CET ANIMAL SERA TUÉ DEMAIN ET CONSOMMÉ JEUDI DANS CET ÉTABLISSEMENT
— Ah ! dit Souris, et une grande pitié Tenvahit.
Tué demain !
Elle a la vision soudaine d’un homme qui viendra, les bras nus, enfoncer un grand coutelas dans la gorge du marcassin. L’animal, après un fré-
missement de Téchine, fléchissant sur ses pattes, s’écroulera sanglant, l’œil voilé. Et l’homme lui fendra le ventre, d’un trait, avec la pointe effilée du couteau.
Tué demain 1
« Pauvre bête », murmura-t-elle.
Afin d’adoucir son heure dernière elle jette par les trous du grillage toute sa collation.
L’animal qui entend tomber quelque chose tourne la tête et renifle.
Mais ce marcassin n’aime pas le pain.
Souris a le regret de son geste :
« C’est bête ! avec quoi que j’vas me les caler, moi, maintenant ! »
Elle se dirige vers la librairie des
SOURIS l’arpète
Arts pour y recevoir comme une caresse le sourire de son amoureux,
Pigonneau est à l’étalage, en train d’échafauder une haute pile de romans, quand il aperçoit Souris. Aussitôt il abandonne l’édifice de volumes qui prend l’allure penchée de la tour de Pise, et, sous un pan de son veston, avec le geste furtif des camelots vendeurs de cartes transparentes, il montre une lettre rose.
— Pour moi ? demande Souris, des lèvres.
— Oui... oui... répond Pigonneau, de la tête. Puis, sous la couverture d’un livre, il glisse sa lettre. Souris qui a compris le manège s’approche
S©URIS l'aRPÈTE
de l’étalage, prend le livre, le feuillette et saisit le galant message. Pigonneau, l’air indifférent, est retourné à la construction de sa pile.
Alors Souris s’éloigne, très vite, emportant la précieuse lettre. Elle n’ose l’ouvrir dans la rue, car les passants amusés diraient en la regardant :
« C’est de son amoureux ! » Tout à l’heure elle entrera sous un porche.
Souris est émue.
Que contient cette lettre ? Pourquoi Pigonneau lui a-t-il écrit ? Si c’était la rupture.
Une vive angoisse lui pince le cœur.
Elle a presque envie de pleurer. Elle
pense qu’elle aime déjà beaucoup Pigonneau.
Avec une hâte nerveuse, dans l’ombre d’un corridor, elle déchire l’enveloppe. Le papier sent la savonnette au jasmin. C’est une odeur que Souris n’oubliera plus désormais. Elle lit :
Ma chérie...
Ma chérie !... Tout de suite elle est rassérénée.
... Ma chérie j’ai senti quand on s’est embrassés sous les arbres du Jardin des Tuileries qui est gravé dans mon cœur, que c’était pour la vie qu’on s’aimerait toujours, je te le jure. Tes doux baisers que tu m’as donné de ta bouche m’ont rendus fou pour la vie. Je pense à toi tout le jour et cette nuit en reve-
SOURIS l’arpète
naiit de noire promenade j’ai pensé dans mon lit qiîc si tu serais là tu me dirais encore que tu m’aimes et moi je te dirais aussi que je t’aime en te donnant de douces caresses sur tes lèvres de velours.
Je t’embrasse follement.
Dédé.
P. S. — Il y a un copain qui m’a donné des billets pour le Moulin de la Galette. On ira demain. Arranges-toi pour rentrer tard chez toi. Dis que tu veilles à l’atelier. J’ai mis des millions de baisers fous dans le petit rond.
Souris colle ses lèvres sur le petit rond et boit, d’un seul coup, les millions de baisers fous qu’y déposa l’amoureux Dédé.
Puis elle s’élance vers l’atelier, car elle est en retard et court, la jupe re-
levée au-dessus des genoux, en gardant dans sa bouche comme un goût de parfum.
A l’atelier, Souris est pressée de questions.
— Oui qu’c’est ton type ?
— Qu’est c’qu’il fait ?
— Quel âge qu’il a ?
Mais la petite prend aussitôt un air mystérieux pour répondre : a C’est un fils de famille... et puis que son père est riche... et puis qu’il m’aime », et elle ne veut plus dès lors, donner d’autres explications. Elle sait bien, la futée, que c’est le bon moyen pour faire marcher les langues et pour se rendre intéressante !