SUITE
« Madame la comtesse de Brého et M. le cheva-* lier de Miraflorès, qui, cette fois, n'avait partagé avec aucun de ses rivaux les honneurs de cette seconde journée, étaient déjà de retour au château, — continua le vieux Pied-Léger, — quand nous y arrivâmes, M. le marquis de Séricourt et moi, rapportant, suspendus à une perche posée sur nos épaules, le massacre et la nappe de notre dix-cors,
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si glorieusement forcé, grâce à l'énergie extraordinaire de ma maîtresse. Quant aux autres veneurs, au nombre de quatre, rentrés aussi avant nous, après av£ir été maltraités, comme je vous l'ai dit, au moment de leur culbute dans la fameuse gorge, j'entendis raconter à M. l'abbé Bataillard, envoyé à notre rencontre par Madame, qu'ils s'étaient tous retirés de fort mauvaise humeur dans leurs chambres pour se faire soigner par le chirurgien du château, et qu'il y avait très-grande apparence qu'ils ne reparaîtraient pas de tout le reste du jour ni à la salle à manger ni au salon.
« Le soir, il n'y eut pas de fanfares pendant le souper, et le lendemain, au lieu d'une belle chasse de vieux loups avec notre équipage de lévriers d'Ecosse, on se borna à prendre une portée de iouvards à l'aide d'une dizaine de couples de nos jeunes élèves. Ma maîtresse, dont le cœur était excellent dans l'occasion, en avait décidé ainsi, afin de ne pas trop chagriner ceux de ces pauvres mes-, sieurs qui ne se croyaient pas encore en état de soutenir la concurrence contre leurs deux compagnons plus favorisés par le sort.
« Rien de remarquable ne se passa à cette troisième chasse, les animaux sur lesquels nous avions
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découplé étant trop jeunes et trop faibles pour faire une défense un peu briliante et prendre de longues refuites. Madame la comtesse suivit tout le temps au petit galop de promenade, ayant M. le marquis à sa droite et M. le chevalier à sa gauche, et, à la voir causer aussi librement avec le premier qu'avec le second, bien fin, ma foi, eût été celui qui aurait pu dire lequel des deux elle préférait déjà et épouserait plus tard.
a Moi, monsieur le marquis, j'avais toujours dans l'idée que la girouette était tournée au beau fixe du côté de l'Espagnol. 11 ne se donnait pas autant de mouvement pour plaire que le Français, que son échec de la veille n'avait nullement découragé, mais il s'était fait une manière d'incliner majestueusement la tète, lorsque madame la comtesse lui parlait, qui témoignait plus de respect que les profonds saluts de l'autre, et des regards brûlants d'un feu à demi couvert qui en disaient bien plus que toutes les paroles galantes du seigneur fançais. Comme je conduisais l'équipage ce jour-là à la place de mon maître Laforêt, aussi un peu éclopé depuis la veille, j'eus plus d'une fois l'occasion de faire mes petites remarques, et, tout bien considéré, j'en revins à ma pensée première que, en fin de
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compte, ce serait M. de Miraflorès qui deviendrait prochainement notre maître, autant qu'on pouvait l'être, toutefois, avec une femme aussi crâne que madame la comtesse Diane de Brého.
« Pendant les premières quarante-huit heures qui suivirent notre chasse de louvards, nous ne pûmes rien savoir, nous autres gens de la vénerie qui ne fréquentions les hôtes de madame qu'en forêt, nous ne pûmes rien savoir, — dis-je, — de ce qui se passait au château ; mais le troisième jour, au matin, nous vîmes partir au petit pas quatre des six chaises de poste arrivées ventre à terre le 15 septembre, puis une cinquième sur le soir, de sorte qu'il ne nous fut pas bien difficile de calculer qu'il n'en restait plus qu'une sous les remises de Fernemont.
(( J'eus encore moins de peine à deviner à qui pouvait appartenir la sixième, puisque j'avais reconnu très-distinctement les quatre maîtres de celle du matin, et que celui de la dernière s'était arrêté devant la porte de mon logis pour me dire adieu gracieusement et me glisser deux doubles louis dans la main : c'était M, de Séricourt.
