‹ Sous bois: impressions d'un forestier (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · ANS LES BOIS · texte numérisé non relu

ANS LES BOIS

retournons aous-mëmes

lUX.

aintenant pourquoi je ae la forêt? s'écria TrisUin, dont les yeux jetaient des

étroite, fraîche et boisée, 'e ses bAtimeats aux toits Itables règne un maigre amiers trapus; en avant marécageux où paissent erres du fermier sont enivironnants, et deux bona ferme du plus proche assis . au-dessus d'uue s jambes guetrées pen- A mes heures de découive parfois de finir mes , enseveli dans un proloin des bruits du reste tions de paysans s'y sont.

succédé, couchaDt dans le même lit forme d'armoire, récoltant des fru mes arbres, poussant la même c saisons alternées leur ramënenl le i de travaux, que l'habitude et la nu rendus faciles et doux. Le berceau a bercé les pères endormira les piéton y apporte à peine une lettre ( et les journaux n'y ont jamais pén d'aventure on y a des nouvelles du térieur, c'est par un colporteur é garde forestier en tournée, et enc versant l'épaisse ceinture de la for Telles prennent une teinte si légenc ressemblent à des récits merveillew couler ici avec la lenteur d'uue lente, dont les curiosités humaines :

troublé la sérénité... Pourquoi si tête d'un air ironique?

— Parce que, précisément dans solitude, il s'est passé, voilà tantô cinq ans, une tragique histoire, et que tu n'eu saches rien.

— Absolument rien, reprend Tris de voir son rêve pastoral à vau-l'

It L'AUTOUNB DANS LES BOIS.

la-moi au lieu de m'agacer avec tes mines railleuses.

— Je voudrais te la dire avec la même simpli- . cité qu'elle me fut racontée autrefois, dans la lande de Vivey, par le piéton qui va d'Auberive à Lamargelle. La voici :

Au temps de la Restauration, deux familles vivaient dans cette ferme: d'abord le fermier Perdriset, qui l'exploitait avec sa femme et ses deux flUes, puis ud bûcberon, qui en occupait une dépendance avec son fils, Remy Fleuriot.

La plus jeune fille du fermier, nommée Reine, était du même âge que Remy. On les avait élevés ensemble et ensemble, ils avaient grandi. Remy était devenu un beau gars, brun, bien découplé et hardi, mais trës-coucentré et sauvage ; Reine était une fillette blonde, fort douce, d'une nature calme et un peu moutonnière.

Quand Remy atteignit ses seize ans, il devint coxtpeur aux bois comme son père ; Reine resta occupée des besognes de la ferme ; mais ils se retrouvaieut en biver, à la veillée, et les soirs d'été au bord du ruisseau, où la jeune fille étendait son linge. Leur intimité, bien qu'entravée par les x travaux du jour, n'en- devenait, que plus ékvUe

L'AUTOUNB DANS LES B"^' -aux heures de réunion. Ce n'était e «mitié trëa-rive mais très-pure. I champs est semblable & ces plantes restent ignorées jusqu'à ce que les nouissent. Tout alla paisiblement j que où Remy, courant sur ses tïdi se rendit & Auberive pour le tirage Aeine s'esquiva de la ferme vers le alla sur la route forestière épier Remy ; quand elle l'aperçut au toui -min, et que le garçon triomphant iré un bon numéro, épingle aux m qui décoraient son chapeau, Reine, réservée, se jeta à son cou et l'i pleurant. Remy, très-ému, prit les jeune ftlle et lui demanda si elle voi sa femme, et, comme les yeux de R< clairement oui, un nouveau baiser fiançailles, et ils se promirent de :

qu'à la mort.

Remy n'eut plus alors qu'une pei assez d'argent pour se mettre en r Reine ; une fois l'automne venu, il parmi des bûcherons qui allaient e:

«oupe du c6té de Grancey. Malbe

M L'ADTOHHB DAMS LB8 BOIS.

Perdriset, qui n'avait pas été mis dans la confi- t dénee, avait d'autres vues pour sa fille cadette. '* Le mKme automne, un garçon de Germaine, fils unique et ayant du bien, fréquenta assidûment la ferme ; un jour Perdriset signifia à Reine qu'il l'avait choisi pour gendre, et que c'était affaire conclue. La jeune fille pleura, mais ne sut pas se défendre ; sa nature craintive et soumise fit taire son amour, qui se réfugia dans -un recoin de son cœur, comme un oiseau efi'arouché; un matin de mars, quand Remy rentra au logis, le CŒur léger et la poche garnie, on lui apprit que Reine appartiendrait à un autre, et que le jour des promesxs était déjà fisé.

