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FUT, UN JOUR, FORCÉE

Deux petites lottes tic F ragoiurd

Au mois d'août 1856, je quittai Paris pour aller voir mon fils, dont le régiment occupait, dans le i4partement des Ardennes, les garnisons de Sedan, Rocroy, Givet et Donchery. C'était dans cette dernière que se trouvait l'escadron de mon jeune sous-lieutenant. J'y passai quarante-huit heures en compagnie des officiers, ses camarades, dont le divertissement le plus vif, après les deux séances obligées de chaque jour au café de la petite ville,

consistait à aller voir couler l'eau verte et limpide de la Meuse, au milieu des belles prairies qui la bordent à droite et à gauche. Je revins ensuite à Mézières avec l'intention de faire une courte excursion de touriste dans cette partie de la Belgique qui joint notre frontière du côté des Ardennes, et dont j'avais entendu parler comme d'une contrée digne à tous égards de l'attention du voyageur amoureux de ce que les artistes et les poètes appellent le pittoresque. J'avais pour cela quatre jours à ma disposition, et les gens du pays m'avaient affirmé qu'il n'en fallait pas davantage.

Quand je voyage dans des lieux que je ne connais pas encore, j'ai pour invariable habitude de manger à table d'hôte, et il ne m'est jamais arrivé une seule fois de m'en repentir. Le commis voyageur, avec ses hâbleries toujours les mêmes d'un bout de la France à l'autre, est bien un inconvénient; mais il est rare que Ton ne rencontre pas à côté de cet oiseau de passage, au babil écœurant, quelque modeste employé, pensionnaire de l'auberge depuis un certain nombre d'années déjà, et, par conséquent, très au fait de la chronique de l'endroit. Grâce à une longue pratique, j'ai bientôt deviné ce personnage parmi tous les autres qui se réunissent dans la salis à manger, avant l'heure

de chaque repas, et j'ai soin de m'asseoir auprès de lui à table. En quelques minutes la connaissance est faite, j'ai mis mon homme à son aise, et il ne me reste plus qu'à le feuilleter comme un livre qui serait tout ouvert à côté de mon assiette.

Le cicérone que le hasard plaça sur mon chemin, le soir même de mon arrivée à Mézières, était un inspecteur de l'enregistrement et des domaines, qui, depuis 1830, parcourait quatre fois par an le département des Ardennes d'un bout à l'autre, pour l'accomplissement des devoirs de sa place. C'était un homme d'une soixantaine ' d'années, poli, bien élevé, et plus instruit que ne le sont ordinairement les gens qui passent leur vie à faire des chiffres après avoir vérifié des comptabilités. Nous fûmes promptement en fort bons termes, lui et moi, et une bouteille de Moët-Chandon, que je fis venir au second service, acheva de me le rendre favorable.

Tout naturellement je lui parlai de mon projet d'excursion en Belgique, et il me répondit, après m'avoir écouté avec l'intérêt d'un homme convaincu qu'il pourra être utile :

— Si vous cherchez de beaux sites, monsieur, je vous engagerai, ayant surtout si peu de temps à votre disposition, à ne pas passer la frontière. No-

tre département est sai\s contredit un des mieux dotés de ïa France en curiosités naturelles. Nous avons des forêts magnifiques, d'admirables vallées, des grottes si merveilleuses, qu'on serait tenté de croire que des fées et des génies les ont habitées au temps jadis, et enfin les plus beaux vieux manoirs en ruines que vous puissiez vous imaginer, Sur ce dernier point surtout, nous sommes assez riches pour ne rien envier aux bords du Rhin ? fort injustement plus célèbres que nous.

Je n'avais été que très-médiocrement séduit par îes forêts, les vallées et les grottes, mais au mot de ruines, une vive attention s'était manifestée sur mon visage, et ce changement subit de physionomie n'avait sans doute pas échappé à la perspicacité de mon interlocuteur, car il me défila, à l'instant même, une douzaine de noms de châteaux dans la condition que je viens de dire.

Au dernier qu'il nomma, je ne pus retenir une exclamation de surprise et de joie. J'éprouvais justement ce genre de sensation qui nous envahit quand nous apprenons qu'un vieil ami que nous supposions mort est encore de ce monde , malgré son grand âge et les ravages du temps.

— Auriez-vous déjà entendu parler de celui-là? — me demanda } non moins agréablement étonné

que moi, M. Timoléon Vitalis (c'était le nom de mon voisin de table). — Je croyais, ou, du moins, j'avais cru comprendre que c'était la première fois que vous veniez dans ce pays.

— C'est :1a vérité, mais je n'en ai pas moins été vivement intéressé dans ma jeunesse , par l'histoire du château de Fernemont dans la seconde moitié du siècle dernier.

— Elle est effectivement assez curieuse.

— Si intéressé, — repris-je avec chaleur, — qu'après en avoir conservé précieusement deux épisodes dans ma mémoire, pendant un quart de siècle environ, je les ai racontés dans une revue fort à la mode , — le Journal des Chasseurs , — où ils ont eu, — dit-on, — un certain succès.

— Seriez- vous, par hasard , l'auteur de la nouvelle intitulée : la Comtesse Diane de Brého?

— Précisément.

M. Timoléon Vitalis s'inclina en se rengorgeant , comme pour me faire entendre qu'il était heureux et flatté de sa rencontre avec le chroniqueur de la dernière châtelaine de Fernemont , puis il me dit , en prenant un langage plus pompeux que celui dont il s'était servi jusqu'à ce moment pour causer avec moi :

— Charmant récit, monsieur! écrit avec verve,

plein de couleur et de réalité. Je ne crains jms de vous affirmer qu'il a fait fureur dans ce pays . . Les dames surtout Tout dévoré. J'en connais qui savent par cœur toute la petite scène des deux trompes.

L'éloge était d'une exagération absurde; mais, comme il me paraissait sincère, il ne me déplut pas. Je m'inclinai donc à mon tour, en signe de gratitude et en ayant soin de prendre ce petit air de fausse modestie dans lequel les vaniteux sont particulièrement habiles , et mon interlocuteur ajouta :

— Permettez-moi de vous dire, monsieur le marquis, que vous ne pouvez pas quitter le département des Ardennes sans revoir ces lieux que vous avez si bien décrits.

— C'est bien à quoi je pensais; mais j'avais d'autres projets en tête, et...

— Vous le devez à ces ruines dont vous avez secoué la poussière sans vous en douter, — interrompit-il avec feu, — car vous saurez qu'elles sont fort en vogue depuis que vous avez parlé de Fhéroïne dont elles rappellent le souvenir.

A quoi tiennent pourtant nos résolutions, pauvres humains que nous sommes! Si M. Timoléon Vitaîis m'eût engagé tout prosaïquement à faire un pèlerinage à Fernernont, j'aurais pour

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le moins hésité, et j'avais même commencé parla, comme on a pu le voir dans ma réponse interrompue par lui ; mais, à partir du moment où il m'eut appris que j'avais eu l'insigne honneur de secouer la poussière des ruines du château de la comtesse Diane de Brého, je crus que je me devais à moimême de suivre son conseil, et je me hâtai de le lui dire, après l'avoir toutefois remercié avec effusion du précieux renseignement que je devais à son obligeance.

— Qui sait, — reprit-il, — si en fouillant ces pierres, vous n'y découvrirez pas quelque perle à faire briller à nos yeux... Certaines parties du château sont encore à peu près intactes, et servent de demeure aux enfants et petits-enfants des anciens serviteurs de la comtesse.

— Et des contemporains de cette vaillante femme, en existe-t-il quelques-uns?

— Un seul... mais, j;y pense! vous l'avez nommé dans votre œuvre. C'est ce Pied-Léger, que monsieur votre père avait vu petit valet de chiens lors de son premier voyage à Fernemont, et qui, sentinelle vigilante, lui avait envoyé un coup de fusil quand il y était revenu, en 1792, au péril de sa vie.

— Comment ! ce Pied-Léger vit toujours?

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— Et sans aucune infirmité encore, malgré ses quatre-vingt-huit ans bien sonnés.

— Puisqu'il en est ainsi, je partirai dès demain. Ayez la bonté, monsieur, de m'indiquer le meilleur moyen de faire le trajet.

— Il n'y a pas de voiture publique dans cette direction, monsieur le marquis, et les carrioles de Mézières sont généralement dures ; mais il y aurait peut-être une manière de tout arranger, — poursuivit M. Timoléon Vitalis , après un moment de silence et en hésitant! — Ce serait que vous voulussiez bien de moi pour votre compagnon de route... Je vais justement en tournée d'inspection de ce côté, et je prends l'extrême liberté de vous offrir une place dans ma voiture, qui est trèsdouce.

— J'accepte de grand cœur, monsieur ! — m'écriai-je, véritablement enchanté de la proposition.

Et nous échangeâmes une cordiale poignée de main, immédiatement suivie d'une nouvelle libation de notre Moët-Ghandon? qui était, par parenthèse, exquis.

Il fut alors convenu que nous partirions ensemble, le lendemain, mx premières clartés de l'aurore, car la Journée était longue et fatigante, le

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pays étant constamment montagneux; que nous déjeunerions à moitié chemin, dans un cabaret, avec des provisions apportées par nous, et que nous irions coucher au bourg de Melcy, séparé des ruines de Fernemont par une distance de six kilomètres seulement.

Le jour suivant, mon aimable et obligeant guide ferait ses affaires dans le bourg, et moi je me rendrais aux fameuses ruines sur un cheval de louage. Le soir, nous nous retrouverions à l'auberge de Melcy, et, après une bonne nuit de repos, il aie ramènerait à Mézières.

Cela faisait tout juste mes quatre jours, en comptant celui qu'il me faudrait pour revenir à Paris. Ainsi l'excursion en Belgique était sacrifiée, mais je ne la regrettais pas, tant je me faisais une séduisante idée de cette poussière secouée par moi. ~ Ahî que je fais de poudre ! — écrivait madame de Sévigné, en parlant de certaine mouche étourdie et présomptueuse qui volait dans les tourbillons de poussière que soulevait un coche cheminant à une allure rapide.

A la suite de ma conversation avec M. Vitalis, laquelle se prolongea assez avant dans la soirée, soit à l'hôtel, soit sur les remparts de la ville, que mon compagnon voulut absolument me

montrer à la douce lumière de la blonde Phœbê, je passai une nuit agitée, qui me parut d'une longueur mortelle, bien que je fusse déjà sur pied à quatre heures du matin. Tant qu'elle dura, je n'étais ni précisément éveillé, ni précisément endormi, mais mon malaise participait si bien de Fétat de sommeil et de l'état de veille en même temps, qu'il m'était impossible de savoir si mes pensées étaient des rêves, ou mes rêves des pensées. Tantôt il me semblait que je me récitais à haute voix de longues tirades de ma nouvelle, — la comtesse Diane de Brého — et tantôt je croyais être mon pauvre père mort depuis vingt-deux ans, et alors j'étais en présence de la comtesse ellemême. Je la voyais sortant des bois, la taille serrée dans son justaucorps de drap vert foncé et dans sa veste de Casimir chamois clair^ dont les longues basques retombaient sur ses culottes en peau de daim gris-perle, lesquelles descendaient jusqu'aux fameux bas en soie bleu de ciel qui avaient tourné la tête de mon père, Dans une autre hallucination, je la retrouvais à cheval et la trompe sur l'épaule, piquant au fort comme le plus hardi veneur, ou se précipitant à bas de sa monture, le couteau de chasse à la main, pour daguer un sanglier furieux. C'était elle toujours, elle partout, comme s'il n'y

eût pas eu d'autre souvenir dans ma mémoire, d'autre rêverie dans mon cerveau. Je n'ai rien éprouvé de semblable dans ma vie, et je puis dire aujourd'hui que j'ai connu la séduisante comtesse, bien que je ne sois venu au monde que six ou sept années après sa fin tragique sur ce terrible échafaud de Douai dont le vertueux Joseph Lebon s'était constitué l'infatigable pourvoyeur. Pauvre femme! Quelle destinée!

Nous mîmes quatorze heures pour parcourir les seize mortelles lieues de pays qui séparent Mézières du bourg de Melcy, où nous devions coucher, comme l'on sait, et je rendrai cette justice à mon compagnon de voyage, que, dans sa société, je ne sentis pas un seul instant la souffrance de l'ennui, la plus difficile de toutes à supporter pour moi. Il attirait mon attention sur tous les points de vue célèbres qui se trouvaient à la portée de nos regards, me racontait l'histoire de chaque village que nous traversions, ou la légende plus ou moins authentique des châteaux-forts, écroulés ou croulants, qui couronnaient les hauteurs à droite et à gauche de la route que nous suivions au pas et au petit trot, suivant la disposition du terrain ; bref, il occupait doucement mon intelligence, sans la captiver avec force, à la façon de ces livres mé-

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diocres dans la forme, mais riches de faits neufs et curieux. Une tour de l'aspect le plus imposant, et toujours gigantesque, bien que le temps et plus encore les longues guerres des quinzième et seizième siècles l'eussent réduite à la moitié de son élévation primitive, lui fournit l'occasion de me communiquer des détails du plus puissant intérêt sur les divers faits d'armes du chevalier Bayard, le modeste héros sans peur et sans reproche. Lui cinquième, et le premier en tête, il était monté à l'assaut de cette forteresse réputée imprenable, et il avait réussi à s?en rendre maître. Quand il parut victorieux devant le gouverneur, pour le sommer de lui rendre son épée, son armure était tellement hérissée de flèches du haut en bas, que le vaincu ne put s'empêcher de s'écrier : — Mais cet homme est un porc-épic!

