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Sous bois, impressions d'un forestier

Je n'avais pas vu de vrais bois depuis un an, et il y en aura bientôt dix-huit que je n'ai visité ceux-ci. A la descente du chemin de fer, quand, les oreilles encore toutes résonnantes des mille bruits parisiens, je me suis trouvé en pleine solitude sylvestre, j'ai ressenti une brusque commotion, et le vieux forestier qui sommeillait en moi s'est soudain réveillé.

On redevient sauvage à l'odenr des forêts,

a dit un poète contemporain*. Cette maxime 'Sully Prudhomme, Stances et Poèmes.

paraîtra peut-être contestable à ceux dont le courant tumultueux des grandes villes a bercé l'enfance et agité la jeunesse, mais elle est rigouriBusement vraie pour quiconque a été élevé au milieu des forêts. Ce qui nous prend et nous charme, nous autres boisiéî^s, ce n'est pas seulement l'originale beauté de ces nappes de verdure ondulant de colline en colline ; ce n'est pas la fière tournure des chênes centenaires, ni la limpidité des eaux ruisselantes, ni le calme des futaies profondes ; non, c'est pardessus tout la volupté des sensations d'autrefois, ressaisies tout-à-coup et goûtées à nouveau. L'odeur sauvage, particulière aux bois, la trouvaille d'un bouquet d'alises pendant encore à la branche, ou d'une fleur perdue de vue depuis des années, le son de certains bruits jadis familiers : — la rumeur d'une cognée dans leseowpes lointaines ou les clochettes d'un troupeau vaguant dans une clairière, — toutes ces choses agissent comme des charmes pour évoquer les esprits élémentaires qui dorment au fond de l'homme cultivé. Alors l'habit de théâtre que nous revêtons pour jouer notre rôle dans la comédie de la vie civilisée et raffinée, ce vête-

ment d'emprunt aux couleurs voyantes, aux étoffes précieusement brodées et artistement taillées, se déchire de lui-même et s'en va par lambeaux pendre aux buissons de la route. L'homme primitif reparaît avec la souplesse de ses mouvements naturels, la soudaineté de ses désirs, la naïveté de ses étonnements enfantins Plongé dans ce bain des verdures forestières, il sent sourdre en lui une sève remontante ; et, dans son imagination rajeunie, les féeries du temps passé se remettent à chanter leurs contes bleus... Peu à peu j'ai éprouvé cette merveilleuse transformation , tandis que la voiture descendait les rampes tournantes de la forêt. Les sonnailles du cneval tintaient glorieusetnent, et glorieusement, entre deux traînées de lumière, les ombres des nuages glissaient le long des pentes boisées. Partout une mer moutonnante de feuillées épaisses ; mes regards, réjouis par la variété des verts, tantôt remontaient les rapides couloirs des tranchées abruptes, tantôt plongeaient dans les entonnoirs des combes. Et quelle pacifique et endormante solitude ! A peine si de loin en loin une maison de garde ou une ferme isolée dressait ses toits gris à l'abri

des hêtres. De minces flocons de brume, suspendus aux cimes des arbres, s'éparpillaient lentement, puis s'envolaient pareils à ces vaporeuses graines des chardons que les enfants nomment des voyageurs. L'exquise fraîcheur du soir rendait plus pénétrante la senteur des regains récemment coupés. Cette humidité parfumée des bois au crépuscule, les murmures de l'eau dans le creux des gorges, les grappes noires et appétissantes des mûres sauvages rampan* jusque sur le chemin, tout cela me montait aa cerveau et me grisait. J'étais tenté de m'élancer de la voiture , d'étreindre un des arbres de bordure dans une embrassade fraternelle, ou de grimper aux sommités feuillues d'un chêne pour jeter de plus haut mon cri de liberté à la forêt... Quand la voiture et son cheval fumant se sont arrêtés devant l'auberge d'Auberive, j'étais de la tête aux pieds redevenu un Sylvain.

f 9 septembre.

Me voici sur la lisière de la Champagne et de la Bourgogne, dans un coin très-accidenlé de la Haute-Marne: — la worïîa^nelangroise. Ainsi que

l'indique son nom, Auberive est situé au bord de l'Aube, qui prend sa source à deux lieues de là. Bien que sa position géographique en ait fait un chef-lieu de canton, Auberive esta peine un village : une vingtaine de maisons bourgeoises perchées sur les roches qui dominent la petite rivière, deux ou trois fermes, une chapelle, un moulin, puis les vastes dépendances d'une ancienne abbaye de bernardins, c'est tout ; mais cela présente à l'œil un ensemble pittoresque et original, surtout quand on suit la chaussée qui relie V Abbatiale au centre du village. Cette allée plantée de vieux tilleuls touffus, se nomme Entre-deux- Eaux. Des deux côtés, en effet, l'eau y court le long des talus, limpide, dorée et susurrante. A droite, des lavoirs, creusés dans la roche qui surplombe, sont à demi voilés de lierre, et sous leur ombre bavardent tout le jour battoirs et lavandières ; la roue du moulin jette bruyamment sa pluie de perles au soleil; les coqs chantent ; les jardins en terrasse sont pleins de clématites et de dahlias. C'est comme une note joyeuse au milieu du silence des bois envi?onnants.

Ces bois m'attiraient, j'étais venu pour oux,

aussi no me suis-je guère attardé dans le village. Trois immenses forêts l'enserrent et se prolongent à plusieurs lieues aux entours : Monlavoir, Montaubert et Montgérand, Quand les moines bernardins ont jeté ici les premières pierres de leur abbaye, cette solitude a dû leur sembler faite à souhait pour le recueillement et la prière. Aucune route, et les grands massifs des bois arrêtant jusqu'au moindre des échos de la vie mondaine. Aussi pendant longtemps l'histoire de ce monastère a-t-elle été comme celle des peuples heureux : paisible et uniforme. Les moines défrichaient quelques cantons, bâtissaient des fermes dans ces enclaves, et peu à peu les revenus de l'abbaye grossissaient. Avec les gros revenus vinrent des besoins de luxe et de bien-être. On installa des forges le long des cours d'eau, on barra les ruisseaux des gorges étroites pour y creuser des étangs poissonneux. Au xvm® siècle, les moines, possesseurs de la forêt et de la plaine, vivaient largement et menaient grand train. On chassait à courre par monts et vallées, et dans les bois de Charbonnière il y a encore un carrefour, nommé la Belle-Étoile, au centre duquel se dressent des

bancs et une large table de pierre où l'abbé, dit-on, faisait déjeuner ses botes entre deux haltes de chasse. Dans la paix de cette abbaye de Thélème, 89 éclata comme un coup de tonnerre ; les moines s'enfuirent , l'abbaye fut vendue aux enchères, et, par une singulière raillerie du hasard, elle passa dans les mains de M™* Caroillon-Vandeul, la fille de l'auteur de la Religieuse, Angélique Diderot*.

Ce long règne des moines semble avoir été fort doux. Le joug des bons pères était aimable et léger, et les anciens du village m'ont toujours paru très-respectueux pour la mémoire des bernardins. Nulle part on n'entend conter de ces grasses histoires qui défraient joyeusement les fabliaux du xv® siècle, et constituent d'ordinaire la légende des cantons oii le clergé régulier a établi ses monastères. Un dicton, qui a une vraie saveur de terroir, marque seul la trace que le régime monacal a laissé dans les rustiques imaginations de la commune. Je regardais ce matin monter vers les bois une fillette portant

* Aujourd'hui l'ancienne abbaye est devenue une maison centrale de correction.

dans sa panetière le déjeuner de quelque bûcheron. Comme la laitière de La Fontaine ,

Légère et court vêtue, elle allait à grands paa.

— Hé ! hé ! m'a dit le savetier Trinquesse en battant une semelle racornie, voilà une gâchette (fillette) troussée comme un moine qui va au cretson...

Tandis que je gravissais la sente du Val-Glavin, je ruminais en mon par-dedans cette comparaison toute locale : dans cet endroit oîi l'eau -•uisselle de toutes parts et où les cressonnières abondent, j'essayais mentalement de dessiner l'amusante silhouette d'un moine s'en allant ao cresson. Peu à peu, et par un effet de mirage bien connu des rêveurs, ce moine imaginaire se glissa hors de mon cerveau, et il me sembla le voir, grimpant devant moi, avec sa capuce rabattue, sa robe retroussée jusqu'aux genoux, ses jambes velues et nerveuses. Je suivais machinalement son ombre à travers les sentiers herbeux, et je m'imaginais qu'au lieu de gravir les rampes de la forêt, nous remontions ensemble le lit verdoyant où avaient roulé pendant des

siècles les flots paisibles de l'existence de ce petit pays. A chaque tournant du ravin, la silhouette d'abord assez vulgaire de mon moine prenait une tournure plus majestueuse et plus sculpturale ; le port de sa tête devenait plus fier, son geste plus solennel. Ce n'étaient plus les tiges vertes du cresson qu'il cueillait dans le courant sonore du ruisseau, mais les fleurs légendaires aux tons d'or, d'azur et de pourpre, qui ne s'épanouissent que sur les pages des missels, les herbes merveilleuses des formulaires du moyen âge, les roses mystiques qui ne s'ouvrent que dans les poèmes du Saint-Graal. Chacune de ces plantes me contait en son langage un détail ignoré de l'histoire de la vieille abbaye, et nous i?ous enfoncions ainsi jusque dans les brumes lointaines de l'époque mérovingienne, au temps où saint Remy, selon la tradition, vint bâtir cette chapelle en ruine qui se dresse encore à la lisière de Montaubert, et oîi jamais de mémoire d'homme « on n'a vu une toile d'araignée ». Je parvins ainsi, sans trop savoir comment , jusqu'au milieu d'une futaie oh mon moine fantastique me laussa brusquement compagnie , jugeant que

j'étais sans doute maintenant suffisamment préparé, pour demeurer seul en contemplation devant le plus bizarre des sites forestiers. — Sur un espace circulaire d'un quart de lieue, le sol bossue et vallonné a l'air d'un cimetière de géants. Dans les plis sinueux de cescirconvallations, au long de ces tertres étranges, croît une mousse épaisse et spongieuse, et çà et là de vigoureuses fougères y étalent leurs feuilles en éventail. Des hêtres énormes, des chênes trapus et des frênes élancés ont enfoncé leurs racines dans le renflement des monticules et répandent sur ce lieu mystérieux une paix et une ombre profondes. Qu'y a-t-il sous ces mousses silencieuses et dans cette pénombre sépulcrale ? Un ancien village gaulois, un camp romain ou des tumulus druidiques?... Dans le pays, la croyance populaire s'est attachée à l'idée d'un cimetière, et ce canton s'est de temps immémorial appelé le bots des Fosses.

C'est qu'en effet, si l'histoire ici est quasi muette pour ce qui intéresse l'ère chrétienne, en revanche le souvenir des invasions romaines s'est conservé singulièrement vivace. On raconte qu'au temps où les Romains envahissaient la

L'AUTOMNE DANS LES BOIS. Il

Gaule, les gens du pays s'étaient retirés dans les bois et s'y étaient fortifiés. On trouve encore sur les crêtes des forêts de Montavoir et de Montgérand des murs circulaires désignés sous le nom de murgers et formés de pierres sèches superposées ; dans ces murgers envahis par la mousse, les bûcherons veulent voir l'enceinte des villages gaulois. Quand éclata le soulèvement dirigé par Vercingétorix, les Romains, dit-on, quittèrent Langres, traînant à leur suite six mille prisonniers helvètes et vinrent camper à Montaubert, près de la ferme d'AUofroy, au bord d'une combe profonde. Les vivres étaient rares dans ce pays sauvage, et les six mille prisonniers étaient autant de bouches inutiles ; on les parqua dans la combe et ils furent massacrés dans la nuit. — En ce moment même, et malgré les deux mille ans de distance, la pensée de cet épouvantable égorgement me fait froid jusqu'aux moelles. — Ce qu'il y a de pis, c'est que l'histoire est cette fois d'accord avec la légende. D'après les Commentaires (liv. YII), « Vercingétorix, ayant ramassé de grandes forces et sachant que César marchait vers le pays des Séquanes parla fontière du pays langrois, pour être plus

à portée de secourir la province, forme trois camps à environ dix milles de l'armée romaine... César partage sa cavalerie en trois corps et les fait aller à l'ennemi... On se bat partout en même temps... Enfin les Germains (alliés des Romains) gagnent le sommet d'une colline qui est sur la droite, en chassent les ennemis, les poursuivent jusqu'à la rivière où Vercingétorix est en bataille avec son infanterie, et en tuent un grand nombre. Le reste prend la fuite... Ce n'est partout que carnage... Omnibus locts fit <sedes. »

La disposition des lieux répond exactement aux détails de la narration de César. Les bois d'Auberive se trouvaient aux confins du pays de Langres et du pays des Séquanes ; une voie romaine, partant de Langres, passait près de la ferme d'Allofroy, au pied des forêts de Montaubert et de Charbonnière, dont les Gaulois occupaient les hauteurs, à la droite ei à la gauche de l'Aube. Tout fait donc supposer que la tradition ne s'est pas trompée et que le massacre a eu lieu dans les gorges de Montaubert. J'ai voulu voir la terrible combe. Le ciel était demivoilé, l'air tiède, et les charmes jaunissaient

déjà SOUS le soleil d'automne. Un pacifique nimbe de fumée surmontait les toits de la ferme — Le vaste entonnoir de la combe est couvert d'une plantureuse végétation ; les hêtres poussent drus dans ce terreau formé de six mille corps humains. A part cette vitalité puissante des arbres et cette exubérance de sève végétale, rien ne marque plus la trace de la grande bataille livrée il y a deux mille ans. Les lierres enguirlandent les chênes, les hêtres sont chai»» gés de faînes, des scabieuses fleurissent à foison dans les clairières, et des mésanges gazouillent en becquetant l'écorce des branches. Parfois seulement dans les champs voisins, le fermier avec sa charrue met à nu des pierres tombales, des armes et des ossements,

Orandiaque effossis miratur ossa sepulcris.

Les bûcherons ignorent le nom du grand conquérant qui a passé là. De toutes les gloires, la gloire militaire est encore celle qui s'efface le plus vite. Les générations qui se succèdent oublient rapidement le nom des vainqueurs et ne gardent plus qu'une tendre et confuse pitié pour

les vaincus. Ici, on ne sait plus le nom de César, mais on a conservé la mémoire des six mille prisonniers égorgés en une nuit, et la combe s'appelle encore la (^ombe au san^.

7 septembre.

Mon premier soin a été de me mettre en quête de mon vieil ami Tristan. La joie de revoir la forêt était doublée pour moi du plaisir de la visiter avec lui. Il y a vingt ans qu'il la parcourt dans tous les sens, et pas un braconnier ne la connaît mieux. Il sait à l'avance dans quel canton les charbonniers dresseront leurs fourneaux, il peut vous indiquer la place précise où pousse telle plante rare et les coins ignorés où sont les plus beaux paysages forestiers. Nous avions jadis voyagé ensemble à travers les bois d'Auberive, et je me faisais une fête de l'associer de nouveau à mes excursions. Il faut visiter un pays inconnu avec la femme qu'on aime, mais c'est seulement avec un ami qu'on peut goûter pleinement le charme des paysages déjà vus. Les Allemands disent qu'il ne nous est pas donné de rêver deux fois le même rêve; c'est

surtout en amour que le mot est vrai. L'amitié, moins exclusive et plus accommodante de sa nature, redoute moins les comparaisons amères, les retours mélancoliques et les désillusions inséparables de ces pèlerinages aux lieux où l'on a Yécu heureux. Je n'avais pas prévenu Tristan de mon arrivée, je voulais lui ménager la surprise de cette réunion longtemps projetée et toujours ajournée; mais je ne savais trop où le prendre. Mon ami ressemble fort à l'alouette, qui ne fait pas deux fois son nid dans le même sillon. C'est le marcheur le plus infatigable et le bohème le plus vagabond que je connaisse. Il n'y a pas une auberge du canton où il ait établi son i^îte pour plus d'un mois. Dès qu'il est rassasié d'un paysage, il boucle son sac et s'en va à la recherche d'un site plus curieux. S'il trouve en chemin une ferme isolée ou un campement de charbonniers qui soit en harmonie avec son humeur et ses rêves du moment, il s'y installe, bourre sa pipe et s'écrie : « Écrivons ici un chef-d'œuvre ! » — car Tristan est poète à ses heures. — Il n'y écrit pas de chef-d'œuvre, mais, au bout de quelques semaines, il sait par le menu l'histoire de ses hôtes et de leur famille, il a lié connais-

sance avec les oiseaux et les plantes du voisinage ; il se dit alors que l'heure de l'éclosion littéraire n'est pas encore sonnée, et il va chercher son aventure ailleurs.

