‹ Sous bois: impressions d'un forestier (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · A LEON DE BELLE · texte numérisé non relu

A LEON DE BELLE

S septembre.

Je n'avais pas vu de vrais bois depuis un an, et il y en aura bientAt dix-huit que je u'ai visité ceux-ci. A la descente du chemin de fer, quand, les oreilles encore toutes résonnantes des mille bruits parisiens, je me suis trouvé en pleine solitude sylvestre, j'ai ressenti une brusque commotion, et le vieux forestier qui sommeillait en moi s'est soudain réveillé.

On redevient sauvage â l'odenr des forets,

a «fit un poète contemporain*- Cette maxime

• Sully Pnidhomme, Stances et Poèmes.

paraîtra peut-être contestable à ceux dont le ~ leux des gnndes villes a b«rcé îté 'la jeuDCSse, mais elle esl vraie pour quiconque a été des forêts. Ce qui nous prend , nous autres boàien, ce n'est 'originale beauté de ces nappes ulant de colline en colline ; ce e tournure des chênes centenaîlilé des eaux ruisselantes, ni le ies profondes ; non, c'est parilupté des sensations d'autrefois , A-coup et goûtées à nouveau.

s, particulière aux bois, la troa" |uet d'alises pendant encore à la me fleur perdue de vue depuis ion de certains bruits jadis fumeur d'une cognée dans les cou~ n les clochettes d'un troupeau ne clairière, — toutes ces choses 3 des charmes pour évoquer les laires qui dorment au fond de i. Alors l'habit de théUre que pour jouer notre rôle dans la ïe civilisée et nfSnée, ce vête-

L'AUTOUNE DANS LEE

■ment d'emprunt aux couleurs étoffes précieusement brodées laillêes, se déchire de lui-même lambeaux pendre aux buisson L'homme primiUf reparaît avec ses mouvements naturels, la so désirs, la naïveté de ses étonnei Plongé dans ce bain des verdun >ent sourdre en lui une sève i dans son imagination rajetmie, temps passé se remettent ichan hleus... Peu à peu j'ai éprouvé leusé transformation , tandis descendait les rampes tournam Les sonnaUks du cheval tintaient et glorieusement, entre deux 1 mière, les ombres des nuages g des pentes boisées. Partout une nante defeuillées épaisses ; mes par la variété des verts, tantôt r rapides couloirs des tranchées a plongeaient dans les entonnoii Et quelle pacifique et endorman peine si de loin en loin une mais une ferme isolée dressait ses toi

■ L'ACTO]l!(K DANS LKS BOIS.

des hêtres. De minces flocons de brame, saspendns aaz cimes des aiines, s'éparpillaient lentement, puis s'eaTolaient parùls 1 ces vaporenses graines des chardons qoe les enfants nomment des vogageurt. L'ezqoise fratchenr dn soir rendait plus pénétrante la senteor des regains récemment conpés. Celte humidité parfumée des bois an crépuscule, les murmures de l'eau dans le creux des gorges, les grappes noires et appétissantes des mares sauvages ^ampan^ jusque sur le chemin, tout cela me montait au cerveau et me grisait. J'étais tenté de m'élancer de la voiture , d'étreindra un des arbres de hordure dans une embrassade fraternelle, ou de grimper aux sommités feuillues d'un chfine pour jeter de plus haut mon cri de liberté à la forêt... Quand la voiture et son cheval fumant se sont arrêtés devant l'aubei^e d'Auberive, j'étais de la tête aux pieds redevenu un sylvain.

ft septembre.

He voici sur la lisière de la Champagne et de la Boui^ogne, dans an coin très-accidenté de 1« Haute-Hame: — la monfai^elangroise. Ainsi que

l'indique sod nom, Aaberive est de l'Aube, qui prend se source à là. Bien que sa position géograpl un chef-lien de canton, Auberive village : une vingtaine de maiso:

perchées sur les roches qui dom rivière, deux ou trois fermes, un moulin, puis les vastes dépendat cienne abbaye de bernardins, c't cela présente à l'oeil un ensemble original, surtout quand ou suit 1< relie l'Abbatiale au centre dn villi plantée de vieux tilleuls touffu Entre^eux-Eaux.Ji&s deux cAtés, y court le long des talus, limpide surraute. A droite, des lavoirs, ( roche qui surplombe, sont à d lierre, et sous leur ombre bavard* battoirs et lavandières ; la rooe d bruyamment sa pluie de perles coqs chantent; les Jardins en pleins de clématites et de dahlias, une note joyeuse an milieu du si] environnants.

