Soudards et Lovelaces
Vers la fin du mois d'octobre de Tannée 1792, la France, constituée depuis quelques semaines seulement en République, au grand effroi de l'Europe, trop tard alarmée, était dans l'obligation de courir à la défense de ses frontières, attaquées en même lemps au nord, au Midi et à l'Est par les armées de la coalition formée à Pilnitz. )
Sur toutes les routes qui conduisaient soit sur le \ Rhin, soit vers les Alpes ou les Pyrénées, on ne rencontrait que régiments de cavalerie et d'in-
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fanterie en marche, volontaires nouvellement enrôlés rejoignant, au chant de la terrible Marseillaise, les corps déjà aux prises avec l'ennemi, canons, caissons , fourgons de vivres , chariots d'ambulance, enfin tout l'appareil émouvant et sinistre de la guerre, quand elle doit être longue et sérieuse comme celle qui venait de commencer.
Quelques villes situées dans le voisinage du théâtre des premières hostilités, lorsqu'elles avaient éclaté simultanément en Flandre, en Champagne et en Lorraine, servaient de lieu de rassemblement à des divisions ou à des brigades que la Convention dirigeait ensuite sur tous les points où le besoin de renforts se faisait plus particulièrement sentir.
Chaumont-en-Bassigny , chef-lieu du nouveau département de la Haute-Marne, était une de ces villes. Désignée par sa situation géographique, qui la place à la bifurcation de plusieurs grandes routes se rendant toutes aux frontières, elle avait déjà vu se renouveler, à diverses reprises, ses garnisons de quelques jours. Le 11e de ligne, ci-devant Picardie, l'un des plus anciens régiments de l'armée française, y était arrivé depuis la veille au soir. Or, comme il avait été complètement désorganisé par l'émigration eu masse de ses officiers et
la désertion d'un certain nombre de ses meilleurs soldats, qui avaient voulu suivre sur la terre étrangère des chefs qu'ils aimaient, il avait été décidé au comité de la guerre, siégeant à Paris sous la présidence de Carnot, que ce corps ne se remettrait en route, pour rallier autour de Mayence l'armée du général Custine, qu'après qu'il aurait réparé tant bien que mal toutes ses pertes.
Déjà il avait reçu de nombreuses recrues pleines d'ardeur, et environ la moitié des officiers qui lui étaient nécessaires pour entrer en campagne.
Ces derniers, sauf de rares exceptions, étaient des hommes très-jeunes, fort braves, comme ils devaient bientôt le montrer sur les champs de bai aille, tous enflammés jusqu'au fanatisme le plus farouche de l'enthousiasme révolutionnaire du moment, et croyant assez volontiers que le sansgène des manières et le mépris de tout ce qu'on avait respecté en France pendant des siècles étaient des marques infaillibles de patriotisme.
Ils s'amusaient sans scrupule à renverser les croix qu'ils trouvaient sur leur chemin ; lorsqu'ils reconnaissaient, sous un déguisement toujours gauchement porté, quelque pauvre prêtre, victime déjà désignée pour la persécution, ils ne se faisaient pas faute de l'appeler en riant Calotin, et ils - U
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n'étaient jamais si joyeux que quand, en arrivant le soir à l'étape, le maire de Pendroit leur assignait pour caserne une église ou un couvent, l'un et l'autre abandonnés, cela va sans dire, mais pouvant toujours donner lieu à des plaisanteries impies ou à des profanations plus bouffonnes, au fond, que criminelles.
Au demeurant , les meilleurs fils du monde, comme l'a dit l'un de nos vieux poètes en parlant de je ne sais plus quel honnête vaurien qui rachetait ses gros vices par quelques petites vertus.
Quatre de ces héros futurs, que la gloire ou la mort attendait, dans un avenir plus ou moins prochain, logeaient et prenaient leurs repas dans l'hôtellerie la plus renommée de Chaumont.
Avant le 10 août, elle s'appelait l'hôtel de la Fleur-de-Lys, et elle portait pour enseigne le vieil écusson de la France ; mais, depuis l'abolition de la royauté, le mot d'hôtel, d'abord supprimé comme trop aristocratique, avait été bientôt remplacé par celui d'auberge, et, peu après encore, ce dernier servait de légende à un énorme bonnet rouge peint sur la même plaque de tôle d'où les armes royales étaient effacées, mais pas tellement, toutefois, qu'il n'en demeurât encore quelques vestiges sous la couche de vermillon étendue à la hâtç.
SOUDARDS ET LOYELÀCES. H
Les quatre officiers dont nous venons de parier avaient terminé leur souper — les militaires sou~ paient encore dans ce temps-là — et, sans avoir quitté la table, ils s'entretenaient des affaires du temps- autour d'un large et profond saladier plein jusqu'au bord d'eau-devie brûlée, sur laquelle couraient quelques petites flammes dont la teinte bleuâtre renvoyait des lueurs sinistres sur les physionomies naturellement joviales des quatre buveurs.
L'un d'eux se disposait à servir le liquide brûlant à ses camarades, lorsque la porte de la salle com- . mune où ils se tenaient s'ouvrit brusquement, et ' donna passage à un individu qu'on pouvait recon- x naître, à son assurance, pour être un des habitués de la maison et peut-être même un des amis de l'aubergiste.
C'était un homme d'une trentaine d'années environ, très-grand, très-gros, avec une large face chaudement colorée, et des traits communs qui annonçaient cependant une certaine intelligence et une sorte de bonne humeur attirante et communicative. On voyait, à son costume et à la désinvolture de ses manières, qu'il avait dû voyager à cheval, et à la grande trompe à la Dampierre au'il portait sur son
épaule gauche, qu'il était ou du moins qu'il voulait paraître chasseur d'importance.
Il salua avec un sans façon cordial les officiers rangés autour de leur saladier d'eau-de-vie brûlée, puis il alla s'installer à califourchon sur une chaise placée à l'un des coins de la cheminée, dans laquelle pétillait un grand feu de sarment, qu'une servante venait d'allumer à son intention.
— Voilà un gaillard qui me fait l'effet de ne pas engendrer la mélancolie, — dit le capitaine Reverchon au lieutement Larcher assis à côté de lui. \ — Si nous l'engagions à boire un verre d'eau-devie avec nous à la santé de la Nation et à laprospéj rite des armes de la République? Je suis sûr qu'il accepterait notre invitation avec plaisir. Il a la figure d'un bon patriote, et il ferait un beau grenadier, ma foi !
Le lieutenant fut de cet avis, et il s'empressa de communiquer l'idée du capitaine à leurs camarades, qui se hâtèrent à leur tour de l'approuver du * geste ou de la parole.
11 y eut alors un petit conciliabule à voix basse entre les quatre officiers, après quoi le capitaine se tourna vers le voyageur et lui adressa sa proposition dans le langage d'alors, lequel consistait à s'affranchir soigneusement comme ou sait3 de
toutes les formules de politesse et de savoir-vivre recherché, en usage sous le régime détruit.
L'étranger, ainsi qu'on l'avait prévu, accepta avec aussi peu de cérémonie qu'on venait d'en montrer à son égard, et il s'en vint, à cheval sur sa chaise, prendre place à la table des militaires. Il n'avait quitté ni sa trompe ni son chapeau.
On lui présenta un verre plein ; les toasts convenus furent portés avec enthousiasme, et, après l'échange de quelques phrases banales sur la pluie et le beau temps, la conversation s'engagea, dès le début, ardente et tumultueuse comme l'époque.
Elle roula d'abord sur les grands événement*, dont Paris avait été récemment le théâtre : la lutte du 10 août, la déchéance du tyran, son emprisonnement au Temple, les* massacres de septembre, indispensables pour frapper de terreur les mauvais citoyens, et, enfin, l'établissement définitif du gouvernement républicain. Ces sujets épuisés, on passa à la chronique de la localité, que les officiers avaient intérêt à connaître, puisque leur séjour à Chaumont devait se prolonger pendant quelques semaines; bref, au bout d'une demi-heure, la confiance existait de part et d'autre comme si l'on se connaissait depuis longtemps.
Le nouveau-venu était un maître de forges des
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environs, nommé Lormois. La révolution, pour laquelle il professait une tendresse dont le désintéressement pouvait paraître douteux au premier abord, lui avait été très-favorable, car, depuis deux années, il se dispensait patriotiquement de payer le prix du bail de ses usines, qui appartenaient à un ci-devant grand seigneur émigré. Devenu ainsi riche du soir au lendemain, sans s'être donné beaucoup de peine, comme on vient de le voir, pour acquérir la fortune, il avait pris certaines habitudes de luxe, et entr'autres le goût de la chasse à courre, bien qu'il fut entaché d'origine aristocratique. Toujours favorisé par les circonstances, il avait pu acheter, pour très-peu d'argent, les chiens et les chevaux du Ci-devant proscrit, et il s'ébaudissait dans les bois de ce dernier comme s'il en était déjà le maître, ce qui devait, au surplus, arriver tôt ou tard, puisqu'il était décidé à en devenir le légitime propriétaire quand la Nation les mettrait en vente.
11 fit ce petit exposé de sa situation présente et de ses projets futurs naïvement, sans la moindre jactance et comme s'il racontait la chose la plus simple du monde. Le ci-devant comte de Ranty, ancien possesseur des forêts et des forges qu'il lui avait affermées trois années auparavant, ayant été
mis hors la loi, n'avait plus le droit d'eu toucher le revenu, et quant à son équipage de chasse, puisqu'il était abandonné et qu'il pouvait courir le risque de mourir de faim, autant valait que ce fût lui, Lormois, qu'un autre qui eût profité de l'occasion, personne n'ayant d'ailleurs mis à la vente sur le prix offert par lui.
Les officiers ne trouvèrent rien à redire à cette morale, qui était celle de l'époque en général et la leur en particulier, et ce fut de très-bon cœur qu'ils complimentèrent le citoyen Lormois d'être, tout ensemble, fermier d'usines magnifiques pour1 lesquelles il ne payait pas un rouge liard, et maître d'une excellente meute et de trois bons chevaux qui ne lui avaient pas coûté cher, d'après ce qu'il racontait.
— J'ai aussi pris le piqueur à mon service, — dit Lormois en riant aux éclats ; — monsieur La Branche, un aristocrate fini, qui porte encore la . poudre et les ailes de pigeons, et qui est toujours au moment de me donner du monseigneur ou du monsieur le comte aussi gros que le bras.
Ce fut au tour des officiers d'éclater de rire, et ils s'en acquittèrent sans se faire tirer l'oreille, comme de très-joyeux compères qu'ils étaient tous les quatre.
— D'après tout cela, — reprit le capitaine Re-= verchon, quand l'hilarité se fut un peu calmée, — Vous devez porter la République dans votre cœur?
— Ah ! je vous en réponds, citoyen capitaine... Mais vous ne devez pas la haïr non plus, vous qui commandiez une escouade du temps des autres, et qui vous voyez à la tête d'une compagnie de grenadiers aujourd'hui, sans compter que vous serez peut-être général dans une dizaine d'années.
— Buvons donc encore une fois à la prospérité de ses armes ! — s'écria le lieutenant Larcher en brandissant son verre après avoir rempli de nouveau ceux de ses compagnons.
f Pendant quelques instants on se remit encore sur le chapitre de la politique, et chacun s'évertua de son mieux à débiter tous les lieux communs et toutes les maximes anti-sociales du catéchisme révolutionnaire. Au milieu de cette phraséologie grotesque, qui rappelait les séances les plus bouffonnes des clubs de bas étage du temps, brillèrent par intervalle des éclairs de véritable patriotisme qui eussent réjoui des oreilles honnêtes, s'il s'en fût trouvé là pour écouter ces cinq brise-raison de bonne foi ou peu s'en faut.
« — Et maintenant — dit l'adjudant-majorBuy,en
cherchant à donner à sa physionomie assez terne une expression de finesse railleuse, — en attendant qu'on vous fasse prendre un mousquet pour aller donner la chasse aux Kinserliks, ce qui ne manquera pas d'arriver un jour, vous en tuez tant que vous voulez de ces cerfs, de ces sangliers et de ces chevreuils, et vous devez faire de fameuses ripailles dans votre forge.
— Toujours quelques-unes de temps en temps, — riposta Lormois en clignant de l'œil et en posant son chapeau de travers sur son oreille.
— Je pense, — demanda le capitaine Reverchon, — qu'il n'y a plus, comme autrefois, de ces gardes encore plus insolents que leurs maîtres, pour vous dire halte-là ! quand vous voulez passer d'un bois dans un autre?
— Eh bien ! citoyen capitaine, c'est ce qui vous trompe : il y en a encore, et, moi qui vous parle, je connais, à quatre lieues d'ici, une forêt où vous ne tueriez pas seulement un rouge-gorge sans avoir sur vos talons un grand drôle à mine patibulaire qui vous déclarerait procès-verbal... Je vous en parle savamment puisque j'en ai eu un.
— Je voudrais bien voir ça, — grommela le capitaine en mordillant sa moustache noire. , — C'est sans doute quelque noble déguisé en démo^
crate, qui n?aura pas voulu é migrer pour conserver ses biens.
— Non, capitaine ; c'est une femme.
— Une femme ! — s'écrièrent les quatre officiers.
— Et qui plus est, une religieuse.
A ce mot de religieuse, les officiers se renversèrent sur le dossier de leurs chaises, et pendant quelques minutes la salle à manger de Fauberge du Bonnet-rouge retentit des plus formidables rires qui eussent jamais éclaté sous son plafond à solives enfumées.
Et au milieu de ce transport de folle gaîté, on entendait partir, comme autant de fuséees lancées au hasard, une multitude d'expressions empruntées au vocabulaire du jour, et dont la moins inconvenante était celle de béguine.
Durant ce temps-là, il y avait toujours une main qui fonctionnait pour remplir les verres, à mesure que d'autres mains les reposaient vides sur la table, de sorte que les têtes au lieu de se calmer, s'échauffaient de plus en plus.
Enfin le capitaine Reverchon, qui, en raison de son grade, se croyait obligé à montrer plus de tenue que ses inférieurs, réclama par un geste d'une gravité burlesque un moment de silence, et;
quand il l'eut obtenu à peu près, il dit au maître de forges :
— Citoyen Lormois, ce que vous faites-la est une violation flagrante des lois de la vraie fraternité républicaine. Vous arrivez ici inconnu, nous vous convions en bons camarades à vous asseoir à notre table, et quand vous avez trinqué une dizaine de fois avec nous, vous nous contez des bourdes grosses comme des maisons, qu'un enfant de dix ans ne croirait pas... Ça n'est pas gentil à vous, convenez-en ?
— Foi de patriote ! — repartit Lormois en frappant du poing son robuste thorax, qui résonna , comme un muid à moitié plein, — je vous ai dit la vérité comme je la dirais à mon père.
— Mais la nation a mis, depuis plus d'un an, à la porte de leurs couvents tous les frocards et toutes les frocardes ! — hurla le sous-lieutenant Champagnat, qui n'avait rien dit jusqu'à ce moment. — De plus, leurs biens ont été vendus, il n'y a personne en France qui ne sache cela sur le
bout de son doigt Vous vous gaussez de nous,
camarade.
Cette animation passagère, qui n'était que le résultat de l'effet produit par le liquide violent bu à longs traits depuis plus de deux heures, fit place,
en ce moment, à une nouvelle crise de gaîté, el la conversation fut [encore une fois interrompue. Le citoyen Lormois avait quelque chose de si ouvert dans sa rude physionomie, que les officiers ne pouvaient en définitive pas croire sérieusement qu'il eût voulu reconnaître leur cordial accueil par une espèce de mystification.
— Ecoutez-moi, camarades, — reprit-il d'une voix assurée, — je tombe d'accord avec vous que c'est un peu drôle tout de même qu'il y ait encore un couvent debout en France au jour d'aujourd'hui; mais si vous voulez seulement ouvrir cette porte et appeler le maître de l'auberge, il vous dira que c'est l'exacte vérité... Vous le questionnerez vousmêmes, si vous ne vous en rapportez pas à moi pour cela.
Quand un homme offre résolument de fournir sur-le-champ la preuve de ce qu'il a avancé, il est excessivement rare qu'on ne s'en fie pas à sa parole à partir de ce moment.
En conséquence, les officiers, toujours le verre à la main, déclarèrent au citoyen Lormois qu'il ne leur restait plus aucun doute, et ils se bornèrent à lui demander de joindre quelques explications au fait, vraiment extraordinaire pour le temps, qu'il venait de leur révéler.
— Je ne puis vous dire que ce que je sais, camarades.
— Mais nous n'en demandons pas davantage, et si cela nous met en goût de curiosité, rien ne nous empêchera d'aller voir nous-mêmes, un de ces matins, de quoi il retourne là-bas... S'il n'y a que quatre lieues, c'est une promenade pour des fantassins quWiennent de Brest et qui sont peut-être destinés à aller jusqu'à Berlin, voir si le nouveau roi de Prusse a une grande queue comme son pré- , décesseur. |
— Apprenez donc, — reprit Lormois, — qu'il ; y a sur la route de Nancy par Neuchâteau un cou- • vent de femmes, fondé depuis une dizaine d'années seulement , qui s'appelle l'abbaye de Clefmont. L'abbesse, une rude commère, qui n'a ni froid aux yeux ni mal à la langue, a prouvé, pièces en mains, lorsque l'on est venu lui signifier le décret de l'Assemblée concernant les communautés religieuses, d'abord que ces biens n'avaient pas cessé d'être sa propriété particulière, et que les béguines réunies autour d'elle étaient toutes des amies ou des parentes, parfaitement libres de se retirer ailleurs si bon leur semblait. Qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu de vendre nationalement des propriétés ayant un maître protégé par la loi, ni de
l'obliger à renvoyer une société qui n'était soumise à aucune contrainte. Sa déclaration faite, comme je viens de yous le dire, elle s'est mise sous la protection du tribunal de Chaumont, et celui-ci a jugé qu'elle était parfaitement dans son droit, de sorte qu*il a bien fallu la laisser à peu près tranquille depuis ce temps-là.
— C'étaient sûrement des juges de l'ancien régime, — murmura sourdement le lieutenant Lar~ cher»
—Et on n'a pas essayé autre chose pour la faire déguerpir? — demanda le capitaine Reverchon.
— Pardonnez-moi ; plus tard on est venu faire les visites domiciliaires chez elle, en la menaçant po ur lui d c \ \ w <;- v Y idée d'émigrer ; mais elle a encore tenu bon, et ii n'a pas été plus facile de s'emparer de son saint frusquin de cette manière que de l'autre. 11 paraît que ça ne lui fait rien du tout d'être suspecte, parce qu'elle prétend qu'elle n'a pas de reproche à se faire à l'égard de la nation. C'est une femme qui vous tiendrait tête au diable en personne.
— Mais, sacrebleu ! il n'y a donc pas de patriotes dans le pays? — reprit le capitaine en faisant un geste de mépris et de mauvaise humeur.
— Il y en a, au contraire, beaucoup, citoyen
capitaine ; seulement Fabbesse vous les a tous ensorcelés les uns après les autres, si bien que, si quelqu'un s'avisait de la molester au jour d'aujourd'hui, le village entier de Clefmont s'armerait pour la défendre*
— Et comment donc s'y prend-elle, cette luronne-là, pour changer ainsi des hommes libres en vils esclaves? — poursuivit encore Reverchon.
— Elle s'y prend.*, elle s'y prend, ça n'est pas bien difficile à deviner : comme les anciens nobles s'y prenaient dans les temps» Elle leur donne du bois pour se chauffer l'hiver ; quand ils sont malades, elle va les voir et elle leur porte les drogues dont ils ont besoin... Il y a même des fois qu'elle les veille ; elle leur vend à bas prix du grain dans la saison des semailles; elle habille leurs enfants; enfin il n'y a pas sa pareille dans toute la France pour la malice. Au district ici ils bisquent comme des enragés, mais ils disent que tant que la Convention n'aura pas rendu un décret pour défendre aux riches de corrompre les pauvres par des présents, on ne pourra pas la mettre à la raison ni l'empêcher de continuer ses bassesses.
— La Convention... la Convention, c'est encore un tas de molasses et de chiffons propres à rien ,
— marmotta le sous-lieutenant Champagnat entre plusieurs formidables hoquets.
— Capitaine, et vous camarades, écoutez-moi bien! — s'écria l'adjudant Buy. — Il m'est venu une idée premier numéro !
— Voyons ! voyons ! — répétèrent en chœur toutes les personnes présentes.
— Si j'ai bien compris le citoyen Lormois, cette mauvaise gaillarde, qui a l'air de se... ficher de la république, possède des bois considérables à une petite étape d'ici ?
Lormois fît un signe de tête affirmatif, et l'adjudant-major poursuivit aussitôt :
, — Et très-giboyeux, n'est-ce pas?
Second signe affirmatif de Lormois.
— Et elle prétend empêcher qu'on y chasse?
— Elle exige du moins qu'on se soumette à lui en demander la permission, que jamais elle ne refuse alors, — répondit le maître de forges ,
— Eh bien ! camarades , si vous voulez m'en croire, et si le citoyen Lormois est disposé à nous accompagner avec sa meute de chiens de Cidevant, son piqueur Lâbranche et tout son tremblement, nous irons célébrer la fête de l' ex-saint Hubert chez madame l'abbesse de Clefmont; nous boirons son vin à tire larigot et nous cajolerons
ses nonnes, à qui .nous ferons danser la farandole au clair de lune et chanter le Ça ira dans la chapelle du couvent... Certainement jamais on n'aura vu noce pareille.
A coup sûr, si l'adjudant-major Buy avait decouvert un moyen infaillible de faire prisonnière toute l'armée prussienne, le duc de Brunswick en tête, avec Tunique secours du 11e de ligne, ses paroles n'auraient pu être accueillies avec plus de transports d'enthousiasme que celles qu'il venait de prononcer.
Lormois fit le tour de la salle à manger, en galopant sur sa chaise, et dégagea sa trompe pour se préparer évidemment à entonner une fanfare ; le capitaine Reverchon frappa sur la table deux formidables coups de poing qui firent bondir tous les verres, dont un se brisa en retombant; le lieutenant Larcher se leva en criant Vive la République! et le sous-lieutenant Champagnat , saisissant des deux mains le saladier aux trois quarts vide, se mit à barbotter bruyamment dans le liquide refroidi qu'il contenait encore.
A voir et surtout à entendre toute cette joie frénétique, on eût dit que les quatre officiers étaient au lendemain de leur première victoire, et que le maître de forges chasseur avait tué ou forcé, le
jour même, le plus terrible sanglier du pays.
Ce vacarme grotesque, bientôt augmenté de la fanfare incorrecte mais perçante du citoyen Lormois, dura un grand quart d'heure, et quand il commença à diminuer un peu, les têtes ne se calmèrent pas suffisamment tout de suite pour qu'il fût possible aux cinq buveurs de se livrer à Pexamen réfléchi delà proposition de l'adjudant-major, adoptée provisoirement en principe et d'enthousiasme* On déraisonna donc pendant quelques instante encore, et le bon sens ne reprit à peu près son empire que quand toutes les voix des amateurs r d'eau-de-vie brûlée furent assez enrouées pour ne plus leur permettre de chanter ou de crier.
— Camarade Buy, vous aviez bien raison de vanter votre idée : elle est magnifique ! — dit le capitaine Reverehon. — Ëtes-vous bien décidé à être franchement des nôtres, citoyen Lormois? — contuiua-t-il en se tournant vers le maître de forges, que sa monture de bois avait amené derrière lui depuis un moment.
— Cela ne fait aucun doute, — répondit résolument Lormois, — et si vous voulez, camarades, j'enverrai dès demain mon piqueur La Branche s'informer auprès des charbonniers de la forêt où se tiennent les animaux, et retenir nos logements
à la petite auberge de Clefmont, — Au Rendezvous des sans-culottes, — on n'y est pas trop mal en prévenant d'avance.
— L'auberge de Clefmont ! — s'écria le capitaine d'une voix retentissante , — mais ce sera le couvent, mille tonnerres ! Le camarade Buy a dit que nous boirions le vin de Tabbesse et que nous ferions danser ses nonnes : il faut pour l'honneur de la République que le vin soit bu et que les nonnes sautent comme des cabris! Nous partirons d'ici tous ensemble dans l'après-midi du 2 novembre, et le soir-même nous tomberons comme des bombes à l'abbaye, où l'on trouvera bien moyen de nous donner des lits moelleux et un bon souper...' Nous verrons, madame la béguine en chef, si vousj oserez refuser en face l'hospitalité à des défenseurs v delà patrie, et leur faire déclarer procès-verbal le lendemain par vos gardes !
Pas une seule voix ne s'éleva pour contredire ce plan de campagne, et Lormois lui-même convint que, puisqu'on faisait tant que de prendre la liberté d'aller chasser dans les bois de l'abbesse de Clefmont, au mépris de toutes ses défenses, il n'en coûtait pas davantage d'aller s'établir sous son toit sans sa permission, d'autant plus que ses vastes propriétés étaient traversées d'un bout à l'autre par
une rivière où Ton péchait d'excellentes truites et de superbes écrevisses, et que, dans une certaine partie de la forêt, on récoltait des truffes noires qui, cuites dans du vin vieux de Noncourt, formaient un régal à se lécher les lèvres pendant vingt-quatre heures.
— J'en étais sûr, — s'écria le capitaine; — si sa rivière ne nourrissait que des grenouilles, et si ses bois ne produisaient que des glands et des noisettes, madame l'abbesse n'aurait pas été aussi tenace dans la défense de ses droits.... Ces femelleslà, quand leur jeunesse est passée, ça ne vit plus que pour manger.
Cette aimable plaisanterie, qui eut le plus grand succès, comme il est aisé de le comprendre, en provoqua beaucoup d'autres du même genre, auxquelles chacun fournit son contingent dans la mesure de ses moyens, et cette nouvelle phase de l'orgie patriotique de l'auberge du Bonnet-Rouge se prolongea] usqu'au moment où le maître de forges fit observer qu'il serait peut-être bon d'appeler son piqueur La Branche, pour savoir de lui quelles chances on avait de faire à Clefmont une Saint- Habert dont on parlerait longtemps dans le pays.
Bien que la chasse ne fut que le prétexte et non le véritable mobile de l'expédition projetée, les
quatre officiers se rangèrent à l'avis du citoyen Lormois, et maître La Branche reçut, par la servante, l'invitation de se rendre sur-le-champ à la salle à manger.
Il arriva bientôt, le chapeau à la main, l'œil souriant, la bouche en cœur, le buste incliné en avant, dans l'attitude du salut; enfin ayant dans toute sa personne cet extérieur de respect étudié qui caractérise le vieux serviteur de bonne maison.
C'était un petit homme d'une quarantaine d'années, avec une mine chafouine qui pétillait d'intelligence et de malice, et une tournure pleine de distinction, malgré l'exiguité de sa taille. Il était soigneusement poudré, et portait encore la livrée de son dernier maître, le comte de Ranty : un habit-veste galonné en drap vert sombre, un gilet de panne écarlate, une culotte courte en peau de daim, nouée au-dessus de la cheville par un cordon de soie, des bas de laine bleu clair, et des escarpins à petites boucles d'argent.
Pour être en costume complet de piqueur, il ne lui manquait que ses bottes, son couteau de chasse et sa trompe, qu'il avait laissés dans la cuisine. C'était toujours dans cette tenue qu'il venait prendre autrefois les ordres de son maître, la veille dco jours où l'on devait aller en expédition.
Il promena un regard sournoisement railleur sur les cinq gaillards encore attablés, et il attendit, dans un respectueux silence, qu'on lui fit savoir pourquoi on l'avait appelé.
— La Branche, —lui dit Lormois, après l'avoir toisé un moment avec cette satisfaction béate du parvenu qui croit être un personnage parce qu'il a des domestiques plus distingués que lui, — nous venons de décider, avec ces braves défenseurs de la Patrie, que nous célébrerions la fête du ci-devant saint Hubert.
— Ah! ces messieurs sont veneurs? — répondi La Branche d'un ton de surprise et en s'inclinant,
— Croyez-vous donc, l'ami, qu'il soit nécessaire, pour aimer la chasse, d'être marquis ou comte? — demanda le capitaine Reverchon, que les manières aristocratiques de La Branche semblaient avoir mis de mauvaise humeur.
— Je suis la preuve du contraire, monsieur le capitaine, — répondit le piqueur en s'inclinant de nouveau. — Et où ces messieurs désirent-ils faire leur partie? — ajouta-t-il en s' adressant à son maître.
