. Ce sont des exemples entre mille à choisir dans l'histoire d'hier ou celle de demain.
Retenu par le roi, je ne man(|uai pas d'acquérir de l'influence et peu à peu de l'autorité sur son esprit ; il était en guerre avec son voisin de l'Est, le roi de Dinguirray, il ne voulut pas me laisser aller chez son ennemi, — défense de passer sous peine de mort (1), — mais il m'offrait de me laisser passer par le sud ; par là, me disait-il, j'arriverais au Niger aussi bien que par le Tankisso. Aujourd'hui cette frontière du Foutah est connue et ce que l'on en sait confirme ce que l'on m'en disait alors : elle est occupée par des tribus indépendantes, sans traditions, sans lois, révoltées contre l'Almamy; j'aurais été assassiné au premier village, sans
(1) En 1851, ce roi, qui élait alors prétendant au trône, avait arrêté et retenu à Fougoumba le voyageur Hecquard, — officier de spahis, envoyé auprès de FAlmamy régnant à Timbo, par Baudin, capitaine de vaisseau, gouverneur du Sénégal, — et il avait donné l'ordre de le mettre à mort; Hecquard ne dut sa délivrance qu'à la brusque victoire de l'Almamy.
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discussion ; jo ne voulus pas allei- à ce désordre, où je serais mort inutilement, avant d'avoir rien établi, maladroit, coupable et ridicule. Par Dinj^iiitniy au contraire et ensuite Sdgou, je trouvais des autorités régulières, des actes rcHlécliis, des rois ([ui seraient mécontents de ma visite, sans doute, mais avec lesquels je pourrais discuter et par conséquent très probablement m'entendre. Mage et plus tard Galliéni avaient été retenus pendant plus d'uji au aux portes de Ségou et ils avaient fini par se faire écouter.
Renonçant, pour le moment, à aller plus loin, je restai à Timbo et j'achevai d'étudier les avantages que m'offrait le Foutali : autorité établie, chefs relativement intelligents, climat tempéré et relations d'amitié qu'il me paraissait possible de resserrer. Je passai là deux mois au milieu des chefs de guerre, des marabouts et de tout ce que le pays comptait d'ambitieux intelligents; la lumière toute vive m'apparut dégagée des illusions de la légende et de l'imagination. Les éléments du projet que j'avais formé étaient là en préparation ; dès ce premier pas au milieu des Noirs, chez eux, hommes et choses s'offraient à moi tels que je les avais coordonnés d'après mes reiiseignemenls. Dans l'intérieur, les noirs indc'qiendants et leurs seuls maîtres sont très différents des mêmes noirs rencontrés sur le littoral au contact et sous la loi des blancs. La c()n\iction s'imposa avec évidence à mon esprit que le temps des explorations était passé, l'entité nègre n'était plus à scruter, elle se manifestait clairement; les chefs étaient curieux des causes de notre force, leur caractère paraissait, il me suffisait de le comprendre pour me faire entendre. Il fallait sans perdre un instant organiser
ces tribus, fourmilières laborieuses ou guêpiers de frelons, toutes formées d'hommes proportionnés au climat et prêts à suivre nos conseils. Par eux nous pouvons mettre en plus grande valeur ce riche continent où notre avenir se prépare.
Le Foutah-Djalon devait être le centre, à portée de la côte, d'où mon action s "étendrait vers l'intérieur ; les nombreux captifs que je voyais là, amenés de pays divers souvent fort éloignés, me donnaient des renseignements, vagues sans doute, mais instructifs cependant par leurs concordances, sur les centres de populations d'où ils venaient, sur leurs mœurs. Quelques-uns parlaient de régions glacées, de mers entourées de montagnes, de la fin de la terre. Le Foutah avait toutes les qualités que paraissaient avoir ces pays lointains, et il avait de plus ce précieux avantage d'être là à notre porte, le premier sur la route.
Dès mon retour j'exposai au gouvernement mon projet de fonder un centre de civilisation dans le haut pays de Timbo, j'en parlai à Gambetta; ma pensée, au premier mot, fut comprise : « Il y a un Soudan, me dit-il, ou il n'y en a pas ; sioui, il faut agir, si noîi, tout effort, si faible qu'il soit, est inutile ». Nous étions parfaitement d'accord sur la nécessité de ne pas déplacer la capitale. Saint- Louis est l'avant-garde de notre marche vers le nord, le Sénégal est notre ligne de protection ; Timbo groupera les forces pacifiques destinées à étendre notre conquête vers l'intérieur ; ils s'aideront mutuellement.
Pourquoi le Foutah-Djalon était-il laissé en dehors de nos opérations? Il était connu comme tous les autres points de l'Afrique par des récits anciens, et plus ré-
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cemmoiil par les rejiseigiiemenls crilocquard (18o2) et de Lambert (18G0) qui en signalaient l'importance. Le séjour (le ces envoyés auprès des Almamys avait fait apprckier la courtoisie généreuse de l'esprit français et, lorsque dans mon voyage j'ai entendu des paroles amies, je n'ai pas manqué den reporter à ces compatriotes un reconnaissant souvenir. Il n'aurait pas été sage d'attaquer le Foutah-Djalon de vive force ; protégé par ses falaises, il constitue dans le Soudan un réduit qui ne se rendra • qu'après toutes les autres défenses. Obligés d'agir par la force contre ses abords, nos officiers, le général Faidherbe et plus récemment Borgnis-Desbordes, Galliéni, Archinard, ont par les plus brillants exploits militaires accompli cette glorieuse conquête du Soudan ; maintenant le Foutah isolé va se rendre. Mais s'il était difficile de prendre le Foutah par la force, il était facile, autant qu'on pou- Aait le souhaiter, de s'en emparer par l'amitié de ses rois.
L'accueil que les Almamys avaient fait à nos envoyés nous montre que ces chefs appréciaient nos conseils et désiraient les obtenir; il arrive tout naturellement dans une telle association du roi noir avec un conseiller blanc que ce dernier, s'il s'inspire des principes supérieurs de sa race, domine promptement son élève et le conduit. Le Foutah au lieu d'être, comme il arrive aujourd'hui, le résultat inactif de la conquête, pouvait être la base du mouvement.
A partir de cette base notre influence aurait été toute puissante et se serait propagée immédiatement au loin, nous n'aurions pas perdu notre situation sur le Niger, ni les riches provinces au sud du Tchad, aux confins du désert qu'on nous laisse. Actuellement le Foutah demeure avec toute sa valeur, ses qualités inutilisées n'imposent
pas moins que précédemment leur concours à l'organisation de notre conquête africaine, dans l'intérêt de l'avenir de notre Soudan.
Après mon premier voyage (t) j'ai envoyé trois missions successives à Timbo et au delà pour continuer l'œuvre d'occupation que je m'étais proposée, et en 1888 je suis revenu moi-même dans le Foutah, autorisé par ses chefs à m'y installer. J'ai obtenu la cession du territoire de Guémé-Sangan sur le Kakriman, au pied des falaises ; celui de Dionghazi à Fello-Dembi, au sommet du passage d'entrée sur les hauts plateaux ; et enfin sur ces plateaux un territoire plus étendu, le royaume de Kahel. Le titre de roi ou chef est la consécration nécessaire de mes droits et de mon influence, un passeport officiel indispensable dans un pays 011 l'on n'est rien si l'on n'est roi; il est surtout le meilleur titre à la confiance des chefs noirs de l'intérieur que je veux gagner à ma cause.
Après chaque voyage, j'ai remis au gouvernement mes cartes, mes renseignements et mes traités.
Six semaines après mon retour, en 1880, le gouvernement anglais se hâtait de combattre l'impression française que j'avais laissée dans le Foutah, il ouvrait un crédit de cent mille francs pour envoyer sans retard une mission armée à Timbo. Et en effet, le 22 janvier 1881, le gouverneur de la Gambie quittait Sainte-Marie-de-Bathurst et, le 23 mars, se présentait devant l'Almamy. Il arrivait à la tête d'une colonne de cent soldats exercés, offrant des présents d'une main, un traité de l'autre. Il fit ma-
(I) Voir ma relation De l'Atlantique au JSiger par le Foutah- D jalon (1883).
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nœuvrer sa troupe, l'Almamy signa séance tenante et avec force shake hands congédia ce visiteur incommode.
Je demandai plus tard à l'Almamy pourquoi il avait expédié si facilement ces guerriers menaçants, tandis qu'il m'avait retenu sous mille prétextes? « C'était, me dit-il, pour me débarrasser d'eux, taudis que toi tu es mon ami, » Le peu de cas que le roi faisait de ce seigneur anglais et de son papier était pour moi une satisfaction permise, car le gouvernement anglais, pour n'avoir pas, dans les conventions internationales qui se préparaient, à tenir compte de mon voyage à Timbo et des accords que j'en avais rapportés, faisait publier à Londres (et en France quelques étrangers à la solde anglaise l'ont répété), que l'Almamy ne m'avait rien accordé. « Quelque années auparavant, dit ce gouverneur, des Français avaient offert à l'Almamy de construire un chemm de fer dans le Foutah, mais il avait refusé malgré les avantages qu'on lui offrait, et il avait ajouté qu'il aimait les Anglais plus que les autres Européens. »
Peut-être ce roi n'était-il pas plus sincère lorsqu'il m'affirmait qu'il préférait les Français; cependant j'étais sans armes, je ne l'intimidais pas; il m'est permis de croire que l'autorisation qu'il m'avait accordée de construire un chemin de fer, autorisation rédigée sous sa dictée par son marabout, avait été plus librement, plus volontairement consentie que le traité préparé et écrit par les Anglais et présenté sur cent baïonnettes. C'était aussi, je pense, l'opinion de la Société de Géographie commerciale de Paris et de la plupart des Sociétés de Géographie de province et de l'étranger, dont les encourageantes
appréciations me confirmeront dans mon sentiment patriotique.
Par leurs insinuations les Anglais avaient essayé de faire naître la défiance dans Tesprii de l'Almamy, je voyais se dresser là, devant moi, ce même descendant des pirates Scandinaves, inconsolable d'avoir perdu sa part du continent, qui se dresse devant tous les actes de la France, qui -s'est dressé devant Dupleix, devant Bussy, intriguant à Paris pour les perdre; devant André Brûe, contre M. de Lesseps. Je ne compare pas mes modestes travaux à ce passé illustre, mais mon ambition pour mon pays n'est pas moins haute que les plus vaillantes, et c'était pour moi une satisfaction de constater la vivacité de cette manifestation anglaise : elle démontrait l'importance que nos compétiteurs attachaient au Foutah-Djalon, et par suite l'utilité de mes travaux persévérants dans ce pays.
Peu à peu la France reconnaissait elle-même l'importance du Foutah-Djalon. En 1881, elle envoyait à Timbo la mission Bayol, Noirot et Moustier ; et lors de mon second voyage, en 1888, je voyais arriver à Fougoumba le lieutenant Plat et le docteur F ras convenablement escortés, qui avaient pour mission de faire accepter par l'Almamy le protectorat de la France. En effet, après des négociations attentivement conduites, ils obtenaient la signature du traité qu'ils avaient apporté. Ces négociations ne furent pas sans difficultés, l'Almamy et ses conseillers, ses grands électeurs, se défendaient, parce que l'engagement exigé d'eux dépassait les accords de simple amitié qu'ils acceptaient dans leurs cœurs.