Ces bois m'attiraient, j'étais -ve:

LTACTOMSK »AXS LXS SOIS.

aiftwéë ëaas le TÎDage.

ioff««s r cmwmial cl se pralon*

et Mo^t g ÉiMA, Qwid les BOÛMs kemrdois oal jcié id les premières é» lev akheye, cette salifaide a dâ leur bite àsevkut pow le leoMillemait et b pnèfe. ftf^fi FO«le, et les grands masaifii èes bob errêluil j«sq«*a« Moindre dès éckos de la TÎe mottdame. Aussi pmdi»! loagtemps lliistoire de ce monastère a-t-eUe été comme celle des peopks heoreux : fiaisîble et imiforme. Les moinej défirîdiaient qiidcpi» cantons, bâtissaient des fermes dans ces endaTes, et peo à pen les rerenns de FaUiaye grossissaient. ÂTee ks gros rerenns Tinrent des besoins de hœ et de Inen-ètre. On installa des forges le long des coors d'ean, on barra les raisseanx des goi^es étroites poor j creoser des étangs poissonneux. Au xrm* siècle, les moines, possesseurs de la iorèi et de la plaine, Tivaient lai^ment et menaient grand train. On chassait à courre par monts et yallées, et dans les bois de Charbonnière il jr a encore un carrefour, nommé la Belk'Étoik, au centre duquel se dressent des

bancs et nue lai^ table de pierr dit-on, faisait déjeuner ses hdtos baltes de cbasse. Dans la paix de i de Tbélème, 89 éclata comme un c nerre ; les moines s'enfuirent , '.

vendue aux enchères, et, par un raillerie du hasard, elle passa dans H-* Caroillon-Vandeul, la fille de 1 Religieux, Angélique Diderot'.

Ce long règne des moines seml fort doux. Le joug des bons pères i et léger, et les anciens du village m paru trës>respectueiix pour la mém nardins. Nulle part on n'entend ci grasses histoires qui défraient joye fabliaux du xv* siècle, et constitucn la légende des cantons où le clerg établi ses monastères. Un dicton vraie saveur de terroir, marque seul le régime monacal a laissé dans 1 imaginations de la commune. Je matin monter vers les bois une fil

< Aujourd'hui l'ancirime ablia;e eit ileTei inlrale de c<

dans sa panetière le déjenner de quelque bûcheroD. Gomme la laitière de La Fontaine ,

Lagère at court rAtne, alla allait à grattds pas.

— Hé 1 hé I m'a dit le savetier Trinquesse en battant une semelle racornie, voili one gaehetle (fillette) troussée comme un moine qui va au eretton...

Tandis que je gravissais la sente du Val-Clavin, je ruminais en mon par-dedans cette comparaison toute locale : dans cet endroit où l'eaa ruisselle de toutes parts et où les cressonnières abondent, j'essayais mentalement de dessiner l'amusante silhouette d'un moine s'en allant an cresson. Peu à peu, et par un effet de mirage bien connu des rèreurs, ce moine imaginaire se glissa hors de mon cerveau, et il me sembla le voir, grimpant devant moi, avec sa capuce rabattue, sa robe retroussée jusqu'aux genoux, ses jambes velues et nerveuses. Je suivais machinalement son ombre à travers les sentiers herbeux, et je m'imaginais qu'au lieu de gravir les rampes de la forêt, nous remontions ensemble le Ut verdoyant où avaient rouli pendant des'

UAUTOMNB DANS LES BOIS. Il

siècles les flots paisibles de Texistence de ce petit pays. A chaque tournant du ravin, la silhouette d*abord assez vulgaire de mon moine prenait une tournure plus majestueuse et plus sculpturale ; le port de sa tète devenait plus fier, son geste plus solennel. Ce n'étaient plus les tiges vertes du cresson qu*il cueillait dans le courant sonore du ruisseau, mais les fleurs légendaires aux tons d'or, d'azur et de pourpre, qui ne s'épanouissent que sur les pages des missels, les herbes merveilleuses des formulaires du moyen âge, les roses mystiques qui ne s'ouvrent que dans les poèmes du Saint-Graal. Chacune de ces plantes me contait en son langage un détail ignoré de l'histoire de la vieille abbaye, et nous nous enfoncions ainsi jusque dans les brumes lointaines de l'époque mérovingienne, au temps où saint Remy, selon la tradition, vint bâtir cette chapelle en ruine qui se dresse encore à la lisière de Montâubert, et où j amais de mémoire d'homme « on n'a vu une toile d'araignée »• Je parvins ainsi, sans trop savoir comment , jusqu'au milieu d'une futaie où mon moine fantastique me faussa brusquement compagnie , jugeant que

K L-ACTOMNE DAMS LES BOIS.

j'étais sans doute mainteiuiit saffisamment préparé, pour demeurer seul en contemplation devant le plus bizarre des sites forestiers. ^ Sur un espace circnlaire d'un qaart de lieoe, le sol bossue et valloané a l'air d'an cimetière de géants. Dans les plis sinueux de cescîrconvallatîons, an long de ces tertres étranges, croit une mousse épaisse et spongieuse, et çà et U de vigoureuses fougères y étalent leurs feuilles en éventail. Des hêtres énormes, des chênes trapus et des frênes élancés ont enfoncé leurs racines dans le renflement des monticules et répandent sur ce lieu mystérieux une paix et une ombre profondes. Qu'y a-t-il sous ces mousses silencieuses et dans cette pénombre sépulcrale? Un ancien TÎIlage gaulois , un camp romain ou des tumulus druidiques?... Dans le pays, la croyance populaire s'est attachée à l'idée d'un cimetière, et ce canton s'est de temps immémorial appelé le bois des Fosses.