— Dans la forêt de Clefmont. Nous partirons le % au soir, pour aller coucher à l'abbaye, et nous
chasserons, à partir du lendemain, aussi longtemps que cela nous amusera.
Aucun étonnement ne se manifesta sur la physionomie imperturbablement railleuse du piqueur, et Lormois reprit :
— Trouverons-nous beaucoup de gibier làbas?
— Très-certainement, Monsieur, il y en a plus que jamais, puisque voilà près de deux ans qu'on n'y a découplé un chien, ni sonné une à vue. C'était notre réserve du temps de Monseigneur.
— Je vous ai déjà dit, La Branche, qu'il ne fallait plus vous servir de ces expressions qui sentent le servilisme d'autrefois.
— C'est cet habit, Monsieur, qui est cause que g je retombe si souvent dans la même faute... Excusez-moi, et ces Messieurs aussi.
Pressé de questions, tantôt par son maître et tantôt par les officiers, La Branche, toujours s'inclinant après chacune ds ses réponses, sans cesser de promener de l'un à l'autre son œil narquois, finit par affirmer, autant que le lui permettait sa réserve de piqueur élevé à la bonne école, qu'on pouvait arriver quand on voudrait à Clefmont et découpler dès le lendemain, n'importe sur quel point de la forêt sans courir le risque de faire buis-
son creux et de revenir bredouille. Il savait depuis longtemps quel canton habitaient les vieux cerfs, quel autre hantaient les grands sangliers ; ainsi il était fort inutile de prendre la peine d'aller aux informations auprès des gens du pays avant le jour delà chasse.
Ayant de la sorte terminé son dire, qu'il entremêla malicieusement de force termes techniques, auxquels les officiers ne paraissaient pas comprendre grand' chose, il ajouta :
^ — Ces Messieurs comptent-ils suivre à cheval?
— Nous sommes fantassins, — répondit brusquement le capitaine Reverchon, — et chacun de
' nous a à sa disposition deux jambes qui valent bien les quatre de votre Limousin ou de votre Normand, citoyen La Branche.
— Pour le sanglier, — reprit îe piqueur, sans se troubler le moins du monde de la rudesse du capitaine qui, de plus, l'examinait du haut en bas avec une malveillance très- peu dissimulée, — ce sera peut-être mieux de chasser à pied, afin de garder les postes; mais pour le cerf, ces Messieurs courront le risque de ne pas se trouver présents à l'hallali debout.
— Nous nous...., fichons pas mal de votre hallali, qu'il soit debout ou couché, — dirent les offi-
ciers en se questionnant du regard, pour se demander ce que pouvait signifier cette dernière expression, moins connue de tout le monde alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. — Ce que nous voulons surtout, — continua Fadjudant-major seul, — c'est boire; chanter et rire, et voir si cette fameuse abbesse, qui fait trembler tout le département de la Haute-Marne, aura le toupet d'envoyer ses malandrins de gardes aux trousses d'un bon patriote accompagné de quatre braves soldats de la République.
Ceci n'étant pas une question, La Branche garda le silence et exécuta un petit mouvement en arrière, comme s'il se disposait à se retirer, ce qu'il fit effectivement aussitôt que son maître lui en eut donné la permission par un geste qui ne trahissait pas un bien profond respect pour le dogme de l'égalité.
— Est-ce que vous comptez garder longtemps ce s:aillard-là à votre service, citoven Lormois? — demanda le capitaine. — Je vous avertis qu'il vous vendra à la première occasion, et je parierais tout ce qu'on voudra qu'il correspond avec ces brigands
d'émigrés Je n'ai vu de ma vie figure plus
sournoise que la sienne.
— Je n'ai pas à me plaindre de lui jusqu'à présent, — répondit le maître de forges, un peu env-
barrasse de cette apostrophe ; — mais si je m'apercevais de quelque trahison, je le renverrais sur-lechamp.
Cette satisfaction donnée sans hésiter au puritanisme révolutionnaire des officiers ramena la bonne humeur sur tous les visages. On fit demander h l'aubergiste du Bonnet-Bouge trois ouquatrebouteilles d'eau-^e-vie et du sucre pour remplir une seconde fois le saladier, et l'on se remit à boire déplus belle, en formant une multitude de projets, tous plus fous les uns que les autres, pour employer joyeusement les quelques jours que l'on comptait passer chez les pauvres nonnes de Clefmont, qui ne se doutaient guère, à cette heure, du complot organisé contre elles.
La nuit était déjà très-avancée quand les buveurs se séparèrent pour regagner leurs lits en chancelant le long des escaliers et des corridors. Lormois rêva qu'il luttait corps à corps contre un sanglier monstrueux dont il finissait par triompher, et le capitaine Reverchon eut un songe plus flatteur encore, puisqu'il se vit transporté au Moustier de Clefmont, où madame Fabbesselui offrait sa main, qui était très-potelée et très-blanche, et sa fortune, que le vertueux capitaine ne considérait plus comme un outrage à la République.
L\\bbaye et l^Âibuséi
Quelques heures seulement après la scène burlesque qui termine le premier chapitre de cette histoire, c'est-à-dire le lendemain matin au lever Je l'aurore, trois hommes étaient arrêtés devant u porte principale de l'abbaye de Ciefmoni, et \\\n deux venait de sonner discrètement pour avertir la tourière de service à l'intérieur.
La cloche vibrait encore dans l'espace silencieux, lorsqu'un petit guichet s'ouvrit vivement, et derrière la grille qui le formait on aperçut un
visage rond, frais et souriant de jeune religieuse.
— Ma sœur, — dit l'homme qui avait sonné,
— madame l'abbesse est-elle visible? Je suis son garde -chef? le père Nicolas, et je lui amène un braconnier que nous venons de prendre à la Combe aux Renards.
— Notre mère abbesse est encore à matines, — répondit la religieuse d'une voix douce et timide,
— quand elle en sortira, je la préviendrai. Et le guichet se referma.
Alors on entendit quelques murmures plain-* 'ifs, et un pauvre diable placé entre les deux gardes qui Pavaient surpris en flagrant délit, se mita mpplier le père Nicolas et son compagnon de le laisser s'enfuir, jurant ses grands dieux qu'il ne recommencerait plus.
— Vous conterez vos raisons à madame Fabbesse, camarade, — répliqua le vieux garde, — et si elle veut vous accorder votre grâce, ça me fera plaisir, foi de père Nicolas! Mais vous avez tué une biche, et c'est une grosse affaire que je ne peux pas passer sous silence. Le seul service qu'il me soit permis de vous rendre sans manquer à mon devoir, c'est de déclarer que je ne vous ai jamais trouvé en faute avanf ce matin.
Le braconnier se mita gémir sourdement, et les deux gardes battirent la semelle pour se réchauffer, car la matinée était froide.
Une demi-heure s'écoula, durant laquelle la brise apporta à plusieurs reprises différentes les accents tantôt vagues et tantôt distincts d'une psalmodie mélodieuse, soutenue de temps en temps par les accords majestueux de l'orgue.
Puis cette harmonie cessa de se faire entendre, et peu d'instants après on tira de gros verroux dans l'intérieur de la maison; la porte roula lentement sur ses gonds muets, et la jeune religieuse qui s'était montrée déjà au guichet annonça que la mère abbesse venait de rentrer dans le grand parloir, où elle attendait son garde -chef.
Le père Nicolas, son compagnon et le braconnier s'engagèrent alors dans un long cloître, faiblement éclairé par quelques lampes expirantes qui luttaient contre les lueurs douteuses du matin, et étant arrivés au corps de logis principal de l'abbaye, ils trouvèrent une autre religieuse, jeune et fraîche comme la première, qui les introduisit dans la pièce où se tenait madame l' abbesse de Clefmont.
C'était une immense salle plus longue que large, voûtée à ur*^ vingtaine de pieds environ du sol, et
pavée de dalles en marbre gris et noir formant un damier en losange. Elle recevait le jour par huit hautes fenêtres en ogives, à petits carreaux violets et blancs qui étaient les couleurs delà communauté. Avant les mauvais jours de la révolution, de magnifiques tableaux et un Christ colossal de la plus merveilleuse beauté ornaient les murailles de cette pièce ; mais ils avaient disparu depuis le pillage des maisons religieuses, bien que celle-là n'eût pas encore été sérieusement menacée du même sort, ainsi que nous F avons dit. Ce lieu, nommé le grand oatioir, n'avait plus d'autres meubles qu'un fauteuil de bois élevé de deux marches, et une trentaine de sièges plus bas, en bois aussi, rangés en demi-cercle à sa droite et à sa gauche.
En ce moment Fabbesse était seule, gravement assise sur le fauteuil à estrade dont nous venons de parler.
Elle portait une ample et longue robe de laine blanche, coupée sur la poitrine par une croix en étoffe violette.
Ses mains disparaissaient sous les manches de ce vêtement sévère et noble; le bandeau de toile qui couvrait son front en le pressant avec force descendait jusqu'au-dessous de ses sourcils, et la guimpe qui rejoignait la robe à la naissance des
SOIDARDS ET LOYELÀCES, 89
épaules, cachait en partie ses joues, ne laissant à découvert qua la portion saillante de son profil.
Un manteau violet et un voile blanc complétaient ce costume, dont l'ensemble était tout à fait imposant.
Anne de Bolviller, fondatrice et première abbesse de Clefmont, pouvait avoir, à cette époque, de trente-deux à trente-cinq ans, et autant qu'on en pouvait juger sous les bandeaux, les voiles, les cruimpes et les jupes à plis multipliés qui cachaient ses cheveux, une partie de son visage, ses mains, ses pieds et toute sa taille, elle conservait encore des restes de beauté que bien des femmes beaucoup plus jeunes auraient pu envier. Elle avait de grands yeux noirs, pénétrants et doux, dont le regard offrait cette particularité singulière, qu'il intimidait facilement, bien qu'il ne fût jamais ni sévère, ni interrogateur, avec l'intention visible d'embarrasser. Il arrivait sans effort au fond des consciences, comme ces rayons à demi voilés qui parfois percent plus vite l'obscurité que le jet de lumière le plus éclatant. Sonnez, légèrement aquilin, donnait de la gravité à sa physionomie, et sa bouche, aux lèvres peu saillantes, mais admirablement dessinées, annonçait une grande fermeté de caractère unie à une intelligence peu commune.
40 SOUDARDS ET LOVËLAXES.
Les deux gardes et le pauvre braconnier s'étaient arrêtés respectueusement à une dizaine de pas du fauteuil, attendant que l'abbesse leur fît signe de se rapprocher d'elle.
Elle les examina en silence pendant quelques instants, puis elle dit, en montrant de la main une place moins éloignée de son siège :
— Faites-moi votre rapport, Nicolas, afin que je sache si j'ai devant moi un coupable incorrigible, ou un malheureux qui enfreint mes défenses pou' la première fois.
Le vieux garde raconta en peu de mots que, se trouvant en embuscade, une heure avant le jour, avec son camarade Simonnot, ils avaient entendu un coup de fusil dans la direction de la Combe aux Renards, et qu'ayant couru en toute hâte de ce côté, ils étaient arrivés assez à temps pour arrêter le délinquant, qui avait déjà chargé sur ses épaules une jeune biche qu'il venait de tuer.
— Saviez-vous qu'il n'est pas permis de chasser dans les bois de l'abbaye de Clefmont ? — reprit l'abbesse en arrêtant son regard fascinateur sur le pauvre braconnier qui tremblait de tous ses membres — Dites la vérité, — ajouta-t-elle, — car il ne vous servirait de rien de me la cacher.
— Je le savais, madame. \
— Eh bien ! pourquoi vous êtes-vous exposé à ce qui vous arrive?
— Parce qu'il y a chez nous une femme, cinq enfants, une vieille grand'mère et pas de pain.
— Vous n'êtes donc pas de Clefmont, que l'idée ne vous est pas venue de réclamer des secours à l'abbaye?
— Excusez-moi, madame l'abbesse: nous sommes de Resnel, où il n'y a plus personne pour faire lacharité au pauvre monde, mais où il reste encore des méchants pour vous dire qu'on est bien bon d/aller tendre la main à la porte de l'abbaye, pour
' y recevoir une livre de viande et un pain, quand on peut tuer un cerf dont on vous donne un assignat de cinquante livres à Chaumont.... Voilà la vérité, comme je la dirais au bon Dieu, madame l'abbesse.... Ayez pitié de nous.
— Ainsi on vous a dit qu'il valait mieux prendre que demander, et, comme vous étiez dans le besoin, vous avez suivi ce mauvais conseil?
Le braconnier se couvrit le visage de ses deux mains, et en sanglotant il murmura:
— Oui, madame Quand je suis parti de chez
nous hier soir, il n'y avait pas une miette de pain
à la maison Mais quand nous devrions tous
fleurir, je ne recommencerais plus.
42 SOUDARDS ET LOVELÀGES.
Pendant cet interrogatoire, aucune émotion ne
s'était manifestée sur le visage grave et calme de
Fabbesse, et cependant le coupable paraissait un
peu moins inquiet de sa situation : il avait deviné
la mansuétude sous cette apparente impassibilité
de juge.
ê — Nicolas, — dit Anne de Bolviller, — vous
irez ce matin même à Resnel, et vous rendrez compte à mon économe de ce que vous y apprendrez sur cet homme. Il aura mes instructions.
Eile fit un signe de tête qui signifiait évidemment qu'elle n'avait plus rien à ajouter, et les deux gardes se retirèrent, suivi du braconnier.
Si ce petit événement se fût passé quelques années plus tôt, alors que la France était calme, l'abbesse de Clefmont, cédant à la bonté de son cœur, aurait prononcé à l'instant même la grâce de ce coupable, malheureux et repentant; mais, depuis que ses droits avaient été mis en question, elle s'était promis de ne jamais paraître rendre la justice ou exercer la charité par un sentiment de crainte, et il n'y avait pas encore d'exemple qu'elle eût manqué à cet engagement pris envers sa conscience.
Dans l'après-midi de ce même jour, M. Des-
mont, l'économe de l'abbaye, arriva de Resnel, où il avait voulu aller lui-même, et il fut immédiatement introduit dans le grand parloir.
Labbesse s'y trouvait de nouveau, mais cette fois entourée de toute sa communauté, réunie en chapitre sous sa présidence, pour traiter des intérêts de la maison.
— - Ma révérende mère, — dit M. Desmont, — j'ai tenu à exécuter en personne les ordres que vous aviez donnés au vieux Nicolas.
Anne de Bolvilïer fit un signe de tète approbateur, et l'économe reprit aussitôt avec un accent ému :
— j'ai tout vu par mes yeux, et je puis vous affirmer qu'il n'y eut jamais misère plus grande que celle de ces pauvres gens. L'homme n'est pas un mauvais sujet, bien qu'il ait suivi les conseils des révolutionnaires de son village qui le poussaient à braver vos défenses. C'est un malheureux père de famille qui n'a songé qu'à empêcher sa vieille mère, sa femme et ses enfants de mourir de faim. Il vous a dit ce matin la vérité, il n'y avait pas de pain chez eux depuis vingt-quatre heures, quand il s'est décidé à emprunter le fusil d'un voisin pour venir se mettre à l'affût... C'est pitié de voir tout cela.
44 * SOUDAKDS ET LOYELÀCES.
L'abbesse, que rien n'obligeait plus à se contraindre, puisqu'elle n'avait en ce moment autour d'elle que des cœurs fidèles et aussi faciles à toucher que le sien, leva les mains au ciel, et, d'une voix toute frémissante de la plus tendre compassion, demanda à son économe ce qu'il avait fait pour subvenir aux plus pressants besoins de ces infortunés.
— Ma révérende mère, je leur ai laissé un assi- , gnat de cent livres, et ils sont prévenus qu'ils peuvent envoyer ici chaque semaine chercher de la
.viande et du pain. Je leur ai remis aussi une per- 'I mission pour couper du bois dans le triage des in- ' digents. Jugez de leur surprise, eux qui s'attendaient à un procès-verbal. Quand je leur ai appris que vous n'étiez aussi sévère pour la chasse que parce que vous ne regardiez tout le gibier de vos bois que comme le bien des pauvres pendant ces temps de disette, ils se sont tous mis à prier pour vous en pleurant.
— Pourquoi leur avoir dit cela, Desmont?
— Pourquoi, ma révérende mère ? Pour démentir les méchants qui vont répandant partout que vous avez le cœur insensible aux souffrances de vos semblables.
— îl suffit que Dieu et les malheureux sachent
le contraire... Allez, Desmont, et merci pour votre zèle charitable. Vous devinez toujours comment nous voulons être servies... Encore un mot. Quand ces gens de Resnel viendront, comme il y a des enfants et une femme âgée parmi eux, il faudra leur donner moitié seulement de viande de fauve. Recommandez cela à l'économat.
M. Desmont salua respectueusement l'abbesse ut ses religieuses, puis il se retira.
L'abbaye de Clefmont, avec ses vastes dépendances qui renfermaient une école gratuite de jeunes filles pauvres, un petit hospice pour douze incurables, un four banal, que Ton chauffait pour tous les gens du village qui jugeaient à propos d'y apporter leur michée, et une buanderie publique ; l'abbaye de Clefmont, — disons-nous, — s'élevait au centre d'un magnifique enclos d'une centaine d'arpents d'étendue, entouré de hautes murailles. Au-delà de cette enceinte, exclusivement réservée aux religieuses et à leurs pensionnaires, infirmes et enfants, s'étendaient dans toutes les directions les masses considérables de forêts entrecoupées de terres labourables, de prairies, de cours d'eau et d'étangs, dont l'ensemble composait le riche patrimoine de l'abbesse. Anne de Bolviller, en se reirant du monde à vingt-deux ans pour fonder celte
46 SOtTïTARDS ET LOVELACES.
communauté sous l'invocation de sa patronne, lui avait apporté ces beaux domaines ; mais, ainsi que lavait dit le maître des forges, elle s'en était réservé la propriété en en consacrant le revenu à sa fondation. C'était cette circonstance tout à fait exceptionnelle qui avait fait que la loi qui dépouillait les communautés religieuses s'était trouvée impuissante à déposséder celle de Clefmont jusqu'alors. Les âmes simples du pays prétendaient qu'Anne de Bolviller ne s'était montrée aussi prudente que parce qu'elle avait eu la révélation des bouleversements politiques qui devaient arriver ei France avant peu d'années.
La règle établie par elle n'avait rien de sévère, ce qui expliquait peut-être comment très-peu de ses compagnes l'avaient quittée lors de la suppression des ordres monastiques. Unies par le lien si puissant et si doux de la prière et de la charité, ces saintes femmes n'avaient profité des lois nouvelles qui les affranchissaient de toute obéissance, que pour rester librement ensemble. Anne de Bolviller avait reconnu ce dévouement en adoucissant encore sa règle déjà douce. Les religieuses pouvaient écrire plus souvent à leurs parents, presque tous exilés sur la terre étrangère, et leur vie, dans lin-
SOUDARDS ET LOYELACES. 47
térieur de la maison, s'écoulait d'une façon un peu moins monotone que par le passé.
C'est ainsi par exemple, que, deux ou trois fois par semaine, sous la conduite de l'abbesse, elles franchissaient toutes ensemble l'enceinte réservée, pour s'en aller, par les belles futaies qui se déroulaient en pentes gracieuses de l'autre côté des murailles, s'asseoir sur les bords gazonnés de la petite rivière qui traversait dans toute leur longueur les vastes domaines de l'abbaye. C'était le ruisseau poissonneux dont le maître de forges avait parlé avec tant d'enthousiasme à ses compagnons de l'auberge du Bonnet-Rouge.
Cette fin de matinée, anniversaire de la naissance d'Anne de Bolviller, avait été justement fixée d'avance pour une de ces innocentes parties de plaisir extra muros, de sorte que, peu de moments après le départ de M. Desmont, toute la communauté, avec sa sup-ieure en tète, s'était mise en marche pour gagner les bois.
Bien que l'on fût à la toute dernière journée d'octobre, et sous ce rade climat du nord de la Champagne, dont la sévérité se fait quelquefois sentir dès le milieu de septembre, la température était encore d'une douceur presque printanière. Sous l'action d'un soleil devenu très-ardent à partir
48 SOUDÀKDS Bï LOVliLACBS.
de midi, la forte gelée blanche de la nuit précédente s'était transformée en une bienfaisante rosée qui avait ravivé la verdure des grands arbres et la fraîcheur des plantes, déjà un peu flétries par les premières brises d'automne. Le ciel, en partie voilé par de légers nuages d'une blancheur lumineuse, brillait çà et là comme dans les plus beaux jours de l'été, et les oiseaux, dispersés à toutes les hauteurs du feuillage, saluaient sa splendeur par des sifflements joyeux. L'églantier, le sorbier et lu houx commençaient à se couvrir de leurs baies étincelantes, autour desquelles voltigeaient les merles friands en poussant leur petit cri audacieux et railleur. Aucun autre bruit ne troublait le majestueux silence des bois que les servantes du Seigneur avaient à parcourir pour atteindre le cours d'eau, but de leur promenade. Elles s'avançaient sur deux files, doucement recueillies dans la satisfaction de leur promenade, et jouissant en paix de cette radieuse journée, Tune des dernières peut-être de leur existence commune, si parfaitement heureuse pendant près de dix ans. Parfois, un rire étouffé de jeune nonne, plus insoucieuse de l'avenir que ses compagnes, se faisait entendre, mais il cessait bientôt, ne trouvant pas d'écho pour lui répondre. Il y avait pourtant plus de gravi tu
SOtïMRDS M LÔVEUCËS. 49
que de tristesses sur les visages, et qui eût vu passer cette procession de femmes vêtues de longues robes blanches, n'aurait pas gardé un souvenir pénible de cette apparition, sans la poignante certitude que, dans un temps probablement peu éloigné, toutes ces saintes filles, si calmes en ce moment, seraient chassées de leur tranquille demeure, et sans doute cruellement persécutées.
Après une demi-heure de marche, on arriva sous un immense massif de vieux chênes qui bordaient la rivière dans la partie la plus pittoresque de son cours. Son onde pure comme le cristal courait sur un sable brillant, à travers des roches couvertes de mousse amoncelées dans son lit ; sur la rive opposée, un grand tertre de gazon se dressait comme un pic en miniature, et à son sommet s'élevait une petite chapelle rustique dédiée à sainte Anne, patronne de la communauté. Dès que les religieuses furent en présence du petit édifice, elle s'agenouillèrent en demi-cercle sur l'herbe scintillante, et, après une courte oraison, elles entonnèrent en chœur le cantique qu'elles chantaient chaque fois qu'elles venaient dans ce lieu.
Leurs voix étaient si suaves, que les oiseaux suspendirent à l'instant même leur ramage pour
50 SOUDARDS ET LOVELAGES.
écouter , et quand le chant cessa, on eût dit, à leur silence, qu'ils écoutaient encore.
— Mes sœurs, la récréation est commencée, ~ dit Pabbesse en se relevant la première.
Aussitôt, les religieuses se dispersèrent en différents groupes qui, sans trop s'éloigner les uns des autres, se mirent à errer sous le dôme de verdure formé par les vieux chênes.
Puis, elles revinrent au bord de Peau s'asseoir autour de leur supérieure, que toutes paraissaient aimer comme on aime la mère la plus dévouée et la plus tendre, et la conversation s'engagea sur le passé, le présent et l'avenir de la communauté, I j Quel ravissant tableau on eût pu faire de cette '* L éunion de femmes dans un costume qni ne semblait dissimuler leur beauté que pour lui donner un caractère plus frappant de noblesse et de grâce ! Tous les types les plus parfaits de la distinction féminine se trouvaient rassemblés là: la maturité de l'âge avec sa majesté sereine ; la jeunesse avec son éclat épanoui ; l'adolescence avec son charme ingénu, et l'enfance, — car deux ou trois nonnes avaient à peine quinze ans, •— avec $cî pureté séraphique, rien n'y manquait.
Et quel cadre ! Des bois resplendissants de tou-
tes les riches teintes dont l'automne colore le feuillage, de l'eau limpide et murmurante, un frais gazon zébré ça et là de grands jets d'ombre et de lumière, et un ciel à demi voiié par des nuages légers et transparents, semblables à ceux que forme l'encens quand il monte vers les voûtes du temple au moment le plus solennel du sacrifice.
Bien que nos religieuses eussent à divers degrés de pénibles préoccupations dans l'esprit, comme il est aisé de le comprendre, leurs différents entre • tiens ne furent pas toujours tristes ou seulement graves, et l'abbesse, qui n'était jamais si content* que quand elle les voyait joyeuses, leur donna à plusieurs reprises le signal de la gaieté.
îl y avait quelques semaines déjà que les autorités du pays, absorbées par les nombreux devoirs que leur imposaient les grands événements qui s'étaient passés à Paris depuis le 10 août, laissaient l'abbaye de Clefmont parfaitement tranquille, et il n'en fallait pas davantage pour inspirer un peu de sécurité et de confiance en l'avenir à ces saintes âmes de religieuses qui avaient remis leur sort entre les mains de Dieu dès les premiers jours de la Révolution.
Elles se disposaient à reprendre le chemin de l'abbaye, afin d'y être rendues, suivant leur habi-
tude, avant le coucher du soleil, lorsque leur attention fut attirée tout à coup par un bruit d'une nature extraordinaire, et qu'aucune d'elles ne se souvenait pas d'avoir jamais entendu.
C'était un cri qui n'avait rien d'humain, quelque chose, comme un rugissement plein de menace. Il se prolongeait tantôt sombre et tantôt éclatant, mais en se rapprochant toujours.
Très-alarmées, les pauvres religieuses interrogèrent du regard leur mère abbesse ; mais avant que celle-ci ait eu le temps de leur répondre, un cri tout pareil à celui qu'elles venaient d'entendro retentit dans une direction opposée.
Presque au même instant, deux cerfs dix-cors de la plus grande taille se mirent à gravir, l'un à droite, et l'autre à gauche, le mamelon au sommet duquel s'élevait la petite chapelle dédiée à sainte Anne dont nous avons parlé.
Ils couraient par bonds furieux, la tète basse et frappant le sol de leurs formidables andouillers, comme s'ils cherchaient à les aiguiser pour le combat, et à mesure qu'ils se rapprochaient l'un de l'autre, ils bramaient avec plus de force et de fureur, à l'imitation des adversaires qui se provoquent par des injures avant de se frapper.
Le premier mouvement des religieuses, des
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plus jeunes surtout, avait été de fuir; mais ne recevant pas le signal du départ de la bouche de leur supérieure, qui donnait toujours l'exemple du calme dans les circonstances difficiles, elles avaient fini par se rassurer un peu, tout en se pressant les unes contre les autres avec un reste d'instinctive terreur.
Les deux combattants, d'ailleurs, étaient à une distance assez grande pour qu'il n'y eût pas à craindre que, dans leur lutte prochaine, si acharnée et si furieuse qu'elle fût, ils vinssent en bataillant jusque sous les chênes à l'ombre desquels la communauté était réunie.
J Si une femme de l'ancienne cour, ayant assisté autrefois aux fêtes d'automne de Fontainebleau ou de Compiègne, alors que la noble compagnie s'entretenait des rivalités amoureuses des cerfs, s'était trouvée avec ses filles à la place d'Anne de Bolviller, elle aurait eu peut-être un vague soupçon sur les causes et l'issue du duel qui allait s'engager ; mais la digne abbesse n'y voyait pas autre chose qu'un spectacle sans danger pour l'innocence de ses compagnes, et cependant son œil, moins troublé par la peur, avait découvert dans les buissons qui remplissaient l'espace compris entre le mamelon et le ruisseau, trois ou quatre biches au cor^
54 SOUDARDS ET LOVELAGES.
sage élégant, dont les allures mystérieuses indiquaient, de la façon la plus claire, qu'elles prenaient un intérêt très-vif aux deux champions. Elles se montraient et se cachaient tour à tour, se dressaient gracieusement sur leurs pieds de derrière, afin que leur vue portât plus loin; puis, elles se rasaient dans les genêts touffus pour reparaître bientôt, et, dans ce petit manège, qu'elles accompagnaient de sifflements de la gorge qui ressemblaient assez à des soupirs, elles se rapprochaient toujours des deux adversaires, déjà sérieusement aux prises, eomme si elles s'attendaient à être le prix du vainqueur.
Plus loin, sur le sommet du mamelon, une petite harde de jeunes cerfs venait de Se montrer, et les animaux qui la composaient ne semblaient pas moins curieux que les biches de connaître le résultat de la bataille.
