‹ Souris l'arpèteChapitre 2 sur 16 · MÉMOIRE DE FÉLICIE M..., ARRETE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DE FÉLICIE M..., ARRETE

QUI MOURUT A l’hOPITAL S*-ANT0INE LE TREIZE DÉCEMBRE MIL NEUF CENT DOUZE A QUATRE HEURES DE L’APRÈS-MIDI, POUR AVOIR AVALÉ DES ÉPINGLES.

Requiescat

in

pace !

OTV BAPTISE SOURIS

— C'est toi la nouvelle arpète?

— Oui c'est moi.

- — Comment t'appelles- tu — Marie Merlu.

Dans tout l'atelier des rires fusent, moqueurs.

La gosse, décontenancée, balbutie :

— On m'appelle aussi Mimi.

SOURIS l’aRPÈTë

Clémence, une grande fille qui a des cheveux rouges et de gros boutons sur le front, déclare :

— Merlu c’est pas joli, joli et Mimi ça ne vaut pas mieux ! Mimi, c’est un peu bateau...

Puis elle fredonne :

Mimi v*la Vprintemps sur la Butte, Montre ton pantalon en faisant la culbute.

Alors Yvonne, une petite brune :

— Marie ?

— M’mzelle...

— Sais- tu ce qu’on fait quand on a un nom si rigolo — Non, j’sais pas.

— On en change.

SOURIS l’arpète

— Bien m’mzelle.

Tout Tatelier s'étouffe de joie,

— La môme que tu remplaces.., Tarpète qui est morte à Thôpital Saint- Antoine la semaine dernière, elle se nommait Eugénie Trouillotte... on n'a pas idée de s'appeler Trouillotte, pas yrdii? Alors on l'a baptisée La Crampe.

— Ah !... La Crampe...

— Oui, à cause de sa flemme. Quand on lui disait : « Apporte les échantillons... passe la bobine... descends à la manutention... fais chauffer un fer », elle répondait toujours : « J 'peux pas, j'ai ma crampe ». Toi on va t'en trouver un. Qui propose ?

On crie des noms, des noms ba-

SOURIS i/arpfte

roques qui soulèvent des huées, des sobriquets canailles, ceux qu'on retrouve gravés au couteau dans le plâtre des murs, sur les boulevards extérieurs.

Mimi ahurie, honteuse, sent des larmes gonfler ses paupières.

— Qu’est c’que t’as ?

— J’ai les yeux qui m 'piquent.

Une voix jette l’alarme.

— La première... fermez ça !

— Zut, la gosse qui pleure !

Alors, toutes :

— Pleure pas, la môme... pleure pas... v’ia la première ! Pleure plus ou gare la secousse I

Et comme Mimi essuie ses yeux d’un revers de main.

— Souris un peu ! Souris ! Souris !

La première entre sur ces derniers mots et très nerveuse s’effare :

— Où est-elle ?

Mimi croit qu’on la questionne et baissant la tête, répond en tremblant : « C’est moi. »

On rit.

La grande fille aux cheveux rouges crie : « Oh ! la ! la ! » en se tenant les côtes.

C’est ainsi que Mimi est baptisée Souris.

Mais la première exige aussitôt le silence.

SOURIS l’arpète

— Approche, petite. Quel âge as-tu

— Treize ans, madame.

— On t’a dit ce que tu auras à faire ?

— Non madame.

— Appelle-moi : mademoiselle.

— Non mad-moiselle.

— Eh bien, voilà. Comme tu n’as jamais travaillé il faut apprendre le métier. Tu feras les courses à la manutention, dans les ateliers, au salon et au magasin. Tu livreras en ville. Souvent les clientes te donneront des sous pour ta bourse.

— Elles me donneront des sous ?

— Oui. C’est ton petit bénéfice. A quatre heures tu iras chercher le goû-

SOURIS l’arpète

ter de l’atelier, mais refuse de porter les lettres de ces demoiselles et d’en recevoir pour elles de messieurs qui t’arrêteront dans la rue... Sinon...

gare ! Ce n’est pas le genre de la maison. As-tu compris ?

— Oui m’mzelle.

— C’est tout ce que j’avais à te dire.

Non pourtant, quand tu seras inoccupée, tu défaufileras.

— Bien m’mzelle.

Souris pense : (( Quand c’ést-il que je vais coudre des robes ? »

— Ah ! j’oubliais. Tu as un tablier.

— Non m’mzelle.

— Yvonne !

L’ouvrière interpellée s’avance.

— Vous désirez, mademoiselle ?

— Eugénie n’a-t-elle pas laissé ici son tablier P — Si.

— Donnez-le à cette petite.

Souris revêt le tablier de l’ancienne apprentie. Elle songe : « C’est le tablier d’une petite fille qui est morte » et par répulsion nerveuse ose à peine y porter la main. Peu à peu cependant, poussée par la curiosité elle en fouille les poches. Dans l’une, elle trouve un dé et un morceau de gruyère desséché, dans l’autre une romance sentimentale : (( Ton cœur a pris mon cœur ».