Sur le soir, et comme nous approchions de Melcy , nous longeâmes pendant quelques instants une magnifique futaie, toute murmurante du bruissement de son feuillage et des battements d'ailes des innombrables bandes d'oiseaux qui étaient venues s'abattre sous ses voûtes pour y passer la nuit. Plusieurs larges allées la partageaient de distance en distance et, dans l'une d'elles, à deux ou trois portées de fusil environ de la route, nous aper-

çûmes un pavillon octogone qui conservait encore un reste d'élégance, bien que sa toiture fût effondrée et qu'il n'eût plus ni portes ni fenêtres.

— Ceci a été un rendez-vous de chasse de la pauvre comtesse, — me dit M. Vitalis en arrêtant son cheval pour me laisser le temps de regarder cette ruine, bien plus triste que toutes les autres, car elle était jeune. — Voulez-vous la voir de près? Je vous attendrai ici, ei nous aurons encore le temps d'arriver à notre gîte avant le coucher du soïeiL v 11 avait à peine fini de parler, que déjà je m'étais ! élancé hors de son cabriolet, et que je parcourais à grands pas l'allée conduisant au pavillon de chasse, où je fus rendu en moins de deux minutes.

L'intérieur, quoiqu'il fût exposé à toutes les intempéries des saisons, n'était pas à beaucoup près aussi délabré que le dehors. Le pavé, en marbre noir et blanc, n'avait pas subi d'altération sensible, et les pans de mur tournés à l'exposition du midi gardaient encore d'assez beaux restes de peintures représentant des sujets de chasse. Le plafond, également peint, était d'une conservation plus satisfaisante, sans doute parce qu'il avait pu résister mieux à l'action de l'humidité, il offrait à la vue quatre groupes de chiens de la fameuse race ar-

dennaise de la comtesse, et à la variété expressive de la physionomie de chacun d'eux, il était facile de deviner qu'on avait là sous les yeux, non pas des têtes de fantaisie, mais de véritables portraits d'animaux favoris, ayant joui d'une sorte de renommée dans leur temps. Ce qui me confirma encore dans cette opinion , c'est que , dans le nombre, il y en avait deux ou trois qui portaient sur leur corps robuste les cicatrices d'honorables blessures, évidemment reçues dans quelque hallali célèbre.

On comprend que je sortis de là encore plus occupé de la belle comtesse que la nuit précédente, pendant mon demi-sommeil si agité, Elle était venue jadis, pleine de joie et de vie, dans ce lieu maintenant désolé ! son pied mignon avait foulé ces dalles, son œil vif et fier regardé ces peintures, et son souffle embaumé s'était exhalé entre ces murs ouverts aujourd'hui à tous les vents ! Quand je rejoignis mon compagnon, il s'aperçut que j'étais rêveur, et il eut le bon esprit de ne pas m'adresser la parole jusqu'à notre arrivée à Melcy , où nous fûmes du reste promptement rendus.

Moins d'un quart d'heure après notre installation à l'auberge de In Tête Noire, j'avais déjà pu

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m'assurer, pour le lendemain matin, du meilleur cheval de selle de l'endroit.

C'était un vigoureux courtaud ardennais, sous poil gris de fer, dont l'œil plein de feu et les membres secs annonçaient un animal d'une vigueur peu commune. A l'époque où je chassais, je l'aurais payé bien cher, rien que sur sa mine.

Comme je m'extasiais sur son heureuse conformation, imparfaitement vue cependant à la lueur d'une lanterne fumeuse, l'homme qui me le louait, au prix modique de trois francs pour toute la journée, me dit :

— Ce n'est pas étonnant, monsieur : il descend de l'ancienne race de feue madame la comtesse Diane de Brého.

Il était donc décidé que ce diable de nom retentirait partout à mon oreille. Ainsi, alors même que j'aurais voulu l'oublier, cela m'eût été matériellement impossible.

Ce soir-là, bien que M. Timoléon Vitalis ne demandât pas mieux que de prolonger encore la veillée, je me retirai de bonne heure dans ma chambre, sous le prétexte d'un peu de fatigue. J'éprouvais un impérieux besoin d'être seul, afin de me préparer en toute liberté à la journée du lendemain.

Au soleil levant, je cheminais sans guide à travers les bois de Fernemont, encore plongés dans une solitude profonde dont le silence était seulement interrompu de loin en loin par le chant des merles et des fauvettes, ces réveille-matin de nos forêts. Le temps était gai et clair, Tair vif et léger, l'herbe toute brillante de rosée, comme au printemps. Mon locati, auquel on mravait bien recommandé de me fier aveuglément, tournait tantôt à droite et tantôt à gauche sans la moindre hésitation, ainsi qu'un voyageur qui connaît sa route. Moi je rêvais sans impatience d'arriver à ma destination, car je me disais intérieurement que la réalité serait peut-être au-dessous de mes rêves. Au bout d'une heure de marche j'atteignis un vaste rond-point, autour duquel s'élevaient encore quelques poteaux vermoulus, et sur l'un d'eux je pus lire, mais non sans peine, cette indication à demi effacée : — Carrefour de la Combe~aux~Loups. — C'était le premier rendez-vous que la comtesse avait indiqué à mon père et à ses deux camarades de Royal-Picardie, MM* de Mazeliere et de Riancourt, en 1778.

Plusieurs cavalières larges et droites aboutissaient à cet endroit de la forêt, qui avait pour moi tout l'attrait mélancolique d'un souvenir. Mon

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cheval s'engagea de lui-même dans une de ces voies de communication, en prenant le galop, ce qui ne lui était pas arrivé encore depuis mon départ de Melcy, et en moins de dix minutes, je me trouvai en face de ce qui avait été jadis le château de Fernemont.

L'ancienne demeure de la comtesse Diane de Brého était bien en ruine, dans la rigoureuse acception du mot, ainsi que j'en avais été prévenu par mon compagnon de voyage et les habitants du bourg de Melcy ; mais elle conservait encore un aspect noble et fier qui provoquait plutôt l'admiration que le regret, et la mélancolie que la tristesse. Quelques-unes de ses vastes dépendances me parurent entièrement debout, et, vues à la distance où je me trouvais d'elles, je les jugeai plus que suffisamment intactes pour pouvoir être habitées. Quant au château lui-même, s'il était croulant en plusieurs endroits, le corps de logis du milieu gardait de fort beaux restes des sculptures cynégétiques dont mon père m'avait parlé autrefois, et sur son toit en dôme se dressait toujours, comme en 1778, le gigantesque sanglier de marbre noir qui le surmontait à cette époque. Le lecteur doit se souvenir que le superbe manoir féodal de la comtesse était alors dans tout l'éclat de sa splen-

deur et de sa jeunesse, puisque c'était elle qui Pavait fait bâtir depuis un petit nombre d'années seulement.

Je restai, durant une dizaine de minutes, absorbé dans la contemplation de ce spectacle vraiment imposant. Mon imagination, se reportant à trois quarts de siècle en arrière, me retraçait, avec une singulière vivacité de couleurs, toute l'histoire de l'intrépide, séduisante et infortunée châtelaine de Fernemont, à ce point que je croyais la voir avec cette fidélité de souvenir dont les phénomènes ne se produisent guère que pour les personnes dans l'intimité desquelles nous avons vécu.

Je fus arraché à mon entraînante rêverie par l'impatience, peu incommode d'abord et bientôt insupportable, de mon locati. 11 creusait la terre du pied, me couvrait de flocons d'écume en battant à la main, remplissait l'air de ses hennissements et se permettait de temps à autre des pointes fort désagréables. Pour en finir avec la hâte qu'il avait d'arriver, je lui rendis la main, et, léger comme un oiseau, il m'emporta vers la partie des communs située à la gauche du château.

C'était l'ancien chenil et ses dépendances, c'està-dire la maison du piqueur et de ses aides, celle des valets de limier et des valets de chiens, la bou-

langerie, Pinfirmerie et le lieu de refuge des invalides des deux sexes. Ces diverses constructions entouraient une cour carrée, au milieu de laquelle jouaient sur l'herbe qui avait remplacé le fin gazon du temps jadis, une demi-douzaine d'enfants de toutes tailles, môles à autant de chiens de chasse, braques, épagneuls et bassets.

Je m'adressai au plus grand des enfants, petit drôle bien découplé, dont l'œil intelligent semblait me demander ce que je voulais, et je le priai de m'indiquer la demeure du père Pied-Léger.

— Le vieux est depuis deux jours à la noce d'une de mes tantes qui demeure à trois lieues d'ici. Mais il doit revenir ce matin, et si vous avez à lui parler, vous pouvez l'attendre chez nous. Mon père est son petit-fils, et ma mère est à la maison.

Et le petit drôle, en terminant sa réponse à ma question, me montra de la main une porte ouverte à peu de distance dans les bâtiments dont je viens de dire un mot.

En même temps il saisit résolument la bride de mon cheval, comme pour me faire comprendre qu'il était prêt à s'en charger.

Effectivement, dès que j'eus mis pied à terre, il

l'emmena pendant que je me dirigeais vers la porte qu'il m'avait indiquée.

Dans une grande chambre d'une propreté remarquable, je trouvai une paysanne occupée à mettre la dernière main à ses travaux de ménage de la matinée. C'était une femme de quarante ans environ, très-agréable encore de visage, et d'une fort belle prestance. Les manches de sa chemise, relevées jusqu'au-dessus des coudes, laissaient voir deux bras très-blancs, depuis la naissance des poignets, et sous sa jupe écourtée j'aperçus une paire de jambes telles que les habitués de F orchestre de l'Opéra en découvrent bien rarement à travers leurs lorgnettes.

Je lui expliquai en quelques paroles amicales le motif de ma présence sous son toit, et je la priai de me permettre de rester chez elle une grande partie delà journée.

— Et même plus longtemps que ça, mon bon monsieur, si ça vous fait plaisir, — me réponditelle en souriant.

Et elle se hâta de faire redescendre ses manches sur ses bras nus, avec un mouvement de pudeur d'une grâce rustique remplie de charme, qui me prouva qu'elle n'ignorait point que sa beauté pou-

vait donner encore de mauvaises pensées à son prochain.

Quelques minutes après, nous causions avec l'abandon cordial de vieilles connaissances, pendant qu'elle allait et venait par la maison pour me préparer mon déjeuner.

Elle me raconta, ce que je savais déjà en gros par le jeune gars, qu'elle avait épousé le petit-fils du vieux Pied-Léger; que son mari et le grand père étaient à une noce dans le voisinage ; qu'ils ne tarderaient probablement pas à revenir au logis, et qu'elle était sûre d'avance que ma visite serait très-agréable au vieillard, puisque j'avais beaucoup entendu parler de son ancienne maîtresse et que je venais tout exprès de loin pour voir les ruines du château de Fernemont.

— Le grand-père de votre mari est-il vraiment aussi vert d'esprit et de corps qu'on me Fa assuré ? — lui demandai-je?

— Ah ! vous pouvez bien le dire, monsieur. Il y a dans le pays plus d'un homme de quarante ans qui ne le vaut pas pour la vigueur du jarret, la joyeuseté de Phumeur et la sûreté de la mémoire. Et avec ça droit comme un jonc, ferme sur ses deux pieds comme un jeune coq sur ses ergots, et si plaisant avec tout le monde, que les plus Ion-

gues veillées d'hiver paraissent courtes quand il est là. Il chasse encore des matinées entières, et les soirs d'été, il vous sonne si bien ses vieilles fanfares au clair de lune, qu'on se passerait quasiment de souper pour courir sur la Bruyère-des-Moines l'écouter de plus près.

Ces détails me ravissaient, comme il est aisé de le comprendre. Pied-Léger infirme et radoteur aurait encore été un personnage fort intéressant pour moi ; mais Pied-Léger alerte, causeur, jouissant de toutes ses facultés, et, avec cette heureuse nature, ne demandant sans doute pas mieux que de parcourir avec moi le curieux passé de sa vie, me semblait une bonne fortune à nulle autre pareille. Alléché par ces renseignements qui me promettaient des heures si agréables, je fis à l'instant même la réflexion que le soir serait trop tôt venu pour tout ce que je pouvais apprendre du vieux piqueur octogénaire, et, ma foi, je pris la résolution d'envoyer un message à M. Timoléon Vitalis pour lui annoncer, avec tous les ménagements convenables, que je lui brûlais la politesse pour ce jourlà, mais que je le retrouverais à Mézières le lendemain dans la matinée.

