DEVOIRS DU DIRECTEUR ET DU DIRIGÉ
Devoirs du directeur. — Le directeur doit d'abord se pénétrer de la haute importance de la direction et de la nécessité de la faire. Le bien spirituel du religieux en dépend, comme nous l'avons dit, ainsi que le bonheur et la prospérité
de la communauté. S'il n'est profondément pénétré de ces vérités, il ne fera pas ou fera mal la direction.
Il prendra donc tous les moyens possibles pour faire la direction dans ce but, et pour cela il verra comment prendrele religieux pour le faire monter. Il saura que plus haut l'on monte sur la montagne, plus l'on découvre de pays ; et que plus haut le religieux monte sur la montagne de la perfection j plus il découvre en lui de misères et d'imperfections, plus il découvre en Dieu de bonté, de miséricorde, d'amabilité, de beauté, de perfection. De là la double disposition des saints ; d'anéantissement d'abord^ comme saint François d* Assise qui se regardait sincèrement comme le plu» .grand criminel du monde. Et des sentiments de reconnaissance pour les immenses bienfaits de Dieu, comme saint Pierre d'AIcantara qui s'en allait disant et chantant toujours t Deo gratias» Mieux le religieux se connaît, plus profondément et plus perspicacement il se sonde, plus il trouve à reprendre en lui, à corriger dans sa vie et plus il devient saint.
Mais il ne peut arriver à ces connaissances pratiques et remarquées pour sa réforme intérieure et extérieure, sans le moyen de la direction.
Connaître les religieux (dit Fénelon), les con-
3 m DK LA DIRRCTIOX RELIGIEUSE
duire chacun en particulier, discerner leurs besoins, étudier leurs maladies, chercher les remèdes, supporter les faiblesses, redresser ceux qui s'éi^areut et les rapporter sur ses épaules au bercail, conduire les sains dans les bons pâturages et les défendre du ioiip ravisseur : voilà le vrai directeur. Il faut le chercher sage, éclairé, morîifîé, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter, car s'il nous flatte il nous perd, homme à bonne doctrine, point d'excès dans ses maximes, mais pourtant droit, ferme, prêta compter j our rien le monde el les grandeurs les plus ébloni^santcs ; en un mot, qui, étant le vrai homme de Dieu, ne cherche que lui seul dans tous les conseils qu'il donne.
(»r la direction donnée par un tel directeur ne pourra [)as manquer d'être attractive, zélée, charitable, tendre, courte.
V Auractive^ qu\ attire, parce-qu'elle plaît et qu'elle est intéressanle. Il ne faut pas forcer la direction, l'exiger impérieusement et surtout la déHxer à uu tel directeur; car elle est parfaitement libre quant au choix du directeur, l'Ecriture sainte disant qu'il faut le prendre entre mille, et saint François de Sales disant qu'il faut le choisir entre dix mille. Il faut la laisser libre aussi quant an temps d'y aller; il sera réglé ultériôurement dans cette conférence. 11 faut la lais-
ser libre aussi quant à la manière d'exposer ses peines, ses tentations et ses dispositions : mais elle n'est pas libre quant à son exercice ; il faut qu'elle se fasse. Le religieux doit être amené à la direction par attrait, et alors il la fait avec joie. L'attraction a ses petits stratagèmes pour attirer, et non pour forcer; pour rendre l'accès facile, et pour bien disposer les cœurs. C'est ainsi qu'en religion loul doit se faire par attraction.
2'' Zélée, Pour l'entreprendre avec ardeur, avec goût, avec empressement, pour y voler.
Pour la faire avec cœur, avec le feu divin, avec la science nécessaire... y mettant de l'ordre, sachant alli r au but... donnant des avis conformes aux besoins... apprenant à connaît i*e les ruses du démon , enseignant les moyens de le chasser.
Le vrai zèle donne au religieux le goût de revenir souvent : car il se voit progresser, il reçoit des lumières vives et jouit très-souvent de grandes consolations.
Le zèle éclairé des maîtres de novices consistera à les faire entrer dans des règles de direction, qui ne sont point arbitraires, puisque ce sont celles mêmes que donna Jésus-Christ à saint Pierie, son vicaire sur terre. Qu'ils se pénètrent bien eux -mêmes delà doctrine reiifermée dans l'enchaînement des vertus qu'en fait le saint apôtre.
3i8 DE LA DIRECTION RELIGIEUSE
Voici le texte même de saint Pierre (II® Épître, chap. I5 5.) Ministrale in fide vestrâ virtutem^ in virtute autemscientiam^ in scientiâ autem abstinentiam, in abstinentiâ autem patientiam, in patientiâ autem pietatem, in pietate autem amorem fraternitatis^ in amore autem fraternitatis chantatem. Joignez à votre foi la vertu ; à la vertu la science ; à la science la tempérance; à la tempérance la patience ; à la patience la piété ; à la piété l'amour de vos frères, et à l'amour de vos frères la charité.
L*édifice commence par la foi et finit par la charité. Car la foi est le fondement, et la charité le but dernier. Aussi Notre-Seigneur dit : Aimez Dieu et le prochain, et voilà toute la loi.
La vertu vient après la foi, car la foi doit être pratique, elle n'est pratique que par la vertu. Vient ensuite la science qui sait tirer des conséquences de l'une et de l'autre, harmoniser les principes de la foi avec l'usage de la vertu et qui orne ainsi tout le principe de la vie. Tellement que l'on peut traduire ces trois premières par ces trois mots : Foi pratique éclairée.
D'un côté, les passions de l'homme mugissent et s'élèvent à l'égal des flots de la mer; il faut les réprimer, ou bien elles le perdront. Or cette répression s'opère par l'abstinence, la mortifîcacation. Au milieu de tout cela, d'un autre côté.
l'homme est abattu par les coups de Dieu, les tribulations l'environnent, les maux sont sur lui; pour tout supporter sans se laisser abattre, il lui faut la patience.
Mais cette patience ne sera rien, si elle n'est appuyée sur la piété, c'est-à-dire si le religieux ne prend pas Dieu pour son père, et s'il ne fonde tout sur lui comme sur l'ancre du salut ; la piété est ici l'expression nécessaire de la foi et sa douce pratique.
Celte piété le portera à l'amour de ses frères ;
car, aimant Dieu comme un Père, il aime à observer ses commandements qui prescrivent l'amour de la fraternité : Aimez-vous les uns les autres : Diligite alterutrum. Et de là il monte à l'amour de Dieu, qui est le grand et sublime degré. Alors il pose la dernière pierre, l'édifice est achevé. Et il a ainsi passé par tout l'ordre qui commence la vie spirituelle, la continue et la consomme.
Aussi saint Pierre ajoute : Si ces vertus vous accompagnent et qu'elles croissent en vous de plus en plus, elles feront que la connaissance que vous avez de Notre-Seigneur Jésus-Christ ne sera pas stérile et infructueuse; Hœcemmsivobis cùm adsintet superent: non vacuos nec sine fructu vos constituent in Domint JSostri Jesu Christi cognitione, (II Petr., i, 8.)
Remarquons ici que î'enchaînement divin de ces vertus n'est point une échelle à monter, mais bien un cercle à parcourir. Ce cercle, dont les deux extrémités se touchent, à savoir, la foi et la charité, doit être parcouru en direction par tous les religieux et pour toute vertu.
Ainsi prenons en exemple la chasteté. Fondée sur la foi qui l'a mise au monde, elle s'exerce comme vertu morale et sait porter avec elle ses aiigéliques conséquences. Pour la bien pratiquer, il faut l'abstinence des plaisirs voluptueux, et, comme c'est un sacrifice, il faut de la patience pour le faire etle supporter. IViais le tout en vue de Dieu, pour l'édification du prochain, le bonheur social, la charité delà chasteté, et la chasteté de la charité. Ainsi des autres.
Prenez le novice ou le religieux comme par la main, et puis ayez soin de commencer pour toute vertu par la foi ; puis parcourez le cercle, et vous arriverez à la charité. Et ainsi la direction nonseulementdes novices, mais de tous les religieux, et ainsi toujours et toute la vie. Voyez où en est du cercle le dirigé, à quel anneau. Faites-le avancer à l'anneau suivant, quand il sera bien exercé à l'anneau précédent; puis vous le pousserez jusqu'à la charité qui est le huitième et le dernier anneau.
Si vous n'avez pas cet enchaînement présent,
dit saint Pierre, vous êtes un aveug'e qui allez à talons et vous avez oublié la purgation de vos anciennes fautes, car c'est dans cet ordre (^îe vous vous en êtes lavé. Eh bien ! si vous avez expcrin^enlé pour vous-même comme cette mé-* thode de direction vous a été salutaire, pourquoi ne pas vous en servir pour les autres? Saint Pierre était le premier confident des secrelsde Jésus-Christ et il avait appris cela de lui.
Cet ordre est tellement inspiré, qu'il est conforme à la nature des choses et* aux jeux divins de la grâce. Vous étiez pécheur; eh bien ! pour vous convertir vous êtes arrivé à la foi, cette foi vous a poussé à la pénitence et vous avez vu clair, vous ave^ eu la science de la conversion. Vos passions ne voulaient pas porter le joug; vous les avez bridées par Tabslinence et la mortification intérieure et extérieure : pour cela vous avez eu à souffrir; alors vous avez passé à la patience et de là nécessiiirement à la piété, sans laquelle vous n'auriez pu porter ces montagnes de lenlalions el cedéluge de tribulations. Six anneaux sont ainsi parcourus par un cœur brisé de douleur, el ce n'est que la pré }aralion à la doublefin : amour du prochain, ciiarilé pour Dieu.