C'est qu'en effet, si l'histoire ici est quasi muette pour ce qui intéresse l'ère chrétienne, en revanche le souTenir des invasions romaines s'est conservé singulièrement vivace. On raconte qu'au temps oîi les Romains envabissaient la

GauFe, les gens du pays s'étaient retirés dans les hois et s'y étaient fortifiés. On trouve encore sur les crêtes des forêts de Montavoir et de Montgérand des murs circulaires désignés sous le nom de murgers et formés de pierres sèches superposées; dans ces murgers envahis par la mousse, les bûcherons veulent voir l'enceinte des villages gaulois. Quand éclata le soulèvement dirigé par Yercingétoriz, les Romains, dit-on, quittèrent Langres,. traînant à leur suite six mille prisonniers helvètes et vinrent camper à Montaubert, près de la ferme d'Allofroy, au bord d'une combe profonde. Les vivres étaient rares dans ce pays sauvage, et les six mille prisonniers étaient autant de bouches inutiles ; on les parqua dans la combe et ils furent massacrés dans la nuit. — En ce moment même, et malgré les deux mille ans de distance, la pensée dé cet épouvantable égorgement me fait froid jusqu'aux moelles. — Ce qu'il y a de pis, c'est que l'histoire est cette fois d'accord avec la légende. D'après les Commentâmes (liv. VII), « Vercingétorix, ayant ramassé de grandes forces et sachant que César marchait vers le pays des Séquanes parla fontière du pays langrois, pour être plus

à portée de secourir la protince, forme trois camps à enviroD dix milles de l'armée romaine... César partage sa cavalerie en trois corps et les rait aller à rennemi... On se bat partout en même temps... Enfin les Germains (alliés des Romains) gagnent le sommet d'une colline qui est sur la droite, en chassent les ennemis, les poursuivent jusqu'à la rivière où Vercingétoriz est en bataille avec son infanterie, et en tuent un grand nombre. Le reste prend la fuite... Ce n'est partout que carnage... Omnibus tocis fit csedei. n

La disposition des lieux répond exactement aux détails de la narration de César. Les bois d'Auberive se trouvaient aux confins du pays de Langres et du pays des Séquanes ; une voie romaine, partant de Langres, passait près de la ferme d'AUofroy, au pied des forêts de Montaubert et de Charbonnière, dont les Gaulois occupaient les hauteurs, à la droite et & la gauche de l'Aube. Tout fait donc supposer que la tradition ne s'est pas trompée et que le massacre a eu lieu dans les gorges de Montaubert. J'ai voulu voir la terrible combe. Le ciel était demivoilë, l'air tiède, et les charmes jaunissaient

dé|â soiis le soleil d'automne. Un pacifique nimbe de fumée surmontait les toits de la ferme. — Le yaste entonnoir de la combe est couvert d*une plantureuse végétation ; les hêtres poussent drus dans ce terreau formé de six mille corps humains. A part cette vitalité puissante des arbres et cette exubérance de sève végétale, rien ne marque plus la trace de la grande bataille livrée il y a deux mille ans. Les lierres enguirlandent les chênes, les hêtres sont chargés de faines, des scabieuses fleurissent à foison dans les clairières, et des mésanges gazouillent en becquetant récorce des branches. Parfois seulement dans les champs voisins, le fermier av^c sa charrue met à nu des pierres tombales^ des armes et des ossements,

Grandiaque effossis miratur ossa sepulcris.

Les bûcherons ignorent le nom du grand conquérant qui a passé là. De toutes les gloires, la gloire militaire est encore celle qui s'efface le plus vite. Les générations qui se succèdent oublient rapidement le nom des vainqueurs et ne gardent plus qu'une tendre et confuse pitié pour

les TÙncos. Ici, oq ne sait plus le nom de César, mais on a conseiré la mémoire des six mille prisonniers égorgés en une nuit, et la combe s'appelle encore la Comèc mm $ttmg.

Mon premier soin a été de me mettre en qnète de mon Tieil ami Tristan. La joie de re- Toir la forêt était doublée pour moi du plaisir de la Tisiter avec lui. D y a Tingt ans qu'il la parcourt dans tous les sens, et pas un braconnier ne la connaît mieux. U sait à Favance dans quel canton les charbonniers dresseront leurs four^ neaux, il peut tous indiquer la place précise ^ù pousse telle plante rare et les coins ignorés où sont les plus beaux pa3rsages forestiers. Nous avions jadis Toyagé ensemble à travers les bois d'Auberive, et je me ilùsais une fête de Tassocier de nouveau à mes excursions. D faut visiter un pays inconnu avec la femme qu'on aime, mais c'est seulement avec un ami qu'on peut goûter pleinement le charme des paysages déjà vus.