Peut-être espéraient-ils qu'au lieu d'un vaincu, il y en aurait deux... Si vous voulez savoir pourquoi, cher lecteur, lisez la Vénerie royale de Charles IX.
Nous ne nous chargerons pas d'expliquer ici à quelle périlleuse épreuve la communauté de Clefmont aurait été inévitablement soumise, si un nouveau personnage, arrivant au moment cri-
tique, comme le Deus ex machina de l'antiquité, n'eût paru sur la scène avant le dénouement de l'idylle sanglante dont nous venons d'esquisser légèrement les préliminaires.
Ce personnage, que le hasard seul avait amené dans ce lieu, était le garde Nicolas.
Il lui suffit d'un regard pour juger combien la situation était scabreuse, et il n'eut pas besoin de réfléchir bien longtemps pour comprendre que s'il ne parlait pas à la minute même, le cri d'alarme que sa conscience lui commandait de pousser retentirait trop tard.
Mais de quels termes se servir pour être suffisamment clair et cependant ne l'être pas trop? ' 11 y avait là une difficulté qui en eût embarrassé bien d'autres que le bonhomme Nicolas.
Enfin, il prit son grand courage, et, franchissant à pas précipités l'espace qui le séparait des religieuses, il rejoignit Tabbesse au milieu d'elles, et il lui dit à l'oreille avec une précipitation pleine de trouble :
— Madame l'abbesse, parlez bien vite!
Anne de Bolviller l'interrogea du regard, convaincue qu'il lui apportait quelque mauvaise nouvelle qu'il voulait cacher à ses compagnes, toujours plus promptes qu'elle à s'effrayer.
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— Mais partez donc ! — reprit-il. — Ce n'est pas votre place ici!... Comment vous expliquer cela, mon Dieu ! . . . Ah ! voilà ! madame Pabbesse, quand les paysans de chez nous se marient, ils dansent... Mais quand c'est les cerfs, ils commencent par se battre... Vous êtes en ce moment à une noce. Ouf!
A ce mot de noce, Anne de Bolviller sentit instinctivement qu'elle avait, sans le vouloir, commis une grave imprudence. Elle resta calme cependant, et dans les mêmes termes qu'elle aurait employés quelques minutes plus tôt, elle ordonna à ses religieuses de se remettre immédiatement sur deux files pour retourner processionnellement à Clefmont.
Il était temps! car en cet instant même, le plus vieux et le plus robuste des deux cerfs venait de terrasser son rival, et Fœil en feu, les narines largement ouvertes, d'où s'échappait avec bruit le souffle orgueilleux de la victoire, sa superbe ramure ensanglantée rejetée en arrière, il arrivait triomphant au milieu des biches, comme un spltan qui entre dans son harem, le mouchoir à la main.
Un mauvais plaisant ne manquerait pas de dire gue plus d'uîiç nonne curieuse lancq, derrière eU§
SOUDARDS ET LÛVELACES. 57
des regards furtifs en s'éloignant ; mais comme telle n'est pas notre pensée, nous nous abstiendrons de cette supposition malveillante sans nous inquiéter de l'opinion qu'on pourra prendre de notre simplicité.
Après l'office du soir, qui suivit de près le retour de la promenade, alors que les portes du couvent étaient déjà closes pour toutes les personnes étrangères à la communauté, la tourière accourut précipitamment dire à l'abbesse, qui venait de se retirer dans sa cellule, que M. l'économe était au guichet demandant à lui parler sans le moindre retard pour affaires urgentes.
Anne de Bolviller descendit en toute hâte au grand parloir, où M. Desmont la rejoignit peu de moments après.
11 était pâle, haletant, et sur son front inondé de sueur on lisait la souffrance d'une poignante anxiété.
11 tenait à la main un papier, qu'il tendit à l'abbesse en lui disant d'une voix entrecoupée par l'émotion :
— Lisez, ma révérende mère, et avisez sans le moindre retard au parti que vous voulez prendre... Jamais vous n'avez été menacée d'une manière
aussi grave, car cette fois ce ne sera pas à des gens du pays que vous aurez affaire.
L'abbesse se mit à lire tout bas, et quand elle eut terminé, elle répondit avec l'accent de la fermeté et de la confiance :
— Mais, mon cher Desmont, vous vous êtes encore alarmé trop vite : cette lettre n'est pas signée, et je suis convaincue que ce n'est rien de plus fâcheux qu'une nouvelle tentative pour me déterminer à émigrer, parce que la confiscation de nos biens ira alors toute seule... Je ne tomberai certainement pas dans ce piège, il est par trop grossier, vraiment. Le moyen de penser que de braves soldais qui s'en vont à la frontière pour se battre, songent à se détourner de leur route dans l'unique but de tourmenter de pauvres religieuses qui prient pour tous ceux dont la vie est en péril sans s'informer du parti auquel ils appartiennent.
— Au nom du ciel, ma révérende mère, ne restez pas dans cette illusion ! cet avertissement vient d'un ami en qui vous pouvez et devez avoir toute confiance, comme je l'ai moi-même.
— Il y a des amis craintifs, Desmont, et ceuxlà sont quelquefois plus nuisibles que les téméraires... Nommez-moi celui-là puisque vous le connaissez, et comme ie le connais sans doute aussi,
SOUDARDS ET LOVELAGES. 59
je verrai si je dois, ainsi que vous le dites, partager la bonne opinion que vous avez de lui.
— C'est La Branche, l'ancien piqueur de monsieur le comte de Ranty. Il est toujours resté bon, quoiqu'il soit entré au service de cette mauvaise tête de Lormois, le maître de forges.
— L'ancien piqueur du comte de Ranty ! ah ! vous n'êtes que trop dans le vrai, mon pauvre Desmont ! Si la lettre est de lui, il y aurait de la folie, \ n'en tenir aucun compte, sans toutefois s'effrayer plus que de raison.
Et l'œil noir de Tabbesse darda sur l'économe un regard interrogateur, étincelant d'une indomptable énergie.
— Ma révérende mère, il n'y a pas à hésiter : il faut, dès ce moment, vous préparer à partir.
— Partir... Et mes religieuses?
— C'est à vous seule qu'on en veut ; c'est votre courage dont on redoute l'exemple. Une fois qu'on vous saura loin d'ici, on ne s'opposera pas au libre retour de vos sœurs dans leurs familles.
— Jamais je ne les abandonnerai, et fuir toutes ensemble, c'est impossible! au premier bourg que nous traverserions, nous serions arrêtées et emprisonnées.
— Mais que voulez-vous faire? Je vous le ré-
60 SÔUDAÎIDS ET LOVELACËS.
pète encore , il ne s'agira pas cette fois de vous débarrasser par de bonnes paroles et quelques présents de grain el de bois, de pauvres diables des environs plus criards que méchants, qui, au fond, vous aiment et vous respectent toujours. Vous aurez à lutter contre des soudards sans foi ni loi, qui regarderont comme une victoire et un acte de patriotisme d'outrager de malheureuses recluses bien coupables à leurs yeux, puisqu'elles ont osé braver jusqu'à ce jour la révolution, leur idole. Vous n'avez que deux résolutions à prendre, ma révérende mère : Tune douloureuse, mais sage, qui est l'émigration ; l'autre énergique, mais périlleuse et précaire, qui consiste à appeler à votre aide les braves gens de Clefmont dont vous êtes la bienfaitrice, et de vous défendre jusqu'à la dernière extrémité, d'abord derrière les murailles de votre maison, et ensuite dans vos bois.
— La défense serait de la folie, mon pauvre Desmont ; et quant à fuir seule sur la terre étrangère, en désertant d'un poste que ma longue résistance a rendu dangereux pour celles que j'y laisserais après moi, je ne saurais m'y résigner encore... Nous avons heuieusement trente-six heures devant nous, suivant ce que l'on vous dit dans celte lettre... J'aviserai après avoir invoqué le secours des lu-
SOUDARDS ET LOYELACES. 61
mières d'en haut, et je vous ferai connaître ma décision. Revenez me voir dans l'après-midi de demain, et jusque-là ne parlez de vos inquiétudes à personne, ni dans la maison ni au dehors.
On devine ce qui s'était passé.
L'honnête La Branche, justement effrayé du désordre que jetteraient dans l'abbaye de Clefmont une demi-douzaine de soudards y arrivant à l'improviste, et le soir peut-être, avec des intentions dont ils n'avaient pas fait mystère devant lui , comme on sait, l'honnête La Branche, — disonsnous, — s'était hâté de prévenir par un billet anonyme, mais dont l'écriture n'était pas déguisée, son ancienne connaissance Dt^mont du danger qui menaçait les pauvres religieuses. 11 professait pour celles-ci une grande estime, parce que Anne de Bolviller le laissait chasser tant qu'il voulait dans ses bois, à l'époque où il était encore au service du ci-devant comte de Ranty.
L'intrépide abbesse, retournée dans sa cellule après sa courte entrevue avec son économe, passa le reste de la nuit en proie aux plus douloureuses perplexités. La responsabilité terrible de prendre un parti n'était pas ce qui troublait le plus sa conscience. Elle se demandait avec désespoir si Dieu ne se préparait pas à la punir de son orgueil pour
avoir résisté seule en France au torrent révolutionnaire qui avait emporté la religion et la monarchie. S'il ne se fût agi que d'elle, elle n'eût pas hésité à tenir tête à ce nouvel orage, bien qu'il fût plus sérieusement menaçant que tous les autres ; mais vingt familles lui avaient confié la vie, l'honneur et l'innocence de leurs enfants, et si ce dépôt sacré périssait entre ses mains, elle n'avait pas d'illusion h se faire, elle serait le véritable auteur de cette horrible catastrophe.
Au milieu de ces réflexions, qui étaient d'insupportables tortures pour une âme comme la sienne, l'indomptable énergie de son caractère reprenait parfois le dessus, et elle en revenait momentanément alors à l'idée que le billet reçu par monsieur Desjmont, fût-il même du brave et fidèle La Branche, ! pouvait bien contenir un de ces faux bruits qui naissent et se propagent si facilement pendant ces temps de troubles, véritable âge d'or de la race des Alarmistes. Mais ces phases de sécurité étaient toujours courtes, et, après chacune d'elles, la malheureuse abbesse retombait plus profondément dans l'horreur de ses angoisses.
Elle employa toute la nuit à créer et à détruire des projets de salut pour ses chères compagnes,
et malgré ce labeur d'esprit, le retour de l'aurore la trouva encore indécise.
Après l'office du matin, durant lequel elle avait été bien distraite, comme il est aisé de le comprendre, elle eut la bonne pensée d'aller confier ses tourments à celle de ses religieuses qui se trouvait plus particulièrement investie de sa confiance, parce qu'elle avait la direction de ses œuvres de charité, telles que l'école gratuite , le petit hospice d'incurables et la distribution de vivres aux indigents du pays.
Cette religieuse était la doyenne de la communauté, sous le rapport de l'âge, et une personne d'une grande expérience. Anne de Bolviller avait été souvent dans le cas de s'adresser à elle depuis ses premiers démêlés avec les autorités révolutionnaires, et elle n'avait jamais eu à se repentir d'avoir suivi ses conseils qui unissaient toujours la prudence à la fermeté.
Elles passèrent deux heures en conférence secrète, et quand l'abbesse sortit d'auprès d'elle pour se rendre à la grand' messe de la Toussaint, les religieuses, qui avaient remarqué à matines l'état de souffrance morale et l'altération des traits de leur supérieure, furent, au contraire, frappées du calme
répandu sur son visage, tout resplendisssant de son imposante sérénité habituelle; et plus tard, lorsque monsieur Desmont se présenta, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, et qu'il montra à l'abbesse sa physionomie encore plus bouleversée par la peur que la veille, Anne de Bolviller l'accueillit avec un sourire qui, à la profonde stupéfaction du digne économe, ne trahissait pas la moindre inquiétude.
Les poltrons, et maître Desmont faisait partie de cette classe très-nombreuse même chez le peuple le plus brave de la terre, les poltrons regardent toujours le courage comme la plus indéchiffrable de toutes les énigmes.
— Quels sont vos ordres, ma révérende mère ? — demanda-t-il en tremblant ; car il mourait de frayeur qu'on ne lui commandât d'armer les habitants de Clefmont, ainsi que lui-même l'avait proposé la veille, bien convaincu que la témérité du conseil le ferait rejeter.
-— Mes ordres? — répondit tranquillement l'abbesse, vous prendrez dans le grand vivier les six plus belles truites et les six plus beaux brochets de notre réserve ; vous organiserez pour ce soir une pèche aux écrevisses ; vous direz aux gardes de tuer fiu moins deux chevreuils è l'affût, et tous charge
SOUDARDS ET LQVELACES. 63
rez le vieux Nicolas de visiter toutes les raquettes (1) de la forêt. 11 devra apporter demain matin les oiseaux qu'il trouvera pris, afin que Ton mette les plus gras de côté à la cuisine.
— Mais, ma révérende mère, — balbutia l'économe, — je ne vois pas que tout cela ait rapport à la communication que je vous ai faite hier... Au~ riez-vous reçu des nouvelles plus favorables ?
— Je n'ai entendu parler de rien depuis vous, et jusqu'à présent je suis tranquille... J'espère que les saints, dont nous avons célébré la fête aujourd'hui, nous protégeront, et que demain nous pourrons prier en paix pour les morts... S'il survient quelque chose de nouveau, je vous le ferai savoir.
Pendant que ceci se passait à l'abbaye de Clefmont, maître La Branche recevait les dernières instructions du citoyen Lormois, de plus en plus ravi de l'idée qu'il allait enfin goûter du fruit défendu de la chasse dans les bois de la terrible abbesse ; et les quatre officiers du 1 Ie de ligne faisaient bruyamment leurs préparatifs pour l'expédition patriotique du lendemain.
Ils avaient recruté deux ou trois camarades, emprunté des vêtements plus commodes que leurs
ii) Pièges en bois de coudrier peur prendre les Diseaux d'eutourne,
uniformes, loué, ou plutôt mis eu réquisition, sous prétexte du service de la République, les deuy meilleures pataches de Chaumont, et ils se disposaient à passer cette dernière soirée à l'auberge du Bonnet-Rouge, pour célébrer, dans la compagnie j de leur ami le maître de forges, leurs futurs triomphes, le verre à la main.
L'hospitalité.
Il était quatre heures de l'après-midi, le lendemain 2 novembre, lorsque les deux pataches de Chaumont déposèrent leur chargement d'officiers à la porte du petit cabaret de Ciefrnont qui avait pour enseigne — Au rendez-vous des sans-culottes. — Le maître de forges Lormois y était déjà rendu depuis le matin, avec son équipage au grand corn- ] plet, et il avait été convenu que ce serait là qu'on \ se réunirait, pour aller ensuite tous ensemble carillonner à la porte de l'abbaye.
Les officiers, au nombre de sept, avaient déjeuné longuement et solidement avant de quitter la garnison, et, de plus, ils s'étaient arrêtés à tous les bouchons de la route, afin d'entretenir leur bonne humeur par de copieuses libations. Ils abordèrent donc Lormois en chantant leurs plus aimables gaillardises , et les premières paroles qu'ils adressèrent au maître du cabaret, furent pour lui ordonner d'apporter sur la table une douzaine de houteilles de son meilleur.
— La nuit ne viendra pas avant une heure • — dit le capitaine Reverchon en battant un entrer chat — et ce sera bien plus drôle si nous débarquons à l'abbaye quand toutes les nonnes seront rassemblées au réfectoire.... Voyez-vous d'ici, camarades, quelle révolution ça va faire? Huit gaillards comme nous tombant au milieu de ces colombes ! Ma parole d'honneur ! je ne donnerais pas ma soirée du 2 novembre de Tan 1er de la République pour un assignat de trois mille livres !
Tous les officiers applaudirent bruyamment à ces bouffonneries, et le capitaine battit trois nouveaux entrechats, après lesquels il s'en alla, toujours chancelant, tomber assis sur l'un des bancs du cabaret.
Pendant ce temps-là, les douze bouteilles de-
mandées avaient été rangées sur la table, que tous les officiers entourèrent à l'instant même.
— 11 faut convenir, citoyen Lormois, — dit l'adjudant-major Buy, — que vous avez eu une fameuse chance de nous rencontrer l'autre jour; car, sans nous, vous n'auriez jamais osé venir traîner vos guêtres par ici, tandis que dans notre compagnie vous allez pouvoir vous en donner impunément dans les bois de madame l'abbesse
Va-t-elle faire la grimace tout à l'heure, cette satay née béguine qui se permet de contester aux bons patriotes le droit de chasser et de manger son gibier!:
On ne saurait dire que cette boutade excita les rires de l'assistance, puisqu'ils n'avaient pas cessé un seul moment depuis l'arrivée de la bande joyeuse dans le cabaret. Lormois était bien un peu plus grave que les autres, parce qu'il n'avait pas bu en route; mais, à la sixième bouteille, il fut au diapason général, et l'on put prévoir qu'il ne tarderait pag à être aussi bruyant que ses camarades.
Le lieutenant Larcher, qui était, comme on va le voir, poète à ses heures, demanda la parole à son capitaine, et l'ayant obtenue, il se dressa de toute sa hauteur, mit son poing sur sa hanche, posa son petit tricorne à pompon rouge de travers É>ur son oreille droite, et enlonria d'une voi$ de
stentor la chanson suivante, dont chaque couplet fut salué par des acclamations frénétiques.
La dame abbesse avait prorais, Aux émigrés ses bons amis, Qu'on ne chasserait pas i Tant qu'ils seraient là-bas ;
Mais nous arrivons tous ici
Biribi, À la façon de Barbari, *
Mon ami.
Elle se croit dans son couvent À l'abri de tout accident.
Elle a caché ses vins, s ..,
Mis sous clé ses nonnains; Mais nous fouillerons tout ici • Biribi,
À la façon de Barbari, Mon ami.
C'est une dame du grand ton, Et fort revêche, assure-t-on.
On ne lui parle pas Sans mettre chapeau bas :
Nous la saluerons donc aussi
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Avec ses nonnes, au lutrin, On dit qu'elle chante en latin ; Nous leur ferons chorus,
Mais, suivant nos vieux i/s, Avec plus d'un refrain choisi
Biribi, A la façon de Barbari,
Mon ami.
Et quand elles voudront le soir Se retirer dans leur dortoir, Nous leur dirons sans bruit :
Mignonnes, bonne nuit ; Si vous avez peur, nous voici \ Biribi,
A la façon de Barbari, Mon ami.
Si les transports d'enthousiasme avaient été vifs après chaque couplet de cette bouffonnerie rimio dans le style poétique de l'époque, ils le furent bien plus encore lorsque le chanteur annonça par un petit salut adressé à son auditoire, qu'il était arrivé à la fin de son œuvre burlesque. Le capitaine Reverchon le pressa sur son cœur, puis il le passa à l'adjudant-major Buy qui en fît autant, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eût été étreint sur la poitrine du buveur qui se trouvait à sa gauche après avoir commencé pat sa droite. Alors les cris reprirent de plus belle, et l'on réclama de toutes parts une nouvelle audition des fameux couplets, en promettant que cette fois tout le monde en répéterait le refrain en cœur.
72 SOUDARDS ET LÔVELACÈâ.
— Il n'y a rien à dire, lieutenant Larcher : c'est aussi beau dans son genre que le Chant du départi! — s'écria le capitaine, — Allons-nous rire ! allonsnous rire!
Sur ces entrefaites, la nuit était venue, véritable nuit du commencement de novembre, c'est-à-dire un peu brumeuse, mais douce et calme. Quelques étoiles brillaient faiblement parmi les nuages, et une petite lune voilée se montrait de temps en temps pour disparaître aussitôt. Au loin, dans la forêt de Clefmont, on entendait raire quelques vieux dix-cors sur la fin de leur rut, et gémir tristement deux ou trois hiboux qui faisaient leur chasse nocturne. Par moment, la brise apportait aussi les sons des cloches du couvent, qui appelaient sans doute les religieuses aux derniers exercices de la journée.
Le capitaine, qui était sorti à plusieurs reprises pour savoir si l'heure du départ était enfin venue, le capitaine, — disons-nous — rentra d'une dernière excursion sur la grande route, et il s'écria d'une voix de tonnerre : v
— Camarades, il est temps d'aller surprendre l'ennemi ! Si nous attendions qu'il soit couché, ce ne serait pas généreux à nous... Nous voulons bien l'étonner un peu, mais pas trop.
Les officiers coururent prendre leurs fusils et leurs petits havre-sacs, qu'ils avaient placés dans les divers angles du cabaret, et en un clin-d'œil ils furent de nouveau réunis, et cette fois devant la porte.
La Branche y était déjà, entouré de tous ses chiens et tenant en main le cheval de son maître, Lormois lui ayant annoncé qu'il irait à pied jusqu'à l'abbaye, afin de ne pas se séparer de ses compagnons.
La distance à parcourir était d'un quart de lieue environ. On aurait pu l'abréger de quelques centaines de pas, mais il aurait fallu pour cela traverser le bourg de Clefmont, et le maître de forges avait fait observer très-sagement qu'il valait mieux se détourner un peu et ne pas donner l'éveil à une population parmi laquelle l'abbesse comptait de nombreux et fidèles partisans.
Le grand air, la marcha et le silence qu'on s'était promis de garder pendant le trajet avaient insensiblement ramené la bande joyeuse à un état moral moins agité. De bruyante qu'elle avait été jusqu'alors, son ivresse était devenue presque grave, et bien que chacun des individus qui la composaient eût toujours une foule d'idées plus ou moins pantagruéliques dans la tête, tous se pro-
mettaient intérieurement de se présenter d'abord d'une façon convenable, quitte à rire plus fort ensuite et à faire tapage si on montrait de la répugnance à les recevoir.
Enfin on aperçut une immense réunion de bâtiments d'une hauteur imposante où ne brillait pas une seule lumière.
— Nous sommes arrivés, camarades, — dit à voix basse le maître des forges qui ouvrait là marche.
— Eh bien ! par où entre -t-on dans cette forteresse? — demanda la capitaine.
— À vous parler franchement, je n'en sais rien ; mais La Branche ^a nous mener tout droit à la porte. Il irait, au besoin, les yeux fermés.
Le piqueur fut appelé, et quand il sut de quoi il était question, il donna ses deux chevaux à son valet de chiens, et ayant fait un vingtaine de pas sur sa droite, il ôta son chapeau, salua profondément et dit :
— Si l'un de ces messieurs veut prendre la peine d'approcher, je lui montrerai le cordon de la cloche.
— Si vous le voyez, tirez-le vous même, — grommela une grosse voix avinée.
SOUDARDS ET LOYEIACES. 75
Mais La Branche fit la sourde oreille, et alors le sous-lieutenant Champagnat, qui venait de l'interpeller, le rejoignit en deux bonds, passa rapidement la main sur la surface de la muraille, à hauteur d'homme, rencontra une petite chaîne terminée par un anneau, s'y suspendit, et à l'instant même une cloche au timbre perçant retentit dans l'intérieur du corps de logis devant lequel on se trouvait. j
— Le sort en est jeté, — murmura Reverchon en s'élançant vers la porte, pour être le premier à répondre lorsque l'on viendrait ouvrir. — Allons-nous rire ! Allons-nous rire ! — ajouta-t-il.
Il avait à peine fini de parler, que le petit guichet déjà connu de nous tourna sur ses gonds, laissant voir derrière la grille un ravissant visage encadré dans un voile de fine laine blanche.
— Que demandez-vous? — dit la tourière dont la figure séraphique n'exprima aucun trouble à l'aspect des moustaches noires et des yeux émérillonnés du capitaine. Reverchon.
— L'hospitalité, ma petite nonne, — répondit-il résolument.
— C'est une chose qu'on ne refuse jamais ici, —
76 cqlbaRDS ET LOVELÀCES.
reprit la religieuse, — surtout quand elle est réclamée par des pauvres.
— Et par des défenseurs de la patrie ?
— S'ils ont perdu leur chemin et qu'ils n'aient pas de quoi aller à l'auberge, je crois qu'on les recevra aussi... Combien êtes-vous?
— Dix.
— Et qui dois-je annoncer à notre mère abbesse?
— Des officiers du onzième de ligne, ci-devant Picardie, venant de Chaumont.
Le guichet se referma, et on entendit le pas rapide et menu de la tourière qui s'éloignait.
— Mille tonnerres ! si elles sont toutes comme l'échantillon que nous venons de voir, -- dit l'adjudant-major Buy , après quelques secondes d'un silence général, — nous allons nous amuser comme feu le tyran Louis XV, le fariboleur... Quel bijou de femme ! Et ce costume, capitaine, comme ça doit être drôle... Je ne peux pas y penser sans voir danser trente-six chandelles devant mes yeux. Pourvu maintenant qu'on ne s'avise pas de nous refuser la porte après nous avoir fait si bonne mine par le trou de la serrure... Sacrebleu ! je crois que je m'arracherais la moustache depuis le premier poil jusqu'au dernier !
SOUDARDS ET LOVELÂGES. 77
— Vous oubliez qu'il nous resterait toujours la ressource de prendre la place d'assaut et d'obliger la garnison de se rendre à discrétion, — répondit le capitaine, — et, entre nous, cela vaudrait peut-être mieux que de pénétrer ici par la volonté de celle qui y commande... Vous comprenez, camarades, — poursuivit Reverchon en roulant de gros yeux autour de lui. — Après la chamade battue, les lois de la guerre permettent de ne plus faire de quartier à personne... Il faut que tout le monde y passe... Mais pas de bêtises ! il me semble que l'on revient par ici .
Effectivement on revenait; mais cette fois ce fut »ia porte elle-même qu'on ouvrit de toute la largeur de ses deux battants, et non le petit guichet qu'on entrebâilla avec précaution et lenteur.
Ainsi, il n'y avait plus le moindre doute à concevoir , les officiers étaient reçus sans hésitation.
La religieuse qui avait excité les transports d'enthousiasme de l'inflammable adjudant-major était encore là, et à côté d'elle se tenait une de ses compagnes, son égale au moins en rayonnante jeunesse et en angélique beauté : c'était vraiment à croire qu'on les avait choisies tout exprès.
Chacune d'elles portait à la main une grosse
torche de cire jaune, dont la clarté, insuffisante pour le lieu, imprimait un caractère tout à fait solennel et presque imposant à la longue, haute et sombre voûte sous laquelle il fallait passer pour pénétrer dans la première enceinte intérieure de l'abbaye.
A la vue des deux charmantes religieuses, les officiers avaient levé presque tous ensemble leurs chapeaux, sans qu'il fût possible de dire qui d'entre eux s'était avisé de donner l'exemple de cette démonstfttion de courtoisie et de respect dont s'abstenaient assez volontiers les héros de ce temps-là.
Et au lieu de se précipiter tumultueusement et bruyamment par cette porte qui s'ouvrait avec tant de confiance devant eux, ils en franchirent le seuil en bon ordre et presque silencieusement.
Les deux tourières ne prononcèrent pas une parole tant que dura le défilé des singuliers hôtes qu'elles étaient chargées d'introduire, et, chose plus extraordinaire encore, aucun étonnement ne se peignit sur leurs physionemies placides et sérieuses lorsqu'elles virent déboucher, à la suite des officiers, deux chevaux et une quarantaine de chiens courants, en un mot tout un attirail de chasse.
Quand le dernier couple de la meute eut pénétré sous la voûte, et que les religieuses, après avoir attendu un moment, furent bien certaines qu'il ne restait plus ni bêtes ni gens dehors, Tune d'elles s'en alla tranquillement refermer la porte derrière nos godelureaux, stupéfaits de ce facile début de leur entreprise, puis elle poussa les énormes verroux qui assujettissaient d'une manière formidable les deux battants.
Revenant ensuite sur ses pas, elle chercha du regard le visage de l'homme qui lui avait parlé à travers le guichet, quelques instants auparavant, et ayant reconnu le capitaine Reverchon au milieu de ses camarades, lesquels se tenaient réunis en un seul groupe et immobiles, comme s'ils sentaient avoir besoin d'une permission quelconque pour pousser plus loin, elle lui dit d'une voix douce mais assurée :
— Messieurs, notre révérende mère abbesse nous a commandé de vous faire savoir qu'elle n'a rien à refuser à des hommes qui s'annoncent
comme défenseurs de la France Veuillez nous
suivre auprès d'elle, car elle désire apprendre de vous-mêmes ce qui lui procure l'honneur de votre visite à une heure aussi avancée.
Et, se remettant en marche avec sa compagne,
elle montra la route aux officiers, de plus en plus abasourdis.