Ma gracieuse hôtesse approuva fort ce projet, que je lui communiquai immédiatement, et elle

me dit qu'elle se chargeait de faire parvenir nia lettre à Melcy, bien ayant l'heure où Ton m'y attendait.

Aussitôt que l'omelette au lard et la gibelotte de lapereaux furent prêtes, je me mis à table, ce qui n'empêcha pas la conversation d'aller son train.

Jamais l'antique proverbe qui dit que ventre affame ri a pas d'oreilles ne me parut d'une justesse moins rigoureuse que ce jour-là. Je mangeais bien plus pour ne pas désobliger mon hôtesse que pour satisfaire mon appétit, et les histoires qu'elle me contait tout en me servant, me semblaient bien meilleures que son omelette et sa gibelotte.

— Vos hommes ne reviennent pas, — lui dis— je au moment où neuf heures sonnaient à son coucou, — et nous perdons un temps précieux... Ne pourriez-vous donc me conduire aux ruines en les attendant? J'y retournerais ensuite plus tard avec le grand-père.

Madeleine Granvallet, — c'était le nom de la petite-bru du vieux Pied-Léger, — me répondit sans hésiter qu'elle était à mes ordres, et nous voilà partis pour la portion du château qui n'était plus habitée depuis la fin tragique de la pauvre comtesse.

Nous parcourûmes successivement plusieurs pièces situées au premier étage, dont la dévastation avait été si complète, qu'il était impossible d'en reconnaître la destination primitive. Deux ou trois plafonds conservaient encore, en certaines places, des restes de peintures à fresque, mais elles étaient tellement effacées par l'humidité, qu'il ne fallait pas songer le moins du monde à recomposer, même en esprit et par à peu près, les différentes scènes de chasse qu'elles avaient dû représenter jadis avec plus ou moins de charme et de vérité dans l'exécution.

La bonne madame Granvallet, à toute minute interrogée par moi, tantôt sur un sujet et tantôt sur un autre, possédait bien quelques notions confuses sur ces fresques méconnaissables ; mais, comme je ne tardai guère àm'apercevoir, au vague de presque toutes ses réponses, qu'elle n'était nullement sûre de son fait, je me promis intérieurement de ne m'en plus rapporter qu'aux explications, sans doute beaucoup plus nettes, que ne manquerait pas de me donner plus tard le bonhomme Pied-Léger, s'il était réellement la chronique vivante dont on m'avait parlé.

En conséquence, je préférai, à partir de ce moment, m'abandonner à mes réflexions et à mes

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rêveries, plutôt que de perdre mon temps à questionner Madeleine sans aucun résultat pour ma curiosité. Le lecteur doit comprendre que celle-ci était à chaque instant plus vivement surexcitée par l'aspect des lieux où s'était écoulée l'existence tout à fait exceptionnelle de l'héroïne de vénerie dont je venais chercher les traces dans la poussière du passé.

Si M. Timoléon Vitalis lit ceci quelque jour, cette fin de phrase aura certainement son approbation.

Nous arrivâmes ainsi, la belle Madeleine et moi, elle me regardant avec de grands yeux étonnés, comme pour me demander la raison de mon brusque silence, moi examinant tout sans prononcer une parole ; nous arrivâmes, — dis-je, — dans une pièce moins vaste que toutes celles précédemment parcourues par nous, et, aux larges et profondes armoires grillagées qui la garnissaient du haut en bas et sur toutes les faces de ses quatre pans de murs, je reconnus tout d'abord l'ancienne bibliothèque du château, où mon père s'était concilié pour toujours les bonnes grâces du joyeux abbé Bataillard, après le dîner qui avait suivi la fameuse chasse au sanglier, lors de sa première visite à Fernemont.

Il va sans dire que toutes ces armoires étaient complètement vides. — On sait que la Révolution, cette aimable friande du bien d'autrui, n'avait pas pour habitude de procéder autrement. — Là elle avait fait les choses plus en conscience encore que partout ailleurs, animée sans doute qu'elle devait être par la haine que lui inspirait l'intrépide comtesse, qui l'avait bravée longtemps alors que toute la France tremblait devant elle, et ne s'était jamais privée de la satisfaction de lui témoigner hautement son horreur pour ses crimes et son mépris pour ses menaces.

Le treillage, en fin laiton de cuivre, autrefois argenté, était détruit partout ou peu s'en faut ; il n'y avait plus une seule serrure aux portes, et les trois quarts des rayons manquaient . Ceux qui restaient encore , généralement enlevés de leur place et posés debout contre les ventaux brisés, portaient de nombreuses traces des heureuses dispositions des anciens vainqueurs du château pour l'art du dessin. Presque tous étaient ornés, selon le goût facétieux de l'époque, soit d'une guillotine prête à fonctionner, soit d'une tète coupée et mise au boutd'une pique, soit enfin d'un cadavre d'aristocrate accroché à la corde d'une lanterne.

Dans un renfoncement qui me sembla avoir

été la cheminée, au temps de la splendeur du pauvre manoir en ruine, on avait empilé, à la hâte et sans le moindre soin, des masses informes de vieux bouquins qui attirèrent bientôt mon attention et la captivèrent exclusivement à l'instant même.

Une épaisse couche de poussière gluante et verdâtre les recouvrait ; ils étaient ou paraissaient du moins soudés les uns aux autres par la moisissure visqueuse des années, et il s'en exhalait une vapeur nauséabonde, d'une incommodité toute particulière, qui frappait mon odorat pour la première fois de ma vie.

— Il y a peut-être là des trésors qu'un bibliophile comme feu Charles Nodier ou le baron Taylor payerait bien cher, — me dis-je en moimême. — Mais je crois, en vérité, que j'aimerais mieux retourner avec mes ongles la terre infecte d'un vieux charnier, que de toucher à ces livres seulement du bout de ma canne.

Ce fut là ma première réflexion.

La seconde, ainsi qu'on va le voir, ne lui ressembla guère ; car, me tournant brusquement vers ma conductrice, je lui décochai à brûle-pourpoint la question suivante :

— Pensez- vous, ma chère Madeleine, que si

je proposais une belle pièce de cinq francs toute neuve à l'aîné de vos enfants, qui m'a eu l'air d'un garçon résolu, il consentirait à me venir en aide pour fouiller là dedans !

Et je montrai à madame Granvallet les bouquins et les manuscrits entassés dans l'âtre abandonné depuis plus d'un demi-siècle, suivant toutes les apparences.

— Oh! je vous en réponds, monsieur! — s'éeria-t-elle, — c'est un gaillard à qui l'ouvrage ne fait pas peur... Je cours l'appeler, et je vous l'amène de belle heure ici !

Dix minutes ne s'étaient pas encore écoulées, qu'elle revenait avec son petit Pierre, qu'elle avait mis au fait de mon désir, et qui s'était muni par précaution d'un de ces instruments de fer à dents recourbées, dont on se sert dans les campagnes pour tirer la vieille litière de dessous les bestiaux.

En un clin d'œil la première couche de bouquins fut enlevée et rejetée au loin sur le sol dégradé de la biliothèque.

Je découvris alors, avec une vive satisfaction, que les livres qui s'offraient maintenant à mes regards étaient moins détériorés que les autres, et je

me décidai à mettre moi-même la main à la be-

sogne.

Je pris successivement une douzaine de gros volumes, dont j'examinai les titres avant de les pas^ ser à Pierre, qui les rangeait côte à côte avec plus de soin que leurs devanciers.

Il y avait parmi ces volumes de vieux traités de vénerie, et une collection manuscrite, fort belle et magnifiquement reliée, de tous les procès-verbaux des chasses de la comtesse pendant vingt années. Ils étaient rédigés par l'abbé Bataillard, ainsi que le témoignait la signature du bon aumônier, placée au bas de chacun d'eux. C'était une découverte déjà bien précieuse, et il est aisé de comprendre qu'elle ne diminua pas mon ardeur au travail.

En continuant mes recherches, j'en fis une autre d'un bien plus grand intérêt encore, au point de vue du mobile de mon voyage à Fernemont.

Elle consistait en deux petits tableaux d'une admirable conservation et d'une vivacité de couleur qui n'avait pa$ dû être plus réjouissante à l'œil le ^our où ils étaient sortis de l'atelier de l'artiste qui les avait peints.

Cet artiste était Fragonard père, le chroniqueur égrillard des boudoirs de la seconde moitié du dixhuitième siècle.

Ces deux toiles pouvaient avoir un pied de haut sur dix-huit pouces de large environ. L'une représentait la comtesse Diane de Brého, parfaitement reconnaissable pour moi, à son costume de chasse et à sa physionomie animée et piquante, telle que mon père me l'avait décrite. Montée sur un de ses fameux chevaux gris de fer, elle traversait, avec la rapidité d'une flèche, une vaste clairière inondée de soleil. Quelque chose d'un peu effaré dans son attitude semblait annoncer que la vélocité de sa course n'était pas précisément volontaire. On eût plutôt dit une fuite qu'une poursuite.

Derrière elle, et au second plan, un cavalier, dont la monture blanche d'écume courait aussi à bride abattue, sortait d'un épais gaulis, la tête haute et l'œil en feu.

La scène était rendue avec une saisissante vérité. L'herbe, un instant enfoncée dans le sol, semblait se relever après le passage des chevaux qui l'avaient foulée ; le feuillage frémissait à donner envie d'écouter son murmure ; les ombres couraient aussi vite que les personnages; la lumière étincelait à fatiguer le regard. C'était ravissant!

La seconde toile, évidemment destinée à servir de pendant à la première, ne produisait pas d'à-

SOUDARDS ET LOYELACES. 233

bord une impression aussi puissante sur l'imagination, mais elle la faisait travailler avec une vivacité singulière quand on Pavait examinée un moment. La belle amazone et le hardi cavalier lancé à fond de train sur ses traces, n'y figuraient plus, et leurs montures, si fougueuses dans l'autre tableau, broutaient pacifiquement et côte à côte le fin gazon qui croissait sur la lisière d'une futaie sombre comme la nuit.

Le soleil avait disparu derrière les grands chênes, le crépuscule descendait lentement sur la vieille forêt de Fernemont, et il y avait dans tout cela tant de silence et de mystère, qu'il m'eût été impossible d'exprimer mon admiration autrement qu'à voix basse, si j'avais eu à ma portée une autre oreille que celle de la bonne Madeleine pour m'écouter.

ft

l'hospitalité de Pied-Léger.

Je restai longtemps en contemplation devant ces deux charmants tableaux, promenant alternativement de l'un à l'autre mon regard de plus en plus enchanté, et faisant des appels successifs à toutes les ressources de mon imagination, pour tâcher de pénétrer le mystère des scènes que représentaient ces petits chefs-d'œuvre de l'art moderne dans notre pays, pendant la seconde moitié du siècle précédent.

236 SOUBÀRDS ET LOVELACES.

S'il n'existait aucun doute au fond de mon esprit sur l'identité incontestable du personnage de la comtesse Diane, il n'en était certes pas de même relativement au rôle qu'elle avait dû jouer dans les événements inexplicables au premier aspect dont j'avais la reproduction saisissante sous les yeux. Le beau cavalier qui suivait ou plutôt poursuivait la comtesse à travers la clairière, et qui avait fini par l'atteindre plus tard, à en juger par la position des deux chevaux à la lisière de la futaie, était-il le comte, son mari? L'idée m'en était bien venue d'abord, comme étant la supposition la plus raisonnable et la plus délicate qu'il fût possible de faire en pareil cas; mais je m'étais dit ensuite que quand c'est sa propre femme qu'un homme pourchasse, ce ne peut être que dans un accès de fureur jalouse, pour la tuer ou l'accabler de terribles reproches, et il n'y avait pas apparence de ces sentiments farouches dans l'expression du visage de l'inconnu. Le feu de la passion l'animait; à la vérité, on pouvait découvrir aussi une sorte de menace dans les éclairs qui jaillissaient de ses prunelles enflammées, seulement rien de tout cela ne semblait annoncer un de ces dénoûments tragiques qui laissent des traces sanglantes sur l'histoire d'une famille. Les sires de

Vergy, de Giac, de Montsoreau et beaucoup d'autres, devaient avoir des figures bien différentes au moment de punir les trahisons de leurs épouses.