Quelques jours plus tard le capitaine Audéoud et le lieutenant Badisson, auxquels s'était joint le capitaine Le Cha-
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iolier, à la tète dune coloiino volaille de cent et (jiielques hommes, entraient dans le Foutah, et avec un élan superbe arrivaient inopinément au centre du pays. J'ignorais, et la mission a\ait ignoré comme moi le mouvement de cette colonne; lAlmamy cependant avait des pressentinumts et des renseiguemenls, car il m'avait, (juelques jours aii})aravant, demandt' en grand secret si les blancs voulaient lui faire la guerre et ce que j'en pensais. Je lui répondis que les Français ne Tattaqueraient pas, parce que le Foutah ne nécessitait pas un effort de leur part ; si nous avions à nous en occuper nous le prendrions comme un homme prend un enfant. Par ce discours je mouillais la poudre que je sentais derrière sa question inquiète ; le roi resta llottant et ne prit aucune résolution.
Surpris et stupéfait par la soudaine irruption de la colonne Audéoud, FAlmamy se déroba, préoccupé de fuir plus que de serrer la main du capitaine; il était visible que son déplacement, entrepris subitement au milieu des paisibles cérémonies officielles qu'il était venu accomplir dans la ville sainte, n'avait rien de préparé. Bientôt rejoint dans sa fuite précipitée, l'Almamy fut obligé de tenir audience. C'était d'ailleurs une visite de courtoisie qu'il recevait, et nos officiers ne manquaient pas d'assurer ce souverain de toute la déférence des sentiments qu'ils venaient lui exprimer de la part du Commandant supérieur colonel Galliéni.
L'émotion cependant était alerte dans les deux camps ; il fallut un effort de raison des deux côtés pour ne pas accentuer la rencontre d'une violente bataille ; les amis du roi ne cachaient pas assez leur mécontentement, et nos
officiers et nos soldats n'ayant jamais paru qu'en vainqueurs dans les capitales du Soudan n'entendaient pas sans impatience leurs rodomontades en sourdine.
j\Iais le vieil Almamy, qui savait ce que lui avait coûté de peine la conquête du trône, — battu à la tête de ses partisans, il avait fait empoisonner son oncle et prédécesseur, l'Almamy Omar, pour pouvoir prendi'e sa place — et qui tenait fort aux jouissances que donne le paisible exercice du pouvoir, ne voulait pas de comj)lica lions. Rattrapé à la course, le pauvre homme à turban s'était résigné, mais aussitôt après l'audience, emmenant avec lui la foule de ses clients, ses femmes et son gouvernement, il défilait dans un pompeux désordre devant nos officiers et se perdait à leur vue, allant plus loin. Il défila devant le capitaine, inquiets tous deux, le regard aigu glissé dans un sourire : Henri 111 et le duc de Guise; quel était le roi? quel était le duc? Le moindre incident pouvait l'aire une vi time.
Peu de temps après le roi mourait ; peut-on supposer que ces invasions multipliées avaient augmenté le mécontentement de ses ennemis et fortifié leurs résolutions? Il avait empoisonné son prédécesseur et pouvait s'attendre à un sort pareil.
Le 10 août 1890, l'iViigleterre renonçait par compensation à ses droits ou prétentions sur le Foutali, le pays était attribué à la France.
Je dis « droits », parce que plusieurs explorateurs anglais ont pénétré dans le Foutah à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, quelques-uns y sont morts à la peine, et j'estime trop leur vaillance pour ne pas en tenir compte.
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Est-ce à dire (ju'après avoir exploré le Foutah-Djalon, mis ses (|iialités eu évidence, après avoir par de longs -efforts gagné l'amitié de ses chefs pour obtenir droit de cit<'' dans ses montagnes, après avoir sans aucun aide préparé là un concours d'influences dont notre action a reçu et recevra dans l'avenir de grands avantages, après avoir créé le premier loyer français dans cette contrée, comme je l'annonçais eu 1880, après avoir obtenu ces résultats alors que le Foutah était indépendant, je doive me retirer parce que la France — que j'appelais — s'en empare ? Est-ce que je dois être dépossédé des moyens d'action que je me suis créés pour m'avancer dans l'intérieur, aujourd'hui que les esprits les plus éclairés et les •événements survenus ont reconnu la juste prévoyance de mon action ? Et au profit de quelle plus méritoire activité, alors que n'ayant rien demandé à personne, j'ai donné tout ce que j'avais découvert ou obtenu? Je ne le pense pas. Si je poursuivais un avantage personnel, mon entreprise se réduirait à une simple opération de commerce, mais il s'agit ici de l'intérêt général et de ce qu'il peut attendre de l'initiative individuelle.
L'initiative privée n'est pas encore tolérée en France, mais sous notre gouvernement de liberté il faut espérer (pi'elle se fera reconnaître, car elle est la force vive de la nation. La République est le très solide gouvernement par le concours de tous qui assurera, sous le seul contrôle des lois, la grandeur de la France nouvelle par le libre essor de l'initiative individuelle. Sur ce point les Anglais nous enseignent comment pour être forte une nation libre doit encourager et honorer la valeur de chacun de ses citoyens.
Je ne voudrais pas citer un exemple emprunté à nos voisins, alors que notre histoire est si riche de hauts faits et d'actions généreuses, mais venant de l'adversaire il est plus stimulant, je le rappellerai ici : A la fin du siècle dernier, en 1793, un Anglais, Philippe Beaver, abordait avec 275 hommes dans l'île de Boulama, dans l'archipel des Bissagos, sur la côte de Guinée. Il devait, pour le compte d'une compagnie approuvée par le gouvernement, occuper l'île de
Boulama, oii il était facile de se défendre contre les habitants du continent, et là organiser une vaste exploitation agricole. Le climat opposa une brutale résistance à ses projets, la petite colonie fut bientôt anéantie ; en moins de deux ans le capital, — plusieurs millions, — était absorbé, et il ne restait des 275 pionniers que 4 ou 5 hommes et le chef de l'expédition ; la plupart étaient morts ; quelques-uns, affolés par la souffrance, la misère, avaient fui au hasard, croyant fuir la mort. Il fallut se résigner et rentrer tristement à Londres. ;- Qu'aurions-nous fait dans ces circonstances? Christophe Colomb(*) est mort de misère et de chagrin (*), Dupleix a eu la même fin ; que leur serait-il advenu de plus cruel s'ils s'étaient trompés ? Là est écrite notre réponse : nous condamnerions l'expédition et son
fliof mallieiireux. Les Anglais ont frappé nne médaille en l'honneur de Beavor, malheureux il est vrai, mais courageux, qui n avait pas douté de ses concitoyens et avait jusqu'à la dernière extrémité tenu tète aux difficultés et tenté de les vaincre ! Ils y ajoutèrent 50 000 fi-ancs de dédommagement. Ils honoraient le courage anglais et le proposaient en exemple.
Nous trouverons jious aussi la force puissante qui dans l'avenir fera la grandeur toute nouvelle de la France, à laisser agir librement notre caractère national, et sa généreuse initiative. 11 est très probable que livrée à elle-même pour la première fois depuis les temps gaulois, la France se montrera non moins vaillante qu'elle ne l'a été dans le passé, mais moins changeante, ne changeant plu s de maître.
Les récits de voyage que nous présentons ici s'adressent par les conclusions toutes naturelles des observations qu'ils rapportent, à nos préoccupations les plus immédiates ; nous parlerons de l'occupation du Soudan non en simple curieux, mais en comparant ses valeurs à nos divers intérêts, afin de savoir quelle part chacun de nous doit prendre à sa conquête.
Pour défendre le sol de la patrie nous sommes prêts à donner notre vie, sommes-nous prêts au même sacrifice, lion plus pour défendre ce patrimoine héréditaire, mais pour acquérir au loin des colonies où puisse s'étendre notre commerce ? devons-nous exposer la vie de nos enfants dans ces entreprises, alors qu'il est possible d'obtenir autrement les mêmes résultats?
Nous n'aurons pas de peine sur ce sujet à mettre en évidence une forte vérité qui satisfait nos intérêts et notre
juste ambition. Il est plus facile, il est vrai, de voyager parmi les forces toutes simples de la nature que de faire revivre dans un récit et mettre en commun les enseignements qu'elles comportent, mais indépendamment de l'auteur, le sujet lui-môme fait connaître sa valeur par l'éloquence des faits qu'il invoque ; je demanderai donc au lecteur de trouver la vérité dans les réflexions que ces faits éveilleront en lui, sans s'arrêter à la forme inégale d'un journal écrit à chaque étape dans la vie du continent Noir, sous l'impression des événements de chaque jour.
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DE PARIS AU FOUTAH-DJALON (l)
Dakar-Gorée, — Boulam. — Le barrage du Compony. — La fontaine de Socotoïa. — Le Rio-Niinez à Baralandé. — Factoreries. — La C'" du Sénégal, M. Matton, accueil hospitalier. — Derniers préparatifs.
Dans un voyage d'exploration le voyageur n'est pas constamment aux prises avec des événements tragiques; les situations difficiles sont fréquentes sans doute, le danger est continu, mais les menaces de mort violente — en dehors de celles, constamment agressives, qui nous viennent du climat — sont relativement rares ; on doit les prévoir afin de les éviter, car la violence brutale est inaccessible aux transactions, il n'est pas toujours possible de la détourner lorsqu'elle fond sur nous. Au contraire, la lutte contre les menus obstacles est de tous les instants, la surveillance des détails ne doit à aucune minute se relâcher. Je puis donner ici quelques indications sur la vie quotidienne qui nous attend chez les Noirs en Afrique; je
(1) La prononciation du mot Foutah par un indigène foulah se termine, comme un grand nombre de mots de la même langue, par une légère aspiration exprimée ici par cet h final; Fouta ou Futa, est l'orthographe allemande qui ne pouvait maintenir celte terminaison, Vh allemand étant beaucoup trop dur pour exprimer cette légère et poétique interjection de la voix.
citerai les événements tont simples de la vie du voyageni^. intéressants par le but qu'ils se proposent plus que par eux-mêmes, et sans insister à chaque pas sur les dangers et les fatigues de cette vie iiouvelle, je dirai seulement qu'il importe de ne pas oublier que la mort, dans la situation oi^i se trouve l'explorateur, est la lin inévitable de la négligence des détails.
Je ne dirai rien de mon voyage de Paris aux frontières du pays Noir; c'est là, à bord des magnifiques bateaux de la compagnie des Messageries Maritimes, dans les confortables installations de cette puissante compagnie, une détente très bien venue ; dix jours pour se reposer de la précipitation des derniers jours de prc'paratifs et penser une fois encore aux chers souvenirs qu'on laisse derrière soi et que l'on ne doit pas, si l'on veut être vnillant à la tâche, emporter avec soi dans la bataille ; dix jours pour se ressaisir, revoir son plan, mesurer de nouveau tout ce qu'il est possible de prévoir, car de l'escale on peut encore communiquer avec la civilisation ; dix jours pour oublier le passé, penser à l'avenir, et dans ce repos complet faire provision de force.
