Souris l'arpète
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PRÉFACE
... 0 printemps de Paris, Jeunesse du monde ! S’il peut y avoir plusieurs printemps sur terre, il n’y a qu’un renouveau dans le monde qui est le printemps de Paris !...
Il était une fois un petit prince né au milieu d’une corbeille de billets de banques. De toute sa vie, pas
corruption du grand soleil captif, agonisant et suant son sang derrière un coffre-fort ? » C’est qu’il n’est pas permis de voir la vie en rose à ceux qui lancent, dans la circulation d’un peuple, les tintements ironiques du rire jaune de sa richesse.
Et les millions, les milliards s’écoulaient de ses mains fébriles tandis qu’en apparence impassible il énonçait des chiffres fabuleux, des nombres effrayants dont les multiples zéros semblaient anneler des queues de chimères, les lâchant, aux quatre coins du temple, comme on chasserait loin de son front un
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tournoiement funèbre d'oiseaux de proie. Et sa main droite devait ignorer ce que faisait sa main gauche puisqu’il n’était qu’une machine à compter, et ses deux bras, rapidement — les morts vont vite — brassaient la fortune de la France, avec la rigidité de deux balanciers insensibles. De l’or et encore de l’or 1 Des rouleaux d’or, des vagues d’or, des torrents d’or), brillante cascade se heurtant à sa poitrine, rebondissant plus haut, sous le fouet justicier de sa comptabilité, et finissant peu à peu par envahir son cerveau, le durcir, le figer à
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son tour, tel un glaçon que T astre du nord, le soleil de minuit, n'arrive pas à dégeler.
Ah I le malheureux petit prince trop riche, trop près de la source empoisonnée^, couleur de soufre et de souffrances, où il ne pouvait pas boire ! Le malheureux petit prince qui ne pouvait pas courir, les pieds pris dans un grand filet aux mailles de métal ! Le malheureux garçon qui ne pouvait pas rire librement dans cette prison somptueuse comme le caveau des conquérants où les dépouilles des vaincus ne servent plus guère qu'à faire nicher
PRÉFACE
les rats, où les échos de Texistence naturelle, passant par des soupiraux grillés, rendent le silence plus lugubre. Est-ce que cela durerait ? Gomment réagir ? Comment fuir l’insolent et morne ricanement jaune de la folie numérique pour aller chercher le fou rire de l’insouciance ?
De quelle manière finirait-il par tuer le chiffre, cette force brutale de l’inertie ?
... O printemps de Paris, jeunesse éternelle des vieux mondes I Est-ce que tous les richards de l’Europe et de l’Amérique ne viennent pas chez toi pour y trouver le bain de jou-
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vence ? A peine les arbres de nos boulevards se couvrent-ils d'un duvet d'espérance que voici les grands migrateurs qui s|'abattent à leur ombre grêle et mêlent leurs cris rauques aux cris aigus des moineaux. Et comme un soir d'avril le petit prince sortait du temple obscur, le front moite, les mains fiévreuses, le cerveau martelé à coups du marteau d'or, un vent frais lui souleva les cheveux. Il s'aperçut que des enfants se disputaient dans le ruisseau de la rue. Des enfants vêtus de loques grises, grouillant et piaillant telle une volée de pierrots.
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Oh I ceux-là n'avaient pas Tair de^ oiseaux de proie tournoyant dans le temple, pas plus que des grands migrateurs venus de tous les points du globe pour lancer leurs clameurs sauvages I Ils s'égosillaient librement ; leurs exclamations de colères ou de joies éclataient en pétards de fêtes foraines, c'étaient les rois de cette rue populeuse, de petits princes, eux aussi, mais sans le sou et n'ayant nul respect pour la fortune publique. Ils n'avaient pas les pattes prises dans le filet à mailles d’argent, ils n'avaient pas la gorge angoissée par la prononciation de
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termes cabalistiques ; mal chaussés, mal mouchés, ils disaient des mots verts comme le duvet des arbres et faisaient des gestes agiles, imitant ceux des singes qui en ont quelques-uns de très malhonnêtes.