Les indices qu'il était permis de tirer de la physionomie de la belle comtesse faisaient naître des réflexions de même nature, après un examen un peu attentif. L'espèce d'effarement — que l'Académie me pardonne ce mot — qu'elle exprimait, ne ressemblait en aucune façon au genre de terteur que doit éprouver la malheureuse créature qui croit déjà sentir entre ses deux épaules frissonnantes le froid de la lame d'une dague, ou entendre retentir à ses oreilles, remplies de tintements sinistres, la détonation d'une arme à feu. L'œil de la fugitive, à demi voilé par l'ombre de ses longs cils, laissait échapper de furtives lueurs d'un chatoiement étrange, dont il n'était pas aisé de saisir de prime abord la signification véritable, tant elles trahissaient de sensations diverses, et entre ses lèvres, contractées par le dépit d'une défaite prochaine ou Fénergie de la lutte présente, se glissait une autre lueur qui me parut avoir été, dans la pensée du vieux Fragonard, l'indication discrète d'un sourire imparfaitement réprimé. Evidemment ce n'était pas la mort que la comtesse

238 SOUDA'RDS ET LOVELÀCES.

craignait de trouver au terme de sa course folle par monts et par vaux.

— C'est donc bien joli ce que vous regardez-là, monsieur? — me dit à la fin Madeleine, qui, jusqu'à ce moment, était restée discrètement à l'écart et n'avait pas même tenté de jeter un coup d'oeil à la dérobée sur les deux petites toiles que je tenais dans chacune de mes mains.

— Voyez plutôt vous-même, — lui répondisje, en faisant passer les tableaux de mes regards sous les siens*

— Ça doit être madame la comtesse ! — s'écria* t^elle vivement. — Oh ! mais, — ■ eontinua-t-elle d'un ton songeur et après quelques instants de silence, — comment que ça se fait donc qu'ici il n'y a plus que son cheval tout seul avec celui de l'autre?

— C'est aussi ce que je me demandais, ma bonne Madeleine, — répliquai-je*

-— C'est tout de même drôle, — murmura l'honnête paysanne, plutôt comme si elle se parlait à ellemême que si elle continuait à me communiquer ses impressions.

Elle resta encore silencieuse pendant deux ou trois minutes, puis elle ajouta :

— Le vieux nous a raconté bien des belles his-

SOUDARDS ET LOTELACES. 239

toires sur madame la comtesse, mais pas celle-là.

Elle me rendit les tableaux, et il me sembla que son beau teint avait un peu plus d'éclat que de coutume.

Tandis que ceci se passait, l'actif et intelligent Pierre avait continué à débarrasser la vieille cheminée des bouquins qui l'encombraient, et il était arrivé au terme de sa besogne sans avoir fait de nouvelles découvertes intéressantes pour moi.

Je demandai alors à Madeleine la permission d'emporter chez elle les deux toiles deFragonard, et comme les autres parties du château ne pouvaient pas être visitées sans danger pour les visiteurs, nous ne tardâmes pas à reprendre le chemin de son logis dans les communs.

Vers midi, je rêvais mélancoliquement, assis sur un banc de bois devant la demeure de ma belle hôtesse, lorsque mon attention fut attirée par des sons de trompe qui partaient du sommet d'une petite hauteur boisée, située à peu de distance des ruines .

Madeleine accourut aussitôt en s'écriaut :

— C'est le vieux et mon homme qui reviennent de la noce !

Je l'avais déjà deviné, et je me disposais à aller à leur rencontre.

Moins d?an demi-quart d'heure après, je me nommais au vieux Pied-Léger, qui poussa une exclamation de joie en apprenant que j'étais le fils de son ancienne connaissance de 1778 et de ! 792, et le chroniqueur des hauts faits cynégétiques de sa chère et vénérée maîtresse la comtesse Diane de Brého .

Il va sans dire que Pied-Léger me remercia avec la plus chaleureuse effusion d'avoir pris sans façon mon gîte chez lui, et qu'il n'eut pas besoin d'insister beaucoup pour me déterminer à lui promettre que je passerais la journée du lendemain tout entière à Fernemont.

Mon message pour M. Vitalis n'étant pas encore parti, il ne m'en coûtait pas davantage de lui annoncer un retard de trente-six heures, qu'un de douze, dans notre réunion à Mézières.

Madeleine ne s était pas jouée de ma crédulité quand elle m'avait dit que plus d'un homme de quarante ans ne valait pas l'aïeul de son mari pour la vigueur du jarret, la joyeuseté de l'humeur et la sûreté de la mémoire. Le vieux Pied-Léger, qui venait de faire trois ou quatre lieues, après avoir passé deux jours et deux nuits à boire et à danser, le vieux Pied-Léger, — dis— je, — était leste et dispos comme son arrière-petit-fils Pierre. Si son grand

front était chauve, il ne portait pas une seule ride ; si sa large bouche était complètement dégarnie de dents, il en sortait des rires si francs et si jeunes, que Ton n'eût jamais cru à distance qu'ils étaient l'expression de la gaieté d'un octogénaire ; si ses longues jambes ne se présentaient plus que sous la forme de deux bâtons recouverts de parchemin, elles arpentaient le sol avec une fermeté et une légèreté d'allure qu'eût pu envier le plus déterminé piéton. Il n'avait ni tremblement dans les mains, ni chevrotement dans la voix, ni hochement dans la tête. Laid à miracle avec tout cela, mais d'une laideur si vivace, si spirituelle, si vigoureuse et si avenante, qu'on avait plus de plaisir à la regarder que n'importe quel jeune et joli visage.

De retour chez Madeleine, mon premier soin fut de confier au vieux piqueur l'intéressante découverte que je venais de faire, en prenant la liberté de fouiller dans les bouquins de la comtesse Diane de Brého.

Il n'eut pas d'abord l'air de comprendre ce que je lui disais, mais je plaçai sous ses yeux les deux petites toiles de Fragonard, et sa physionomie, originale jusqu'au grotesque, prit tout à coup une expression sérieuse, émue même, qui me prouva qu'une circonstance importante du passé de sa

maîtresse venait de se réveiller brusquement dans sa mémoire.

Il se détourna pour essuyer furtivement une larme, puis il se pencha à mon oreille, et il me dit à voix basse :

— Quoique ça me fasse pleurer, monsieur le marquis, c'était gai dans les temps; mais il n'y a plus que moi qui sache l'histoire aujourd'hui, et si je vous la racontais, parce que c'est vous, je voudrais bien que personne autre ne pût l'entendre*.. Nous arrangerons cela demain en chassant un chevreuil avec mes bassets, — poursuivit-il en clignant de l'œil, — jusque-là.....

Et, au lieu d'achever sa phrase, il posa un de ses longs doigts osseux en travers sur sa large bon-* che édentée*

— Je prends acte de votre promesse, — répon-* dis-je au vieux piqueur, en imitant de mon mieux son ton discret.

Et je me hâtai de replacer les deux petits tableaux sur le lit de Madeleine, où j'étais allé les chercher pour les montrer au vieillard.

Nous restâmes deux bonnes heures à causer avec l'abandon d'anciens amis qui se retrouvent, assis côte à côte sûr le banc de bois placé au seuil de sa demeure. Le mari de Madeleine venait de temps

SOUDARDS ET LOYELACES. 243

en temps se mêler à notre conversation, sa femme y jetait aussi son mot, en rôdant autour de nous jour vaquer aux soins du ménage, et le petit Pierre, une arbalète à la main, s'amusait à ajuster les hirondelles qui passaient et repassaient au-dessus de nos têtes ou rasaient le sol à nos pieds.

Je me suis entretenu avec bien des veneurs dans ma vie, et je puis dire qu'il doit être très-difficile d'en rencontrer un dont l'entretien fût plus instructif et plus divertissant que celui de l'ancien piqueur de la comtesse Diane de Brého. En fait de chasse, Pied-Léger n'ignorait rien, et sur tout le reste, sans exception, il savait beaucoup de choses. Il était vétérinaire habile, fin cuisinier, pêcheur de premier mérite, conteur charmant et philosophe pratique comme il en existe peu. Il se montra à moi sous ces différents aspects pendant notre longue conversation, et toutes celles que j'ai eues avec lui depuis n'ont pas changé l'opinion que je m'étais faite, en cette circonstance, de cet homme vraiment extraordinaire.

On ne saurait rien imaginer de plus intéressant que ceux de ses récits qui avaient exclusivement rapport à l'existence exceptionnelle de son ancienne maîtresse. Pleins de charme par la nature même du sujet, l'intelligent vieillard savait

les rendre plus attrayants encore par la vivacité pittoresque de son débit et la, poésie rustique de son langage singulièrement coloré. Certaines grandes chasses de la comtesse, qu'il me raconta, étaient de véritables petits drames conduits d'un bout à l'autre avec un art merveilleux. Quand il vous décrivait un hallali, on croyait y être. Il imitait les hurlements furieux de la meute, les bramements désespérés du cerf, les grognements formidables du sanglier, les cris de joie des veneurs et jusqu'aux accords retentissants des trompes. On eût dit qu'il avait tout à la fois dans le gosier, une ménagerie, une foule et un orchestre d'instruments à vents. Je n'ai de ma vie rien entendu que Ton puisse comparer à ces divers prodiges de mimique et de ventriloquie.

Vers les trois heures de l'après-midi, quand la chaleur commença à tomber, Pied-Léger me demanda la permission de me quitter pendant quelques moments pour s'occuper de notre repas du soir.

Peu d'instants après, je le vis se diriger du côté des bois situés au couchant du château. Il portait un long fusil simple sous son bras droit, un énorme filet sur son épaule gauche, sans préjudice de sa carnassière; une belle chienne épagneule,

gris ardoise et marquée de feu, cheminait à une dizaine de pas devant lui, le nez au vent et sa magnifique queue relevée en panache.

Il gravit d'un pas ferme et léger un sentier assez rapide, et nous l'eûmes promptement perdu de vue.

— C'est comme ça qu'il est tous les jours, monsieur le marquis, — me dit Madeleine à qui mon admiration pour le vieillard n'avait pas échappé, — il va battre la plaine pendant une heure ou deux, puis il reviendra le long de la rivière, et quand nous le reverrons, un peu avant la brune, il aura dans sa carnassière une demi-douzaine de perdreaux ou de cailles grasses, dans son filet une truite ou une anguille, et dans ses poches un cent d'écrevisses... C'est un vrai sorcier qui ne manque jamais son coup aussi bien sur l'eau que sur terre.

Le mari de Madeleine, petit-fils du vieux piqueurde la comtesse, était un Pied-Léger quelque peu dégénéré, à ce qu'il paraît, et il me sembla que sa femme partageait in petto ma manière de voir à cet égard. 11 chassait et péchait aussi dans l'occasion, mais il préférait de beaucoup labourer son champ, cultiver son petit jardin, ou s'en aller l'hiver, la cognée sur le cou, couper du bois dans

246 SOUDARDS ET LOVELAGES.

la forêt. Ce fut Madeleine qui m'initia à toutes ces différences de caractère entre le grand-père et le petit-fils, et comme elle était de minute en minute plus en confiance avec moi, elle ne me cacha point que si, à l'époque où elle avait eu envie de se marier, le vieux Pied-Léger n'eût eu seulement que la soixantaine, elle l'aurait préféré à son Jacques, qui n'avait cependant alors que vingtcinq ans.

— C'est un homme si gai, monsieur ! — ajoutât-elle en terminant. — Dans les veillées d'hiver, c'est toujours à son tour de faire rire les autres ; aussi faut voir comme la jeunesse l'aime! Quand il mourra, ce pauvre cher homme, ça sera un deuil dans tout le pays.

Le vieux Pied-Léger revint un peu avant le coucher du soleil. Sa belle épagneule tirait la langue et traînait la patte ; lui était frais, dispos et gaillard comme au moment où nous nous étions séparés.

Ainsi que Madeleine me l'avait annoncé d'avance, il rapportait une carnassière bourrée de plume comme un édredon, son filet frétillait sur son épaule, grâce au poisson dont il était rempli^ et quand il se fut débarrassé de ces deux trophées de sa double victoire, il retourna les, nombreuses

poches de son immense veste de toile rousse, et une pluie de superbes éerevisses toutes grouillantes tomba sur le pavé de la maison.

Vous croyez peut-être, mes chers lecteurs, que le vieux Pied-Léger, après ses deux jours de noce, sa promenade de quatre lieues pour revenir chez lui, et la longue tournée qu'il venait de faire en chassant et en péchant, éprouva le besoin de prendre quelques instants de repos. Il n'en fut rien, à ma grande surprise, comme à la vôtre sans doute. Le vaillant octogénaire se débarrassa en un tour de main de sa veste, releva les manches de sa chemise jusqu'aux coudes, et il s'écria d'un ton jovial :

— Maintenant, à nous deux, Madeleine ! Plume les perdreaux, vide le poisson, châtre les éerevisses, et faisons à notre hôte un souper digne de lui.

Vingt minutes ne s'étaient pas encore écoulées, que la broche tournait, que la poêle à frire chantait sur le fourneau, et que les fameuses écrevisses passaient du vert sombre au rouge éclatant dans le chaudron de cuivre où le vieux Pied-Léger les avait entassées sous une épaisse couche d'assaisonnements divers à faire revenir un mort.