Si le temps est beau, c'est une fête ; s'il est mauvais,, c'en est une autre.
Nous sommes à bord de V Equateur^ Commandant Minier, lieutenant de vaisseau, très homme du monde, administrateur clairvoyant, marin expérimenté, toutes qualités constamment à l'épreuve, le Commandant étant la seule autorité à bord, représentant tous les étais que la société organisée arc-boute autour de chaqite citoyen. Ce sont les intérêts d'une ville que le Commandant a sous sa responsabilité : 800 passagers, sans compter l'équipage, la
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force qui nous emporte, les aniéiiageiuenls divers et enfin les fortunes de iner. Si tout marche à souhait, le Commandant n'a l'ail (jue son devoir, à peine si Ton s'en doute ; si le moindre événement survient, c'est vers lui que chacun tourne les yeux, avec étonnement sinon avec reproche. Notre Commandant est à l'aise dans ses fonctions multiples ; les occasions de voir ses qualités en action ne nous manijuent pas ; à le suivre un instant on passe par les situations les plus diverses, allant du comique parfois au tragique plus rare, à la solution décisive toujours. C'est un passager qui réclame, — on ne lui donne pas tout ce qu'il a paijé^ — il faut avec une fermeté persuasive dompter cet hôte peu commode, le Commandant s'y emploie avec patience et douceur; puis c'est un passager non moins criard, mais plus facile à contenter, qui vient de naître à bord; ça regarde le docteur, mais le Commandant doit savoir que la mère et l'enfant se portent bien. Puis c'est le mauvais temps qui se déchaîne, là je crois que le Commandant, marin avant tout, se dédommage ; les passagers, race importune, disparaissent dans leurs cabines profondes ; tout seul avec la mer, son bateau et son équipage, le Commandant est en famille.
Au sortir de la baie de Yigo la vigie nous fait des signes, le temps est mauvais, mais il paraît qu'il va devenir pire, les dépêches d'Amérique font baisser le baromètre; nous rentrons dans la baie pour laisser passer le plus gros.
A bord : M. Doué, médecin en chef de la marine, qui retourne à son poste, poste de combat, car dans la marine, dans les colonies, la vie est un perpétuel champ de bataille, et pour le médecin plus particulièrement. Je
DE PARIS AU FOUTAll-DJALON. 49
me rappelle son très aimable accueil à Gorée lorsque je suis revenu du Foutah en 1880, et c'est pour moi une joie et un bon pronostic de rencontrer ses encouragements autorisés au début de mon second voyage ;
Le lieutenant de vaisseau Davout, qui est allé à Tombouctou sur une canonnière et qui y retourne sur une autre canonnière, il l'a avec lui dans ses bagages, treize cents colis, dans la cale. De tous ces morceaux il formera là-bas, sur le bord du Niger, un bateau à vapeur ; il aura à faire tous les métiers, et s'il manque quelque pièce de fer égarée, ou de bronze volée, il devra forger et faire le fondeur. Beaucoup de gens dans toute leur vie ne vivront pas autant que le lieutenant Davout pendant les quelques mois que vont durer le transport à dos d'hommes de ces treize cents colis à travers la brousse, du Sénégal au Niger, sous le soleil tuant, avec des auxiliaires indigènes d'une paresse extrême, puis le remontage de tout l'appareil, coque et machine.
On ne se rappelle pas assez tout ce (ju'il'a fallu de ténacité pour achever de telles entreprises, et lorsque une triste et laconique dépêche nous dit : (( Le lieutenant Davout est mort », avons-nous adressé à cette vaillance qui combattait pour les intérêts généraux de la patrie le tribut de regrets qu'elle mérite?
Avons-nous pensé un instant aux causes de cet accident et à ses conséquences ? La patrie s'est-elle préoccupée de la mort d'un bon serviteur? Le public, le citoyen n'a pas le droit de laisser passer sans y réfléchir un tel événement; le peuple qui s'en désintéresse n'est pas digne de diriger lui-même sa vie, il n'est pas mûr pour l'émancipation républicaine.
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Concert pour les pauvres gens passagers sur le pont, ou chante, on danse, on fait la quête.
De Tavaul à larrière des courants de sympathies forment des groupes, des intrigues se nouent et se résolvent, des jalousies sVvcillcnl. de fâcheuses colères éclatent.
A Dakar, où m'attend mon yacht le Jean-Baptiste^ je m'arrête chez le très sympathi(|ue maire de la ville, M. Alexandre Jean. De la pointe du lazaret je vais admirer le gracieux tableau (|u offre à la vue l'île de Goréc, appel enchanteur du poème africain. Couchée sur l'eau comme une sirène, abritant ses maisons blanches et ses palmiers épars derrière son énorme tête relevée contre la mer du large, couronnée d'un diadème d'or par les murailles de sa forteresse qui brillent au soleil, à demi Aoilée sous l'écume des brisants, par ses vives couleurs, par le tumulte des flots qu'elle semble refouler devant elle, File s'anime sous nos yeux, on la voit cingler vers le grand inconnu, on a le vertige de la suivre.
Dès mon arrivée à Boulam {décembre 1887), j'expédie Ali à Bassyah par le Rio Grande de Boubah et le sentier de Kandiaiara. Il devait voir d'abord Yaya, chef de Kadé, mais on me dit {on est un Noir qui arrive de Kadé même) que Yaya vient de partir pour Labé, appelé par Agui-Bou, son frère, pour partager les biens et la situation d'un voisin qu'ils ont fait assassiner. C'est vraisemblable, mais, — je l'ai vu ensuite, — Yaya n'avait pas quitté Kadé, lu situation ayant changé, je suppose. Les Noirs sont flottants dans leurs renseignements, non qu'ils soient tou-
jours faux à dessein, mais parce que la parcelle de vérité qui forme le noyau de leur récit est perdue sous l'exubérance de leur imagination, sous la foison qu'elle y ajoute ; ils l'augmentent de tout ce ([ui aurait pu arriver. Donc Ali va à Bassyah, sur le Gompony.
Il va voir Charles Coucou, roi de l'endroit, qui a, paraîtil, de bons porteurs Nalous, Timénés, Sousous, à me proposer ; il m'en ramène, en effet, quelques-uns en échantillon. J'indique à ces hommes leur logement au premier étage, dans une galerie; mais n'ayant jamais «ouché que sur la terre, ils sont pris de frayeur à la pensée de gravir un escalier et de dormir en l'air ; il faut tout le jour et le mouvement des allants et venants pour leur inspirer un peu de confiance. Au coucher du soleil, ils se réunissent, montent tout d'un trait et se roulent dans leurs nattes, serrés les uns contre les autres. Pour tout l'or du roi, pour un sac de riz, ils ne sortiraient pas la tête de leurs coquilles. Le matin, ils reprennent courage et se montrent fiers de cette première expédition [chez le Toiibab (le blanc). J'ajouterai que le renseignement que j'ai sur Charles Coucou ne m'arrive pas par hasard, comme pourrait le croire le lecteur qui, se confiant en de si heureuses facilités, penserait qu'il suffit de se présenter pour avoir tout à souhait. Je sais que Charles Coucou a des porteurs parce que j'ai des agents en permanence à la côte et que, pendant ces derniers mois, ils ont fait des recherches de divers côtés.
Ali me rapporte de mauvais renseignements ; dans l'intérieur, les chefs sont en guerre, on ne me laissera pas passer. J'interroge ses impressions pour connaître le mieux possible la vérité qu'il ne cherche même pas à
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dégager et je pars sur le Jean-BaptiUe avec lui, AUens, M'Bar(*), Manel et ces porteurs Nalous. Ali, esprit délié, vaniteux, parle foulali, mais pas le français; Allens, brave garçon, parle un peu français, un peu mandingue ; M'Bar, bon cliien fidèle, doux au repos, teri'ible dans l'action, ne parle rien d'utile, Sérère, Papel ; Manel, cuisinier, ivre du matin au soir et du soir au matin, malgré les corrections que lui inflige son brave homme de père, depuis de longues années de service à mon bord.
Le jour où je l'ai engagé, son père, pour faire honneur à mon choix, l'avait admonesté tout spécialement, il m'est arrivé avec un œil poché, la lèvre fendue. Il devait s'approvisionner ' et préparer un dé-
jeuner à son idée, concurremment avec le cuisinier ordinaire que j'ai là depuis douze ans, afin que je puisse juger de ses talents ; mais il n'a pas résisté à la tentation, il a bu avec l'argent qu'il avait reçu. L'heure de déjeuner venue, M'Bar d'un geste méprisant, me le montre au soleil, roulé à terre, ivre mort. Son père voulait redoubler ses exhortations, car il ('tait honteux le digne homme, mais maintenant c'est inutile, jusqu'à la dernière factorerie les coups ne l'empêcheront pas de boire, et dajis la montagne il sera forcément sobre. Il est bon cuisinier et il a de la race, je
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n'aurai pas de peine à en tirer de bons services dans les cas difficiles, de cela il faut tenir compte. Nous levons Tancre à minuit le 31 décembre 1887.
Le Jean-Baptiste a un peu vieilli depuis mon précédent voyage (1880), mais il s'est aclimaté; s'il a perdu de son lustre, il a gagné en expérience, sa voilure est plus haute, 26 mètres, sa quille a été renforcée pour lés échouages inévitables lorsqu'on navigue hors des balises connues ; son pont, doublé aux endroits sensibles, ne gémit plus sous la hache du cuisinier qui chaque jour fend le bois informe ramassé dans les marigots et dont il alimente son fovirneau. Mon bon compagnon! maintenant il connaît toutes les routes, les bas-fonds, vase ou rocher, l'aboutissant des marigots ; dans chaque endroit, il sait l'heure des marées, il prévoit les tornades. La cabine est la même, on n'y a rien changé, je retrouve un seuil ami, je me livre et m'endors, bercé par le rêve du voyageur : l'Afrique me prend pour son guide, elle me confie ses espérances ; elle a confiance dans le Toubab qui laisse derrière lui le doux pays qu'il aime pour venir lui parler de la civilisation des hommes blancs ; elle me porte dans ses bras, me préserve du climat jaloux, et pliant docilement sa force à mes conseils, elle groupe dans la magie du rêve l'empire africain, l'empire noir, le seul qui puisse organiser ces luxuriantes peuplades sur cette terre ardente. Je m'endors, la France achèvera le rêve.