Formation pour lui, formation pour le prochain, formation pour Diçu, son principe el sa
fin, quel bonheur complet pour le religieux ainsi formé! Harmonise-loi et devers Dieu et devers le prochain : monte à lui, c'est le moyen terme, et de là tu monteras à Dieu : c'est ainsi que l'amour de la fraternité et l'amour de Dieu sont inséparables. Je lui ai parlé, dit le prophète Isaïe, je l'ai appelé, je l'ai amené, et ses voies ont été sagement dirigées; Ego locutus sum, et vocavi eum; adduxi eum et direcla est via ejus. Telle est la beauté de la direction de saint Pierre : paroles, vocation, conduite, sanctification. Comprenez-la, ô religieux désireux de votre perfection! Méditez-la, vous tous, directeurs et maîtres de novices, et puis pratiquez-la selon l'intention du vénérable fondateur de l'ordre vénérable auquel vous appartenez.
3" Charitable et tendre. — Le directeur reçoit le dirigé comme son enfant, avec une tendresse et une bonté de père, en sorte qu'il ne semble appliqué qu'à lui donner de la consolation... Aller en direction est de soi une aîl'aire pénible et humiliante ; c'est à la science et à la tendresse du directeur à l'alléger. Ecoutez saint Bernard : Apprenez que vous devez ôtrç les mères, et non les maîtres de vos inférieurs. Etudiez-vous à vous faire plus aimer que craindre ; et, s'il est besoin quelquefois d'user de sévérité, qu'elle soit paternelle, et non tyranique. Montrez-vous mère
dans la tendresse et père dans la correction : soyez doux et tendre.
Voyez une mère qui veut faire prendre à son enfant une nourriture trop dure ou trop froide; ellela met dans sa bouche, l'amollit, laréchauffe, et puis la lui donne. Et ce pauvre enfant aime cela. Eh bien, directeur; voilà votre tache : on dit de cette mère quMV aime trop ses enfants, qu'elle les gâte, qu'elle est comme sur des épines et qu'elle craint toujours pour eux, qu'elle est aux petits soins. Mes Frères, voilà vos modèles. Mais, si c'est ainsi , les religieux deviendront friands; qu'ils deviennent friands de la bonne direction, et ils vivront.
Saint Bernard va plus loin. Elle prend, dit-il^ de la nourriture pour elle, elle la change en son lait, qui est la première nourriture de l'enfant et la lui donne. Le directeur fait de même; il se repaît lui-même des principes de direction et tire de son sein ou de sa plénitude une belle doctrine spirituelle, .vrai lait du religieux, qu'il lui donne par ses insinuations, par ses discours, par ses conseils.
Mais le religieux dirigé n'avance pas, il ne semble profiler de rien, il est toujours le même.
Il faut une longuç patience... Ne vous découragez pas... Il vous semblele même, et, si vous ne le dirigiez plus, il tomberait dans l'abîme ; ce
n'est donc pas rien que la direction le retienne à ce point. Y a-t-il déjà trois ans, quatre ans, cinq ans, six ans, dix ans, que vous le dirigez ? Combien de temps la mère est-elle mère de son enfant?... Patienlia aulem opus perfectum habet. (S. Jacq., I, 4.) La patience fait l'œuvre parfaite, la consomme ; saint Jacques le dit vraiment de la direction. Oui, avec la patience vous consommez l'œuvre, vous faites monter le dirigé; sans patience vous bâtissez en l'air; tout est perdu; tout s'évanouit.
Prenez-les encore avec une plus a])ondante charité, dit saint Paul, à cause de leurs besoins ayez la paix avec eux. Nous vous en prions, mes Frères, reprenez les esprits brouillons, consolez les faibles, soulagez les infirmes, ayez de la patience pour tous : Corripile inquietos^ consolamini pusillanimes, suscipite la/irmus, patientes estote ad omnes. (I Thess., v, 14.) La méthode de direction de saint Paul est excellente, riche, elle embrasse tous, les devoirs. Il s'agit d'abord de reprendre et de diriger les esprits brouillons, tracassiers, qui sèment les haines et mettent la division dans la communauté : toute l'autorité de la maison doit concourir à les réduire, ensuite il faut consoler les faibles, les encourager, leur mAcher les difficultés delà vertu. Saint Paul veut que l'on }e3 environne de pitié et de soins et qu'enfin le
directeur étende sa patience à tous sans aucune exception.
Mais ce dirigé es^t froid ! brûlez-le ; il est dur! amollissez-le. Il ne marche pas ! portez-le. Il est aveugle! ouvrez lui les yeux. II a un mauvais caractère! changez-le. Pourquoi est faite la direction, si ce n'est pour parvenir à toutes ces fins?
^° Courte. — Si l'entretien de direction est trop long, il est sujet à des inconvénients. Il peut favoriser un goût naturel, ou des scrupules, ou passer pour une préférence. Ces préférences peuvent être remarquées et produire un mauvais efïet. Le directeur aime également les dirigés, qui tous sont ses enfants, quelque caractère, d'ailleurs, qu' ils aient, de quelque pays qu'ils soient, à quelque degré de perfection qu'ils soient arrivés. Il dit avec le grand Paul : Je suis débiteur de tous : Debîlor sum omnibus. (Romains, I, 14.) Je me suis fait l'esclave de tous pour les gagner tous : Omnium me servum feciy ul plures lucrifacerem. (Première Corinlh., ix, 19.) Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous : Omnibus omnia factus sum^ ut omnes facenm salvos, (Première Corinth., ix, 22.) Oh! si le directeur était un peu Paul, comme il se ferait Juif avec les Juifs, Grec avec les Grecs, Romain avec les Bçrpajns, pelU avec les petits! comme il pleurç--
rait avec ceux qui pleurent, et comme il se réjouirait avec ceux qui se réjouissent! et tout cela en un clin d'œil.
Car le long entretien de direction fait perdre le Jtemps du directeur et du dirigé. Or le temps des deux est précieux et ils en rendront compte ^ à Dieu. « De plus, dit le grand Bossuet, on se jetterait dans des embarras infinis, si l'on changeait la direction en dissertation. » L'on dit ce qui est nécessaire ; l'on donne un morceau de pain blanc; Ton jette un oracle ; l'on fait briller une perle. Que le directeur sache que les paroles divines sont brèves.
Cependant, s'il s'agit de faire la direction à des novices, à des commençants, il leur faut des explications plus simples et plus détaillées, toujours proportionnelles à leurs besoins, à leur capacité, au degré de leur perfection.
Comme aussi si le dirigé était rempli de misère, sous bien des rapports, plus que d'autres, il faudrait lui donner plus de temps et tout le temps nécessaire pour l'éclairer, le changer, le fortifier. Une mère qui a un enfant malade a plus de compassion pour lui que pour un autre qui n'est pas malade; elle se plaît à lui bander sa plaie aussi souvent qu'il le désire, elle ne croit pas son temps perdu, puisqu'il s'agit de guérir son enfant. Il en est de même pour le directeur qui
donnera son temps à bander les plaies de ces pauvres malades, à appliquer les remèdes toutes et quanles fois il sera nécessaire et bon.
Devoirs du dirigé. — Les devoirs du dirigé peu- Iventse réduire à cinq principaux : 1° l'esprit de ' foi qui voit Dieu dans le directeur ; 2° la confiance Ken lui ; 3° la sincérité qui s'ensuit ; 4^ la fréquence f de direction ; 5° enfin l'obéissance aveugle et
ponctuelle.
i Premier devoir, V esprit de foi qui voit Dieu dans fcle directeur. Il est d'absolue nécessité pourrece- ^voir la direction, car elle ne peut être faite qu'au nom de Dieu. De quel droit en effet un homme, un religieux, qui a peut-être moins d'esprit, moins de lumières, moins de perfection, voudraitil diriger quelqu'un bien supérieur à luisons tous ces rapports, si ce n'est que le dirigé voit Dieu dans le directeur ? Il croit et il dit : Par mon directeur Dieu me dirige; mon directeur, c'est Dieu. Le dirigé qui est arrivé là a posé la seule base de direction. Le dirigé qui n'en vient pas là ne fera rien avec son homme, puisqu'il ne voit que l'homme dans son directeur. Un homme ! Un homme directeur I Que voulez-vous faire avec votre homme ? Ce que l'on fait au milieu du monde en suivant les conseils des hommes et encore moins. Vous en comprenez la raison. Posez donc pour base Dieu, et voyez Dieu dans
ce directeur, fût-il mauvais, fût-il prévaricateur, fût-il ignorant. D'ailleurs, ici, quelle est ma doctrine ? C'est la doctrine de tous les saints et réduite en pratique par eux. Car, disent-ils, le directeur est un instrument; mais c'est Dieu qui parle, qui conseille, qui dirige, qui agit, qui fait fructifier, qui sait suppléer par ses lumières et sa grâce, aux vides, aux défauts du directeur.