« Lui, monsieur le marquis, n'était pas du tout déconcerté de battre ainsi en retraite devant îcpré-
tendu qui restait définitivement le maître du terrain, suivant du moins ce que nous pensions tous, et ce fut de l'air le plus dégagé du monde qu'il me dit après m'avoir fait son généreux présent :
« — Nous nous reverrons, mon brave Pied- Léger... Pas tout de suite, mais au commencement de la campagne prochaine, quand il y aura déjà un an que ta maîtresse sera mariée. • . Porte-toi bien, mon garçon, et, si tu peux, ne te laisse jamais jouer par les femmes.
« Le Polonais, le Prussien, l'irlandais et l'Italien, que j'avais eu tout le temps d'examiner à loisir pendant qu'ih défilaient lentement devant nous, ne me semblèrent pas à beaucoup près avoir pris aussi bien leur parti de la mésaventure qui leur était arrivée. Le prince portait un large emplâtre sur son œil poché ; le baron, un cataplasme sur son nez en compote ; le mylord cachait sous son mouchoir sa bouche veuve de ces trois plus belles incisives, et l'Italien, sa joue sôus liii épais bandeau de taffetas noir, en signe du deuil de son cœur probablement. Tous les quatre avaient des figures massacrantes et nous lancèrent des regards de fureur en passant, comme si nous étions la cause de leur déconvenue.. . Je ris encore quand j'y
pense ! A dix-huit ans que j'avais alo r s, en est s gai et on a si mauvais cœur.
« D'après tout cela, nous nous attendions tous à ce que M. l'abbé Bataillard viendrait prochainement nous annoncer le jour de la noce. M. le chevalier inspectait le chenil tous les matins, se rendait ensuite au haras, où il examinait tout dans les plus petits détails, et il ne s'écoulait guère d'aprèsmidi qu'il ne sortît en compagnie de madame la comtesse, soit à cheval pour se promener dans la forêt, soit à pied pour aller tirer des perdreaux dans la plaine. Quant à la chasse à courre , il n'en était plus question,.. Dame! c'est tout simple, — me disais-je, — une jolie veuve qui va se remarier ne se soucie pas de se crever un œil en courant sous les gaulis, ou de se casser un membre en sautant un ravin de vingt pieds de large. Mais quand je communiquais mes réflexions ou d'autres semblables au père Laforêt, un vieux malin qui voyait tout sans jamais rien dire, il me tournait le dos en haussant les épaules, et je n'en étais pas plus avancé qu'auparavant.
« Un soir, comme je m'en revenais au clair de lune de Chauvirey, un petit village à deux lieues d'ici, où je courtisais une jeunesse de mon âge, en
me souvenant de mon mieux des bons conseils de M. le marquis de Séricourt, j'entendis causer entre haut et bas sous la grande charmille qui longeait les bâtiments delà vénerie.
u Je prêtai Poreille — je l'avais fine et bonne dans ce temps-là, — et je reconnus la voix de madame la comtesse.
<c — Vous êtes certainement un fort aimable gentilhomme, monsieur le chevalier, — disait-elle,
— et, en outre, le plus intrépide veneur que j'aie jamais rencontré ; mais, je vous le répète encore, j'ai fait vœu de ne pas me remarier.
« — Cependant, madame la comtesse, — répondait M. Miraflorès, — je croyais...
« — Il ne s'agit pas de ce que vous croyez, monsieur, — interrompit-elle d'un ton sec et résolu,
— mais de ce qui est. Je vous trouve d'une société très-agréable, je serais charmée de vous avoir encore pour compagnon de chasse, une autre année, si l'occasion s'en présente ; seulement, je ne veux pas de maître.
« — Je ne serai jamais que votre esclave, madame.
« — L'expérience m'a appris ce que valent de
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semblables paroles, chevalier,..,. Prenez votre parti en homme de courage que vous êtes , et quittez-moi demain, comme je vous l'ai demandé.