Dans la journée nous croisons le Dakar, vapeur postal français allant de Rio-Nunez à Boulam, Casamance, etc. ; je salue de mes trois couleurs, son pavillon trois fois s'abaisse, c'est-à-dire: « Vive la patrie! Vive la France! Ami, faites bon voyage! » A Boulam, il prendra mes lettres et
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arrivera à Dakar à temps, j'espère, pour ](; courrier du 8. 2 janvier. — 2 heures du matin, clair de lune, temps calme, nous naviguons avec [)rudence, à la sonde, entre les bas-fonds de Giomberros aux Alcatras. A la hauteur du Compony, au milieu des hri sauts, nous distinguons dans le lointain une voile aux allures étranges, courant tout au travers de ces fonds inégaux. Quel motif la pousse à braver ainsi des dangers trop certains? Elle cherche visiblement à se rapprocher de nous ; bientôt même nous croyons entendre qu'on nous hèle, un appel triste, une plainte longuement prolongée, roule sur les eaux et nous tient attentifs. C'est un cotre qui a perdu sa route, il va de Gambie à Boulam, mais ayant passé au large d'Orango sans relever aucune terre, aucun indice dans les courants, dans la couleur des fonds, il ne sait où il est, et ses provisions sont épuisées, il n'a pas de biscuit, plus de riz, plus d'eau. Je lui donne un sac de riz, un baril d'eau et un homme, — le second du Jean-Baptiste — , pour le remettre sur sa route : Alcatras, Polon, Giomberros et le chenal de Cagnabac. Rencontre émouvante de ces deux infiniment petits, brins de paille perdus dans la solitude du grand désert. L'un est condamné, car les brisants, furieux sous le Ilot qui monte, l'attendent de tous les côtés et il n'en connaît pas la carte ; l'autre suit la route exacte et sûre dont la trace invisible est dans son esprit. Chacun a mis une embarcation à la mer. tandis que les deux bâtiments en panne dessinent dans la lueur grise du clair de lune leurs silhouettes indécises, dérivant au courant de la marée; il faut se hâter. Les deux embarcations, deux points tout petits, se rapprochent, échangent l'aide etle conseil, pour l'amour du bien inné dans l'homme
et qui porte avec lui sa récompense dans le bonheur immédiat qu'il nous cause. Chacun revient à son Lord, les voiles s'orientent, et dans la brume pâle de la nuit doucement éclairée, la silhouette lentement s'efface.
Tout cela ne prend qu'un moment, trois quarts d'heure depuis le premier appel jusqu'à l'adieu, merci.
L'équipage aurait essayé de se sauver dans l'embarcation, mais vainement peut-être, car le manque d'eau aurait paralysé ses forces, — les noirs se passent de manger sans trop de gène, mais le manque d'eau leur est insupportable — ; le cotre allait se briser. Je participe pleinement à lémotion d'une situation où je me suis trouvé plusieurs fois moi-même dans des passes inconnues : le bruit sourd du bateau qui talonne, le craquement de cette coquille qui va se briser en éclats comme par jeux, le néant subit du naufragé, sont restés imprimés dans tous mes sens. Lorsque la brise chante dans les voiles et que la nef gaiement s'avance relevée sur le clapotement de la mer complaisante, le doux balancement du navire est une caresse de la vie heureuse ; mais lorsque le vent ronfle dans les cordages, lorsque du fond de l'abîme la mer soulève contre nous le lourd assaut de ses vagues furieuses, c'est un coup du diable, il exalte aussi en nous la vie, mais il nous la fait apprécier autrement.
Ici l'événement est tout simple et d'une reposante philosophie ; dans le calme dune nuit d'été, dans l'indifférence hostile du grand désert partout égal, où le grondement des brisants lointains, lugubre et sourd comme un appel de mort, garde par l'effroi qu'il répand ces solitudes pareilles au royaume du néant, des êtres cherchent la vie. Détresse inoubliable de la faiblesse matérielle de
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l'homiiu', \icloii'e superbe de sou iutelligeuce ; l'espril a dompte la matière, jalouné le désert, tracé sa route dans le ciel balisé d'étoiles, chassé Finconnu de son domaine. Ces conquêtes dans le passé nous fout prévoir la grandeur de notre avenir.
Quatre heures et demie du soir, peu de veut, le courant de la marée montante nous porte sur les brisants, il faut mouiller. Levé l'ancre à 8 heures, mer plus haute, courant moindre, vent meilleur. Faisant route à l'est, nous arrivons perpendiculairement dans le chenal du Compouy, et des fonds de trois brasses nous entrons dans des profondeurs de sept brasses ; nous remontons le chenal jusqu'à minuit et mouillons par douze brasses.
3 janvier, levé l'ancre à 6 heures et demie, route estnord-est, nous remontons le chenal avec le flot et un peu de vent. Cinq brasses, on aperçoit la terre ; la barre de brisants qui garde l'entrée du fleuve est bientôt visible; à mer basse, elle ressemble à une ville toute blanche qui s'élèverait et disparaîtrait tour à tour.
Le plus court chemin de Boulam au Compony passe entre Mehl et Poloji, range Alcatras à bas-bord et arrive plus bas dans le chenal du Compony, remonte route au nord jusqu'auprès des brisants qui sont à l'entrée du fleuve et là préfère la passe à gauche laissant les derniers brisants à tribord, presque accore il y a 20 mètres d'eau. La route eu dedans d'Alcatras est plus courte, mais si le vent faiblit, on ne peut se diriger, les courants portent sur les bancs, il faut mouiller, perdre du temps, tandis qu'au large on va droit de jour et de nuit, usant du moindre souffle.
Le 3 janvier, nous jetons l'ancre en aval du barrage
(le roc qui obstrue lentrée du Compoiiy. A mer basse, cette «ligue de roc émerge de deux mètres au-dessus de l'eau; la muraille qu'elle forme d'une rive à l'autre est coupée en trois tronçons échelonnés entre lesquels, avec de l'attention, un navire peut se faufiler lorsque la mer est étal et le vent suffisant. En 1885 et 1886, j'avais envoyé dans ces parages un capitaine au long cours pour relever divers détails de cette côte afin de n'être pas retardé à relever et choisir mes routes.
Je monte en canot pour aller reconnaître cette digue naturelle et je rame pendant une bonne heure ; le matelot qui tient l'autre aviron souque ferme pour m'équilibrer, je suis en bon état d'entraînement pour le voyage.
Le Compony vient de l'est, mais en aval de ce barrage qui le coupe nord-sud, il fait un coude à angle droit et descend dans ce même sens nord-sud, vers les brisants.
Le 4 au matin, brouillard épais, à 8 heures on voit à peine à cent mètres; nous passons le défilé. Je donne eau-de-vie et cochon salé à l'équipage et à mes Nalous, du sucre au capitaine qui ne boit pas, — c'est un vœu qu'il a fait — , un jioulet à partager entre Ali (musulman) et M'Bar (Sérère). Ali ne mange pas de cochon parce que Allah..., M'Bar non plus parce que??? il a sans doute fait aussi un vœu ! Il faut respecter toutes les croyances, elles sont des affirmations diverses, proportionnées à chaque individu, de la même vérité. Au départ, j'avais donné à ces gens à vœux des patacons (monnaie de cuivre), pour que chacun achète les vivres que sa religion lui permet; Ali, le pieux Ali, n'avait rien acheté et il ne mangeait pas ! il ne mangeait pas mais ne se plaignait pas ; je m'en aperçois par hasard, fort heureusement, car cette résignation
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muette se serait obstinée iiidélinimentdans son fanatisme.
Jusqu'à neuf heures temps sombre, des nuages noirs, tout en lambeaux, pendent dans le ciel, on dirait qu'il pleut à terre. La rive est couverte de brumes où se découpe, au-dessus de réj)aissc forêt, la silhouette des palmiers épars, merveilleuse végétation, mystérieux paysage, oii nous glissons silencieusement portés par le courant des eaux qui remontent vers l'intérieur. Sous les voiles indécis de la lumière diffuse, dans le silence de cette nature sans contours ofi la vie avec le (lot qui monte, se gonfle dans toutes choses pour éclore bientôt au soleil qu'elle attend, on a l'impression d'un monde étrange, la réalité n'est plus qu'en rêve. Tout échappe à nos sens, cependant suspendus, attentifs; il semble qu'avec le Dante^ nous entrons dans un monde sans bords, où la fiction du poète s'anime et nous frôle de son insaisissable réalité, et que tout à l'heure au réveil tout va s'évanouir et nous laisser désenchantés. Mais non, c'est la première page du grand poème, les choses et les hommes vont à chaque pas^ accroître notre étonnement, grandir notre émotion, et toujours combler, dépasser notre attente.
Au loin la silhouette de deux noirs debout dans leur pirogue ; ils glissent comme des âmes entre ces rives sans espérance, car on n'y peut aborder : quelque oiseau troublé par le fantôme de nos grandes voiles, tend son vol effaré vers les îlots rocheux qui nous précèdent, de lourds pélicans flottent à la dérive :
... Le duvet de ses flancs est pareil
A des neiges d'avril qui croulent au soleil,
Sa grande aile l'entraîne ainsi qu'un lent navire (1).
(1) SuUy-Prudhomme.
La surface des eaux, moirée par les remous, paraît sourire à notre curiosité, c'est la sirène ; et dans cet instant d'une contemplation oîi se délient tous nos liens avec la terre, où les sens s'épuisent sans se heurter à aucune désillusion, le malheureux voyageur exhale toute sa vie; il rentre dans sa cabane avec un bon accès de fièvre. Mais la fièvre passe et l'enchantement demeure.
Le noir est bien l'animal préhistorique qui convient à ce pays, vêtu il serait inconvenant, nu il est beau, il est dans la vérité du tableau.
Arrivé à Bassyah à deux heures, nous jetons l'ancre, le soleil commence à percer. Je descends à terre.
On arrive au village par un chemin sinueux que l'écoulement des eaux de terre, aidé d'un peu de main-d'œuvre, a creusé profondément dans la vase, jusqu'au sol ferme.. A cheval sur les épaules du plus grand de mes porteurs, je vois à peine par dessus les deux berges de vase qui encaissent ce passage. A mer haute, l'eau recouvre le tout; si par accident l'on s'aventurait sur cette boue, on y enfoncerait jusque par dessus la tête. A mer basse, une nuée de tout petits crabes ayant chacunpour domicile un trou à part, apparaît au soleil ; ils s'ébattent et se combattent sur ce terrain riche en proies de toutes sortes. Leur unique pince blanche s'élève et s'abaisse sans cesse en un brusque mouvement qui donne à ce petit peuple un air de danse ; elles se ferment avec des claquements de mâchoires dont l'ensemble sert de musique à cette fête Carnivore. Dans ce pays tout sent la bataille à mort pour la vie.
Un noir me montre les cendres de ma case, il me dit que c'est lui qui a mis le feu, naïve bête ; il m'explique pourquoi, le prétexte est une jalousie de femmes, la raison
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une rivalit('' d'intérêt, le noir n'a ét('' qu'nn instriimenl. J'envoie clierclier Charles Coucou, il est à la campagne. Remontant en canot, sur le bord de Teau je tue quelques oiseaux bleus, uoirs, feux, argent, vert d'eau, corail vif.
Le roi me donne vingt porteurs pour aller jusqu'à Baralandé, à trois jours de marche ; je choisis et j'engage en outre huit hommes qui feront partie de ma troupe pour aller dans l'intérieur.