Un horloger habile a fait unehorloge remarquable par son mécanisme, ses merveilleuses régularités et harmonies, son étonnante simplicité. Dit-on : C'est son marteau, son ciseau, son polissoir, qui a fait ce chef-d'œuvre? Non, on ne dit pas cela. Mais on dit : C'est à l'ouvrier seul qu'est dû ce chef-d'œuvre. Et le marteau émoussé, le ciseau usé, le polissoir tout doux qu'il est, peuvent-ils se vanter d'être les auteurs de l'horloge, et doit-on les considérer comme tels? Non, non, non. Ce sont seulement les instruments de l'ouvrier, il s'en est servi pour faire l'horloge, mais c'est à lui qu'en revient tout l'honneur. Comme l'auteur de la direction, c'est Dieu même, et les directeurs sont ses instruments.
Deuxième devoir, la confiance. — Par une conséquence logique, le dirigé aura confiance en son directeur comme en Dieu, puisque dans l'esprit de foi le directeur, c'est Dieu.
te dirigé sera en outre bien persuadé que,
toutes les fois qu'il aura recours à son directeur, il sera traité par lui avec bonté et avec douceur. Alors sa confiance augmentera et elle finira par êlre sans bornes. Le directeur, en effet, y est obligé par le devoir de sa charge, et, s'il ne le faisait pas, il manquerait à une de ses principales obligations.
Quoique le directeur quelquefois aura la voix haute, l'œil de feu, qu'il s'animera plus qu'à l'ordinaire, qu'il tiendra ferme, le dirigé trouvera cette conduite admirable et pleine d'intérêt pour lui. Il verra dans son directeur un zélé divin qui veut le corriger, le former, le rendre parfait et heureux. Il se gardera bien d'en paraître fâché, et de s'en attrister. Au contraire, il s'élancera de toute la véhémence de son àme dans la nouvelle voie qui lui est ouverte pour la parcourir en saint, remerciera le Seigneur de lui avoir donné un aussi excellent directeur et étendra encore sa confiance pour la rendre entière.
Que penser de ces mauvais religieux, animés d'un esprit satanique, qui, non contents de refuser toute confiance à leur directeur, cherchent encore à la faire perdre à leurs frères ? Qu'ils ap prennent qu'ils sont pécheurs par la perversité de leur intention, parleur maUce, leur aversion et leur scandale.
Ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est de se rele-
ver, car ils sont tombés, et de rendre à qui de droit une confiance injustement enlevée.
Troisième devoir, la sincérité. — Malheur au cœur double et aux lèvres scélérates : Vœ duplici corde et lahiis scelestis. (Eccl., ii, 14.) Les lèvres menteuses sont en abomination au Seigneur : Abominatio est Domino labia mendacis. (Prov., xii, 22.) Surtout en direction, là où l'on va se faire connaître en traitant des grandes affaires de son âme, si le dirigé n'est pas sincère, quel anathème,quel vœ tombe sur lui !
Mais, direz-vous, est-ce que la même sincérité estrequise en direction qu'en confession?
Pourquoi non? Dans les deux cas l'on doit se faire connaître comme à Dieu : et dan^^ les deux cas Ton s'approche pour recevoir des avis appropriés à ses besoins. Seulement, dans l'un, si l'on ^ cache quelque chose, c'est sacrilège, et dans l'autre, c'est dissimulation hypocrite. Cette dernière disposition déplaît souverainement à Dieu, qui, loin de la bénir, la maudit; elle laisse et augmente le grand pouvoir du démon.
D'ailleurs, comment la direction serait-elle utile, si l'on ne se fait pas connaître ou si l'on ne se fait connaître qu'à demi? Pour que le directeur puisse bien diriger, il faut qu'il connaisse parfaitement tout Tintérieur du dirigé et qu'il saisisse avec péritie tous les rapports des be-
soins, des dispositions, des inclinations de son âme. Or comment connaître toutes ces choses [! indispensables, si le dirigé ne les manifeste?
Il est certains religieux qui vont en direction pour plaire à leur directeur, pour se faire valoir et qui conséquemment ne disent que des choses préparées à cette fin. Ce sont des lâches, de vils esclaves du respect humain, de profonds hypocrites, qui, au lieu d'avancer dans les voies du Seigneur, reculeront et donneront dans de grands travers.
Quatrième devoir. Fréquence de la direction, — 11 faut y aller. Vous en avez entendu les preuves et vous en êtes convaincus...
11 faut y aller souvent... il me semble que le plus souvent serait le mieux, s'il n'y avait aucune raison contraire.
Chaque mois une fois, c*est une assez belle régie, mais cela pourrait ne pas suffire. Au reste, l'on ne peut sûrement assigner de régie, car les besoins sont divers. Aller en direction chaque mois suffira à l'un et ne suffira pas à l'autre. Ou quelquefois vous auriez plus besoin d'aller en direction au bout de trois jours qu'après un mois, cela dépend des tentations, des événements, des cas, des dispositions. Le bon religieux sent bien le besoin fréquent de la direction.
Non-seulement l'on ne peut préciser les délais
de la direction, mais encore moins les moments d'y aller. Tout ce que je puis vous dire, mes Frères, c'est d'aller en direction quand vous y êtes poussés i)ar l'esprit de Dieu : or l'esprit de Dieu peut tous pousser à la direction le malin, à midi^ le soir ; s'il est possible il faut suivre ses divines impressions. Et je dois dire ici que le directeur doit être prêt à recevoir son dirigé à tout heure, à tout moment : l'esprit de Dieu n'aime pas les fixations humaines et se rit des symétries des hommes.
Les saints allaient très-souvent en direction comme en confession : nous ne pouvons nous empêcher de suivre ces grands modèles.
Je sais que souvent la direction est remise au jour de la retraite mensuelle : je ne puis blâmer cette pratique; je dis seulement qu'elle ne peut être universellement suffisante.
Cinquième devoir. Obéissance aveugle et ponctuelle. — Obéissez à vos directeurs, dit l'A poire, et n'ayez aucune crainte d'agir par obéissance; eux seuls ont à rendre compte à Dieu de ce que vous faites ; ohedile prwpositis vestris et subjacete eu, ipsi enim pervigilant, quasi rationempro animabus vestris reddituri. {liéh.yxiii^ 17.) L'obéissance à son directeur, dit saint Alphonse de Liguori, est la chose la plus agréable qu'une àme puisse olï'rir à Dieu, et le moyen le plus certain
SB
i de fiiire la volonté du ciel. Un saint personnage ^dit que Dieu ne demande pas compte de ce que fnous avons fait par obéissance. Obéissons donc à rnos pères spirituels sans répliquej et puis soyons tsûrs de plaire à Dieu dans tout ce que nous fe- |r rons. Quelque chose que l'on fasse, dit le Père Avila, on n'est jamais sûr d'y faire la volonté de Dieu qu'autant que Ton a celte humble obéissance que les saints et les saintes nous ont si fort recommandée, et qu'ils ont eux-mêmes pratiquée si fidèlement. Et pour tout dire, en un mot, l'obéissance vaut mieux que tous les sacrifices.
Si vous êtes bien obéissant à la direction, vous chanterez victoire : Vir ohediens îoquetur vicloriam. (Prov., xxi, 28.) Et les saints Pères, entre autres saint Grégoire et saint Bernard, disent que le dirigé obéissant n'obtiendra pas une victoire seulement, mais plusieurs, et que, foulant aux pieds ses ennemis et ses vices, il acquerra toutes les vertus.
Votre obéissance doit être aveugle; c'est Dieu qui commande, exécutez sans raisonner.
Prompte; obéissez sur le-champ, s'il est possible. Vile, vite, vile!
Joyeuse et de bon cœur ; le Seigneur aime celui qui obéit avec joie.
Universelle; obéissez en tout, en tout, en tout...
Constante sans se démentir jamais; qu'on la trouve toujours la même, sinon plus parfaite de dix ans en dix ans, de vingt ans en vingt ans.
Si elle a ces caractères, le dirigé marche à pas de géant, le directeur est heureux et la communauté est florissante.
Mais, si l'inférieur n'écoute rien, s'il réplique, s'il se plaint, s'il se mutine, s'il murmure, s'il est intraitable : le désordre régne, le directeur voudrait secouer le joug terrible de sa charge. La mésintelligence est poussée si loin, que le dirigé ne va plus en direction, que le directeur n'ose plus rien dire, que l'indocile donne ses idées à ses frères, s'il le peut, et porte partout le feu et le ravage. Quel malheur!
Le religieux arrivé à ce point devrait s'en aller. Il est violateur d^s vœux et de la vertu, c'est un scandaleux et un démon. Comment des religieux peuvent-ils arriver à ce point ? Cette conduite ne nous surprendra plus, quand nous penserons que les propres enfants de saint Benoît ont voulu empoisonner leur père.
0 Dieu ! ô Dieu ! où l'on en vient, lorsque loin d'être mort à soi-même, on laisse vivre sa propre volonté avec ses penchants et ses passions!
Allez donc, mes frères, et allez tous en direction. La direction est un soleil qui donne la lumière, la chaleur et la vie.
La direction est la brise rafraîchissante succédant à la violente tempête.
La direction, pour un religieux, est la voie du ciel : elle l'y conduira, lui tressera sa couronne et lui imposera le diadème de Timmortalité.
Mais voici les excuses que Ton apporte pour ne pas aller en direction.
Première objection : Dieu me dirige!