Les AUemands disent qu'il ne nous est pas donné de rêver deux fois le même rêve; c'est

surtout en amour que le mot est vrai. L'amitié, moins ezcluMve et plus accommodante de sa nature, redoute moins les comparaisons amères, les retours mélancoliques et les désillusions inséparables de ces pèlerinages aux lieux où Ton a Técu heureux. Je n'avais pas prévenu Tristan de mon arrivée, je voulais lui ménager la surprise de cette réunion longtemps projetée et toujours ajournée; mais je ne savais trop où le prendre. Mon ami ressemble fort à l'alouette, qui ne fait pas deux fois son nid dans le même sillon. C'est le marcheur le plus infatigable et le bohème le plus vagabond que je connaisse. Il n'y a pas une auberge du canton où il ait établi son gite pour plus d'un mois. Dès qu'il est rassasié d'un paysage, il boucle son sac et s'en va à la recherche d'un site plus curieux. S'il trouve en chemin une ferme isolée ou un campement de charbonniers qui soit en harmonie avec son humeur et ses rêves du moment, il s'y installe, bourre sa pipe et s'écrie : « Écrivons ici un chef-d'œuvre ! » -^ car Tristan est poète à ses heures. — Il n'y écrit pas de chef-d'œuvre, mais, au bout de quelques semaines, il sait par le menu l'histoire • de ses hôtes et de leur famille, il a lié connais-

sance avec les oiseaux et les plantes du voisinage ; il se dit alors que Theure de TéclosioA littéraire n'est pas encore sonnée, et il va cher>cher son aventure ailleurs.

On m*avait assuré la veille qu'il habitait pour le moment une maison de campagne située entre Aujeures et Vaillant, et qui est connue sous Iç nom un peu prétentieux de la villa, D'Auberive à Aujeures, il y a trois bonnes lieues de pays, mais le chemin, qui passe à travers de beaux bois, est facile à suivre. Dès le fin matin, je me suis mis en route. Le soleil s'était levé dans un ciel clair, et les chants aigus des sauterelles annonçaient une c&aude journée. Tout le temps que je marchai sous bois, les choses allèren:t bien ; mais, à la lisière de la forêt, je vis onduler devant moi une plaine montueuse oîi le soleij tombait d'aplomb sur' des champs moissonnés,. Seuls, au milieu des sillons brûlés, trois tilleuls poudreux entouraient un calvaire de pierre grise où je lus que « Jean Jacquemot, bourgeois d'Aujeures, et Catherine sa femme, avaient élevé en 1780 cette croix comme témoignage de leur piété ». Aune portée de fusil du calvaire, mçi grand bâtiment carré dressait dans la plaine m^

toiture de pierres plates. Un paysan m'apprit que c'était la ferme Diderot. — Diderot ! Dails ee pays langrois, on rencontre le nom du fougueux philosophe partout, excepté au-dessus de la porte de la maison de Langres où il est né. Est-ce un mesquin sentiment d'animosité religieuse qui a empêché ses compatriotes d'acquitter ce devoir envers l'écrivain le plus original et le plus artiste du xviu*' siècle, ou bien lui gardent-ils encore rancuniB de ce qu'il disait d'eux à W^^ Voland? — « La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église en haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe 4ans un point, et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. » Après avoir déchiffré l'inscription du calvaire demi-ruiné, je me rappelai mélancoliquement un autre passage des lettres à M*^® Voland. — « Deux choses nous annoncent notre sort à venir et nous font rêver : les ruines anciennes et la courte durée de ceux qui ont commencé de vivre en même temps que nous; nous les cherchons, et, ne les retrouvant plus, nous nous replions sur nous... » Cette pensée ramena mon esprit vers mon ami Tristan. Dix-huit' ans avaient coulé entre nous depuis

notre dernière entrevue; un grand espace de temps pour la changeante espèce humaine !

Dans quel état d'ime et de corps allais-je le retrouver ?... Le nouveau courant de ma méditation me conduisit ainsi jusqu'au village. A Aujeures, rieo de particulier, si ce n'est cette inscription narquoise cbarbonnée sur les murs du lavoir public : café des Bavardes. Je me fis enseigner une seconde fois mou chemin, et je retombai dans la plaine aride et ensoleillée. De la fameuse villa aucune apparence. Quel site maussade, pensais-je, a choisi Tristan pour s'y nicher I — Et je m'épongeais le front. Tout à coup voici un pli de terrain dans les chaumes, un chemin creux et rapide entre des rochers, puis une porte mauresque barrant le sentier, et une fols la porte ouverte, quel éblouissement!

Figiirez-vous une gorge étroite s'ouvrant dans là roche ombragée. A la naissance même de cette gorge s'élève la villa, copiée sur le modèle d'une des maisons de plaisance de la Comed'Or. Les murs, les fenêtres tréflées, les balcons, sont tapissés de fleurs exotiques; autour de U légère coupole du toit, des hirondelles se pouis

L'AUTOUNE DANS LES B

suivent avec des cris joyeux; au balcons, une source vive sort c gauche un taillis, à droite la roche dément colorée, prolongent endem lignes sobres et pures, qui coupen ciel horizontalement et font penser de l'Attique. Au-delà des vergei d'arbres forme une moelleuse ram et borde des prés ob courent des n puis la gorge s'évase et devient ui clocher pointu s'élance d'ua fouil c'est Courcelle-Val-d'Esnoms ; un Eoite sous les aulnes; plus loin, route blanche poudroie entre deux sées, pareilles à de verdoyants p D'une verdure ft l'autre, la napi champs moissonnés et déserts Dan; et deux peupliers s'en détachent :

deux sveltes fuseaux. La vallée s' jours, les plaines mamelonnées s'élèvent doucement jusqu'aux lig:

de l'horizon oîi se profilent les n Jura. Tout cela est splendidemei pour rafraîchir les regards aveugh clarté, partout, dans le voisinage

m luxuriant épanouissement de feuillages et de fleurs, un parfum d'héliotrope et iger, un bruit d'eaux vives et un mélobourdonnement d'abeilles. — Une royale es yeux !