Les loups étaient dans la bergerie ; mais la vérité exige que nous ajoutions qu'ils y semblaient aussi penauds que des moutons qui viennent d'être tondus.
Tous, chemin faisant, s'étaient arrangé le même petit programme dans la tète, d'après leur opinion sur les béguines en général.
Leur idée fixe était qu'on leur opposerait d'à-, bord mille difficultés avant de les recevoir; qu'on ne leur montrerait ensuite que les plus vieilles et les plus laides figures de toute la communauté, et qu'enfin, lorsque l'on se déciderait, par nécessité et par peur de pire, à les laisser entrer dans la maison, on ne leur ferait entendre que des phrases mieilleuses et fausses comme l'hypocrisie elle-même, cette monnaie courante de tous les établissements religieux du monde, selon eux.
Au lieu de cela deux jeunes filles belles comme des anges cheminaient devant eux dans une sécurité aussi parfaite que si elles eussent été suivies par leurs compagnes, et ces gracieuses messagères leur avaient dit en termes dignes et simples, que l'on n'avait point hésité à leur accorder l'hospitalité qu'ils réclamaient.
11 résultait de tout cela que les pauvres diables, complètement dégrisés, ne savaient plus où ils en étaient.
Seul, le sous-lieutenant Champagnat, un intrépide qui avait gagné son épaule tte sur le champ de bataille du 10 août, dans les rangs des sans-culottes marseillais, grommelait encore entre ses dents quelques plaisanteries inconvenantes ; mais ses paroles ne trouvant plus d'écho, il les prononçait à voix plus basse de minute en minute.
Quant à Lormois, il paraissait, s'il est possible, encore plus déconfit que ses compagnons, il s'était embarqué dans cette escapade de vauriens, bien convaincu qu'étant associé à des gens résolus et assurés de l'impunité, elle ne pouvait pas tourner mal pour lui, et maintenant il les voyait tous si changés, qu'il se sentait déjà atteint par un bon procès-verbal des gardes incorruptibles de madame i'abbesse de Clefmont, dans lequel on le nommerait seul, en désignant simplement les autres chasseurs comme des étrangers inconnus amenés par lui, ce qui l'obligerait à payer pour tout le monde.
On traversa d'abord une large cour; on passa ensuite sous une seconde voûte moins longue que la première, et l'on aperçut sur la droite un grand bâ-
timent isolé, au rez-de-chaussée duquel brillaient deux ou trois lumières.
— Messieurs, c'est ici l'économat, — dit la religieuse, — il est convenable d'y laisser vos chevaux et vos chiens. Ils y trouveront tout ce qui peut leur être nécessaire, et du monde pour aider vos gens.
Personne ne réclama contre cet ordre de la petite tourière à la voix douce, et La Branche se dirigea vers le bâtiment isolé, avec les chevaux, la meute et le valet de chiens qui lui servait de second piqueur. 11 paraissait connaître parfaitement la localité.
On se remit de nouveau en marche etFon fran chit une troisième voûte. Celle-là donnait entrée dans l'intérieur du monastère, et elle aboutissait à ^ une espèce de cloître éclairé de distance en distance, et qui se prolongeait assez loin pour que l'on n'en distinguât pas d'abord l'extrémité.
Les deux religieuses pressèrent alors le pas, bien que rien en elles n'annonçât qu'elles fussent plus effarouchées qu'au moment ou elles s'étaient trouvées pour la première fois en présence des visiteurs. Elles prirent donc un peu d'avance sur ces derniers, et le sous-lieutenant Champagnat en profita pour dire à Reverchon ;
— Ah ! ça, capitaine, est-ce que tous auriez peur de ces deux poulettes blanches et roses qui trottent devant nous, que vous ne soufflez plus mot?
— Moi peur, Champagnat? vous verrez cela
tout à l'heure Mais ces grands murs me font
froid dans le dos.
— Laissez donc, capitaine ; on s'y divertit peutêtre mieux que dans la caserne. On connaît tout ça
maintenant D'ailleurs, le vin est tiré, il faut le
boire.
— On le boira, camarade, — répondit Keverchon, d'un ton de mauvaise humeur, qu'il cherchait vainement à dissimuler. — Ah ! il paraît que nous sommes arrivés, — ajouia-t-il, en montrant de la main les deux tourières arrêtées près d'une gtande porte.
Evidemment elles attendaient pour l'ouvrir que les officiers fussent moins éloignés,
— Messieurs, — ■ dit celle qui avait toujours parlé jusqu'alors, — vous allez vous trouver en présence de notre révérende mère.
Elle tourna une clé, et Ton aperçut l'intérieur du grand parloir éclairé comme pour un jour de cérémonie.
Faisant face à la porte, mais à l'extrémité opposée, l'abbesse était assise sur son fauteuil à estrade,
8i SOUDARDS ET LOVELACES.
ayant autour d'elle toute sa communauté, rangée en demi-cercle sur les petits sièges de bois dont nous avons parlé.
Anne de Bolviller était revêtue des insignes de ses hautes fonctions. Elle tenait à la main droite une magnifique crosse en or massif ornée de pierreries étincelantes, et une longue croix, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie, brillait sur sa poitrine.
Jamais elle n'avait été plus imposante, et son entourage semblait ajouter encore à la dignité de son maintien.
Les officiers s'étaient arrêtés interdits, et le souslieutenant Champagnat, lui-même, bien différent de ce qu'il était quelques secondes auparavant, essavait de s'abriter derrière l'énorme carrure du maître de forges, qui, de son côté, aurait bien voulu avoir là un compagnon plus gros que lui pour en faire autant. Tous s'étaient découverts. *
Reverchon comprit que s'il ne faisait pas bonne contenance, il était perdu, de réputation vis-à-vis de ses camarades, et qu'il leur faudrait peut-être retourner coucher le soir même au Rendez-vous des sans-culottes. Il s'avança donc résolument, toujours le chapeau à la main, et quand il se trouva en face de la fière Anne de Bolviller, il lui fit un petit salut de maître d'armes et lui dit d'un ton
dégagé, bien que sa voix fût un peu tremblante :
— Ma foi, citoyenne abbesse, avant que vous m'interrogiez, je vais vous avouer tout franchement la vérité, comme il convient à de vrais patriotes... Nous avons entendu dire qu'il y avait beaucoup de gibier dans vos forêts, et nous avons décidé que nous nous donnerions le plaisir de venir célébrer chez vous la fête du ci-devant saint Hubert, un bon vivant de l'ancien régime, en attendant que nous allions nous faire casser les os pour la défense de la patrie.
— La vieille politesse française aurait peut-être voulu, messieurs, que vous me fissiez d'abord part de votre projet, — repartit Anne de Bolviller, du ton froid et un peu sec d'une femme du plus grand monde qui donne une leçon délicate à des hommes mal élevés. — Dans les circonstances où nous nous trouvons, — ajouta-t-elle aussitôt, — vous n'auriez point éprouvé de refus, et je crois que cette manière plus courtoise d'agir eût ajouté à la satisfaction que vous vous promettez de votre séjour
— Pour ce qui est de la vieille politesse française, citoyenne abbessse, — riposta Reverchon, dont l'assurance un peu forcée tournait insensiblement à la bonhomie, — c'est une chose que nous ne
connaissons guère, nous autres vrais républicains qui y allons tout à la grosse morguienne ; mais nous sommes au fond de bons diables, et si vous vouliez seulement nous accorder place au feu, à la table et... à la chandelle pendant quarante-huit heures, et nous laisser chasser dans vos bois à notre fantaisie, ma parole d'honneur ça nous ferait plaisir, et la République, qui est grande et généreuse, vous en tiendrait compte dans l'occasion.
— Allons, messieurs, puisque vous êtes en humeur de franchise, convenez que tout ceci est une espèce de gageure que vous avez faite à table .. Vous vous serez dit que ce serait très-amusant de venir tourmenter de pauvres recluses, et vous n'aurez pas songé qu'elles n'ont déjà que trop de soucis.
En prononçant ces paroles, Anne de Bolviller laissa errer son regard pénétrant et fascinateur sur les officiers.
Ceux-ci baissèrent tous les yeux, à commencer par l'adjudant-major Buy, qui, le premier, avait conseillé l'équipée de Clefmont, et l'abbesse reprit, en s'efforçant de sourire pour cacher qu'elle était émue d'avance de la responsabilité que sa réponse allait faire peser sur elle :
— Eh bien ! messieurs, cette gageure, vous la
SOUDARDS ET LOVELAGESo 87
gagnerez..,.. Ma maison, je la mets sous la sauvegarde de l'honneur d'officiers français, en me disant que des hommes qui vont se battre pour une
sainte cause la défense du sol, ne peuvent
avoir que de bonnes pensées dans l'âme On va
vous conduire au réfectoire, et quand vous sortirez de table, les gardes de la forêt seront là pour prendre vos ordres ; ils auront celui de vous obéir en toutes choses.
Anne de Bolviller se leva avec ses religieuses, puis elle fit une révérence noble, grave et triste mx officiers, et, suivie de toute la communauté, y compris les deux tourières, elle disparut par une porte placée derrière son fauteuil, laissant ainsi ses hôtes seuls dans le grand parloir, tous beaucoup moins hardis qu'il ne Tétaient au Rendez-vous des sans-culottes.
Ils se regardèrent pendant quelques instants en silence, puis le capitaine Reverchon marmotta, en passant sa main devant ses yeux, comme un homme qui vient d'être ébloui au physique et interloqué au moral :
— Sacrebleu! cette gaillarde-là vous commanderait joliment une demi-brigade Qu'en pensez-vous, camarade Buy ?
— Je ne l'ai ni examinée ni écoutée, — répondit l'ad judant-major.
— Quoi ! vous n'avez pas remarqué cet œil noir qui vous perce comme une baïonnette, et cette parole qui a toujours l'air de vous dire: — Marche droit ou sinon! — Où donc aviez-vous l'esprit? Et vous, citoyen Lormois, qui m'avez laissé parler tout seul depuis que nous sommes entrés ici, ne croyez-vous pas comme moi qu'un chapeau à panache tricolore et une épée au côté iraient mieux à la citoyenne abbesse que son grand voile blanc et sa longue croise flamboyante?
— Je n'en sais rien, capitaine; mais c'est une vaillante femme, et l'accueil qu'elle nous a fait
prouve bien qu'il n'est pas facile de l'effrayer
Enfin, elle nous a promis que nous pourrions houspiller librement ses sangliers et ses cerfs, je n'en souhaite pas davantage.
— Eh bien ! et les nonnes? Est-ce qu'il n'est plus question de les faire danser? — demanda le farouche Champagnat, qui avait retrouvé un peu d'assurance depuis que le regard de l' abbesse ne le tenait plus en arrêt.
— Nous verrons cela demain, — répondit Reverchon avec impatience. — Pour ce soir, camarades, il faut nous conduire comme des gens rai-
sonnables On nous témoigne de la confiance,
il serait mal d'en abuser.
En ce moment, la porte par laquelle la communauté s'était retirée s'ouvrit, et deux religieuses, qui n'avaient pas paru encore, firent leur entrée dans le grand parloir.
Celles-là n'étaient ni jeunes ni jolies, et, dès qu'elles se furent montrées, les officiers comprirent que ce seraient elles qui les serviraient à table, et que peut-être ils ne verraient plus les autres.
— Elle est belle la confiance de la mère ab«besse, — dit Champagnat au lieutenant Larcher^ en se penchant à son oreille. — - Le capitaine s'est laissé entortiller par cette rusée commère, et il caponne, maintenant. Si nous ne parvenons pas à lui remettre un peu de cœur au ventre, il est capable de vouloir nous mener à la messe demain avant de partir pour la chasse.
— Qu'il y ait seulement assez de vin à souper, et je réponds de lui, — répliqua Larcher à voix basse.
Champagnat fit encore entendre quelques grognements sourds, interrompus par la plus âgée des deux religieuses, qui dit :
— Si ces messieurs veulent d^sçx au réfectoire, leur collation est prête.
Et prenant un des nombreux flambeaux qui éclairaient le parloir, elle le remit à sa compagne, se saisit d'un autre, et toutes deux, marchant d'un pas de gendarme qui ne ressemblait guère au gracieux trottinement des petites tourières, précédèrent les officiers dans un large corridor, à l'extrémité duquel on apercevait l'entrée du réfectoire.
La collation était un véritable souper de chasseurs. Elle ne se composait que de pièces froides, mais elles avaient si bonne mine, qu'elles auraient donné faim rien qu'à les regarder. C'étaient des poissons monstrueux, des quartiers de venaison à l'avenant, une hure de sanglier d'une vérité d'expression effrayante, et enfin une montagne des fameuses écrevisses dont avait parlé Lormois, faisant face à une autre montagne des succulentes truffes qu'il avait aussi vantées.
La table était également garnie d'un nombre de bouteilles très-respectable.
— Mais c'est à croire qu'on nous attendait ! — s'écria Reverchon à l'aspect de ce festin.
— Vous ne voyez donc pas, capitaine, que c'est leur propre souper qu'elles nous ont cédé, — dit l'implacable Champâgnat ; —voilà comme elles vî~
SOUDARDS ET LOYELACES. 91
vent, et c'est pour cela qu'elles se mettent derrière les grilles... Ça tombe sous le sens.
Chacun pril place, et les deux vieilles religieuses entrèrent en fonction , en remplissant l'un des verres de chaque convive d'un vin exquis qu'aucun d'eux ne connaissait.
Il y eut Quelques instants de silence presque complet, ainsi qu'il arrive toujours dans le début d'un bon repas. A peine entendait-on çà et là quelques exclamations enthousiastes sur l'excellence d'un plat ou la finesse d'un vin ; mais quand les appétits commencèrent à être satisfaits, et qu'il y eut sur la table plus de bouteilles vides que de pleines, les langues se délièrent peu à peu, et bientôt la conversation ressembla à celle qu'on avait tenue, trois jour auparavant, à l'auberge du Bonnet-Rouge.
Le capitaine se montra d'abord plus retenu de langage que ses compagnons, et l'adjudant-major semblait très-disposé à suivre son exemple. Le premier, cependant, ne tarda pas à se laisser entraîner aussi, et alors ce fut un feu roulant de quolibets et de plaisanteries sur les pauvres béguines dont on mangeait le souper sans scrupule, parce qu'on était convaincu qu'elles en avaient un meilleur encore.
Pendant ce temps-là, les deux vieilles religieuses faisaient leur service avec l'aplomb de maîtresd'hôtel consommés : ici changeant les assiettes à propos, là portant lestement les plats d'une extrémité de la table à l'autre, sans qu'il fût nécessaire de les en prier, ayant l'œil à tout, et ne paraissant en aucune façon scandalisées des mille extravagances de caserne qui se débitaient autour d'elles.
Après les joyeux propos, vinrent les chansons joyeuses, mais cette fois chantées avec une certaine retenue ; puis les santés multipliées, parmi lesquelles on n'eut garde d'oublier celles de la ritoyenne abbesse et de ses plus jolies compagnes. \ — Camarades, — dit le lieutenant Larcher, qui i venait de verser dans son verre les dernières gouttes /d'une des bouteilles placées devant lui, — le vin va bientôt nous manquer.
— Eh bien ! — ajouta vivement Reverchon, — n'en demandons pas davantage pour ce soir. On nous a fait bon accueil ; nous avons eu un vrai souper de représentants du peuple en mission ; personne n'est venu nous prier de nous taire quand nous nous sommes mis à rire et à chanter ; tenonsnous en là, et renvoyons à demain la fête plus complète. Une dernière santé à la République, et prions ces vieilles mères de nous indiquer nos lits,
11 y eut bien quelques petites réclamations contre ces sages paroles, mais la majorité les approuva, et la santé proposée fut portée avec ce qui restait encore de vin.
— Et les gardes ! — s'écria le maître de forges.
— C'est juste, — reprit le capitaine.
Et, se tournant vers une des religieuses qui se trouvait en ce moment derrière lui, il lui demanda comment il fallait faire pour parler aux hommes à qui la citoyenne abbesse avait dû ordonner de préparer la chasse du lendemain.
i La religieuse fit signe qu'elle était sourde.
Alors, Lormois s'adressa à l'autre, qui tira de sa poche un crayon et un petit carré de papier, pantomime qui signifiait évidemment qu'elle n'entendait pas non plus.
Un rire à faire fendre les voûtes solides du réfectoire éclata parmi les convives, et, pendant quelques minutes, aucun d'eux ne put retrouver assez de calme pour griffonner une ligne sur le petit carré de papier.
— Quel bon tour ! — s'écriait l'un en se tordant sur sa chaise.
— Quelle maîtresse femme ! — reprenait l'autre en renversant la tète.
Et tous se reprenaient à rire de plus belle," recon-
naissant que la malice était de bonne guerre et qu'il n'y avait pas moyen de s'en fâcher.
Enfin, le maître de forges prit le crayon et formula brièvement le désir de l'assistance. 11 remit, toujours en riant, le papier à la pauvre sourde, et moins de cinq minutes après elle revenait, ramenant avec elle le père Nicolas, un autre garde et La Branche.
La conférence des officiers avec ces trois agents de leurs futurs plaisirs fut courte et ne donna lieu à aucun incident remarquable, si ce n'est une réponse du vieux Nicolas au maître de forges.
Au moment où le premier se retirait avec son compagnon et La Branche, Lormois lui dit d'un ton goguenard :
— Eh bien ! Nicolas, mes chiens vont pourtant chasser dans tes bois, et tu ne me feras pas de procès-verbal.
— Ce coup-ci, non, monsieur Lormois,— répondit Nicolas en toisant de la tête aux pieds le jeune veneur — » mais si jamais vous y revenez seul, sans avoir à me montrer une bonne permission de madame l'abbesse, vous êtes ben sûr de votre affaire... Vous n'êtes pas un défenseur de la patrie, vous, pour que tout vous soit permis. Pour demain, comme vous serez en bonne société, vous pourrez
vous divertir tout votre content. Messieurs, je vous salue de tout mon cœur.
Après le départ des gardes, le lieutenant Lareher et le sous-lieutenant Champagnat, qui, depuis quelques instants, complotaient à voix basse dans un coin, se rapprochèrent de leurs camarades, et le premier dit à Reverchon :
— Ah çà ! capitaine, est-ce que nous allons maintenant nous coucher sans rire un peu ?
— Vous savez que cela avait été convenu tout à l'heure, — repartit le capitaine avec un léger embarras.
— D'accord ; mais ce n'est pas ce qui avait été décidé l'autre jour et ce matin, citoyen capitaine... Vous même, ce soir, quand on tirait la cloche pour nous annoncer, vous vous frottiez les mains à l'idée de la nuit folichonne que nous passerions, et au lieu de cela, nous avons soupe tranquillement comme des pères de famille qui ont la goutte, et nous nous disposons maintenant à nous mettre dans nos toiles, justement à l'heure où il est si bon de vivre... Parole d'honneur, ce n'était pas la peine de nous déranger pour si peu de chose. A Chaumont nous aurions du moins notre eau-de-vie brûlée, et chacun de nous sa bonne amie en rentrant au logis.,. Nous venons donc, le camarade
Champagnat et moi, vous proposer de prendre tous des flambeaux sur cette table, où il n'en manque pas , Dieu merci ! et de nous promener dans la maison jusqu'à ce que nous trouvions l'endroit où les colombes dorment la tête sous l'aile... Et voilà !
— J'appuie la motion du préopinant, — dit Champagnat en se servant du langage des clubs, qu'il avait beaucoup fréquentés avant de porter la pique et la carmagnole des Marseillais qui devaient le conduire bien plus vite à l'épaulette que s'il eût fait la guerre en Champagne sous Dumouriez, ou en Flandre sous Dillon ou Rochambeau.
— Et nous sommes prêts à la défendre chaudement, sacrebleu! — s'écrièrent ensemble les trois officiers qui n'assistaient pas au fameux souper de Chaumont, où l'escapade en voie d'exécution avait été organisée, mais que l'on avait conviés à y prendre part, ainsi que nous l'avons dit.
Ceux-là étaient des volontaires des tout premiers enrôlements de septembre, à qui Ton avait donné par élection des grades en route , parce qu'ils avaient un peu plus de fanatisme révolutionnaire encore que leurs camarades.
— Puisqu'il en est ainsi, — s'écria à son tour Lormois, qui avait été piqué au vif du cas mé-
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diocre que faisait de sa personne le vieux garde, sans doute très-fidèle interprète de sa maîtresse dans cette circonstance, — je suis des vôtres, et je soutiens qu'on rira de nous partout où l'aventure sera connue, si, après avoir tant bavardé sur ce que nous ferions ici, nous rentrons à Chaumont sans pouvoir nous vanter seulement d'avoir embrassé une nonne et bu à notre fantaisie... Voilà mon opinion, camarades.
— Ca vous a poussé bien vite, citoyen Lormois, — dit Reverchon, à qui le maître de forges avait semblé plus particulièrement s'adresser. — Mais on vient de vous molester, — ajouta-t-il en mettant du premier coup le doigt sur la plaie, — et
vous avez le droit de chercher une bonne malice pour vous revenger... Je persiste à dire, camarades, qu'il eût mieux valu nous conduire comme des gens tranquilles le premier jour ; mais, puisque la proposition du citoyen Larcher est adoptée à l'unanimité ou peu s'en faut, je ne me séparerai certainement pas de vous... Tous les jours on prêche la sagesse, et quand on trouve l'occasion de faire une sottise on se laisse entraîner. Qu'en pensez-vous, camarades Buy?
— Je pense que je vous suivrai, capitaine, — répondit l'adjudant-major, dont la physionomie ne
s'était pas déridée un seul instant depuis l'arrivée dans l'abbaye.
— • Mais qui nous conduira? — reprit Reverchon. — En bonne conscience, nous ne pouvons pas demander à ces deux pauvres vieilles sourdes de nous montrer le chemin pour aller faire les cent dix-neuf coups dans le quartier de la jeunesse du couvent.
— Eh bien ! sacrebleu ! — repartit Larcher, — nous marcherons au hasard jusqu'à ce que nous ayons trouvé la pie au nid. Maintenant, — ajoutat — il en frappant du poing sur la table7 — capor qui s'en dédit !
— Allons, flambeaux en main! — s'écria Reverchon, qui, voyant bien que toute résistance de sa part n'aurait pas d'autre résultat que de compromettre son autorité déjà très-peu respectée, comme le lecteur a pu s'en apercevoir, pensa qu'il valait encore mieux diriger tant bien que mal le mouvement que de tenter d'y mettre obstacle.
Et, prenant résolument sur la table une girandole à trois branches, il marcha d'un pas feime et avec un air fanfaron vers celle des portes du réfectoire qui lui parut conduire dans l'intérieur de la communauté.
Il va sans dire que tous les officiers et Lormois
suivirent l'exemple qu'il donnait et s'attachèrent à ses pas.
Quant aux deux religieuses présentes à cette scène, soit que la vivacité de gestes qui avait accompagné la discussion dont nous venons de parler ne les eût pas, à défaut d'oreilles, averties de ce qui se passait, soit qu'elles eussent reçu Tordre de ne s'opposer à rien et même de paraître indifférentes à tout, elles restèrent dans une immobilité complète, et ni l'une ni l'autre ne prononça une seule parole de surprise pendant que les coureurs d'aventures s'éloignaient.
Ceux-ci cheminèrent durant quelques instants dans un petit corridor qui les mena tout droit à la cuisine de la maison, lieu dont ils ne se souciaient guère pour le moment, car ils avaient largement soupe.
La cuisine était déserte.
Ils revinrent sur leurs pas, errèrent au hasard dans divers passages qui eussent été plongés dans une obscurité profonde sans les lumières qu'ils portaient, et finirent par trouver un large escalier de marbre, à l'aspect majestueux, et éclairé de distance en distance par des lampes en cuivre de forme antique : là ils s'arrêtèrent un instant pour délibérer.
— Je parie, capitaine, — dit Larcher, — que les cellules sont là-haut... Vous qui vouliez rire et danser, vous allez pouvoir vous en donner à cœur joie.
— Dame ! Vous avez raison, camarade, — repartit Reverchon avec un empressement un peu contraint. — Eh bien ! montons vite.
Ils montèrent sur la pointe du pied pour ne pas donner l'éveil, et se virent bientôt à l'entrée d'un autre corridor.
Celui-là était long, large et éclairé de la même manière que l'escalier.
De plus, dans toute son étendue, on apercevait à droite et à gauche des portes placées régulièrement à quelques pieds les unes des autres.
— Voilà bien les cellules, — reprit Larcher à voix basse, — et le corridor est assez large pour faire une belle salle de bal... Allons, capitaine, donnez-nous l'exempl-e en frappant à l'une de ces portes ; invitez votre danseuse et commençons par la Monaco, qui les effarouchera moins que la Car* magnole... Je me charge de la chanter.
Le capitaine fit trois ou quatre enjambées, puis il s'arrêta court en voyant l'intérieur d'une cellule dont la porte était restée ouverte.
Il se retourna vers ses compagnons en faisant un geste qui signifiait, — il n'y a personne.
Puis, avançant de quelques pas encore, il indiqua de la même manière que la seconde cellule était ouverte et inhabitée comme la première.
Tous les officiers se pressèrent alors autour de lui, et reconnurent qu'il en était de même d'un bout du corridor à Vautre.
— Les oiseaux sont dénichés, — murmura le capitaine à l'oreille du lieutenant-poète, — et c'est nous qui sommes traités à la faconde Barbarie mon ami.
— Elles sont cachées quelque part, — répondit Larcher, — et nous les trouverons toutes ensemble, ce qui vaudra encore mieux pour nos projets de danse.
— Cherchons donc encore, — reprit Reverchon.
On se remit en marche le long du corridor, toujours passant devant des cellules vides, dont on apercevait le petit lit blanc et la croix de bois noir appliquée contre la muraille au-dessus d'un grossier prie-Dieu, et Ton arriva. ainsi jusqu'à une
402 soî;dà.rds et lovelàces.
liante porte cintrée, sous laquelle se glissait un
assez vif rayon de lumière venant de l'intérieur.
— Pour cette fois, nous les tenons ! — grogna sourdement le farouche Champagnat, — Allons; capitaine, en avant !
Reverchon posa la main sur la serrure.
La chasse.
Le capitaine Reverchon, ainsi que nous l'avons ait, avait donc posé la main sur la serrure ; mais, 'iVant de faire jouer le pêne, il tourna la tête vers Qes compagnons rangés derrière lui, dans l'attitude de l'impatience et de la curiosité, comme il est aisé de le comprendre, et il leur dit avec précaution, de manière à n'être entendu que d'eux seuls :
— Ah ça î mes braves camarades, pas de bêtises au moins... C'est bien assez pour une fois de les faire danser.
U y eut autour de lui un petit murmure de paroles inintelligibles dont les intonations étaient diverses, selon qu'elles exprimaient l'approbation ou le mécontentement, et au milieu desquelles on put reconnaître les premières mesures de la Monaco, que fredonnait le lieutenant Larcher, qui s'était offert, comme on sait, pour la chanter à l'ouverture du bal projeté.
il n'y avait rien de précisément hostile dans ces dispositions des officiers, et cependant Reverchon semblait prêt à hésiter de nouveau au moment de pousser plus loin l'aventure. Il était très-pâle, et le sourire résolu et quelque peu railleur qu'il cherchait à fixer sur ses lèvreô, avait une expression de contrainte qui n'existait pas sur les visages de ses compagnons, à l'exception toutefois de celui de l'adjudant-major Buy, dont la physionomie était mécontente jusqu'au sinistre.
Enfin il ramena lentement à lui l'un des battants de la haute et large porte cintrée, et le premier objet qui frappa les regards des huit personnes présentes, fut un Christ plus grand que nature et d'une perfection merveilleuse d'imitation, sur sa croix formée de deux arbres grossièrement équarris comme celle du Calvaire.
Puis, au-dessous de cet émouvant symbole du
SOUDARDS ET LQVELACES. 105
salut de l'humanité, on vit un autel très-simple, éclairé par de nombreux cierges, et au bas des cinq ou six marches qui servaient à l'officiant pour y monter, toute la communauté agenouillée sur les dalles du chœur, dans un profond recueillement.
Quelque soin qu'eut pris le capitaine, la porte, en s'ouvrant, avait fait un peu de bruit, et cependant aucune des saintes recluses ne paraissait se doyter qu'elle eût en ce moment tant de témoins de sa pieuse méditation.