Rép. Est-ce par lesvoies ordinaires ou par les voies extraordinaires que Dieu vous dirige? Si c'est par les voies ordinaires, vous devez avoir un directeur; car il entre dans l'idée de Dieu que tout homme, et à plus iorte raison tout religieux, ait un directeur. Le pape lui-même a les siens, et il ne fait rien sans les consulter. Que l'homme réduit à ses propres lumières se défie de lui, il ne peut marcher seul sans s'égarer. Si c'est par voies extraordinaires, il faut le savoir, donnez-en quelques preuves. Encore, dans ce cas -là, les saints étaient dirigés par deshommes éminents.
Dieu ne vous dirigera pas plus lui-même ou par ses anges qu'il ne dirige les autrçs religieux vos frères. Superbe téméraire! Baissez la tête, humiliez-vous et suivez.
Je vous défends désormais de dire que Dieu vous dirige : pour vous c'est impiété et folie.
Deuxième objection : Mon directeur est laïque!
Rép, Quoique votre directeur soit laïque, il
336 DE LA DIREÛTiOiX RELIGIEUSE
n'en est pas moins chargé delà direction. J'avoue que le caractère de prêtre peut augmenter la confiance; mais la direction n'est cependant pas attachée à ce caractère; elle est attachée à la science des voies de Dieu, à la connaissance du cœur humain et à l'expérience des voies spirituelles. Si int François d'Assise 5 fondateur des Capucins, et saint François de Paule, fondateur des Minimes, n'étaient pas prêtres; et cependant ils étaient fondateurs, grands saints, illustres directeurs qui ont peuplé le ciel de leurs dirigés; c'étaient deux lumières brillantes sur la terre, et ils sont deux astres resplendissants dans les cieux par leur évangélique direction.
Il y a plusieurs sociétés religieuses en France, qui malheureusement ont peu de prêtres dans leur sein, et qui, par conséquent, ne peuvent pas toujours confier la direction à des prêtres. 11 faut donc que les membres de ces sociétés se fassent à la direction des religieux chefs laïques.
Troisième objection: Mon directeur ne mérite pas de confiance, il est indiscret/
Rép. Vous l'avez cru, mais cela n'est pas. Car le directeur a parlé de votre affaire à la vérité; mais il la savait autrement qu'en direction : ou il vous avait vu lui-même, ou votre faute s'était divulguée. Pourquoi donc portez-vous un jugement
téméraire en accusant la discrétion de votre directeur.
Votre.niirecteur n'a pu faire cette révélation, car il sait que souvent c'est un péché mortel. Révéler les tentations, les dispositions intérieures et secrètes, les tendances mauvaises, les habitudes dangereuses que l'on sait par la direction, c'est un péché mortel : voilà la décision des grands théologiens. Ainsi Bonacina^ Habert ^ Collet, les théologiens de Poitiers, d'Angers, Rodriguez.
Le supérieur, dit ce dernier, est expressément obligé de garder inviolablement le secret. Ainsi vous pouvez être assuré que tout ce que vous direz à voire supérieur, en lui rendant compte de votre conscience, demeurera dans son sein, sans que personne en sache jamais rien, et sans qu'il puisse jamais rien vous arriver de fâcheux. Outre que Ton est déjà obligé, sous peine de péché mortel, de garder un secret de cette nature, on y a encore pourvu... La raison qu'enapportentces savants théologiens, c'est qu'il n'est pas permis de violer la foi donnée et de diffamer son prochain ; c'est un secret naturel qui ne pourrait être révélé que pour des motifs extraordinairement graves, qui sans doute n'existeront jamais, quoiqu'ils soient assignés par les docteurs. Il en est d'autres moins sévères qui taxent cette révélation
338 DE LA DIREGTIOxX RELIGIEUSE
de péché véniel 5qaand"^lle est faite à des hommes graves et prudents qui n'en parleront pas... mais en général le directeur qui révèle est bien coupable non-seulement pour la faute en elle-même, mais parce qu'il rend odieuse la direction. Voilà un grand mal.
Mon directeur est indiscret ! C'est vous qui êtes indiscret; vous avez divulgué tout ce que Ton vous a dit en direction, vous avez tourné en ridicule les avis que l'on vous a donnés, vous avez méprisé, profané la direction. C'est un crime, pleurez-le et gémissez-en, en prenant la résolution de vous corriger.
Mon directeur est indiscret ! Pourquoi le soupçonnez-vous sans avoir aucune certitude de son indiscrétion? Allez, allez, votre directeur, au lieu d'être indiscret, est le maître de la discrelion, et souvent vous fondez sur une indiscrétion prétendue votre éloignement de la direction.
Quatrième objection. Mon directeur est peu avancé dans les voies de Dieu,
Rép. Ou'en savez-vous ? C'est ainsi que vous jugez, cela vous est-il permis? Votre jugement est un jugement de préjugé, d'antipathie, de passion, d'ignorance^ oserais-je dire de haine? Dans l'hypothèse même que votre directeur serait peu avancé dans les voies de Dieu par lui-même et pour lui-même, croyez-vous donc que Dieu lui
refuserait les lumières et les inspirations nécessaires dans la circonstance pour faire une bonne direction? Votre directeur vous a déjà dit beaucoup de bonnes choses, il a déjà sondé bien des plaies, il a souvent mis un frein à vos passions : serait-ce pour cela que vous le trouveriez peu avancé dans les voies de Dieu? Et moi pour cette raison je l'y trouve fort avancé.
Cinquième objection. Il est trop familier avec nous,
Rép. Tant pis, car la familiarité engendre le mépris. Au reste si, suivant les grandes règles que nous avons données plus haut, vous voyez en lui Dieu, voîis ne le mépriserez jamais.
Sixième objection. Mais il nous enseigne le malj il nous détourne de nos devoirs de religieux!
Rép. Ah! il vous enseigne le mal! Eh bien! il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Il vous détourne de vos devoirs religieux! Dans ce cas il commet une monstruosité; il faut avertir les supérieurs et le faire expulser. Mais ces griefs contre lui sont-ils prouvés ? Rarement on en a vu des exemples.
Septième objection. Quand je vais en direction^ je n'ai rien à dire,
Rép, Oh ! le grand saint! François d'Assise, François Xavier, Térése, avaient toujours beaucoup à se reprocher : et vous, mon frère, sans
doute plus grand saint que tous ces saints illustres, vous ne trouvez rien à vous reprocher. Chez vous la nature est vaincue, la chair est morte, les passions subjuguées, vous n'avez plus de corps, vous êtes du ciel, montez-y donc, et que nous ne nous occupions plus de vous pour vous envoyer en direction.
Je n'ai rienàdirelMaissi vous vous connaissiez, vous vous feriez horreur à vous-même. Ouvrez votre cœur, et vous y trouverez ces reptiles innombrables dont parle le prophète : Illlc replilia quorum 7ion est numerus.
Je n'ai rien à dire ! Mais vous n'êtes pas un homme d'oraison ! Mais l'abnégation ne fait pas vos délices ! Mais la tiédeur est votre habit! Vous êtes aveugle; si vous voyiez clair, vous auriez beaucoup, beaucoup à dire.
Huitième objection. Nous n avons point de me'thode de direction, et à cause de cela nous ne tenons pas à la direction, parce que nous ne pouvons pas apprendre à lu faire. D'ailleurs y c'est une trop grande responsabilité,
Rép. Vous avez trois sortes de méthodes de direction':
1** Les constitutions de votre ordre, qui disent beaucoup pour la direction en en donnant les principes et en organisant tout selon la direction.
2" Les livres spirituels que vous lisez, que
VOUS avez entre les mains, sont d'excellentes méthodes de direction.
3° Vous vous rappelez vos premiers directeurs, les avis qu'ils vousdonnaient: vous avez des inspii allons inlérieures et de plus des grâces d'état pour faire la direction; voilà bien le plus grand maître de direction, puisquec'estDieu lui-même. Ainsi, vos plaintes de ce côté sont encore mal fondées.
Neuvième objection. Mon directeur ne me dit rien^ ou bien il me fait des remontrances; d'ailleurs je ne puis plus aller à lui^ il est plus jeune que moi,
Rép, Si votre directeur ne vous dit rien, c'est qu'il pourrait quelquefois n'avoir rien à vous dire. Il pense que son silence parlera mieux que sa parole, il en espère une heureuse efficacité.
Il ne vous dit rien ! Il vous semble qu'il ne vous dit rien. Quoi! vous prenez pour rien cet oracle, cette maxime, cette sentence, ce mot spirituel? Mais Notre-Seigneur n'en disait pas davantage. Il a dit h la Samaritaine : Ah ! si vous connaissiez le don de Dieu ! Il a dit à la femme adultère : Allez et ne péchez plus. Il a dit au bon larron : Mon ami, dès aujourd'hui, vous serez avec moi en paradis. Il a dit à Judas : Mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici ? Et il a dit, et c'est son grand mot divin : 5ia'o, j'ai soif, j'ai soif du salut du monde.
Mon directeur ne me dit rien !
S'il est Yrai qu'il ne vous dise rien, rien du tout, il a tort : il est fait pour vous parler, pour vous éclairer, pour vous indiquer les moyens d'aller, d'être, de rester à Dieu : il est fait, en un mot, pour vous diriger.
Il me fait des remontrances!