Fleuriot reçut le coup en pleine poitrine avec une apparente résignation ; mais, en dépit de son caractère renfermé, on sentait que son cœur saignait au dedans. 11 était devenu morose, inquiet et ne travaillait plus. A ceux qui lui par> laient du futur mariage de Reine, il se bornait à répondre en secouant la tête : — Elle sait bien ce qu'elle m'a promis... — Quant à Reine, elle semblait éviter de se trouver seule avec lui. Pourtant il la rencontra un soir près du niia- 8«au, et lui demanda si sérieusement elle ne

L*AUTOUNE DANS LES B

voulait plus de lui ; comme elle bi sans répliquer, il la saisit dans donna im farouche baiser, et se sant : — Si je ne t'ai pas, il ne t' plus; il ne l'appellera jamais femii demain était le jour des promesse tin, Fleuriot partit pour Langres, un pistolet, un quarteron de pou balles. — On en a toujours besoin aux noces, répondit-il à l'armune lionnait. — Il ne revînt qu'à la m fut droit à la ferme et supplia la n de le laisser une dernière fois sei La jeune flUe teillait du chanvre d; ils causèrent environ une demibasse, et de la chambre voisine le daient les sanglots de Fleuriot, m< pirs de Reine. Tout à coup une d tentit, et la vieille mère , en ouvr vit sa fille étendue sanglante sur rUre. Elle avait été tuée du cou son tour avait essayé de se faire sa et s'était manqué; on le garrotta, main soir il était enfermé dans une prison de Langres. Devant le juge

a L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

aux assises, il avoua tout et conta son histoire d'une façon naïve et touchante. Il y avait eu préméditation, et il fut condamné à mort; mais, les jurés ayant signé un recours en grâce , sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. En ce temps-là, on n'avait encore supprimé ni l'exposiUon publique, ni la marque au fer rouge ; le 93 septembre 1829, Fleuriot fut extrait de la maison de justice, rais au carcan sur la place de l'HOtel-de-Ville, flétri des lettres T. P., puis dirigé sur Toulon.

Alors commença pour lui une terrible vie d'espiation et de misère. Pourtant l'expression de son repentir était si poignante qu'elle émouvait même les argousins. Sa conduite ayant été exemplaire, sa peine, d'abord changée en détention, fut réduite à quinze ans. Il sortit de la maison de Clairvaux en 1845. Un soir de printemps, le notaire d'Auberive, qui revenait de Langres en voiture publique avec un voyageur vêtu d'une blouse de paysan, fut très-surpris, quand on atteignit les bois de Montaubert , de Toir son compagnon se pencher à la portière et soudain fondre en larmes. C'était Remy Fleuriot, pleurant à l'aspect des grands bois d'où sa-

jeunesse avait été déracinée par une si effroyable tempête.

Il s'établit avec son père à Germaine, non loin du val d'Amorey , et pendant sept ans les labeurs et les privations qu*il s'imposa comme une pénitence, son front sans cesse courbé, ses yeux rougis, ses cheveux blancs avant Tàge, firent une impression profonde sur les habitants de la commune. Son seul désir, mais un désir fiévreux qui le tourmentait jour et nuit, était d'obtenir sa réhabilitation judiciaire. Les magistrats et les gens influents du pays l'appuyaient, et on allait aboutir, quand un obstacle imprévu menaça de tout entraver. Un condamné ne peut être réhabilité que lorsque les frais de sa condamnation ont été payés à l'État. Or, pour Pleuriot, les frais s'élevaient à 400 francs. — 400 francs I et il gagnait à peine 40 sous par jours l — Le malheureux se désespérait, quand le juge de paix crut tout aplanir au moyen du biais suivant : tout débiteur de l'État, qui est insolvable et qui subit la contrainte par corps pendant le temps légal, se trouve par le fait de son incarcération, libéré envers le trésor. Il ne restait donc plus qu'à avaler cette dernière

amertume ; deux mois d'incarcération, — et puis Fleuriot pourrait reprendre son nom d'honnête homme et respirer librement. Il consentit à tout, et le il novembre suivant fut écroué dans la prison de Langres ; mais quand il se retrouva dans cette geAle peuplée pour lui de fantômes terribles, quand il revit l'odieuse cellule où on l'avait jeté jadis, tout couvert encore du sang de sa Reine bien-aimée, il sentit que cette suprême épreuve était trop lourde pour ses pauvres épaules. Dans la nuit du 7 janvier 1855, le geAlier entendit un grand cri, suivi d'une plainte déchirante, et eu ouvrant la porte de la cellule il vit que Remy Fleuriot était mort.