On m'avait assuré la veille qu'il habitait pour le moment une maison de campagne située entre Aujeures et Vaillant, et qui est connue sous le nom un peu prétentieux de la villa. D'Auberive à Aujeures, il y a trois bonnes lieues de pays, mais le chemin, qui passe à travers de beaux bois, est facile à suivre. Dès le fin matin, je me suis mis en route. Le soleil s'était levé dans un ciel clair, et les chants aigus des sauterelles annonçaient une chaude journée. Tout le temps que je marchai sous bois, les choses allèrent bien ; mais, à la lisière de la forêt, je vis onduler devant moi une plaine montueuse où le soleil tombait d'aplomb sur des champs moissonnés. Seuls, au milieu des sillons brûlés, trois tilleuls poudreux entouraient un calvaire de pierre grise où je lus que « Jean Jacquemot, bourgeois d'Aujeures, et Catherine sa femme, avaient élevé en 1780 cette croix comme témoignage de leur piété ». A une portée de fusil du calvaire, un grand bâtiment carré dressait dans la plaine sa

toiture de pierres plates. Un paysan m'apprit que c'était la ferme Diderot. — Diderot ! Dans ce pays langrois, on rencontre le nom du fougueux philosophe partout, excepté au-dessus de la porte de la maison de Langres où il est né. Est-ce un mesquin sentiment d'animosité religieuse qui a empêché ses compatriotes d'acquitter ce devoir envers l'écrivain le plus original et le plus artiste du xvm^ siècle, ou bien lui gardent-ils encore rancune de ce qu'il disait d'eux à AP'e Voland? — « La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église en haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe dans un point, et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. » Après avoir déchiffré l'inscription du calvaire demi-ruiné, je me rappelai mélancoliquement un autre passage des lettres à M"^ Voland. — « Deux choses nous annoncent notre sort à venir et nous font rêver : les ruines anciennes et la courte durée de ceux qui ont commencé de vivre en même temps que nous; nous les cherchons, et, ne les retrouvant plus, nous nous replions sur nous... » Cette pensée ramena mon esprit vers mon ami Tristan. Dix-huit ans avaient coulé entre nous depuia

notre dernière entrevue; un grand espace de temps pour la changeante espèce humaine I Dans quel état d'âme et de corps allais-je le retrouver ?... Le nouveau courant de ma méditation me conduisit ainsi jusqu'au village. A Aujeures, rien de particulier, si ce n'est cette inscription narquoise charbonnée sur les murs du lavoir public : café des Bavardes, je me fis enseigner une seconde fois mon chemin, et je retombai dans la plaine aride et ensoleillée. De la fameuse villa aucune apparence. Quel site maussade, pensais-je, a choisi Tristan pour s'y nicher ! — Et je m'épongeais le fronl. Tout à coup voici un pli de terrain dans les chaumes, un chemin creux et rapide entre des rochers, puis une porte mauresque barrant le sentier, et une fois la porte ouverte, quel éblouissement!

Figurez-vous une gorge étroite s'ouvrant dans là roche ombragée. A la naissance même de cette gorge s'élève la villa, copiée sur le modèle d'une des maisons de plaisance de la Gorned'Or. Les murs, les fenêtres tréflées, les balcons, sont tapissés de fleurs exotiques; autour de la légère coupole du toit, des hirondelles se pour-

L'AUTOMNE DANS LES BOIS. il

suivent avec des cris joyeux; au-dessous des balcons, une source vive sort du rocher. A gauche un taillis, à droite la roche nue et chaudement colorée, prolongent en demi-cercle leurs lignes sobres et pures, qui coupent le bleu du ciel horizontalement etfont penser aux paysages de l'Attique. Au-delà des vergers, un rideau d'arbres forme une moelleuse rampe de verdure et borde des prés oh courent des noyers trapus ; puis la gorge s'évase et devient une vallée. Un clocher pointu s'élance d'un fouillis d'arbres : c'est Courcelle-Val-d'Esnoms; un ruisseau miroite sous les aulnes; plus loin, un ruban de route blanche poudroie entre deux collines boisées, pareilles à de verdoyants promontoires. D'une verdure à l'autre, la nappe dorée des champs moissonnés et déserts flambe au soleil, et deux peupliers s'en détachent seuls comme deux sveltes fuseaux. La vallée s'agrandit tonjours, les plaines mamelonnées et fuyantes s'élèvent doucement jusqu'aux lignes bleuâtres de l'horizon où se profilent les montagnes du Jura. Tout cela est splendidement éclairé, et pour rafraîchir les regards aveuglés de tant de clarté, partout, dans le voisinage de l'habita-

tl L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

tien, un luxuriant épanouissement de feuillage» verts et de fleurs, un parfum d'héliotrope et d'oranger, un bruit d'eaux vives et un mélodieux bourdonnement d'abeilles. — Une royale fête des yeux !

— Qu'en dis-tu? cria derrière moi une voij joviale, en même temps qu'une large main s'abattait dans la mienne. — C'était Tristan, toujours le même, avec ses grandes jambes solides et sa physionomie originale, qui fait songer à la sérénade de Don Juan, où l'accompagnement raille, tandis que la mélodie pleure. Les yeux bleus de Tristan sont noyés de mélancolie, mais sa bouche sensuelle et ironique rit sous sa barbe blonde. Ces dix-huit années ne l'avaient pas changé ; on eût dit que l'air salubre des bois lui avait conservé une éternelle jeunesse ; pas un fil blanc dans ses cheveux, pas un pli sur son front d'enfant. — Regarde bien, reprit-il, emplis tes yeux de lumière et de couleurs; ensuite nous irons deviser à l'ombre. Le propriétaire de la villa est allé aux eaux et m'a laissé maître chez lui. Quand tu te seras bien grisé de soleil et de parfums, je te conduirai près de la source, je te lirai mes derniers vers, et tu t'assoupiras

doucement au double ronron de mes rimes riches et de l'onde jaillissante.

9 septembre.

Ce matin, Tristan a remis les clefs de la villa entre les mains de la femme du jardinier, et nous avons repris le chemin de la forêt. Nous descendions vers les bois de Maigrefontaine à l'heure oti le paysage a encore son charme virginal. La fraîcheur de la nuit l'a pénétré d'une vapeur argentée qui est pour les feuillées comme cet humide velouté déposé à l'aurore sur les grappes mûrissantes. Les sentiers sont noyés dans une ombre moite et les gouttes de rosée irisent l'extrémité des branches. La forêt a l'air d'une nymphe qui sort du bain et qui roule dans une gaze transparente son beau corps nu et ruisselant. — Quand nous aurons dépassé la source de l'Aube et que nous approcherons de la Thuilière, me dit Tristan, je te ferai admirer mon jardin, qui est tout autre chose que celui de la villa. Lorsque je vais le visiter, je prends en pitié les massifs où mon hôte a si grand'peine à conserver ses fleurs exotiques. Ces plantes du

midi sont en définitive de pauvres dépaysées et elles me font toujours l'efFet de Mignon regrettant la patrie. Vous autres, geas des villes, ▼ous ne vous doutez pas combien est magnifique la flore de la forêt, même dans ces mois d'arrière-saison. Elle a une grâce et une couleur incomparables, elle est variée et féconde à l'infini ; elle a surtout cela pour elle que, poussant à la volonté de Dieu, elle ne peut s'acclimater dans les parterres des philistins.

Une fois sur le chapitre des fleurs sylvestres, Tristan ne tarissait pas. Il me contait leur histoire, il y mêlait quelque peu de la sienne et finissait par si bien fondre son existence avec celle des plantes qu'on eût dit qu'un fil sympathique et mystérieux allait de son âme aux moindres végétaux des bois. Nous fîmes ainsi deux lieues sans nous en douter, en suivant le berceau verdoyant de l'Aube naissante, dont nous entendions les premiers vagissements sous les feuilles. Quand nous approchâmes de l'ancien lit de l'étang, je vis que mon ami n'avait point surfait les richesses florales de son ja7'din. La prairie encadrée dans le taillis étalait en plein soleil de joyeuses bordures de fleurs. Au long

des buissons, les chèvrefeuilles tordaient leurs brins en compagnie des clématites; le sol humide des prés était jonché de veilleuses; au fil de l'eau, les j'ei'nes des prés penchaient leurs panicules à odeur d'amande, et de superbes tiges d'aconit bleu s'élançaient fièrement audessus des touffes plus humbles des eupatoires lilas et des salicaires pourprées.

— Ne te gêne pas, s'écria Tristan d'une voix triomphante, fais ta gerbe ! Tu trouveras au bord de l'eau la parnasste avec ses cinq nectaires d'or et ses pétales blancs qui semblent découpés dans de l'ivoire. Ce que je te recommande surtout, c'est la tribu des gentianes. Nous les avons toutes ici : depuis la grande jaune, dont les indigènes distillent la racine pour fabriquer une détestable eau-de-vie, jusqu'à la petite bleue ciliée, qui ouvre à demi ses pétales frangés, comme une coquette lançant des œillades à la dérobée. Voici la. petite centaurée^ rougissante comme une ingénue; la ^'e^'mawz'^'Me violette, qui ressemble à une veuve hasardant sa première toilette de demi-deuil, et la pneumonanthe bleu indigo... Est-elle gaillarde et vigoureuse, cellelà, avec ses feuilles en glaive et ses corolles

étoffées comme la robe d'une bourgeoise cossue!... Arrête-toi un moment et salue la perle deTécrin, raraavisl

11 me montra une plante svelte et frôle, aux petites feuilles foncées, auxfleursen étoile, d'un violet sombre pointillé de noir. Sa physionomie avait je ne sais quoi de hautain et d'étrange. — Mon cher ami, continua Tristan en écarquillapt ses yeux bleus, tu vois la swertia... On ne la trouve qu'ici. C'est l'originale de la famille; ne jurerait-on pas une magicienne de Thessalie, une Circé ou une Médée?... — Il garda un moment le silence, et reprit d'un air confidentiel, en baissant la voix : — Ne penses-tu pas que les plantes de la même famille ont des rapports sociaux comme nous autres, et qu'il existe «ntre elles un échange de bons et de mauvais procédés, suivant leur naturel aimable ou maussade?... Moi, je crois à la sociabilité des fleurs, comme du reste à celle de toute la nature. Je t'assure qu'il se passe entre les feuilles, les herbes, le vent, les insectes et les pierres, des comédies et des drames auxquels je prends un plaisir plus vif qu'à certaines pièces de Shakspeare. Tiens 1 l'autre jour, je regardais passer

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une graine de chardon que le vent s'était chargé de voiturer jusqu'à destination... Qxiel conducteur capricieux, bonté divine! Tantôt il la menait en poste, tantôt il se plaisait à la faire valser sur place ; parfois il la déposait mollement sur une feuille en ayant l'air de lui murmurer à l'oreille : « Attends-moi ici, tandis que je vais me rafraîchira l'auberge voisine, » puis, le coup de l'étrier vidé, il reprenait son voyageur et presto le faisait vire-volter jusqu'à la prochaine étape...

Ici, je l'arrêtai net. — Holà! dis-je, ce que tu me débites là est du Cyrano de Bergerac tout pur.

— Hein I riposta Tristan piqué, voudrais-tu insinuer que je tourne à la préciosité?

— Je ne dis pas cela, mais je trouve que, depuis un certain temps, vous autres descriptifs, vous glissez sur cette pente dangereuse en art, qui consiste à prêter à la nature vos façons de sentir et de penser. Nous sommes à une époque de maniérisme, et, en matière d'analyse sentimentale nous couperions des cheveux en quatre; eh bien! nous avons aussi une tendance à maniérer et à raffiner le sentiment de la

nature. Après l'avoir, au xvu* siècle, traitée avec une superbe indifférence, nous en venons à l'associer à toutes nos subtilités mystiques. Sois bien persuadé que c'est là une falsification et non une interprétation. La nature n'a rien à voir là-dedans. Avec ta théorie, tu me fais l'effet de ces maris qui ont la prétention de façonner leur femme à leur image. Us y perdent leur façon, et se retrouvent au point de départ quand ils s'imaginent avoir fait cent lieues. La nature est femme et ne se laisse point pétrir à notre gré. Le meilleur procédé pour peindre la beauté d'une rose, c'est encore de dire qu'elle est la rose. C'est l'éternelle histoire de M. Jourdain et de « Belle marquise, vos yeux me font mourir d'amour». Nous ne décrivons jamais mieux la nature que lorsque nous nous efforçons d'exprimer sobrement et simplement l'impression que nous en avons reçue. Voici, par exemple, quatre vers d'une chanson populaire du Poitou:

Hé 1 levez-vous, bergère.

Hé 5 levez-vous, car il est jour; Les moutoQS sont en plaiœ, Le soleil luit partout...

n n'y a point là grands frais de style ni grands raffinements d'imagination, et pourtant quel mouvement dans ce couplet, et comme ce brave poète rustique inconnu nous donne en deui traits la sensation du réveil laborieux des champs et de la plaine illuminée de soleil !

Tristan se taisait, mais je sentais bien qu'il n'était pas convaincu. — Nous avions franchi la chaussée de l'étang aux talus fleuris de saponaires et de vipérines. Nous touchions à l'endroit où la gorge de Maigrefontaine débouche dans le val de la Thuilière, et où la vieille forge dresse ses sombres bâtiments ruinés. L'industrie métallurgique, si florissante dans ce pays pendant la première moitié du siècle, a subi depuis vingt ans une crise fatale; les grandes compagnies industrielles de l'Allier et de la Côte- d'Or ont acheté les petites usines qui les gênaient et en ont éteint les feux. C'est ainsi que la Thuilière est depuis longtemps déserte et muette. Le sol de la cour, encore noir de cj'asses de fer, est maintenant envahi par les hièbles et les chardons ; les portes de la forge bâillent entr'ouvertes et laissent voir la nef obscure où dorment les énormes marteaux qui jadis rem-

ao L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

plissaient le val de leurs voix puissantes ; le vent seul s'engouffre et se lamente dans les souffleries et dans la haute cheminée. La toiture s'est effondrée par endroits, et l'aiie du foyer, qui jetait dans la nuit de si rouges lueurs, sert maintenant de refuge à des ramiers sauvages. De cette forge réduite au silence et perdue au fond des bois, se dégage la mélancolie partieulière aux lieux abandonnés.

— Eh bien I s'écria Tristan, nieras-tu encore les sympathiques rapports qui existent entre les âmes des choses? Sunt lacrymxi^erum... Regarde comme les hêtres étendent tendrement leurs branches jusque vers les murs de la forge. Ils <mt l'air de vouloir la presser dans leurs grand» bras verts pour la consoler. La forêt lui dit : « Les hommes t'ont délaissée, mais moi je te reste. Mes oiseaux remplaceront avec leurs chants les clameurs de tes forgerons ; mes ronces et mes clématites s'enlaceront dans l'écluse autour de tes roues immobiles, et feront ruisseler leurs chevelures fleuries à la place où Teau répandait ses nappes bouillonnantes. Pendant la nuit, le vent et moi nous remplirons de rumeui's ta cheminée et ton aire sonores, ei à

travers ton long sommeil tu auras encore une confuse vision de ta vie d'autrefois I »

— En route, incorrigible rêveur I

10 septembre.

— Nous étions assis, Tristan et moi, sur la crête d'une sorte de falaise qui surplombe audessus de Vivey. Du haut de cet observatoire, le village, entouré de trois c6tés par les bois, a i'air d'être au fond d'un puits de verdure. Nos regards plongeaient droit au-dessus du vieux château, flanqué de deux tourelles en éteignoir, et environné d'une quarantaine de maisonnettes entre lesquelles serpente le ruisseau. Letruit des battoirs, les cris des enfants, les chants des coqs, nous arrivaient en accords clairs et joyeux.

— Tu vois ce hameau? dit Tristan ; eh bien I toute sa population ne vit que de la forêt : les hommes sont bûcherons, les femmes vont au bois ramasser des fraises en été, des faînes à l'automne, et des branches mortes en hiver. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces pauvres gens sont d'une probité proverbiale. On ne compte point parmi eux un seul délinquant

n L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

forestier A peine deux ou trois braconniers font-ils exception à la règle, et encore ce sont de si amusants vauriens, qu'on est presque tenté de leur pardonner leurs méchants tours en faveur de l'adresse qu'ils déploient. Ces gaillards-là vous prennent dans leurs engins un cerf avec la même facilité que s'il s'agissait d'un simple levraut. Ils courbent deux baliveaux à la sortie d'une coulée où doit passer le gros gibier, ils y ajustent leurs collets de laiton, et au petit jour la bête se trouve pendue haut et court sans qu'elle ait eu le temps de pousser un cri. Ils vous la démembrent sur place, et la transportent nuitamment chez les aubergistes, dont ils sont les fournisseurs attitrés; mais je veux que tu fasses aujourd'hui connaissance avec des travailleurs dont le métier est plus honnête et plus original...

Nous avons pris le chemin du bois des Fosses, et au bout d'un quart d'heure nous nous sommes trouvés sous les grands fûts delamerye. Quelle belle chose qu'une futaie à l'heure du soir oti le soleil glisse ses rayons obliques sous le couvert I Les hêtres et les chênes élancent droit vers le ciel leurs troncs sveltes et nus, surmontés d'une

ramure opaque. Le sol éclairci et débarrassé de broussailles laisse le regard plonger dans les intimes profondeurs de la forêt; une lumière verdissante et mystérieuse baigne la futaie oili les pas et les voix deviennent plus sonores. De tous côtés, les hêtres profilent leurs blanches colonnades. C'est comme un temple aux mille piliers puissants, aux nefs spacieuses et sombres, où, tout au loin, des pluies de rayons lumineux brillent dans l'ombre comme des lueurs de cierges. Tandis que nous cheminions, silencieux et recueillis, une acre odeur de fumée se répandait sous les branches. — Les charbonniers ne sont pas loin, dit Tristan.

En effet, nous aperçûmes bientôt les fourneaux à charbon espacés entre les arbres : les uns conservant encore leur forme conique, les autres affaissés et fumants. A quelques pas de la loge, construite en ramilles et en mottes de gazon, les charbonniers assis en cercle sur des sacs préparaient le repas du soir autour d'un feu de souches oil bouillait la marmite. Us étaient six : trois gars bien découplés, aux regards intelligents sous le chapeau à larges bords, une fillette de seize ans ayant la beauté

agreste d'un fruit sauvage, puis le maître charbonnier et sa femme, déjà ridés, hâlés et crevassés par l'âge et le labeur. Nous demandâmes la permission d'allumer nos pipes au bra>ier, et petit à petit nous liâmes connaissance. Les charbonniers sont gens peu expansifs et d'humeur déflante. Cependant, quand ils virent que nous nous intéressions sérieusement à leurs occupations, leurs langues commencèrent à se délier. L'offre d'un paquet de tabac acheva de les apprivoiser ; la petite, qu'on nommait Brunille, et qui d'abord s'était cachée dans l'embiasure de la loge, nous lança un regard moins farouche à travers les grands cheveux dénoués qui voilaient à demi ses yeux. Nous prîmes place sur les sacs, et je fis causer le vieux sur la cuisson du charbon.

— C'est une rude besogne, et capricieuse, dit-il en secouant les cendres de sa pipe ; d'abord il faut chercher un bon cuisage, abrité du vent et à proximité des routes forestières ; puis il y a le di^essage du fourneau, qui est une opération délicate, exigeant de la patience et du savoir. Sur l'emplacement choisi, on compte huit enjambées ; c'est le diamètre du fourneau.