À ce spectacle, qui devait sembler très-inattendu à des gens dont les idées sur les maisons religieuses de femmes ne brillaient pas par une grande justesse, ainsi qu'on a pu le remarquer dès le début de cette histoire ; à ce spectacle, — disonsnous, — Reverchon lâcha brusquement la serrure, comme si elle était devenue tout à coup aussi brûlante que du fer rouge, et, faisant trois pas en arrière, il dit avec l'accent d'une ferme détermination:
— Entrez là si ça vous amuse, camarades ; mais moi je ne vous en donnerai certainement pas T exemple.
— Ni moi non plus, mille tonnerres ! — murmura Padjudant-major en promenant des regards
farouches et presque menaçants de Lareher à Champagnat et de Champagnatà son digne acolyte Lareher.
Ceux-ci ne tinrent aucun compte de cette iinprobation très -significative quoique muette, et ils s'ébranlèrent bras dessus bras dessous pour pénétrer dans l'intérieur de la chapelle ; mais, comme ils allaient en franchir le seuil, la voix grave de l'orgue éclata en sons majestueux au-dessus de leurs têtes, et après un court prélude de l'expression la plus touchante, les religieuses se mirent à entonner un des plus beaux hymnes de leur office du soir.
Les deux mécréants, physiquement émus, ne reculèrent pas avec la courageuse franchise du capitaine, mais ils eurent la pudeur de s'arrêter court> et il fut facile de voir que s'ils n'étaient pas éner- ! giquement soutenus, ils renonceraient aussi à leur coupable entreprise.
11 y eût donc tout naturellement quelques instants d'incertitude, d'embarras et presque de honte parmi la petite bande, si résolue à mal faire peu de minutes auparavant. Les officiers et Lormoisse questionnaient du regard avec une sorte de trouble, les uns, plus surpris que réellement touchés, cherchant des encouragements qu'ils ne trouvaient
pas, et les autres s'excitant de la façon la plus visible à des sentiments honnêtes qui ne pouvaienl pas se produire encore avec une énergie suffisante pour éclater franchement au dehors.
L'adjudant-major Buy était dans un état tout à fait violent. Ses traits, bouleversés jusqu'à le rendre méconnaissable, exprimaient quelque chose de plus extrême et de plus douloureux que le remords, si profond et-ei sincère qu'on le suppose. Tantôt il xaminait avidement les religieuses, comme s'il cherchait à distinguer l'une d'elles dans la foule , prosternée de ses compagnes, et tantôt il écoutait ^!gs chants avec une attention dévorante, comme js'il espérait reconnaître plus particulièrement une voix au milieu de toutes les autres, et soit qu'il regardât, soit qu'il prêtât l'oreille, on voyait bien que ce n'était plus la simple curiosité, mais la passion qui absorbait toutes les facultés de son âme.
Les accords imposants de l'orgue se soutenaient grandissant toujours, et les voix harmonieuses des recluses montaient progressivement de manière à n'être pas étouffées par eux. Bientôt les uns et les autres se développèrent avec tant de puissance, qu'aucun bruit n'aurait pu les dominer. Alors Reverchon, prenant bravement son" parti, repoussa avec force, le premier à droite el le second à
gauche, Larcher et Champagnat qui lui barraient le chemin, et, attachant sur eux, afin de les contenir si cela était nécessaire, son œil étincelant de menace, il referma la porte qu'il s'était décidé à ouvrir quelques minutes auparavant.
Puis il se posta fièrement en face de ses camarades, les bras croisés sur sa robuste poitrine, que gonflait le souffle entrecoupé de l'indignation contenue avec effort, et il leur dit d'un ton où l'amertume du reproche et du dédain se mêlait à la souffrance de la honte :
— Je ne crois pas plus que vous à toutes ces momeries de dévotes qui ne savent comment passer le temps ; mais je sens là — ici le capitaine frappa sur son cœur, — que je n'oserais de ma vie regarder ma bonne vieille mère dans le blanc des yeux, si je troublais ces pauvres femmes au milieu de leurs chansons et de leurs patenôtres... Allons, camarades, demi-tour à gauche et pas accéléré du côté du réfectoire, d'où nous n'aurions dû sortir que pour aller nous coucher... Croyez-moi, il n'y a pas d'affront à battre en brèche devant des béguines, même quand elles sont trois contre un.
Peu de moments après ils étaient tous dans la pièce du rez-de-chaussée où ils avaient soupe, et ils y trouvaient encore les deux vieilles religieuses
qui venaient de remplir auprès d'eux les fonctions d'écuyers tranchants et d'éehansons. Toujours indifférentes, en apparence du moins, à ce qui se passait autour d'elles, elles étaient pour l'instant occupées à débarrasser la table des reliefs du repas.
Reverchon demanda par signes le crayon et le petit carré de papier, et quand il les eut il exprima en son nom et en celui de ses camarades, leur désir d'être conduits dans les logis qui leur étaient destinés.
Il fut obéi avec un empressement de bon aloi qui ne semblait nullement dire : — Nous allons donc enfin être débarrassées deux pendant quelques heures, — et, par le même chemin qu'ils avaient suivi en arrivant, leurs guides muets les menèrent au premier étage du bâtiment de l'économat, dans deux belles chambres ayant chacune quatre grands lits et des meubles très-convenables.
Ce dernier soin rempli, les religieuses se retirèrent sans avoir prononcé une seule parole: c'était à croire qu'elles n'avaient pas seulement perdu l'ouïe.
Reverchon s'attendait aune scène de violence de la part de ses compagnons, qu'il avait abandonnés et contrecarrés dans leurs projets, et il était bien
110 SOUDARDS ET LOYELACES.
décidé à leur tenir tête, encore qu'il fût au fond un peu confus de la faiblesse qui avait brusquement succédé à sa jactance ; mais tout se borna à quelques railleries vulgaires de Larcher et de Champagnat sur la terreur que lui inspiraient les yeux noirs de la citoyenne abbesse de Clefmont, et à deux ou trois observations du maître de forges pour rappeler qu'il ne s'était pas trop écarté de la vérité le jour où il avait dit, qu'Anne de Bolviller était une maîtresse femme qui avait des ruses et des ressources pour se tirer de tous les mauvais pas.
Huit bons vivants que le hasard groupe dans deux pièces contiguës ne s'avisent guère de se coucher tout de suite, surtout après des incidents de la nature de ceux que nous venons de rapporter et à la veille d'une journée qui en verra infailliblement naître de plus bizarres encore. On resta donc quelque temps réuni ; puis on se visita de chambre à chambre pour échanger de grosses plaisanteries sur la situation, qui y prêtait, il faut bten eu convenir ; enfin, après s'être lancé force traversins à la tête et force eau froide dans les jambes, on se sépara en très-bonne intelligence pour aller dormir le plus vite possible^ chacun, pour un motif ou
SOIBARDS ET LOVELÀCES. 111
pour un autre, étant fort impatient de voir luire l'aurore du lendemain.
Ce fut la fanfare du réveil, parfaitement bien sonnée par le second de La Branche, dans la cour de l'économat, qui mil tout le monde sur pied au petit jour. Nos godelureaux, accoutumés à répondre, chaque matin, à la même heure, à l'appel retentissant de la Diane, furent prêts et rassemblés dans la même pièce aussi promptement que s'il s'agissait de former un peloton pour repousser une attaqué de l'ennemi, et comme ils se disposaient a descendre, dans l'intention de diriger une reconnaissance vers la partie du couvent habitée par les nonnes, ils furent accostés par M. Desmont, qui venait se mettre à leurs ordres et leur apporter les compliments de la révérende mère abbesse.
Le digne économe était tiré à quatre épingles dans son habit de ratine caca dauphin à larges boutons d'acier ; il balança ~à droite et à gauche sa tête poudrée à frimas, et il avait fixé de son mieux sur sa bouche, un peu tremblottante d'une émotion qui ressemblait à de la peur, ce sourire équivoque des gens naïfs qui croient avoir une mission périlleuse à remplir.
Les officiers lui tirent un accueil brusque mais cordial, et quand il leur annonça qu'il les accom-
112 SOt'BAHDS ET LOVELACES.
pagnerait à la chasse, après avoir assisté à leur déjeuner, qu'on leur servirait dans le réfectoire de l'économat, le capitaine lui serra rudement la main en l'assurant, au nom de tous ses camarades, qu'on serait aussi charmé de l'avoir pour compagnon au bois qu'à table, car il avait l'air d'un bon et franc patriote, quoiqu'il fût vêtu et coiffé comme un ci-devant.
— Eh bien ! — lui dit Lormois, en se rengorgeant à se faire éclater la poitrine, ainsi qu'un pigeon amoureux, — je vais pourtant découpler ma meute tout-à-1'heure dans cette fameuse forêt de Clefinont où il m'était même défendu de me promener la canne à la main.
— C'est vrai, citoyen Lormois, — répondit Desmont à qui la réception amicale des officiers avait rendu un peu d'assurance, — mais c'est que madame l'abbesse croit que vous allez partir aussi pour la guerre avec ces messieurs, et comme elle n'a rien à refuser aux défenseurs de la patrie, vous comprenez que...
— Je suis capable de les suivre à la frontière, — interrompit le maître de forges en se rengorgeant de plus belle. — Ah ! — poursuivit-il, — je savais bien que j'arriverais tôt ou tard à houspiller vos sangliers et vos cerfs comme les ci-devant
nobles vos bons amis... Mais pas de rancune, citoyen Desmont, et donnons-nous.la main comme de vieilles connaissances destinées à devenir des amis.
En ce moment une grosse paysanne; dont la coiffe rabattue sur les yeux et l'ample fichu montant jusqu'au menton avaient quelque chose de la sévérité monastique, vint annoncer que le déjeuner était prêt.
Malgré les façons cérémonieuses de l'économe, que le sans-gêne des patriotes ne parvenait pas à mettre complètement à l'aise, et le sombre visage ide l'adjudant-major, qui ne s'était toujours pas déridé depuis la veille, ce repas matinal fut gai, et quand on se leva de table pour s'acheminer vers le rendez-vous, éloigné d'un petit quart de lieue seulement de l'abbaye, tout le monde était d'aussi bonne humeur que si les uns n'eussent pas eu de mauvais desseins d'abord, et que l'hospitalité qui leur avait été donnée par les autres, représentées en ce moment par M. Desmont, fût parfaitement volontaire.
La meute était là, toute frémissante d'impatience, sous la garde du second piqueur, déjà à cheval, la trompe à la main.
Quand les officiers parurent, il entonna la fanfare
114 SOUDARDS ET LQVELACES.
du départ, immédiatement suivie de celle de la Saint-Hubert, et Ton partit pour la forêt en longeant le monastère, c'est-à-dire le bâtiment de l'abbaye qu'habitaient les religieuses, et où les visiteurs avait d'abord été reçus la veille.
C'était vraiment un curieux spectacle que la marche joyeuse dé cette fête cynégétique côtoyant l'asile où de saintes recluses priaient sans doute à cette heure, l'âme en proie à bien des terreurs diverses ; car, malgré la bonne contenance qu'elles avaient faite le soir précédent, et la conduite h tout prendre assez convenable que Lurs hôtes avaient \enue pendant la première nuit, ii était bien diffi- ;i!e que les pauvres femmes ne fussent pas encore très-inquiètes sur les suites de l'envahissement de leur demeure par des soldats qui ne se piquaient point de professer un grand respect pour les couvents et pour les religieuses.
Quand on passa auprès de la chapelle , que nos vauriens reconnurent aux sons de l'orgue qui retentissaient encore dans l'intérieur, comme la veille au soir, le piqueur suspendit de lui-même la fanfare qu'il sonnait, et personne ne fut assez hardj pour lui dire de la reprendre sans s'inquiéter si elle gênait ou non la grave musique dont on entendait les accords derrière les murs que nos veneurs
improvisés auraient bien voulu traverser de leurs regards.
Il va sans dire que tant que Ton fut dans l'enceinte de l'abbaye, les yeux des officiers se portèrent successivement sur toutes les ouvertures , soit porte, soit fenêtre , soit lucarne, où un visage de nonne aurait pu apparaître furtivement ; mais ils eurent beau écarquiller leurs paupières et promener leurs prunelles ardentes du soupirail des caves jusqu'aux chatières des toits, ïfè ne découvrirent pas le moindre petit bout de voile flottant à la brise du matin. Reverchon en fit tout haut la remarque avec une sorte de dépit; à quoi Larcher et Champagnat ne manquèrent pas de répondre que s'il tenait tant à dire bonjour à mesdames les béguines , il ne devait pas les quitter la veille après leur avoir dit bonsoir.
À cette terrible parole, le pauvre Desmont passa brusquement au vert de jaune qu'il était , et tous les officiers, toujours a l'exception de l'adjudantmajor, se mirent à rire comme des écoliers en maraude.
— C'est vrai, camarades, que nous avons été un peu simples hier soir, —reprit le capitaine, qui avait partagé de très-bonne grâce l'hilarité presque générale ; mais, — ajouta-t-il en se penchant
vers les deux mauvais sujets, — nous avons encore le temps de prendre notre revanche,
— Vous dites cela maintenant , capitaine , — grommela sous son épaisse moustache rousse le sans-culotte Champagnat, — mais quand vous verrez les quinquets noirs de Fabbesse braqués sur vous, et que vous entendrez miauler ses nonnes , je suis bien sûr que vous serez tout retourné, et que vous nous ferez encore une fois de la morale comme hier soir... Enfin, à votre aise ; seulement, tout ce qui se passe ici n'étant pas du ressort de la discipline militaire, nous vous prévenons que nous n'en
/agirons qu'à notre tête.
— Eh bien ! soit, camarade, — reprit le capitaine en faisant claquer ses doigts.
Si le pauvre économe eût entendu ce dialogue, Dieu sait de quelle couleur il serait devenu ; mais, interpellé en cemomentparLormois, son attention avait été tout naturellement distraite de la conversation des officiers , et il put ainsi se remettre du trouble que lui avaient causé les paroles de Reverchon, dont l'attitude aussi bien que le langage semblaient indiquer qu'il ne se souvenait plus de son courageux et honnête mouvement de la soirée précédente.
Fièrement campé sur un gracieux cheval limoli-
sin, dépouille aussi , comme l'équipage, du ci-devant comte émigré, le grand et gros maître de forges était vraiment magnifique de ridicule épanoui. De temps en temps il jetait par dessus son épaule gauche un regard voilé de mépris sur ses compagnons cheminant à pied derrière lui, puis il contemplait avec cette béatitude bête du parvenu qui est encore gêné dans les entournures de sa récente fortune, son équipage, rangé en demi-cercle autour des jarrets du cheval de son piqueur en second. Parfois, il interrompait son entretien avec Desmont pour adresser la parole à ses chiens favoris, en employant à tort et à travers les quelques termes de vénerie qu'il avait appris de La Branche, et s'il ne portait passa trompe à ses lèvres, il la tenait du moins appuyée sur sacuisso droite, comme un homme qui ne veut pas être pris au dépourvu par un de ces petits événements de chasse qui sont une occasion de fanfare.
11 pouvait être environ neuf heures lorsqu'on atteignit le lieu du rendez-vous , jolie maisonnette de garde bâtie sur le bord de la rivière, à proximité des cantons de bois où se tenaient les sangliers dans la saison où l'on se trouvait.
Chemin faisant il avait été décidé qu'on tirerait dès qu'on en rencontrerait l'occasion, afin de mena-
ger la vigueur de l'équipage, auquel Lormois voulait absolument faire forcer un cerf dix-cors dans la journée du lendemain, ce qui ne lui était pas encore arrivé depuis qu'il remplaçait le comte de Ranty dans la vénerie delà province.
Quand la petite troupe déboucha de la cavalière qui aboutissait à la maisonnette du garde, La Branche était déjà de retour de sa quête matinale, et il n'attendait plus que la venue de son maître et de ses compagnons, pour en faire connaître les résultats.
De si loin qu'il aperçut la bande joyeuse, il ôta courtoisement son petit tricorne galonné, et composa son maintien et sa physionomie, qui en avaient l'un et l'autre un urgent besoin, car le digne homme venait justement de goguenarder de tout son cœur avec les gardes de madame l'abbesse sur le chapitre des drôles de veneurs qu'ils allaient voir bientôt à l'œuvre.
îl réussit si bien dans la tâche de se donner une attitude convenable , que quand Lormois, du haut de son limousin , lui lit signe d'approcher, il s'avança d'un air aussi confit en respect qu'il aurait pu le prendre pour aborder le comte de Ranty son ancien maître.
11 salua l'assistance, en promenant un regard rne-
deste et soumis sur toutes les personnes qui la composaient, remit avec dignité le cordeau de son limier à l'un des gardes, se planta dans la posture que les professeurs de danse et les maîtres d'armes appellent la troisième position, et là il attendit, suivant l'usage invariablement adopté parles piqueurs élevés à la bonne école, qu'on voulût bien l'autoriser à parler.
— Eh bien ! La Branche, qu'as-tu de satisfaisant à nous apprendre? — demanda Lormois qui venait de se rappeler tout à coup avoir entendu dire que les grands seigneurs du régime déchu , quand ils étaient en humeur de rire , daignaient parfois faire à leurs gens l'honneur de les tutoyer.
La Branche s'inclina de nouveau en faisant un pas en avant, dégagea sa tête du collet de son habit vert galonné , toussa deux ou trois fois , s'inclina encore et répondit avec lenteur afin d appuyer sur chacune de ses paroles :
— Je crois, Messieurs, que je suis à même de donner à nos chiens une voie de bon temps. Le gibier noir a été très en mouvement toute cette nuit, parce que le gland commence de tomber des chênes. 3Ion limier a d'abord connaissance par les hautes erres de plusieurs hardes d'animaux qui s'en vont fuyant depuis hier soir. Plus tard, il se rabat
très-chaudement sur un tiers-an pigache bien armé, qui avait fait son souil, sur le matin, à la queue de l'étang des Castors, ainsi que je l'ai reconnu. Il nous aurait certainement procuré une fort belle chasse, mais je le retrouve plus loin en compagnie d'une laie et de marcassins qui ont encore la livrée, et alors je cesse de donner suite. Un peu après le lever du soleil, je continue ma quête aux alentours des forts taillis, et je trouve presque aussitôt les man genres et les boatis d'un animal que je juge, d'après mes faibles connaissances, très-grand vieux sanglier, quartenier au moins, peut-être solitaire. Là-dessus , je me dis , — La Branche , mon garçon, voilà ce qu'il te faut pour contenter des veneurs tels que ceux que tu dois avoir V honneur de servir aujourd'hui; —je prends alors mes grands devants, et je reconnais que mon animal reste derrière moi. Je reviens sur son contre-pied, je le raccourcis d'une vente d'une centaine d'arpents, il n'est pas venu jusque-là; je le raccourcis encore, Ravageau tire sur le trait , mord la branche , son poil se hérisse sur son dos , les pies et les geais font le diable autour de nous, et je comprends atout ce manège que mon sanglier est tranquillement dans sa bauge à deux ou trois portées de pistolet de là. Nous nous retirons sa^s Hrwt, je brise partout où j'en
SOEDÀEDS ET LOVELACES, 121
revois, je visite les arrières de l'enceinte, pour bien m'assurer qu'il n'y a pas de faux rembucher, et si rien n'est arrivé depuis ce temps-là, nous pouvons découpler de confiance et nous préparer à une rude journée.
Reverchon, qui avait écouté ce long discours en argot cynégétique avec une stupéfaction aussi complète que s'il eût été prononcé en langue chinoise , se pencha à l'oreille de Lormois, qui, lui, avait eu l'air de tout parfaitement comprendre, et lui dit :
— Seriez-vous, par hasard, au courant de tout ce qu'il nous a débité— là, citoyen, que vous paraissez si satisfait? Moi, j'ai cru un moment que le drôle, en sa qualité d'aristocrate, se moquait de nous. Je n'ai jamais entendu , depuis bientôt dix ans que je roule ma bosse un peu partout, semblable baragouinage.
— C'est le langage du métier de veneur, — - répondit le maître de forges en prenant un petit air capable et en toisant du haut en bas l'ignorant capitaine avec un bienveillant mépris.
— C'est aussi bête que la théorie ! — s'écria le capitaine, qui n'avait pas remarqué le ton dédaigneux de son interlocuteur ; — mais, bah ! — poursuivit-il , — de même qu'il n'est pas nécessaire de savoir débagouler la charge en douze temps pour
faire un bon soldat, je crois qu'on peut se dispenser d'apprendre tout ce grimoire de votre piqueur pour se bien divertir à la chasse.
— C'est possible, — répondit négligemment Lor-
mois.
Puis, se retournant vers La Branche, qui se tenait immobile attendant ses ordres, il lui adressa quelques phrases entortillées qui semblaient lui donner ses instructions pour l'attaque , mais qui, en définitive, le laissaient complètement le maître de la diriger au gré de sa vieille expérience.
— Les armes de ces Messieurs sont-elles convenablement chargées? — demanda La Branche en interrogeant tout le monde d'un seul de ces regards pénétrants qui sont communs à presque tous les piqueurs. — 11 est de mon devoir de les prévenir que, suivant mes connaissances, l'animal doit être dangereux.
— C'est bon! c'est bon! — répondirent les officiers, — dangereux ou non, votre ermite ne nous fera pas peur... Mille tonnerres! ce n'est pas un bataillon carré ! Ne vous inquiétez que d'une chose, c'est de nous le montrer à bonne portée : le reste nous regarde.
La Branche salua , car il saluait toujours , et il alla se mettre à la tète de sa meute, sur un signe
que lui avait fait son maître de les conduire sur-lechamp à sa brisée.
Quand on eut bien examiné l'enceinte et reconnu que la voie ne laissait rien à désirer, le vieux Nicolas, sur Tordre de M. Desmont , pria les tireurs de vouloir bien le suivre jusqu'à un chemin que le sanglier franchirait sans doute lorsqu'il aurait quitté sa bauge.
Arrivé là à leur tête, il les plaça successivement dans les postes les meilleurs, en leur recommandant à voix basse de ne faire ni mouvement, ni bruit, et de rester le ventre au bois et l'arme prête à faire feu jusqu'à ce que la chasse eût passé, si elle venait de leur côté , ce qui était à peu près certain.
Ces préparatifs d'embuscade étaient à peine terminés, que Ton entendit en même temps les premiers sons de la trompe de La Branche et les cris de Lormois et du second piqueur, qui venaient de découpler en une seule masse leurs quarante chiens sur la brisée. Les aboiements de la meute se mêlèrent immédiatement à ces bruits émouvants déjà, et avant que quelques secondes se fussent écoulées, une terrible bataille se livrait autour de la bauge du solitaire, qui avait attendu bravement l'ennemi. Un chien fut tué, plusieurs reçurent des blessures
'124 SOUDARDS ET LOYELACES.
plus ou moins graves ; mais La Branche et le maître de forges se jetèrent résolument au fort, et le sanglier, effrayé par leur présence, se décida à fuir dans la direction des tireurs, ainsi que le vieux Nicolas F avait prévu.
C'était effectivement une bête monstrueuse, du plus formidable aspect.
Ce fut Reverchon qui l'aperçut le premier.
Sans expérience aucune , mais brave comme lia César, le capitaine le tira en pointe sans lui donner le temps de se montrer en plein travers, et il le manqua de ses deux coups.
L'animal alors, comme s'il eût deviné qu'il avaii affaire à des maladroits, longea d'un bout à l'autre toute la ligne des tireurs , au lieu de rebrousser chemin ou de continuer à percer droit devant lui, et il reçut ainsi une douzaine de nouveaux coups de fusil, partis de six mains différentes également inexpérimentées, dont pas un seul ne fut assez bien dirigé pour l'atteindre.
Cette fusillade n'avait pas fini de gronder dans les profondeurs de la forêt, et la fumée ne s'était pas encore élevée au-dessus des plus hautes branches du taillis, que déjà La Branche accourait au grand galop d'un côté, tandis que le vieux Nicolas,
qui s'était sournoisement tenu à l'écart, arrivait de l'autre.
Quoique la chasse s'en allât bon train, preuve certaine que le sanglier n'était pas moins bien portant qu'avant le feu de peloton qu'il venait de recevoir presque à brûle-bourre, le malin piqueur et son digne compère le garde eurent l'air de croire qu'il pouvait être mortellement blessé, et ce fut très-sérieusement en apparence qu'ils examinèrent, les uns après les autres , tous les endroits où l'on avait tiré. Quelques-unes des balles avaient frappé en terre : deux ou trois à six pieds de hauteur dans les gaulis ; de tout le reste , on ne retrouvait pas la moindre trace , ce qui fit insinuer à La Branche que l'animal pouvait bien l'avoir emporté dans ses armures : il va sans dire qu'il n'en croyait pas un mot.
— Maintenant, Messieurs, — ajouta-t-ilen montant à cheval pour rejoindre la chasse qui s'éloignait rapidement, — suivez de votre mieux le père Nicolas; conformez-vous à ses avis, il vous mettra certainement à même de prendre votre revanche
avant la fin de la journée Quant à mes chiens,
ils ne lâcheront pas pied, je vous le jure, foi de La Branche !
Et il disparut sous bois en sonnant de ioyeux
bien-aller, qu'on entendit jusqu'au moment où il les remplaça par des cris qu'il adressait à ses chiens, au milieu desquels il se retrouvait de nouveau.
Il faut rendre cette justice à nos officiers , que s'ils avaient été tireurs peu habiles , ils se montrèrent intrépides et persévérants marcheurs» Les côtes les plus rapides et les fourrés les plus épais ne les rebutèrent pas. A deux ou trois reprises même, sur de très-vagues indications que leur donnait le vieux garde, ils coururent à perdre haleine pendant un quart de Ikue pour gagner la tête de la chasse, qu'ils trouvaient invariablement passée quand ils arrivaient sur le point indiqué. Plus avisés, ils auraient soupçonné peut-être qu'il existait un complot organisé pour les empêcher d'être redoutables au retour en les mettant sur les dents; mais l'idée de cette ruse de guerre ne se présentai l'esprit d'aucun d'eux. Ils avaient d'ailleurs pris goût à celte lutte contre une sorte de monstre dont l'aspect, bien plus terrible qu'ils ne L'avaient supposé , leur faisait entrevoir un triomphe qui flattait leur amour-propre. Les cris féroces des chiens et les accords retentissants de trompe, que la brise leur apportait par intervalle, ensemble ou séparément, avaient fini par agir sur ces natures énergiques comme le bruit du tambour battant la charge. Le
SOUDARDS ET LOYELACES. 127
solitaire, pour ces gens à tète chaude sans cervelle, était devenu une manière de duc de Brunswick, qu'ils voulaient poursuivre à outrance jusqu'à ce qu'ils se fussent trouvés une seconde fois face à face avec lui. Quand la meute semblait se rabattre sur eux, ils s'embusquaient derrière un buisson ou un arbre, chacun au gré de son inspiration , examinaient l'état de lenrs amorces, passaient l'ongle sur les deux pierres de leur fusil, et attendaient, en retenant leur souffle, l'ennemi qui trompait toujours < leur espérance. Lorsqu'ils rencontraient le maître de forge galopant sur son limousin couvert d'écume, ce qui leur arriva plusieurs fois dans la matinée, ils le remerciaient avec une effusion bruyante et cordiale du plaisir tout nouveau qu'ils lui devaient ; enfin, ils en étaient venus à traiter avec une considération presque respectueuse maître La Branche , qui accourait de temps en temps leur sonner des bien-aller aux oreilles pour les tenir en haleine jusqu'au dernier moment, et qui ne les quittait jamais sans leur décocher, toujours chapeau bas , quelques-unes de ces bonnes railleries de piqueur dont on ne saisit bien le sens que quand on est depuis longtemps rompu au métier.
L'équipage de Lormois faisait merveille, comme s'il eût été aussi du complot dont nous avons di*
un mot en passant. Jamais il ne s'était montré plus criant, plus mordant, plus persévérant depuis qu'il avait acquis de la renommée en Champagne, cette terre classique de la chasse au sanglier. Le solitaire avait beau essayer tour à tour du système de la course rapide sans regarder derrière lui, et de celui de la marche lente en se retournant de moment en moment pour montrer sa formidable hure, toute rouge encore du sang des premières victimes frappées à l'attaque, rien ne décourageait celte vaillante et savante meute qui se rappela il toujours les leçons de son premier maître, Pun des plus courageux et des plus habiles veneurs de France. 11 y eut cependant un change sur un ragot, au bout de deux heures de chasse à peu près; mais cinq à six vieux chiens de tête gardèrent la bonne voie, et La Branche, à force de courir, de crier et de distribuer une grêle de coups de fouet à droite, à gauche, en avant et en arrière, finit par rompre les étourdis, qu'il entraîna ensuite au triple galop sur les pas des infaillibles.