Sous le titre, une main maladroite

SOURIS l’arpète

a écrit au crayon : « Totor — Nogentsur-Marne — Dimanche ».

Comme la première appelée d’urgence au salon vient de quitter l’atelier, la grande Clémence ordonne :

« Hé la Souris ! fais voir un peu cette chanson ? »

— La v’ia m’mzelle.

— Mince alors !... La Crampe avait un amoureux.

— C’est pas vrai! C’est des blagues!

— Si ! Si ! C’est vrai ! Il s’appelait Totor... lisez ça ! « Ton cœur a pris mon cœur » Totor... Nogent-sur- Marne... Dimanche... « Ton cœur a pris mon cœur ». Voui ma chère !

L’atelier est en rumeur.

SOURIS l’arpète

— La Crampe avait un amoureux !

— Qui l’aurait dit ?

— Oh ! la ! la ! ce que c’est rigolo !

— Et toi Souris, t’en as un ?

— Un quoi, m’mzelle ?

— Un amoureux !

Il se fait un profond silence. Tout l’atelier attend la réponse de Souris.

— Non m’mzelle, j’en ai pas, marmonne la petite, à mi-voix, le sang aux joues, dans l’effarement de sentir, braqués sur elle, tant de regards ironiques.

Alors c’est une explosion de cris, de rires, d’exclamations.

(( Elle n’en a pas ! Elle n’en a pas I

ah ! ah ! ah ! Mais, tout le monde en a un ! ))

Yvonne, la petite brune, est montée sur sa chaise et, dominant le tumulte, elle braille : « Oui ! oui ! tout le monde en a un... même Clémence ! a La grande Clémence bondit sous Taffront.

— Et pourquoi que j 'en aurais pas ?

Y a pas que toi qui es belle ! Vrai, ce qu'elle en fait des magnes celle-là, avec son poète !... et puis il les copie, ses lettres en vers... je peux bien te le dire... il les copie ! Oui... il les copie dans (( le Secrétaire des coeurs ai^ mants I »

— C’est pas vrai !

— Si ! Tandis que Bénédict, s’il ne m’écrit pas en vers, lui, il m’apporte un cadeau tous les soirs... C’est un garçon très chic... il m’adore I...

c’est fou ce qu’il m’adore !

— Eh va donc ! Il est pharmacope...

il t’apporte de la pommade pour tes boutons !

Les choses vont se gâter. Mais fort heureusement une voix annonce le retour de la première. Le calme se rétablit aussitôt. On n’entend plus que la vindicative Clémence qui taillade une étoffe à grands coups de ciseaux rageurs.

Mais Souris est toute bouleversée par cette scène violente et tumultueuse.

SOURIS l’arpète

(( Comme ces grandes filles sont méchantes I Est-ce de sa faute, vraiment, si elle n'a point d'amoureux ? Est-ce tant risible ? D'abord elle n'en a jamais désiré 1 Dans la maison où elle habite il y a un garnement de douze ans qui, de force, l'a embrassée plusieurs fois dans l'escalier et lui a pincé sournoisement les mollets, mais elle la chassé en l'assommant à grands coups de parapluie.

...Un amoureux ça a des cheveux frisés qui sentent bon... ça vous écrit des lettres où il y a de bien jolies choses qui font rêver durant des heures... un amoureux ça vous donne des baisers sur les yeux en disant :

(( C’est maintenant entre nous... à la vie, à la mort » et ça marque son nom à côté du vôtre, dans l’encadrement d’un cœur percé d’une flèche, sur les murs des banlieues, les tables des guinguettes et l’écorce des arbres, dans le bois de Robinson.

Si elle le voulait, elle en aurait un, tout comme une autre. Elle sait bien qu’elle est gentille... Ses yeux ont le bleu tendre du ciel après la pluie et sa frimousse la grâce palote et délicate des Parisiennes. Un jour, une dame qui la regardait jouer sur le trottoir a dit tout haut : « Elle sera jolie cette gamine-là ! » Souris l’a bien entendu.

SOURIS l’arpète

Un amoureux ? Et pourquoi pas ?

A la maison, sur le même palier, habite le fils Pigonneau qui a quinze ans. C'est un garçon très aimable. Il s’appelle André et vend des livres à l’étalage de la librairie des Arts près du Théâtre Français. Quand il rencontre Souris dans) l’escalier il lui cède le passage, l’arrête quelquefois, l’interroge sur sa santé et lui serre la main bien fort. Mais pourquoi lui serre-t-il la main si fort en la retenant longtemps ? Et pourquoi lui a-t-il dit, certain soir, dans l’ombre, avec une voix toute changée : « C’est dommage que nous n’ayions plus, vous huit ans, moi dix ans... rappelez-vous quand

SOURIS l’arpète

BOUS jouions au père et à la mère dans la soupente de la concierge ? » Est-ce que M. André Taimerait ? Dame I Ses yeux sont si doux et son petit nez est mignon, si mignon...

Page 1