Au centre, avec des perches fichées en terre, on ménage un vide qui servira de foyer. Les premiers bâtons ou attelles dont on entoure ce vide doivent être secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de rondins, puis une seconde, une troisième, et ainsi jusqu'à l'extrémité du cercle. C'est le premier lit ; il ressemble quasiment aux grandes toiles rondes de» araignées d'automne. Sur ce premier lit, on eaa élève un second, qui se nomme Véclisse, et on continue de la sorte, toujours rétrécissant les rangées, de façon que le fourneau tout entie» prenne la forme d'un large entonnoir renversé. Le troisième lit a nom le grand haut, le quatrième et le cinquième s'appellent le />€tit haut. Le dressage terminé, il faut habiller le fourneau d'un épais manteau qui le mette à l'abri de l'air. On le couvre d'une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraîche, épaisse de trois doigts; enfin on répand sur le tout le frasil, c'est-à-dire une cendre noire prise sur une ancienne place à charbon. Le sommet du fourneau étant resté à découvert, on y met le feu au moyen de broussailles

et de charbons allumés ; le courant d'air s'établit, et le bois commence à brûler... Alors seulement, Monsieur, viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Le charbon est comme un enfant gâté sur lequel il faut veiller jour et nuit. Quand la fumée, blanche d'abord, devient plus brune et pins acre, on bouche les ouvertures avec de la terre; puis, douze heures après, on redonne un peu d'air. Le charbonnier doit toujours être maître de son feu. Si le charbon gronde, c'est que la cuisson va trop vite, et avec le râteau on applique du frasil sur les ouvertures ; si le vent s'élève, autre souci : il faut abriter le fourneau avec des claies d'osier. Enfin, après raille maux et mille soins, la cuisson s'achève. Le fourneau s'aplatit lentement, on réventre d'un seul côté, et le charbon paraît noir comme une mûre, lourd et sonnant clair comme argent.

— Vous arrive-t-il de manquer une cuisson?

— De fois à autre, et alors nous reversons les rondins mal cuits dans un nouveau fourneau.

— C'est un rude métier, comme vous le disiez.

L'AUTOMNE DANS LES BOIS. gr

— Je le croirais ! mais on l'aime en dépit de tout. Voilà cinquante ans que je le fais; je l'ai commencé sous défunt mon père dans les bois de l'Argonne, et depuis ce temps-là j'en ai vu des forêts, je vous en réponds I

— Moi aussi, j'aime votre métier, dit Tristan, et si j'osais, je vous cùanterais une chanson que j'ai faite sur les charbonniers.

Au mot de chanson, Brunille avait cligné de l'œil. — Osez tout de même, reprit le père, cela nous fera grand plaisir.

Alors Tristan, de sa voix de stentor, entonna ces couplets, composés sur un vieil air rusU^ que :

Rien n'est plus lier qu'un charbonnier

Qui se chauffe à sa braise, Il est le maître en son chantier Où flambe sa fournaise.

Dans son palais d'or, Avec gon trésor, Un roi n'est pas plu» à l'aite.

Il a la forêt pour maison

Et le ciel pour fenêtre ; Ses enfants poussent à foison

Sous le chêne et le hêtre; Ils ont pour berceaux

L'herbe et les roseaux, Et le rossignol pour maître.

Né dans les bois, il veut mourir

Dans sa forêt aimée; Sur sa tombe, on viendra couvrir Un fourneau de ramée :

Le charbon cuira.

Et son âme ira Au ciel, avec la fumée.

Tandis que la voix de Tristan montait sous la futaie, les charbonniers écoutaient attentivement, et la vieille mère dodelinait de la tête en mesure. Les yeux de Brunille brillaient comme deux charbons ardents, et les gars souriaient. On sentait que tous avaient bien compris les couplets, et qu'ils en étaient à la fois touchés et flattés.

— Voilà une bonne chanson ! fit le maître charbonnier quand Tristan se rassit.

— Est-elle imprimée? demanda l'aîné des ap» prentis, le Grand Justin, — et, sur la réponse négative de mon ami, il manifesta le désir de la posséder.

— Je vais vous l'écrire moi-même, répondit Tristan, chatouillé agréablement dans son »mour-propre de poète.

Quand les paroles furent copiées, il leur répéta l'air. Brunille, à demi cachée derrière l'épaule de sa mère, le fredonnait déjà en sourdine. — Ah ! je vous assure, dit la vieille, qu'elle sera la première à savoir la chanson I

— Je la chanterai à la fête, dans huit jours 1 s'écria le Grand Justin en agitant son papier.

— En ce cas, repartit Tristan, pour vous bien mettre l'air en tête, nous allons encore le répéter tous ensemble.

Et le maître, les compagnons, Brunille et la mère, rediren\ en chœur avec nous la chanson du charbonniBr. Jamais la futaie du bois des Fosses n'avait entendu musique si triomphante.

Nous nous quittâmes avec de cordiales poignées de main. La nuit était venue; les sixfour^ neaux jetaient de distance en distance leur rouge lueur, sur laquelle s'enlevaient en noir les fûts élancés des hêtres et les silhouettes des charbonniers. Nous étions déjà loin, que nous entendions encore leurs voix unies entonner le dernier couplet.

— Voilà une bonne journée, murmurai-je, nous avons donné un peu de joie à ces braves

a> L'AUTOMNE. ©ANS LES BOIS.

gens, et nous nous en retournons nous-mêmes plus légers et plus joyeux.

— Gomprends-tu maintenant pourquoi je ne veux pas vivre hors de la forêt? s'écria Tristan, dont la voix vibrait et dont les yeux jetaient des éclairs d'enthousiasme.

11 septembre.

Au fond d'une gorge étroite, fraîche et boisée, la ferme d'Amorey élève ses bâtiments aux toits moussus. Derrière les étables règne un maigre potager bordé de pommiers trapus; en avant s'étendent des prés marécageux oîi paissent quelques vaches. Les terres du fermier sont enclavées dans les bois environnants, et deux bonnes lieues séparent la ferme du plus proche village. Tristan fume, assis au-dessus d'une source, et ses grandes jambes guêtrées pendent au fil de l'eau. — A mes heures de découragement, dit-il, je rêve parfois de finir mes jours dans cette ferme, enseveli dans un profond oubli. On y est si loin des bruits du reste de la terre ! Des générations de paysans s'y sont

succédé, couchant dans le même lit antique, en forme d'armoire, récoltant des fruits aux mêmes arbres, poussant la même charrue. Les saisons alternées leur ramènent le même cercle de travaux, que l'habitude et la monotonie ont rendus faciles et doux. Le berceau d'osier qui a bercé les pères endormira les enfants. Le vt'éton y apporte à peine une lettre en deux ans, et les journaux n'y ont jamais pénétré. Quand d'aventure on y a des nouvelles du monde extérieur, c'est par un colporteur égaré ou un garde forestier en tournée, et encore, en traversant l'épaisse ceinture de la forêt, ces nou^ velles prennent une teinte si légendaire qu'elles ressemblent à des récits merveilleux. La vie doit couler ici avec la lenteur d'une eau somnolente, dont les curiosités humaines n'ont jamais troublé la sérénité... Pourquoi secoues-tu la tête d'un air ironique ?

— Parce que, précisément dans cette calme solitude, il s'est passé, voilà tantôt quarantecinq ans, une tragique histoire, et je m'étonne que tu n'en saches rien.

— Absolument rien, reprend Tristan, furieux de voir son rêve pastoral à vau-l'eau; conte-

i3 L'AUTOMNE DANS'LES BOIS.

la-moi au lieu de m'agacer avec tes mines railleuses.

— Je voudrais te la dire avec la même simplicité qu'elle me fut racontée autrefois, dans la lande de Yivey, par le piéUm qui va d'Auberive à Lamargelle. La voici :

Au temps de la Restauration, deux familles vivaient dans cette ferme: d'abord le fermier Perdriset, qui l'exploitait avec sa femme et ses deux filles, puis un bûcheron, qui en occupait une dépendance avec son fils, Remy Fleuriot. La plus jeune fille du fermier, nommée Reine, était du même âge que Remy. On les avait élevés ensemble et ensemble, ils avaient grandi. Remy était devenu un beau gars, brun, bien découplé et hardi, mais très-concentré et sauvage; Reine était une fillette blonde, fort douce, d'une nature calme ei un peu moutonnière. Quand Remy atteignit ses seize ans, il devint coim ■peur aux bois comme son père ; Reine resta occupée des besognes de la ferme ; mais ils se retrouvaient en hiver, à la veillée, et les soirs d'été au bord du ruisseau, où la jeune fille étendait son linge. Leur intimité, bien qu'entravée par les travaux du jour, n'en devenait que plus étroite

aux heures de réunion. Ce n^était encore qu'une amitié très-vive mais très-pure. L'amour aux champs est semblable à ces plantes des bois qui restent ignorées jusqu'à ce que les fleurs s'épanouissent. Tout alla paisiblement jusqu'à l'époque où Remy, courant sur ses vingt et uu ansj se rendit à Auberive pour le tirage. Ce jour-là. Reine s'esquiva de la ferme vers le tantôt et s'en alla sur la route forestière épier le retour de Remy ; quand elle l'aperçut au tournant du chemin, et que le garçon triomphant lui eut montré un bon numéro, épingle aux rubans rouges qui décoraient son chapeaa, Reine, jusque-là si réservée, se jeta à son cou et l'embrassa en pleurant. Remy, très-ému, prit les mains de la jeune fille et lui demanda si elle voulait devenir isa femme, et, comme les yeux de Reine disaient clairement oui, un nouveau baiser scella leure fiançailles, et ils se promirent de s'aimer jusqu'à la mort.

Remy n'eut plus alors qu'une pensée : gagn« assez d'argent pour se mettre en ménage avec Reine; une fois l'automne venu, il s'embaucha parmi des bûcherons qui allaient exploiter une coupe du côté de Grancey. Malheureusement

Perdriset, qui n'avait pas été mis dans la confidence, avait d'autres vues pour sa fille cadette. Le même automne, un garçon de Germaine, fils unique et ayant du bien, fréquenta assidûment la ferme; un jour Perdriset signifia à Reine qu'il l'avait choisi pour gendre, et que c'était •ffaire conclue. La jeune fille pleura, mais ne sut pas se défendre ; sa nature craintive et soumise fit taire son amour, qui se réfugia dans un recoin de son cœur, comme un oiseau effarouché ; un matin de mars, quand Remy rentra au logis, le cœur léger et la poche garnie, on lui apprit que Reine appartiendrait à un autre , et que le jour des promesses était déjà fixé.

Fleuriot reçut le coup en pleine poitrine avec one apparente résignation; mais, en dépit de son caractère renfermé, on sentait que son cœur saignait au dedans. 11 était devenu morose, inquiet et ne travaillait plus. A ceux qui lui parlaient du futur mariage de Reine, il se bornait à répondre en secouant la tête : — Elle sait bien ce qu'elle m'a promis.. — Quant à Reine, elle semblait éviter de se trouver seule avec lui. Pourtant il la rencontra un soir près du ruisseau, et lui demanda si sérieusement elle ne

voulait plus de lui; comme elle baissait la tête sans répliquer, il la saisit dans ses bras, lui donna un farouche baiser, et se sauva en disant : — Si je ne t'ai pas, il ne t'aura pas non plus; il ne t'appellera jamais femme. — Le lendemain était le jour des promesses ; dès le matin, Fleuriot partit pour Langres, où il acheta un pistolet, un quarteron de poudre et quatre balles. — On en a toujours besoin quand on va aux noces, répondit-il à l'armurier qui le questionnait. — Il ne revint qu'à la nuit close, s'en fut droit à la ferme et supplia la mère Perdriset de le laisser une dernière fois seul avec Reine. La jeune fille teillait du chanvre dans la cuisine; ils causèrent environ une demi-heure à voix basse, et de la chambre voisine les gens entendaient les sanglots de Fleuriot, mêlés aux soupirs de Reine. Tout à coup une détonation retentit, et la vieille mère, en ouvrant la porte, vit sa fille étendue sanglante sur la pierre de l'âtre. Elle avait été tuée du coup ; Fleuriot à son tour avait essayé de se faire sauter le crâne, et s'était manqué ; on le garrotta, et le lendemain soir il était enfermé dans une cellule de la prison de Langres. Devant le juge et plus tard

aux assises, il avoua tout et conta son histoire d'une façon naïve et touchante. Il y avait eu préméditation, et il fut condamné à mort; mais, les jurés ayant signé un recours en grâce, sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. En ce temps-là, on n'avait encore supprimé ni l'exposition publique, ni la marque au fer rouge ; le 23 septembre 1829, Fleuriot fut extrait de la maison de justice, mis au carcan sur la place de l'Hôtel-de- Ville, flétri des lettres T. P., puis dirigé sur Toulon.

Alors commença pour lui une terrible vie d'expiation et de misère. Pourtant l'expression de son repentir était si poignante qu'elle émouvait même les argousins. Sa conduite ayant été exemplaire, sa peine, d'abord changée en détention, fut réduite à quinze ans. Il sortit de la maison de Clairvaux en 1845. Un soir de printemps, le notaire d'Auberive, qui revenait de Langres en voiture publique avec un voyageur vêtu d'une blouse de paysan, fut très-surpris, quand on atteignit les bois de Montaubert, de voir son compagnon se pencher à la portière et soudain fondre en larmes. C'était Reray Fleuriot, pleurant à l'aspect des grands bois d'où sa

jeunesse avait été déracinée par une si effroyable tempête.

Il s'établit avec son père à Germaine, non loin du val d'Amorey , et pendant sept ans les labeurs et les privations qu'il s'imposa comme une pénitence, son front sans cesse courbé, ses yeux rougis, ses cheveux blancs avant l'âge, firent une impression profonde sur les habitants de la commune. Son seul désir, mais un désir fiévreux qui le tourmentait jour et nuit, était d'obtenir sa réhabilitation judiciaire. Les magistrats et les gens influents du pays l'appuyaient, et on allait aboutir, quand un obstacle imprévu menaça de tout entraver. Un condamné ne peut être réhabilité que lorsque les frais de sa condamnation ont été payés à l'État. Or, pour Fleuriot, les frais s'élevaient à 400 francs. — 400 francs ! et il gagnait à peine 40 sous par jours ! — Le malheureux se désespérait, quand le juge de paix crut tout aplanir, au moyen du biais suivant : tout débiteur de l'État, qui est insolvable et qui subit la contrainte par corps pendant le temps légal, se trouve par le fait de son incarcération, libéré envers le trésor. Il ne restait donc plus qu'à avaler cette dernière

amertume : deux mois d'incarcération, — et puis Fleuriot pourrait reprendre son nom d'honnête homme et respirer librement. Il consentit à tout, et le 11 novembre suivant fut écroué dans la prison de Langres ; mais quand il se retrouva dans cette geôle peuplée pour lui de fantômes terribles, quand il revit l'odieuse cellule où on l'avait jeté jadis, tout couvert encore du sang de sa Reine bien-aimée, il sentit que cette suprême épreuve était trop lourde pour ses pauvres épaules. Dans la nuit du 7 janvier 1855, le geôlier entendit un grand cri, suivi d'une plainte déchirante, et en ouvrant la porte de la cellule il vit que Remy Fleuriot était mort.

Mon histoire était finie ; Tristan s'est levé gravement et m'a tendu la main : — Je te remercie de m'avoir conté cela ; maintenant chaque fois que je repasserai devant la ferme, je donnerai une pensée à Fleuriot.

12 septembre.

Ce matin, en regardant du haut de Montgérand les pentes du Yal-Clavin, qui commencent à

se teinter de jaune et de pourpre, je ne pouvais me lasser d'admirer la variété des essences qui croissent dans cette partie de la forêt. — Oui, s'est écrié Tristan, les gens du monde s'imaginent que les bois ne sont peuplés que de trois ou quatre grandes espèces dominantes, comme le chêne, le hêtre, le sapin ou le châtaignier; ils ne se doutent pas qu'à côté de ces races princières il y a le menu peuple des arbres, dont les physionomies sont tout aussi originales. C'est ainsi que, dans la profonde forêt de l'histoire, on ne. voit d'abord que certaines personnalités héroïques et absorbantes ; mais, si on prend la peine de plonger plus à fond et d'étudier les individualités obscures et négligées, on découvre des caractères curieux et des figures intéressantes. Celui qui écrirait une monographie des essences secondaires trouverait là matière à des observations neuves et utiles. Il y a le charme, par exemple, ce cousin germain du hêtre i ceux qui n'ont pas vu une futaie de charmes ne peuvent se faire une idée de l'élégance de cet. arbre aux fûts minces et noueux, aux brins flexibles, au feuillage ombreux et léger. Et le bouleau! que n'aurait-on pas à dire sur la

grâce de cet Hôte des clairières sablonneuses, avec son écorce de satin blanc, ses fines brandies souples et pendantes où les feuilles frissonnent au moindre vent? En avril, toutes les veines du bouleau sont gonflées d'une sève rafraîchissante ; nos paysans enfoncent un chalumeau à la base du tronc et y recueillent un breuvage limpide et aromatique. J'en ai goûté une fois, et, grisé par cette pétillante liqueur, je me suis couché au, pied de l'arbre en proie à une délicieuse hallucination. Il me semblait que dans mes veines circulait et fermentait la sève des plantes forestières, et que moi-même j'allais verdir et bourgeonner. J'étais devenu un bouleau ; l'air jouait mélodieusement dans mes ramures couvertes de chatons en fleur, les fauvettes chantaient dans mes feuilles, et les sauges odoriférantes s'épanouissaient à ma base... C'était un enchantement, je t'assure ! — Je n© te nommerai que pour mémoire l'érable , à l'écorce rugueuse et aux feuilles tridentées, le frêne, aimé des cantharides, le sycomore, riverain des sources vives, le tremble , au feuillage argenté ; mais je ne veux pas quitter le sujet sans te dire tout le bien ^ue je pense du til-

leul, qui peuple nos taillis de son épaisse frondaison.