Au moment où j'allais regagner mon bord, ayant pris congé du roi et des habitants, une querelle commence. Dans une discussion, un noir d'un village voisin donne un coup de sabre ; un signal retentit, les quarante ou cinquante noirs qui participaient à la dispute, se séparent aussitôt en deux bandes faisant front l'une à l'autre. Ces hommes sont tous armés, les discours tumultueux ont cessé, les paroles deviennent brèves; le blessé tout sanglant est placé en enseigne au bout du quadrille, il est visible qu'on va s'attaquer, faut-il dire : avec courage? c'est bon pour nous autres civilisés, paisibles dans le courant ordinaire de la vie et qui éveillons notre courage quand il est nécessaire, pour soutenir une idée, mais ces Noirs! ça se bat pour le plaisir d'abord, l'idée, la cause à défendre n'est que le prétexte. N'était la fâcheuse entaille, le sang versé, les oreilles coupées, le pitoyable préjugé, je laisserais aller la fête, j'assisterais à une joyeuse bataille.
Il y a là, plus remarquables, des nègres de la forêt voisine, plus nègres que nature, tatoués, peints de toutes les couleurs, jaunes, rouges, le front chargé d'un énorme bec de toucan, gros, long et pointu, sorte de corne artificielle qui leur sert d'arme offensive ; le nez, les oreilles,
le COU, les poignets, les chevilles, ornés de plumes, ils sont beaux comme dans les images. Ces sauvages, car ce sont eux, j'imagine, que ce nom veut désigner, vivent dans les racines des palétuviers; ils n'ont pas de terres, pas de cases ; ils courent ou dorment comme des bêtes sur le réseau inextricable des racines aériennes dont les longues tiges descendent jusque dans la vase et portent au-dessus de la marée haute l'épaisse forêt des mangliers. A mer basse, la vase oii plongent ces racines amphibies apparaît à cinq ou six mètres au-dessous du pied des arbres ; ces noirs vivent des mille bêtes (ju'ils chassent dans ce domaine étrange. Ce n'est pas sans un petit frisson (pi'on se demande là si vraiment tous les hommes sont semblables ; on fait involontairement des réserves.
Sans exagérer ma philanthropie, je préfère empêcher la bataille, on perdrait dix minutes à se découper, on entameraicceux de mes hommes qui sont dans l'un ou dans l'autre camp, puis il faudrait discuter, fixer les responsabilités, plaider, juger. Le noir aime bien tout cela : avoir des torts et en discuter ; il aime les bons coups et aussi la justice, il se montre tout heureux quand il voit éclater la vérité ; c'est un ^enfant. C'est sans doute par cette lueur que nous sommes frères. Je préfère juger tout de suite ; le blessé tout dégouttant de sang qui sert de pièces à convictions, n'avait rien à faire dans la discussion ; il a été blessé par hasard, par un coup qui ne lui était pas destiné, il n'y a donc pas injure, tout s'arrange, je pars.
Mais j'ai perdu quarante minutes et la marée qui n'attend pas me laisse faute d'eau à trois kilomètres du port de débarquement, dans un étroit marigot. Je passe la nuit à
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bord, an milieu de lu l'orcl (|ui nous euseiTe, deux liommes t'ont sentinelle ; cela me donne le plaisir de revoir mes sauvages d'hier. Le bruit de la chaîne dans l'écubier lorsque le Jean-Baptiste a jeté l'ancre, leur a signalé le uiouillage, ils sont venus sautant, grimpés sur les racines (les mangliers qui craquent sous leur passage; perchés comme de grands singes, dans ce lacis branlant, à six mètres au-dessus de la vase ; ils ont hélé mon équipage*. Les hululements modulés, les cris les plus savants ont transmis au travers de la nuit le (jui-vive de ces faunes inquiétants ; je ne sais pas leur langue, mais j'ai uji interprète ([ui fait passablement la chouette, on se reconnaît comme de vieux amis, nous pouvons dormir tranquilles; — avant le jour et sans attendre la visite incommode de ces habitants des bois, prestement je démarre.
A sept heures du matin nous débarquons à l'entrée du marigot de Galignan au nord-est de Bassyah, nous remontons le lit du marigot à pieds presque secs, les eaux étant basses; puis, après trois heures de marclie[dans les hautes herbes encore couvertes de rosée, où le soleil nous cuit à l'étouffée, nous faisons halte et déjeunons à l'ombre, au bord d'une petite rivière d'eau douce bonne à boire, large de vingt mètres; eau peu profonde, — jusqu'aux genoux — , peu de courant, coulant vers le nord.
Le soir nous couchons à Socotoïa, grand village, bon chef.
On nous avait pris d'abord pour un parti ennemi, car on est en guerre déclarée avec les villages voisins. Il a fallu camper à 300 mètres des palissades, parlementer, se faire reconnaître. Les hommes courent aux armes, se groupent, nous observent, nous apercevons dans les
liaies des têtes crépues, des yeux inquiets, les longues isagaies brillent dans le feuillage ; puis, voyant un blanc,
ils prennent confiance, se risquent hors du village, s'approchent, on échange des grognements courtois et enfin de joyeux bonjours.
Après l'échange des présentations je vais boire à la
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fontaine du village, ou du moins voir cette curiosité africaine, — ici les curiosités ne sont jamais des ruines, ce sont toujours des choses vivantes, plus vi^ antes — . Cette fontaine est en effet une merveille de poésie et d'art naturel ; au contre d'un vaste amphithéâtre, elle apparaît comme un temple élevé par rpielque adorateur des divinités champêtres, aux nymphes de Socotoïa. Un lourd tapis de lianes rampantes et d'arbustes étroitement enlacés recouvre les pentes qui l'encadrent; de cette végétation sombre et touffue, ardente cassolette, s'exhalent mille parfums capiteux qui s'emparent de nos sens; au fond, en bas, trois bouquets de bananiers forment le temple. A leur pied, sous leur ombrage, une source limpide s'épanouit, leurs larges feuilles longues et souples, gracieusement penchées sur le miroir des eaux, la protègent contre les ardeurs du jour. Animées par les mouvements légers de Fair que le soleil appelle, elles font vivre le mystère de ces lieux silencieux ; le balancement de leurs caresses appelle doucement le voyageur passant.
Le sentier domine lamphithéâtre et le contourne par le côté ; en quelques sauts de descente plus rapide je suis par surprise au dernier tournant, tout au bord de l'eau, a l'ombre des bananiers, à la fraîcheur de la source. Dans le clair-obscur de cette retraite enchantée, dont le soleil sur le sentier, marque le seuil d un éclatant tapis de lumière, dans l'eau peu profonde, miroitante et limpide, le voyageur aperçoit, comme dalns un rêve de la mythologie, Diane et ses nymphes prenant leurs ébats: c'est le hain des jeunes filles.
Toutes jeunes, toutes belles, sérieuses- et souriantes
vestales vouées au culte inconscient tle la beauté, tentations de sirènes, le bonheur de vivre est leur seul vêtement, le bonheur est leur vie. L'apparition de l'étranger les étonne un instant, elles ont la pudeur innée, l'attrait que ce voile imaginaire garde à la femme jalouse d'ellemême, mais nul embarras ne les contraint; les devoirs de l'hospitalité, le désir de plaire animent leurs jeux, la curiosité l'ait briller leurs yeux ; elles s'empressent de faire les honneurs de leur fête à l'heureux mortel que les dieux leur envoient. Gracieusement agenouillées près du bord, élevant au-dessus de leurs têtes leurs calebasses qu'elles ont remplies au creux de la source vive, elles m'offrent Teau qui apaise la soif et le sourire qui la réveille.
Mais je n'ai plus soif, mes yeux ravis ont désaltéré toutes les lassitudes de mon corps, réveillé toute son activité ; la poésie enchanteresse de cette heure de l'âge d'or oubliée là par le temps, a transporté mon âme dans le rêve que poursuit l'humanité souffrante ; là est le bonheur d'autrefois, le bonheur de l'homme-bête, pleine ardeur '. sa,tisfaite des sens, somme de la terre. Aucun peintre des ondines troublantes, des baigneuses audacieuses, n'ajamais <. exagéré; il y a peut-être dans les cieux d'autres terres ". peuplées d'hommes, mais il n'y a pas d'autre fontaine de ;Socotoïa.
i Chez cette race toute jeune le cœur commence à naître ; . l'esprit naîtra par la suite, apportant avec lui ses jouissances plus hautes, mais la vie animale ne lui a pas encore fait place, le Noir n'a pas souci de la vérité haute, de la fin raisonnée. Ce bonheur de bête n'est pas le but de la vie,.visiblement il n'est qu'un moyen, une étape fuyante clans l'incessant progrès.
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Plus loin la colliiio haiTuiii le vallon sacre sclève comme un rempart, sa crête dentelée d'arbres géants éiend un voile jaloux, gardien respectueux de ce sanctuaire.
Mais il faut allei- rêver ailleurs, il est défendu de venir là, on m'appelle, on me rejoint, je reviens au village.
Je reviens pensif, cherchant la vérité dans la comparaison des temps. Revoyant dans l'ombre mystérieuse de la fontaine les formes indécises d'abord de ces corps superbes peu à peu révélés à mes yeux agrandis, je me rappelais le sculpteur antique du poète :
La figure à l'appel de l'ébauchoir agile, Se laisse deviner lentement, puis saisir ; Au soleil par degrés sort de l'obscure argile Et s'offre toute nue aux yeux purs de désirs.
Ceux de nous que la chair a séduits par la ligne,
Enviant aux anciens cette fortune insigne. D'avoir connu le beau ([ui ne se voilait pas,
Sa forme souveraine, à leurs yeux coutumière. Leur exaltait le cœur au lieu de le brûler,
Ils voyaient s'animer et s'alanguir les danses Sans que l'allure humaine eût aucun rythme bas, La grâce y dédaigner d'hypocrites prudences Sans avilir Jamais les gestes et les pas.
Ils y pouvaient surprendre une attitude heureuse, Une élégance innée éclose sans effort ; L'àme enfin d'une race aimable et généreuse Librement devant eux souriait dans les corps.
Mais plaignons nos sculpteurs, nés loin de la contrée Où florissait la forme en liberté jadis ; Jamais dans sa candeur ils ne l'ont rencontrée Sous l'avare soleil de nos pâles midis.
Nous foulons un sol froid qu'à peine un rayon touche Où marchent tous les corps cruellement vêtus, Où la chaste beauté, menacée et farouche, Met la peur du regard au nombre des vertus.
Sully-Pruuhomme.
Lorsqu'on se plonge brusquement et en plein dans un milieu primitif si différent du nôtre, on a la sensation involontaire de ce que nos descendants, dans deux mille ans, penseront de nous ; mille choses qui dans les usages et dans les lois, nous paraissent importantes, nécessaires, auront disparu, leur description consen ée dans l'histoire paraîtra invraisemblable ; les citer aujourd'hui soulèverait un scandale . Cependant ici, la notion du temps subitement éliminée laisse apparaître clairement, à ce qu'il semble, la vérité.
