OUI MAIS, LA VIE
Zut ! dit Souris, il est rien noir, Tescalier.
Souris vient de descendre du coupé bleu qui Ta reconduite au faubourg, chez ses parents.
Maintenant elle rentre chez elle et monte les étages, péniblement. Elle
n’a plus mal au cœur, mais elle est très fatiguée.
— Mes jambes... elles sont lourdes, pense-t-elle en butant contre les marches.
Elle tire la rampe, des deux mains.
— J’ vas dire à maman qu’on a veillé tard à l’atelier... j’suis vannée... vrai !... Des fois qu’i viendrait un revenant pour me chiper mes sous...
il est rien noir, l’escalier I
Une porte s’ouvre, au troisième étage, là-haut. Une lueur découpe, dans la nuit, sur le palier, les barreaux de la rampe.
Une femme se penche et grogne :
— Je parie que c’est elle !
— Si c’est elle, ajoute une grosse voix, elle va voir comment que j’m 'appelle !
— Zut, souffle Souris, c’est moman et pis pepa.
Elle s’arrête, retenant son souffle, les jambes raides.
— C’est-il toi, Marie? crie la femme, c’est-il toi Marie ?... Répondez donc, celui qui monte !
— Pardi, gronde la grosse voix, elle a peur à ses fesses... attends un peu, je viens avec la lampe.
La lueur s’avive en clarté. Un bras s’avance au-dessus de la cage de l’escalier et dresse la lampe, comme un phare. Souris reconnaît le caraco de
sa mère et le pantalon paternel en velours jaune. Mais les visages restent dans Tombre, au dessus de Tabat-jour de carton.
— Tu la vois ?
— Non... et toi ?
— Marie ! Si tu ne réponds pas j’descends te chercher... c'est-il toi ?
Un mutisme prolongé exaspérerait la colère paternelle.
— Oui... c'est moi... sanglote Souris.
— Ha ! ha ! ha ! ha ! ricanent les deux voix d'en haut.
— Vous m 'ferez pas de mal au moins, implore la petite que l'épouvante dégrise peu à peu.
— Monte toujours ! ordonne la mère, tu verras bien ce qui se passera.
— Si je monte... pepa me battra ?
— Monte, qu’on te dit !... sans ça, on va te chercher !...
Souris gravit le troisième étage avec la détresse d’un condamné à mort qui marche à la guillotine. Le père est rentré, emportant la lampe. Seule, dans l’encadrement de la porte, sur un fond à peine éclairé, se dresse la sombre silhouette de la mère. Son immobilité est redoutable. Sur ses larges hanches, la femme campe ses poings et fait saillir les muscles de ses bras noueux, fortifiés par les durs travaux domestiques.
SOURIS l’arpète
— D'où qu’tu viens ?
— D l’atelier, moman.
— Menteuse !
— Si moman...
— Menteuse ! J’en viens, moi, de ton atelier... les apprenties ne veillent pas... j’me suis renseignée... d’où qu’ tu viens ?
— Maman... maman... je te jure...
hi... hi... hi... qu’il m’a rien fait...
— Qui ?
— Le... monsieur...
— Le monsieur ! Ah ! c’est du propre ! Ah ! c’était donc ça ! Polyte, ta fille est une catin, tu m’entends, une catin !... Toi, entre, fille perdue !
SOURIS l’arpète
— Houhouhou ! Houhouhou ! hurle Souris, les coudes levés, pour se garer des coups.
— Ah ! te voilà, menace le père, te voilà, traînée !... à genoux !
— Pepa, j'te jure qu’i m’a rien fait ! oui pepa... i m’a rien fait !... je te le jure !... et puis i m’a donné ça... tiens, prends pepa, c’est des sous !
Souris, dans l’espoir d’apaiser le courroux paternel sacrifie son trésor.
Elle se promettait pourtant de le conserver en cachette, afin de s’acheter, au gré de ses fantaisies, une bague, des rubans pour son cou et des frites dans un cornet avec beaucoup de sel dessus.
— Des billets de banque ! Un...
deux... trois... six... dix ! Mille francs I Marie, où as- tu volé ça ?
— Je te Tai déjà dit pepa... c'est un monsieur qui me les a donné...
mais i m'a rien fait pepa j'te l'jure... oui j’te l’jure qu’i m'a rien fait !
pepa...
— Tais-toi !
— Ho ! pepa...
— Tais-toi, N... d... D !
Merlu compte de nouveau les billets, lentement, en faisant craquer le papier entre ses gros doigts malhabiles.
— C’est tout de même vrai... y a mille balles là-dedans... Marie, ré-
SOURIS l’arpète
ponds maintenant... c’est pas des blagues... tu n’as pas volé ça P
— Non... non... papa... puisque j’te rdis... c’est un monsieur qui m’ies a donnés... et pis qu’i m’a rien fait...
j’te l’jure...
— D’abord, intervient Merlu, elle n’a pas la caisse de sa patronne bien sûr... Et où habite-t-il ce monsieur ?
— C’est loin... dans une grande rue.
— T’as été chez lui ?
— Vo-ui... mais j’te jure qu’i m’a rien fait... moman... j’te jure qu’i...
— Tu le reverras ?
— Non.
SOURIS l’arpète
— T’as au moins son adresse ?
— Non.
— Petite bêtasse ! Fallait regarder le nom de la rue et le numéro de la maison... on n’est pas godiche à ce point ! t’as bientôt quatorze ans, t’es plus une gosse tout de même ! Va donc le retrouver maintenant ce particulier-là !... ah ! ben ouiche ! autant chercher une épingle dans un grenier à foin... Un homme comme ça, c’est précieux pour nous autres...