Le chêne est la force de la forêt, le bouleau en est la grâce ; le sapin, la musique berceuse ; le tilleul, lui, en est la poésie intime. L'arbre tout entier a je ne sais quoi de tendre et d'attirant ; sa souple écorce, grise et embaumée, saigne à la moindre blessure ; en hiver, ses pousses sveltes s'empourprent comme le visage d'une jeune fille à qui le froid fait monter le sang aux joues ; en été, ses feuilles en forme de cœur ont un susurrement doux comme une caresse. Va te reposer sous son ombre par une belle aprèsmidi de juin, et tu seras pris comme par un charme. Tout le reste de la forêt est assoupi et silencieux; à peine entend-on au loin un roucoulement de ramiers ; la cime arrondie du tilleul, seule, bourdonne dans la lumière. Au long des branches, les fleurs d'un jaune pâle s'ouvrent par milliers, et dans chaque fleur chante une abeille. C'est une musique aérienne, joyeuse, née en plein soleil, et qui filtre peu à peu jusque dans les dessous assombris où tout est paix et fraîcheur. En même temps chaque feuille distille une rosée mielleuse qui tombe

5f L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

sur le sol en pluie impalpable, et, attirés par I^ saveur sucrée de cette manne, tous nos grands papillons des bois, les morios brun? , lisérés de jaune, les vulcains diaprés d'un rouge feu, les mars à la robe couleur d'iris, tournoient lentement dans cette demi-obscurité comme de ma' gnifiques fleurs ailées. C'est surtout pendant les nuits d'été que la magie du tilleul se révèle dans toute sa puissance. Au parfum des prés mûris, la forêt mêle la balsamique odeur des tilleuls. C'est une senteur moins pénétrante que relie des foins coupés, mais plus embaumée et faisant rêver à de lointaines féeries. Le promeneur anuité, qui traverse les longues avenues et à qui le vent apporte l'odeur des tilleuls, se forge, s'il est jeune, quelque idéale chimère, et, s'il est vieux, repense avec attendrissement aux heures d'or de sa jeunesse. Les jeunes filles accoudées aux fenêtres des fermes sentent dans leur cœur un enivrement inexpliqué, dans leurs yeux des larmes soudaines, et les écoliers, épris de poésie, se mettent tout à coup à aligner des vers, ce qui porte le désespoir dans le sein de leurs familles... C'est comme cela que je suis devenu un rimeur.

13 septembre.

Le temps était à l'orage, et, au moment où noQS quittions la petite cascade des Moulineaux, une violente ondée nous a forcés de nous réfugier dans une hutte abandonnée. La pluie remplissait d'un bruit frais toute là feuillée, et la cascade, gonflée subitement, grondait en dévalant sur les gradins naturels formés par le tuffeau. Vue à travers la porte de la hutte, la forêt avait l'air de fondre en pleurs.

— C'est bien fait pour nous, remarqua Tristan, notre hôtesse nous avait prévenus ; aujourd'hui, vendredi 13, il devait nous arriver quelque mésaventure.

Nous fiâmes ainsi amenés à nous entretenir des superstitions rustiques qui se sont conservées dans toute leur intégrité parmi ces populations casanières et naïves. Il y a encore ici un sorcier et deux ou trois 7'ebouteur's. Plus d'une bonne femme prétend avoir aperçu le follelot (une sorte de feu- follet) errant à la brune dans les fondrières voisines de la Combe au sang, et, pendant la nuit de Noël, maint bûcheron at'

tardé, et un peu allumé par les réjouissances du réveillon, a entendu les cors retentissants de la Ç7'and' chasse; agenouillé dans un fossé, il a vu tout à coup chevaucher comme un ouragan, à travers les tranchées, le grand-veneur habillé de feu, suivi de ses pigueurs fantastiques et de sa meute endiablée.

— Parbleu ! dit Tristan ; moi qui te parle, j'ai passé pour un fantôme. Je me promenais dans les environs de Lamargelle, et j'avais été surpris par un orage comme celui-ci; j'avisai une maison isolée, et je m'y précipitai tout ruisselant, entre deux coups de tonnerre. Une brave femme, seule, filait sous l'obscur manteau de la grande cheminée et se signait à chaque éclair. Je demandai la permission de m'abriter chez elle, et je m'assis sans plus de cérémonie, La vieille, de temps à autre, me dévisageait d'un air effaré. — C'est étonnant, murraurat-elle enfin, comme vous ressemblez à défunt mon frère, qui était, dans les temps, garde-vente à Grancey. — Nous nous mîmes à causer du mort, puis peu à peu la pluie cessa, et je songeai à me retirer; mais au moment de partir une lubie me traversa le cerveau, et, sur le pas

de la porte, me retournant vers la fileuse, je lui dis d'une voix profonde : « Est-il possible que tu n'aies pas reconnu ton frère ?... Adieu I » et je disparus comme un spectre. Deux jours après, il n'était bruit dans le pays que du fantôme apparu à Lamargelle pendant l'orage, et la vieille fileuse jurait avoir vu de ses yeux l'âme de feu son frère, emironnée d'éclairs de soufre... Je t'avoue que j'en ai comme un remords.

— Et voilà comme se sont forgés beaucoup de miracles ! repris-je en riant; mais quoi d'étonnant, si dans ce pays l'habitant, vivant sans cesse face à face avec les enchantements de la forêt, finit par la considérer comme une puissance mystérieuse et y incarne ses craintes, ses désirs et ses plus secrètes espérances ? Quand le bûcheron passe au matin par la clairière où les mousserons ont décrit des cercles verts dans l'herbe plus drue, il y croit retrouver les traces de la ronde des fées, et la nuit, lorsqu'il aperçoit à travers un rayon de lune les blanches vapeurs de la cascade, il s'imagine voir les dangereuses et séduisantes dames des eaux descendre vers les marais.

— Sais-tu, demanda Tristan, pourquoi de

tout temps ce caractère de perfidie et de séduction a été attribué aux ondines ?

— Sans doute parce que tout danger renferme en lui je ne sais quel attrait inexplicable.

— Nenni; c'est parce que pour nous tous, paysans ou lettrés, l'ondine est encore la plus exacte personnification de la femme: violente comme les flots du torrent, capricieuse et chatoyante comme un arc-en-ciel dans une giboulée de mars, perfide comme l'eau qui dort...

— Et avec tout cela attirante et irrésistible. Rappelle-toi les figures de femmes du Vinci et de son école: ces ovales allongés et encadrés de fines chevelures crêpelées à reflets changeants; ces flexions serpentines du cou, ces lèvres spirituelles dont le sourire est en même temps une ironie et une promesse ; ces yeux longs, voluptueux, où sous des paupières demi-fermées s'allume une lueur mélancolique et provocante... A mon avis, les ondines devaient être faites de la sorte.

L'entretien en était là, quand un bruit de voix venant du dehors a détourné notre attention. Par les fentes de la hutte, nous avons reconnu au bord du sentier le Grand Justin et

Brunille, la fille du charbonnier. La petite sauvage avait fait un brin de toilette ; ses cheveux, retenus par un peigne d'acier, ne flottaient plus en désordre ; ils laissaient voir son profil fier et le brun rosé de sa joue. — Où vas-tu par un temps pareil ? lui demanda le Grand Justin d'un ton soupçonneux.

— Tu es bien curieux ! répliqua Brunille d'une voix âpre, avec une nuance d'impatience.

— J'en ai le droit, puisque tu seras ma femme dans dix jours.

— Savoir!... Tant que tu ne m'auras pas mis l'alliance au doigt devant le curé, je ne te permettrai pas de me commander. — Et comme Justin, mécontent, grommelait sourdement:

— Pourtant, reprit- elle, je ne t'en fais pas mystère, j'allais au village acheter du ruban rouge pour natter mes cheveux le soir de la fête.

— Afin que les gens te remarquent et que les forestiers te fassent danser, n'est-ce pas ?.. Mais nenni, Brunille, tu ne danseras qu'avec moi.

— Je danserai avec qui je voudrai, s'écria-

t-elleen frappant du pied avec colère, et je vat «erai encore, si cela me pMt.

— A ton aise ! c'est moi qui n'irai pas à la fête, en ce cas.

— Ne te gêne pas, il y en aura d'autres qui m'y conduiront.

— Grand bien leur fasse I

— Hum ! murmura Tristan, je crois que cela se gâte.

— Tais-toi !

Les deux amoureux s'étaient tourné le dos ; il y eut un moment de silence, et le Grand Justin fit mine de remonter vers les bois.

— Justin ! hasarda Brunille.

— Va quérir tes rubans rouges.

— Peut-on être aussi méchant et colère? continua-t-elle d'une voix plus veloutée... Tu sais bien, grand jaloux, que je ne me fais belle que pour toi seul.

— Elles forestiers? reprit l'autre en faisant un pas en arrière.

— Je me moque d'eux et n'aime que toil s'écria-t-elle en le tirant par sa blouse. — Elle le regardait droit dans les yeux, puis frottait sa joue contre l'épaule du jeune gars, avec toute

L'AUTOMNE DANS LES BOIS. 3t

Bortô de câlineries embobelinantes. On n'est pas de bois, et Justin se laissait faire. Il y eut un nouveau silence, puis un bruit de baisers à travers la pluie.

— Si tu étais gentil, poursuivit Brunille, au lieu de bougonner, tu m'accompagnerais un bout ducbemin.

— Et mon fourneau ? objecta-t-il mollement. '— Michelin le surveillera... D'ailleurs nous ne

ferons que l'allée et la venue... Allons, viens! fit-elle avec un joli mouvement de tête^ si mignonnement engageant que. le Grand Justin ne résista plus, et qu'ils s'éloignèrent bras dessus bras dessous.

— Le lâche ! murmura Tristan indigné... La voilà, l'ondine ! Partout la même, en haut comme en bas, au village comme à la ville... J'en jure par la forêt, je mourrai dans '.a peau d'un célibataire.

— Ne jure pas, ami Tristan ! qui sait si les dames des eaux ne tireraient pas de toi quelque ironique vengeance en te faisant trébucher dans la plus ensorcelante de leurs sources?...

16 septembre.

Les sabotiers sont installés au fond de la G^'ancT Combe, près d'une faille où un ruisseau chante clair comme une flûte. Toute la famille est là : le maître avec son fils et son gendre, les apprentis, la vieille ménagère et les marmots qui pataugent dans les cressonnières. Sous les aulnes s'élève la loge de planches où couche la maisonnée ; non loin, les deux mulets qui ont amené l'attirail du campement sont attachés à des pieux et tirent sur leur longe pour donner çà et là un coup de dent à l'herbe du fossé. L'automne dernier, la troupe était campée sur les hauts plateaux de Perrogney; où ira-t-elle à l'automne prochain? Qui le sait? — Le maître lui-même l'ignore. Tout dépendra de la vente des bois et des chances de l'exploitation, car le sabotier est pareil aux oiseaux de passage, il parcourt successivement tous les cantons de la forêt, s'arrôtant là où une coupe va être exploitée et où il trouve à faire un bon marché. Il a bien, là-bas, dans quelque village voisin, une maison au vieux mobilier poudreux, mais il ne

l'habite guère que dans les mauvaises saisons, et ne s'y retire définitivement que pour s'y aliter et mourir.

Cette année, l'installation est à souhait. On se trouve à l'aise au fond de cette combe verte et paisible, à deux pas de la coupe, où se dressent les arbres achetés sur pied et marqués du marteau de l'adjudicataire. Ce sont de beaux hêtres aux ramures vigoureuses. Ils ont cinquante pieds de fût, un mètre de circonférence à la fourche des branches, et chacun d'eux peut donner six douzaines de paires de sabots. 11 y a aussi dans le lot quelques pieds de tremble, d'aulne et de bouleau; mais le sabotier n'en fait pas "grand cas ; les sabots qu'on fabrique avec ces essences ont le bois spongieux, et l'humidité les pénètre vite. Les sabots de hêtre, à la bonne heure ! Ils sont légers, d'un grain serré, et le pied s'y tient sec et chaud en dépit de la neige et de la boue.

Toute la troupe est en mouvement. Sur le seuil de la loge, les femmes jasent en reprisant les vêtements déchirés. Les hommes abattent les arbres au ras de terre avec la grande cognée. Chaque corps d'arbre est scié en ù'onces, et si les billes sont trop grosses, on les fend en quar-

tiers avec le contre. Un premier ouvrier ébauche le sabot à la bâche, en ayant soin de donner une courbure différente pour le pied gauche ou le pied droit ; puis il passe ces ébauches à un second compagnon, qui commence à les percer à l'aide de la vrille, et qui évide peu à peu l'intérieur au moyen d'un instrument qu'on nomme la cuiller. Pendant toute cette besogne, l'atelier bavarde et chante, car le sabotier n'est point taciturne comme son voisin le charbonnier ; les muscles continuellement en action, le travail en pleine lumière après une bonne nuit ae sommeil, tout cela vous met en appétit et en belle humeur. Le sabotier chante comme un loriot, en fouillant le bois tendre, d'oîi sortent de blancs copeaux, fins et lustrés comme des rubans, et l'ouvrage se façonne au milieu des rires et des refrains rustiques.

Les premiers sabots, les plus grands, sont fabriqués dans les larges t7'onces, voisines de la souche. Ceux-là chausseront les pieds robustes du travailleur, qui dès l'aube s'en va par la pluie ■ et le vent vers son atelier. Aux premières heures du matin, ils retentiront sur le pavé de nos rues désertes, aux pieds des balayeurs et des

paysans qui viennent au marché, et nous autres, paresseux, nous les entendrons à travers un demi-sommeil. — Dans les tronces moyennes sont taillées les chaussures des femmes : le sabot solide, toujours en mouvement, de la ménagère, et le sabot plus léger et plus coquet de la jeune fille. Celui-ci, on l'entend partout battre le sol avec un bruit allègre, sonore et rapide comme la jeunesse : sur les dalles du lavoir, autour du bassin de la fontaine, et la nuit dans le sentier pierreux qui mène au veilloir... — A mesure qu'on arrive au dernier tiers du fût de hêtre, les billes se raccourcissent, on y taille les sabots du petit pâtre, qui s'en va dans les longues friches nues à la suite d'un troupeau de vaches. On y façonne aussi les sabots de L'écolier ; lors de l'entrée à l'école, leur bruit lent et mélancolique a l'air de ramper sur les pavés, mais en revanche, à la sortie, quel tapage assourdissant et joyeux ! — Les dernières billes sont réservées pour les cotillons, c'est-à-dire pour les sabots des petits enfants. Ces derniers ont le meilleur lot; ils sont choyés et fêtés, surtout au lendemain de la Noël, et puis ils ne fatiguent guère, et on les use rarement. Dès que le pied

du marmot a grandi, on les garde précieusement dans un coin d'armoire, comme on garde la première dent de lait ou la robe de baptême. Longtemps après, quand le petit est devenu un homme ou quand sa place est vide dans la maison, la mère tire le mignon sabot de sa cachette et le montre pieusement, — parfois avec un sourire, trop souvent aussi avec les yeux pleins de larmes...

Tout ^a creusant le bois, nos sabotiers chan tent toujours, et les billes se transforment rapidement entre leurs mains. Une fois le sabot évidé et dégrossi à la l'ouette, le perceur en ébarbe les bords, puis le passe à un troisième ouvrier chargé de lui donner la dernière façoii à l'aide du paî-otr, qui est une sorte de couteau tranchant fixé par une boucle à un banc solide. Ce troisième compagnon est l'artiste de la bande, il finit et polit le sabot, sur lequel il grave, lorsqu'il s'agit d'une chaussure féminine, une rose ou une primevère, selon sa fantaisie. Il pousse même parfois le raffinement jusqu'à découper à jours le bord du cou-de-pied, de façon que les dentelures du bois laissent transparaître le bas bleu ou blanc de la fille coquette

qui chaussera ce sabot de luxe. — A mesure qu'ils sont achevés, les sabots sont rangés dans la loge, sous un épais lit de copeaux qui les empêche de se fendre; puis, une ou deux fois la semaine, les apprentis les exposent à un feu de brins verts qui les enfume, durcit le bois c! luidonns une chaude couleur d'un brun doré. La besogne se poursuivra de là sorte jusqu'à ce que tous les arbres aient été employés. Alors on lèvera le camp. Adieu la combe verdoyante et le ruisseau babillard! On chargera les mulets et on partira à la recherche d'une exploitation nouvelle. Ainsi, toute l'année, la forêt reverdie ou jaunissante, semée de fleurs ou jonchée de feuilles sèches, entendra dans un de ses' coins l'atelier bourdonner comme une ruche, et les sabotiers façonner gaîment par douzaines cette primitive chaussure, — simple, salubre et naïve, comme la vie forestière elle-même.

20 septembre.

Aujourd'hui Tristan m'a conduit dans les bois de Charbonnière, du côté du Val-Glavin, en me disant : — Je t'ai montré mon jardin^ il est

juste que je te fasse connaître aussi mon verger. — Nous avons traversé un taillis en pente, sillonné de ruisselets d'oti les merles et les grives partaient à chaque instant par volées. — Ils viennent, reprit Tristan, s'y baigner etv boire frais, quand leur déjeuner d'alises, de prunelles et autres baies astringentes leur a trop asséché le gosier. Te voilà ici dans le grand fruitier de la forêt; de quelque côté que tu te tournes, tu verras des fruits pendre aux branches des arbres et des arbustes. En mère attentive, la forêt donne à ses enfants non-seulement un bon gîte, mais encore un bon souper, et, avec cette grâce aimable qui n'ajjpartient qu'aux mères, elle sème au dessert ses plus belles fleurs sur la nappe verte afin de réjouir les yeux de ses convives, en même temps qu'elle apaise leur appétit. A peine juin est-il à moitié de sa course, que les fraises et les framboises parfument le» fourrés, puis viennent les merises noires, chères aux loriots ; mais c'est surtout en automne que la forêt prodigue ses largesses. A la Sainte- Madeleine, comme dit le proverbe, les noisettes sont pleines, et les coudraies feuillues tendent vers nous les amandes jumelles, encapuchon-

nées dans leurs cupules si curieusement déchiquetées. C'est là que les écureuils viennent faire leurs provisions d'hiver. Les prunelles bleuissent aux haies ; les pommes et les poires des bois étalent leurs fruits âpres, d'un vert pâle, au milieu du feuillage l'ougissant des sauvageons. Les baies des cornouillers, semblables à des olives vermeilles, achèvent de mûrir à côté des épines-vinettes cramoisies, et du haut des alisiers pendent les bouquets bruns des alises, pareilles pour le goût et la couleur à de petites nèfles. Les chênes font pleuvoir leurs glands, et les sangliers s'en régalent. De la Saint-Michel à la mi-novembre, le fruitier est toujours abondamment rempli ; mais le plus riche produit du verger forestier est encore le fruit du hêtre : la faîne. Vers la fin de septembre, les capsules rougeâtres et rugueuses des hêtres s'entr'ouvrent, les faînes s'en échappent, deux à deux, avec un bruit sec; le sol est jonché de leurs graines brunes et triangulaires. Alors tous les bois sont en rumeur; femmes, vieillards, enfants, accourent des villages voisins pour récolter la faîne. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coups de

gaule, et les graines anguleuses tombent comme une averse. La faîne est très-savoureuse. Nos paysans en font de l'huile en soumettant les amandes, enfermées dans des sacs de toile neuve, à de lentes pressions. Cette huile, extraite à froid, vaut l'huile d'olive; elle a l'avantage de se conserver pendant dix ans sans perdre de sa qualité, et elle sert à confectionner des fritures fines, dorées, affriolantes... Essaies-en, et; comme dit Brillât-Savarin, tu verras merveille !