Qu'en dis-tu? cria derrière moi une voix î, en même temps qu'une large main s'at dans la mienne. — C'était Tristan, toute même, avec ses grandes jambes solides ihysionomie originale, qui fait songer h la ide de Don Juan, où l'accompagnement tandis que la mélodie pleure. Les yeux de Tristan sont noyés de mélancolie, mais icbe sensuelle etironique rit sous sa barbe e. Ces dix-huit années ne l'avaient pas :é ; on eût dit que l'air salubre des bois lui conservé une éternelle jeunesse ; pas un ne dans ses cheveux, pas un pli sur son d'enfant, — Regarde bien, reprit-il, émis yeux de lumière et de couleurs; ensuite irons deviser à l'ombre. Le propriétaire de a est allé aux eaux et m'a laissé maître ni. Quand tu te seras bien grisé de soleil et rfums, je te conduirai près de la source, irai mes derniers vers, et tu t'assoupiras

VAUTOUNE DANS LES BOIS. a

doucement au double ronron de mes rimes Fiches et de l'onde jaillissante.

9 «epWmbre.

Ce matin, Tristan a remis les clefs de la villa entre les mains de la femme du jardinier, et nous avons repris le chemin de la foret. Nous descendions vers les bois de Maigrefontaine à l'heure où le paysage a encore son charme virginal. La fraîcheur de la nuit l'a pénétré d'une vapeur argentée quiestpourlesfeuillées comme cet humide velouté déposé àl'aurore sur les grappes mûrissantes. Les sentiers sont noyés dans une ombre moite et les gouttes de rosée irisent l'extrémité des branches. La forSt a l'air d'une nymphe qui sort du bain et qui roule dans une gaze transparente son beau con)s nu et ruisselant. — Quand nous aurons dépassé la source de l'Aube et que nous approcherons de la Thuiliëre, me dit Tristan, je te ferai admirer mon jardin, qui est tout autre chose que celui de la villa. Lorsque je vais le visiter, je prends en pitié les massifs où mon bAte a si grand'peine & conserver ses fleurs exotiques. Ces plantes du

U L'AUTOMNE DANS LES BOfS.

midi sont en définitire de pauvres dépaysées et elles me font toujours refifet de Mignon regrettant la patrie. Vous autres, gens des villes, TOUS ne vous doutez pas combien est magnifique la flore de la forêt, même dans ces mois d*arrière-saison. Elle a une grâce et une couleur incomparables, elle est variée et féconde à Tinfini ; elle a surtout cela pour elle que, poussant A la volonté de Dieu, elle ne peut s'acclimater dans les parterres des philistins.

Une fois sur le chapitre des fleurs sylvestres^ Tristan ne tarissait pas. U me contait leur histoire, il y mêlait quelque peu de la sienne et finissait par si bien fondre son existence avec celle des plantes qu'on eût dit qu'un fil sympathique et mystérieux allait de son âme aux moindres végétaux des bois. Nous fîmes ainsi deux lieues sans nous en douter, en suivant le berceau verdoyant de l'Aube naissante, dont nous entendions les premiers vagissements sous les feuilles. Quand nous approchâmes de l'ancien lit de l'étang, je vis que mon ami n'avait point surfait les richesses florales de son jaf'dîn. La prairie encadrée dans le taillis étalait en plein soleil de joyeuses bordures de fleurs. Au long

des buissons, les chèvrefeuilles tordaient I brins en compagnie des clématites; le sol inide des prés était jonché de veilleuiei; t de l'eau, les remet dex prit penchaient 1 panicules à odeur d'amande, et de supc tiges d'aconit bleu s'élançaient fièrement dessus des touH'es plus bumbles des eupat< Ulas et des salicaires pourprées.

-~ Ne te gêne pas, s'écria Tristan d'une triomphante, fais ta gerbe I Tu trouvera bord de l'eau la ;>arn<»«e avec ses cinq nect d'or et ses pétales blancs qui semblent déco dans de l'ivoire. Ce que je te recommande tout, c'est la tribu des gentianes. Nous les a toutes ici : depuis la grande jaune, don indigènes distillent la racine pour fabrîquei détestable eau-de^vie, jusqu'à la petite ï eiUée, qui ouvre à demi ses pétales frai comme une coquette lançant des œillades dérobée. Voici li petite centaurée, rougis:

comme une ingénue ; la germanique violette ressemble à une veuve hasardant sa pren toilette de demi-deuil, et la pneumonanihe indigo... Est-relle gaillarde et vigoureuse, c 1&, avec ses feuilles en glaive et ses. cet

étoffées comme la robe d'une bourgeoise cossue!... Arrête-toi un moment et salue la perle deTécrin, ranaavisi