L'ancien piqueur avait l'œil et la main à tout.

11 arrosait le rôti, il remuait la poêle, il secouait le chaudron pour empêcher le liquide de s'enflammer, et, tout en agissant, il surveillait du coin de l'œil Madeleine mettant le couvert, ordonnait à son .petit-fils de préparer une salade, et envoyait Pierre au jardin pour en rapporter les plus belles prunes mûres qu'il pourrait ramasser, après avoir donné trois ou quatre bons coups de pied dans le tronc de l'arbre.

— Allons, les enfants, à table ! — s'écria— t-ïi d'une voix retentissante quand tous ces préparatifs furent terminés. — Puisque monsieur le marquis veut bien nous faire l'honneur de casser une croûte avec nous, montrons-lui de quelle manière fonctionnent les estomacs ardennais... Commencez toujours : je vais à la cave.

Il me faut remonter bien loin dans les meilleurs jours de mon passé de chasseur, pour trouver le souvenir d'un repas aussi franchement gai que celui qui m'était offert par l'ancien serviteur de mon héroïne de prédilection, la comtesse Diane de Brého. 11 n'y avait pas un seul mets médiocre sur la table de cette excellente famille. Le gibier était exquis, la friture de truites et de lottes savoureuse au dernier point, les écrevisses supérieures, et le vin, qu'il lut rouge ou qu'il fût blanc, de qua-

SOUDARDS ET LOYELACES. 249

lité tout à fait hors ligne. Je n'ai adressé aucune question indiscrète à Pied-Léger sur ce dernier détail de son festin, mais je suis parti de chez lui bien convaincu que quelques-unes des bouteilles que nous avons vidées sous son toit provenaient de la cave de la pauvre comtesse.

Nous veillâmes tard, à table d'abord, puis assis à la belle étoile sur le banc dont j'ai déjà parlé à mes lecteurs. La nuit était douce et claire, la lune illuminait mélancoliquement les tours croulantes du vieux château de Fernemont, et mon hôte retrouvait dans sa mémoire fidèle une foule d'histoires toutes plus intéressantes les unes que les autres, dans lesquelles son ancienne maîtresse jouait toujours un rôle qui la faisait aimer et admirer.

Quand nous nous séparâmes à la porte de la chambre que Madeleine avait préparée pour moi, il me dit :

— La chasse n'est pas encore ouverte, mais vous avez vu que cela ne m'a pas gêné aujourd'hui, et vous pouvez être sûr que cela ne nous gênera pas davantage demain. A quatre lieues à la ronde, il n'y a ni garde, ni gendarme assez hardi pour chercher chicane au vieux Pied-Léger, quand il se promène avec ses bassets dans les bois de Fernemont... L'ombre de ma vaillante maîtresse me

protège toujours. A cinq heures, je viendrai vous éveiller; la soupe à l'oignon sera toute prête, et vous savez ce que je vous ai promis quand je vous aurai fait tuer votre chevreuil?

Si j'avais été fort agité pendant mes deux nuits passées à Mézières et à Melcy, en me retraçant tout ce que je savais déjà de l'existence de la comtesse de Brého, ce fut bien autre chose, ma foi ! lorsque je me trouvai couché dans les lieux mêmes où sa vie, si différente de celle des autres femmes, s'était écoulée. Il me semblait que mon lit était placé au-dessus d'un brasier d'où s'élevaient sans interruption des vapeurs brûlantes qui me mettaient les nerfs en feu et le sang en ébullition. Si e fermais les yeux, dans l'espoir de faire venir le sommeil plus vite, le dôme de serge verte sous lequel la bonne Madeleine m'avait maternellement renfermé, se peuplait à l'instant même de visions charmantes, au nombre desquelles revenaient toujours les deux mystérieuses toiles de Fragonard, mais cette fois en action et non plus en peinture. J'entendais le galop rapide des deux chevaux se suivant de près à travers la clairière inondée de soleil; je voyais la comtesse se retourner de temps en temps sur sa selle, comme pour mesurer furtivement du regard la distance qui la séparait en-

core du beau cavalier lancé sur ses traces ; le feuillage étincelait et bruissait, l'herbe chatoyait sous la lumière ou noircissait sous l'ombre, et par moment je croyais sentir passer sur mon visage un souffle qui me rappelait les chaudes haleines de l'été. C'était une véritable hallucination des sens, comme je n'en avais éprouvé que sous l'influence du haschich, à la suite de nos fameux dîners de l'hôtel Pimodan, dans l'hiver de 1846.

Aussi avais-je déjà les yeux bien ouverts quand îe vieux Pied-Léger entra dans ma chambre, un peu après le lever du soleil. Le digne homme, guêtre jusqu'aux genoux, avait le sourire sur les lèvres et l'expression de la joie dans le regard. Comme je m'étais mis vivement sur mon séant en le voyant entrer, il n'eut pas la craintede m'arracher trop brusquement à mon sommeil, de sorte qu'il me dit tout de suite d'une grosse voix joviale :

— Vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance, monsieur le marquis. Le ciel est couvert et le vent est frais ; une vraie matinée d'octobre, quoi ! Vous ne perdrez pas un seul coup de gueule de mes bassets A propos, — continua-t-il en se rapprochant de moi et en prenant un air mystérieux, — je vous ai préparé l'arme favorite de pauvre

défunte madame la comtesse Un petit fusil.

double monté en or qni lui a été envoyé par monseigneur le prince de Condé, pour les étrennes de 1788. C'est un vrai bijou que je respecte comme une relique, et si vous n'étiez pas venu ici, il ne serait jamais sorti de son fourreau, moi vivant.

— Je suis très-sensible à cet honneur, mon brave Pied-Léger, — répondis-je tout en m'habillant à la hâte. — Quelle bonne journée nous allons passer! Une chasse amusante et un récit intéressant, c'est-à-dire ce que j'ai le plus aimé jadis et ce que je préfère à tout aujourd'hui. Il faut venir chez vous pour faire une pareille rencontre.

— Vous avez raison, monsieur le marquis; mais c'est un mois et non un jour qu'il faudrait demeurer sous le toit du vieux piqueur, pour avoir

le temps de fouiller son sac jusqu'au fond

Vous êtes, — poursuivit-il mélancoliquement, — le dernier à qui je conterai mes plus belles histoires, et, après moi, ma chère maîtresse sera morte tout de bon.

— J'écrirai encore quelque [chose sur elle, — dis-je au vieillard, qui avait passagèrement perdu la jovialité de son accent et de sa physionomie.

— Oh! je m'en doute bien, — répliqua-t-il, — et même que vous ne me garderez pas le secret sur

l'aventure que je dois vous glisser aujourd'hui dans le tuyau de l'oreille. Mais ça sera lu par des gens qui n'auront pas connu cette chère dame par les récits des anciens, et qui se diront peut-être qu'elle n'a jamais existé.

— Qui sait? La première histoire que j'ai écrite à son sujet lui a donné des admirateurs passionnés, et je tiens de Jules Gérard, le célèbre tueur de lions, dont vous avez sans doute entendu parler, que le troisième régiment de spahis tout entier est tombé subitement amoureux de votre belle comtesse pour avoir détendu la lecture de mon récit, une nuit sous latente.

— Eh bien ! ma parole d'honneur, ça me fait plaisir! — s'écria le vieux Pied-Léger avec un mélange de joyeux orgueil et d'émotion douloureuse. — Voyez-vous, monsieur le marquis, il n'y a jamais eu de femme comme celle-là, et il n'y en aura jamais. Quand ce misérable Joseph Lebon l'a condamnée, il était mort-ivre, et si, étant sur la guillotine, elle avait daigné jeter un regard sur le bourreau, il n'aurait jamais eu le cœur de lui couper la tête Les grippe-Jésus qui l'ont emmenée

d'ici pleuraient tous comme des enfants.

Et Pied-Léger e*snyâ du revers de sa manche

254 soitiatids fer lgvelàces.

ses yeux qui venaient brusquement de se remplir de larmes.

J'étais prêt, et nous passâmes dans la pièce voisine, où Madeleine nous attendait, debout et les deux bras croisés sur son beau buste plantureux, à côté d'une petite table au milieu de laquelle fumait la fameuse soupe à l'oignon promise la veille.

Une demi-heure après, le vieux piqueur foulait un jeune taillis de cinq ou six ans, derrière ses quatre bassets noirs marqués de feu, et moi je les côtoyais à peu de distance le long d'uije large roule gazonnée. Le riche fusil de la comtesse était dans mes mains, et je dois dire que j'étais plus occupé à l'admirer et à m'enivrer de tous l\s souvenirs qu'il me rappelait, qu'à écouter les requêtes que sonnait de temps en temps Pied-Léger pour appuyer ses bassets.

L'un d'eux se mit à rapprocher chaudement, et presque aussitôt j'entendis mon hôte crier d'r«ne voix aussi vibrante que celle du plus robuste jeune homme :

— Au coule à Nestor !

Les autres bassets se mirent de la partie à l'instant même, et il me fut facile de voir que le lancer ne se ferait pas longtemps attendre.

SOUDARDS ET ï&VËLÀCÈâ. 255

En effet, Pied-Léger le sonna au bout de quelques minutes, et je le vis paraître immédiatement lui-même, la trompe encore aux lèvres, sur le haut du Fossé qui séparait le taillis de la large route dans laquelle je me trouvais.

Dès qu'il eut terminé sa fanfare, il sauta le fossé avec une vigueur et une légèreté toute juvénile pour venir à moi, et il me dit :

— Si vous étiez un de ces veneurs tels qu'on en v voit tant de nos jours, je vous engagerais à courir de toutes vos forces jusqu'à ce poirier sauvage que vous apercevez là -bas, car le chevreuil ne tardera guère à y passer ; mais, comme je suis sûr que vous aurez plus de plaisir à entendre crier mes chiens pendant une heure ou deux qu'à tirer un coup de fusil tout de suite, à la mode des collégiens en vacances, je viens vous joindre, et nous allons nous

promener un peu par la forêt Tenez! voilà

justement notre animal qui saute où je vous ai dit. C'est un superbe brocard En avant !

Le vieux piqueur m'avait parfaitement jugé : une chasse bien menée et longtemps suivie, même avec fatigue, était beaucoup plus de mon goût qu'un dénouement facile et prompt.

Nous voilà donc, Pied-Léger et moi, arpentant

grands pas cette vieille, belle et vaste forêt de

Fernemont, (ouïe peuplée pour moi de si émouvants souvenirs. Tantôt nous marchions sans rencontrer d'obstacles par les chemins qui la coupaient en tous sens, tantôt nous cherchions à gagner les devants de la chasse en prenant d'étroits sentiers fréquentés seulement par le fauve, et tantôt aussi nous nous glissions sous les gaulis épais, afin d'arriver plus vite sur un point où mon guide savait d'avance que le chevreuil allait sauter de nouveau. Jamais l'intelligent et vigoureux vieillard ne se trompait, ni pour la distance, ni pouï l'instant précis d'un petit incident de chasse. Ses bassets, dont ii avait tout à fait cessé de s'occuper, se conduisaient comme des soldats d'élite qui n'ont pas besoin d'un officier pour les mener au feu. Ils démêlaient, avec une merveilleuse sûreté d'instinct, toutes les *ruses de leur animal, de sorte qu'avec eux les défauts ne duraient jamais plus de quelques minutes. Leurs voix, de quatre timbres différents, formaient une harmonie délicieuse, et il serait difficile de se représenter quelque chose de plus complet en ce genre que le parfait ensemble de leur menée. Il n'y avait rien d'extraordinaire chez eux comme vitesse d'allure, mais ils étaient si droits, si bien collés à la voie toujours, et si habiles à pénétrer les malices de notre brocard,

SOUDARDS ET LOVELACES. Àùi

que celui-ci, encore qu'il eût fait à plusieurs reprises des pointes assez longues et très-rapides, n'était pas parvenu, au bout d'une heure et demie de refuite non interrompue, à les devancer d'une manière un peu notable.

Cette chasse, si modeste qu'elle fût, m'intéressait vivement par elle-même, et cependant le plaisir que j'y prenais n'était que bien peu de chose en comparaison de l'étonnement mêlé d'admiration que me causait l'élasticité vigoureuse de mon vieux compagnon Pied-Léger. Plus nous faisions de chemin, et plus il me semblait agile et dispos. Ses enjambées énormes et précipitées m'obligeaient à courir pour le suivre ; si nous nous arrêtions pour écouter ou attendre, son souffle était aussi égal que celui d'un homme bien portant qui dort ; ce que je ne pouvais pas voir, il le découvrait sans peine, et les sons qu'il m'était impossible d'entendre, il les percevait à la minute même avec ses oreilles âgées de trente -deux ans de plus que les miennes. Dans ma jeunesse j'avais connu et suivi souvent les plus intrépides marcheurs de ma chère Bourgogne, mais aucun d'eux, autant que je peux m'en souvenir, ne possédait cette tenue dans la vélocité de la locomotion, et encore moins cette prodigieuse haleine, A qui m'eût conté tout ce que je

258 SOtDAliDS ET LOVELàCE5.

voyais, j'aurais certainement montré malgré moi un peu d'incrédulité.