« — Encore un jour,- comtesse !
a — A quoi bon un jour ? Il sera si vite passé C'est de l'enfantillage indigne de vous et de
moi.
« — Je voudrais une fois de plus vous admirer à la suite de votre vaillant équipage ; m'enivrer encore du bonheur de vous voir braver les périls avec ce mépris superbe de la mort, qui fait de
vous une femme à nulle autre pareille Ne
me refusez pas cette dernière grâce, je vous en conjure !
« — Partirez-vous après? — - demanda ma maîtresse d'une voix douce et presque tendre.
« — Oui, sur mon honneur! l'honneur d'un Castillan, qui n'a jamais failli à sa parole.
oc— Eh bien! nous chasserons demain, et le soir même vous reprendrez la route des Pays-Bas... Voilà mon dernier mot, chevalier.
« lis s'éloignèrent tous deux, et moi je me hâta de gagner la maison du père Laforct, afin d'être
SOUDARDS ET LGVELACES. 299
présent lorsqu'on nous ferait appeler l'un et l'autre, ce qui ne posait pas tarder, d'après ce que je ve« nais d'entendre.
« Effectivement, il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que j'étais réuni à mon chef, lequel s'amusait, sans prononcer une parole, suivant sa coutume, à empailler une nichée d'écureuilâ, lorsque M. l'abbé Bataillard accourut, tout essoufflé, pour nous dire que madame la comtesse nous demandait sur-le-champ.
« Nous la trouvâmes dans son grand vestibule, en compagnie de M. le chevalier, qui avait la figure bouleversée d'un homme qui médite un mauvais coup ou que l'on va pendre pour l'avoir déjà fait.
« Quant à ma maîtresse, il n'y avait aucun changement en elle, si ce n'est peut-être un peu plus de fierté qu'à l'ordinaire dans sa physionomie.
« — Pourras-tu nous donner demain une voie de grand loup? — dit-elle à Laforêt.
ce — On fera en sorte, madame la comtesse
J'en ai reconnu plusieurs ce matin ; mais ces animaux sont très-sujets à voyager, et..
« — Où mets-tu le rendez-vous, d'après les connaissances que tu as? — interrompit brusquement ma maîtresse.
« — Au carrefour de la Fille mal gardée.
« — C'est bien. Nous y serons à huit heures. Quarante chiens d'attaque, deux relais de dix, conduits par Lafeuille et Lépine, et un de vingt sur la refuite la plus probable. C'est toi, Pied-Léger, qui seras chargé de ce dernier. C'est un poste de confiance que je te donne-là, mon garçon, tâche de t'en montrer digne, afin que je sache si tu seras un jour un bon chef d'équipage, Bonsoir, mes enfants.
« Le lendemain, au petit jour, Laforêt partit, avec ses deux aides et nos trois meilleurs limiers, pour faire le bois. Une heure et demie après, Lafeuille, Lépine et moi nous nous mîmes en route à notre tour, conduisant toute la meute pour le loup, divisée d'avance en quatre hardes, ainsi que madame la comtesse l'avait ordonné. Bêtes et gens, nous étions tous pleins d'ardeur et bien portants.
« Madame la comtesse et M. le chevalier nous
uivirent de près, et il y avait à peine dix minutes
qu'ils étaient au carrefour de la Fille mal gardée,
lorsque Laforêt et ses deux hommes arrivèrent de leur quête.
« Chacun d'eux avait un grand loup dont la voie était de bon temps. Le rapport fait et écouté avec une religieuse attention, comme madame écoutait toujours, elle se décida pour la brisée de son chef d'équipage, qui lui signalait une vieille louve trèsrobuste, à en juger par ses allures et la longueur de sa maraude commencée à la brune de la veille, et terminée seulement un peu avant le lever du soleil.