Je m'étais penché vers les halliers pleins de fruits violets ou vermeils... — En route! s'écria Tristan, m'interrompant dans ma cueillette de cornouilles et de mûres, maintenant que tu connais le fruitier, il faut que tu visites aussi 1p potager.

Nous reprîmes le chemin de la futaie des Fosses. Les pluies des jours précédents avaient détrempé le sol, et, sous les grands couverts, la population étrange des cryptogames avait poussé et grandi en une nuit. Toutes les variétés de champignons étaient là disséminées, soulevant les feuilles sèches, sertissant le pied des arbres, dominant les touffes d'herbe. Il y en avait de toute forme et de toute nuance : gros chapeaux

bruns et bossues, frêles parasols gris, larges coupes blanchâtres retenant l'eau de pluie dans leur creux, mitres d'évêque d'un jaune chamois, branches fines ramifiées comme des coraux, boules neigeuses et gonflées...

— Tu vois ici, dit Tristan, le vaste gardemanger toujours libéralement ouvert aux gens de la forêt. Les agarics, les bolets, les chanterelles et les clavaires y poussent à foison; seulement il faut ouvrir l'œil et y regarder de près: l'ivraie se trouve à côté du bon grain, et malheur à ceux qui, trompés par une fausse ressemblance, tombent sur un champignon vénéneux ! Ce qu'il y a de fatal, c'est que chaque espèce comestible a presque toujours un sosie qui végète dans le voisinage, et dont souvent les propriétés sont pernicieuses. Ainsi le cèpe, ce délicieux bolet qu'on nomme chez nous le charbonnier, a pour cousin germain le bolet meu?'trier, dont le nom indique assez le caractère malfaisant. L'oronge, ce royal champignonjaune comme un soleil, ne croît pas dans nos bois, mais nous avons ses détestables sœurs, deux terribles empoisonneuses: l'amanite /awsse-oron^f» ©t l'amanite citrine, dont tu vois d'ici les cha-

n L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

peaux rouges ou verdâtres cou\erts de taches de lèpre. Le mousseron, hôte des taillis de coudriers, a pour ménechme l'agaric nébuleux, qui ne vaut pas cher et qui est la caricature du premier. En général, on peut observer comme règle que les bons champignons ont tous la chair parfumée, blanche et cassante, l'épiderme sain et une raine d'honnêtes gens, tandis que les cryptogames vénéneux ont la physionomie équivoque, la couleur changeante, l'odeur nauséabonde et l'air sinistre des coquînsk Malheureusement cette règle n'est pas sans exception, et les gens peu exercés s'y trompent.

— Je voudrais, répondis-je, que dans chaque école primaire il y eût de bonnes plancheiL coloriées, représentant exactement les espèces comestibles ou dangereuses, et indiquant, en regard des noms scientifiques , les surnoms populaires sous lesquels les champignons sont connus dans les diverses parties de la France. Il faudrait que l'instituteur fût tenu d'apprendre aux enfants assez de botanique pour qu'ils pussent reconnaître les caractères distinctifs de chaque espèce,

— Certainement, au lieu de bourrer les cer»

velies enfantines d'une foule de niaiseries scolastiques, on devrait leur donner, sous la forme de ces leçons de choses introduites dans les écoles américaines, des notions claires et pratiques sur le petit monde qui les entoure ; mais la routine, mon ami, la routine!... Nos instituteurs ignorent l'analyse et la classification de nos plantes usuelles, et même nos médecins de village, pour la plupart, ne savent pas un mot de botanique. Les gens qui connaissent encore le mieux les cryptogames sont nos bûcherons et nos charbonniers... Attention! nous arrivons à un endroit oîine croissent guère que des espèces innocentes, avec lesquelles il -n'y a pas de méprise possible. Ce champignon d'un jaune d'oi", au chapeau coquettement retroussé et frisé, est la chanterelle, connue vulgairement sous le nom de c/ievreffe ; celui-ci, tantôt grisperle et tantôt jaune-saumon, qui ressemblée une touffe de coraux, c'est lo. clavaire onmenotte. Voici le lactaire doré, dont les fines lamelles laissent transsuder une liqueur ambrée — l'agaric élevé ou colmelle, avec sa bague et son parasol, — Vhelvelle, dont le chapeau a l'air d'une mitre d'évêque, et non loin la tribu des

ft L'AUTOMNE DANS LES BOIS

hydnes. Remarque leurs allures singulières; iîf poussent par bandes et décrivent des demicercles autour des arbres. L'hydne est peut-être le plus original de nos champignons d'automne. Son pied est excentrique, et son chapeau jaunechamois se jette tout d'un côté ; des centaines de fines aiguilles verticales garnissent le dessous du chapeau et lui donnent une physionomie de hérisson. Pendant longtemps on ne ramassait pas les hydnes, et on les regardait comme des champignons dangereux. Heureusement on est revenu de ce préjugé. Dans l'un de mes derniers voyages à Paris, j'en ai aperçu une pleine corbeille à l'étalage d'un fruitier; en revoyant dans une rue sombre et populeuse ces beaux hydnes à odeur d'abricot, encore demi-vêtus de mousse des bois, j'ai été aussi ému qu'un montagnard suisse expatrié qui entendrait tout à coup le Ranz des vaches.

Tout en discourant, nous avions ramassé des cèpes et des helvelles, et fait une abondante moisson d'hydnes ; après y avoir ajouté quelquesuns de ces mousserons blanc de neige à feuillets roses, qu'on rencontre dans l'herbe courte des pâtis, nous avons porté toute notre récolte à

nos amis les charbonniers. Naturellement nous avons été les bienvenus. Justement la charbonnière préparait un civet d'écureuils ; Brunille procéda elle-même à la toilette de nos champignons, qu'elle versa ensuite avec du lard et des croûtons de pain dans la poêle brûlante. Elle y ajouta, en guise d'assaisonnement, les feuilles hachées de Voxalide petite oseille, et bientôt une friande odeur de cuisine monta sous les branches des hêtres. Tristan avait avec lui une gourde de rhum qui servit à corriger la crudité de l'eau de la source, et nous fîmes au milieu de ces braves gens le plus gai des repas forestiers. Le ciel riait entre les feuilles, les rougesgorges fredonnaient dans le voisinage, et la fumée bleue du foyer à demi éteint montait lentement vers les hêtres. Tout en dégustant l'écureuil, dont la chair a un goût de noisette, j'épiais les mines de Brunille et du Grand Justin. Rien qu'à voir les œillades qu'ils se lançaient derrière le dos de la vieille mère, je jugeai que le bal de la fête n'avait pas amassé de nouveaux nuages de jalousie, et que rien n'avait troublé la paix signée à la cascade des Moulineaux. Au dessert, — un dessert d'alises et de noix

fraîches, — les deux amoureux, excités par Tristan, commencèrent une chanson rustique» une sorte de chant alterné comme dans les idylles de Théocrite; je n'en ai retenu que quatre vers que Brunille modulait avec une coquetterie charmante :

Elle est aussi vermeille Que la rose en été, Sa taille est aussi âne Que l'herbe dans les prés...

Puis tous deux reprenaient en chœur sur un

ton plus grave :

Vous m'avez tant aimé, Vous m'avez délaissé I...

0 Théocrite ! ô Virgile ! J'écoutais ces deux jeunes voix, tantôt séparées, tantôt harmonieusement accouplées ; je regardais les lentes spirales de la fumée, les réseaux lumineux sous la voûte des arbres, les figures brunes et accentuées des charbonniers; je me croyais transporté aux temps des Thalysies et du Moretum, et, en savourant cette heure délicieuse, je songeais avec mélancolie que le temps s'en allait trop

vite, et que dans peu de jours tout ce monde enchanté des bois disparaîtrait à mes yeux.

23 septembre.

Il pleut à verse, de grands nuages noirs planent dans le ciel, et le vent avec de plaintives rumeurs les chasse devant lui. Les arbres de la forêt tordent convulsivement leurs branches mouillées, et l'Aube grossie bouillonne sous les tilleuls de la promenade. A l'auberge du Lion d'or d'Auberive, devant une claire flambée, il y a deux heureux compagnons qui se chauffent, assis à une table recouverte d'une nappe blanche, et ces deux heureux, c'est Tristan et moi. Le vin rosé nous sourit à travers les bouteilles, le tournebroche grince agréablement, l'hôtesse avenante va et vient autpur de la table et y dépose, dans un grand plat de faïence peinte, le gigot odorant et rôti à point. En ce moment, un rayon de soleil glisse entre les nuées, un bruit de violons et de chansons retentit dans l'éloignemenl. Nous nous mettons à la fenêtre et, sur un long chariot lancé au galop, nous voyons déboucher du haut de la rue toute la

n L'AUTOMNE DANS LES BOIS.

bande des charbonniers endimanchés. C'est la noce de Brunille et du Grand Justin qui se rend à l'église. Le cheval est chamarré de rubans ; enrubannés aussi sont les noceux. Brunille me paraît d'une beauté moins originale avec son bonnet de fleurs artificielles, mais le Grand Justin est superbe sous son chapeau à larges bords. Ils nous ont aperçus et nous saluent d'un sourire et d'un hurrah ! Puis le fouet claque, les grelots tintent, les rubans flottent dans l'air humide, et la noce disparait comme un tourbillon.

En revenant à table, Tristan remplit nos deux verres jusqu'au bord, et, levant le sien au-dessus de sa tête : — A la forêt I s'écrie-t-il avec enthousiasme, à la forêt, poésie et parfum delà terre, et puissent longtemps ses futaies s'élever vers le ciel et ses taillis moutonner au vent comme une mer verdoyante ! Aux grands arbres: chênes, hêtres et charmes, qui conservent sous leurs ramures puissantes l'esprit et les mœurs des anciens âges, et parmi lesquels vit une population robuste, laborieuse et fière ! Là oti sont les bois, là est le cœur de la patrie, et un peuple qui n'a plus de forêts est bien près de

mourir. Aux fruits de la forêt, cette nourricière, et aux fleurs de la forêt, cette charmeuse, la seule maîtresse dont l'amour soit toujours fervent et jamais égoïste ! A la forêt enfin, qui a vu notre amitié naître et grandir, solide, joyeuse, vivace comme les plantes qu'elle fait croître !

Nous choquons nos verres et nous nous serrons la main. C'est le dernier toast et la dernière agape. Déjà les claquements de fouet du courrier qui doit m'emmener résonnent à l'angle de la route ; les chevaux hennissent et piaffent tout fumants. J'embrasse Tristan, je m'élance près du conducteur, et la voiture roule à travers la forêt ruisselante. — Adieu ! et comme dit la chanson allemande :

Scheiden una lassen Uiut weh,

le séparer et tout laisser font souffrir.

LA

EECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE

A H. GIACOMELLI.

LA

18 septembrs.

— Mon cher, sois le bienvenu 1... Connais-tu la chrysomèle du mi'llepej'tm's ?

Cette singulière question, jetée à brûlepourpoint au milieu de notre embrassade, fut la première que m'adressa mon ami Tristan lorsque j'arrivai dans son nouveau gîte de Chaumont-en-Bassigny. Elle ne laissa pas de me surprendre, et ma surprise augmenta quand j'eus parcouru d'un rapide coup d'œil l'intérieur du logis de Tristan. Les murs étaient garnis de nombreuses vitrines sous lesquelles s'étalaient, méthodiquement alignés et percés de longues épingles, des coléoptères de toutes formes: —

•t LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÊRE.

lucanes aux mandibules menaçantes, longicornes aux élégantes antennes ramenées en arrière, carabes dorés, nécrophores en livrée de deuil... Sur la table, des pinces, des fioles, des loupes, étaient éparses à côté de gros dictionnairei d'entomologie.

— C'est la seule chrysomèle indigène qui me manque, reprit Tristan, toutes les autres sont là ! — Il me montra une vitrine où brillaient, comme de fines pierreries, des centaines de petits coléoptères de toutes couleurs, depuis le bleu du saphir jusqu'au vert de Témeraude, en passant par une gamme de tons bronzés, cuivrés, fauves et pourprés, un véritable écrin. — Tu ne saurais croire combien le désir de posséder mon inconnue me hante depuis que je sais qu'elle vit dans le pays.

Il prit la Faune entomologique française et lut à haute voix: — a Chrysomela fucafa. Noire en dessous, avec le corselet et les élytres d'un bien bronzé. Sa larve vit sur le millepertuis. On la trouve en Hongrie et en Italie, très-rarement en France ; cependant on l'a rencontrée parfois en automne dans les bois du Bassigny. » — Tu as bien entendu I s'écria-t-il, et ses petits yeux

LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÊRE. t»

g'écarquillèrent, le Bassigny... Quand je songe qu'elle rôde peut-être là-bas, dans un de ces bois que nous voyons de ma chambre !... mon cher, je t'assure que j'en rêve. A chaque instant, je crois l'apercevoir avec ses antennes noires et sa robe azurée... C'est une véritable obsession. Nous nous étions accoudés à la fenêtre, Tristan a toujours été heureux dans le chois de ses gîtes ; la vue qu'on a de sa chambre est charmante. A droite et à gauche, la roche sur laquelle Ghaumont est bâti arrondit eu demicercle ses flancs boisés. Sur la crête sont rangées en amphithéâtre de vieilles façades que limitent d'un bout le dôme trapu de l'hôpital et de l'autre une massive tour carrée qu'on nomme la tour Hautefeuille. Au pied de la roche, parmi des prés d'un vert tendre, ondoie comme un ruban clair la Suize bordée de saules. En face, le viaduc du chemin de fer relie la ville aux plateaux voisins en jetant sur la vallée son gigantesque pont aux trois rangs d'arches aériennes. De temps en temps un train passe ; un blanc panache de vapeur sort d'un massif de verdure et glisse sans bruit entre la terre et le ciel. Au-delà s'élèvent par gradation les hauteurs qui enveloppent la

ville comme d'un cirque immense. On aperçoit des masses de bois sombres, des plaines illuminées de soleil, puis tout au loin une dernière bande bleuâtre qui se confond presque avec les bords vaporeux du ciel. C'est une fête pour les yeux et pour l'esprit qu'un pareil horizon.

— Te voilà donc livré au démon de l'entomologie? demandai-je à Tristan.

— Oui, Dieu merci 1 cela vaut mieux que d'être livré au démon de l'ennui. Ce mal prenait parfois des proportions inquiétantes pour ma raison. Ennuis terriblei; entrecoupés par de courtes extases, telle était ma vie. Jeune encore, bien portant, affranchi de tous soucis matériels, j'éprouvais absolument un dégoût, non des hommes pris à part, mais des hommes réunis en société. Le jeu, la chasse, la compagnie des femmes, la gloriole, foin de tout cela 1 J'avaisperdu quelque chose qui n'estrienetquiesttout: l'assaisonnement de la vie, la façon de bien voir et de s'intéresser aux sensations éprouvées. Tous les petits bonheurs faciles qu? constituent en somme la joie de vivre me trouvaient insensible, et mon âme se broyait elle-même, faute d'aliments. Singulière économie de l'esprit I il lui

soffit de s'examiner pour tomber dans un vide affreux ; à force de me scruter moi-même et de vouloir entrer de plain-pied dans les secrets de la nature, je perdais les plus simples notions de l'existence. Chaque jour voyait tomber un bourgeon, une feuille, une fleur; je devenais peu à peu semblable à un chêne décharné, sur les branches duquel aucun oiseau ne vient plus chanter, et que le rude vent du doute peut à peine agiter encore... Un beau soir, je me suis dit : « Il est impossible que tu continues à vivre de la sorte ; il te faut donc ou mourir ou changer d'esprit.» Or, mourir avant son heure étant toujours une sottise, j'ai préféré changer de méthode. Au lieu de chercher à dévorer d'un seul coup le grand livre de la nature, je me suis résigné à en déchiffrer mot par mot une toute petite page, et j'ai choisi la page des coléoptères. Depuis ce moment-là, ma vie s'est transformée, chaque heure m'apporte une émotion nouvelle, chaque brin d'herbe est l'occasion d'une trouvaille précieuse... Tiens, l'autre jour, j'ai éprouvé un vrai ravissement en découvrant le clavigère \ un insecte aveugle qui passe sa * Claviger testaceus, famille des Pselaphid».

vie au fond d'une fourmilière, et dont les fourmis abusent en composant je ne sais quel' philtre avec la liqueur qu'il sécrète... Demain, si tu veux, au lieu de partir pour l'Argonne, nous nous promènerons à travers le Bassigny, à la recherche de la chrysomèle du millepey^tuis, et je te ferai voir de jolies choses...

