MERVEILLEUX
11 est fort inutile de définir le merveilleux; c'est ce qui est admirable, surprenant, rare, étonnant, qui cause de l'admiration. Donnons-en de magnifiques exemples.
La lumière.
Dixitqiie Deus : Fiat lux. Et facta est lux (i). Or, Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Elle est créée avant le soleil. C'est merveilleux. La lumière n'existe pas 5 Dieu parle, et elle existe. Le néant lui obéit, et en lui obéissant il reçoit l'être. Voilà ce qui arrive à la lumière.
Le serpent.
Que tiens-tu dans ta main ? dit le Seigneur à
0) Genèse, 1, 3.
Moïse (1). Une verge, lui répondit-il. Jette-la par terre. Il la jette, elle est changée en serpent, tellement que Moïse a peur et qu'il s'enfuit. Le Seigneur lui dit : Étends ta main et prends-lui la queue. Il étend la main, le prend, et le voilà changé en verge. La raison de ce miracle est : , Ut credas quod apparuit tihi Dominus Deiis patrum tuorum , Dens Abraham , Deus Isaac et Deus Jacob (2).
Mer Rouge.
Moïse (2) ayant étendu sa main sur la mer^ le Seigneur l'entr'ouvrit, et, faisant souffler un vent violent et brûlant pendant toute la nuit, il en dessécha le fond, et l'eau fut divisée en deux. Les enfants d'Israël marchèrent à sec au milieu de la mer, et les eaux leur servaient de mura droite et à gauche. Or les Egyptiens les poursuivirent et marchèrent après eux au mileu de la mer, avec tous les chevaux de Pharaon, ses chariots, sa cavalerie.
Lorsque la veille du point du jour fut venue, le Seigneur regarda de la colonne de feu et de nuée le camp des Égyptiens et jeta le trouble dans leur armée. Il fît que les roues des chariots se détachèrent ou qu'elles roulaient pesamment.
(I) Exode, IV, 2, 3, 4. - (2) Ibid, iv, 5. — (3) Ibid., xiv. 22 et sniv.
Alors les Égyptiens s'entre-dirent : Fuyons les Israélites, parce que le Seigneur combat pour eux contre nous. En même temps le Seigneur dit à Moïse : Étends ta main sur la mer, afin que les eaux retournent sur les Égyptiens, sur leurs chariots et sur leur cavalerie. Moïse étendit donc la main sur la mer^ et dès la pointe du jour la mer reprit son impétuosité ordinaire; ainsi les Egyptiens s'enfuyant rencontrèrent les eaux, et le Seigneur les précipita au milieu des flots. Les eaux, étant retournées de la sorte, couvrirent les chariots et la cavalerie de Pharaon, laquelle était entrée dans la mer en poursuivant Israël, et il n'y en eut pas un seul qui échappât : Necumis quidem super fait ex eis (1).
Mais les enfants dlsraël passèrent à sec au milieu de la mer, ayant adroite et à gauche les eaux qui leur tenaient lieu de mur... C'est alors que Moïse entonna ce superbe cantique dont les rivages retentirent au loin et dont l'écho monta au ciel :
Cantemus Domino : gloriosè enim magmficatusest, equum et ascensorem dejecit in mare,.,
Dominus quasi vir pugnator^ omnipotens nomen ejiis,
Abyssi operuerunt eos^ descenderunt inprofundum
(I) Exode, iiv, 28.
quasi lapis.., siihmersi simt quasi plumJmm in aquis vehementibus (1).
Je laisse aux Rollin, aux Hersan, aux Bossuet, aux Trublet, aux Colonia, et à tant d'autres, de faire leurs magnifiques réflexions sur ce cantique qu'ils appellent la plus belle pièce d'éloquence de l'antiquité. Seulement je dis : lisez et faites vos observations vous-même; relisez deux, trois, dix fois, s'il le faut, et ces beautés brilleront à vos yeux d'une manière ineffable.
Autre observation : trois millions d'hommes passent la mer Rouge dans une nuit... Il en est qui prétendent que les tribus étaient divisées et qu'elles avaient chacune leur passage... mais ce n'est pas vraisemblable. Seulement l'endroit desséché de la mer était fort large et les colonnes qui marchaient de front étaient bien multipliées.
En un mot, tout est ici d'un merveilleux saisissant.
Soleil arrêté.