Mon histoire était finie ; Tristan s'est levé gravement et m'a tendu la main : — Je te remercie de m'avoir conté cela; maintenant chaque fois que je repasserai devant la ferme, je donnerai une pensée à Fleuriot.

Ce matin , en regardant du haut de Montgérand les pentes du Val-Clavin, qui commencent à

86 teinter de jaune et de pourpre, je ne pouvais me lasser d*admirer la variété des essences qui croissent dans cette partie de la forêt. ~~ Oui, s'est écrié Tristan, les gens du monde slmaginent que les bois ne sont peuplés que de trois ou quatre grandes espèces dominantes, comme le chêne, le hêtre, le sapin ou le châtaignier; ils ne se doutent pas qu*à côté de ces races princières il y a le menu peuple des arbres, dont les physionomies sont tout aussi originales. G*est ainsi que, dans la profonde forêt de Thistoire, on ne voit d'abord que certaines personnalités héroïques et absorbantes; mais, si on prend la peine de plonger plus à fond et d'étudier les individualités obscures et négligées, on découvre des caractères curieux et des figures intéressantes. Celui qui écrirait une monographie des essences secondaires trouverait là matière à des observations neuves et utiles. Il y a le charme, par exemple, ce cousin germain du hêtre ; ceux qui n'ont pas vu une futaie de charmes ne peuvent se faire une idée de l'élégance de cet arbre aux fûts minces et noueux, aux brins flexibles, au feuillage ombreux et léger. Et le bouleau! que n'aurait-on pas à dire sur la

grâce de cet hAte des clairières sablonneusesj avec son écorce de satin blanc, ses ânes branches souples et pendantes où les feuilles frissonnent au moindre vent? Kn avril, toutes les veines du bouleau sont gonflées d'une sève rafraîchissante ; nos paysans enfoncent un chalumeau à la base du tronc et y recueillent un breuvage limpide et aromatique. J'en ai goûté une fois, et, grisé par cette pétillante liqueur; je me suis couché au pied de l'arbre en proie à une délicieuse hallucination. II me semblait que .dans mes veines circulait et fermentait la sève des plantes forestières, et que moi-même j'allais verdir et bourgeonner. J'étais devenu un bouleau; l'air jouait mélodieusement dans mes ramures couvertes de chatons en fleur, les fauvettes chantaient dans mes feuilles, et les sauges odoriférantes s'épanouissaient à ma base... C'était un enchantement, je t'assure ! — Je ne te nommerai que pour mémoire l'érable , à l'écorce rugueuse et aux feuilles tridentées, le frêne, aimé des cantharides, 1» sycomore, nvarain des sources vives, le tremble, au feuillage argenté ; mais je ne veux pas quitter le sujet sans te dire tout le bien que je pense du til-

leul, qui peuple nos taillis de son épaisse frondaison.

Le chêne est la force de la forêt, le bouleau en est la grâce ; le sapin, la musique berceuse ; le tilleul, lui, en est la poésie intime. L*arbfe tout entier a je ne sais quoi de tendre et d'attirant ; sa souple écorce, grise et embaumée, saigne à la moindre blessure; en hiver, ses pousses sveltes s'empourprent comme le visage d'une jeune fille à qui le froid fait monter le sang aux joues; en été^ ses feuilles en forme de cœur ont un susurrement doux comme une caresse. Va te reposer sous son ombre par une belle aprèsmidi de juin, et tu seras pris comme par un eharme. Tout le reste de la forêt est assoupi et silencieux; à peine entend-on au loin un roucoulement de ramiers ; la cime arrondie du tilleul, seple, bourdonne dans la lumière. Au long des branches, les fleurs d'un jaune pâle s'ouvrent par milliers, et dans chaque fleur chante une abeille. C'est une musique aérienne, joyeuse, née en plein soleil, et qui filtre peu à peu jusque dans les dessous assombris où tout est paix et fraîcheur. En même temps chaque feuille distille une rosée mielleuse qui tombe