Il me montra une plante svelte et frêle, aux petites feuilles foncées, aux fleurs en étoile, d*un violet sombre pointillé de noir. Sa physionomie avait je ne sais quoi de hautain et d'étrange. — Mon cher ami, continua Tristan en écarquillant ses yeux bleus, tu vois la swertia... On ne la trouve qu'ici. C'est l'originale de la' famille; ne jurerait-on pas une magicienne de Thessalie, une Gircé ou une Médée?... — Il garda un moment le silence, et reprit d'un air confidentiel, en baissant la voix : — Ne penses-tu pas que les plantes de la même famille ont des rapports sociaux comme nous autres, et qu'il existe entre elles un échange de bons et de mauvais procédés, suivant leur naturel aimable ou maussade?... Moi, je crois à la sociabilité des fleurs, comme du reste à celle de toute la nature. Je t'assure qu'il se passe entre les feuilles, les herbes, le vent, les insectes et les pierres, des comédies et des drames auxquels je prends un plaisir plus vif qu'à certaines pièces de Shakspeare. Tiens 1 l'autre jour, jo regardais passer

une graine de chardon que le vent s'était chargé de Yoiturer jusqu'à destination... Quel conducteur capricieux, bonté divine! Tantôt il la menait en poste, tantôt il se plaisait à la faire valser sur place ; parfois il la déposait mollement sur une feuille en ayant l'air de lui murmurer à Toreille : « Attends-moi ici, tandis que je vais me rafraîchira l'auberge voisine, » puis^ le coup de l'étrier vidé, il reprenait son voyageur et presto le faisait vire-volter jusqu'à la pro-* chaine étape...

Ici, je l'arrêtai net. — Hotàl dis-je, ce que tu me débites là est du Cyrano de Bergerac tout pur.

— Hein I riposta Tristan piqué, voudrais-tu insinuer que je tourne à la préciosité?

— Je ne dis pas cela, mais je trouve que, depuis un certain temps, vqus autres descriptifs, vous glissez sur cette pente dangereuse en art, qui consiste à prêter à la nature vos façons de sentir et de penser. Nous sommes à une époque de maniérisme, et, en matière d'analyse sentimentale nous couperions des cheveux en quatre ; eh bien ! nous avons aussi une tendance à maniérer et à raffiner le sentiment de la

nature. Après Taroir, au XYn* siècle, traitée avec une superbe indifférence, nous en venons à l'associer à toutes nos subtilités mystiques. Sois bien persuadé que c*est là une falsification et non une interprétation. La nature n*a rien à voir là-dedans. Avec ta théorie, tu me fais Teffet de ces maris qui ont la prétention de façonner leur femme à leur image. Us y perdent leur façon, et se retrouvent au point de départ quand ils s'imaginent avoir fait cent lieues. La nature est femme et ne se laisse point pétrir à notre gré. Le meilleur procédé pour peindre la beauté d'une rose, c'est encore de dire qu'elle est la rose. C'est Téternelle histoire de M. Jour* dain et de « Belle marquise, vos yeux me font mourir d'amour». Nous ne décrivons jamais mieux la nature que lorsque nous nous efforçons d'exprimer sobrement et simplement l'impression que nous en avons reçue. Voici, par exemple, quatre vers d'une chanson populaire du Poitou:

Hé ! levez-vous, bergère, Héî levez-vous, car il est jour; Les moutons sont en plaine.

Le soleil luit partout...

U n'y a point là grands frais de slj rafllBemenU d'imagination, et poi mouvement dans ce couplet, et com poète rustique inconnu nous doni traits la sensation du réveil lai champs et de la plaine illuminée de

Tristan se taisait, mais je sentais n'était pas convaincu. — Nous avion chaussée de l'étang aux talus Qeui naires et de vipérines. Nous touchi( droit où la gorge de Maigrefontaine dans le val de la Thuiliëre, et où la ^ dresse ses sombres bâtiments ruiné trie métallurgique, si florissante da pendant la première moitié du siè( depuis vingt ans une crise fatale; 1 compagnies industrielles de l'Allie Gûte-d'Or ont acheté les petites usit gSnaient et en ont éteint les feux. Ce:

la Thuiliëre est depuis longtemps muette. Le sol de la cour, encore noi de fer, est maintenant envahi par le^ les chardons; les portes de la for entr'ouvertes et laissent voir la nef < dorment les énormes marteaus qui j

plissaient le val de leurs voix puissantes ; le yent seul s'engouffre et se lamente dans les souffleries et dans la haute cheminée. La toiture s'est effondrée par endroits, et Taire du foyer, qui jetait dans la nuit de si rouges lueurs, sert maintenant de refuge à des ramiers sauy yages. De cette forge réduite au silence et perdue au fond des bois, se dégage la mélancolie particulière aux lieux abandonnés.

