‹ Souris l'arpèteChapitre 14 sur 16 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

Le comte qui Tobserve, la lèvre narquoise, salue et répond : « Moi aussi, mon enfant ».

Souris a modelé a des bêtes » avec de la mie. Il y a le père Lapin, la mère Lapin et tous les petits Lapin qui se poursuivent à la queuleuleu sur le vélodrome de son assiette.

Elle jette quelques miettes derrière eux et déclare, gravement :

— Ça, c’est les crottes des lapins !

On apporte des bols pleins d’eau tiède.

Le comte croit prudent de prévenir un geste malheureux.

— C’est pour les doigts, dit-il; trempez-les dans l’eau après les avoir

frottés avec la tranche de citron. Tenez, comme ceci.

Elle le regarde faire et l’imite.

— Vrai ! c’est sale... à table, penset-elle.

— Maintenant princesse nous allons nous rendre par l’ascenseur à mon belvédère-bibliothèque.

— Vous avez un ascenseur !... Ça me fait drôle !... J’aime bien quand ça monte... et aussi quand ça descend... si j’en avais un, je m’amuserais, allez !

— Ah ! Ah ! Vous cultivez les sensations ! Attendez un peu, princesse !

Ils « font » une partie d’ascenseur.

SOURIS l’arpète

Le comte appuie sur un bouton. Fit...

frr... frr...

Une vibration secoue Fappareil qui s’élance soudain et monte, monte, à toute vitesse, comme s’il allait, là haut, crever le plafond de verre et bondir dans le ciel. Mais il stoppe au quatrième étage. Vite, le comte touche un autre bouton. La descente est rapide, comme une chute. Souris jette de petits cris nerveux.

— Houille !... ça m’chatouille dans l’estomac... ça va trop vite I Houille ! Houille I

Mais le comte, un doigt sur un bouton, commande la manœuvre. Alors ce sont des élans soudains, des arrêts

brusques en pleine ascension, des descentes inattendues et des rebondissements.

Souris se cramponne des deux mains au rebord de la banquette sur laquelle elle est assise et gémit des supplications : a Arrêtez !... hoho !

houille ! arrêtez m'sieu... j'sens...

j’sens que... houille ! »

Le comte immobilise enfin Tascenseur au quatrième étage.

— Eh bien, princesse, y passeriez- \ous ainsi vos journées ?

— Oh ! non m'sieu, ça fait trop mal au cœur.

— Allons ! Encore un autre pas dans le sentier de la sagesse.

— Soutenez-moi m’sieu !... tout tourne... j’dégringolerais...

— Là... asseyez-vous dans ce grand fauteuil.

— Ousqu’on est, ici ?

— Dans ma bibliothèque. Maintenant, écoutez-moi. Dans quelques instants nous nous dirons adieu. Vous me remettrez cette couronne de chèvrefeuille, insigne d’une éphémère majesté. Ainsi que dans les contes de fées, sitôt fini l’enchantement vous redeviendrez mademoiselle Souris, apprentie couturière . Mademoiselle Souris vous venez de vivre, durant deux heures, sur un pied (je dirai plutôt sur un trône) de cinq cent mille

SOURIS l’arpète

livres de rente et vous allez retourner chez votre mère, dans un humble logis de faubourg. Mais ne le regrettez point. Qu'avez-vous... vous pâlissez ?

— J'ai mal au cœur.

— Tant mieux, mademoiselle Souris, tant mieux. Apprenez donc ainsi que les repas des riches, si délicats, si recherchés n'exemptent point des indigestions. De même leurs palais ne les protègent point contre la souffrance et leur fortune contre l'ennui. Ah !

l'ennui des riches, c'est le cancer qui ronge sournoisement leur vie...

— M'sieu ! Donnez-moi un peu de quelque chose à boire... vite ! vite !

j'ai bien mal vous savez !

SOURIS l’arpète

Le comte sonne un domestique.

— Baptiste, apportez tout de suite, un verre d’eau sucrée et un flacon d’eau de mélisse.

— Bien monsieur le comte.

— Mademoiselle Souris, cet humble remède guérit parfois aussi les millionnaires. J’avais l’intention de vous tenir un long discours pour vous prouver que le bonheur n’est point réservé aux seuls riches et que, sur cette terre... Voulez-vous que j’ouvre la fenêtre ?

— Oh ! oui...

— Tenez, voici Baptiste !... donnez Baptiste !... Buvez mademoiselle Souris ?

Souris, par petites gorgées, vide le verre.

— Eh bien, ça va mieux ?

— Oui... ça m'chauffe là dedans...

mais j Voudrais bien retourner chez maman.

— Vous voulez retourner chez votre mère I Sage décision. Baptiste, prévenez mon chauffeur qu’il prépare... voyons... le coupé bleu. Mademoiselle Souris, avant de descendre par Tascenseur...

— Oh ! non... pas par Tascenseur I

— Soit. Par Tescalier. Avant de descendre, dis-je, je vais vous donner ce que je vous ai promis. Prenez cette enveloppe. Elle contient mille francs

en dix coupures de cent francs. Mille francs ! C’est une somme pour vous, n’est-ce pas ? Pour moi, ce n’est rien. Avec ces mille francs vous réaliserez quelques-uns de vos désirs et cela vous causera plusieurs joies. Hélas 1 je n’ai même plus de désirs et j’irai perdre cette somme au jeu en cinq minutes et sans émotion. Maintenant mademoiselle Souris, soyez heureuse!..

Qu’y a-t-il Baptiste ?

— Monsieur le comte, le coupé bleu est avancé.

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