Le chef nous donne une poule, c'est l'usage, et trois calebasses de gros mil. Délicieux le gros mil bouilli, délicieux; je mange du riz à l'huile de palme, délicieux le riz à l'huile de palme fraîche, délicieux, une vraie pommade, il faut se hâter d'en prendre l'habitude. Je m'étends sur la natte du fidèle M'Bar*; très flatté du grand honneur, il va plus loin s'asseoir sur ses talons, attendre pieusement que je me sois reposé. On se repose en effet, ainsi couché presque au contact de la terre ; après quelques minutes toute la fatigue qui contracte les muscles a disparu, la détente est complète, le repos est tranquille. 11 semble que le fluide (?) produit par les actions mécaniques etphysiologiques dans le corps,
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se répande dans le sol conducleur, tandis que si l'on est couché sur un lit isolant de laine ou de soie, on est longtemps agité, le repos est moins vite réparateur.
La nuit est fraîche — 14 degrés — après l'excessive chalciir du jour; si je navais ma couNciMure de fourrure, couchant dehors, j'aurais froid.
Les porteurs de Charles Coucou sont pleins d'entrain, mais ils sont sous les ordres d'un grand maigre qui voudrait des honneurs à part, ou au moins des boules d'ambre ; et comme je ne veux pas payer les coups que je le vois tout prêt à distribuer, il invente mille prétextes pour retenir ma petite troupe. Il fait asseoir les captifs, sur lesquels il a une autorité absolue, et trouble les autres par des discours perfides. Ils s'arrêtent toutes les demi-heures, bavardent sans fin, ne pensent qu'à manger; il faut se fâcher, ce qui ne produit pas exactement l'effet désiré. Mais ce sont là des incidents accessoires de route nègre, je me reproche de m'y arrêter avec un curieux intérêt plus <|ue je n'en ressens de contrariété ; je respire pleinement dans la simplicité des événements, personne n'est là pour m'aider, discuter mes projets, toute ma vie est entre mes mains, c'est la suprême liberté!
Le pays appartient à ces noirs, mais pas autrement qu'aux autres bêtes qui l'occupent; ils en vivent, mais n'ont pas de liens avec lui, pas d'histoire. A la place où existaient hier des villages de terre, il ne reste rien, la végétation a recouvert les ruines et les a dévorées, c'est l'uniformité de la mer sur un naufrage.
De Socoloïa, route à l'est, presque tout le temps dans les hautes herbes, hautes de trois mètres, serrées, touffues sur le sentier qui ne parvient pas à s'en défendre, nos
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pieds s'embarrassent dans cette chevelure sortant déterre, tandis que leurs feuilles de roseau nous coupent le figure ; on ne voit pas où l'on marche, je n'aperçois pas l'homme qui me précède ; de l'air, pas un brin, et le soleil tamisant par en haut distille en vapeurs chaudes la rosée du matin qui coule le long des herbes, nous sommes cuits à la vapeur.
Voici l'arbre qu'ils appellent Q?/eVe;nies Noirs en prennent l'écorce et les tiges tendres, elles font macérer avec de l'eau dans leur bouteille de voyage qu'ils portent pendues à lépaule. C'est du quinquina quant à l'etret, goût amer du Quassia amara. Cet arbre abonde dans la région rive droite du Rio-Nunez. A l'analyse il ne donne pas de principes cristallisables, il ne contient pas de quinquina, mais peu importe, s'il agit il guérira sous un autre nom. Le voyageur jouit pleinement de l'émotion présente, mais il ne la partage avec personne, c'est le triste lot de sa solitude. S'il avait un ami! Mais ils cesseraient bientôt de s'entendre, ils iraient par contrainte, discuteraient, se disputeraient peut-être. Vivre à deux ces émotions nouvelles en tout, serait donner à la vie toute sa valeur, respirer tout son parfum. Dans quelques années mon fils sera cet ami, par notre mutuelle affection je jouirai de ses émotions, je vivrai des joies que je lui aiderai à trouver à chaque heure dans le devoir et le travail. Mes chers enfants! Et pourquoi les quittez-vous? me dira-t-on. La joie du cœur ne vit pas que dans le tête-à-tête, je ne suis pas loin d'eux. Si je peux ouvrir vers l'avenir quelque route nouvelle, ils me sauront gré de n'avoir pas trouvé mon repos dans la vie facile des habitudes toutes faites du corps et de l'esprit.
Liimli 9. — RivitM'os. marigols, bananiers, village de Balama...
Mes porteurs grognent à fendre les rochers. Nous partons à six heures et demie, à sept heures ils s'arrêtent, ils veulent déjeuner sous prétexte (ju'il n'y a plus d'eau sur la route en avant. Nous continuons cependant ; arrêts, palabi-es sur palabres. Ces Nalous sont de braves gens, mais le moindre danger les met en fuite, gens faits pouiêtre mangés, la joie du cannibale ; en paix ils bavardent comme des perruches sur un buisson, crient, disputent, menacent, font un tapage de perroquet. Ils menacent de laisser mon bagage au milieu du chemin et de s'en aller ; j'accepte aussitôt, m'organisant sans perdre un instant pour me passer de leur service. Alors ils ne veulent ni porter, ni s'en aller ; ils s'asseyent sur leurs talons sans lâcher leurs bagages. Au fond psychologique, je comprends bien ce qui les tourmente : ils s'exercent à faire l'homme, comme un jeune oiseau essaye de voler ; discutant avec le Blanc, c'est-à-dire avec Vhonwie^ ils veulent avoir l'air d'être de la confrérie ; et ils attendent que je les félicite comme de bons élèves, de leur zèle intelligent ; avec un compliment je m'en tirerai.
Centième palabre ; ici on parle toutes les langues, nalous, sousou, timéné, mandingue, yolof, foulah, créole, sérère même si le fidèle M'Bar prenait la parole; mais, homme sage entre tous, il se contente de promener des regards méprisants sur ces inutiles bavards et de rouler des yeux gourmands, espérantque ça va bientôt se terminer par des coups. On parle môme anglais, à ce que prétend un certain Guomish, qui, tout Noir qu'il est, fait l'Européen de Sierra-Léone. Quand tout le monde parle à la fois il
y a moyeu de s'entendre, les avis sont désorientés, n'étant pas unis ils sont sans force, et Unissent par se précipiter sur le premier drapeau inconnu qui se lève, croyant, comme des moutons de Panurge, <]u"ily a décision prise.
Nous repartons. Arrivée à Kelsami. Deux porteurs, INIaliki et Suleiman, se battent avec fureur. Quel entrain ! quels coups ! Ils sont frères, me dit-on, frères à la mode du pays, c'est-à-dire qu'esclaves, ils ont été achetés tout petits j^ar le même propriétaire ; parenté inconnue sur les bords de la Seine.
Le chef du village prétend que ses dieux ont été outragés par ce conflit et qu'il lui faut un cadeau. Pour diminuer la carotte je lui dis de s'adresser aux combattants. Celui qui a tort s'exécute, sans joie, mais convaincu que c'est nécessaire, ayant été par un imposant palabre de justice déclaré le couuable. Il donne deux brasses de ruinée. Ca m'aurait coûté dix fois plus. Je les lui rendrai, c'est un brave, il est le plus petit et c'est lui qui a commencé.
J'ai trois interprètes : celui qui prétend parler anglais, — M. Pitt lui-même, qui pourtant avait l'esprit délié, n'y entendrait mot, — celui qui parle le créole portugais, charabia que j'ignore à peu près; enfin un troisième qui baragouine le français, mais ne connaît pas les langues de ce troupeau. Il n'est pas très facile de pêcher un renseignement au milieu de cette tour de Babel, mais le génie du langage est un, supposons-le. Plus le mélange est complexe, plus fortement ressort l'unité de consonance pour exprimer une même pensée. Hier soir, au palabre d'arrivée, j'ai traduit à l'interprète ce que le roi disait, non parce que c'est toujours la môme chose et par mémoire, mais parce que les intonations, le geste, étaient pareils à
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ceux que d autres languesliabillenl d'autres mots de môme résultante musicale, pour exprimer la même pensée. Les modulations nègres ont encore des analogies avec les aboiements du cliien.
A douze ou (juinze kilomètres de Socotoïa cesse le terrain plat des alluvions et commencent les collines dont les vallonnements se succèdent sans que l'altitude en somme augmente.
Mardi 10 janvier. — Temps couvert, et le soir petite pluie qui dure toute la nuit.
A deux heures de l'après-midi j'aperçois au loin, dans les ondulations sombres des bois que domine notre sentier, un point blanc, c'est le poste de Boké sur le Rio- Nunez ; avec ma longue-vue je distingue les trois couleurs, le drapeau flotte au haut du poste. 11 dit bien des choses ce petit drapeau, et je les entends, et je me les répète avec une douce émotion.
Tout le long du jour mes porteurs refusent de marcher. C'est que jiii eu la maladresse, — Charles Coucou avait l'air si bonhomme — , de m'en rapportera lui. lia traité pour la course de Bassyah à Baralandé où nous allons arriver, à tant par jour. Alors volontiers, pour gagner un jour de plus, on reviendrait en arrière ; à forfait ils auraient marché plus vite, mais ils n'auraient pas fait les détours qui m'intéressaient. Tout ça n'est pas grave. Dès sept heures du matin ils veulent camper ; il faut faire de la psychologie à fond pour trouver les secrets ressorts; toute hôte humaine a le sien, la plus tenace cède dès qu'on la pousse. J'ai donc allumé les palabres et contre-palabres, c'est le plus court ; les Noirs ont besoin de parler comme on a d'autres besoins; il faut que le peu de fermentation
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que la pensée produit dans ces cervaux épais exhale constamment son produit, il n'y a pas d'accumulateur.
Arrivé à Corréra (nom qui veut dire en haut\ sur la haute berge rive droite du Kakandy ou Rio-Nunez, je traverse le fleuve pour gagiu'r les factoreries de Baralandé qui sont en l'ace. M. Matton, agent de la Compagnie du Sénégal, me reçoit en compatriote. 11 est actif et intelligent, ce doit être un bon agent.
Le soir et toute la nuit il pleut. La case étant dépouillée de son toit de chaume, comme il se fait dans cette saison dite sèche pour éviter les incendies (il est rare qu'il pleuve ici à cette époque), nous couvrons avec des cuirs de bœufs qui sont là en quantité, les marchandises alignées sur les rayons du magasin.
Sous la carcasse de la toiture enlevée on a établi un plafond formé de bâtons recouverts d'un lit de terre épais de vingt centimètres ; c'est un écran parfait comme il en faut ici pour se préserver de l'actinisme solaire. .
M. Matton m'offre le vivre et le couvert, et d'abord un verre de cognac, absinthe, etc. Je demande, puisqu'il veut bien me laisser le choix, un verre de limonade, un calmant ; mais il insiste pour un réconfortant, que je préférerais éviter, je n'ose pas refuser. Il fait apporter bitter et quinquina. Je ne sais quel mélange prépare et me verse le nègre sommelier, mais j'en suis empoisonné ; mon hôte boit autre chose. Quelques heures après je rends du sang à flots et des débris de mon pauvre intestin dévasté. C'en est fait de la provision de santé que j'ai apportée.