« Au moment où la détermination de madame fut prise, je jetai un coup d'œil sur elle, et, vrai, monsieur le marquis, il ne me sembla pas l'avoir vue ni aussi belle ni aussi fière depuis que j'étais à son service. Il y avait comme un rayon de lumière sur tout son visage, et principalement sur la partie de son front que son petit tricorne galonné laissait à découvert ; ses narines roses étaient dilatées ainsi que celles d'un cheval généreux qui se prépare à dévorer l'espace ; un sourire de joie et d'orgueil relevait sa lèvre et montrait ses dents serrées les unes contre les autres par la contrainte qu'elle s'imposait pour contenir son impatience ; enfin, de la place où j'étais, j'entendis distinctement crier
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la baleine de son fouet sous la pression puissante de ses doigts mignons aux muscles d'acier.
a — Ça va chauffer dur aujourd'hui, — me disje en moi-même ; — et si nous n'avons pas de noce, nous aurons une fameuse chasse.
« Là-dessus, je partis au grand trot, suivi de mon relais de vingt chiens, pour le poste qui m'avait été indiqué par le père Laforêt, et qui était à trois quarts d'heure de distance environ du point d'attaque. J'avais Tordre de me porter plus loin si la chasse ne prenait pas, dès le début, la direction prévue par mon chef d'équipage.
ce Chemin faisant, les bruits du rapprocher arrivèrent à plusieurs reprises à mes oreilles, et je pus reconnaître que le lancer était certain, car les quarante chiens découplés donnaient avec une chaleur toujours croissante. C'était magnifique , malgré l'éloignement où je me trouvais du théâtre de l'action, et je pensais à part moi que madame la comtesse devait être bien contente de faire d'aussi beaux adieux à son soupirant congédié.
c< Suivant les calculs de Laforêt, qui connaissait les loups comme s'il avait été loup lui-même pendant la moitié de sa vie, notre vieille louve devait
SOUDARDS ET LOVELAGES. 303
faire une pointe de quatre ou cinq lieues vers le nord, revenir par un détour à son lancer, là se laisser battre et rebattre dans des fourrés épineux, demeures habituelles de ses pareils, et ensuite se diriger vers moi, pour débucher en plaine et gagner les grandes masses boisées des bords de la Meuse,
Le récit.
(suite et fin.)
« Je vous ai dit, monsieur le marquis — continua le brave Pied-Léger après quelques courts instants de silence, — que j'avais entendu de la manière la plus distincte le rapprocher de notre vieille louve, rapprocher si prompt, si chaud et si soutenu, que j'en avais tout naturellement auguré que le lancer de l'animal ne se ferait pas attendre bien longtemps désormais.
306 SOUDARDS ET LOVELACSS.
c( Effectivement, la joyeuse fanfare qui l'annonçait avec certitude ne tarda pas à arriver à mon oreille d'une façon non moins nette que les cris de l'équipage, et je fus plus convaincu que jamais que nous aurions une chasse magnifique ce jour-là,
« Mais, peu de moments après, la louve ayant earis doute pris, dès le début, le grand parti prévu par l'expérience et la sagacité de mon chef, le père Laforêt, le vent cessa tout à coup de m'apporter le bruit de la voix des chiens et celui du son des trompes.
« Je n'en restai pas moins sur le qui-vive, comme le doit faire tout bon veneur qui ne veut pas se laisser surprendre, et je continuai à surveiller attentivement toutes les directions par lesquelles la chasse pouvait venir de mon côté avant de regagner le lancer, si la louve était de cet avis.
« Deux grandes heures s'écoulèrent de la sorte. Mes chiens, à larlongue, fatigués de demeurer sur leurs pattes sans rien faire , s'étaient étendus , couple par couple, sur l'herbe, et moi, l'oreille aux aguets, j'avais fini par me comporter comme eux, quoique madame la comtesse m'eût plus d'une fois répété qu'un veneur qui s'asseoit autre part
SOUDARDS Fï LOVELACES, 307
que sur une chaise et se couche ailleurs que dans un lit, deux meubles que Ton ne rencontre guère dans les bois, mérite d'être cassé aux gages.