sur le sol en pluie impalpable, et, attirés par la saveur sucrée de cette manne, tous nos grands papillons des bois, les mortos bruns, lisérés de jaune, les vulcains diaprés d*un rouge feu, les mars à la robe couleur d'iris, tournoient lentement dans cette demi-obscurité comme de magnifiques fleurs ailées. C'est surtout pendant les nuits d'été que la magie du tilleul se révèle dans toute sa puissance. Au parfum des prés mûris, la forêt mêle la balsamique odeur des tilleuls. C'est une se^iteur moins pénétrante que celle des foins coupés, mais plus embaumée et faisant rêver à de lointaines féeries. Le promeneur anuité, qui traverse les longues avenues et à qui le vent apporte l'odeur des tilleuls, se forge, s'il est jeune, quelque idéale chimère, et, s'il est vieux, repense avec attendrissement aux heures d'or de sa jeunesse. Les jeunes filles accoudées aux fenêtres des fermes sentent dans leur cœur un enivrement inexpliqué, dans leurs yeux des larmes soudaines, et les écoliers, épris de poésie, se mettent tout à coup à aligner des vers, ce qui porte le désespoir dans le sein de leurs familles... C'est comme cela que je suis devenu un rimeur.

13 septembre.

lie temps était à Torage, et, au moment où nous quittions la petite cascade des Moulincaux; une violente ondée nous a forcés de nous réfugier dans une hutte abandonnée. La pluie remplissait d*un bruit frais toute la feuillée, et la cascade, gonflée subitement, grondait en dévalant sur les gradins naturels formés par le tuffeau. Vue à travers la porte de la hutte, la forêt avait Pair de fondre en pleurs.

— C'est bien fait pour nous, remarqua Tristan, notre hôtesse nous avait prévenus; aujourd'hui, vendredi 13, il devait nous arriver quelque mésaventure.

Nous fûmes ainsi amenés à nous entretenir des superstitions rustiques qui se sont conservées dans toute leur intégrité parmi ces populations casanières et naïves. Il y a encore ici un sorcier et deux ou trois rebauteurs. Plus d'une bonne femme prétend avoir aperçu le folletot (une sorte de feu-follet) errant à la brune dans les fondrières voisines de la Combe au sang, et, pendant la nuit de Noël, maint bûcheron at-

tardé, et an peu allumé par tes réjouissances du réveillon, a entendu les cors retentissants de la gran^chtuie; agenouillé dans un fossé, il a va tout à coup chevauclier comme un ouragan, à travers les tranchées, le grand-veneur habillé de j'eu, suivi de ses piqueurs fantastiques et de sa meute endiablée.

— Parbleu t dit Tristan ; moi qui te parle, j'ai passé pour un fantAme. Je me promenais dans les environs de Lamargelle, et j'avais été surpris par un orage comme celui-ci; j'avisai une maison isolée, et je m'y précipitai tout ruisselant, entre deux coups de tonnerre. Une brave femme, seule, filait sous l'obscur manteau de la grande cheminée et se signait à chaque éclair. Je demandai la permission de m'abriter chez elle, et je m'assis sans plus de cérémonie. La vieille, de temps à autre, me dévisageait d'nn air effaré. — C'est étonnant, murmurat«lle enfin, comme vous ressemblez à défunt mon frère, qui était, dans les temps, garde-vente & Graocey. — Nous nous mimes à causer du mort, puis peu à peu la pluie cessa, et je songeai h. me retirer; mais au moment de partir une lubie me traversa le cerveau, et, sur le pas

ûe la porte, me retournant vers la fileuse, je lui dis d^une voix profonde : « Est-il possible que tu n*aies pas reconnu ton frère ?... Adieu I » et je disparus comme un spectre. Deux jours après, il n*était bruit dans le pays que du fantôme apparu k Lamargelle pendant Forage, et la vieille fileuse jurait avoir vu de ses yeux Tàme de feu son frère, environnée d'éclairs de soufre... Jet*avoue que j'en ai comme un remords.

— Et voilà comme se sont forgés beaucoup de miracles ! repris-je en riant; mais quoi d'étonnant, si dans ce pays l'habitant, vivant sans cesse face à face avec les enchantements de la forêt, finit par la considérer comme une puissance mystérieuse et y incame ses craintes, ses désirs et ses plus secrètes espérances ? Quand le bûcheron passe au matin par la clairière où les mousserons ont décrit des cercles verts dans l'herbe plus drue, il y croît retrouver les traces de la ronde des fées, et la nuit, lorsqu'il aperçoit à travers un rayon de lune les blanches vapeurs de la cascade, il s'imagine voir les dangereuses et séduisantes dames des eaux descendre vers les marais.