C'est que vous le méritez : baisez la main du meilleur des pères qui n'élève la voix que dans le désir de votre perfection. Ayez de la patience avec lui, il en a besoin d'une bien plus grande avec vous.
Il est plus jeune que moi !
Qu'est-ce que cela fait? Est-il votre directeur ou bien ne l'est-il pas ? Est-il préposé aux soins de votre àme, oui ou non? Est-il pour vous l'homme de Dieu? S'il est ainsi constitué votre directeur par la légitimité de sa mission, l'âge ne fait rien, et il faut se soumettre et marcher.
Dixième objection. Mon directeur peut quitter l'état religieux^ et parler de ce que je lui ai confie',
Rép. Si voire directeur ne quitte pas l'état religieux, qu'il y vive, qu'il y persévère et qu'il y meure, vos craintes ne sont pas fondées.
Si au contraire votre directeur vient à quitter l'état religieux, ne croyez pas qu'aussi facilement il engagera sa conscience et ira divulguer tous vos secrets. D'ailleurs, il se nuirait à lui-même
aux yeux du monde, entamerait sa réputation et entacherait sa vie sociale. 1! ne le fera pas. Le fît-il, qu'est-ce qu'il aurait lantà révéler ? Que vous avez eu des tentations ! Eh! saint Paul en avait. Que vous aviez des dispositions à vous approprier quelque chose ! Mais saint Augustin, avouQ^dans ses Confessions^ qu'il avait le môme penchant. Est-ce que l'on ne sait pas de quoi l'homme est capable ?
Mon frère, en tous cas vos craintes sont purement chimériques, et ma voix vous crie : Marchez endireclion, et vous montez l'échelle dont le sommet touche le ciel.
Si, par hasard, mes Frères, vous cessiez d'aller en direction, je cesserais de voir en vous des religieux : je n'y verrais plus que des citoyens, des hommes du monde. Je vous propose donc à tous la dircclion comme la bénédiction, et l'éloignementdela direction comme la malédiction : la direction comme la colonne de votre ordre, le boulevard des vertus, l'accomplissement des vœux; car la direction est le moyen providentiel qui existe pour tendre efficacement et arriver à la perfection religieuse ; c'est prouvé.
Allons, mes Frères, que la direction se fasse, que tous les religieux aillent en direction et reçoivent, avec respect et désir d'en profiter, la direction.
Les chefs s'y formeront et s'y habitueront. Ils réfléchiront, liront d'excellents livres et y puiseront des principes de direction. Ils puiseront aussi dans leur propre fonds de quoi nourrir, éclairer, diriger, fortifier les, âmes qui leur sont confiées. La direction leur sera utile à eux-mêmes; ils seront souvent édifiés, entreront dans le^ voies spirituelles, et se perfectionneront en aidant à la perfection des autres. Dirigez-nous tous, ô mon Dieu, dans les voies delà justice : Dirige nos in viamjustitiœ (EccL, xxxvi, 19), et que le Seigneur dirige lui-même vos cœurs dans la charité de Dieu et dans la patience du Christ : Dominus autem dirigat corda vestra in charitate Dei,€tpatientiâ Christi, (II Thessal., m, 5.)
Amen.
Oportet semper orare, et non deficere, rï 11 faut toujours prier, ne jamais se lasser. » '
(Luc, xvni, 1.)
La prière, suivant la notion élémentaire, est l'ascension mystérieuse de l'àme vers Dieu ; elle est l'offrande et l'hommage d'une intelligence et d'un cœur indignes, mais qui s'approche de l'océan irnmense de lumière et de bonheur pour s'y plonger et s'y nourrir. La prière est le langage qu'on parle à Dieu : la réponse divine est ce qui éclaire, instruit, console, soutient et fortifie. La prière, de plus, sait adorer comme l'adoration sait prier; plus encore, la prière fait agir et l'action prie; toutes les bonnes actions sont des prières, dit saint Augustin, et peu après il ajoute : Celui qui prie bien vit bien et fait bien. La faiblesse est en nous, la force en Dieu : par la prière et la grâce, Dieu s'ajoute à l'homme, le transforme, le fortifie, l'élève et le dispose pour régner et vaincre
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avec lui. Voilà tout le mystère et c'est assez pour nous faire comprendre la préface du livre éternel et nous montrer le fronton de la céleste patrie.
Tl n'est pas hors de propos de savoir quelques définitions de l'oraison par les saints Pères. Oratio est honi cujiispiam petitio , quœ ad Deum à piis effunditur, (Saint Basile.) Oratio est conversatio, sermocinatioque cimi Deo. (Saint Grégoire de Nysse.) Oratio est colloqmum cum Deo. (Saint Chrysostome.) Et saint Augustin, écoutons-le : Quid autem oratio^ nisï ascensio animœ de terrestr ihiis ad cœlestia, inquisitio supernorum, invisihilium desiderium? Est ascensio mentis in Deum. Et Jean Damascène : Oratio ergo est colloquium cumDeo^ quo pet émus quœ nohis aut aliis sunt salutaria. La prière est une pieuse élévation de l'âme à Dieu, pour lui demander sa grâce ou pour lui rendre des louanges.
Il y a une prière de l'esprit, du cœur, de la parole, de l'action, du regard : de l'esprit par !a réflexion, c'est la méditation; du cœur par l'affection, de la parole par la prononciation, c'est la prière vocale ; de l'action, par la pratique des œuvres de son devoir, et du regard par la contemplation.
1° La nécessité de l'oraison mentale, dit un docteur, paraît en ce que, notre volonté ne se
portant jamais à rien d'inconnu, il nous est impossible d'entrer dans les sentiments de piété que notre sainte religion inspire, de remplir nos devoirs, de pratiquer de bons exercices, que nous n'en considérions les vérités par de sérieuses méditations. Car, selon la pensée de Grenade, il en est de nos mystères comme d'une lettre qui apprendrait à un père la mort de son fils unique, laquelle îie ferait nulle impression sur son cœur jusqu'à ce qu'il Tait ouverte et lue. Pour nous, ouvrons et lisons la religion, nos devoirs, les vérités éternelles par la réflexion, et elle sera le flambeau de noire àme, l'œil de notre conduite, le guide de nos démarches. La méditalion, dit saint Bernard, purifie nos pensées, modère nos passions, perfectionne nos œuvres, corrige nos défauts, règle nos mœurs et met Tordre dans notre vie intérieure et extérieure ; enfin, elle étoufle dans nos cœurs le feu de la concupiscence et y allume le feu de la charité, comme une fontaine dont parle Pline, si nous osons citer un païen, qui éteignait les flambeaux allumés et allumait les flambeaux éteints.
2° F/oraison d'afl'ection qui se fait par les sentiments du cœur, les afléctions, les aspirations et les difl'érentes élévations de ce bon cœur; il y a bien plus ici de la volonté que de l'entendement. L'on y envisage un mystère, par exemple :
Verbum carofactum est; sur cela on fait des actes de foi, d'espérance, de charité, d'admiration, d'actions de grâces ; l'on voitia sagesse, la bonté, la sainteté de Dieu... l'on aime... l'on s'écoule d'amour... on demande pour soi une participation..., etc. Cette oraison est plus aisée et plus douce que la première et doit être également accompagnée d'acles et de résolutions pratiques pour la conduite. Ici l'on remarque qu'il faut s'arrêter, autant qu'on le peut, à l'affection qui nous touche le plus.
3° La prière de la parole ou prière vocale, excellente manifestation des sentiments intérieurs : c'est, dit un Père, la consécration du corps à Dieu, comme la prière mentale est la consécration de l'àme. Le prêtre doit faire les prières vocales qu'il s'est prescrites dans son règlement du séminaire et d'autres qui lui seraient utiles sans s'en désister. La prière vocale, sans avoir l'excellence de la mentale, est vénérable j Notre- Seigneur nous ayant appris à la faire.
A'' La prière d'action. Nous venons de dire, d'après saint Augustin: Celui-là vit bien qui prie bien : et maintenant je renverse la proposition de l'illustre docteur, et je dis : Celui-là prie bien qui vit bien. La pensée de saint docteur est que, dans la prière et par la prière, nous nous instruisons de tous les devoirs d'une vie chrétienne;
nous nous y afï'ectionnonSj et nous obtenons les grâces pour les accomplir : et je veux dire, par un retour très-véritable, qu'accomplir fidèlement tous ses devoirs, s'occuper, travailler, agir dans son état selon la vocation et le gré de Dieu, c'est prier : pourquoi? Parce que c'est tout à la fois et honorer Dieu et l'engager à nous favoriser de ses dons qui sont les fruits de la prière.
Observation importante et bien consolante pour une infinité de personnes du siècle où nous vivons, qui se plaignent de leur condition, parce qu.'elle ne leur permet pas de vaquer à la prière et qu'elle ne leur en laisse pas le loisir. Outre qu'on peut prier partout, et que partout on en a le temps, puisque partout on peut élever son âme à Dieu et lui adresser les sentiments de son cœur : je prétends, et avec vérité, que ces mêmes occupations, qu'on regarde comme des obstacles au saint exercice de la prière, sont au contraire des prières elles-mêmes et des prières trèsefficaces auprès de Dieu, quand on les prend dans un esprit chrétien et qu'on s'y adonne avec une intention pure et droite, car le royaume de Dieu et tout ce qui y a rapport consistent dans les effets et non dans les paroles. Dieu a chargé une personne d'un emploi, elle en remplit les fonctions, elle prie. La Providence a confié à cette femme le soin d'un ménage, elle lui donne se§
soins, elle prie. Ce domestique, cette pauvre servante n'a pas un instant, tant elle est occupée; elle remplit ses devoirs, se soumet à l'ordre de Dieu ; elle prie. Vers la fin de sa vie, saint François de Sales le disait ainsi et le faisait au moins quelquefois, et d'aulres encore. Ceci va aux laïques et ne va pas aux prêtres et nous allons dire que jamais le prêtre ne doit omettre son oraison, * quelques caractères qu'elle puisse prendre.