Mille francs I Ça paye bien des choses!
— On pourra s’offrir un phono, propose Polyte.
— Passe-moi donc les billets, que je les serre dans le buffet pour ce soir,
commande Merlu, demain j’irai les porter à la caisse d’épargne, en attendant qu’on les dépense.
— Tiens la bourgeoise... v’ia tes fafiots ! dit Polyte avec trop d’empressement.
Mais M“® Merlu, soupçonneuse, les dénombre, un par un.
Elle glapit soudain, la voix aiguë :
— Y en a que neuf I où qu’est l’autre ? Polyte... c’est-i toi qui l’a pris ?
— Moi ?... non.
— Sacré menteur ! Oui, c’est toi qui l’a pris ! Tu l’caches dans ta main, derrière ton dos... Allons, donne-moi le billet ! Si tu te figures que je vais
SOURIS l’arpète
te laisser recommencer tes saoûleries avec cet argent-là !
— D’abord, cet argent-là, c’est pas le tien I
— Et c’est-il le tien ?
— Oui c’est le mien !
— Ivrogne ! Fainéant ! Propre à rien !
— Ah ! tu sais la bourgeoise... pas des mots comme ça... ou j’cogne !
— Essaie donc un peu, sale lâche !
Essaie donc, salaud !
Polyte, les yeux mauvais, s’avance vers sa femme qui l’attend, agressive, les poings en avant.
Mais Souris à l’habitude de ces sortes de scène. Elle éteint la lampe
en soufflant dessus. L'expédient réussit toujours.
— Pepa, si j 'l'avais pas retenue...
tu l'aurais fait tomber, la lampe !
— Bon Dieu ! crie Polyte, où c'est-i qu'elles sont les allumettes ?
Souris a soin de les cacher dans sa poche. Polyte et sa femme promènent leurs mains, à tâtons, sur tous les meubles de la chambre. Peu à peu, la sourde colère qui animait leur querelle s'atténue et bientôt ils unissent leurs efforts, dans la commune recherche des allumettes.
Souris les retrouve quand ses parents sont plus calmes. Parfois la discussion reprend, mais beaucoup moins
SOURIS l’arpète
vive, et c’est presque toujours Merlu qui finit par céder.
Maintenant Souris est étendue dans la tiédeur de son petit lit et, les yeux ouverts sur la fenêtre lumineuse où ruisselle la clarté lunaire, elle songe aux étranges péripéties de sa mystérieuse aventure.
Ce soir, elle a été Princesse, comme dans les contes de Ma Mère l'Oye. Jamais les ouvrières de son atelier ne voudront ajouter foi à cet extraordinaire récit. (( Souris, princesse ! Ah 1 ah ! ah !... L’arpète, avec son humble robe de percale et ses gros godillots...
SOURIS l’arpète
ah ! ah J ah!... T as la folie des grandeurs ma fille ! »
Gela est vrai pourtant, Mesdemoiselles, Souris a été princesse, oui, princesse 1 Sa tête blonde fut ceinte d’une symbolique couronne de chèvrefeuille.
Elle a mangé les mets les plus recherchés, bu les vins les plus rares, alors qu autour d’elle, autour de la table illuminée, l’air immobile était lourd de parfums.
— Canaille ! Ivrogne 1 éructe une voix.
Souris se dresse. Elle écoute. Plus rien. C’est M”' Merlu qui rêve. Souris s enfonce de nouveau dans son petit lit et ferme les yeux.
... Si elle est riche un jour elle ne travaillera plus... Elle habitera dans une belle chambre claire... elle cirera son parquet... elle aura des rideaux à sa fenêtre... des rideaux blancs... Elle s'achètera une cuisinière avec des robinets de cuivre qui brillent comme de Tor... puis elle se mariera. Avec qui ? Tiens, pardi, avec Pigonneau !
« Mince, dit Souris, v’ia mon lit qui marche tout seul. »
En vérité, sur les rayons lunaires qui tombent obliques dans la chambre, le lit de Souris glisse comme sur des rails. Il traverse la fenêtre sans
SOURIS l’arpète
casser les vitres et s'élance dans la nuit.
Souris est bien étonnée. Elle se cache la tête sous la couverture, car si elle regardait autour d'elle en se penchant, elle aurait pour sûr le vertige.
Le lit stoppe.
(( Coucou... la voilà ! » dit une voix. Souris tire le drap et sort la tête. Il fait grand jour. Elle se trouve au milieu d'une clairière, dans un bois.
(( Coucou... la voilà ! » répète la voix. Cette voix vient d'en haut.
Souris lève les yeux. Pigonneau tombe d'un arbre comme un léger écureuil et s'avance vers elle en souriant, le chapeau à la main.
SOURIS l’arpète
— C'est l’endroit que j 'connais, souffle-t-il, l’endroit où personne ne peut nous voir.
Il la saisit dans ses bras.
— Ma chérie est-ce que tu seras gentille aujourd'hui ?
Souris va répondre « Non ! » dans un recul instinctif de son être, mais elle songe : « Céder à son amoureux, est-ce si mal faire ? » Tout à l’heure, ses parents se soucièrent moins de savoir si elle revenait intacte de son aventure que de s’emparer des précieux billets. Alors ?
Souris perd la tête.
La bouche, toute proche, de son
SOURIS l’arpète
amoureux baigne ses yeux clos d’une haleine tiède.
— Ma chérie, est-ce que tu seras gentille aujourd’hui ?
Elle dit : « oui » dans un souffle et ferme ses grand yeux câlins.
Ho I
Son petit cœur fait toc, toc, toc...
Paris 1913.