— * Sais-tu, demanda Tristan, pourquoi de

tout temps ce caractère de perfidie et de séduction a été attribué aux ondines ?

— Sans doute parce que tout danger renferme en lui je ne sais quel attrait inexplicable.

„ — Nenni; c'est parce que pour nous tous, paysans ou lettrés, l'ondine est eocoFe la plus exacte personnification de la- femme: violente comme les flots du torrent, capricieuse et chatoyante comme un arc-en-ciel dans une giboulée de mars, perQde comme l'eau qui dort...

— Et avec tout cela attirante et irrésistible. Rappelle-toi les figures de femmes du Vinci et de son école: ces ovales allongés et encadrés de fines chevelures crèpelées à reflets changeants; ces flexions serpentines du cou, ces lèvres spirituelles dont le sourire est en même temps une ironie et une promesse ; ces yeux longs, voluptueux, oti sous des paupières demi-fermées s'allume une lueur mélancolique et provocante... A mon avis, les ondines devaient être faites de la sorte.

L'entretien en était là, quand un bruit de voix venant du dehors a détourné notre attention. Parles fentes de la hutte, nous avons reconnu au bord du sentier le Grand Justin .et

Brunille, la fille du charbonnier. La peUte sauvage avait fait un brin de toilette ; ses cheveux, retenus par un peigne d*acier, ne flottaient plus en désordre ; ils laissaient voir son profil fier et le brun rosé de sa joue. — Où vas-tu par un temps pareil ? lui demanda le Grand Justin d*un ton soupçonneux.

— Tu es bien curieux! répliqua Brunille d'une voix âpre, avec une nuance d'impatience.

— J'en ai le droit, puisque tu seras ma femme <lans dix jours.

— Savoir I... Tant que tu ne m'auras pas mis ralliance au doigt devant le curé, je ne te permettrai pas de- me commander. — Et comme Justin, mécontent, grommelait sourdement :

— Pourtant, reprit- elle, je ne t'en fais pas mystère, j'allais au village acheter du ruban rouge pour natter mes cheveux le soir de la fête.

— Afin que les gens te remarquent et que les forestiers te fassent danser, n'est-ce pas ?... Mais nenni, Brunille, tu ne danseras qu'avec moi.

— Je danserai avec qui je voudrai, s'écria-

t-elle en frappant du pied avec colère, et je valserai encore, si cela me plaît.

— A ton aise 1 c'est moi qui n*irai pas à la fête, en ce cas.

— Ne te gêne pas, il y en aura d'autres qui m'y conduiront.

— Grand bien leur fasse I

— Hum ! murmura Tristan, je crois que cela se gâte.

— Tais-toi I

Les deux amoureux s'étaient tourné le dos ; il y eut un moment de silence, et le Grand Justin fit mine de remonter vers les bois.

— Justin ! hasarda Brunille.

— Va quérir tes rubans rouges.

— Peut-on être aussi méchant et colère? continua-t-elle d'une voix plus veloutée... Tu sais bien, grand jaloux, que je ne me fais belle que pour toi seul.

— Et les forestiers ? reprit l'autre en faisant un pas en arrière.

— Je me moque d'eux et n'aime que toi!

s'écria-t-elle en le tirant par sa blouse. — Elle le regardait droit dans les yeux, puis frottait sa joue contre l'épaule du jeune gars, avec toute

sorte de cftlineries embobelînantes. O pas de bois, et Justin se laissait faire, un nouveau silence, puis un bruit de travers la pluie.

— Si tu étais gentil, poursuivit Br lieu de bougonner, tu m'accompagnerai du chemin.

' — Et mon fourneau 7 objecta-t-îl m

— Michelin le surveillera... D'ailleui ferons que l'allée et la venue... Alloi fit-elle avec un joli mouvement de tl gnonnement engageant que le Grand résista plus, et qu'ils s'éloignèrent br bras dessous.

— Le lâche ! murmura Tristan Indi voilà, l'oudinel Partout la même, comme en bas, au village comme à J'en jure par la forêt, je mourrai dan d'un célibataire.

— Ne jure pas, ami Tristan ! qui dames des eatix ne tireraient pas de to ironique vengeance en te faisant trébu la plus ensorcelante de leurs sources ?

m L'ADTOHNB DANS LES B018.

16 s^Mmbra.