— Eh bieni s'écria Tristan, nieras-tu encore les sympathiques rapports qui existent entre les âmes des choses? Sunt lacrymœrerum... Regarde comme les hêtres étendent tendrement leurs branches jusque vers les murs de la forge. Ils ont l'air de vouloir lapresser dans leurs grands bras verts pour la consoler. La forêt lui dit : « Les hommes t'ont délaissée, mais moi je te reste. Mes oiseaux remplaceront avec leurs chants les clameurs de tes forgerons ; mes ronces et mes clématites s'enlaceront dans l'écluse autour de tes roues immobiles, et feront ruisseler leurs chevelures fleuries à la place où l'eau répandait ses nappes bouillonnantes. Pen-s dant la nuit, le vent et moi nous remplirons de rumeurs ta cheminée et ton aire sonores, et à

travers ton long sommeil tu auras encore une confuse vision de ta vie d'autrefois I »

— En route, incorrigible rêveur I

10 septembre.

-^ Nous étions assis, Tristan et moi, sur la crête d'une sorte de falaise qui surplombe audessus de Yivey. Du haut de cet obsei^toire, le village, entouré de trois côtés par les bois, a Tair d'être au fond d'un puits de verdure. Nos regards plongeaient droit au-dessus du vieux château, flanqué de deux tourelles en éteignoir, et environné d'une quarantaine de maisonnettes entre lesquelles serpente le ruisseau. Le bruit des battoirs, les cris des enfants, les chants des coï[s, nous, arrivaient en accords clairs et joyeux.

— Tu vois ce hameau? dit Tristan ; eh bien !

toute sa population ne vit que de la forêt ; les hommes sont bûcherons, les femmes vont au bois ramasser des fraises en été, des faines à l'automne, et des branches mortes en hiver. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces pauvres gens sont d'une probité proverbiale. On ne compte point parmi eux un seul délinquant

at UACTOliKB DANS LBS BOIS.

forestier. A peine deux on trois braconniers font-ils exception à la règle, et encore ce sont de si amusants yauriens, qn*on est presque tenté de leur pardonner leurs méchants tours en fayeur de l'adresse qu'ils déploient. Ces gaillards*là vous prennent dans leurs «ngins un cerf ayec la même facilité que s'il s'agissait d'un simple IcTraut. Ils courbent deux baliveaux à la sortie d'une coulée où doit passer le gros gibier, ils y ajustent leurs coUets de laiton, et au petit jour la bète se trouve pendue haut et court sans qu'elle ait eu le temps de pousser un cri. Us vous la démembrent sur place, et la transportent nuitamment chez les aubergistes, dont ils sont les fournisseurs attitrés ; mais je veux que tu fasses aujourd'hui connaissance avec des travailleurs dont le métier est plus honnête et plus original...

Nous avons pris le chemin du bois des Fosses, et au bout d'un quart d'heure nous nous sommes trouvés sous les grands fûts de la reserve. Quelle belle chose qu'une futaie à l'heure du soir où le soleil glissef ses rayons obliques sous le couvert! Les hêtres et les chênes élancent droit vers le ciel leurs troncs sveltes et nus, surmontés d'une

ramure opaque. Le sol éclairci et débarrassé de broussailles laisse le regard plonger dans les intimes profondeurs de la forêt; une lumière verdissante et mystérieuse baigne la futaie où les pas et les voix deviennent plus sonores. De tous côtés, les hêtres profilent leurs blanches colonnades. G*est comme un temple aux mille piliers puissants, aux nefs spacieuses et sombres, où, tout au loin, des pluies de rayons lumineux brillent dans Tombre comme des lueurs de cierges. Tandis que nous cheminions, silencieux . et recueillis, une acre odeur de fumée se répandait sous les branches. — Les charbonniers ne sont pas loin, dit Tristan.

Eki effet, nous aperçûmes bientôt les fourneaux à charbon espacés entre les arbres : les uns conservant encore leur forme conique, les autres affaissés et fumants. A quelques pas de la loge^ construite en ramilles et en mottes de gazon, les charbonniers assis en cercle sur des sacs préparaient le repas du soir autour d*un feu de souches où bouillait la marmite. Us étaient six: trois gars bien découplés, aux regards intelligents sous le chapeau à larges bords, une fillette de seize ans ayant la beauté

agreste d*un fruit sauvage, puis le maitre charbonnier et sa femme, déjà ridés, hâlés et crevassés par Tâge et le labeur. Nous demandâmes la permission d*allumer nos pipes au brasier, et petit à petit nous liâmes connaissance. Les charbonniers sont gens peu expansifs et d*humeur défiante. Cependant, quand ils virent que nous nous intéressions, sérieusement à leurs occupations, leurs langues commencèrent à se délier. L'offre d*un paquet de tabac acheva de les apprivoiser; la petite, qu'on nommait Brunille, et qui d'abord s'était cachée dans l'em^ brasure de la loge, nous lança un regard moins farouche à travers les grands cheveux dénoués qui voilaient à demi ses yeux. Nous prîmes pl^ce sur les sacs, et je fis causer le vieux sur la. cuisson du charbon.