[J'ai continué mon voyage, mais tout le long du chemin jusqu'au dernier jour et longtemps encore après mon
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rcloiir, j'aiété malade, rpuist' par cotacfidciit etses suites pci'sistaiitos.j
Mercredi 11 janvier. — Fièvre; je reste étendu tout le jour sous Ij'ois couNcrliii'Cs de laine et nia fourrure, assoupi, anéanti. Je vis de laudanum et de pilules du docteur Roberty (je les recommande à mes collègues, pilules faites jadis contre le choléra). L'agent de la Compagnie à lioké, M. Kunzler, vient me voir, mais je suis si réduit, si mort, (|ue je ne perçois plus les bruits, j'entends comme dans un rêve.
Jeudi 12. — Temps couvert, peu de soleil, je vais un peu mieux, mais je perds toujours beaucoup de sang et de chair, du moins quant à l'apparence. Diète absolue, pilules et laudanum. Je renvoie à Charles Coucou ceux de ses hommes qui ne doivent pas m'accompagner plus loin et j'attends ceux qui compléteront ma troupe. Je reste étendu sur le lit de M. Matton, (jui a couché à terre sur un matelas la nuit dernière pour me laisser son lit ; on n'est pas plus hospitalier.
Chez les Noirs le nom de Kakandy désigne le Rio-Nunez et tout le pays qu'il traverse. Le jusant remonte jusqu'en amont de Baralandé, la marée ici (6 kilomètres en amont de Boké) est encore de quatre-vingts centimètres environ. Il y a là un gué sur un fond inégal de grosses roches, qu'on traverse avec de l'eau au-dessus de la ceinture dans les creux ; à marée haute on ne passe pas. Le fleuve a environ quarante mètres de large. La berge a cinq ou six mètres de hauteur au-dessus de la marée haute, elle est un peu plus élevée à Corréra, sur l'autre rive.
Diverses notes relatives au tracé d'une voie ferrée dans la région que je viens de traverser.
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Dinah, roi des Naloiis, reconnu par la France comme successeur du roi Youra son père, n'a pas d'autorité ; il dépend de ses feudataires auxquels il est obligé de faire des concessions pour se maintenir. Le vieux Youra, dont j'avais cultivé la confiance pendant de longues années et qui acceptait volontiers la croûte de pain de l'amitié, surtout mouillée de Champagne, se faisait autrement obéir. C'était un précieux gendarme, il suffisait de lui signaler les coupables de quoi que ce soit, pour l'exemple justice était aussitôt faite.
Toc-Ba, frère de Dinah, sest taillé entre le Rio-Nunez et le Compony un petit royaume indépendant bien surveillé où son autorité est respectée. x\ii bas du Rio-Nunez, rive gauche, est Karimou, neveu de Youra; il refuse de paraître au poste de Boké, disant qu'on lui est ennemi puisqu'on reconnaît comme roi Dinah qui a fait assassiner son père, frère de Youra, légitime héritier du trône. Il n'est pas sans logique ce moricaud.
Vendredi 13. — Toujours blessé intérieurement, j'essaye diin peu de riz bouilli à l'eau.
Samedi 14. — Toujours de même ; la diète m'affaiblit, j'essaye de manger, mais aussitôt la perte de sang devient plus violente ; je prends pilules d'opium et encore pilules.
Dimanche 13. — Cinquième jour de diète, je vais mieux, je continue avec espoir les pilules ; je crois que les ravages se cicatrisent. J'ai encore deux hommes à engager, je pourrai, j'espère, partir mercredi; je prends deux cuillerées de riz bien bouilli,
M. Kunzler vient passer quelques heures, très affable ; il est un peu souffrant. Chiffres et notes, renseignements pratiques.
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Tout ce Rio-Nunez est rempli de Noirs de Sierra-Léone ne parlant ffiranf::lais.
Liuuli H). — Toujours malade ; j"ai mangé 7')0 grammes de riz eu iout, depuis cinq jours, je vais essayer d'augmenter ce régime.
Cinq heures du matin, IG degrés. Oumarou, qui a accompagné Bruck à Bambaïa, demandée venir avec moi. Son voyageur a été dévalisé et est revenu tout nu ! c'est une recommandation originale.
Entre Corréra ici eu face et Kandiafara il y a des fonds d'eau comme partout dans Ihivernage, mais aucun cours d'eau. Un Européen qui a fait le trajet j^endant la saison sèche me dit qu'il n'a pas trouvt'' d'eau pour faire boire son cheval.
La source du Rio-Nunez n'est pas très loin en amont de Baralandé, me dit-on ici.
Mardi 17. — Mon estomac accepte presque un léger repas, les douleurs sont supportables; je partirai demain.
DE BARALANDÉ A TIMBl-TOUMI.
Le Tiguilinta. — Le Cogon. — Falaise du Paray. — Le Tomine. Le Kakriinann. — Haute plaine des Timbi.
Mercredi 18 janvier. — Nous avons hier faitime répétition générale pour répartir les charges. Il faut confier les vivres aux moins gourmands, les marchandises aux moins voleurs, le colis dont on peut avoir besoin à tout instant au plus alerte, les sacs vides au plus intelligent qui ne manquera aucune occasion de les remplir, etc. Sans trop s'arrêter aux préférences de chacun, il est bon d'en apprécier les causes et d'en tenir compte. Les plus avisés prennent les sacs au riz dont le poids dépasse quelquefois, mais rarement, le poids maximum réglementaire, mais qui le plus souvent sont à demi vides ; quoique renouvelée d'Esope, cette prévoyance pratique est encore vraie. Le paquet le plus lourd, le plus incommode et dont le poids ne pouvait varier que par augmentation accidentelle de quelques accessoires, — je veux parler de mon lit contenant mes couvertures (*) — a été réclamé par un vigoureux mais naïf porteur, qui, moyennant un léger compliment à propos, de loin en loin, l'a porté allègrement du premier jour jusqu'au dernier, toujours en tête de la colonne, fier comme l'âne chargé de reliques.
KAHEL.
Je laisse mes dernières lettres pour la France. Nous partons à sept heures et demie. M. Matton, à cheval, m'accompagne assez loin sur la route ; je lui renouvelle ici tous mes remerciements pour son aimable accueil.
Près du Tiguilinta le sentier traverse l'emplacement d'un village où j'ai couché en 1880, il était alors encore habité, mais dc'jà à demi ruiné ; aujourd'hui toutadisparu, les murailles de terre ont fondu, il n'en reste pas vestige.
Diverses notes
:<^'- ^:^ ^^ sur le terrain, les
altitudes et les eaux.
Jeudi 19. — Je rencontre le roi de Gongourou, Omar Bêla, (|ui commande la région de Guémé où je me rends. Il est entouré de nombreux soldats, son campement occupe tout le vallon. Son hamac est tendu sous les arbres où, entouré de ses intimes, il tient sa cour. C'est un Noir de la race des intelligents et des forts, caractérisée parmi les chefs du Foutah- Djalon par de gros traits massifs à la manière de Mirabeau, une peau de requin; pas jolis, mais beaux, avec les signes marqués d'une grande vigueur de caractère ; on ne peut les confondre avec d'autres quand on les a vus une fois. C'est le camp de Boabdil, moins tout sauf lui.
Ce sont là gens avec lesquels on peut mettre une idée en commun. Oumar Bêla s'empresse à me fêter au passage, assemble un grand conseil, tient un palabre officiel tout haut, tandis que tout bas il recherche un échange
DE BÂRALANDE A TIMBI-TOUMI. 79"
plus intime d'utiles propos; nous nous entendons àdeniimots ; je dois ajouter que nous nous étions déjà vus chez lui en 1880.
La race noire a toutes ses racines nourricières encore intactes dans la matière, instruite par nous elle produira le cerveau plus complexe qui, dans l'avenir, conquerra un degré d'indépendance supérieur à celui que le notre a conquis. Chez le noir on sent la force vierge, on voit la chair puissante, le cerveau lourd de vitalité prêt à nourrir la vie d'un esprit plus exigeant que le nôtre. Notre nerveuse race blanche a déjà plus quà demi rempli sa tâche, le développement contenu dans son germe est épuisé, le climat qui l'a nourrie s'en va d(''sertant nos contrées septentrionales et reporte au sud ses faveurs maternelles. La pitié s'éveille dans notre cœur lorsque nous voyons ces corps diaphanes, étroits, sans soufile, dont toute la vie est réfugiée dans le regard intense, iïeurs coupées, montées sur fil de fer, qui nont plus de racines dans la matière ; l'esprit et le nervosisme ont attiré à eux toute la vie. La race blanche ne tient plus à la terre, elle paraît s'être proposé de renoncer à avoir un corps ; c'est trop t(M vouloir réaliser le rêve, elle approche du terme de sa vie; la race noire approche de son avènement dans l'humanité ; le Noir devient homme, c'est en lui que les progrès conquis par nous seront continués par des progrès supc';rieurs à nos forces.
Oumar Bêla me donne un de ses fidèles qui m'accompagnera à Guémé et Compéta, et auquel je remettrai les cadeaux que je me propose de lui faire : il y a ici trop de curieux, me dit-il. Il vient en ambassade àBoké, chercher la rente que la France paye annuellement à l'Almamy.
80 KAHEL.
Un peu plus loin, à ,'U kilomètres de Baralandé, nous traversons le Tigiiiliuta (c'est le premier cours d'eau important (|iie je rcncoulre), iO mètres de large avec de l'eau par endroits jusqu'à la ceinture. Malgré le site enchanteur, les frais ombrages, la prairiearrosée, les falaises pittoresques, il n y a pas de villages ici sur les bords du Tiguilinta, parce qu'il n'y a pas de sécurité dans cette région intermédiaire entre la zone occupée par le Blanc et le pays foulali à l'intérieur.
Le pays est désert, mais le sentier très parcouru par de nombreuses caravanes.
Nous sommes à 40 mètres d'altitude, le fleuve s'écoule en jolies cascatelles sur toute sa largeur et va se perdre sur notre gauche dans une gorge étroite et sombre, entre des parois à pic lu'rissées de végétation qui intercepte le jour. A l'issue du gué nous passons sur des roches plates, striées de longs alvéoles, traces anciennes creusées pai' les éléphants qui aiguisaient là leurs défenses.
Nous couchons à Boulléré, en haut d'une colline, 220 mètres d'altitude ; c'est un village naissant, son oranger est encore tout petit. Je fais mes cadeaux au guide d'Oumar Bêla. A cette vue l'accueil un peu réservé de Yousouf, chef du village, se transforme en un zèle généreux, il amène un mouton, donne du riz, propose un guide, ofl're des porteurs. Mais Oumar Bêla a pourvu à tout dans l'étendue de son commandement.
Mon homme de confiance, Ali, a le vol encore timide, il me fait des comptes et combine tout un jour pour détourner deux ou trois boules d'ambre; en 1880, Maly, qu'on m'avait d'ailleurs présenté comme un brigand de race, avait débuté tout de suite largement : il mettait huit
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<lans sa poche ; mais il le dépeusaii avec intelligence et \ ivenient, j'étais à peu près servi.