Il y avait environ trois heures que nous parcourions les routes, sentiers et faux-fuyant de la foret de Fernemont, lorsque mon guide, sur les talons duquel je soufflais comme un phoque que la maréç a laissé à sec sur le sable en se retirant, me dit:

— Quand vous en aurez assez, monsieur le marquis, nous finirons. Voilà notre animal qui commence à raccourcir ses randonnées : avant dix minutes je m'engage à vous le faire tirer.

— Si je n'accepte pas votre offre, vos chiens le forceront-ils?

• — Ce ne serait pas la première fois, et pour peu que vous soyez curieux de voir ce miracle d'un vieux brocard porté bas par quatre misérables bassets, je tenterai volontiers l'aventure... Voyons! tâtez vos jambes, et décidez. Seulement, je vous avertis d'avance qu'il nous faudra peut-être trimer encore aussi longtemps que nous avons trimé déjà.

• — Il ne sera pas dit que j'aurai refusé une proposition semblable dans les bois de la vaillante comtesse Diane de Brého! — m'écriai-je. — Et quand je devrais me mettre au lit en rentrant chez

SOUDARDS ET LGVELACES, 259

vous, et y demeurer huit jours sans remuer ni pieds ni pattes, je rse me dédirais pas.

— Vous êtes bien le digne fils de votre père ! — s'écria à son tour le vieux piqueur avec une vivacité égale à celle que je venais de lui montrer. — En route donc, et que le bienheureux saint Hubert nous soit propice !

Si court qu'eût été notre colloque, comme nous nous étions arrêtés pour échanger les quelques phrases que je viens de rapporter, la chasse avait eu le temps de s'éloigner de nous d'une manière assez sensible. Pour le moment elle nous tournait le dos, et s'il n'y avait pas un retour prochain, il était fort à craindre que nous n'eussions beaucoup de chemin à faire pour la retrouver.

L'événement trompa mon attente, grâce à la profonde sagacité de mon compagnon ; car nous n'avions pas cheminé plus d'un gros quart d'heure, qu'il s'arrêta de nouveau en me faisant signe de rester immobile et silencieux comme lui.

Il écouta d'abord sans bouger de place; puis, s'étant bientôt aperçu que le bruit de "ma respiration le gênait, il s'éloigna de moi d'une vingtaine de pas, et il se remit à prêter l'oreille.

— Je savais bien, — me dit-il en me rejoignant au bout de deux ou trois ^minutes, — que noirs

patron ne nous abandonnerait pas aujourd'hui. La chasse est dans les rochers de Barival, ce qui signifie pour un vieux routier de mon espèce que vous aurez un des plus beaux spectacles qu'un veneur comme vous puisse souhaiter... Suivez-moi, monsieur le marquis.

Et, sans s'expliquer davantage, Pied-Léger s'élança d'un bond dans une petite coulée que je n'avais pas aperçue jusqu'à ce moment, et nous voilà tous deux à courir plus vite encore que nous n'avions fait depuis le matin.

Nous arrivâmes ainsi, sans repos et même sans ralentissement dans notre course, jusqu'à un point très-élevé de la forêt de Fernemont, du haut duquel l'œil découvrait une vaste étendue de pajs. Devant nous, mais séparé de l'endroit où nous nous trouvions par une vallée profonde, se dressait fièrement un mamelon immense, couvert de sa base à son sommet de petites roches grises et de broussailles d'un vert sombre, de l'effet le plus pittoresque.

Le site avait un aspect austère, grandiose et mélancolique, qui me causa une vive impression.

Un sentier très-étroit et à pic, qui commençait justement devant nos pieds, conduisait en ligne

droite au fond de ia vallée, et serpentait ensuite en zig-zag sur le flanc du mamelon, lequel était beaucoup plus abrupt encore que la pente, qui n'était qu'à quelques pas de nous et que nous allions sans doute descendre.

Mon compagnon s'était arrêté brusquement, pour promener autour de lui son vieil œil de faucon expérimenté, et probablement aussi pour prêter l'oreille ; puis, tournant vers moi un regard qui brillait d'une satisfaction extraordinaire, il me dit, en me montrant de la main une gigantesque pierre plate qui couronnait, comme une terrasse naturelle, la montagne dont je viens de parler ;

— Il ne s'agit plus que de grimper bravement là-haut. Une fois que nous y serons parvenus, ce qui ne sera ni aussi long ni aussi dur que vous le supposez peut-être, nous pourrons voir tout le reste de notre chasse, les bras croisés, comme à la comédie... Ma foi ! monsieur le marquis, je vous répéterai encore que vous avez de la chance, car il y a bien vingt ans que pareille bonne affaire ne m'est arrivée... Un vieux brocard sur ses fins dans la vallée de Barival !

Ici Pied-Léger, dégageant prestement sa trompe, dont il n'avait plus fait usage depuis le lancer, *unsi que je l'ai dit, ce me semble, se mit à sonner

plusieurs bien-aller aussi vigoureux que s'ils eussent été poussés par le souffle puissant d'un homme robuste dans toute la force de sa virilité.

Les nombreux échos de la vallée nous renvoyèrent à l'instant même et de toutes les directions, ces noies réjouissantes pour l'oreille du chasseur bien organisé.

Quand il eut fini, j* entendis très-nettement les voix harmonieuses des quatre bassets. Ces vaillants chiens criaient comme des endiablés de l'autre côté du mamelon. On eût dit par moment qu'ils étaient vingt, tant ils menaient beau bruit et tant leur musique était favorisée par la disposition du sol.

Ma fatigue avait disparu complètement, ou du moins je ne la sentais plus dans aucun de mes membres, et pour le démontrer sans retard à mon compagnon, qui me guignait du coin de l'œil, je / m'élançai dans le sentier à pic, sans attendre qu'il me donnât l'exemple et sans me laisser cette fois devancer par lui, ce qui n'était pas arrivé depuis le matin.

Mon ardeur était telle, que je marchai aussi vite à la montée qu'à la descente, lorsque nous eûmes atteint, nous suivant de près, le fond de la vallée.

Installés au bout de quelques minutes sur la fameuse pierre plate formant terrasse, je ne pus re-

SOUDARDS ET LOTELACES. £03

tenir une exclamation de bonheur et d'enthousiasme, à laquelle le vieux piqueur répondit aussitôt par l'enivrante fanfare de la vue.

A deux ou trois cents pieds seulement au-dessous de nous, on apercevait distinctement le brocard rusant de son mieux parmi les rochers et les broussailles, et derrière lui, à une portée de pistolet ou deux au plus, la petite meute qui le suivait avec un acharnement merveilleux.

L'animal paraissait tout à fait sur ses fins, et un chasseur bien moins novice que moi n'aurait paseu de peine à reconnaître que le moment suprême de l'hallali ne pouvait plus être très-éloigné. A chaque instant le chevreuil se relaissait dans les broussailles, d'où il ne repartait ensuite que quand le vieux Nestor venait mettre le nez dans son buisson.

Pied-Léger ne se possédait plus. 11 chantait, dansait, sonnait, battait des mains et envoyait à son patron saint Hubert les actions de grâces les plus comiques. A le voir et à l'entendre , cette chasse avec quatre pauvres petits bassets n'était ni moins belle ni moins glorieuse que toutes celles qu'il avait faites h l'époque où il tenait sous son fouet les quatre-vingts Ardennais de la comtesse Diane de Brého,

264 SOtDARDS ET LOYELACES.

Nous eûmes pendant trois quarts d'heure, du haut de notre rocher, le spectacle de l'hallali courant le plus mouvementé et le plus amusant qu'on puisse imaginer. Notre brocard ne quitta pas une seconde le fond de la vallée, laquelle faisait tout le tour du mamelon dont nous occupions le sommet, de sorte que nous ne perdîmes pas une seule des mille petites circonstances de l'événement, sans autre peine que celle de nous porter sur les différents points de notre terrasse. Cette chasse en panorama est la plus curieuse chose que j'aie jamais vue.

Las de tourner toujours sur lui-même dans la gorge circulaire où il s'était imprudemment engagé, notre animal, la tête tout à fait perdue, se décida à se jeter dans la montagne. Nous le vîmes monter péniblement, serré de près par les chiens, et tomber roide mort devant eux à une vingtaine de pas de nous.

La curée faite, nous grimpâmes sur notre rocher, et là le vieux piqueur me dit :

— Je vous avais promis deux choses, monsieur le marquis ; une chasse et une histoire. Vous avez eti l'iiDe, et vous aile? avoir l'autre aussitôt que

nous aurons déjeuné. Feu M. l'abbé Balaillard, l'aumonier de pauvre défunte madame la comtes** , prétendait qu'il dirait bien mieux la messe s'il pouvait prendre une légère réfection avant de la commencer.

Le réciL

La table de notre festin de halte n'eut pas besoin de bien longs préparatifs, puisque c'était la grande pierre plate du haut de laquelle nous avions eu le spectacle enivrant de cette fin de chasse à nulle autre pareille, qui devait nous en servir.

Il ne restait donc plus à Pied-Léger qu'à la jouvrir des différents harnois de gueule qu'il pouvait avoir apportés avec lui, ce qu'il fit en un tour de main, grâce à tout ce que contenaient les immenses et nombreuses poches de sa large veste de

toile. A ma grande surprise, il en tira successivement, avec la prestesse d'un escamoteur de profession, un pain frais qui sentait bon comme le souffle de Madeleine, un morceau de lard fumé, des fruits, la moitié d'un fromage et une bouteille de vin d'un calibre très-respectable.

Son service ainsi dressé, il s'en alla, en se frottant les mains de contentement, chercher, l'un après l'autre et dans le voisinage, deux quartiers de roc destinés à remplacer d'une manière plus ou moins agréable pour les convives les sièges absents.

Notre promenade de quatre ou cinq heures à travers la forêt de Fernemont, et plus encore peutêtre l'extrême vivacité de l'air que Ton respirait sur le point élevé où nous nous trouvions depuis quelque temps déjà, m'avaient donné un formidable appétit; mais ma curiosité l'emportait encore, s'il est possible, sur ma faim, de sorte qu'aussitôt que les plus impérieuses nécessités de celleci furent à peu près satisfaites, mon désir de savoir reprit tout son empire. En conséquence, j'attachai sur mon vieux compagnon un long regard d'une expression suppliante, pour lui rappeler d'une façon discrète le second des deux engagements qu'il avait contractés envers moi*

Le chevreuil promis était étendu mort sous nos yeux, après un hallali qui m'avait procuré des jouissances plus vives que si j'eusse tué le pauvre animal de ma main : il me fallait maintenant l'explication historique des deux toiles de Fragonard.

Pied-Léger comprit sans doute ce muet langage, car il me dit immédiatement, en versant dans ma tasse de cuir le fond de la grosse bouteille, que nous avions déjà eu le temps de vider aux trois quarts dans notre expéditif déjeuner :

— Je vois que vous êtes pressé, monsieur le

marquis... Ma parole d'honneur! ça me flatte

Eh bien ! vous n'attendrez pas une minute de plus. Si l'oreille vous démange, il en est de même de ma langue.

Il fit claquer ses doigts et ses lèvres en même temps, avec un mélange de jovialité et de résolution, qualités qui formaient la base de son caractère, et, se posant carrément sur son quartier de roc, les mains appuyées sur ses genoux, il commença en ces termes :

« C'était en 1782, et, par conséquent, quatre années après la visite de M. le comte, votre père, au château de Fernemont. Vous savez l'histoire puisque c'est vous qui l'avez écrite,

.270 SÔUDAIliJS Ëï LÔYELÀCES.

ce Madame la comtesse de Brého avait passé tout le mois de juillet aux eaux de Spa, et à son retour, dans les premiers jours d'août, le bruit s'était répandu parmi nous autres de la vénerie, toujours à l'affût de ces nouvelles-là, que les chasses de la saison prochaine seraient beaucoup plus belles et débuteraient bien plus tôt que de coutume. La raison de ce changement était que notre maîtresse avait rencontré aux Eaux plusieurs veneurs fran-

I çais et étrangers, qui devaient s'arrêter chez elle

, en revenant à leur tour de Spa.

! « 11 faut d'abord vous apprendre, monsieur le marquis, que madame, depuis son veuvage, ne voyait pas grand monde. Si elle avait reçu M. votre père et ses deux amis, c'était à la considération de sa parenté avec le marquis de Bologne, qu'elle aimait de tout son cœur, ainsi que je l'ai entendu raconter dans les temps par le vieux Laforêt, notre chef d'équipage. Tout naturellement, sur cette rumeur qu'il allait y avoir nombreuse compagnie de beaux seigneurs au château et grande chasse pour fêter leur arrivée, nous nous dîmes comme ça, les uns aux autres, — les domestiques, ça ne peut pas s'empêcher de causer sur les maîtres, — nous nous dîmes donc, — c*est bien sûr que madame la comtesse a envie de se remarier, et

Sôi'pABDâ ET &>V£LAÇ£S. 271

clic ne rassemble tous ces fameux veneurs autour d'elle que pour choisir le plus savant et le plus intrépide, après les avoir vus tous à V ouvrage pendant quelques jours.