,— C'est une rude, besogne, et capricieuse, dit-il en secouant les cendres de sa pipe ; d'abord il faut chercher un bon cutsage, abrité du vent et à proximité des routes forestières ; pi^is il y a le dressage du fourneau, qui est une opération délicate, exigeant de la patience et du savoir. Sur l'emplacement choisi, on compte huit eiijaicnbées ; c'est le diamètre du fourneau.n

AU centre, avec des perches fichées en terre, on ménage un vide qui servira de foyer. Les premiers bâtons ou aitelks dont on entoure ce vide doivent être secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de f^ondiris, puis une seconde, une troisième, et ainsi jusqu'à l'extrémité du cercle. C'est le premier lit ; il ressemble quasiment aux grandes toiles rondes des araignées d'automne. Sur ce premier lit, on en élève un second, qui se nomme Védisse, et on continue de la sorte, toujours rétrécissant les rangées, de façon que le fourneau tout entier prenne la forme d'un large entonnoir renversé. Le troisième lit a nom le grand haut, le quatrième et le cinquième s'appellent le petit haut. Le dressage terminé, il faut habiller le fourneau d'un épais manteau qui le mette à l'abri de l'air. On le couvre d'une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraîche, épaisse de trois doigts; enfin on répand sur le tout le frasily c'est-à-dire une cendre noire prise sur une ancienne place à charbon. Le sommet du fourneau étant resté à découvert, on y met le feu au moyen de broussailles

et de charbons allumés ; le courant d*air s'établit, et le bois x^ommence à brûler... Alors seulement, Monsieur, viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Le charbon est comme un enfant gâté sur lequel il faut veiller jour et nuit. Quand la fumée, blanche d*abord, devient plus brune et plus acre, on bouche les ouvertures avec de la terre ; puis, douze heures après, on redonne un peu d*air. Le charbonnier doit toujours être mattre de son feu. Si le charbon .gronde, c'est que la cuisson va trop vite, et avec le râteau on applique du frasil sur les ouvertures ; si le vent s*élève, autre souci : il faut abriter le fourneau avec des claies d'osier. Enfin, après mille maux et mille soins, la cuisson s'achève. Le fourneau s'aplatit lentement, on l'éventre d'un seul côté, et le charbon parait noir comme une mûre, lourd et sonnant clair comme argent.

— Vous arrive-t-il de manquer une cuisson?

— De fois à autre, et alors nous reversons les rondins mal cuits dans un nouveau fourneau.

— * C'est un rude métier, comme vous le disiez.

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.L'AUTOUNB DANS LES BOtS. H

— Je le croirais ! mais od l'aime en déoit de tout. Voilà cinquante ans .que je le ta commencé sous défunt mon pfere dam

de l'Ârgonne, et depuis ce temps-Ift , des forêts, je tous en réponds I

— Moi aussi, j'aime votre métier, dî et SI j'osais, je vous chanterais une chi j'ai faite sur les cbarbonniers.

Au mot de chanson, Bninille avait l'œil. — Osez tout de même, reprit le ] nous fera grand plaisir.

Alors Tristau.'de sa voix de stentor, . ces couplets, composés sur un vieil que :

Rien n'est plus flpr qu'un charboDD)

Qui sa chauffe & sa braise, Il est te maître en son chantier Oli flambe sa (oui-naiie.

Dana son [lalais d'or.

Arec son trésor, Un roi n'est pas plus i l'ai**.

n a la forêt pour naison

Et le ciel pour fenêtre; Ses enfanta poussent à foison

Sous le chêne et le hêtre ; Ua ont pour berceani

Uherbe et les roseaux, Et le rossignol pour maître.

Né dans les bois, il veut mourir

Dans sa forêt aimée ; Sur sa tombe, on viendra couvrir Un fourneau de ramée :

Le charbon cuira, Et son âme ira Au ciel, avec la fumée.

Tandis que la voix de Tristan montait sous la futaie, les charbonniers écoutaient attentivement, et la vieille mère dodelinait de la tête en mesure. Les yeux de Brunille brillaient comme deux charbons ardents, et les gars souriaient. On sentait que tous avaient bien compris les couplets, et qu'ils en étaient à la fois touchés et flattés.

— Voilà une bonne chanson I fit le maître charbonnier quand Tristan se rassit.

— Est-elle imprimée? demanda l'aîné des apprentis, le Grand Justin, — et, sur la réponse négative de mon ami, il manifesta le désir de la posséder.

— Je vais vous l'écrire moi-môme, répondit Tristan, chatouillé agréablement dans son amour-propre de poète.

Mm-

Quand les paroles furent copiées, il leur répéta Taîr. Brunille, à demi cachée derrière répaulc de sa mère, le fredonnait déjà en sourdine. — Ah ! je vous assure, dit la vieille, qu'elle sera la première à savoir la chanson I

— Je la chanterai à la fête, dans huit jours I s'écria le Grand Justin en agitant son papier.

— En ce cas, repartit Tristan, pour vous bien mettre Tair en tète, nous allons encore le répéter tous ensemble.

' Et le maître, les compagnons, Brunille et la mère, redirent en chœur avec nous la chanson du charbonnier. Jamais la futaie du bois des Fosses n'avait entendu musique si triomphante.

Nous nous quittâmes avec de cordiales poignées de main. La nuit était venue; les six fourneaux jetaient de distance eu distance leur rouge lueur, sur laquelle s'enlevaient en noir les fûts élancés des hêtres et les silhouettes des charbonniers. Nous étions déjà loin, que nous entendions encore leurs voix unies entonner le dernier couplet.

— Voilà une bonne journée, murmurai-je, nous avons donné un peu de joie à ces braves

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