«Je profitai de ce moment de repos forcé pour repasser encore dans ma cervelle la petite scène entre ma maîtresse et le chevalier de Miraflorès, dont j'avais surpris le secret, la veille, sous la charmille qui longeait les bâtiments de la vénerie, et je me dis qu'il fallait vraiment que madame la comtesse ne fût pas du tout une femme comme une autre, puisqu'elle avait si résolument refusé le cœur et la main d'un aussi charmant cavalier et d'un aussi intrépide disciple de saint Hubert que le bel Espagnol. Qu'elle eût congédié les cinq autres, cela se concevait encore ; mais celui-là, qui était si amoureux d'elle et dont le courage à la chasse égalait le sien, voilà ce que je ne pouvais comprendre, à moins cependant que madame la comtesse ne se fût engagée par serment envers M. le comte défunt à ne jamais convoler en secondes noces. Mais, dans ce cas, je la trouvais bien hardie de s'exposer à la tentation en recevant sous son toit une demi-douzaine de seigneurs dont le moins bien tourné aurait encore été capable de rendre folle d'amour la plus fière demoiselle de toute la province des Ardennes.
308 SOUDARDS ET LOVEIAGES,
(( à Tâge que j'avais alors, lorsque l'esprit est occupé de certaines choses, on tombe facilement en distraction. Je croyais toujours veiller à ce qui se passait au loin, concernant la chasse, et il n'en était rien, sans doute, car je fus brusquement surpris par les cris de nos chiens, qui n'étaient guère qu'à un petit quart de lieue de moi.
« J'avouerai même à ma honte que je ne m'étais pas aperçu des avertissements qui m'avaient été donnés par mon relais. Les dix couples de chiens dont il était composé avaient quitté leur pose nonchalante sur le gazon, que je gardais encore la mienne, et il fallut qu'ils me tirassent violemment par le bras, pour me rappeler tout à fait à moi-même.
a Une fois debout, je ne manquai à rien de ce qui m'était commandé par la circonstance. Je remontai d'abord à cheval pour gagner rapidement le point vers lequel la chasse semblait se diriger, et j'eus le bonheur de l'atteindre quelques secondes avant la louve.
« Celle-ci sauta à une petite portée de pistolet de moi, et aussitôt que notre grande meute, qui la serrait de près, se fut aussi montrée à mes regards dans l'endroit découvert où je m'étais porté pour
SOUDAÎIDS ET LOVELACES. 309
l'attendre, je donnai mon relais, et la poursuite, désà très-vigoureuse, reprit une vigueur nouvelle. Cctait une superbe et vaillante bête que notre louve. Elle avait le poil tout gris, comme la chevelure d'une vieille femme ; elle était haut montée sur ses pattes, peu chargée de chair, mais bien musclée, et tout en elle annonçait l'agilité unie à la force. Dès que j'eus découplé mes chiens, je sonnai successivement la vue et la fanfare du loup, après quoi je me lançai au grand galop à la suite de notre équipage, en l'encourageant par des bien aller répétés.
« A ma grande surprise, aucune trompe ne répondit à la mienne, et lorsque je rentrai en forêt, après avoir traversé le découvert dont je vous ai parlé, je n'aperçus personne derrière moi. Jamais, à ma connaissance, il n'était arrivé que madame la comtesse ne fût pas à la suite de ses chiens aussi bien après deux heures de chasse qu'à l'attaque, et il me vint à l'esprit que quelque chose d'extraordinaire pouvait bien s'être passé. Mais, à tout prendre, cela ne me regardait pas, et, comme en l'absence de mon chef Laforêt, resté en arrière aussi, j'avais de grands devoirs à remplir, j'ajournai ma curiosité à un autre moment et je ne m'occupai plus que de mon affaire.
3i0 SOUDARDS ET' LOVELACES.