— Le Bassigny ! m'écriai-je, mais c'est un boa tiers de la Haute-Marne, c'est Andelot, Langres, Ghâteauvillain, Vignory... Un bien vaste champ pour y découvrir un coléoptère gros comme un pois 1

— Fie-toi à moi. Tu sais, il y a pour le poète des jours de verve où il se sent capable de mener à bien tout un poème ; il y a aussi de ces heures d'or où le naturaliste pressent qu'il va faire une trouvaille : je suis dans un de ces moments-là.

— Va pourle Bassigny... Si nous commencions par en visiter la capitale ?

Nous sortîmes. Les villes d'un département sont un peu comme les plantes d'une même famille ; elles ont dans leur physionomie certains traits qui révèlent la parenté commune. La Haute-Marne a la spécialité des villes haut per-

chées, silencieuses, austères et rébarbatives : — Chaiimont, Langres, Bourmont. Dans ces trois localités, mêmes rues froides sans cesse balayées par un rude vent de bise, même population taciturne, même mine renfrognée et inhospitalière en apparence. Seulement Langres tient plus particulièrement du séminaire et de la caserne, Bourmont donne surtout l'impression d'un couvent et d'une geôle ; à Chaumont, le caractère domestique et intime domine. C'est une ville de bourgeois, mais de bourgeois casaniers, peu communicatifs, aimant à cacher leur vie, comme lesage, età fuirl'œil indiscret des promeneurs. Presque toutes les maisons sont précédées d'une cour humide et sombre, protégée ellemême contre la curiosité parun haut mur et une grande porte hermétiquement close. Peu de fenêtres sur la rue ; en revanche, de nombreuses et larges ouvertures sur les jardins et la campagne. On sent que les habitants ne flânent guère sur leur seuil et mettent en pratique la devise anglaise : my home ismy castle. Chaque demeure est en effet une forteresse bien murée et où l'on ne pénètre qu'à bon escient. Peu ou point de •onnettes, mais à l'un des solides panneaux de

la porte un antique heurtoir de fer, dont le bruil quand on le rabat, retentit mélancoliquement à travers les cours sonores. Çà et là, quand une de ces portes s'entre-bâille, on aperçoit un jardinet avec un vieux puits dans un coin, et au fond l'entrée étroite d'un corridor qui s'ouvre dans romb:e d'une tourelle pointue. Du reste, en dépit de ses airs maussades, la ville a une physionomie amusante, comme disent les artistes. Ces rues, où l'herbe pousse, sont pleines de hauts et de bas, de ressauts inattendus et de méandres fantasques ; il y a des passages mystérieux qui ne mènent nulle part, de brusques ouvertures dans l'embrasure desquelles on aperçoit tout à coup la campagne, une place irrégulière avec un îlot de vieilles masures au beau milieu, et enfin une double rangée d'arbres centenaires qui enveloppe presque entièrement la discrète cité d'un large manteau de verdure, où le vent se lamente sans cesse.

Après de longues flâneries à travers ces rues singulières, Tristan m'a conduit à l'église Saint- Jean. L'église ressemble à la ville. Mêmes dehors sombres, même incohérence capricieuse dans l'architecture du monument, mais aussi même

caractère intime , même charme voilé qui vous prend le cœur peu à peu. — Les âmes dévotes, dis-jeà Tristan, n'ont peut-être pas ici les élans religieux que leur donneraient les nefs de nos grandes cathédrales, mais je parierais que les vieilles filles et les antiques servantes du voisinage doivent aimer à y venir prier.

— Je le crois bien, répondit-il ; parfois, à la brune, je prends plaisir à m'installer ici, à l'ombre d'un pilier, et à voir les bonnes femmes arriver une aune. Enveloppées dans leur mante à capuchon, elles poussent avec précaution la petite porte à cintre surbaissé et vont s'agenouiller dans l'ombre d'une chapelle. Presque toutes s'en retournent avec une figure plus gaie. Cela se conçoit ; ici point de hautes murailles austères oi!i la pensée se perd à mesure qu'elle s'élève, mais une profusion de sculptures, de bas-reliefs et de vieux tableaux, qui sont autant de stations pour le cœur. La plupart de ces pieuses femmes sont venues tout enfants dans cette église, et tu sais quelle importance l'enfant attache aux moindres détails d'architecture ou de peinture. Il n'est pas un saiijt de pierre, pas un vitrail, pas un tableau qui n'ait joué son

rôle dans les juvéniles émotions de toutes ces prieuses. Leurs yeux vont du Christ au tombeau, qui est sculpté là-bas dans une chapelle voûtée, à cette chaire, qui est un bijou de menuiserie et qui a été exécutée par le père de Bouchardon. Chacune de ces figures, associée à leurs douleurs ou à leurs joies, garde un intérêt qui ne s'affaiblit jamais. Pour ces âmes féminines, dont toute la vie s'est passée dans la même rue silencieuse, il y a certainement une consolation et un véritable charme à prier devant ces images familier res et à s'arrêter dans une douce contemplation rétrospective entre deux oraisons...

De fait, l'église Saint-Jean est un vrai musée, et pour un artiste elle a des recoins délicieux. Je me suis arrêté longuement devant un tableau de l'école espagnole qui représente Salomé apportant à Hérode Antipater la tête de saint Jean. La fille d'Hérodiade et les femmes qui l'entourent sont vêtues à la mode du xvi* siècle. Leurs têtes penchées sont charmantes. Sur la table est posé, dans un vulgaire chandelier de fer, un lumignon qui éclaire la scène ; un petit chien s'élance d'un talfouret et aboie à la vue de la pâle figure ensanglantée du saint. Il y a

dans cette toile un mélange de réalité crue et d'élégance raffinée qui résume d'une façon saisissante cette dramatique et attirante vie du XYi* siècle... La nuit tombait, Tristan m'a tiré par le bras. — Allons dîner !

Quand, après le dîner, nous sommes rentrés par le boulingrin, les étoiles s'étaient toutes allumées. Au milieu de la Toie lactée, la constellation de Gassiopée étincelait. Pour flatter Tristan, qui a le goût des métaphores, je m'avisai de la comparer à une poignée de pierreries tombant d'un écrin entr'ouvert. — Sais-tu, soupira mon ami, à quoi je pense, moi, à la vue de ces petites étoiles?... A un fourmillement de chrysomèles idéales, parmi lesquelles se trouve ma belle inconnue du millepertuis!... — Patience 1 demain nous irons à la conquête de la chrysomèle bleue.

19 septembre.

Dès îe matin, nous roulions en wagon sur la ligne de Neufcbâteau. D'abord pays rocheux et aride, coteaux nus, friches pierreuses; puis peu à peu la nature devient moins revêche.

tt LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE.

d'étroites vallées aux flancs revêtus de vignes coupent la voie transversalement, les collines s'élèvent et s'accidentent, les forêts recommencent à verdoyer. — Vois-tu, me dit Tristan, sur ce plateau, un grand arbre qui s'élance au-dessus des autres comme un nuage de verdure ? c'est un tilleul qu'on nomme l'arbre de saint Claude; en face est le Mont-Éclair, oti fut signé le traité d'Andelot, et voici Andelot lui-même avec ses maisons suspendues comme des balcons au-dessus de la voie. A partir d'ici, nous entrons dans le pays du fer et des forges ; encore quelques minutes et les cheminées hautes comme des phares dresseront de tous côtés leurs obélisques empanachés de fumée : forges à Rimaucourt, là-bas, sur la Sueur, — une rivière bien nommée, car elle peine rudement à soulever tous ces gros marteaux, — haut-fourneau à Montot, forges ettréfilerie à Manois... Quand on voyage de nuit dans ce pays-ci, à voir toutes ces fournaises rouges et béantes, à entendre ces formidables bruits de ferraille, on se croirait mené à toute vapeur au fond d'une vallée infernale. Aussi bien nous y allons, car je te conduis à Orquevaux, le Val d'enfer [Orci Vallii)..,

Nous quittons le chemin de fer à Manois. En dépit de son renom diabolique, Orquevaux, où nous nous rendons à pied, est un village à la mine honnête et pacifique. Le ciel est bleu, les vergers sont pleins d'arbres, la Manoise rit au soleil, et les cloches du dimanche sonnent à toute volée. Celles de Manois et d'Humberville font chorus, et nous voilà cheminant le cœur en joie. — J'aime cette musique des cloches, s'écrie Tristan; quand j'entends leur carillon, il me semble que le génie du dimanche s'assied en habits de fête à son orgue aérien , et se met à jouer le grand morceau de la semaine...

Le chemin côtoie le ruisseau ; de temps à autre, la gorge s'évase, la Manoise en profite pour se mettre à l'aise et devenir un étang. De longues files de vaches, sonnettes au cou, défilent sous l'ombre bleue des lisières, piétinant dans les berges humides et faisant songer aux paysages de Ruisdael. Je cueille des noisettes, et Tristan ne laisse point passer un pied de millepertuis sans le fouiller de la racine aux fleurs. Hélas I la chrysomèle désirée s'obstine à ne pas se montrer... Cependant les collines se haussent et se décharnent, la gorge se rétrécit,

la Manoise se perd sous les ronces, et tout à coup nous voilà au fond d'une impasse. La vallée est terminée brusquement par une sorte de ravine en entonnoir, un cirque aux pentes abruptes, nues et d'une blancheur aveuglante. La crête se découpe à arêtes vives sur le bleu du ciel, sans un buisson, sans un brin d'herbe, et au fond de l'entonnoir, entre deux svèUes massifs de sycomores, la source de la Manoise jaillit comme par enchantement d'un amas de pierres moussues. — Le site, dis-je à Tristan, ne manque pas d'une certaine sauvagerie originale, mais cet entonnoir est horriblement ensoleillé et inhospitalier. . . Comm,ent l'appelles-tu ?

— Oh 1 il a un nom qui ferait rougir une Anglaise, très-expressif au demeurant, bien que vulgaire et rabelaisien en diable... On l'appelle le Cul-du-Cerf.

Nous avons rebroussé chemin en silence.

Tristan paraissait déconfit et humilié du peu de succès de son paysage ; déplus nous avions le soleil en face, et l'eau des étangs nous en renvoyait le reflet dans les yeux. Cette façon d'aller n'était pas engageante, et la conversation s'en

LA RECHERCHE D'UN COLÉOPT"feRE. 98

ressentait. Pour accourcir la route, Tristan, qui sait son La Fontaine par cœur, se met à me réciter des fables. Il venait de terminer le Satyre et le Passant^ quand, s'arrêtant pour reprendre haleine : — As-tu remarqué, me demande-t-il, combien la moralité des fables de La Fontaine est souvent tirée aux cheveux, et comme elle est parfois contradictoire ?

— C'est que La Fontaine a une façon toute neuve de considérer là fable ; il prend la moralité pour prétexte et l'art pour but.

— Oui, repart Tristan, La Fontaine est surtout un artiste ; c'est le plus original et le plus étonnant des poètes duxvii* siècle. Chacune de ses fables fait rêver, et cependant tout y est net et sobre. Dans cette cour à perruques et à grands canons, dont le maître appelait les peintres hollandais « des magots », La Fontaine est le seul qui n'ait jamais hésité à se servir du mot propre, et qui ait peint c^vec amour les paysans, les arbres et les bêtes. Voilà de quoi rabattre le caquet aux critiques qui veulent expliquer les poètes par l'influence des milieux.

— Encore faudrait-il savoir dans quel milieu vivait La Fontaine. Je ne suppose pas qu'il fré-

quentât beaucoup la cour, dont il disait pis que pendre. 11 préférait entretenir commerce avec les petites gens, sous la tonnelle d'un cabaret, ou avec les bestioles des champs et des .jois. Songe qu'il aimait la nature et que dans sa jeunesse il avait été forestier.

— : Oh ! si peu ! réplique Tristan en secouant la tête, Furetière prétend qu'il ignorait la plupart des termes du métier ; en somme, c'était un naturaliste médiocre.

— Je t'accorde qu'il n'a pas découvert la chrysomèle du millepertuis, mais quoi ! de son temps les sciences naturelles étaient dans les limbes, et la nomenclature...

Tristan m'interrompt d'un air piqué et s'écrie : — Il a dit des hérésies à propos de l'escarbot, il a appelé le roseau un arbuste, et il a fait percher le corbeau sur un arbre, un fromage au bec !

— Soit, pourtant là encore il y aurait à distinguer. Pour certaines fables , il a ingénument accepté la mise en scène réglée par ses prédécesseurs ; mais quelle vérité dans les morceaux oh il a observé directement la nature ! Comme il a peint avec le ton juste le chat, le coq, Jean-

not Lapin, la chèvre « à traînante mamelle », l'hirondelle

Caracolant, frisant l'air et les eaux I...

Ce n'était pas, après tout, un naturaliste à courte vue, celui qui osait soutenir, à rencontre de Descartes, l'intelligence des bêtes et la sensibilité des plantes. Il avait un esprit large et un cœur d'or.

— Oh! un cœur d'or!.. Il détestait les enfants, et il était mauvais mari.

— Mon cher, si, comme on le prétend, j^me La Fontaine ressemblait à la femme du Mal marié et à dame Honesta, de Belphégor, le bonhomme était excusable de vivre loin d'elle. Il n'en avait pas moins le cœur bon et courageux. Il aimait les bêtes, et j'ai remarqué que tout homme qui aime les animaux n'a jamais un mauvais cœur. Au demeurant, c'était un maître poète, et je ne lui marchande pas mon admiration. Je l'aime pour sa grâce, son naturel, sa gaîté, pour ses grandes qualités toutes françaises, et puis je l'aime encore parce que tous ceux que je hais n'ont jamais pu le goûter, parce que les

«e LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTERE.

pédants allemands, les mystiques, les abstracteurs de quintessence, et ceux que Musset appelait les rêvew's à nacelles, ne l'ont jamais coni' pris... Si j'avais ici une pleine coupe du joli vin de son pays, de ce Champagne rose dont la mousse naturelle monte aux bords du verre en perles vermeilles, je la viderais joyeusement en l'honneur du grand poète champenois !

— Et moi donc ! s'écrie Tristan, je meurs de soif...

Cette discussion nous a menés jusqu'à Orquevaux, et nous sommes entrés avec le crépuscule dans le village, dont les maisons éclairées laissaient voir par les vitres sans rideaux tout le remue-ménage intime du dedans. Quels délicieux petits tableaux on entrevoit ainsi à la nuit tombante ! Là sont des intérieurs dont les images se succèdent rapidement comme les perceptions dans un rêve. Une tête de jeune fille se dessine nettement, puis s'enfonce insensiblement dans un demi-jour impossible à pénétrer. C'est l'heure du souper: autour de la table, des silhouettes s'agitent, les cuillers montent et descendent régulièrement, et les verres portés à la bouche se relèvent jusqu'à la hauteur du front.

Cela vous rappelle ce tableau de Lenain, qui est au musée Lacaze. — La flamme de l'âtre brUle comme un soleil, scintille sur le bord des plats et fait miroiter les ventaux du bahut. Il y a des lumières posées tout contre les vitres ; d'autres fois, la première chambre reste dans l'ombre, mais dans un enfoncement on voit une seconde pièce vivement éclairée, dont la porte ouverte laisse passer un fa^^eau de lumière et un bourdonnement de voix confuses. Au fond des étables, on entend la respiration bruyante des bêtes. On voudrait s'arrêter et finir la soirée dans un de ces milieux calmes et invitants, mais la chrysomèle!... Tristan, qui ne s'est point découragé, veut l'aller chercher demain dans les bois de Châteauvillain... En marche, et vivement! sinon nous allons manquer le convoi.

A Manois, la station est pleine de monde. Les réservistes du pays, qui ont eu un jour de congé, s'apprêtent à rejoindre leur régiment àLangres. Toutes les filles et les femmes du village sont là rassemblées ; les adieux s'échangent, les embrassades se succèdent. Les braves garçons, encore gênés dans leur uniforme, ont l'oreille basse et ne mènent pas grand bruit. L'un d'eux, petit,

lOd LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE.

maigre, à la mine mélancolique, se tenait près de sa femme, qui portait un enfant dans ses bras; il dévorait le marmot de caresses. La femme renfonçait ses larmes, lui n'avait pas le coeur trop solide non plus, mais faisait bonne contenance pour empêcber l'autre d'éclater. — Voici le train, encore une embrassade, et tous s'élancent dans les compartiments des troisièmes, oti ils retrouvent des camarades venus de plus loin. Une minute encore, puis la vapeur gronde, et le convoi part. A la station suivante, ils chantent déjà tous et envoient de comiques interpellations aux curieux entassés le long des barrières. La gaîté gauloise a repris le dessus, et ils regagnent gaillardement la caserne où les attendent les corvées, les marches forcées et la rude discipline militaire... Merveilleuse élasticité du caractère français!... Après la guerre, pendant les jours sombres de la Commune, je me promenais tristement dans une des grandes plaines nues du Barrois. Au-dessus de moi, et non loin de deux paysans qui sarclaient, une alouette montait en gazouillant. L'un des deux sarcleurs releva la tête et s'écria avec un accent qui me toucha : — Pauvre petite alouette,

comme elle chante! — Il y avait dans cette exclamation comme un étonnement d'entendre encore un doux chant d'oiseau après tant de malheurs, et il y avait aussi une espérance de jours meilleurs, une affirmation de confiance dans les ressources de cette race française, gaie, courageuse et chantante comme l'alouette. Oui, avec ces natures gauloises, souples, rebondissantes, allègres, chez lesquelles la bonne humeur s'épanouit en un clin d'oeil cotnme une fleur au soleil, il y a encore de grandes chose» à faire, et le dernier mot n est pas dit.

SO septembre.