A six heures on nous donne un hœuf, à sept heures et 'demie il est mangé. Etrange phénomène ! comme il faut peu de temps pour changer profondément les résultantes id'un groupe d'activités ; je voyais là une vitalité puissante s'exhalant d'une masse organisée; elle a disparu, et la même matière nourrit maintenant dans le corps de ces nègres une vitalité différente. Si je demandais à M' Bar ce (ju'il en pense! il me dirait : C'est ^n^W.
Le chef Yousouf insiste pour son mouton, sa femme offre du lait caillé, coçam^ son fils apporte une poule ; Ali se résigne à tirer ses boules de sa poche profonde.
.Je suis toujours malade, je souffre ; l'ascension de la •colline en plein soleil jn'a fatigué.
Tous les ruisseaux que nous avojis ti-aversés depuis le Tiguilinta se dirigent vers ce ffeuve, le thalweg se voit d'ici jusqu'à l'horizon ; il est par endroits resserré dans des <3tranglements abrupts. Le sentier que j'ai suivi a contourné ces obstacles, cherchant le plus facile et non le plus court, préoccupé surtout de suivre à découvert la région de plus grande sécurité.
Un envoyé de l'Almamy vient me souhaiter la bienvenue. — Il faut ici remarquer que ce roi là-bas, au centre de sa toile d'araignée, est promptement averti dès que quelqu'un entre dans son royaume, et qu'il prend aussitôt des dispositions pour reconnaître et au besoin surveiller l'audacieux, surveiller ses intentions, ses mouvements, et aussi veiller à ce que son précieux bagage ne soit pas trop dîméen route, avant d'arriver à lui. — Son maître est, me dit-il, à Dara, avec Bakar-Biro et les autres chefs, à
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préparer la guerre contre le Firdou. Yaya a fait étrangler son frère Agiiibou, ce roi de Labé qui niavait ouvert la porte du Foutah en 1880: l'Ahnamy l'envoie chercher
pour le nommer roi à la place du mort, à moins que ce ne soit pour lui faire couper la tête .
Pâté est resté à ïimbo, il est en froid avec la cour ; c'était déjà comme ça en 1880 ; ils se regardent en chiens de faïence. Pâté est puissant à lui tout seul, le syndicat l'oyal a peur de lui. Depuis mon dernier voyage, Modhi Diogo, le plus vigoureux partisan de Bakar-Biro, est mort, plus ou moins naturellement; cela ôte à Bakar un peu de sa force.
Samedi 2i janvier. — Gros nuages noirs, bon temps, soleil pas trop chaud, brumes, marche facile. Nous traversons le Quéléouel, gros ruisseau de 0"',50 de profondeur sur 7 ou 8 mètres de large, courant frais; il se jette dans le Tiguilinta à 30 kilomètres d'ici. Le sentier que nous suivons est très parcouru, la roche en est polie, c'est ou c'était une route importante. Partout la même roche rouge, quartz ferrugineux compact, à fleur de terre, roche dénudée, pas d'autre terre que la cendre des hautes herbes incendiées retenue dans les creux ; aux plis des collines oii la terre s'accumule et recueille l'humidité, des lignes d'arbres et de lianes noires, serrées; quelques bœufs d'ici de-là. . On me dit que le Cogon peut se descendre en pirogue depuis le point où nous le traverserons demain jusqu'à
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Kandiafara, ou du moins jusqu'au barrage qui est en amont de ce village et que j'ai fait reconnaître par le bas (lu lleuve.
La région depuis Boké offre partout le même système de collines et de vallons. Avant le Queléouel nous avons traversé un autre ruisseau moins important, orienté en sens inverse, allant je ne sais où, à moins que par détours ce soit le même.
Mon lit est très confortable, c'est un lit de toile tendue (*), comme un pliant, modèle de la douane. Mon ombrelle (*) à trois étoffes, gris clair eu dessus, bleue en dessous, et noire dans l'intérieur, me préserve parfaitement de l'action solaire et m'épargne, je le sens bien, beaucoup
de fièvre. Mon bagage est parfait, caisses i,
longues en bois de peuplier léger, tapissé de clinquant à l'intérieur pour la propreté et contre l'humidité et les moisissures (*), entourées d'un paillasson de jonc épais, mais presque sans poids, pour préserver mes vivres de la trop forte chaleur en plein soleil, le tout recouvert d'une forte toile à voile. Cette toile a divers avantages, elle serre le paquetage et forme cependant poche supplé mentaire, et elle préserve la caisse contre les coups; ces toiles de couleurs différentes et rayées diversement sont des ,<^-^^ marques visibles de loin, qui facilitent le contrôle en route. En changeant les toiles, sans modifier le contenu des caisses, on déroute les observations des voleurs sans cesse en éveil. Comme vê-
temeiit : d'abord un chapeau largo, épais, léger, blanc, noir et bleu comme l'ombrelle, c'est la seule pièce indispcnmble du vêtement ; des bottines lacées, à clous ; de bonnes chaussettes; un caleçon-pantalon fermé à la che-
vIMe par deux boutons un j)eu en arrière pour t|ut' les herbes ne s'y prennent pas), serrant le mollet il accroche moins les broussailles et essuie moins deau dans les lierbes mouillées, u'un pantalon flottant. Une ceinture en laine, ceinture du marin, est nécessaire pour se préserver d'un refroidissement dans les transitions de température lorsqu'on passe du plein soleil à l'ombre impénétrable des fourrés qui couvrent les ruisseaux et les fonds humides; cette ceinture préserve de la fraîcheur relative du matin et de la rosée abondante qui coule , des herbes et des feuilles jusqu'à neuf ou dix heures du matin. In veston de madapolam ou de flanelle très légère à nombreuses poches pour la montre, la boussole, le baromètre et le podomètre, (juil faut consulter à tout instant.
La boussole n'est utile que pour les détails, car au soleil, qui dans ces régions suit la même route que le voyageur, on s'oriente exactement ; la montre de même est utile pour mesurer des vitesses, des temps d'arrêt, non pour l'heure
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»|uo la hauteur et l'aspect du soleil donnent à trois où ([uatre minutes près; le baromètre est indispensable pour mesurer les altitudes, il n'y a que rarement intérêt à employer les méthodes plus exactes de la géométrie. Le niveau du capitaine Burel est commode si l'on se préoc- <'upe d'un tracé de route ou de chemin de fer ; on le fait porter par un Noir, ainsi que le télémètre si on en a un, mais ce dernier instrument n'est pas très utile à l'explorateur. Le podomètre est le confident de tous nos pas, c'est pour lui que le ^oyag■eur travaille, on pourrait se passer de tous les autres instruments plutôt que de celui-là; il est contrôlé par le temps observé et la vitesse lorsqu'on a l'habitude de l'évaluer.
Une jumelle légère en aluminium est nécessaire pour surveiller la colonne lorsqu'elle s'allonge, pour voir les villages, les troupeaux, reconnaître les caravanes et leur allure ; c'est le Noir qui la porte.
Le Blanc ne porte rien qu'un foulard dans son casque, ses (juatre cadrants, son carnet et son crayon ; c'est tout, s'il n'a pas de lunettes bleues, et il vaut mieux n'en pas avoir besoin ; à la main son ombrelle, dans sa ceinture un petit revolver.
Une montre à répétition ou une petite horloge à sonnerie est très utile pour savoir l'heure la nuit; on peut avoir intérêt à ne pas allumer, et, de plus, il est bon d'économiser ses allumettes puisque tout dans le bagage doit être réduit au strict nécessaire et même bien au-dessous de cette limite. On peut, il est vrai, se fier aux étoiles encore
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plus siiiemc'iil (juo le jour au soleil, mais couché sous les arbres on les voit mal ou pas du tout.
Mes Noirs marchent sans mot dire quand il n'y a pas de vivres à bord de la colonne ; ils vont, pour gagner l'étape au liz, du matin au soir sans manger. Dès qu'il y a des vivres, iuipossible de les faire démarrer; ils restent rivés à la marmite. Si on a tué un bœuf ils sont sans courage, las, blessés même, ne peuvent pas tenir debout tant (|ii(' celte provision abonde.
Très propres d'ailleurs, dans tous les ruisseaux un })eii profonds ils se plongent, se frottent mutuellement, se savonnent même de la tête aux pieds ; c'est lalTaire d'un instant, et si la halte dure quelques minutes, ils lavent dabord leur culotte et rét<Tlent au soleil, elle est sèche (juand l'homme sort du bain.
Dimanche 22 — Continué à travers bois et champs de pierres recouvertes à peine dun peu d'herbe brûlée et de traces de terre insuffisante pour la culture du riz. Pays pauvre, (jnelques bœufs et lents bergers. Mang('; le fruil (lu Loïqiié (?), tendre coninie du coroso, savoureux comme du ([uartz, léger parfum de gardénia. Le soir, par une descente de loO mètres de profondeur sur une pente rapide, nous arrivons de ces plateaux jusqu'au Gogon; le sentier passe sous bois de Goudamis [?) tout en Heurs; fleurs à pétales épais dun jaune éclatant, ayant la forme des (leurs de cerisier et groupées par touffes; on s'en sert, me dit-on. pour fabriquer des parfums; le chemin est couvert d'un tîipis d'or souple, l'air est violemment parfumé.
Le Cogon a iO mètres de laige sur 0'", 50 de profondeur, courant à 0™/i.O à la seconde (nous sommes en janvier);
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c'est presque le volume d'eau du Tiguilinta au point où je l'ai traversé; on peut le descendre en pirogue jusqu'au barrage qui est en amont de Kandiafara ; cela paraît vraisemblable, le baromètre indiquant une faible altitude, 7S2; on peut d'ici le remonter encore pendant un jour en amont, je vois là une pirogue. J'avais, en arrivant, parlé de m'en servir, on l'a fait disparaître; ces pauvres gens ne sont pas sûrs de leurs biens, ils ont peur de tout. Les rives sont boisées, cultivées çà et là, le pays paraît être meilleur que là-haut, il est même bon. Je traverse et campe sur la rive droite, à Sanguarégui. D'ici à Kandiafara, 80 à 100 kilomètres, me dit-on. Brillant clair de lune, puis le temps se couvre, et à trois heures du matin il pleut, comme la nuit dernière ; l'horizon est sillonné d'éclairs.
On ne peut exprimer le tintamarre que font ici les oiseaux de nuit, les crapauds et autres bêtes ; orgue de Barbarie, trompe de carnaval, ferblantier, réunion électorale, c'est un charivari qui donne une haute idée de la puissance productrice de la terre et du climat. De tous les côtés à la fois d'innombrables grenouilles font entendre le claquement de leurs castagnettes, des singes grincent comme des ripes de maçon. Je ne sais quelle bête, immobile sur un arbre mort, pousse de seconde en seconde un cri strident, et cela dure toute la nuit, avec une constance et une régularité de métronome.
On ne connaît pas ici la rivière Nofomou, et on me dit que le Cogon continue jusque tout près d'Orévendo, ce qui absorberait Nofomou dans Cogon ; on m'indique un gros affluent rive droite du Cogon, et plusieurs petits rive gauche, Lengourou, Pousse ou Seipou, m'Boura ;