5° Enfin, l'oraison de contemplation. Dans celte oraison d'union, l'àme s'attache à Dieu par un simple regard, admire son divin objet, le goûte et se repose en lui. Voici comment. Dans l'oraison ordinaire ou d'affection, de présence de Dieu, d'union avec Dieu, l'âme reçoit des lumières plus vives dans l'esprit; et des mouvements plus ardents dans le cœur ; elle est alors tellement frappée de l'objet qu'elle considère, qu'elle ne fait plus que le contempler, l'admirer, l'adorer.
La contemplation ordinaire est une habitude surnaturelle par laquelle Dieu élève les puissances de l'àme à des co nnaissances et des lumières sublimes, à de grands sentiments et des goûts spirituels, quand il ne trouve plus à l'âme de péché, de passions, d'affections, de soins qui empêchent les communications qu'il veut lui faire. Cette habitude est sans doute rare dans
LA PRIÈRE 35i
noire temps, à cause des grandes dispositions qu'elle exige et du peu de foi, de ferveur vraie qu'il y a parmi les chrétiens. Cependant, si jamais on la trouvait, il faut la favoriser quand on est sûr que Dieu la présente. Il y a eu de notre temps plusieurs directeurs lassés sur ce don extraordinaire d'oraison, parce qu'ils manquaient d'expérience et de lumière ; cela n'empêche pas les opérations de Dieu de marcher et de se manifester : laissons-nous introduire dans les voies du Seigneur.
Ce n'est pas ici le lieu de parler de la contemplation extraordinaire, qui consiste dans le ravissement, les extases et les visions. Il faut même cesser de parler de la première en appelant heureuses les âmes qui y sont appelées; car elle^ voient Dieu sur la terre et trouvent ici-bas les
pdélices du ciel. Mais j'ai pensé qu'il n'était pas superflu de donner une idée des cinq modes d'oraison : celui-ci est le plus parfait, comme vous le comprenez, c'est l'avant-goût de la vision béatifique.
Nous voyons déjà que l'oraison, c'est-à-dire la conversation avec Dieu, est une grande chose, magna res est oratio^ dit saint Grégoire de Nazianze; peut-il y avoir, en effet, une plus grande
. chose que de s'entretenir avec Dieu , de monter au ciel, arriver à son trône et lui dire : Me voici.
ô mon Dieu ! ensuite lui exposer ses besoins ceux des autres, ceux du monde et obtenir des grâces de résurrection, de régénération, de restauration sociale? Le savant et saint cardinal Bellarmin, faisant ces hautes considérations, s'écrie La prière est la plus noble de toutes les choses Oratio est res nohilissima. Par la prière, l'homme est en relation avec Dieu, il est assistant au gouvernement de sa providence, il donne son avis, dirige, change même les déterminations; il est revêtu de la puissance de. Dieu qui ne fait que ce qu'il veut; il entre dans la profondeur des puis- 1 sances du Seigneur et les resserre à sa volonté ;^ car la prière change l'ordre de la nature, dé-j sarme le ciel, en arrête les foudres. Moïse prie,: Dieu retire son bras prêt à frapper. Josué prie, lej soleil s'arrête dans sa course. Daniel prie, et les lions perdent leur férocité. Judith prie, une for-| midable armée est mise en déroute. Les enfants dans la fournaise prient, les flammes tourbillon-j nantes n'endommagent pas un de leurs cheveux. Elie prie , le feu du ciel descend , lesj pluies les plus abondantes arrosent la terre, et,] quand c'est assez il fait clore les cataractes du] ciel. Les Ninivites prient, pleurent, font péni-j tence dans le sac et la cendre, leur ville est épargnée.
L'oraison pénétre les cieux. Elle emporte toul
ce qu'elle demande. Dieu ne lui peut rien refuser. Comme il n'est que bonté de sa nature, dit saint Léon, il ne demande qu'à se répandre. C'est une nourrice qui a trop de lait et qui s'en veut décharger. C'est une fontaine qui a trop d'eau et qui la veut communiquer. C'est un soleil qui n'est que lumière et qui veut éclairer. Dieu cherche un cœur vide pour le remplir de ses biens. C'est l'oraison qui nous visite en nous-mêmes par l'aveu de notre pauvreté. Jésus a engagé sa parole que nous obtiendrons tout ce que nous demanderons en son nom, il nous a donné son esprit qui prie en nous et pour nous ; il nous a transporté ses mérites et nous en laisse la disposition. Que ne pouvons-nous point obtenir de Dieu par les mérites de son Fils que nous lui offrons? Car, en priant au nom de Jésus-Christ, nous devenons devant Dieu des Jésus-Christ, et nous sommes traités par lui comme Jésus- Christ. Or Jésus-Christ est tout-puissant, et, s'il demande le transport de cette montagne, elle sera transportée ; et nous de même^ étant représentés par Jésus-Christ.
Le grave et profond Tertullien trouve une similitude entre la prière et la sainte Trinité, laquelle, selon les théologiens, ne pouvant prier personne parce qu'elle n'a point de supérieur, donne néanmoins le modèle à toute prière ; car
elle se compose de raison, de parole, d'esprit : de raison, rapport au Père ; de parole, rapport au Fils , qui est le Verbe ; d'esprit enfin. Ceci convient surtout à la contemplalion, car c'est ce divin silence, ce délicieux ravissement de l'âme qui attache l'homme à Dieu par raison, par parole, par esprit, et voilà le divin mariage de l'être fini avec l'être infini. Ici nous pouvons nous écrier : 0 magnificences de la prière ! ô miracle, ô mystère profond de l'oraison humaine ! Elle fait de l'homme un ange et du prêtre un Dieu. Oui, par l'oraison, l'homme, le chrétien, le prêtre est Dieu. Homme d'oraison, c'est homme de Dieu ; prêtre d'oraison, prêtre de Dieu, citoyen du ciel, brillant candidat de réternité par l'oraison. Quelle idée avons-nous donc de l'oraison ?
Trois choses font la vie de l'humanité et à plus forte raison des prêtres : la lumière, l'amour, la force. Lumière, vie de l'esprit; amour, vie du cœur ; force, vie de l'action. Or la prière seule peut avoir la lumière qui dissipe les ténèbres l'amour qui unit ce que l'égoïsme divise, la force qui opère des prodiges, qui dompte les résistances et qui délivre. Notre-Seigneur dit : Je chasse les démons, je guéris les malades aujourd'hui et demain^ et le troisième jour tout pour moi sera consommé. Trois jours donc, dit un docteur, deux pour faire son œuvre, combattre le mal.
ISr^
opérer le bien, le troisième pour la consommer sur la croix. Voilà le Fils de Thomme. Trois jours va lui pour répandre la lumière, l'amour, la force, il meurt. Et c'est la vie de tout homme, car la î croix même ne manque à aucun. Est-ce que la *mort, ce n'est pas la croix ?
Qu'importe comment elle vienne et sous quelle 'forme î Toujours est-ce la fin avec ses affres et ^ses défaillances. Mais il faut que tout homme f marche, et marche aujourd'hui et demain et le I jour d'après vers Jérusalem, la cité de la patrie ; l|et pour cela Jésus ordonne de prier, parce que la pr iéreappelle l'influx divin, renouvelle les forces pour agir, ranime l'âme, dont elle est la respiration. Respire donc, pauvre âme, par la prière, qui est ta vie, comme l'eau est l'élément du poisson : Oratio ici est animœ quod pisct est aqua (saint Ghrysostome); l'âme ne peut pas plus vivre sans la prière que le poisson peut vivre sans eau. 0 âme, tu as trois jours; le jour delà lumière, le jour de l'amour et le jour de la force qui est celui de la consommation ; que tes trois jours de vie soient embaumés de la prière, consacrés par l'oraison, consommés par l'éternelle union.
Le grand saint Ghrysostome vient ici tirer une conséquence propre à animer le prêtre à l'oraison. Quid enim possity dit-il, inveniri sanctus hisj
qui cum Deo commercium habent ? Quid porro jusiiiiSj quid ornatiiis, quid sapientius ? Quid dicere convertit de his^ qui cum Deo colloquia miscent^ ei sua vota déférentes? Quanta sapientiâ, quanta virtute, quanta prudentiâ, quanta honitate^ quanta sobrietate, quanta morwn œquitate replet illos, precatio et meditatio ?