Alors la chasse redevint aussi animée que si elle ne durait pas déjà depuis quatre heures.
Les officiers, que le hasard avait rendus témoins de la belle manœuvre cynégétique que nous venons de raconter en quelques lignes, s'étonnèrent
grandement qu'il y eût des chiens dont l'odorat était assez subtil pour pouvoir distinguer l'odeur du sanglier qu'ils suivaient depuis le matin de celle de l'animal qui les avait surpris en passant à l'improviste sous leurs nez. Ils ne pouvaient aussi cesser de s'émerveiller que La Branche eût deviné si vite qu'il y avait deux chasses, et il fallut que le digne piqueur leur donnât, du haut de son cheval, l'explication de ces deux faits, explication à laquelle ils ne comprirent pas un mot, mais qui les intéressa vivement, parce que la passion survenue àf un certain degré de violence se contente de peu. ; M. Desmont, quoiqu'il n'eût plus ses jambes de quinze ans, ne s'était pas séparé jusqu'alors de nos officiers, auxquels il présentait de temps en temps et particulièrement après chaque traite un peu longue, une énorme gourde pleine de vieux kirschwaser de la forêt Noire, que portait en bandoulière un jeune gars alerte et bien découplé, qui semblait n'avoir pas d'autres fonctions. Les futurs exterminateurs des Kinserlicks trouvaient décidément l'économe de l'abbaye le meilleur homme du monde, et n'acceptaient jamais son généreux liquide sans boire à sa santé, en lui déclarant qu'ils le tenaient, lui, pour un excellent patriote, et la citoyenne abbesse, sa maîtresse, pour une bonne
républicaine, qui n'avait que ie tort d'être restée béguine et de continuer, en dépit de la loi, à cacher ses nonnes, toutes jolies comme des amours, à l'exception des deux vieilles sourdes du réfectoire.
Et tout -en causant et buvant, on marchait, on marchait à travers cette immense forêt de Clefmont, presque partout montagneuse, on traversait la rivière, souvent ayant de l'eau jusqu'aux genoux, ce qui causait toujours un peu de roideur dans les membres quelques instants après, et on s'arrêtait parfois, trempé de sueur, dans des carrefours de futaies où le vent était bien plus froid qu'ailleurs. Tout cela n'empêchait pas de rire* de bavarder et de se promettre une soirée gaie, après une matinée des plus amusantes.
Mais on a beau avoir du cœur au ventre, un moral insouciant et robuste, et être accoutumé de longue date à faire quinze ou vingt étapes de suite sur un grand chemin, on ne court pas impunément tout un jour dans des sentiers montueux et rocailleux, et sous des taillis qui donnent autant de besogne aux bras qu'aux jambes, sans compter que la tête est parfois obligée de se mettre de la partie pour les percer.
Il arriva donc que, vers les trois heures de l'après-midi, nos officiers, fort gaillards jusque-là,
commencèrent à éprouver quelques symptômes très-visibles d'épuisement de leurs forces.
Ils continuèrent cependant à suivre la chasse, qui était toujours aussi vive que peu d'instants après l'attaque du matin ; mais ils ne cherchaient plus à se devancer les uns les autres par émulation dardeur, et quand ils s'arrêtaient pour écouter, ils étaient plus volontiers disposés à croire qu'il valait mieux attendre sur le point où ils se trouvaient que de se remeitre tout de suite à cheminer. Dans ces occasions-là, le père Nicolas, que son grand âge n'empêchait pas d'arpenter le terrain avec une vigueur soutenue de Huron, et l'économe, qui, sous le prétexte doublement légitime de sa soixantaine et de son embonpoint, avait pris depuis peu le cheval du second piqueur, étaient invariablement d'avis que le moment de l'hallali approchait, et que dans une semblable circonstance il fallait à tout prix serrer les chiens de près, comme il est d'usage dans les armées de se diriger sur les points où le canon gronde le plus fort, parce qu'il y a à parier que c'est là que se décidera le sort de la bataille. Nos officiers alors se résignaient à faire une nouvelle pointe du côié oii criait la meute; seule* ment, quand il leur arrivait, au milieu de ces suprêmes efforts, de voir passer Lormois sur son li-
mousin , ils ne lui montraient pas des physionomies aussi gracieuses dans leur expression de joie et de reconnaissance que le matin, et même le farouche Champagnat lui décocha deux ou trois fois au passage l'épithète de chien d'aristocrate.
La nuit vint sans amener un changement dans l'état des choses, tel que nous venons de le rapporter. Le solitaire persistait dans son système de longues refuites alternant avec de courts abois, durant lesquels il y avait toujours quelques chiens blessés, et dont M. Desmont et le père Nicolas tiraient un merveilleux parti pour ranimer passagèrement l'ardeur de nos pauvres officiers, qui tout décidément n'en pouvaient plus. Ils juraient, sacraient, maugréaient en se traînant à la file par les chemins et sentiers, déjà noyés dans la brume du soir, mais cependant aucun d'eux jusque-là n'avait prononcé le mot fatal de retraite, qui est le sauve-qui-peut des chasseurs en détresse, et tous se flattaient encore qu'ils pourraient assister au dénouement du drame, dont ils avaient vu les débuts et suivi de loin les diverses péripéties, et même y prendre part dans la mesure de l'énergie physique qui leur restait.
Ils venaient de gravir avec des efforts inouïs une côte caillouteuse, et pour gagner une petite vallée,
au fond de laquelle le solitaire tenait de nouveau tête aux chiens, ils n'avaient plus qu'à descendre une pente gazonnée qui eût été un repos pour leurs pieds endoloris, lorsqu'ils aperçurent à la clarté douteuse du crépuscule à son déclin, La Branche qui accourait à eux au galop.
— 11 va sans doute nous apprendre quelque chose de nouveau, — dirent en même temps M. Desmont et le vieux garde Nicolas, en reconnaissant leur ami La Branche qui venait droit à eux de toute la vitesse de son cheval, ainsi que nos lecteurs Font vu à la fin du chapitre précédent.
— S'il pouvait donc nous annoncer que le moment est enfin arrivé d'aborder à la baïonnette cet ennemi qui nous a tant fait courir, — murmurèrent les officiers entre eux et à voix basse.
— Messieurs, — cria du haut de son cheval le piqueur en se découvrant, — si nous nous entêtions plus longtemps ce soir après ce diable de sanglier, nos chiens seraient tout à fait hors d'état d'avoir l'honneur de vous faire prendre un cerf dans la journée de demain. Mon maître me charge donc de vous avertir qu'il va rompre... et, tenez, le voilà justement qui sonne et appelle là-bas de toutes ses forces... C'est une bien belle chasse que vous avez eue là, messieurs, — cotitinua-t-il d'un
ton tout à la fois respectueux et goguenard, — et je pense qu'elle vous aura procuré beaucoup d'agrément. L'hallali vous a manqué, c'est vrai, mais vous pouvez y compter pour celle de demain. Je suis entièrement à vos ordres maintenant pour vous ramener à l'abbaye : nous trouverons monsieur au bas de cette petite colline.
— Et combien aurons-nous de chemin à faire en prenant le plus court? — demanda Reverchon, qui venait de se laisser tomber tout de son long sur l'herbe humectée de la rosée du soir, à l'exemple de ses compagnons, déjà étendus autour de lui dans les différentes attitudes de la fatigue parvenue à ce degré de violence qui fait qu'elle ne songe plus à dissimuler.
■ — Trois petites lieues seulement, monsieur le capitaine, — répondit La Branche, en s'inclinant sur le cou de son cheval ; — mais par exemple ça monte toujours un peu, et il y a une grande côte caillouteuse qui est bien difficile. Vous aurez moins de peine à la gravir à pied que nous à cheval.
— Trois heures et toujours monter ! Mille ton-* nerres ! plutôt bivouaquer à cette place sans feu ni vivres ! Qu'en pensez-vous, camarades?
Les camarades, à l'unanimité moins un, furent
SOUDÀKBS ET LO VELAGES, 135
d'avis que s'il y avait plus d'une demi-ïieue de distance à parcourir pour regagner Clefmont, c'était une entreprise au-dessus de leurs forces, et qu'en conséquence ils aimaient mieux aussi passer toute la nuit à la belle étoile et écouter crier leurs ventres jusqu'au lendemain, que de se remettre en route avec la perspective d'un trajet tel que celui dont le citoyen piqueur venait de les entretenir.
— Quoi! nous n'aurions pas le cœur de retourner à l'abbaye, où nous sommes sans doute attendus ! — s'écria avec le ton de l'indignation i'adjudant-major Buy, en se soulevant sur un de ses coudes. — Reposons-nous ici pendant quelques minutes ; prions le citoyen Desmont de nous prêter encore une fois sa gourde, qui ne doit pas être tout à fait vide ; mais ensuite reprenons coûte que coûte le chemin de la maison.
Si ces énergiques paroles ne soulevèrent pas d'objections, le morne silence qui les accueillit prouvait du reste qu'elles n'étaient du goût de personne. Alors M. Desmont éleva doucement sa voix craintive et proposa aux chasseurs exténués de les conduire dans une des fermes de l'abbaye, où ils ne seraient certainement pas traités comme au couvent même, mais où ils recevraient une hospitalité
plus que suffisante pour de braves militaires accoutumés à bien d'autres hasards.
— Et votre ferme elle est bien loin d'ici, citoyen économe? — demanda Reverchon.
^ — Deux portées de fusil seulement, messieurs. Si la nuit était moins sombre, vous pourriez voir le toit de la grange dans ces grands chênes qui sont à votre droite.
Un profond soupir de soulagement sortit de la poitrine de six des sept officiers, et l'adjudant-nmjor prononça entre ses dents, serrées parla colère, une demi-douzaine de jurons formidables.
Il aurait volontiers couru le risque de passer six mois à l'hôpital, pour revoir, le soir même, les murailles de l'abbaye de Clefmont, mais il sentait bien qu'il ne pouvait y retourner seul, et la résolution que venaient de prendre ses camarades l'exaspérait.
Pendant que ceci se passait, on entendait, dans le fond de la petite vallée, Lormois et son piqueur en second qm sonnaient force appels et criaient à tuetête pour rompre les chiens, dont quelques-uns tenaient évidemment le sanglier aux abois. Peu à peu ces bruits lointains cessèrent, et alors La Branche annonça que son maître était parvenu probablement à rassembler toute sa meute, et
qu'il devait attendre ces messieurs au bas de la colline.
— C'est justement le chemin le plus court et le plus facile pour gagner la ferme de Ravière, — se hâta d'ajouter l'économe en prenant la pardle à son tour. — Monsieur La Branche, — poursuivit-il, — puisque vous ne faites rien ici, vous devriez précéder ces messieurs là- bas, pour dire à madame Bouquet de préparer à souper pour une douzaine de personnes, et autant de lits qu'elle pourra.
Le piqueur s'éloigna au grand trot pendant que !a gourde de M. Desmont circulait parmi les chasseurs couchés sur l'herbe, et quelques minutes après, toute la bande éclopée se mit à descendre la petite colline sous la conduite du père Nicolas, dont le pas était encore assez gaillard pour le maintenir sans trop de peine à côté du cheval que montait l'économe, lequel cheminait à une portée de pistolet en avant.
— Dites donc, monsieur Desmont, — marmotta le vieux garde, en marchant sur la pointe du pied pour s'approcher davantage de l'oreille de son interlocuteur, — nous avons joliment réussi pour aujourd'hui. Sont-ils las! sont-ils las! — continua-t-il en désignant du geste pardessus son épaule les officiers qu'on entendait geindre, trébucher et
jurer sourdement à une vingtaine de pas en arrière. — Madame Fabbesse va être ben contente d'être débarrassée comme ça de ce ch'ti (1) monde. Elle voulait pas me croire à ce matin quand je lui disais < qu'elle* ferait peut-être bien d'envoyer des vivres chez les Bouquet, et elle m'a répondu : — Vous aurez beau faire, mes enfants, vous ne les empêcherez pas de revenir coucher ici ce soir. — Ah ! ils pourraient ben y coucher, monsieur Desmont ils ne songeraient guère à la malice dans l'état qui sont. La Branche nous a crânement ben arrangé tout ça.
Le père Nicolas aurait sans doute continué encore longtemps sur ce ton, mais on atteignait en ce moment le fond de la vallée, où se trouvait déjà le maître de forges qui avait fini de rallier jusqu'au dernier chien de sa meute.
Celle-ci se tenait à quelques pas de lui sous la garde du second piqueur, qui était obligé de lui ,-résenter à chaque instant le fouet pour maintenir les plus ardents de la bande qui voulaient absolument retourner au sanglier, laissé par eux dans un fort peu éloigné de là.
— C'est le jour qui nous a manqué, camarades,
(1) Terme de mépris en patois champenois et bourguignon.
SOUDARDS ET LO VELAGES. i 39
— cria Lormois, quand les officiers l'abordèrent clopin dopant.
~ A vous il n'a manqué que le jour, — répondit. Reverchon, — mais à nous qui avons marché depuis ce matin comme des dératés, il nous manque aussi les jambes maintenant. C'csl bien amusant la chasse, mais ça doit l'être bien plus encore quand on est à cheval. Ceci sans reproche, citoyen Lormois.
— Est-ce que vous renonceriez à recommencer demain? — répondit celui-ci.
— Noos ne renonçons à rien, mille tonnerres ! Mais pour ce soir nous sommes tous crevés de fatigue ; et, pour ma part, je verrais un Kinserlik en haut de la montagne, ou la plus jolie nonne de l'abbaye de Clefmont, à votre choix, que je n'aurais pas le cœur de la remonter.
— Un peu de courage, messieurs, — dit l'économe, de sa voix la plus insinuante. — Nous serons à la ferme avant cinq minutes, et là vous verrez comme un bon feu vous remettra vile. Tenez! cette grande lumière, c'est l'ouverture qui se trouve justement en face de la cheminée.
Les regards des officiers prirent tous cette direc* lion, et les plus fatigués d'entre eux témoignèrent leur satisfaction de la façon la moins dissimulée.
— Nous ne retournons donc pas à l'abbaye ? — * demanda le maître de forges, qui, tout naturellement, n'était pas dit complot ourdi par son piqueur, M. Desmont et le vieux Nicolas.
— Il ne tient qu'à vous d'y aller coucher, — repartit le capitaine.
— Si vous faites cela, citoyen Lormois, je voi, suivrai, — dit l'adjudant-rnajor d'un ton résolu.
Cette proposition ne fut nullement du goût de notre maître de forges, qui était toujours dans la conviction que du moment où il se séparerait deb masse de ses compagnons, la terrible abbesse lui ferait faire un procès-verbal ; force fut donc au pauvre adjudant- major de refréner encore une fois son violent désir de revoir certaine tourière qui était pour lui toute l'abbaye de Cleftnont, et il suivit, la tête basse et l'œil farouche, les autres chasseurs, que l'économe venait d'engager à se remettre en marche pour franchir la très -petite distance qui les séparait encore de leur gîte improvisé.
L'aspect réjouissant qu'offrait l'intérieur de la ferme, éclairée par un feu splendide, fut déjà un commencement de repos pour nos veneurs presque forcés, des mains obligeantes leur avaient préparé
d'avance des sièges autour du foyer, et une hôtesse aceorte s'était hâtée de leur dire qu'ils étaient les ' bien venus sous son toit.
Tout annonçait d'ailleurs que l'hospitalité de' Ravière serait sous tous les rapports suffisamment! réparatrice. Des broches tournaient déjà, toutes chargées de viandes, devant l'immense cheminée ; la fermière s'agitait aux alentours d'un vaste fourneau d'où s'échappaient des tourbillons de vapeur très-agréables à l'odorat de gens à jeun depuis le matin, et l'on entendait sur le plancher sonore des pièces de l'étage supérieur, des bruits de pas précipités qui semblaient dire : — Il y a là haut deux ou trois Mari tomes aux mains rouges et aux yeux effarés qui font des lits à tour de bras.
Quand La Branche eut installé son équipage dans la chaude bergerie qui devait lui servir de chenil pour jusqu'au lendemain matin, il vint rejoindre les chasseurs dans la grande salle commune de la ferme, où il se tint d'abord à l'écart, en serviteur bien appris qu'il était et en observateur d profession.
Durant toute cette chasse, dirigée par lui de manière à amener inévitablement le résultat que nos lecteurs connaissent par les paroles du vieux Nicolas à M. Desmont, La Branche n'avait pas laissé échap-
per une seule occasion degoguenarderlesnouveaux amis de son maître. Ceux-ci cependant avaient fini par lui savoir gré, grâce à leur profonde ignorance des règles de la vénerie, delà peine qu'il avaitparu prendre afin de leur faire passer une journée aussi agréable que possible, tout en les fatiguant outre mesure, par excès de zèle sans doute. lis ne l'eurent donc pas plutôt aperçu dans le coin obscur où il se cachait pour mieux jouir de son triomphe, qu'ils le firent venir dans le cercle formé par eux autour de la cheminée, et qu'ils se mirent à causer avec lui en bons camarades.
La Branche, toujours en employant force termes techniques, eut réponse à tout. ïl expliqua de la façon la plus claire en apparence comment sur douze ou quatorze coups de fusils, tirés presque à bout portant sur un animal d'une taille monstrueuse, aucun ne l'avait atteint assez gravement pour ralentir sa course. 11 compara sans le moindre scrupule Y armure d'un très-vieux sanglier à ces cuirasses à l'abri de la balle que tous les militaires connaissent, et il trouva le moyen de persuader à ces maladroits, que pour avoir manqué leur animal, ils n'en étaient peut-être pas moins de trèshabiles tireurs. Arrivant ensuite à la partie projetée pour le lendemain, il leur fit comprendre
que le cerf ne s'attaquait qu'à l'arme blanche, et qu'il était de leur devoir de ne se servir contre celui qu'ils chasseraient que de leurs sabres d'officiers, dont ils ne s'éta:ent pas séparés, heureusement. Dans tout cela, il ne fut pas une seule fois contredit par son mattre, qui, à la vérité, n'en savait pas beaucoup plus en fait de chasse que les braves du onzième de ligne.
Le feu avait produit son effet, et quand la fermière vint annoncer que le souper était prêt dans la pièce voisine, nos piétons, si recrus naguère, purent espérer qu'après une bonne nuit, ils seraient de force à chasser de nouveau le lendemain, et même à retourner à l'abbaye après la mort du cerf; dont La Branche répondait sur sa tête.
Ce fut dans ces dispositions qu'ils passèrent à table, les pieds toujours endoloris, les jambes encore un peu roides, mais le cœur tout ranimé et l'imagination réjouie par des pensées agréables. Seul, l'adjudant-major continuait à rester sombre et silencieux, plus même qu'il ne l'était depuis la veille.
Grâce aux provisions envoyées à tout hasard par l'abbesse, d'après le conseil du malin père Nicolas, le festin improvisé de madame Bouquet aurait pu contenter des gens plus difficiles que nos officiers,
144 SOUDARDS ET LOYELACES.
et même que le citoyen Lormois, qui n'était pas accoutumé à faire grande chère chez lui, tout futur aristocrate qu'il fût. La soupe au fromage était onctueuse et de haut goût; les tranches de jambon passées à la poêle cuites à point; la matelole de truites savoureuse, et le quartier de veau rôti, entouré de poulets et de dindonneaux, ses camarades de broche, aurait suffi à lui seul à satisfaire les vigoureux appétits de nos huit affamés.
Ceux-ci avaient certainement depuis le matin rêvé et caressé l'espoir d'une autre fin de journée, et cependant une demi-heure ne s'était pas écoulée encore, qu'ils étaient tous, sauf toujours le morose Buy, d'une gaîté franchement épanouie, beaucoup plus naturelle que celle qu'ils avaient montrée pendant leur souper du soir précédent. Sans se rendre compte de ce qu'ils éprouvaient, il y avait en eux une sorte d'allégement d'esprit qu'ils ne se souvenaient pas avoir ressenti la veille au milieu de leurs coupables folies, et qui venait à leur insu de la conviction où ils étaient que leur présence ne pouvait être un sujet de trouble pour personne dans cette demeure rustique, où il n'y avait à effaroucher que la pudeur de madame Bouquet, magnifique commère aux yeux noirs et aux hanches rebondies. Larcher et Champagnat eux-mêmes,
SOI DARDS Et LOVELACES. ï^o
bien assis et largement abreuvés d'un petit vin clair et pétillant de Thivet qui arrivait sur la table dans d'énormes brocs qu'on semblait remplir à une source inépuisable; Larclier et Champagnat, — disons-nous. — ne songeaient aux Béguines de Clefmont que pour se féliciter intérieurement de n'avoir pas eu, dans Fétat où ils étaient, trois lieues à faire pour réaliser leur projet de danser la Monaco avec elles. Tous ces envahisseurs de couvents et tous ces séducteurs expéditifs de nonnes effrayées étaient, grâce à l'influence heureuse de cette bonne et saine passion de la chasse qui s'était emparéo d'eux tout à coup, devenus de vrais disciples do saint Hubert, ne songeant point à mal pour le moment, et se réjouissant avec bonhomie à l'idée de prendre le lendemain sur un cerf la revanche du tour que leur avait joué le solitaire en les promenant, sans autre résultat qu'une horrible fatigue pour eux, depuis le matin jusqu'au soir.
Ce retour à de bons sentiments reposait-il sur un fond bien solide? C'est ce que la fin prochaine de cette histoire nous apprendra.
Tous les hommes qui ont beaucoup chassé dans leur vie savent par de nombreuses expériences que tel qui se serait volontiers mis au lit en arrivant dans un gîte quelconque après une journée très-
im SOUDAftDS ET LOVELàCES*
fatigante, n'est plus aussi pressé d'aller dormir quand une fols il est à table en bonne et joyeuse compagnie.
En pareil cas, d'abord, on est presque toujours prodigieusement altéré, et, ensuite, on éprouve lane certaine répugnance à quitter sa chaise, si dure qu'elle soit, même pour un matelas moelleux, qu'il faut aller chercher souvent à un autre étage.
Nos lecteurs ne seront donc nullement surpris quand nous leur dirons que la soirée était déjà fort avancée lorsque nos chasseurs commencèrent à s'entretenir vaguement de la nécessité de réparer leurs forces au moyen de quelques heures de paisible de sommeil.
M. Desmont, sans combattre précisément ce désir, exprima celui de boire à la santé des hôtes de madame l'abbesse de Clefmont, sa digne maîtresse, avec un liquide un peu plus généreux et d'une origine moins obscure que le petit vin rosé de Thivet qui circulait autour de la table depuis le commencement du souper.
Et comme il vit sur les visages des huit convives que sa proposition était du goût de tout le monde, il fit un signe à la belle fermière pour l'appeler à lui, et ils échangèrent quelques paroles 3 voix basse.
Madame Bouquet sortit, et trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'elle revenait avec son mari, portant à eux deux un énorme panier rempli de bouteilles de vin de Champagne, mousseux sans doute, car il était soigneusement ficelé et goudronné.
— C'est un présent que j'ai reçu pour mes noces de monsieur l'économe. — dit la fermière, en baissant ses yeux égrillards qui n'en brillèrent que mieux quand elle releva ses paupières. — Je le gardais pour une bonne occasion, — continua-t-elio en enveloppant tous les officiers dans un regard coquet jusqu'à la provocation, — mais comme je n'en trouverais jamais une meilleure que celle-ci, buvez-en tout votre content, messieurs ; ça nous fera plus de plaisir, à mon homme et à moi, que si nous le buvions nous-mêmes.
— Ah ! ah ! citoyen Desmont, — s'écria le capL laine, pendant que ses camarades s'emparaient des bouteilles et se disposaient à en faire sauter les bouchons avec le plus de fracas de possible, — vous faites comme cela des cadeaux aux jeunes filles qui se marient... Et qu'en pense la citoyenne abbesse? Un économe de couvent, ça devrait être toujours vertueux.
M. Desmont, qui s'était peut-être un peu dé-
148 SOUDARDS ET LûVÈLÀCES.
parti, ce soir-là, de sa sobriété habituelle, soit par entraînement, soit par calcul pour gagner la confiance des hôtes de l'abbaye ; M. Desmont repoussa assez mollement J'attaque du jovial Reverehon, et il prit même pour lui répondre un petit ton de fatuité hypocrite qui réjouit fort toute l'assistance, déjà de très-bonne humeur.
On se remit donc à boire de plus belle, et le vin des noces de madame Bouquet fut reconnu digne de ses beaux yeux ; puis on fit venir de la cuisine, où ils soupaient de leur côté, La Branche et le père Nicolas, pour les remercier encore de toute la peine qu'ils s'étaient donnée afin de faire faire une maîtresse chasse aux défenseurs de la patrie ici présents. On leur offrit ensuite des verres pleins; on trinqua avec eux au ncm de la fraternité républicaine, et on promit au brave piqueur de ne pas oublier, le lendemain, sa recommandation de n'attaquer le cerf qu'à l'arme blanche.
En un mot, ces bonnes dupes n'avaient pas encore montré autant de reconnaissance à leurs mystificateurs, dont le sang-froid, prudent et goguenard tout ensemble, ne se démentit pas un seul instant.
Il n'était pas loin de minuit quand on quitta la table; mais cpmme les nuits sont longues au mois
S01DAIU)S ET UAiaACHS. 149
de novembre, on avait au moins six ou sept heures de repos complet en perspective, et sous l'heureuse influence du vin de Champagne, chacun pensait qu'il ne lui en fallait pas davantage pour rentrer en possession de sa vigueur habituelle.
Avant de se séparer, tout avait été bien convenu avec La Branche, qui s'était de nouveau engagé à avoir au rapport du lendemain, qu'il viendrait faire à la ferme même, le plus magnifique de tous les dix-cors de la foret de Clefmont, où il n'en manquait pas de beaux et de robustes.
Des gens qui ont marché tout un jour et bu tout un soir ne se livrent pas à de bien longues conversations quand une fois ils se trouvent en présence de leur chevet. A peine donc nos officiers parlèrent-ils de l'Abbaye, où ils comptaient cependant toujours retourner à la fin du jour suivant, el rester même vingt-quatre heures encore pour chasser une troisième fois.
On eût dit vraiment qu'il avait suffi de cette poursuite infructueuse du sanglier pour les transformer subitement en veneurs passionnés, de simples bambocheurs qu'ils étaient la veille.
Avant l'aube, et tandis que ces nouveaux convertis au culte de saint Hubert remplissaient du bruit de leurs ronflements sonores l'étage supérieur
de la ferme, M. Desmont, La Branche et le père Nicolas achevaient de boire un pot de vin blanc au coin du feu de la cuisine.
Ils étaient serrés les uns contre les autres comme des gens qui ont à échanger quelques communications importantes.
— Eh bien ! mes enfants, — dit le premier à voix basse, tout en suivant du coin de l'œil la fermière qui allait et venait en jupon court dans son rez-de-chaussée pour préparer le déjeuner de ses hôtes encore endormis, — croyez-vous, moyennant tout ça , que vous réussirez aussi bien qu'hier?
— Je vous répondrai là-dessus ce soir, — repartit le piqueur, avec la réserve de sa profession, — mais nous ne négligerons rien pour ça, le vieux et moi... Nous allons toujours leur donner un fameux cerf à courir, elle bon Dieu fera le reste. En attendant, ils sont déjà bien plus raisonnables, ces croqueurs de nonnes. Voyez-vous, monsieur Desmont, il n'y a rien de tel que la chasse pour vous ranger un homme tant mauvais qu'il soit... Enfin, j'ai encore bonne idée pour aujourd'hui.
Là-dessus maître La Branche but un dernier coup de vin blanc, non sans avoir soulevé courtoisement son petit tricorne galonné, puis il s'en alla
SOUDARDS tï LOVÈLACÈS, loi
passer la botte au cou de son limier favori Nestor, lequel 'dormait philosophiquement, assis sur son duivièrc, devant le feu, et il s'éloigna, suivi de son compagnon le garde, laissant l'économe en lèie-àtêle avec madame Bouquet, dont le mûri était déjà parti pour les champs.
Peu après, le jour se leva radieux, salué par les mille petites chansons mélancoliques ou joyeuses des rouges-gorges, des grives, des roitelets, des pinsons et des mésanges dispersés dans les vieux chênes qui entouraient la ferme de Ravière et ses vastes dépendances.