« En attendant, tout était en remue-ménage à Fernemont, comme ça ne s'était jamais yu depuis les premières noces de madame. On faisait venir des fermes tous les élèves capables d'entrer vaillamment en chasse, pour remplacer les vieux qui commençaient à baisser de pied et à radoter de la gueule; on amenait du haras dans les écuries de service du château, les poulains en âge de fournir de longues courses, et, tous les soirs, les vingt gardes de la forêt étaient obligés de faire un rapport à madame la comtesse elle-même, sur les différents cantons où se tenaient le fauve, les bandes de sangliers et les portées de loups, dont il y avait bon nombre cette année-là, encore que nous en ayons pris ou tué soixante-quatre dans la campagne précédente. En outre, tous les jours, aussitôt après le lever du soleil, Madame conduisait en personne ses chiens à l'ébat dans les jeunes tailles, pour juger par ses propres yeux des dispositions des nouveaux et de l'état des anciens. Je me trouvais toujours là avec le père Laforèt et les autres, parce \ue j'étais passé tout récemment des fonctions de

272 SOUDARDS ET LOYELACES.

valet de chiens à celles de sous-piqueur, et, quoiqueje ne fusse pas encore très-expérimenté à cette époque, je ne pouvais me lasser d'admirer le coup d'œil de notre maîtresse. Quand elle avait dit d'un élève, — en voilà un qui ira bien, — et d'un vieux serviteur, — il faut lenvoyer aux Invalides, — elle nous démontrait clair comme le jour qu'elle en savait autant que nous, qui passions notre vie au chenil avec tous ces braves animaux. J'ajouterai, monsieur le marquis, que jamais madame la comtesse ne nous avait paru à tous aussi belle et aussi vaillante. Quand elle vous lançait un regard, on fermait involontairement les yeux, comme si on avait reçu un éclair à brûle-pourpoint dans la figure. Elle était fraîche comme une rose au point du jour, légère comme un écureuil dans la saison où le gland mûrit, et, quand rien ne la mettait en malice, gaie comme un pinson qui voit le soleil. Lorsqu'elle apprenait qu'un de ses poulains au dressage montrait une mauvaise tête, elle lui faisait mettre une selle à piquet sur le dos, et au bout d'une heure ou deux de promenade dans les chemins les plus difficiles et les terres labourées, elle vous le ramenait blanc d'écume de la tête à la queue, tout sillonné de coups de gaule sur les flancs, et si doux, si doux, qu'un curé de campagne au-

SOUDARDS Éï LOYELACES. 273

rait pu porter le bon Dieu dessus le lendemain. Les soirs, au clair de lune, elle montait en haut de la tour des Chevaliers, et là elle sonnait de la trompe sans désemparer jusqu'à minuit et par de là. Tout y passait, depuis les simples tons pour chiens jusqu'aux dernières plus belles fanfares de Sa Majesté Louis XV et de M. le comte de Dainpierre. On n'a jamais rien vu de pareil dans le monde.»

— N'est-ce pas, monsieur le marquis — continua Pied-Léger en quittant passagèrement le ton du récit pour prendre celui de la conversation familière — que si vous aviez pu voir madame la comtesse se donner tant de mouvement pendant le jour, et veiller si tard la nuit pour s'amuser à déranger le sommeil des échos de ses bois et de ses montagnes, vous auriez pensé, de même que le vieux Laforêt et moi, qu'elle commençait à être lasse de ses six ans de veuvage.

— C'est assez probable, — répondis-je à mon hôte, en souriant de la naïveté de sa question; — mais il paraît que nous nous serions lourdement trompés tous les deux, puisque, en définitive, elle est restée veuve.

Pied-Léger cligna malicieusement de l'œil, ce qui était son tic favori.

274 SOUDARDS ET ï,OVELÀCgc.

— Aimait-elle beaucoup son premier mari? — repris-je.

— Àh! vous pouvez bien le dire! Un homme qui vous aurait traversé tout nu cent arpents d'épines noires pour suivre ses chiens? Ils s'étaient épousés par amour. . Mais revenons à notre histoire, car j'en ai encore long à vous conter.

« Le 15 septembre au soir — je me rappelle si bien toute cette affaire, que je pourrais vous dire comment le soleil se couchait ce jour-là — la vénerie de madame la comtesse était rassemblée au complet dans la cour d'honneur du château, en grande tenue, cheveux poudrés à blanc sous le tricorne galonné, couteau de chasse sur la cuisse et trompe à la main, ni plus ni moins que si c'était le roi qu'on eût attendu. Depuis l'avant veille, les cuisiniers et marmitons n'avaient pas quitté un seul instant les fourneaux, sans compter que M, l'abbé Bataillard était descendu plus de cinq cents fois de sa bibliothèque dans les cuisines, pour plonger son regard au fond de toutes tes casseroles et duubières, et tremper le bout de son doigt dans toutes les sauces. Un fier homme encore que celui-là!

« Au coup de sept heures, nous entendîmes dans le lointain des claquements de fouets et des tinte-

SU t DARDS ET LOYE1ÀCÈS. 215

ments de grelots, et, peu de minutes après, nous "vîmes déboucher de la longue avenue aboutissant, sur la lisière de la forêt, à la route des Pays-Bas, comme on appellait la Belgique à cette époque, nous vîmes déboucher — dis-je — six chaises de poste qui se suivaient au triple galop,

« C'étaient les invités de notre maîtresse.

I Sur le signal de notre chef, Lafôrêt, que nous ne quittions pas du regard, nous entonnâmes tous ensemble une superbe fanfare composée par un musicien allemand, nommé Mozart, avec lequel madame la comtesse s'était rencontrée aux eaux de Spa une autre année. Il l'avait faite tout exprès pour elle, et nous la nommions — la Diane de Brého.

« Cependant les six chaises de poste s'étaient arrêtées, à la file, au bas du grand perron, et six beaux seigneurs venaient d'en descendre en costume de chasse. Le plus âgé n'avait pas plus de trente ans, j'en suis sûr, et le moins bien tourné aurait encore fait mourir de jalousie les plus jolis garçons de ce temps-là.

« Ce fut l'abbé Bataillard, qui cumulait les fonctions de majordome, de maître des cérémonies et d'aumônier, qui reçut les illustres visiteurs et les conduisit auprès de Madame.

« Il y avait un prince polonais, un baron prussien, un mylord d'Irlande, un marquis français, un comte italien et un chevalier espagnol.

« Le soir, au moment du dessert du souper, on nous fit monter tous, pour sonner encore de la trompe, dans une tribune qui dominait la table de la salle à manger. Je pus alors regarder tout à mon aise les six prétendus de madame la comtesse, — c'est ainsi que nous les nommions déjà — que je n'avais fait qu'apercevoir au moment où ils s'étaient élancés du fond de leurs voitures sur les marches du grand perron.

i( Je pus juger mieux encore qu'il était impossible de voir des seigneurs de meilleure mine et de iournure plus élégante. Le prince polonais avait une physionomie impertinente et spirituelle qui plaisait au premier abord, bien quelle fît penser de lui qu'il ne devait pas être très-commode à vivre; le baron prussien se tenait droit comme un cierge, ce qui lui donnait l'air fort noble; le mylord d'Irlande était frais à faire envie à une jeune fille, et quand il souriait à la mode de son pays, c'est-à-dire d'une façon un peu triste, il montrait trente-deux dents plus blanches que celles d'un chien de six mois qui n'a pas encore mangé de viande; le marquis français avait la bouche en

cœur, l'œil en coulisse, la main fine sous ses manchettes de dentelle, et il vous débitait des histoires sans queue ni tête qui faisaient rire à gorge déployée ma pauvre maîtresse et M. l'abbé Bataillard ; le comte italien, lui, ne parlait que du regard, mais, ma foi ! ses grandes prunelles fauves disaient de si jolies choses, que si j'avais été femme je n'aurais peut-être écouté que lui ; quant au chevalier espagnol, il n'était pas aussi beau que les autres, mais l'expression de son visage, l'abondance de sa chevelure luisante, noire et naturellement bouclée, qu'il portait sans poudre malgré la mode du temps, sa haute taille, svelte et vigoureuse à la fois, en faisaient »

— Mais c'est le portrait du cavalier qui poursuit la comtesse dans le premier tableau de Fragonardj! — m'écriai-je.

— Je ne dis pas le contraire, monsieur le marquis, — repartit Pied-Léger — un gaillard qui n'avait pas froid aux yeux, croyez-moi, et m'est avis que madame la comtesse a joliment bien fait de ne pas l'épouser.

— Ceci commence à devenir très-intéressant — repris-je — continuez, je vous prie, mon vieux camarade : je tâcherai de ne plus vous interrompre.

ce Le lendemain — poursuivit Pied-Léger — il y eut grande chasse au sanglier avec notre équipage de mâtins, et ce fut une preuve de plus pour chacun de nous que madame la comtesse voulait débuter par mettre à l'épreuve le courage de ses prétendus. Vous êtes trop bon veneur, monsieur le marquis, pour ne pas savoir que cette manière d'attaquer le sanglier est la plus dangereuse de toutes pour les hommes et pour les chiens. Pendant !a journée, qui commença de bonne heure et /finit tard, il y eut au moins vingt batailles terribles, durant lesquelles chacun de ces messieurs trouva l'occasion de se montrer intrépide à sa manière. Le Polonais se jetait dans la mêlée avec l'insouciance d'un fou; le Prussien y arrivait à pas comptés, mais quand il avait posé son pied dans la bagarre, il y restait aussi ferme que la montagne qui nous porte; l'Irlandais souriait aux plus farouches solitaires, comme il eût souri à madame la comtesse ou à M. l'abbé Bataiîlard ; le Français, quand l'ennemi fondait sur lui, faisait un entrechat de côté pour avoir le temps de dégainer son couteau de chasse, puis, par un autre entrechat, il se rapprochait de l'animal, et il vous lui perçait le cœur aussi gentiment qu'il eût piqué un papillon contre une tapisserie avec une épingle j l'Italien,

SÔiDAIiDS ET LOVKLAèiS. 270

brave et prudent tout ensemble, rusait avec son adversaire, et finissait toujours par l'assassiner traîtreusement; l'Espagnol, au contraire, n'attaquait jamais son sanglier, si méchant qu'il fût, qu'après Tavoir loyalement provoqué à la lutte par ses menaces et par ses injures. Les honneurs de cette première journée furent pour lui et le marquis de Séricourt, le seigneur français. Chacun d'eux tua à l'arme blanche trois grands animaux, qui nous avaient éventré d'abord une demi-douzaine de nos meilleurs mâtins.

k Le jour suivant, le père Laforèt remit dans les Fonds-Perdus, un de nos cantons de bois les plus difticiles, un vieux dix-cors que nous avions chassé déjà plus de cent fois sans pouvoir le prendre, tant il connaissait bien les endroits de la forêt où il était impossible aux piqueurs de le suivre pour appuyer les chiens. Je ne sais pas si madame la comtesse avait recommandé d'avance à son piqueurchef de lui détourner cet animal de préférence à tous les autres qu'il pourrait rencontrer dans sa quête, mais je me souviens parfaitement que quand elle eut la certitude qu'il était rembûehé, ses belles joues blanche* et roses devinrent subitement rouges comme le feu, preuve qu'elle était joliment contente. Elle prévint sur-le-champ ces messieurs

v280 SOUDABBS ET LOYELACES.

qu'ils allaient assister à une chasse comme ils n'avaient jamais pu en voir de leur vie, et elle fit aussitôt ses dispositions pour l'attaque et le placement des relais, avec la fermeté et l'aplomb d'un vieux général.

« Comme j 'avais été envoyé avec douze chiens de grand pied sur une des refuites habituels de notre cerf, je ne vis ni la quête, ni le lancer, ni le premier débucher en plaine, que je sus plus tard avoir été magnifique, ni le retour en forêt. !! y avait déjà deux heures que j'étais à mon poste, prêtant l'oreille à tous les bruits, pour savoir si L vent du Nord, qui soufflait ce jour-là, ne m'apporterait pas bientôt un son de trompe ou un cri de chien, lorsque je crus enfin entendre l'un et l'autre presque en même temps, mais à une distance assez considérable encore.

« Mon relais avait sans doute entendu aussi, et même avant moi, car il manifestait, depuis quelques instants déjà, beaucoup plus d'impatience de sa longue inaction.