Mais continue-t-il, entendez bien et compre-' nez-bien : Veruni tamenillud ausculta: suprà vires hominis est^ serere cum Deo colloquium^ nisi adsit vis et actus sanctiSpiritûs. L'oraison est une chose surnaturelle; Yoilà ce qui la grandit. Saint Augustin, du même avis, dit : Oratio donum Dei^ et ailleurs ; Gratia spiritalis inunus. Voici le témoignage du pieux cardinal Bona. Il est de foi, ditil, qu'un secours surnaturel de la grâce nous est nécessaire pour faire des actions surnaturelles; at orationem actum esse supernaturalius docent Chrysostomus et Augustinus etplures alii. I/oraison, dit l'éminent cardinal de Bérulle, est non une œuvre et une action humaine, mais un don de Dieu et un effet de sa grâce qu'il faut attendre de sa miséricorde, avec patience et demander avec humilité. Reconnaissant la grandeur du don surnaturel, conclut saint Chrysostome, comment faut-il le demander à l'Esprit-Saint, puis comment prier et comment suivre toutes les divines inspirations ?
Ne soyons plus surpris de toutes les choses admirables que les saints Pères, les théologiens, les ascétiques ont dit de l'oraison. A commencer par la Bouche d'or: I/oraison est le nerfdel'àme; si vous le coupez, toute l'harmonie spirituelle est brisée. Saint Augustin l'appelle la clef du ciel sans laquelle la porte ne s'ouvrira jamais. Saint Jérôme la nomme l'échange de la puissance divine contre la puissance humaine. Tertullien, in orationes breviarium tôt las evangelii comprehenditui\ Cyprien : Copia mediorum humanitatis ad cœlum. Grégoire de Nysse : Oratio corporiim robur, abundantia domûs, recta legiim ac jiiris in civitate constitution regni vires, belli trophœam, pacis scieu" tia, dissidentium conciliatio, conjunctonim conserva' tiOy virginitatis sigillum, matrimonii fides, viatori* bus scutum, dorînientiîwi custos, vigilantium fiducia, agricoîarum fertilitas, navigantium salus, negotiatormn fortuna, ejiisdeni cum a7igelis honoris condition prœsentium fructus, futurorum reprœsentatio. Saint Ambroise parle des suprêmes dignités de la prière. L'oraison: grandes armes, grande sécurité, grand trésor, grand port, grand lieu de refuge. L'oraison, dit saint Ephrem, est l'aile vigoureuse qui nous porte au ciel, et saint Bernard la dit fécondité de la vie pastorale. Louis de Blois dit : L'oraison, c'est la plus belle des fleurs, la rose la plus éclatante, la violette la plus odorifé-
rante, la perle la plus riche ; et ailleurs : le char qui nous emporte au ciel. Saint Vincent de Paul, notre modèle à tous : Ce que l'épée est aux soldats, l'oraison l'est à ceux qui se dédient au service des autels. Tous les saints et tous les hommes pieux ont ainsi pensé. Il serait bien trop long de citer les François de Sales, les Charles Borromée, les François Xavier , les François de Borgia, les Térèse, les Catherine de Sienne et de Gênes, les Alphonse de Liguori, les Suarés, les Alvarès de Paz, Lessius, Dupont, Nouet, Berthier, Saint-Jure, etc.. C'est la phalange sacrée de tous les bienheureux qui chaulent sur leurs lyres harmonieuses, les beautés, les triomphes, les gloires, les richesses, les éternelles couronnes de l'oraison.
Un grand saint, tout pénétré du sujets le plus important de tous, que nous traitons, fait retentir à nos oreilles ce fameux dilemme : ou le prêtre sera homme d'oraison ou il périra; l'oraison, c'est la vie, c^est la manne céleste qui nourrit, le lait des enfants, le viatique des voyageurs, le médecin des infirmes, la joie des affligés, la force des faibles, le remède des pécheurs, le subside de toute l'Eglise; c'est la porte royale du cœur de Dieu, c'est Dieu, c'est tout. Ou prier ou périr, surtout pour le prêtre, le pasteur : homme d'oraison, homme du ciel ; homme sans oraison^
grand damné : impossible de se sauver sans Dieu, sans le prier.
Les piètres, selon la doctrine de la théologie catholique, sont obligés d'aspirer à la perfec- ^ tion, aussi bien que les religieux et encore plus : !<' parce que le sacerdoce surpasse en dignité l'état purement religieux, il doit aussi le surpasser en sainteté et en perfection ; 2° parce que les prêtres sont obligés de travailler à la sanctification des autres; devoir qui n'est point pour le religieux comme religieux. Or comment pourront-ils communiquer la sainteté aux autres, s'ils ne sont pas plus saints que les autres? 3° enfin parce que les prêtres, vivant au milieu du monde, courent de plus grands dangers que les religieux, pour le salut. Donc plus de pureté, de sainteté, de vigilance, de force. Peuvent-ils donc négliger de s'appliquer à l'oraison mentale, qui est le moyen le plus propre et le plus nécessaire, comme viennent de nous l'apprendre les saints par leur doctrine, pour avancer dans les voies de la perfection?
Et les exemples des saints. Notre-Seigneur priait le jour et la nuit... Pernoctans in oratione Dei. Ses apôtres. Saint Jacques le .Mineur s'était tellement agenouillé, que ses genoux étaient calleux. Saint Barthélémy, au rapport de Marcellus, fléchissait le genou cent fois le jour et cent fois
la nuit pour vaquer à l'oraison. La sainte Vierge s'est adonnée à l'oraison avec une telle assiduité, qu'au témoignage d'Albert le Grand, sa vie entière fut une prière continuelle. Saint Antoine passait la nuit entière en oraison, et, voyant lever le soleil le matin, s'écriait : Ah! qiiidme impedis, 0 sol qui oriris ! ah amœniore me sole abstraheris. Saint Paul ermite fut trouvé par saint Antoine, après sa mort, à genoux, tête levée, les mains étendues vers le ciel, la bouche entr'ouverte... Modèle d'oraison. Saint Thomas, ayant usé son christ de bois par ses ardents baisers, disait : J'ai tout appris dans l'oraison, au pied de mon crucifix. Un prêtre sans oraison est un soldat sans arme. Le savant Suarés disait qu'il aimerait mieux perdre toute sa science acquise avec des travaux surhumains que de perdre un quart d'heure de sa méditation. Saint François de Borgia entrait en méditation chaque nuit après minuit immédiatement; et il en était tellement ravi et transporté, que cinq ou six heures lui paraissaient un petit instant. Saint François Xavier, dans ses souveraines occupations, ne perdit jamais son heure de méditation, disant que la méditation était sa principale occupation. Comme le père Laynés disait à saint Ignace de prescrire un terme plus long de méditation, celui-ci répondit : Un quart d'heure d'oraison est sans prix, car il ne faut
qu'un quart d'heure d'oraison pour former une vie parfaitement religieuse. Quand saint Louis de Gonzague éprouvait de grandes faiblesses physiques, il se laissait aller à terre pour méditer; mais il n'interrompait pas. Le R. P. de Maccarthy, une des illustrations oratoires de notre siècle, étant faible des reins, ne pouvait plus que se coucher sur un tapis qui couvrait le plancher de sa chambre, pour méditer, mais sans le retranchement d'un iota. Les choses admirables que j'aurais à dire des Bourdois, des Boudon, des Ollier, des de Lantages, des Beuvelet, du P. Lejeune, de nos vieilles gloires du séminaire, Drouhard, Pochard, Labit, Bavey, Grisot qui était un saint. Monseigneur Baud, de vénérable mémoire qui nous a dit : « Messieurs, faites de l'oraison votre vie et tellement votre vie, que comme vous ne passez aucun jour sans manger, vous ne passiez non plus jamais aucun jour sans faire oraison. Point de prétextes, point de prétendus obstacles; abandonnez tout le reste et faites oraison. La plénitude de Dieu, que vous puisez dans Toraison, vaudra incomparablement mieux que toutes vos opérations, que tout votre zèle extérieur, que votre régularité à arriver au confessionnal et à entendre la foule. L'oraison, et Toraison avant tout. J'aimerais mieux, disait un saint évéque, qu'un de mes prêtres négligeât de
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monter à l'autel que de faire oraison. Mais je ne sais pas, et je n'ai jamais sujet je ne saurai jamais faire oraison ! Ecoutez la parole d'un docteur : Si vous ne pouvez pas monter au ciel avec saint Jean , arrosez les pieds de Jésus avec Madeleine. La prière, l'oraison est dans le désir : êtes -vous vir desideriorum, vous êtes homme d'oraison. Désirez, désirez, désirez... soupirez, pleurez, criez... et vous faites une excellente et riche oraison. L'oraison étant notre nourrice, étant notre habit, étant notre vie, suçons le lait, ou bien nous périssons; habillons nous de cet habit, ou bien nous sommes nus ; vivons de cette vie ou bien nous sommes morts... et chaque jour, chaque jour. . . quottdiè. . .
La visite au très -saint sacrement est un genre très-sublime de prière, auquel le prêtre doit se livrer chaque jour selon le temps prescrit par son règlement. C'est dans ces divines intimités avec Notre- Seigneur que le bon prêtre trouve la lumière^ la force, l'amour et les plaisirs purs de la vertu. Tous les jours sa visite au saint sacrement comme sa méditation, ei à l'église bien entendu, à la vue du public pour détruire l'esprit du siéclcj briser le respect humain et faire l'application de cet oracle évangelique : Sic luceat lux vestra coràmhominibus. Dans notre temps, le prêtre doit se montrer et édifier; s'il était possible dans
les paroisses d'amener quelques bonnes âmes à la méditation et à la visite, ce serait la meilleure des choses. C'est à un pasteur à le voir et à faire tous ses efforts pour aboutir, en facilitant ces saintes et salutaires pratiques.