Bientôt le soleil montra à son tour son disque rouge au-dessus de l'horizon boisé, et ses premiers rayons firent étinceler comme une broderie de perles et de diamants la gelée blanche qui couvrait le sol et les feuilles que le vent d'automne n'avait pas encore flétries et emportées au loin.
— Je vas vite éveiller ces messieurs, — dit madame Bouquet, en se dirigeant vers l'escalier après avoir jeté un regard rapide sur un miroir suspendu à l'angle de la cheminée.
— J'irai moi-même, — répondit vivement le vertueux Desmont, en la retenant par sa jupe, f&* ça pourrait peut-être contrarier Bouquet... Ces officiers républicains, ça n'a pas de retenue.
Et il monta au premier étage.
il trouva tous les chasseurs debout, réunis dans une seule pièce et causant avec une certaine vivacité.
On devine qu'il aurait bien voulu savoir de quoi il était question avant sa venue, mais dès qu'il s'était montré à la porte, un profond silence avait succédé brusquement au bruit de la discussion.
Il dissimula de son mieux sa curiosité un peu inquiète, et il s'avança dans la chambre, le souriiv sur les lèvres.
— Vous venez nous annoncer qu'il est temps d< partir, citoyen Desmont, — s'écria gaiment k capitaine.
— Nous sommes prêts, comme vous voyez, — dit le lieutenant Larcher, — et aussi dispos que si nous n'avions fait hier qu'une petite promenade de santé.
~ Ma foi! nous avons été parfaitement traités ici, — reprit Reverchon, — mais cependant nous vous prévenons que nous voulons, coûte que coûte, aller coucher à l'abbaye ce soir, après la chasse, quand elle devrait finir encore plus tard que celle d'hier.
En prononçant ces dernières naroles, le capi-
taine promena sur ses camarades un regard qui avait l'air de leur dire : Je commence déjà à vous tenir la promesse que je vous ai faite.
On descendit; on lutina à qui mieux mieux la brune et piquante fermière ; on déjeuna ensuite joyeusement, copieusement, et cependant un peu à la hâte, et, les pipes allumées, on s'en alla attendre sur le seuil de la ferme, le retour de La Branche qui ne pouvait plus être très-éloigné du rendezvous indiqué par lui.
Dès qu'on l'aperçut à l'extrémité d'une des larges allées qui aboutissaient au domaine de Rivière, tous les chasseurs saluèrent son apparition par des cris d'allégresse, et Lormois ordonna surle-champ à son second piqueur d'aller coupler ses vhiens et de lai amener son cheval.
Des veneurs de profession n'auraient pu montrer de plus impatients visages que ceux de nos officiers lorsque maître La Branche les aborda, le chapeau à la main.
Le rapport du chef d'équipage fut encore, s'il est possible, plus savant et plus détaillé que la veille : il est vrai qu'il avait à faire connaître les faits et gestes du roi pacifique de nos forêts.
Le digne piqueur n'omit rien. Il raconta d'abord comment il avait eu premièrement connaissance
de son animal, et de quelle manière il l'avait successivement jugé par le pied, les portées, les [oulces, les abatlures et les fumées. 11 présenta même au capitaine Reverçhon, quelque peu surpris d'un semblable hommage, un échantillon de ces dernières, mollement couché sur un lil de fougère sèche dans le pavillon de sa trompe. Il décrivit ensuite avec une sorte de poésie les allées et venues de son dixcors dans les jeunes blés où il avait passé une partie de la nuit au gagnage, et en le ramenant en forêt il expliqua toutes les ruses du compère avant de se rembucher; bref, il finit par donner le signalement exact de sa taille, de son port et de ses allures, car il l'avait fait bondir afin de le voir par corps, pour être plus sûr qu'il était bien animal très courable.
— Mais si vous l'avez fait bondir, — interrompit alors le capitaine Reverçhon, — qui vous répond qu'il n'est pas à deux lieues de nous maintenant?
Un sourire d'une finesse aristocratique passa sur les lèvres railleuses de La Branche, qui reprit en s'inelinant :
— Excusez-moi, monsieur le capitaine; mais le cerf, lorsqu'on !*a mis sur pied avec précaution, ne va jamais bien loin. Le mien doit être à la reposée
SOUDAKDS ET LO VELAGES. 155
à vingt pas au plus de l'endroit où je l'ai vu
C'est le môme, — continua-t-il en s'adressant plus particulièrement à l'économe, — qui nous a tué trois de nos meilleurs chiens dans un faux hallali courant, la veille du jour où mon ancien maître à
passé de Vautre cote Vous devez vous souvenir
de cfettë chasse, monsieur Desmont; car je crois bien me rappeler que vous y étiez.
L'économe fil un signe affirmatif, et La Branche reprit de nouveau pour clore le compte-rendu de ses opérations du malin :
— i J'ai laissé le vieux Nicolas à la dernière de mes brisées, et deux de ses gardes rôdent tout autour de mon enceinte pour empêcher les pâtres d'en approcher avec leurs bestiaux. N'ayant plus que cela à craindre maintenant, nous sommes à peu près sûrs d'attaquer, messieurs..... Je vais casser une croûte, et je serai entièrement à vos ordres. La journée sera encore rude, si je ne me trompe ; mais avec des veneurs tels que vous, tout ira bien.
Pendant que La Branche cassait sa croûte sous la forme d'une bonne carcasse de dindonneau, à laquelle tenaient encore une aile et une cuisse, nos chasseurs achevaient leurs pipes devant la porte de
136 SOLDÀKDS ET LO VELAGES.
la ferme, tous réunis en un seul groupe, et causaient joyeusement.
— Ça doit vous faire joliment plaisir, citoyen Lormois, — disait Reverchon au maître de forges, qui avait déjà enfourché son limousin, — de penser que vous allez chasser un cerf qui a tué trois chiens à un-ci-devant... Et quel honneur pour vous si vous alliez le prendre !
— Je le prendrai ou j'y laisserai ma peau ! — v /inondit le nouveau riche en mettant son chapeau de travers.
— Ça vaut bien ça, — reprit le capitaine. — Comptez que nous vous soutiendrons le mieux que nous pourrons. Nous sommes bien reposés, et nous venons de décider, mes camarades et moi, que pour être plus légers à la course et plus libres de nos mouvements dans la bataille, si nous avons le bonheur d'y assister, nous n'emporterons d'ici que nos épées... Citoyen Desmont, vous aurez bien la complaisance, n'est-ce pas, de nous faire transporter tous nos fusils à l'abbaye, où vous savez que nous tenons à coucher ce soir.
L'économe s'inclina en signe d'engagement de faire ce qu'on venait de lui demander, et la conversation joyeuse des officiers recommença pour ne plus être interrompue jusqu'au moment où La
Branche, ayant fait descendre sa dernière bouchée de pain et de viande à l'aide d'un dernier verre de vin, prit sa trompe et entonna la fanfare du départ, le pied dans rétrier.
La distance à parcourir pour gagner l'enceinte où le dix-cors avait été remis n'était pas très-longue, mais il se trouvait, vers le milieu du trajet, une côte excessivement rapide à gravir, par un sentier tellement resserré entre deuxgaulis épais, qu'il n'y pouvait passer à la fois qu'un cavalier, qu'un piéton ou qu'une couple de chiens.
Quand la troupe des veneurs fut arrivée là, les différents groupes qui la composaient durent nécessairement se diviser avant d'entrer dans le sentier.
Le piqueur en second ouvrit la marche, ayant derrière son cheval l'équipage deux par deux; Lormois venait ensuite précédant La Branche ; sur les pas de ce dernier, s'avançaient à la file les officiers du onzième de ligne, parmi lesquels se tenait M. Desmont, qui les quittait le moins possible, afin de chercher à découvrir dans leurs discours quelque chose de leurs projets. La marche était fermée par l'adjudant-major Buy et le sous-lieutenant Champagnat.
Depuis quelques instants, le premier s'était mis
à ralentir son pas, et bientôt son compngnon et lui se trouvèrent un peu en arrière du reste de la eolonne qui escaladait lentement la pente presque à pie du défilé.
— Camarade Champagnat, — dit l'adjudantmajor en se retournant brusquement pour se plan» ter en face de l'ex-héros du 10 août ; — ■ il n'y a ici que vous et moi qui ayons du sang sous les ongles. Reverehon est une girouette que chacun fait tourner à sa guise ; Larcher crie beaucoup, mais au fond il a peur du capitaine, et quant aux autres, il ne faut pas en parler: ils ne songent plus qu'à la chasse.
— 45t vous, citoyen Buy, à quoi songez-vous ?— répondit Champagnat, — je peux bien vous le demander après voire conduite d'avant-hier.
— C'est vrai, Champagnat, que je n'ai pas été franc du collier ; mais je m'en repens depuis que je vois comment ça tourne, et si vous voulez me jurer que vous n'avez pas les mêmes intentions que moi, je vous seconderai vigoureusement ce soir quand le moment d'agir sera venu.
— Eh bien ! laissez-moi passer devant vous, et contez-moi toute votre affaire en marchant; car si
. nous restions en arrière, on se douterait que nous complotons.
Le conseil était sage et il fut suivi. Lorsque réchange des places eut été accompli, les deux interlocuteurs se remirent en mouvement pour rejoindre leurs compagnons qui avaient déjà gagné du terrain, et l'adjudant -major reprit là parole.
IT raconta à l'ancien sans-culotte qu'il était amoureux jusqu'à la folie de la jolie petUe tourière qui avait ouvert le guichet, le soir de leur arrivée au couvent; qu'il voulait absolument la revoir, l'enlever et Tépouser, et que s'il avait, Pavant-veille, soutenu le capitaine dans ses cappnneries, c'est que lui, Buy, avait craint que dans un branle-bas général l'objet de sa passion ne tombât entre d'autres mains que les siennes,
— Ah ! c'était de la jalousie, — dit Champagnat, quand l'autre eut terminé sa confession et l'aveu de ses projets d'enlèvement. — Eh bien ! nom de nom! j'aime mieux ça. Qu'est-ce que vous voulez de moi, maintenant? Que je n'aille pas sur vos brisées et que je vous aide à faire votre coup ? C'est convenu ; mais, sacrebleu ! si vous ne nous soutenez pas ce soir, Larcher et moi, quand nous sommerons le capitaine de remplir les engagements qu'il a pris envers nous ce matin, j'essayerai d'attraper votre nonne dans quelque coin, et du diable
si c'est vous qui avez sa première contredanse, camarade Buy.
— Comptez sur moi — dit Padjudant-major avec une sombre résolution.
— Tâchons donc de nous retrouver deux ou trois fois encore pendant la chasse, — reprit Champagnat, — * pour achever de convenir de nos faits... Faudra -t-il dire un mot à cette tête folle de Larcher?
— Oui, et ne négligez rien pour qu'il soit des nôtres... Maintenant pressons un peu le pas, car il •me semble que Ton nous attend là-haut.
i ij]fïectivement l'équipage et tout le gros des veneurs venaient d'atteindre le plateau auquel aboutissait le sentier rapide, et sur l'observation de l'économe, que deux de ces messieurs n'avaient pas rallié encore, on s'était arrêté un moment pour leur laisser le temps de rejoindre, ce qui ne fut pas long.
— A présent, du silence, je vous prie, — dit La Branche, — car nous ne sommes plus très-loin de ma brisée.
Et comme le chemin était devenu large, il rassembla ses chiens en une seule masse compacte, et il prit les devants avec son second et Lormois, qui
n'était pas assez poli pour régler sa marche sur celle des piétons.
Ceux-ci, au surplus, firent si bien diligence, qu'il ne fut pas nécessaire de les attendre plus de trois ou quatre minutes sur le point de l'enceinte où Ton devait découpler. Là, le courtois et railleur La Branche leur montra à tous, ainsi qu'il eût fait s'il se fût trouvé en compagnie de veneurs consommés, la dernière rentrée de son animal, ses portées , ses foulées, etc., etc., et s'adressant ensuite au capitaine Reverchon, quil jugeait sans doute le plus qualifié des amis de son maître présents, ii lui demanda s'il croyait, comme lui-même, qu'un tel dix-cors fût parfaitement courable.
— Permettez, mon camarade, — repartit Reverchon avec une brusquerie pleine de bonne humeur, — que je ne vous réponde que quand je l'aurai vu courir... Ma science ne va pas plus loin que cela.
Ce petit dialogue avait eu lieu à demi-voix, et il n'eût pas été prudent de le prolonger, même de cette manière, car déjà les chiens, qui avaient flairé la branche et aspiré à diverses reprises les émanations que leur apportait le vent, commençaient à donner des signes d'impatience d'une nature assez brryahle Lepiqnëur, voyant cela, consulta pour la
162 SOUDARDS ET hO VELAGES.
forme son maître du regard, et Lormois ayant fait signe qu'il pouvait attaquer sur-le-champ, il mit pied «à terre avec son second, pour procéder dans les règles à cette opération délicate.
On lâcha d'abord le vieux limier qui avait fait le bois lé matin, et dès qu'il eut donné trois ou quatre coups de gueule très-chauds, on lui envoya un renfort d'une demi-douzaine de vétérans, en compagnie desquels il eut promptement chassé le dixcors de sa chambra. Quand on jugea au redoublement des cris de cette sage et solide avant-garde, que l'animal était lancé, on découpla tout le reste de l'équipage, trépignant et hurlant d'ardeur, et les trompes firent leur partie dans ce concert, que nos officiers entendaient pour la seconde fois, et qui les ravissait à leur faire craindre de ne pouvoir plus s'en passer à l'avenir.
— Messieurs, — leur cria La Branche en se disposant à remonter à cheval pour gagner la tête de la meute, — je n'ai pas autre chose à vous dire que de vous engager à marcher toujours dans la direction où vous entendrez des chiens ou des trompes ; puis, si vous vous trouvez à l'hallali, il y a deux manières de frapper le cerf: un coup de pointe vigoureux au défaut de l'épaule pour arriver au cœur,
SOUDARDS ET LÔVELACJ:S. 163
ou un coup de revers sur l'arrière-main pour lui couper les jarrets.
Lormois lança son limousin vers une jeune taille, du côté de laquelle le dix-cors semblait se diriger, et M. Desmont engagea les veneurs à pied à le suivre, lui, leur promettant l'assistance du père Nicolas si ses forces trahissaient son bon vouloir avant la fin de la journée.
On chemina gaîment dans un sentier qui traversait diagonalement une futaie d'une vaste étendue. Les bruits de la chasse arrivaient toujours aux oreilles de nos officiers, comme pour les maintenir en haleine, et en effet ils paraissaient de minute! en minute plus ardents et plus légers. Ce fut bien! autre chose encore lorsque, parvenus à l'extrémité I delà futaie, dont la lisière bordait une petite plaine * d'un quart de lieue de large, ils virent défiler toute la chasse à une portée de fusil devant eux. Le cerf d'abord franchissant les sillons , la tête haute ; l'équipage volant sur ses traces en remplissant l'air de ses réjouissantes clameurs, et enfin, derrière la meufe, La Branche et son second sonnant d'incessants bien aller, au milieu desquels Lormois, qui les suivait, jetait de temps en temps une note fausse : le tableau était ravissant et complet dans
son genre.
164 SOUDAHDS ET IOVELACES.
La belle aurore du matin avait tenu toutes ses promesses. Le soleil était étincelant sans répandre toutefois une chaleur incommode ; une légère brise du nord-est courait silencieusement dans l'espace, portant ainsi, sans les couvrir, les enivrantes rumeurs du drame cynégétique dont la vieille forêt de Clefmont allait être encore le théâtre, et le sol, plus sablonneux que caillouteux dans ce canton, offrait à nos chasseurs à pied un nouveau délassement à leurs fatigues de la veille.
C'était une de ces rares journées de tout point favorables, comme saint Hubert en accorde quelquefois à ses disciples favoris.
A midi, quoique le cerf eût déjà fait beaucoup de chemin, les officiers n'avaient pas cessé d'entendre les cris de la meute et les fanfares des piqueurs, et ils s'étaient trouvés encore une fois sur le passage de la chasse elie-même.
Un peu plus tard dans la journée, Champagnatse rapprocha de F adjudant-major, à qui il jeta brusquement ces mots dans l'oreille :
— J'ai parlé à Larcher : il nous soutiendra et il répond des trois autres... 11 faudra bien que le capitaine marche.
Au sanglier h inlcre.
Au cerf la bière (1).
Environ vers les trois heures, alors que le soleil, toujours brillant, commençait à se rapprocher d'une manière inquiétante de l'horizon, le vieux Nicolas, qui assistait l'économe dans ses fonctions de guide, s'arrêta tout à coup et dit : (
— Il me semble, monsieur Desmont, qu'il y a un petit bout de temps que nous n'avons entendu ni
(i) Vieux dicton 'français.
chiens ni trompes Ca paraissait bien venir par
ici, pourtant, mais tout de même il serait peutêtre sage d'écouter un peu avant de nous remettre en route, car si nous perdions la chasse maintenant, il y en aurait pour tout le reste de la journée.
On était en ce moment au sommet d'un mamelon très-élevé et couvert de bruyères et de genêts, ati pied duquel s'ouvraient deux larges et profondes vallées se dirigeant l'une vers le Midi et l'autre vers le Nord.
Il y avait donc nécessité absolue de bien choisir entre ces directions diamétralement opposées , puisqu'il était impossible que la chasse fût en arrière.
Les veneurs se dispersèrent aussitôt à quelques pas les im^ des autres, afin de prêter l'oreille avec plus de recueillement, et, au bout de sept ou huit minutes, ils se réunirent de nouveau pour se communiquer le résultat de leurs observations orales.
Tous ceux qui avaient écouté dans la direction du Nord étaient à peu près sûrs de n'avoir rien entendu qui fut de nature à les éclairer, mais leurs compagnons croyaient la chasse vers le Midi, le vent, qui avait changé depuis l'attaque, leur ayant apporté quelques sons vagues qui ressemblaient à
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des aboiements interrompus et peu nombreux.
— Eh bien ! marchons vigoureusement par là, — reprit le vieux garde en étendant son bras vers la gauche; — c'est, d'ailleurs, la re fuite habituelle des cerfs de chez nous.
On se mit donc à descendre le mamelon à grands pas, puis l'on s'engagea dans d'épaisses broussailles qui garnissaient le fond de la vallée, et au milieu desquelles courait la petite rivière poissonneuse de la forêt de Clefmont dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises depuis le commencement de cette histoire.
Tout à coup, le vieux Nicolas, qui cheminait en avant sans prononcer une parole, fit halte une seconde fois, et s'écria avec l'accent de la satisfaction :
— Vous aviez raison, monsieur le capitaine : voilà La Branche qui sonne des requêtes devant nous. 11 y a un défaut, et le cerf ruse parce qu'il est sur ses fins. Allongeons le pas, messieurs, afin de nous trouver présents lorsqu'on le relèvera, parce que l'hallali ne tardera guère après.
Si îa charge eût battu sur un champ de bataille, nos officiers auraient montré difficilement une ardeur plus vive que celle dont ils parurent animés ça cet uisïant ; ils s'élancèrent en poussant de
168 SOUDARDS ET LOYKLÀCES.
grandes acclamations de joie, et ils eurent promptement laissé derrière eux le brave économe.
Quant au vieux garde, il s'était mis à les suivre résolument, et après un bon quart d'heure de course rapide, ils eurent la satisfaction de se voir tous au milieu des chiens, effectivement en défaut dans un taillis marécageux qui s'étendait sur les deux rives du petit cours d'eau.
Lormois, La Branche et le second piqueur étaient là aussi, cherchant à qui mieux mieux à retrouver leur animal, que le chef d'équipage regardait comme forcé si l'on parvenait à démêler ses ruses et h le remettre debout.
Malheureusement, il y avait d'autres bêtes ie son espèce et des sangliers dans le même camon, ce qui troublait nécessairement la meute dans son travail, et obligeait les veneurs à une grande prudence, pour éviter un change qui serait funeste au point où en était la chasse.
— Pas de cris, messieurs, — dit La Branche, — jusqu'à ce que nous soyons sûrs que notre dixcors est bien relancé. Si nous en venons à bout, son affaire sera ensuite bientôt faite. Séparez-vous, regardez dans chaque buisson, et de temps en temps assurez-vous que vos 4pées ne tiennent pas
trop dans le fourreau... Avec un cerf, qui n'a pas besoin de dégainer, il faut être alerte.
— Pour ce qui est de cela, vous pouvez être tranquille, citoyen piqueur, — s'écrièrent les officiers, — nos épées n'ont pas la goutte.
Et chacun tira de son côté dans le taillis, que les chiens foulaient en tous sens en donnant de loin en loin quelques coups de voix qui faisaient battre un moment les cœurs.
\ La recherche fut longue, pénible et souvent entravée par des complications fâcheuses. A chaque instant, des biches, des daguets et des hères bondissaient devant la meute, et toujours quelques étourdis à leur première saison de chasse se précipitaient sur les traces de ces bêtes de change, et il en résultait une courte phase de désordre qui troublait passagèrement les vieux chiens occupés à la quête sérieuse de leur animal. Celui-ci, dont on retrouvait fréquemment le pas très-reconnaissable, avait passé une vingtaine de fois au moins d'un côté de la rivière à l'autre, s'était promené dans le courant, ainsi que l'attestait la teinte jaunâtre de l'eau, et quoiqu'il y eût de grandes probabilités pour qu'il ne se fût pas relaissè très-loin de là, sa voie était partout froide comme s'il était perdu depuis longtemps.
170 SOUDARDS ET LOYELACES.
Sur ces entrefaites, M. Desmont, resté en arrière, avait rejoint, et ayant rencontré La Branche, il s'était empressé de lui dire, en regardant autour d'eux pour s'assurer que d'autres ne pourraient pas l'entendre :
— Si c'est ici que la chasse doit finir, mon camarade, il n'y aura pas moyen d'empêcher tous ces gaillards-là d'aller coucher à l'abbaye ce soir. Le son de l'horloge arrivera jusqu'à eux, ils le reconnaîtront, je n'en doute pas, et alors madame Fabbesse aura une seconde fois leur visite.
— Je n'ai pas pu faire mieux, — répondit le piquent, — je me suis jeté plus de dix fois, au risque d'être culbuté, devant ce diable d'animal, poulie forcer à rebrousser chemin, il a passé sous le pavillon de ma trompe sans paraître seulement me voir. Espérons que saint Hubert nous viendra en
aide d'une autre manière, monsieur Desmont
Mais, assez causé voilà le vieux Rustaud qui
donne chaudement..... Excusez-moi si je vous quitte.
Et La Branche lança son cheval dans le plus épais du taillis en criant de toute la force de ses poumons :
— Tu dis vrai, mon Rustaud! il sert va par là, mon ami.
SOUDARDS £T EOYELACES. 171
Quelques chiens qui accoururent à la voix du vétéran et mêlèrent immédiatement leurs cris aux siens, confirmèrent le savant piqueur dans la pensée que son cerf ne tarderait pas à être remis sur pied. Il multiplia donc ses encouragements à son équipage, ajouta les excitations des vigoureux requêtes de sa trompe à celles de ses paroles, et, tout en allant et venant, à la suite de sa meute toute ralliée, il prévenait les officiers qu'il trouvait disséminés dans le taillis, de se préparer à jouer leur rôle dans le dénoûment du drame, qui ne pouvait plus être très-éloigné.
Evidemment, cette dernière voie retrouvée par le vieux Rustaud était la bonne, et cependant près d'un quart d'heure s'écoula encore avant que ce vaillant chien, qui menait tout naturellement la tête, fût arrivé aux buissons mêlés de roseaux au milieu desquels le dix-cors, après mille détours, était venu se relaisser, il y avait une heure environ.
Il bondit enfin, faisant jaillir autour de lui Feau bourbeuse du marécage dans lequel il avait rusé avec une sagacité vraiment infernale, et il passa à travers les chasseurs, non plus la tête haute comme le matin, mais la ramure dirigée en avant d'un0 façon tout à fait menaçante.
Du reste, à le voir courir, il ne semblait pas aussi près de se rendre que l'avait dit La Branche, qui, cependant, ne s'était point trompé en s'avançant ainsi.
L'animal comprit que, pour ruser de nouveau, il fallait nécessairement qu'il prît encore une fois de l'avance sur l'équipage. 11 fit donc une longue pointe à une vitesse insensée, toujours suivi par les trois hommes à cheval, et quand les piétons le rejoignirent à leur tour, le soleil allait se coucher, et la meute était encore une fois en défaut.
Ainsi la même scène se reproduisait, seulement elle avait pour théâtre le pied du monticule au sommet duquel s'élevait la chapelle de Sainte- Anne. On se souvient que la petite rivière passait là aussi et que le mur du parc de Clefmont n'était pas très-éloigné.
Les officiers ignoraient encore cette dernière circonstance, qui n'eût pas manqué de réjouir le plus grand nombre d'entre eux.
Le dix-cors avait de nouveau passé et repassé l'eau à diverses reprises, de sorte que les chiens le cherchaient tantôt sous la belle futaie qu'avaient traversée les nonnes quatre jours auparavant, lors de leur dernière promenade dans la forêt, et tantôt dans les broussailles qui couvraient certaines
parties du monticule et les bords de la rivière.
Tout naturellement une portion de la meute quêtait aux alentours de la chapelle et l'autre sous les grands chênes.
La Branche semblait se multiplier. A chaque instant on le voyait faisant sauter son cheval d'une rive à l'autre, sonnant, criant, sondant du regard les buissons, interrogeant le sol, et se désespérant parfois du peu de jour qui lui restait encore pour achever sa victoire.
Il ne pouvait guère conserver d'illusions à cet égard, car l'angelus venait de sonner distinctement à l'abbaye de Clefmont.
— Mais c'est la cloche du couvent, capitaine ! — dit l'adjudant-major à Reverchon, en ce moment avec lui sous la futaie. — Quand le diable s'en mêlerait nous reverrons ces religieuses ce soir.
— Dites donc, Champagnat, c'est la musique de nos nonnes, — cria Larcher du haut d'un quartier de roc qui se dressait au milieu des broussailles sur le bord de la rivière; — nous sommes sûrs de notre affaire maintenant.
Et il se mit à gambader sur son roc en sifflant la Monaco entre ses lèvres.
Il n'avait pas achevé la quatrième mesure de „„ 40.
cette contredanse célèbre, qu'une double explosion formidable de cris de chiens partit en même temps de la futaie et du pied du monticule.
Comme ces deux points étaient séparés par le ruisseau, il fallait nécessairement qu'il y eût deux chasses.
C'était aussi ce qui venait d'arriver,
La moitié des chiens qui quêtait sous les chênes avait relevé le dix-cors, qui, après deux ou trois bonds, s'était décidé à se retourner et à se défendre.
I L'autre moitié, en cherchant son animal, était ^mbée sur le solitaire chassé la veille jusqu'à la nuit close, et qui était venu sur le matin se relaisser là pour se remettre de ses fatigues.
Lui aussi aima mieux faire bravement tête à ses adversaires que de recommencer à courir comme le soir précédent.
Ainsi il y avait un hallali pour les chasseurs dispersés sous la futaie, et un autre pour ceux qui étaient avec Larcher et Champagnat de l'autre côté.
De part et d'autre on montra un grand courage. Sous les chênes, Reverchon, Fadjudant-major et un troisième officier mirent flamberge au vent et marchèrent sur ranimai pendant que La Branche,
son second et Lormois sonnaient la fanfare de l'hallali debout;' dans les broussailles, Champagnat, Larcher et les deux camarades, bien qu'ayant reconnu tout de suite au milieu des chiens un sanglier monstrueux au lieu du cerf qu'ils s'attendaient à voir, n'en firent pas moins bonne contenance.
— Camarades ! — s'écria le lieutenant poète, — nous n'avons pas nos fusils, mais pour l'honneur de l'armée de la République nous devons nous ruer sur ce gaillard -là, l'épée au poing! En avant !
Au même moment, le même cri, poussé par l'adjudant-major Buy, retentissait sur l'autre rive du ruisseau, au milieu de l'épouvantable vacarme occasionné par les trois trompes et les quinze ou vingt chiens d'élite qui se trouvaient sur ce point, et dont quelques-uns déjà avaient fait connaissance avec les terribles andouillers du dix-cors vaincu, mais toujours intrépide et plus que jamais redoutable dans son imminente défaite.
Réfugié dans des houx et des genévriers touffus qui croissaient sous un groupe d'arbres gigantesques, dont les troncs pressés formaient des défenses naturelles autour de lui, le cerf en détresse
était tout aussi difficile à atteindre pour les hommes que pour la meute.