Josué a besoin d'une prolongation du jour pour achever de tailler en pièces les Amorrhéens; alors il dit : Soleil, arrete-toi ; Sol , ne movearis... Stelit itaque sol in mediocœU, et nonfeslinavit occumhère spatio unius diei... ohediente Domino vocikominis. Et l'Ecriture remarque qu'il n'y a jamais
(1) Exode, XV.
LA BIBLE EST LE PLUS BEAU DES LIVRES i3îi
eu et qu'il n'y aura jamais un aussi long jour (I).
Que de merveilleux dans ces quatre exemples que j'ai pris entre tous les autres qui fourmillent dans nos saintes Ecritures !
2'' SLIÎLÏME
Vidi impiinn 8uperexaltatum et elevatum sicut cedros Liban i (1). Et transim, et ecce non erat : et qnœsivi euin, et non inventus es,t locus ejus (3).
J'ai Yu l'impie surexalté et élevé comme les cèdres du Liban : j'ai passé, et il n'était plus ; je l'ai cherché, et je n'ai pas trouvé sa place.
Elevé au-dessus de tout, supercxaltatum. Pour mieux faire comprendre David fait une comparaison : élevé comme les cèdres du Liban : Elevatum sicut cedros Libani. Oh l la belle comparaison ! D'après les plus savants auteurs consultés par moi, il y avait des cèdres qui avaient plus de 40mètres d'élévation, 120 pieds... 130, et même 140. L'impie élevé à cette hauteur ! Je n'ai fait que passer : transivi. C'est un moment pour passer, et déjà il n'était plus. Son régne est donc de bien courte durée ? Surpris de son existence éphémère, je l'ai cherché et je n'ai pas même
(1) Josué, X, 42-14.— (2) Psaume xxxvi, 3o.— (3)/6tU, 36.
d36 DEUXIÈME PARTIE ^^
trouvé la place qu'il occupait. Quelle sublimité! Pour la saisir, il faut savoir et dire avec Boileau que le sublime produit en nous une certaine admiration mêlée de surprise et d'étonnement, qui est toute autre chose que de plaire seulement et de persuader. Il donne au discours une certaine vigueur noble, et une force invincible qui enlève Tâme. Il transporte, il ravit, il renverse tout, comme la foudre.
Autre exemple.
La terre chancellera comme un homme ivre, dit Isaïe; elle sera transportée comme une tente dressée pour une nuit : Agitatione agitaUtiir terra sicut ebrius, et auferetur quasi tabernaculum unius noctis (1).
Turhati simt et moti sunt sicut ehnus, et omnis sapientia earum devorata est (2).
Tout le psaume lxvii est du sublime le plus imaginé.
i . Exurgat Deus, et dissipentur inimici ejus.
2. Sicut déficit fiimus, deficiant ; sicut finit cera à facie ignis, sic pereant peccatores à facie Dei. Comme la fumée disparaît, qu'ils disparaissent de même ; et, comme la cire se fond au feu, que les pécheurs périssent aussi devant la face de Dieu.
(i) Tsaïe, xxiY, 20. ■— ('2) Psaume cvi, 27.
3. Et justi epidentiir et exultent in conspectu Dei, et clelectentur in lœtitiœ. Comme la différence est établie entre les justes et les pécheurs ! Voyez-la de près.
8. Deus, chm egredereris in conspectu populi lui, cum pertransires in deserto.., ODieu! quand tous marchiez devant votre peuple, quand vous passiez dans le désert...
9. Terra mota est, etenim cœli distillaverunt à facie Dei Sinai, à fade Dei Israël. La terre fut ébranlée et les cieux fondirent en eaux devant le Dieu de Sinaï, devant le Dieu d'Israël.
19. Ascendisti in altum, cepisti captivitatem, accepisti dona in hominibus. Vous êtes monté en haut^ vous avez enimené les captifs, vous avez reçu des présents des hommes.
Voici, dans ce sublime verset, tous les devoirs de révoque, du religieux, du prêtre. 11 est monté tm haut : montez aussi et toujours plus haut en pciiection, jusqu'à ce qu'enfin vous traversiez tous les cieux et arriviez au vôtre, car vous en avez un. Emmenez les captifs ; emmenez les v6irtî^jou plutôt suivez,., il a reçu des duus, les corps et les âmes* tout l'homme : les vôtres sont ils à lui ?
:22. Ve r unit amen Deus confringet capita (nnnicolaïusuorum : verticeni capilli peramhulantiiim in.delictis suis. Il brisera la tête de ses ennemis; il
abaissera le front allier de ceux qui marchent dans Tiniquité.