«J'avais fait la réflexion très-sage, que si le succès de cette chasse m'était attribué par ma maîtresse, elle ne manquerait pas de m'accorder un jour la survivance du père Laforêt.
a Une heure environ avant le coucher du sokiî , j'étais encore seul derrière nos chiens, et nous nous trouvions au moins à quatre lieues du laneet% bien que notre louve n'eût pas quitté les vastes bois de Fernemont. Elle les parcourait en tous sens, tantôt galopant avec une vitesse prodigieuse sous les futaies, et tantôt se faisant battre dans des foiirrés, où nos chiens avaient plus de peine à la suivre. Nulle trace de fatigue ne se montrait encore en elle. Quand je me rencontrais sur son passage, la trompe à la main, elle relevait fièrement sa lourde queue traînante, et sa prunelle, fauve comme un éclair, me lançait un regard de menace et de défi, en réponse à la fanfare que je ne manquais jamais de lui décocher, dans l'espoir de la contraindre à rebrousser chemin.
c< Depuis près de onze ans que je faisais partie de la vénerie du château de Fernemont, c'était la première fois que je dirigeais seul une grande chasse. J'en é!ais si fier, yous le comprendrez sans peine,
SOCBARDS ET LOVELACES. 31 I
monsieur le marquis, que je ne songeais plus à autre chose. Quand je ne sonnais pas à faire éclater les veines de mon front, je parlais à mes chiens pour les exciter, et lorsque je me séparais un moment des plus acharnés, dont l'ardeur n'avait pas besoin d^être soutenue, c'était pour courir rallier ceux qui rabâchaient sur les derrières* Le père Laforêt lui-même n'aurait pas mieux fait à ma place.
« Je touche au dénouement de l'histoire en question, monsieur le marquis. Après un débûcher très-animé à travers la plaine qui se trouve au centre de la forêt de Fernemont, notre louve entra dans des taillis épineux et marécageux, et là il y eut un assez long défaut que je ne pus relever qu'en cheminant à pied au milieu de mes chiens.
«Ceux-ci quêtaient dispersés autour de moi, fouillant chaque buisson, interrogeant le sol, couvert d'eau presque partout, et donnant de temps en teitips quelques coups de gueule plus ou moins chauds quand ils rencontraient la voie de notre animal. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à une vaste clairière coupée de distance en distance par des
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bouquets de chênes~et de hêtres gitantesques, les plus beaux peut-être de toute la forêt. Là, notre vieux Mandrin, chien de tête qui n'avait jamais menti, s'élança en avant en criant comme un possédé, toute la meute se rallia à lui en un clin d'œil, et je vis la louve détaler grand train.
« Au moment où je mettais le pied à Pétrier pour la suivre; j'entendis sur ma gauche et un peu en arrière de la place où j'étais, le galop rapide de deux chevaux. Tout naturellement, je tournai la tête de ce côté/ et j'aperçus eu même temps madame la comtesse et M. le chevalier de Miraflorès.
« Ni Pun ni l'autre ne semblait songer à la chasse, qu'ils pouvaient cependant entendre aussi distinctement que moi. Ma maîtresse fuyait à toute bride, et le bel Espagnol la serrait de près. Pourquoi vous en dirais-je davantage ?^ls étaient tous les deux exactement comme sur le tableau qui a piqué si vivement votre curiosité, et il ne me fut pas difficile de comprendre que cette terrible poursuite durait depuis longtemps déjà, et qu'elle n'était pas le moins du monde du goût de madame.
« Ils eurent bientôt disparu, me laissant, cela va sans dire, stupéfait d'un spectacle auquel j'étais si loin de m'attendre. J'eus d'abord la pensée de me précipiter sur leurs traces ; mais, comme madame la comtesse avait dû m'apercevoir et qu'elle s'était abstenue de m'appeler à son aide, je renonçai à la suivre, et je repris ma course dans la direction où j'entendais la chasse.
a Mais, quelque diligence que je fisse, il me fut impossible de rejoindre celle-ci, et à la chute du jour je ne savais plus de quel côté elle pouvait être. En errant à droite et à gauche pour chercher à en avoir connaissance, des ébrouements de chevaux arrivèrent à mon oreille. Je courus vers ce bruit, et je découvris la monture de ma maîtresse et celle de IL le chevalier qui broutaient côte à côte sur la lisière d'un épais taillis. »
îci Pied-Léger s'arrêta court, et je vis, à l'expression de sa physionomie, qu'il n'était nullement disposé à s'ouvrir franchement à moi sur les premières pensées qu'une semblable découverte avait dû faire naître dans son esprit, si peu expérimenté qu'il fût aiors des choses de la vie.