Les sabotiers sont installés au fond de la GratufCombe, près d'une iaiUe où un ruisseau chante clair comme une flûte. Toute la famille est là : le maître avec son fils et son gendre, les apprentis, la vieille ménagère et les marmots qui pataugent dans les cressonnières. Sous les aulnes s'élève la loge de plancbes oîi coucbe la maisonnée; non loin, les deux mulets qui ont amené l'attirail du campement sont attachés à des pieux et tirent sur leur longe pour donner çà et là un coup de dent à l'herbe du fossé. L'automne dernier, la troupe était campée sur les hauts plateaux de Perrogney ; oh ira-t-elle à l'automne prochain? Qui le sait? — Le maître lui-même l'ignore. Tout dépendra de la vente des bois et des chances de l'exploitation, car le sabotier est pareil aux oiseaux de passage, il parcourt successivement tous les cantons de la forêt, s'arrètant là où une coupe va être exploitée et où il trouve à faire un bon marché. Il a bien, là-bas, dans quelque village voi^n, une maison au vieux mobilier poudreux, mais il ne

UAUTOMNE DANS LES BOIS. ei

rhabite guère que dans les mauvaises saisons, et ne s'y retire définitivement que pour s'y aliter et mourir.

Cette année, l'installation est à souhait. On se trouve à l'aise au fond de cette combe verte et paisible, à deux pas de la coupe, où se dressent les arbres achetés sur pied et marqués du marteau de l'adjudicataire. Ce sont de beaux hêtres aux ramures vigoureuses. Ils ont cinquante pieds de fût, un mètre de circonférence à la fourche des branches, et chacun d'eux peut donner six douzaines de paires de sabots. Il y a aussi dans le lot quelques pieds de tremble, d'aulne et de bouleau; mais le sabotier n'en fait pas grand cas ; les sabots qu'on fabrique avec ces essences ont le bois spongieux, et l'humidité les pénètre vite. Les sabots de hêtre, à la bonne heure ! Ils sont légers, d'un grain serré, et le pied s'y tient sec et chaud en dépit de la neige et de la boue.

Toute la troupe est en mouvement. Sur le seuil de la loge, les femmes jasent en reprisant les vêtements déchirés. Les hommes abattent les arbres au ras déterre avec la grande cognée. Chaque corps d'arbre est scié en trmices, et si les billes sont trop grosses, on les fend en quar-

n L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

tiers avec le eouire. Un premier ouvrier ébauche: le sabot à la hache, ea ayant soin de donner une courbure différente pour le pied gauche ou le pied droit ; puis il passe ces ébauches à un second compagnon, qui commence à les percer à l'aide de la vrille, et qui évide peu à peu l'intérieur au moyen d'un instrument qu'on nomme la cuiller. Pendant toute cette besog;ne, l'atelier bavarde et chante, car le sabotier n'est pointtacitume comme sonvoisin le charbonnier; les muscles continuellement en action, -le travail en pleine lumière après une bonne nuit de sommeil, tout cela vous met en appétit et en belle humeur. Le sabotier chante comme un loriot, en fouillant le bois tendre, d'où sortent de blancs copeaux, fins et lustrés comme des rubans, et l'ouvrage se façonne au milieu des rires et des refrains rustiques.

Les premiers sabots, les plus grands, sont fabriqués dans les larges Ironces, voisines de la souche. Ceux-là chausseront les pieds robustes du travailleur, qui dès l'aube s'en va par la pluie et le vent vers son atelier. Aux premières heures du matin, ils retentiront sur le pavé de nos rues désertes, aux pieds des balayeurs et des

paysans qui vieniientaa marché, et paresseux, nous les entendrons à dëmi-sommeil. — Dans les Ironct sont taillées les chaussures des fen bot solide, toujours en mouvement, gère, et le sabot plus léger et plus ' jeune ftlle. Celui-ci, on l'entend pt le sol avec un bruit allègre, sono comme la jeunesse: sur les dalles c tour du bassin de la fontaine, et la sentier pierreux qui mène au vei mesure qu'on arrive au dernier tie hêtre, les billes se raccourcissent, ( sabots du petit pâtre, qui s'en va t gués friches nues à la suite d'un vaches. On y façonne aussi les sal lier ; lors de l'entrée à l'école, leur mélancolique a l'air de ramper si mais en revanche, à la sortie, quel t:

dissant et joyeux ! — Les dernière:

réservées pour les cotillons, c'est-àsabots des petits enfants. Ces der meilleur lot ; ils sont choyés et fSté lendemain de la Noël, et puis ils guère, et on les use rarement. Dès

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