29. Manda, Detis, virtuti tuœ. Commandez, Dieu, à YOtre puissance d'être avec nous.
31. Increpa fer os arundinis, congregatio taurorum in vaccis populorum : ut exdudat eos qui probatï sunt argento. Epouvantez les bêtes féroces des roseaux du Nil, les forls qui sont au milieu des peuples comme les taureaux parmi les génisses, les puissants qui veulent nous écraser sous leurs chars aux roues d'argent.
Tout, dans ce psaume, est sublime.
Et le psaume xlix est ainsi jugé par Fénelon : « Jamais, dit-il, nulle ode grecque ou latine n'a pu atteindre à la hauteur de psaumes ; par exemple, celui qui commence ainsi : «Le Dieu des dieux, « le Seigneur a parlé, et il a appelé la terre, » surpasse touteimagination humaine. i)6^^(s Z)con(«?,i>omimis locutus est et vocavit terram ah ortu solis usque ad occasum : dLYQz-yous déjà entendu un pareil exorde? Le Dieu des dieux, des rois, des princes, des juges... ou bien le Dieu des anges, des saints, des évêques, des prêtres, des religieux, des parfaits.. . Il n'en faut pas plus pour inspirer l'orateur chrétien, lui faire abandonner la terre, et le lancer au ciel. Alors il se déifie, pour ainsi dire; il étend son cercle de science, de connaissances ; il embrasse la vérité et la donne en la faisant tou-
cher; il la ramène triomphante du ciel avec lui et la déverse sur les hommes.
IsaïejLx (verset 8). 0?// siiut isti qui ut nubes volant, et quasi columhœ ad fenestras suas. Qui sont ceux-ci qui volent comme des nuéeSj et comme des colombes qui retournent à leur asile?
Me enim insnlœ expectant. Les îles m'attendent. Il s'agit ici de l'apôtre, du missionnaire qui vole comme les nuées... et qui peut dire : Les îles m'attendent, il faut que je marche. . . Ne vous sentez-vous pas transportés en lisant, en méditant, en commentant ce sublime divin?
Et dans Isaïe, v, verset 26. Écoutez !
Dominas sibilabit ad eum de frnibus terrœ, et ecce fpstinns veJociter veniet. Le Seigneur, des extrémités de la terre, donnera un coup de sifflet et voici tout un peuple qui accourt. Dieu siffle, et le peuple vient. N'est-ce pas là du sublime ! ! !
Deux mots admirables sur Alexaijdre le Grand.
Interfecit reges terrœ, et pertransiit usque ad fines terrœ, et accepit spolia multitudinis gentium et siluit terra in conspectu ejus (i). La terre s'est tue en sa présence...
Veniebht ab Occidente super facieni totius terrœ et non tangebat terram (2). Il venait, traversait l'uni-
(I) Machab., i, 2, 3. ~ (2) Daniel, vin, 5.
vers sans toucher terre. Mon Dieu, quelle beauté! Et voici notre huilième, dernier, excellent et décisif exemple du sublime. Comme si Zorobabel, ramenant le peuple de Dieu de la captivité, trouvait sur son passage une grande montagne qui lui devînt un obstacle infranchissable ; ainsi la difficulté terrible de rétablir le temple qui était comme une grande montagne ; alors il lui fait cette apostrophe (i) : Qiûstu,mons magne, œràm Zorohahel? in planum. Qui es-tu, grande montagne^ devant Zorobabel ? Plaine. Elle est grande^ la rnontagnec c'est ditïicile de ia renverser; mais Zorobabel est Fhomme de la droite du Très- Haut; c'est pourquoi il parie avec tant de confiance et avec une si sublime hardiesse... A la réponse, il ne faut pas de verbe. Ainsi Rollin^ qui donne ce passage pour exemple aussi, traduit de la manière suivante : Sois aplanie, ce mot sois, c*est ia mort, et aplanie est trop languissant; nous n'avons que le mot plaine qui convienne dans noire langue française. La réponse doit être vive comme l'apostrophe; dans celle-ci il n'y a point de verbe et dans la réponse non plus ; eh bien 1 nen mettons pas plus que le pro phète> puisque nous pouvons l'omettre^et avoir tout le sens. C'est le moyen d*étre sublime en
(I) Zacbarie, n% 7.
LA BIBLE EST LE PLUS BEAU DES LIVRES I4t
français, comme la Bible l'est en latin. Plaine, plaine : c'est tout dire.