314 SOUBÀRBS et LÛ VELA ces,
Je respectai sa discrétion pendant une dizaine de minutes environ, puis, je lui dis :
m Et que se passa-Wl ensuite!
— Ce qui se passe toujours en pareil cas, monsieur le marquis. Je me mis à la recherche de mes chiens, ainsi que tout bon piqueur le doit faire; Je rencontrai, tard dans la nuit, le père Laforêt qui remplissait le même devoir de son côté, et dont je ne pus obtenir aucun renseignement, si ce n'est que, trompé par un faux avis de M. le chcvalier de Miraflorès, il avait perdu la chasse, une heure après le lancer, et qu'il ne faisait que de la retrouver, grâce à mes appels. Le lendemain matin, il nous manquait encore treize de nos chienâ les plus ardents, que notre endiablée de louve avait entraînés à sa suite. Comme nous ne voulions pas rentrer au château sans les avoir, nous nous remîmes de nouveau à battre la forêt, si bien que nous ne pûmes reprendre le chemin de Fernemont que dans l'après-midi.
— Madame la comtesse y était-elle de retour? — demandai-je.
SOIDAUDS ET LGYEL4GES. 315
« TrèsHtfrtainement, monsieur le marquis ; et même elle vint à notre rencontre sur le grand mail.
— Seule ?
— Non... M. l'abbé Bataillard raccompagnait. Quoique son visage fut sombre et irrité, elle me fit un très-bon accueil ; mais quand le vieux Laforèt essaya de lui expliquer que ce n'était pas tout à fait de sa faute s'il avait perdu la chasse dès le commencement, elle lui renfonça ses paroles dans le gosier par un regard foudroyant, et elle lui dit d'un ton de mépris et de colère que, quand un homme de son âge, au lieu de se laisser guider par son expérience, écoute les bavardages du premier venu, il n'est plus bon qu'à rester au coin de son feu.
— Et M. le chevalier de Miraflorès ?
— Il n'était plus au château, et jamais je n'y ai < ntendu prononcer son nom depuis ce jour. Pendant un an, madame la comtesse ne reçut personne , et quand, plus tard, elle recommença à
r- > b SOUDARDS ET LOVELACES.
ouvrir sa porte à de nouveaux visiteurs , ceux-ci étaient tous des gens, ayant passé la cinquantaine, qui n'aimaient la chasse que pour la chasse ellemême.
— Mais les deux tableaux? — repris-je avec impatience.
— Les deux tableaux étaient dans le cabinet de madame, la première fois que j'y entrai pour prendre ses ordres en qualité de son chef d'équipage, et, depuis, je les y ai toujours vus jusqu'au jour de l'incendie et du pillage du château, si bien que je les croyais dévorés par le feu ou emportés par les bandits... Foi de chasseur, monsieur le marquis, je n'en sais pas davantage.
Et le vieux Pied-Léger se leva brusquement, comme pour me faire comprendre qu'il n'avait plus rien à me dire ou qu'il ne voulait plus répondre à mes questions. Nous retournâmes lentement à Fernemont, et, chemin faisant, quoiqu'il fût aussi causant que d'habitude et qu'il me montrât plusieurs sites curieux de la forêt, illustrés par des faits de chasse extraordinaires, je ne pus jamais ramener l'entretien sur le sujet qui nous avait occupés une grande partie de la matinée.
Le lendemain lorsque je pris congé de lui et que je cherchai dans ma chambre les deux petites toiles de Fragonard pour les emporter avec moi, elles avaient disparu.