Les heures claires du matin nous ont trouvés cheminant gaîment dans une des grandes avenues herbeuses du parc de Ghâteauvillain. — Un bon temps pour marcher ; l'air est frais ; le ciel, marbré de jolis nuages blancs, laisse apparaître de larges trouées d'un bleu pur. Çà et là des tranchées latérales s'ouvrent, et par-dessus les massifs nous apercevons dans un mol enfoncement la gorge où coule l'Aujon, puis au loin, à l'horizon, les collines bleuâtres de la vallée

lot LA RECHERCHE D'UN COLÊOPTËRE.

de l'Aube. Tristan est en veine d'expansion, et la vue des bois lui délie la langue. — De même, dit-il, que certains morceaux de musique nous assouplissent et nous changent, la vue d'une tranchée profonde dans une futaie fait de moi aussitôt un tout autre homme. — En effet, sa bonne figure rêveuse s'est épanouie, il marche à grandes enjambées, tirant d'épaisses bouffées de sa pipe. Plus nous avançons, et plus son enthousiasme augmente. — Solitude I s'écrie-t-il en devenant lyrique, ô belle sans gène, ô maîtresse muette, assise au milieu des grands bois, tu froisses du pied les feuilles mortes, tu sondes les profondeurs des vallées et tu regardes au loin les brumes de l'automne voilant les coteaux... 0 sirène, comme tu m'as vite ensorcelé!

— A propos d'ensorcellement, lui dis -je, sais-tu que nous sommes dans un pays où on croit aux sorciers et où on les brûlait encore il n'y a pas trois cents ans?

— Hein ! qu'est-ce que ce conte -là?

— Ce n'est pas un conte, c'est une dramatique histoire, dont Michelet aurait pu faire un chapitre de son livre de la Sorcière. En 1394, à

Dinteville, un charmant village situé à deux lieues d'ici, dans cette vallée de l'Aube dont nous apercevons les collines brumeuses, Jeanne Simoni, femme d'un sieur Breton, fut traduite devant le procureur fiscal comme « entachée de sorcellerie », et, sur ses dénégations, le seigneur de Dinteville ordonna qu'elle subirait l'épreuve de l'eau. Jeanne, « tondue et rasée », fut amenée au bord de l'Aube, « en eau de suffisante profondeur » ; là, malgré ses protestations, en présence du juge, du procureur, du curé et de la foule ameutée, on la mit nua comme la main et on la jeta, pieds et poings liés, dans la rivière. L'épreuve fut renouvelée par trois fois; comme la malheureuse- était toujours revenue sur l'eau, d'après la coutume elle aurait dii être réputée innocente; mais l'acharnement était si grand qu'on la ramena en prison. Le juge alors l'ayant sommée eo vain de déclarer si elle était marquée en quelque endroit, comme les gens de sa secte, la fit visiter par quatre commères du village. Celles-ci prétendirent avoir trouvé les marques de la griffe de Satan « au-dessous de l'épaule gauche et à l'aine », et sans qu'on se préoccupât d'examiner

s'il ne s'agissait pas tout simplement d'égratignures très -naturelles après la scène violente de la rivière, on la déclara atteinte, et convaincue du crime de sortilège et maléfice, et on la condamna à être pendue et étranglée, -< son corps brûlé et ses cendres jetées au vent». Quand on alla lui lire sa condamnation, la malheureuse venait de mourir. La sentence n'en fut pas moins exécutée sur son cadavre, dont on jeta les cendres au vent.

— En 15941 s'écrie Tristan; après Rabelais, Montaigne, Ronsard et la pléiade!

— Oui, tandis que les belles dames de la cour du roi vert-galant fredonnaient encore : « Mignonne, allons voir si la rose,... » tandis que le poète Jean Passerat chantait;

Ma belle, si ton âme Se sent ore allumer De cette douce flamme Qui nous force d'aimer...

Du reste, la chose n'est pas si étonnai. le qu'elle le paraît; les gens de ce pays étaient d'enragés ligueurs, et c'est seulement en cette même année 1594 que Ghaumont fil sa soumis-

sion à Henri IV. Les guerres de religion avaient amené une recrudescence de fanatisme, et il fut de mode de sévir contre les prétendus sorciers. Je me souviens d'avoir lu dans une chronique du Barrois cette phrase terrible dans sa brièveté : — «En la dite année 1582, le 3 févi ier, on a bruslé à Bar trois sorcières; en ce temps-là le froid était excessif. » — Le froid était excessifs voilà toutes les réflexions que ces trois bûchers ont inspirées au chroniqueur... Cela ne te donne-t-il pas la chair de poule?

— Ton histoire, répond Tristan avec un soupir, me gâte toute la beauté du paysage. Mon imagination travaille là -dessus. Je me représente Jeanne Simoni et son mari dans leur petite maison à toiture de lave. C'était sans doute des protestants vivant à l'écart, ou quelquesuns de ces rebouteux habiles dans la connaissance des plantes des bois, et pour ce fait redoutés et haïs du village. Qui sait? La femme, peut-être jeune et jolie, était restée sourde aux ' propositions amoureuses du seigneur de Dinteville, qui avait droit de haute et basse justice dans le pays. Je vois ce hobereau venant la trouver dans sa geôle, la menaçant de la terri*

ble épreuve de l'eau, et lui murmurant comme Claude Frollo à la Esmeralda: «Veux-tu?...» Le procureur était à sa dévotion, la nuiltitude était sans pitié comme toutes les foules... J'entends les cris de cette malheureuse, nue et rasée, plongée par trois fois dans rAube... C'est horrible I

Tout en conversant, nous avions gagné les bois d'Arc. — Nous sommes arrivés à dos cultures enclavées dans la forêt. La solitude était profonde. Les récoltes de pommes de terre ayant déjà été enlevées, tout cet espace semblait abandonné; au loin seulement, vers la lisière, une charrette traînée par des bœufs traversait lentement la plaine. A l'ombre d'un pommier sauvage, un gaclienet de onze ans gardait deux ou trois vaches immobiles. — Tristan le questionne sur la route à suivre. Le gachenet, un blondin à l'œil éveillé et au nez indépendant, semble tout fier d'être consulté par deux messieurs déjà mûrs et convenablement couverts. Aussi, jugeant à propos de noll^^ donner une haute idée de son énergie et de son importance, il fait claquer son fouet, injurie ses vaches qui n'en peuvent mais, et daigne ensuite

LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE. loï

nous conter leur histoire. — Cette vache, la première au rez du champ, a perdu une corne hier; elle voulait toujours grimper sur la rousse; à la fin elles se sont battues, et la corne y est restée.

— Vas-tu à l'école? lui demande Tristan,

— Oui, Monsieur, en hiver.

— Où en es-tu de ton catéchisme?

— Au chapitre vingt-cinq.

— Qu'est-ce que c'est que ce chapitre?

— Ma fi ! c'est le chapitre vingt-cinq.

— Mais enfin qu'y avait-il avant le chapitre vingt-cinq?

— II y avait le chapitre vingt-quatre.

Nous n'avons jamais pu le faire sortir de là.

— Alors l'été, poursuit Tristan, tu restes à paresser en gardant tes vaches?

— Oh ! que nennil J'attrape des papillons, des bêtes à bon Dieu, des cancouëles (hannetons) et toute sorte de bêtes que j'enferme dans une boîte.

— Un confrère ! dis-je à Tristan avec un regard ironique.

— Je leur arrache les ailes, continue orgueil» leusement le gamin, il n'y a que cela de joli.

— Misérable 1 s'écrie Tristan, qui oublie ses longues épingles à insectes, tu les fais souffrir... Montre-moi ta boite.

Celui ci s'exécute , ouvre une boîte de bois blanc, et nous voyons chatoyer au soleil des débris de coléopètres, pêle-mêle avec des lambeaux d'ailes de papillons. Tristan fouille cette poussière d'une main fiévreuse ; tout d'un coup il lâche un juron en soulevant du bout du doigt, à hauteur de sa loupe, un fragment d'élytre oii les tons bleus et bronzés se marient agréablement.— C'était elle ! s'écrie-t-il, cétait ma chrysoraèle du millepertuis, que ce petit vaurien a mutilée... Où as tu trouvé ça? continue-t-il en mettant l'élytre sous le nez du gamin.

— Ma fi ! dans les herbes. Monsieur.

— Reconnaîtrais-tu la place?

— Oui bien, c'est là-bas dans le bois.

— De quel côté?

— Par-ci par-là, Monsieur,... dans les herbes.

— Tu n'en tireras rien, dis je; c'est l'histoire du chapitre vingt-cinq qui recommence?

Mais Tristan ne m'écoute pas. Laissant là le gachenet ébahi, il part comme un trait dans la direction du bois et fouille le taillis. Au bout

d'une demi-heure, je le vois revenir suant à grosses gouttes, et rien qu'à son air je devine que ses fouilles ont été infructueuses. Il grogne d'un ton de mauvaise iumeur, et pendant un bon bout de temps nous cheminons en silence. — Sais-tu à quoi je pense? me demandet-Il tout d'un coup en tortillant dans ses doigts une tige de millepertuis... Tu connais l'origine du nom donné à cette plante ?

— Oui, ce nom lui vient de ce que ses feuilles sont percées de nombreuses petites glandes transparentes... Après?

— Eh bien, j'ai observé que les chrysomèles vivent de préférence sur les plantes avec lesquelles elles ont certaines analogies de forme ou de couleur. Il serait curieux qu'on retrouvât sur les élytres de ma chrysomèle les particularités qui distinguent la feuille du millepertuis. Qu'estce que tu dirais de cela?

— Je dirais... que c'est un fameux argument en faveur de la théorie de l'influence des milieux.

— Tu es un âne avec tes milieux, riposte galamment Tristan ; cela prouverait uniquement (|ue, tout être ayant une fi» conforme à son or-

io

no LA RECHERCHE D'UN COLEOPTÈRE.

ganisation, le millepertuis est la fin de la chrysomèïe fucata.

— De même que les nez ont été créés pour porter des lunettes, dis-je en riant.

Sur cette plaisanterie, Tristan s'emporte ; c'est Ra façon de discuter. De la théorie des milieux^ BOUS passons au darwinisme , puis au panthéisme, et nous voilà poussant des arguments sous les hêtres et faisant retentir les tranchées solitaires des gros mots de transfojinisme, sélection, esprit, matière...

— La matière ? s'écrie Tristan, sais-tu seulement ce que c'est que la matière ? Nous ne percevons que des phénomènes, et pour un peu je croirais que le monde est plein de fantômes... La musique de l'air dans les pins, l'ombre des nuages que le vent promène sur les coteaux, la feuille d'un buisson qui s'agite seule quand tout le reste est immobile, esprits, esprits 1... C'est là le charme mystérieux de la nature ; le spectade de vie n'est beau qu'à travers la brume des illusions...

La discussion nous échaufTe, et pour surcroît le soleil est monté au zénith ; les ombres deviennent courtes et nos jarrets se raidissent. La

LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE. lU

fatigue et le soleil aidant, nous retombons dans le silence.

— Dans un dîner, remarque philosophiquement Tristan, les convives ne se dégourdissent et n'ont toute leur verve qu'au dessert ; c'est précisément le contraire dans un voyage à pied : au début, tout le monde est en bonne humeur et la conversation ne tarit pas ; à la fin, les gosiers sont secs, et les paroles ne tombent plus que goutte à goutte.

Heureusement nous touchons à la lisière du bois. Déjà, dans le fond de la vallée, nous apercevons des maisons éparses au bord de l'Aujon, et le clocher du village, encapuchonné d'un petit toit pointu. Un quart d'heure après, nous entrons à Cour-l'Évêque.

21 septembre.

La lumière de midi, tamisée par un'ciel tendu de claires nuées, veloutait doucement les flancs de la vallée , quand nous aperçûmes Arc-en- Barrois traversé par l'Aujon et resserré entre deux coteaux boisés. — La petite ville paraît toute ramassée dans ce creux de vallée, avec ses

maisons bourgeoises semées au hasard d'un aJignement fantaisiste. Les toits ardoisés du château du prince de Joinville, tranchant sur de beaux arbres , donnent à Arc une physionomie avenante et hospitalière. Le clocher gris, voisin du château dont les jardins l'entourent, fait penser à une église anglaise avec la rectory confortable, à deux pas.

— Je vais, dit Tristan, te mener chez deux excellentes dames qui m'ont logé jadis et qui nous recevront à bras ouverts.

J'eus beau réclamer et insister en faveur de l'auberge, où nous serions plus libres, Tristan n'en voulut pas démordre. — Tu verras, répétait-il, ce sont deux cœurs d'or, et quelle bonne surprise nous allons leur faire !

Nous nous acheminâmes donc vers une maison basse , située non loin du château. Assez inquiet de cette intrusion peu cérémonieuse, je restais en arrière, laissant à Tristan toute la responsabilité de son indiscrète démarche. La porte à peine ouverte, nous fûmes reçus par une dame d'une cinquantaine d'années, à la taille courte et rondelette, au visage coloré. Ses yeux vifs et intelligents, son nez retroussé, sur-

LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTERE. n|

montant deux grosses lèvres pleines de bonté, ses cheveux gris relevés à la chinoise sur un front bombé , me rappelèrent un portait de M™* de Graffigny, l'auteur des Lettres péruviennes. Le corridor était sombre, et elle eut un moment d'hésitation avant de reconnaître mon ami ; tout à coup, frappant ses mains l'une contre l'autre : — Bonté divine, monsieur Tristan ! s'écria-t-elle. — Il lui saisit les bras en riant et lui posa deux gros baisers sur les joues.

— Maman ! continua-t-elle d'une voix joyeuse, en se penchant vers une porte entre-bâillée, viens donc voir, c'est M. Tristan 1

Un cri répondit au sien, et une petite vieille octogénaire, aux yeux couleur de noisette, pleins de finesse et de vie, à la taille un peu courbée, mais à l'allure encore preste et accorte, accourut en joignant les mains. Nouvelle embrassade, et Tristan me présenta.

— Croiriez-vous , leur dit-il , que mon ami voulait descendre à l'auberge?

— Par exemple ! répliqua la plus jeune, je ne vous l'aurais jamais pardonné... Entrez vite dans la salle, vous devez avoir grand'faim, et vous allez déjeuner.

Je les suivis dans la chambre, où un gai rayon de soleil pénétra en même temps que nous. C'était une antique pièce, servant à la fois de salon et de salle à manger, meublée de vénérables meubles d'autrefois et ornée de portraits de famille accrochés aux boiseries. Des pots de chrysanthèmes et de fuchsias jetaient leur note de jeunesse parmi ces vieilles choses, sans en détruire l'harmonieuse quiétude. A peine élionsnous assis que les exclamations cordiales recommencèrent. — Vous n'avez point changé, disaient à Tenvi les deux dames en examinant la figure candide et les grandes jambes guêtrées de Tristan. — Ni vous non plus, je vous jure. — Aimez-vous toujours la crème et les œufs ? demandait la fille. — Si nous leur faisions une galette? insinuait la vieille dame. — Non, mère, cela prendrait trop de temps, et ils doivent être afi'amés. — Et elles se pressaient dans la cuisine, rallumant le feu, battant les œufs, dressant la table, tandis que Tristan enfoncé dans son fauteuil, les jambes étendues, me lançait un regard à la fois ému et triomphant, qui voulait dire : — Hein! t'avais-je trompé?

Oh! le bon déjeuner intime, sur cette petite

LA RECHERCHE D'UN COLÊOPTÈRE. lU

table recouverte d'une nappe blanche à liteaux rouges, à côté des fuchsias, dont les fleurs tombantes caressaient nos têtes en guise de bienvenue! Les œufs frais, savoureux, la crème épaisse et onctueuse, et le bon café odorant, servi dans des tasses de vieille faïence, par ces deux excellentes femmes qui s'agitaient autour de nous avec de franches paroles partant du cœurl Tristan avait été leur locataire pendant deux ans, et elles lui étaient reconnaissantes de sêtre laissé choyer, gâter par elles. — La mère était veuve depuis longtemps. Sa longue vie avait été traversée de rudes épreuves courageusement supportées et discrètement ensevelies. Rien n'en apparaissait à la surface. La vieillesse avec ses couches de neige avait tout recouvert et assourdi. La fille était restée fille. Trop pauvre pour choisir le mari qu'elle eût aimé et trop fi^'i**^. nnur épouser le premier venu, elle avait refoulé en elle toutes les effervescences de sa nature aimante et expansive, et elle s'était énergiquement cloîtrée dans une morne et silencieuse soHtude. — Ces vieilles filles qu'on ridiculise, on devrait les admirer à genoux, quand on songe aux sourdes souffrances de leur réclusion volontaire. Elles

ont été jeunes, tendres, inflammables comme les autres, et elles ont vu leurs amies s'éloigner successivement avec un mari au bras. Quand le mariage de la dernière a été célébré, elles sont tristement revenues seules de l'église à leur maison muette, et il leur a fallu se résigner, en pleine jeunesse, en pleine sève. Le sang vif et précipité a eu beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir trop plein et muré ; elles l'ont fait taire. Pour arrêter l'élan des fleurs de tendresse qui auraient voulu s'épanouir au debors, la religion, le devoir, l'honneur étaient là : autant de grilles austères, festonnées de liserons qui ne demandaient qu'à fleurir, et qui ne fleuriront pas. Quelle douloureuse lutte intime 1 Et quand chaque printemps revenait, quelle amère raillerie , quelles terribles tentations, quels troubles secrets ! Ainsi les années se sont amassées sur elles, automne sur automne, hiver sur hiver, jusqu'au jour où les cheveux blancs sont venus amenant avec eux un froid apaisement. Beaucoup de ces Niobés de la virginité ne savent pas, il est vrai, se résigner, et tournent à l'aigre dans leur saison mûre; mais celles qui, dans celte cruelle épreuve, ont

pu garder intacte leur tendresse comprimée, celles-là sont admirables. Elles atteignent la vieillesse comme ces arbres, riches de sève sous leur rude écorce, qui donnent après de longues années leurs fruits les plus savoureux et les plus parfumés.

La fille de notre hôt^se était un de ces arbres généreux, et on l,e sentait bien. L'âge et la résignation pieuse avaient adouci ce que le tempérament avait eu de trop âpre dans sa verte saison. La voix était douce dans son énergie, le geste était à la fois brusque et bienveillant, l'œil avait une vivacité sympathique qui rassurait et mettait à l'aise. Quand nous eûmes déjeuné : — Là, dit elle à Tristan, maintenant vous avez campas jusqu'au soir. Promenez bien votre ami dans nos bois, mais ne manquez pas de rentrer à sept heures ; vous savez qu'il ne faut pas déranger les habitudes de maman. — Et la bonne vieille octogénaire protestait déjà, en s'écriant : — Ohl pour une fois... mais Tristan lui coupa la parole en prometttant d'être exact, et nous partîmes.