Notre prince ému les regarda courir, jouer, se battre. Un attendrissement lui montait à la tête comme un vin pur. C'était le printemps de Paris qui fleurissait devant lui au bord du ruisseau pas très clair, charriant ses peaux d'oranges et ses bouts de cigarettes. Mais les sombres murs du palais de la Banque n'avaient pas pu empêcher de crou-
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1er tout un pan de ciel dans sa boue d’un azur plus neuf que celui des billets soyeux. Sur le bord de ce ruisseau on voyait se pencher de pâles fleurettes cherchant déjà, coquettement, à reconnaître la couleur de leur cœur, petites filles anémiées, si blondes à force d’être anémiées I Et le prince, fatigué de son labeur jaune, connut que le blond de l’or des blés est bien supérieur au roux infernal des louis répandus.
Il vit que ces enfants se battaient souvent pour la gloire, pour être les plus forts, sans songer d’abord au sinistre nerf de la guerre. Et il
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sentit sa jeunesse irrésistiblement entraînée par cette jeunesse. Il fit la connaissance de Trique, Néness, Bout, Miette et C'®. Il se mêla courageusement à la foule des Cent gosses.Il serra, tout frémissant d’indignation, les petits doigts crispés de Titine et il eut la bonne fortune, lui qui était dégoûté de toutes espèces de fortunes, de suivre, dans ses courses désordonnées. Souris VArpète, la trotte-menue !
... O printemps de Paris, enfance éternelle du monde, gaîté folle des folles mauvaises herbes, qui peut t’empêcher de pousser entre les pa-
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vés de marbre ou de bois ? Qui peut étouffer tes cris aigus, pointes de lances vertes qui vous entrent dans les oreilles comme des brins de seigle et vous mettent aux lèvres la saveur du citron ! Les gamins de Paris, les gamines de Paris ! Ceux qui mourront un jour sur une barricade, celles qui seront les reines des marchés-couverts ou du théâtre!
Notre prince ne s'ennuyait plus.
Il oubliait les banques de France et d’ailleurs, les caves remplies d’or et les comptes perpétuels renaissant de leurs cendres comme le Phœnix, les grands déserts de chiffres qui
coulent comme les sables du Sahara dans le sablier du Temps. Il ne voyait plus les prêtres fervents et respectueux du dieu Baal et n’entendait plus les rugissements lamentables du veau d’or que l’on caresse pour qu’il brille... et en paraisse encore plus magistralement une bête ! Voici que pépiaient les moineaux-francs devant la danse grave des pièces de vingt francs.
Le jeune prince a retrouvé son âme. Son cerveau s’est fleuri de tout le printemps de la capitale ! Il court après Souris, qui trotte comme son nom l’indique, et, penché sur la fil-
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lette effarée, il lui raconte une belle histoire, Thistoire d'un vieux Monsieurs décoré (pourquoi pas ?) désireux de lui plaire, un vieux Monsieur dont le cœur est puérilement fastueux à l'égal d'un cerveau de vingt ans, lequel, ô charmante ingénuité du prince Charmant, lui offrira un festin royal pour elle toute seule, la pauvre Souris réduite à la miette de pain quotidienne, un royal festin où elle verra des côtelettes de marcassin qu'elle ne sera pas forcée de manger puisqu'elle aura commencé par la crème à la vanille, naturellement. Il ajoutera,
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aux côtelettes de marcassin, un grain... pardon, un billet de mille.
Mon dieu oui 1 Lui, ça ne lui coûte pas grand’chose, les billets de mille, au moins eérébralement, il en a tant vus ! Il sera vraiment prince, largement roi, car il a enfin découvert le trésor unique au milieu de tous les trésors fastidieux : le secret de faire de l’art, pendant que les autres hommes s’ingénient à faire de l’or. Et ce vieux Monsieur ne demandera rien à Souris en paiement de son billet doux, sincèrement couleur de rêve. (On a dit qu’ils étaient bleus du temps de Murger. On dit
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maintenant qu'ils sont multicolores ! Tout change,, excepté la couleur du septième ciel I)
Àlfred Machard, le héros de ma légende, l'auteur de Trique^ Néness, Bout, Miette et C'®, des Cent Gosses, de Titine, de Souris VArpète, est bien un enfant du printemps de Paris, cette éternelle jeunesse de toutes les sociétés. Gouailleur, batailleur ^t lyrique, son style est bien celui d'un gamin effronté qui posséderait aussi le cœur d'un poète, coupe d'or pleine à déborder du vin capiteux
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de son inoiagination, où bouillonne, généreux et rouge, le sang de Paris, le sang français par excellence, cet éternel renouveau du monde.
PiACHILDE.
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