Pour réveiller la foi, ramenons les fidèles au chant ecclésiastique et unanime, aux belles cérémonies religieuses, aux superbes processions. C'est l'esprit de l'Eglise que les fidèles chantent tous ensemble pendant les saints offices 5 il y a dans les conciles des canons qui commencent ainsi : Omnes canteiit,,. Ce qui doit être chanté par omnes,,. Nous voyons dans le cardinal Bona et dans Guillaume Durand le très-antique usage du chant d'abord chez le peuple de Dieu; puis au commencement du christianisme dans les temps apostoliques. Ces savants liturgistes prétendent que les apôtres, donnant la leçon du chant, la donnaient à tous les fidèles. Ecoutons un savant : « En matière liturgique, inconvé-^ nient très-grand, l'abstention forcée du peuple en matière de culte et de chant religieux* Dérouté par des réformes particulières trèssouvent renouvelées, et qui n'auraient peutêtre jamais dû l'être, le peuple dut abandonner aux prêtres et à quelques chantres salariés l'exécution des nouveaux offices. L'inaction, l'ennui, le silence, devinrent dés lors son partage
dans la maison de Dieu. Le culte de Dieu perdit l'animation et la puissance électrique que lui donne la voix, de tout un peuple montant vers le ciel. II est d'expérience que la où la foi ne fait plus chanter les masses, elle est demi-morte et les chansonniers facilement la conduisent au tombeau. » Je ne conçois rien de comparable à une foule animée qui chante avec âme, fait retentir les arceaux et pousse majestueusement son chant jusqu'au ciel. Saint Augustin dit que les anges chantent avec elle. Mille fois dans les missions j'ai eu le bonheur d'en être témoin et mon âme toujours en a été délectée. Ressuscitons donc, s'il est possible et si l'autorité le juge à propos, les chants unanimes exécutés parles hommes, les garçons, les femmes, les filles, les enfants, tous les anges de la terre, comme dit saint Grégoire. Et les cérémonies, les processions, selon les anciens usages d'associations, de confréries, il faut les maintenir, les relever, les rendre pompeuses. Ah! dit l'Eghse catholique, telle est la nature de l'homme, qu'il lui faut des secours extérieurs pour la soutenir, la ranimer, la porter au bien, la spiiitualiser. Est-ce qu'il y aurait des prêtres critiques qui verraient d'un mauvais œil leurs confrères conservant tous ces usages antiques,s'en servant solennellement pour chercher à ranimer la foi parmi les fidèles? L'on dit que,
dans un pays froid comme le nôtre, les cérémonies sonl inutiles! Erreur! D'abord, pour le réchauffer il en faut, l'Eglise, les prescrivant, les autorisant, les régularisant, n'excepte point de pays. De plus, c'est dans un pays froid qu'elles produisent non pas les effets les plus saillants, mais les plus durables. Au reste, toutes ces cérémonies doivent être marquées au sceau canonique et en elles-mêmes et pour leur forme; c'est le moyen de les rendre édifiantes, d'éviter tout ce qui pourrait choquer et de procurer la plus grande gloire de Dieu.
Que l'on entretienne dans les familles la prière en commun, s'il est possible, les bons usages de réciter V Angélus^ de dire son Benediciie et ses grâces .. que l'on accoutume les fidèles à penser souvent à Dieu, à élever son cœur à lui parle moyen des oraisons jaculatoires... lui apprendre à offrir à Dieu sa journée, à souffrir pour lui... Ah! les excellents modes de prière!
Et dans les paroisses, il faut entretenir de tout son pouvoir les congrégations, conférences, confréries, saints offices, édifiantes pratiques, bons usages, et puis espérez : Petite et accipietis.., La face de la terre se renouvellera à la longue et la foi peut-être reprendra le dessus: Dieu le sait; mais, faisant tous nos efforts et employant tous les moyens, surtout celui de la prière,
nous faisons tout ce que nous devons faire. « MaiSj s'écrie le plus beau cœur de l'épiscopat français au commencement du siècle dernier, mais où est ce qu'un homme revêtu d'une chair mortelle, et environné d'infirmités, peut prendre tant de vertus célestes, pour être l'ange de Dieu sur la terre? Sachez que Dieu est riche pour tous ceux qui l'invoquent; il nous commande de prier... il nous prie de le prier. Il est vrai qu'il faut un grand amour pour paître un grand troupeau, et il faudrait n'être plus homme pour mériter de conduire les hommes, il faudrait ne plus laisser voir en soi les faiblesses de rhumanité. 0 amour! viens en moi, que je t'achète par mon désir; nul n'en est privé que celui qui ne le veut pas. La grâce seule peut donner l'amour, et la grâce ne se donne qu'à la prière. Priez donc sans cesse ; priez, et ne défaillez jamais. Si tout fidèle doit prier ainsi, que sera-ce du pasteur? Vous êtes le médiateur entre le ciel et la terre; priez pour aider ceux qui prient, enjoignant vos prières aux leurs. De plus, priez pour tous ceux qui ne prient pas ; parlez à Dieu en faveur de ceux à qui vous n'oseriez parler de Dieu , quand vous les voyez endurcis et irrités contre la vertu. Soyez comme Moïse, l'ami de Dieu ; allez loin du peuple, sur la montagne, converser familièrement avec lui
face à face; revenez vers le peuple, couronné des rayons de la gloire que cet entretien ineffable aura mis autour de votre tête. Que l'oraison soit la source de vos lumières dans le travail. Dirigez les âmes... Soyez st\ de la terre, lumière du monde.
« Oh ! qui me donnera cet esprit de prière qui peut tout sur Dieu même et qui met dans le pasteur tout ce qui lui manque pour le troupeau ! 0 Esprit de prière, c'est vous qui formez de nouveaux apôtres pour changer la face de la terre... Prier sans cesse pour aimer et pour faire aimer Dieu, c'est la vie de l'apostolat. Priez^ et vous serez la colonne de la maison de Dieu, l'amour et les délices de l'Église. » Voilà les sublimes beautés de l'esprit et du cœur de l'immortel Fénélon.
Prenons donc les ailes de l'oraison, dit saint Augustin, elles nous porteront jusqu'au trône de Jésus-Christ, et la terre ne nous sera plus rien. C'est dans l'oraison que nous voyons la vanité, l'inconstance et Tinfidélité des créatures; c'est elle qui nous instruit nous-mêmes de nousmêmes, qui nous fait des leçons savantes d'humilité, qui nous fait sentir et toucher notre néant. . . L'oraison, n'en doutons pas, est ce beau soleil qui éclaire tout, qui échauffe tout dans l'atmosphère spirituelle.
L'homme d'oraison ne s'attache à rien; car il n'estime ni les talents, ni les emplois, ni les honneurs, ni l'amitié des personnes puissantes, ni les autres avantages temporels. Il n'a d'estime ni d'amour que pour le trésor qu'il porte au dedans de lui-même, et que nulle force étrangère ne peut lui ravir. Au prix de ce trésor, il méprise tout le reste ; et, pourvu que ce seul bien lui demeure, il ne se soucie point de perdre tout; il ne se met plus en peine des calomnies ni des revers les plus fâcheux. Quand on médit de lui, s'il se trouve coupable, il se confesse et satisfait; s'il est innocent, il bénit Dieu d'avoir occasion de souffrir pour Jésus-Christ. Il ne demande point à la créature un repos qu'elle ne peut lui dbnner; il ne s'appuie point sur des bras de chair ou des roseaux fragiles. Il se jette dans le sein de Dieu et il y trouve le repos, la paix, la joie, la consolation, le bonheur. Dans le danger, il s'écrie: « Maître, sauvez moi, ou je péris ; » et le bon Dieu vint à son secours ; il étend sur lui sa main toute-puissante, et le calme règne. Achevons avec le bon Dieu le pèlerinage de la vie, et nous arriverons au port. Au milieu du grand naufrage du monde, dit saint Chrysostome, une main propice nous jette d'en haut le câble de l'espérance, qui peu à peu nous retire des flots des misères humaines, et nous soulève
jusqu'au ciel, si nous nous y tenons fortement attachés par la prière, qui est la chaîne d*or de Dieu, laissons-nous aller, et nous arriverons à la patrie qu'elle nous a montrée tant de fois et vers laquelle elle nous fait soupirer.
FfN
Pages.
Avis de l*Éditeur v
Préambule 1
Division g(5néraîe : Bible, Pères, Conciles 2
Premier fleuve de composition oratoire : la Bible 3
Exorde 3
Division : la Bible est le plus riche, le plus beau, le
meilleur des livres 13
Tht5ologie 18*
Philosophie , 22
Législation. , 24
Histoire 26
Poésie ... 29
Art oratoire 34
Les sciences et les arts 38
La géologie 47
Nouvelles inventions et industries 50
L'art de la politique b9
L'art de la mémoire 62
De la mémoire et de ses espèces 62
Avantages de la mémoire 64
Culture de la mémoire , 66
V Pages.
La mémoire devient biblique comme le génie. 68 Courte nomenclature de quelques richesses matérielles de la Bible. C'est une grave curiosité par laquelle l'on termine la première