Après chacune de ses vigoureuses sorties contre cette dernière, il rentrait sous ses chênes, qu'il plaçait entre lui et ses adversaires de façon à couvrir les parties les plus vulnérables de son corps.
Trois fois déjà, Reverchon avait cherché à le surprendre par derrière pendant que son ami Fadjudant-major l'attaquait de front : celte manœuvre n'avait pas eu d'autre résultat que de faire éventrer quelques chiens téméraires qui s'étaient élancés en éelaireurs en avant des deux officiers, dont l'attitude était vraiment belle en face de ce péril tout nouveau pour eux.
Soudain, du milieu de ce sanglant tumulte, sortit la voix perçante et goguenarde du vieux garde Nicolas.
11 disait en ricanant au maître de forges, à cheval à quelques pas de lui, le couteau de chasse à la main, mais la physionomie du reste peu martiale :
— A votre place, monsieur Lormois, je serais ben fier... Tous vos chiens vont y passer du coup, c'est sûr, et quand M. de Ranty apprendra ça de l'autre côté, il vous jalousera joliment... Jamais de son temps il n'y a eu un massacre pareil par ici...
Ah ! en via encore deux qui reviennent du champ de bataille en marchant sur leurs tripes... Mettez donc pied à terre pour aller an secours des autres, comme ces messieurs les officiers. Tant que vous serez sur votre bidet, votre couteau de chasse ne vous servira à rien.
Lormois, comme s'il n'avait pas entendu, continua de contempler du haut de son limousin, impassible comme lui, l'extermination en détail de son héroïque équipage, et il ne rompait le silence que pour applaudir bruyamment de la voix et du 2este les trois braves du onzième de ligne, chaque fois qu'ils dirigeaient ensemble ou séparément, une nouvelle attaque contre le formidable et rusé dixcors, qui, grâce à ses retranchements, n'avait encore reçu que des morsures de chien insignifiantes et des estafilades d'épée peu dangereuses.
Il serait peut-être injuste d'affirmer que le manque de courage fût pour quelque chose dans la neutralité du maître de forges ; mais, en sa qualité de chef de l'expédition, il croyait de sa dignité de ne pas prendre part au combat comme un simple mortel.
Peut-être aussi avait-il entendu dire que c'était ainsi que se comportaient en pareil cas les grands seigneurs du régime déchu,
La lutte continuait toujours, de minute en minute plus favorable au dix-cors.
— Sacré mille tonnerres ! — s'écria l'adjudant, major, au pied duquel le cerf venait d'éventrer et de jeter en l'air derrière lui le vieux Rustaud, — il faut en finir de façon ou d'autre! Reverchon, attaquez-le vigoureusement à droite pendant que moi je l'attaquerai à gauche !
— Marchons, sacrebleu ! — s'écria à son tour le capitaine en brandissant son épée et en lançant son chapeau loin de lui.
Le dix-cors, ainsi menacé des deux côtés en même temps, se rua d'abord sur Buy qui le serrait de plus près, et il le culbuta violemment du premier choc parmi les chiens morts ou blessés qui jonchaient le sol.
Il se retourna ensuite contre le capitaine, et, bien que celui-ci, prenant son temps avec une rare adresse, ait pu lui enfoncer son arme jusqu'à la garde au défaut de l'épaule, le cerf eut encore la force de lui porter un coup d'andouillier en pleine poitrine, et de le renverser aussi à peu de distance de son camarade avant de tomber roide mort luimême.
— Sonne l'hallali par terre ! — dit La Branche en se précipitant à bas de sa monture ; - nous
avons de l'ouvrage ici, — continua-t-il en courant à Reverchon pendant que M. Desmont, qui venait d'arriver sur le champ de bataille, allait au secours de Buy avec le père Nicolas.
Le capitaine et Fadjudant-major étaient l'un et l'autre étendus sur le sol sans connaissance.
— Aidez-moi à le mettre sur son séant î — dit le piqueur à l'officier qui, tout naturellement, se trouvait là aussi. Ah ! ah ! le coup est mauvais, — reprit-il après avoir déboutonné l'uniforme du pauvre Reverchon ; — mais cependant c'est loin du cœur et la blessure ne me paraît pas bien profonde.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu . je crois qu'il est mort ; — s'écria l'économe de Fautre côté ; — son sang coule à flots par deux plaies béantes, et son pouls ne bat presque plus,.. Venez à notre aide, maître La Branche.
— Si vous avez un mort là-l>as, nous, nous avons un mourant ici, — répondit le piqueur, — attendez un instant.
En ce moment, Lormois, qui s'était enfin décidé à mettre pied à terre, sans trop savoir encore ce qui s'était passé, rejoignit M. Desmont et le vieux garde, qu'il trouva soutenant dans leurs bras Fad-
480 SOtlBAHM ET tOYEUCES.
judant-major, ne donnant toujours aucun signe de vie.
Le maître de forges, bon diable au fond, n'eut pas plus tôt connaissance de la gravité de l'événement, qu'il s'en montra sincèrement désespéré, et qu'il parut fort désireux d'être utile aux deux victimes, dont on n'avait pu encore obtenir ni un mouvement, ni une parole.
11 enjoignit à son piqueur en second, occupé de son côté à rassembler les blessés de l'équipage, de laisser ses chiens pour leur prêter son assistance, et, grâce à ce renfort, il fut possible d'apporter l'adjudant-major à côté du capitaine, ce qui permettait de les secourir en même temps.
Tout ce qu'on essaya d'abord dans ce but, avec les faibles moyens dont on disposait, ne produisit aucun résultat. Une saignée aurait pu être utile pour les deux cas, et La Branche, qui avait une lancette dans sa trousse de piqueur, eût été très-capable de la pratiquer ; mais le crépuscule à son déclin ne laissait plus échapper de ses ombres croissantes qu'une lueur douteuse, et il n'eût pas été sage de tenter une opération aussi délicate dans une demi-obscurité comme celle qui enveloppait le théâtre de la catastrophe. On décida donc, sur la proposition de l'économe, de transférer les blés-
ses à l'abbaye, qui était heureusement peu éloignée de là.
— Mais, avant tout, — dît ï'officier — il faudrait appeler ceux de nos camarades dispersés dans le voisinage. Ils sont là quatre vigoureux gaillards qui nous seront bien nécessaires pour porter nos deux pauvres amis au couvent.
11 finissait à peine de parler, que d'un petit sentier qui conduisait du bord de la rivière sur le champ de bataille à travers la futaie, débouchaient nos absents réunis en un seul groupe.
— Ah ! les voilà justement, — reprit l'officier, — hâtez-vous! — poursuivit-il en élevant la voix, — . on a besoin de vous ici.
Les nouveaux arrivants n'en marchèrent pas plus vite, et l'on s'aperçut alors qu'ils étaient chargés d'un fardeau assez lourd.
De la masse compacte qu'ils formaient, s'échappaient par intervalle des grognements sourds et des imprécations de rage, dans lesquels toutes les personnes présentes reconnurent la voix naturellement maussade du sans -culotte Champagnat.
Les deux troupes se rejoignirent, et tout fut éclairci.
Celle qui venait de l'autre côté de la rivière rapportait Champagnat grièvement blessé aussi par le
sanglier, qui lui avait ouvert la jambe jusqu'à Pqs, de la cheville au-dessus du genoux.
Il n'y avait pas péril de mort pour lui, mais il pouvait être estropié à tout jamais, et il souffrait cruellement.
Les explications ne furent pas longues, car il était bien plus important dans cette circonstance d'agir que de parler.
Ce fut La Branche qui montra le plus de présence d'esprit et de résolution. Il fit partir en toute hâte son second pour le couvent, avec l'ordre de demander des secours de tout genre à l'économat, où il se trouvait des hommes intelligents qu'il ramènerait avec lui, et il engagea M. Desmont, qui avait un peu perdu la tête, à l'accompagner, afin de prévenir la révérende mère abbesse.
Et, tout en donnant ces instructions, il continuait à s'occuper de Reverchon et de Buy, du premier surtout, parce qu'il avait donné enfin quelques signes de vie, et qu'il restait un peu d'espoir de le sauver.
Quant à Champagnat, ses camarades, au moyen de leurs mouchoirs et de leurs cravates, lui avaient déjà fortement bandé la jambe, et il n'y avait pas autre chose à faire, pour le moment, si ce n'est à l'engager au calme et à la patience,
Lormois était terrifié à ce point, quil était impossible d'obtenir de lui soit une parole sensée, soit le service le plus simple. Il allait machinalement de ses chiens mourants ou morts à ses compagnons qui ne valaient guère mieux, et, de temps en temps, il se frappait le front en murmurant tout bas : « ? ai fait là, ma foi ! une jolie campagne, Oit trouverai-je une autre meute, maintenant? Et ces pauvres diables? quelle journée, ! »
Au bout d'une demi-heure, le second piqueur revint, annonçant qu'il était suivi de près par tout le personnel de l'économat portant des matelas ex des civières ; il était chargé aussi par M. Desmont de dire que madame l'abbesse mettait sa maison au service des blessés et de leurs ami?, et qu'elle avait immédiatement envoyé un homme à cheval à Clefmonî, pour prévenir le médecin du village, qui était en même temps celui de la communauté.
Ces nouvelles, relativement consolantes, purent être communiquées au capitaine Reverchon, tout à fait revenu à lui depuis quelques minutes. On les cria ensuite aux oreilles de l'adjudant-major, dont le pouls avait recommencé à battre ; mais le premier, seul, eut Pair de comprendre.
Enfin on aperçut sous les arbres plusieurs lumières qui approchaient rapidement du théâtre de
cette douloureuse tragédie, et bientôt les secours promis furent là.
On examina de nouveau les blessés à la lueur resplendissante d'une énorme torche de cire, et La Branche reconnut qu'il ne s'était pas trompé dans son premier jugement. Le capitaine n'était pas mortellement atteint, quoique le dix-cors Peut frappé au beau milieu de la poitrine ; mais le pauvre adjudant-major, blessé en même temps au creux de l'estomac et à l'aine, n'offrait aucune espérance de guérison, car ses intestins perforés sortaient par la seconde de ces deux plaies qui étaient hideuses à voir.
Cependant, quand la flamme de la torche fut placée devant lui, il ouvrit deux eu trois fois les yeux, et ses lèvres balbutièrent quelques paroles inintelligibles.
Lorsque Champagnat sut bien dans quel état déplorable étaient ses deux malheureux amis, il ne voulut pas souffrir que Von s'occupât de lui pour le moment.
On les plaça tous trois sur des civières recouvertes de bons matelas et garnies d'oreillers pour leur élever la tête, et le lugubre cortège prit le chemin de l'abbaye, où tout le monde était plongé dans une consternation bien plus grande que celle
qui avait précédé et suivi la première apparition des officiers.
Anne de Bolviller se trouva à l'économat avec M. Desmont pour recevoir les blessés et leurs amis, et les paroles qu'elle leur adressa confirmèrent la bienveillance du message qu'elle leur avait fait porter sur le champ de bataille. Il n'y avait plus ni fierté, ni pénétration gênante dans son regard, ni froideur hautaine dans son organe. Cette pitié réconfortante qu'on appelle la charité chrétienne dans sa plus sublime expression, apparaissait dans le son de sa voix pleine de sanglots et dans la profonde désolation de ses yeux voilés de larmes. Elle voulut accompagner les trois blessés jusque dans la chambre qui avait été préparée pour eux, afin de s'assurer qu'ils n'y manqueraient de rien, et elle ne les quitta que quand on vint lui annoncer que le médecin de Clefmont était arrivé.
C'était un ancien aide-chirurgien de Fex- gendarmerie de Lunéville, brave homme au cœur chaud, mais à la parole rude. Il n'eût besoin que de jeter un seul coup d'œil sur ses malades pour savoir lequel des trois avait le plus besoin de ses services. 11 pansa d'abord Buy, retombé en complète défaillance, sans se prononcer sur son état ;
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puis il passa à Reverchon à qui il dit : — Mon camarade, vous en avez au plus pour une quinzaine, — -et enfin, il aiia lever l'appareil provisoire posé sur la jambe de Champagnat, et il déclara nettement au pauvre sans-culotte qu'il aurait besoin de béquilles pendant six mois, et d'une canne au lieu d'épée pour le reste de ses jours.
— Eh bien! me voilà propre ! — s'écria Champagnat avec plus d'insouciance que de colère. — Ça t'apprendra, imbécile, de vouloir tuer des sangliers quand la République t'avait donné une épaulettc pour aller chasser les Kinserlicks.
%; Et il retomba sur son chevet en étouffant deux ou trois jurons, qu'il aurait certainement laissé échapper deux heures auparavant.
Pendant que cette triste scène se passait à l'économat, Lormois, Larcher et les trois autres officiers valides soupaient silencieusement au réfectoire, où l'abbesse était venue les joindre après avoir quitté leurs camarades. Elle ne leur adressa pas un seul reproche, et elle n'eut l'air occupé que du chagrin qu'ils devaient éprouver. Quand elle leur eut bien témoigné sa sympathie, elle leur insinua doucement qu'ils feraient bien de retourner le lendemain à Chaumont, où leur présence était sans doute nécessaire, tandis qu'à l'abbaye elle ne
pourrait que causer du trouble dans un moment où on y avait plus besoin de tranquillité que jamais.
— Ma foi, citoyenne abbesse, vous serez mieux obéie que si vous étiez notre pauvre capitaine en personne, — répondit Larcher. — En voilà un qui ne mérite pas son sort, car, je peux vous l'avouer maintenant, nous l'avons plutôt entraîné ici qu'il n'y est venu de sa propre volonté, et si nous l'avions cru...
— Ne parlons pas de cela, messieurs, — interrompit Anne de Bolviller avec une dignité pleine de mansuétude, — il n'y a plus de coupables quand la punition a été si terrible... Vous direz à vos chefs, n'est-ce pas, que vos malheureux camarades recevront ici tous les soins que leur état exige, comme s'ils étaient au milieu de leurs familles : les souffrants sont nos frères aussi bien que les pauvres... Bonsoir, messieurs. Si je ne vous revois pas, pensez quelquefois à l'abbaye de Clefmont : ce souvenir ne pourra que vous être salutaire.
Et l'abbesse sortit du réfectoire après avoir fait une de ses plus nobles révérences aux quatre officiers, sans regarder Lormois, à qui elle n'avait
pas paru faire la moindre attention depuis qu'elle était là.
— Eh bien ! qu'en pensez-vous, camarades? — dit Larcher aussitôt après le départ d'Anne de Bolviller ; — c'est une fière femme !
— Et bonne avec ça, — répondit un des convives.
— Sans compter qu'elle a plus d'esprit dans son petit doigt que nous tous ensemble, — se hâta d'ajouter un autre.
— Mais, à propos, citoyen Lormois, — reprit Larcher, — elle n'a pas l'air de faire beaucoup d'état de vous... Vous êtes pourtant pays. A votre
! place, je ne me risquerais pas à revenir chasser de j sitôt dans ses bois.
— J'y reviendrai quand on l'en aura chassée elle-même, — murmura le maître de forges d'une voix farouche qui témoignait de son violent dépit d'avoir été traité publiquement avec une sorte de dédain par l'abbesse, qui déjà, l'avant-veille, avait affecté de ne pas s'apercevoir de sa présence, bien qu'elle le connût depuis longtemps pour un des habitants du voisinage.
11 est aisé de concevoir que le souper ne fut pas long, et qu'il resta triste jusqu'à la fin. Les convives se retirèrent sur la pointe du pied, comme
des notes discrets, et ce fut dans un profond silence qu'ils parcoururent le long cloître et les divers passages qui ramenaient aux bâtiments de l'économat, où ils devaient occuper une chambre peu éloignée de celle dans laquelle on avait réuni les malheureux blessés.
Ils s'arrêtèrent à la porte de cette dernière pièce, que Larcher entrouvrit doucement après quelques secondes d'hésitation.
Et comme il n'en franchit pas le seuil, ses camarades se mirent à regarder sous ses bras et par dessus son épaule : Voici ce qu'ils virent tous.
Reverchon et Champagnat, à qui le médecin avait donné des narcotiques puissants, pour calmer les vives douleurs qu'ils ressentaient, l'un à la poitrine et l'autre dans sa jambe horriblement déchirée, Reverchon et Champagnat, — disons-nous, — étaient assoupis dans deux lits placés l'un à côté de l'autre.
A l'extrémité opposée de la chambre, et, par conséquent, dans un Fit isolé, le pauvre Buy était à l'agonie. Aucun espoir ne restait de prolonger sa vie, et une dizaine de religieuses, parmi lesquelles on reconnaissait Anne de Boîviller et la gracieuse nonne qui lui avait tourné la tête, étaient âge-
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fouillées autour de lui et priaient déjà pour son âme, qui allait bientôt comparaître devant le juge suprême.
La scène était lugubre, mais cependant il y avait quelque chose de si consolant dans la présence et dans l'attitude de ces saintes femmes implorant la miséricorde divine pour la bonne mort ou la guérison d'hommes venus chez elles dans l'intention de les outrager, que nos trois officiers et Lormois lui-même, malgré sa récente colère, se sentirai émus jusqu'au fond de l'âme de ce qu'ils voyaient.
Larcher referma la porte avec plus de soin encore qu'il n'en avait mis à l'ouvrir, puis, se retournant vers ses compagnons, il leur murmura ces paroles énergiques dans leur signification bouffonne.
— Voulez-vous que je vous dise franchement mon opinion sur notre compte ! Nous sommes tous plus ou moins de... fichues canailles, et si autant en était arrivé à chacun de nous, il n'aurait bien eu que ce qu'il mérite.
Personne ne protesta contre ce jugement sévère, et l'auteur de la fameuse chanson que nos lecteurs connaissent reprit, toujours à voix basse, ce qui n'ôtait rien à la généreuse vigueur de son accent :
— Allons maintenant nous coucher, et comme aucun secours ne manque ici à nos camarades, ainsi que vous venez de le voir, repartons demain dès le point du jour pour Chaumont, que nous n'aurions dû quitter que pour aller à la frontière... Ce n'est pas pour vous que je dis ça, citoyen Lormois, — ajouta Larcher en s'adressant exclusivement cette fois au maître de forges. — N'étant pas des nôtres, rien ne vous oblige à faire comme nous, et vous vous arrangerez de la façon qui vous conviendra. D'ailleurs, puisque vous voyagez à cheval et nous à pied, nous ne pouvons pas faire route ensemble... Je ne sais pas si nous nous reverrons jamais, mais ce dont je suis sûr, c'est que c'eût été un grand bonheur pour nous de ne pas vous rencontrer sur notre chemin.
— Et pour moi aussi, — balbutia Lormois.
— Vous n'avez à regretter que des chiens, — répliqua Larcher, — tandis que nous, nous avons perdu de bons camarades... J'espère, citoyen Lormois, que vous faites une différence entre votre malheur et le nôtre.
Ce fut dans ces dispositions d'esprit presque hostiles que les plus fortunés de la bande joyeuse venue à Clefmont, quarante-huit heures auparavant, pour y célébrer à leur manière ia fête du patron
192 SOUDARDS ET LOVELAGES.
des chasseurs, regagnèrent l'appartement que quelques-uns d'entre eux avaient déjà occupé l'avantdernière nuit.
Quand Reverchon et Champagnat sortirent de leur pesant sommeil factice, vers deux heures du matin et presque en même temps, le pauvre adjudant-major avait rendu le dernier soupir, et les religieuses priaient toujours, prosternées autour de [son lit, telles que nous les avons vues déjà. j Une serviette blanche, sur laquelle se détachait lune petite branche de buis bénit, recouvrait le visage glacé du mort, et dans ses mains blanches comme la cire, on avait placé un crucifix.
Aux premiers mouvements que firent les deux blessés, en se trouvent à leur réveil en présence de cet émouvant spectacle, Anne de Bolviller, suivie d'une de ses religieuses, courut à eux pour leur donner ce dont ils pouvaient avoir besoin.
Et pendant que sa compagne présentait à boire à Champagnat, plus altéré encore que de coutume par la fièvre violente qui commençait à se développer en lui, la compatissante abbesse se pencha à l'oreille de Reverchon, et tout en le soulevant pour mettre son buste aussi droit que possible, ainsi que le médecin l'avait recommandé, elle lui dit t
— Il est mort depuis une heure ; mais je crois qu'il a eu un moment de connaissance avant d' expirer, car il nous a regardées en souriant, comme s'il nous remerciait de nos soins et de nos prières. . . Voyez : nous avons mis du buis bénit sur son front, et une croix dans ses pauvres mains.
— Vous avez bien fait, — murmura le capitaine, dont les yeux appesantis et voilés par l'effet du narcotique, se fermèrent de nouveau. — Vous êtes une bonne femme, madame l'abbesse, — poursuivit-il avec tin balbutiement à peine intelligible. — Si Champagnat, qui est là à côté de moi, grogne pour le crucifix, secouez moi vigoureusement pour m'éveiller, et je vous le flanquerai...
Il ne put achever sa phrase, dont la fin était du reste facile à deviner, et Champagnat n'eut garde de grogner, car lui aussi venait de se rendormir.
Au point du jour, Larcheretses trois camarades se levèrent sans bruit, prirent leurs armes et leurs havre-sacs et sortirent du corridor où ils logeaient sans oser frapper à la porte de la chambre occupée par les blessés. Parvenus au rez-de-chaussée, ils apprirent par M. Desmont, déjà debout, la mort de Fadjudant-major Buy, nouvelle qui les confirma encore dans leur ferme volonté de quitter le plus vite possible ce séjour de désolation*
Dans leur impatience, iîs ne voulurent pas même accepter de l'économe la goutte matinale, ce viatique du soldat que les plus sobres regardent comme indispensable dans toutes les saisons et dans toutes les circonstances.
Beaucoup plus tard, c'est-à-dire vers midi, le maître de forges, qui avait passé une grande partie de sa matinée à enterrer ses morts et à panser ses blessés, de concert avec La Branche, toujours impassible au point de laisser son maître dans le doute s'il était malheureux ou non de l'extermination presque complète de son cher équipage; le maître de forges, — disons-nous, — quittait à son tour l'abbaye, plus morne à lui tout seul que les quatre chevaux du farouche Hippolyte quand il suivait pensif le chemin de Mycènes. Une vingtaine de chiens épuisés de fatigue se traînaient piteusement sur les pas du limousin, peu gaillard aussi, et une douzaine d'autres, tous horriblement maléûciés. le suivaient étendus dans un tombereau rempli de paille.
Au moment où il sortait des bois de l'abbaye pour prendre la grande route, le vieux Nicolas se dressa brusquement devant lui, le chapeau à la main, mais le sourire de la raillerie sur les lèvres, et il lui dit :
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— Je vous salue de tout mon cœur, monsieur Lormois... Ça va toujours bien? A propos, comme je n'ai pas reçu de contre-ordre à votre égard, je vous déclare procès- verbal... Arrangez-vous avec madame l'abbesse, car si elle ne vous fait pas grâce, ça vous coûtera bon... Mais vous n'avez pas à vous plaindre, vos chiens se sont encore mieux comportés que du temps du ci-devant comte de Ranty.
Le vieux garde prit un sentier qui s'enfonçait sous un gaulis, et Lormois continua sa route en répétant comme la veille au soir. — J'ai fait là, ma foi! une jolie campagne.
Six semaines se sont écoulées. Reverchon esj. assez bien remis de sa blessure pour pouvoir rejoindre son régiment, déjà aux prises avec l'ennemi, et Champagnat est bien décidément estropié pour le reste de ses jours.
Ils sont assis tous deux dans la chambre où s'est écoulé le temps de leurs souffrances, et ils s'entretiennent de leur prochaine séparation, car le capitaine doit partir le soir même pour l'armée.
— Vous êtes bien heureux, Reverchon, — dit l'ex-sans-culotte en jetant un regard mélancolique sur sa jambe raccourcie. — Vous allez vous battre, et ù vous n'êtes pas Uié3 vous ferez voire chemin,
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tandis que moi je suis condamné à vivre sans savoir ce que je deviendrai... La République ne fera rien pour moi : je n'ai pas été blessé à son service.
— Ça me fend le cœur, mon pauvre Champagnat, — répondit Reverchon. — Il ne faut pas vous désespérer pourtant : vous pouvez guérir encore avec le temps, ou obtenir un petit emploi dans les vivres.
— Pour être avec des voleurs... Merci, capitaine ; j'aime mieux mendier mon pain honnêtement... Si cela me fait trop de honte, eh bien ! la
^rivière coule pour tout le monde.
En ce moment Anne de Bolviller entra.
Elle était plus grave que de coutume, et son visage imposant avait quelque chose d'ému que l'on ne remarquait en elle que dans les grandes circonstances.
Les deux officiers se levèrent, Champagnat appuyé sur des béquilles.
— Toujours des cérémonies avec moi, — leur ditelle affectueusement, en aidant le pauvre estropié à se rasseoir. — Capitaine, — ajouta-t-elle en se tournant vers Reverchon, — je viens de donner des ordres pour que ma voiture vous conduise cet après-midi à Neufchâteau, où vous pourrez; prendre demain la diligence de Strasbourg. .^.»
Voyons, n'avez-vous plus rien à me demander ! On ne doit pas se gêner entre vieux amis comme nous.
— Eh bien ! oui, madame l'abbesse, j'ai une demande à vous adresser... C'est de dire quelquefois mon nom tout bas au bon Dieu quand vous lui parlez.
La figure sombre de Champagnat se rembrunit encore, mais pas une parole de blâme ou de raillerie ne sortit de sa bouche. On voyait que si le vieil homme n'était pas tout à fait mort en lui, il ne s'en fallait guère.
— Vous nommer au bon Dieu, — reprit Anne de Bolviller, — c'est ce que je fais soir et matin depuis le jour où l'on vous a rapporté mourant dans cette maison ; mais je vous promets de continuer... Croyez-vous à mon amitié? — poursuivitelle après quelques secondes de silence et avec un embarras plein de grâce touchante qui semblait révéler la pudeur d'une bonne action prête à se produire.
— Si je crois à votre amitié ! — s'écria impétueusement Reverchon, — mais j'y crois comme à l'amour de ma vieille mère.
— Prenez-donc ceci, capitaine... Vous en aurez sans doute besoin sur la terre étrangère, car on dit
que ia République est encore trop pauvre pour payer ses défenseurs.
Et elle glissa en rougissant un petit rouleau de pièces d'or dans la main de Reverchon, en le suppliant du regard de ne pas se choquer de la liberté qu'elle prenait.
— Je n'ai pas le droit d'être fier avec vous, — dit-il en pressant contre sa poitrine le présent qui venait de lui être fait avec tant de délicatesse. — J'accepte donc, — ajouta-t-il avec une émotion mâle, bien que ses gros yeux noirs fussent voilés de larmes. — Je ne suis qu'un soldat, madame l'abbesse, mais j'ai du cœur, et tant que je vivrai, je me souviendrai combien vous avez été bonne pour nous tous qui le méritions si peu... Et mon pauvre camarade que je laisse ici, que va-t-il devenir?
— Vous venez de le dire : Vous le laissez ici, et je n'ai qu'à ajouter qu'il y restera aussi longtemps que j'y demeurerai moi-même avec quelque autorité. Il assistera M. Desmont dans ses fonctions d'économe, et si l'on me chasse plus tard, sous le prétexte que je suis religieuse et aristocrate, on le gardera peut-être en sa qualité d'ancien militaire, pour avoir soin de cette chère maison.
Champagnat resta silencieux, mais il se couvrit
le visage de ses deux mains et il se mit à pleurer comme un enfant.
Quelques mois après, Anne de Bolviller, qui avait successivement fait émigrer ses religieuses, devait partir elle-même la nuit suivante pour l'exil, lorsque une émeute formidable, dirigée par le comité révolutionnaire de Chaumont, vint fondre sur l'abbaye pour enlever les prétendus trésors que l'abbesse devait emporter avec elle.
Ce fut Champagnat qui se montra tout à la fois le plus courageux et le plus fidèle, car le pauvre économe avait perdu la tête comme de coutume. 11 arma à la hâte tout le personnel de leur administration, et il fit une si vigoureuse défense, qu'il donna le temps à l'abbesse de s'échapper par les bois.
Saint Hubert continua donc à protéger jusqu'à la fin la bonne et grande Anne de Bolviller ; mais il ne se montra pas plus clément pour les officiers du onzième de ligne, puisque le dernier coup de fusil tiré par l'émeute triomphante étendit roide mort l'intrépide et dévoué Champagnat.