« Le point que nous occupions ensemble était justement celui vers lequel notre vieux madré de cerf ne manquait jamais de se diriger quand il voulait mettre un terme à la poursuite des veneurs, afin d'avoir ensuite moins de difficulté à se dôbar-

-SOUDARDS ET LÔVÈLÂgES. 281

rasser de la meute. Tout à l'heure, en retournant au château, nous passerons par là, monsieur le marquis, et vous n'aurez pas de peine à reconnaître que pour s'y risquer à cheval, il faudrait ne plus être en possession de la plus petite parcelle de son bon sens ou avoir le diable au corps. Figurezvous, en attendant, une gorge de trois lieues de long repliée sur elle-même quatre ou cinq fois comme une couleuvre qui dort au soleil, et dont îe sol est une tourbière hérissée de roches aussi pointues que des pains de sucre et aussi glissantes que des miroirs. Dans le terrain mou, les chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail et souvent plus haut; ailleurs ils culbutaient à chaque mouvo:nent ainsi que des chats qu'on aurait lâchés sur la glace après leur avoir attaché des coquilles de noix aux pattes. Le dix-cors, qui, lui, n'était ni ferré, ni chargé, sautait d'une roche à l'autre, et ordinairement, avant d'être arrivé au milieu de la gorge, il n'avait plus un seul de nos chiens à ses trousses, et il pouvait se considérer comme hors d'affaire pour cette fois.

a Quoique madame la comtesse de Brélio fût la plus intrépide femme qui ait jamais existé, comme elle avait encore plus d'humanité que de courage, elle s'était décidée depuis longtemps à donner, unk

282 SOXjBxIRDS et lovelàges*

fois pour toutes, Tordre aux gens à cheval de cesser immédiatement de suivre quand la chasse prendrait cettç direction. Elle-même, encore qu'il lui en coûiât extrêmement, se conformait rigoureusement à la consigne ; mais je dois avouer que, ces jours-là, il s'en fallait de beaucoup que la chère dame fût d'aussi gracieuse humeur que de coutume.

« Que fera4-elle aujourd'hui, me disais-je en moi-même, tout en écoutant les sons joyeux des trompes et les cris réjouissants des chiens qui se rapprochaient de minute en minute. Je ne fus pas longtemps dans l'incertitude, comme vgu§ allez le voir, monsieur le marquis.

« Le cerf, robuste encore et galoppant d'assurance, ainsi qu'un animal qui croit n'avoir rien à craindre, débouchad'un taillis et se dirigea en ligne droite vers la gorge à l'entrée de laquelle j'étais placé avec mes douze chiens, prêts à être découplés et frémissants d'impatience.

c* A une demi portée de fusil seulement derrière lui, venait en masse compacte la meute au grand complet encore, puis à la suite de celle-ci et presque sur ses jarrets, un groupe de cavaliers, en tête desquels je reconnus ma maîtresse antre M. te marquis de Sérieourt et M. le chevalier de

Miraflorès, c'était le nom du seigneur espagnol qui s'était battu si bravement la veille contre les sangliers.

« Le dix-cors s'élança résolument d'un bond dans la gorge, et moi, je découplai mon relais, que j'appuyai alternativement de la voix et delà trompe, tout en examinant ce qui allait se passer.

ce Je vous ai dit que quand la chasse prenait cette direction, tout ce qui était à cheval avait défense de suivre, et, dans ces circonstances-là, le premier cavalier arrivé sur le terrain sonnait la retraite manquée pour avertir les autres. Or, comme Laforêt n'avait pas reçu de contre-ordre, il se conforma à la consigne.

a 11 avait à peine lancé dans l'espace trois notes de la lugubre fanfare, que madame la comtesse, se retournant sur sa seUe, lui cria d'une voix retentissante, avec un geste terrible. — La vue vile bienal'er !

ce Et, poussant son cheval, elle sauta à son tour dans la gorge, que l'équipage remplissait d^ ses brillantes clameurs.

« Tous les veneurs qui la suivaient firent comme elle, mais tous ne se relevèrent pas pour se ranger de nouveau à ses côtés.

a Seuls, le marquis et le chevalier, soit hasard ,

284 f.OCBARDS ET LOVliLACLS.

soit habileté plus grande clans le choix du terrain, purent continuer à courir sur ses traces.

« Elle, monsieur le marquis, accomplissait des miracles de courage et d'adresse. Ce n'était plus une femme, c'était un démon à qui tout réussissait ! Tantôt elle sautait d'une roche à l'autre aussi légèrement que le dix-cors qui la précédait, et tantôt elle s'en allait par bonds furieux dans les plus dangereux passages de la partie tourbeuse du sol. Rien qu'à la regarder du haut des sentiers que je suivais à pied pour côtoyer la chasse, j'en avais le vertige. A chaque instant je m'attendais à la voir s'écraser contre les pierres ou disparaître dans la boue; mais elle continuait toujours son chemin, la tète haute, l'œil en feu, sonnant, criant et causant avec ses compagnons, auand rua d'eux parvenait à la rejoindre au péril de sa vie. Les autres et Laforêt étaient définitivemet restés en arrière, et je ne savais pas du tout ce qui avait pu leur arriver au moment de leur culbute dans la gorge.

« Celle-ci, comme je crois vous l'avoir conté, se repliait plusieurs fois sur elle-même. Il en résulta qu'il y eut un moment où, ayant dû couper au court pour gagner les devants de la chasse et étudier les ruses du cerf, je perdis de vue madame la comtesse et ses deux compagnons* Quand ils reparurent da

SOUDARDS ET LOYELACES. 285

nouveau à mes regards, M. le marquis de Sérîcourt ne faisait plus partie de la bande, de sorte que M. le chevalier de Miraflorès avait beaucoup de chances d'être le héros de cette seconde journée, comme il avait été déjà celui de la première, si toutefois il ne se cassait pas le cou avant le dénouement.

« Le dix-cors, poursuivi plus vigoureusement qu'il ne Favait jamais été depuis que nous le chassions, commençait à donner des signes visibles de frayeur et de fatigue. Il se rasait maladroitement à peu de distancedes chienset presque à leur vue, ne ré partait qu'à la dernière extrémité, et perdait toujours un peu de terrain après chacune de ses tentatives désespérées pour se tirer d'affaire. Madame, qui avait fini par se trouver au milieu de l'équipage, le dirigeait maintenant elle-même, et vous pouvez juger, monsieur le marquis, quels nouveaux tours de force elle accomplisssait sous mes yeux, excitée qu'elle était par la certitude d'un hallali prochain, hallali plus beau et plus périlleux que tous ceux auxquels elle avait assisté jusqu'à ce jour. Monsieur le chevalier était encore avec elle , mais dans quel état, bon Dieu ! Son brillant costume avait disparu sous une épaisse couche de boue verdàire, sans compter qu'il était déchiré en plusieurs

endroits, il avait perdu son chapeau, un de ses éperons elle fourreau de son couteau de chasse, dont la laine nue étineelaitàson côté. De plus, sa main gauche devait avoir été maléficiée dans quelque chute, car il la cachait sous le revers de son habit. Son cheval me sembla encore plus maltraité que lui, s'il est possible. Il était écorché à vif par devant, depuis le toupet jusqu'aux paturons; ses flancs et ses jarrets portaient aussi de nombreuses blessures, évidemment faites par les aspérités aiguës des roches sur lesquelles ie pauvre animal avait chaviré. Eh bien ! monsieur le marquis, ce chevalier de Miraflorès, ainsi vêtu et ainsi monté, était encore le plus beau, le plus fier et le plus intrépide veneur que j'eusse rencontré ! Feu M. le comte de Brého n'était qu'un chasseur d'alouettes en comparaison de lui ; aussi, vous comprenez bien que je me disais tout bas, en le voyant travailler de la sorte — c'est luij bien sûrf qui épousera madame la comtesse , — et vous en auriez certainement pensé autant si vous aviez été à ma place.

a Notre cerf, tout fatigué et tout effrayé qu'il était, suivit pourtant dans tousses tours et détours, la gorge jusqu'au bout. Là, il fallait grimper sur des cailloux roulants une montagne à pic, revenir &ur ses pas à travers toutes les difficultés déjà bra-

vées, ou tenir l'hallali tout de bon : notre animal, à bout de force et de courage, se décida pour ce dernier parti,

« — Pied- Loger ! — me cria madame la comtesse en mettant pied à terre -• viens prendre mon cheval et garde-toi de te mêler de ce qui va se passe» i

« Je me hâtai d'obéir, et madame, qui avait déia dégainé, avec la promptitude qu'elle mettait à toutes ses actions de chasse, se jeta au milieu des chiens rangés en demi-cercle autour de notre cerf, qui les tenait en respect en leur présentant ses vingt an* douillers.

« Le chevalier de Miraflorès, qui était aussi descendu de sa pauvre monture, fut en un clin d'œil à côté de ma maîtresse.

« Le dix-cors, en les voyant tGns deux, se précipita iête baissée sur madame lacomtessequi marchait la première et il la renversa ! je la crus mode, et je poussai un cri de désespoir !

« Comme l'animal revenait sur ses pas pour la fouler au pieds, il se trouva face à face avec le chevalier, la dague au poing.

« Alors, monsieur iê marquis, je fus témoin d'un combat magnifique, et quand je vivrais aussi longtemps encore que j'ai vécu, je n'en oublierais pas la plus petite circonstance, Ma maîtresse, qui n'avait

pas tardé à se relever, était venue se ranger auprès de l'Espagnol, et tons deux frappaient d'estoc et de taille, lui comme un mari qui défend sa femme, elle comme une femme qui défend son mari. C'était superbe ! Enfin le cerf tomba criblé de blessures, sans qu'il m'eût été possible de voir qui lui avait porté le coup dont il mourait.

« Je ne puis vous dire ce qui se passa tout de suite après cet événement, car madame m'ordonna de prendre son cbeval pour aller nr informer de ce qui était arrivé aux autres veneurs et leur annoncer sa victoire sur le cerf invincible jusqu'à ce jour. Personne n'était mort, mais je trouvai successivement tout le monde plus ou moins éclopé. Le premier que je rencontrai, bien entendu, fut M. le marquis de Séricourt. qui s'était tiré d'abord sain et sauf de la bagarre. 11 n'avait qu'une légère foulure au poignet gauche ; mais sa monture, une des plus belles bêtes du haras, rendait le dernier soupir, le corps enfoncé dans la boue jusqu'aux naseaux. A l'entrée de la gorge, où tous les cavaliers avaient sauté derrière madame, le gros de la petite troupe attendait piteusement des nouvelles de la chasse, en se lamentant sur les dangers que devait courir l'intrépide comtesse. L'Irlandais s'était cassé trois dents sur ie devant de la bouche ; le Polonais

avait un œil poché ; le Prussien cachait dans son mouchoir de poche son nez aplati comme une pomme cuite, et l'Italien lavait dans une fontain e sa joue écorchée au vif depuis la tempe jusqu'au menton. Jamais je n'avais vu spectacle plus triste. Eh bien ! je dois rendre cette justice à tous ces brillants seigneurs si défigurés, que quand je leur eus appris que madame la comtesse n'avait pas même une égratignure, ils se mirent à battre des mains et à pousser des cris de joie. Seulement, quatid j'eus ajouté que M. le chevalier de Miraflorès n'avait pas quitté ma maîtresse pendant tout le temps de la chasse, et que je les avais laissés ensemble sur le théâtre de l'hallali, tous les visages redevinrent sombres, et chacun se remit à panser ses plaies.

ce Alors le vieux Laforêt, qui ne s'était pas fait grand mal dans sa chute, proposa à ces messieurs de les ramener à Fernemont par le chemin le plus court, ce qu'ils acceptèrent tous avec empressement.

« Moi je retournai sur le champ de bataille, et j'y trouvai M. le marquis de Séricourt qui venait de s'y rendre bravement h pied. Madame la comtesse lui faisait de grands compliments sur son courage, et lui disait qu'il aurait été digne d'être aussi

présent à l'hallali de son dix-cors, le plus terrible dont elle ait été témoin, À sa place, après le succès complet de M. le chevalier de Miraflorès, je ne me serais guère contenté de cette aumône de bonnes paroles ; mais lui, toujours insouciant ou sûr de son fait, gambadait et jacassait comme s'il eût été dans le grand salon du château, et je le surpris deux ou trois fois ramenant coquettement sur ses mains ses manchettes de dentelle couvertes de boue.

« Comme il n'avait plus de cheval, madame la comtesse l'engagea gracieusement à faire route avec moi et l'équipage, puis elle se dirigea, suivie de l'Espagnol, vers un sentier qui conduisait de la gorge dans les bois.

— Vous comprenez bien, monsieur le marquis, qu'en ce moment j'étais plus convaincu encore que la veille et le matin, que ce vaillant veneur serait notre maître avant peu... Je ne savais pas alors à quel point les femmes sont drôles... Je reprends le fi] ou plutôt la voie de mon histoire.

Le récit

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