Le chemin de la forêt d'Arc grimpe en zigzag tur une hauteur qu'on nomme le Calvaire et où

tie LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTBREL

se trouve le chenil du château. Une longue allée de hêtres part du chenil et s'enfonce dans les bois en suivant la crête de la vallée. Ce long promenoir, à demi plongé dans une verte obscurité propiô^ aux rendez vous amoureux, a été, sans doute pour cette raison, surnommé par les habitants l'Allée des soupirs. La forêt, bien percée, bien aménagée, n'a de remarqua^ ble que son étendue et sa solitude. Le bruit de nos pas y résonnait comme sous la voûte d'uD grand couloir. Après une bonne heure de marche, nous sommes descendus vers la lisière qui domine la vallée de l'Aube. Le soleil déclinant dardait ses rayons obliques sur les bois et les prairies; dans le calme du soir, nous distinguions le murmure frais de la cascade d'Étufs; nous apercevions dans une brume d'or Dancevoir, célèbre par la beauté de ses filles,

Qui veut belles filles voir, Faut venir à Dancevoir ;

Aubepierre, où sont les ruines de l'abbaye de Longuay et où est né le botaniste BuUiard;

Étufs, abrilé sous les grands arbres de son ravin ruisselant de cascatelles aux eaux pétrifiantes; Rouvres, dont les tourelles étaient empourprées de soleil. — Connais-tu la légende du château de Rouvres ? me demanda Tristan ; chaque fois qu'un nouveau maître s'y installe, ses fenêtres sont éclairées par une mystérieuse illumination intérieure. L'une des dernières propriétaires m'a juré avoir vu de ses yeux cet éclairage fantastisque...

Le crépuscule tombait, nous avons repris lentement le chemin d'Arc. La légende de Tristan me trottait dans la tête, et je songeais à part moi à ce besoin de merveilleux et d'idéal qui est la marque distinctive de la race humaine, quand je fus tiré de ma rêverie par un singulier chant d'oiseau qui partait du taillis, à cent pas environ du chemin. — Entends-tu? dis-je à Tristan.

— Oui.

Nous restâmes immobiles. En automne, à la brune, les oiseaux ne chantent plus guère, et surtout ils ne trouvent plus dans leur gosier des modulations aussi éclatantes et compliquées que celles qui nous arrivaient à travers la feuil-

lée. Cétait une série de notes retentissantes comme des appels, puis tout à coup une mélodie vive et passionnée comme celle du rossignol. — C'est étrange, murmurait Tristan , ce chant printanier au milieu des bois rougis par l'arrière-saison ! Ce ne peut être une grive, les sons sont trop énergiques ; quant au rossigno^ il y a belle heurette qu'il ne chante plus.

L'oiseau inconnu se faisait toujours entendre. Tantôt c'étaient des fusées semblables à l'aubade de l'alouette, tantôt des notes graves, profondes, tantôt une mélodie amoureuse et câline...

— C'est peut-être l'Oiseau bleu, insinuai-je.

— Mon cher, reprit Tristan à voix basse ^ je t'assure que ma tête commence à se monter; je me tâte, je me demande si je suis le jouet d'une hallucination ou d'un enchantement. . .

La musique printanière continuait, variée à l'infini et de plus en plus fantastique. — Il faut en avoir le cœur net I — Et nous voilà nous glissant dans le fourré comme des Mohicans. Pour mon compte, je me sentais pris d'un intérêt singulier et mon cœur battait. Nous avancions en

LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE. Itl

tapinois, les petites branches nous cinglaient la figure en regimbant, les ronces nous piquaient les mollets , mais nous n'en avions cure. Au bout de cent pas, le chant cessa brusquement. Pourtant l'étrange oiseau ne s'était pas envolé... Nous marchions à petits pas, le cou tendu, les yeux en l'air, tant et si bien qu'à la fin nous tombâmes sur un grand diable de charbonnier agenouillé derrière un hêtre et en train de frouei\ une feuille de lierre entre les dents, pour attirer les oiseaux à la pipée. C'était la frouée de cet habile homme que nous avions prise pour la chanson de l'Oiseau bleu. . . Le charbonnier, surpris en flagrant délit, était .aussi penaud que nous. Pour le rassurer, je le complimentai sur son talent, et après l'avoir gratifié d'une pipe de tabac, nous le laissâmes à son honnête besogne ; mais Tristan n'était pas content, il regrettait son oiseau idéal. Pour nous consoler, quand nous fûmes dans V Allée des soupirs, un piqueur posté au fond du parc se mit tout à coup à sonner du cor. Les notes lointaines et retentissantes montaient lentement jusque vers notre allée, où il faisait nuit noire; dans les interstices des hêtres, nous voyions les

lit LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTERE.

lumières de Montrot et du Val-Bruant glisser comme des feux follets ; la meute du prince se mit à répondre bruyamment aux fanfares du cor, et ce fut aux sons de cette musique de chasse que nous fîmes notre rentrée chez nos hôtesses.

Un bon souper nous attendait dans la salle gaîment éclairée. Un perdreau rôti à point, et bourré de truffes bourguignonnes exhalait un fumet affriolant, et sur la nappe blanche un buisson d'écrevisses de l'Aujon jetait sa note cramoisie. Et puis les deux excellentes femmes paraissaientsijoyeustjsdenotrejoie, si heureuses d'avoir à choyer deux grands enfants dans leur logis où les éclats de rire résonnaient si rarement ! Les portraits d'ancêtres en semblaient eux-mêmes tout réjouis. L'un d'eux surtout me souriait d'une façon charmante, chaque fois que je soulevais mon verre plein de vieux bourgogne. C'était un joli pastel aux tons un peu efiacés, un portrait de jeune fiile de dix-huit ans, vêtue à la mode des dernières années du règne de Louis XVL Son corsage bleu pâle, à demi échancré et orné d'un bouton de rose, laissait voir un cou blanc dont les lignes délicates étaient

coupées par un ruban de velours noué en guise de collier; les lèvres souriaient ingénument, iei yeux naïfs et un peu étonnés souriaient aussi; dans les cheveux crêpés, sans poudre, une rose s'épanouissait. Comme mes regards se reportaient curieusement vers cette jeune figure, la vieille dame me dit : — C'était une sœur de ma mère; elle était fiancée à l'un de ses cousins, lieutenant dans l'armée de la Moselle, qui mourut d'une mauvaise fièvre à Thionville.

— 11 l'aimait bien! reprit sa fille avec un soupir, nous avons là-haut une lettre de lui qui me fait toujours venir les larmes aux yeux quand je la relis.

— Voulez-vous nous la laisser voir? demanda Tristan.

— Certainement, je suis sûre qu'elle vous intéressera...

Quand, après souper, nous fûmes sur le point de monter dans notre chambre, elle tira du secrétaire un petit portefeuille de satin mauve fané qu'elle remit à Tristan et que celui-ci s'empressa de visiter dès que nous fûmes seuls.

— J'aime, dit-il en étalant les papiers jaunis sur la table, à remuer ces vieilles cendres d'au-

trefois. C'est comme si je respirais un parfum du temps passé.

— Oui, repris-je, avec un fragment de lettre, un détail familier de costume ou d'ameublement, nous pénétrons dans les intérieurs du temps jadis et nous reconstruisons l'existence de ceux qui les ont habités. C'est ce qui donne un charme si attachant aux tableaux de Chardin : un enfant qui va à l'école, une ménagère qui fait dire le benedicite à sa petite fille, moins que cela, un ou deux ustensiles groupés sur un bout de toile, la fontaine de cuivre rouge, les assiettes de faïence, la giroinde avec son 6cheveau de fil, nous introduisent discrètement dans la vie bourgeoise du xvm^ siècle et nous la font aimer.

Nous dépliâmes la lettre; elle était ainsi conçue :

Thîonville, 8 décembre 1792.

« Si depuis trois mois d'absence, ma chère cousine, je ne vous ai point donné de mes nouvelles, ne m'accusez point d'oubli. Ne vous en prenez qu'aux changements de garnison que

nous n'avons cessé de faire jusqu'à ce jour. Si j'ai écrit à mes parents, ce n'est qu'en passant chemin et à la volée. Vous êtes bonne, chère cousine, et vous m'accorderez le pardon que je crois mériter. Mon cœur est toujours avec vous; il me souvient toujours de notre dernière causerie sous la tonnelle des framboisiers, où vous m'avez juré que jamais autre homme que moi ne vous appellerait sa femme. Et moi, croyez-le bien, la mort me prendra avant que je vous oublie. Soyez persuadée de ma sagesse et de la fidélité que je vous garde en dépit des tentations de la vie que je mène, car ici les filles sont éhontées et courent après les hommes plus que chez nous; mais il est bien facile de leur résister quand on est aimé d'une personne aussi séduisante que vous, chère cousine... Je vous envoie un manchon qui vous narviendra à l'adresse de M. le curé. Recevez-le avec autant de plaisir que je vous l'envoie, et je serai heureux. J'espère que vous ne le serrerez pas dans votre armoire, mais que vous le porterez aux fêtes en souvenir de moi. Je ne vous prie pas de m'être fidèle, je vous sais le cœur trop noble et trop ferme pour trahir jamais vos serments,

et c'est sur quoi je me repose. Adieu, ma mie et mon trésor, je vous embrasse un million de fois. Votre très-humble et fidèle ami,

« Antoine Drouin. »

Avec cette honnête lettre d'amour, il y avait un mémoire « des linges et hardes appartenant à Antoine Drouin, lieutenant au 2^ bataillon de la Haute-Marne». La liste n'était pas longue et l'équipage était fort modeste ; on y voyait :

« Un chapeau estimé 27 francs.

a Plus un habit d'uniforme avec deux vestes de drap blanc, et une culotte du même drap, estimé le tout 125 francs. »

Et ainsi de suite jusqu'au total, qui» montait à 424 fr. 10 cent.

Enfin le dernier papier de la liasse était un imprimé où on lisait :

a Extrait du registre mortuaire de l'hôpital de Thionville. N» 2 du bataillon des gardes nationaux de la Haute-Marne. Le nommé Antoine Drouin, lieutenant, natif de Varennes, district de Bourbonne, entré audit hôpital le 5 du moi»

LA RECHERCHE DUN COLEOPTERE. ItT

de lévrier i793, y est mort le 13 du même mois. — Vu par nous, commissaire des guerres.

« Signé : Paris. »

Le tout écrit sur du vieux papier verdâtre, solide et grenu, qui avait duré plus longtemps que le lieutenant Antoine Drouin. — N'était-ce point touchant, dans sa brève simplicité, ce petit roman d'amour brusquement clos à l'hôpital?...

— Ah! s'est écrié Tristan, je sais bien que Ton meurt; mais jamais moraliste ne m'a fait toucher la mort du doigt comme cette lettre où la main de Drouin s'est promenée lentement pendant que son cœur ému dictait... Et la cousine aimée, morte aussi, et le curé compatissant, chargé de remettre le manchon, — mort!

— La cousine, dis-je à mon tour, a-t-elle au moins porté le manchon? y a-t-elle enfoncé douillettement ses petites mains, en bravant les langues indiscrètes du village, oîi un manchon à cette époque devait être un objet de luxe? A-t-elle serré bien fort contre sa jeune poitrine palpitante le cadeau du bien-aimé?

Isa LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÊRK.

— Certainement elle l'a porté, et que de larmes ont dû tomber sur la fourrure à la pensée que tout était fini, que le ménétrier de Varennes ne les conduirait pas à l'église, et qu'après le repas du soir ils ne s'esquiveraient pas seuls pour gagner en secret la tonnelle des framboisiers !

— Es-tu sûr qu'elle ait longtemps pleuré?... Elle a dû relire souvent cette pauvre lettre, et pourtant je n'y vois pas traces de larmes... Lieutenant Antoine Drouin, auriez-vous été oublié?... Je serais curieux de savoir ce qu'il vous semble maintenant des vanités de l'amour !...

— Tais-toi 1 interrompt Tristan en me mettant la main sur le bras, ne plaisantons pas, je me sens tout nerveux, et j'ai une peur enfantine de le voir paraître là, devant nous, avec son uniforme de drap blanc estimé 125 francs... Allons nous coucher 1

22 septembre.

— Ne nous oubliez pas, et surtout revenez bientôt nous voir 1 nous ont répété nos bonnes

hôtesses en se séparant de nous après une cordiale embrassade. — Pauvres femmes, notre court passage à travers leur solitude a jeté un éclair de jeunesse et de gaîté dans leur maison silencieuse et endormie. Nous partis, leur vie va reprendre son cours monotone et résigné de travaux à l'aiguille, de lectures pieuses et de stations à l'église. Elles songeaient à cela tout bas, le cœur un peu gros, en nous serrant les mains, et la vieille mère ajoutait peut-être intérieurement : « Qui sait si je les reverrai?... » Après avoir perdu de vue leur blanche maison, nous avons pris un chemin creux qui longe sous bois le hameau de Montrot et les prés où coule l'Aujon. Ce sentier est délicieux. Noisetiers, érables et cornouillers l'abritent de leurs branches feuillues ; à chaque instant, des sources descendues de la forêt le traversent avec nu glouglou sonore. De tous côtés, les yeux sont réjouis par une verdure qui paraît presque aussi jeune qu'en mai. Le terrain s'accidente, et dans les prés les parnassies, épanouissant leurs étoiles blanches, nous annorcent que nous avons quitté le Bassigny pour entrer dans la montagne. Tristan tout bas en soupire, car avec

le Bassigny adieu l'espoir de dénicher sa chrysomèle I Pour l'encourager, je lui conte les merveilles des bois d'Auberive, dont la faune et la flore sont si riches. — Demain, lui dis-je, nous traverserons six lieues de forêt, nous visiterons les solitudes de Grilley et le Feu de La Motte, où il y a un tumulus celtique. Là croissent des plantes rares qu'on ne trouve nulle part ailleurs; là j'ai vu l'orchis Sabot de Vénus.., Qui sait si tu n'y découvriras pas la chrysomèle du millepertuis en dépit des indications de tes recueils entomologiques? La fortune nous ménage de ces surprises ;

Ne cherchez point cette déesse, Elle TOUS cherchera ; son seie en use ainsi.

Cette citation de son auteur favori rend à notre entomologiste sa bonne humeur; justement il vient de mettre la main sur un bupreste rarissime et sur une coccinelle introuvable ; cela le console, et nous cheminons d'un pas plus allègre. Après deux heures de marche, nous descendons vers Rochetaillée. Jamais village n'a mieux mérité son nom. Bâti sur les deux versants d'une gorge étroite et pierreuse, il est

coopé par l'Aujon, qui se fraie péniblement un chemin entre les roches et les broussailles. De chaque côté de la rivière, les maisons étagées sur des terrasses se regardent sans pouvoir se rejoindre. Un long pré vert les sépare, et sur la gauche un antique manoir, qui fait songer aux romans de Walter Scott, élève au-dessus de la prairie les débris de ses tours transformées en pigeonniers. Un cimetière en pente avoisine le manoir, et Tristan n'a pas manqué de m'y conduire. Il a un goût prononcé pour ces visites funèbres. — Vois-tu, me dit-il, tandis que nous examinons les tombes à demi cachées sous des touffes d'armoise, chaque fois que je traverse un village, je visite le cimetière; on ne connaît bien le caractère des vivants que lorsqu'on a vu comment ils se comportent avec leurs morts. De même qu'il n'y a pas deux feuilles d'un arbre qui se ressemblent, il n'existe pas un cimetière de village qui n'ait son caractère et son originalité. Et puis c'est un endroit propice aux méditations. J'y songe plus à mon aise au singulier ménage que font ici-bas l'esprit et le corps; là, mon âme se sent plus maîtresse, et elle force mieux la bête à l'écouter. Elle lui

Itt LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE.

dit: « Camarade, nous avons déjàbien vis/itédes hôtelleries en ce monde : auberges avec ou sans enseignes, tapageuses ou pacifiques, bâties sur les places ou dans les carrefours, entendant l'horloge d'une église ou le clairon d'une caserne...; mais il est une auberge qui ne ressemble en rien à aucune de celles que nous avons vues, et tes jambes nous y mènent, ô vieux compagnon!... C'est le cimetière. Là, on nous apprendra le secret de nos courses vagabondes; là, nous saurons pour qui nous voyageons, et ce que vaut au fond la marchandise que nous promenons dans notre sac... » Ce petit discours rend ma bête plus humble et moins rétive, d'oti je conclus que de pareilles visites sont toujours salutaires...

Les gamins du village commencent à s'attrouper d'un air ébaubi autour de ces deux étrangers, dont l'un, brandissant un filet vert à papillons, pérore sur une tombe. Je le fais remarquer à Tristan, et nous décampons. Un quart d'heure après, nous nous enfoncions dans les hautes forêts qui séparent la vallée de l'Aujon de celle de l'Aube.

Quel peintre ou quel poète pourra jamais

rendre à souhait .a beauté des sentiers perdus dans les bois ? Voûtes mobiles, cent nuances de vert, coulées mystérieuses, majestueuses colonnades de hêtres, troncs de chênes mi-cachés sous le lierre qui miroite... J'y reviens sans cesse, et je ne puis jamais traduire à mon gré le ravissement que me donne la forêt. Et les gouttes de lumière filtrant de branche en branche, et les oiseaux qui se chamaillent, les campagnols trottant menu qui disparaissent soudain sous les feuilles sèches, et la pénétrante odeur des bois, et les jeux d'orgue du vent?... Que de mots pour exprimer toutes ces impressions reçues en moins d'une seconde !

Pendant que je chemine, tout amusé de mes préoccupations d'artiste, Tristan, qui, en dépit de son sermon du cimetière, a plus soin de sa bête qu'il ne veut bien le dire, fait une ample récolte de cornouilles et de biossons (poires sauvages), dont il savoure la chair âpre et aigrelette. Nous atteignons la lisière des bois de l'Herbue, d'oii on aperçoit un paysage tranquille, vert, silencieux, et d'une mélancolie à la fois âpre et savoureuse comme les fruits des sauvageons. — Cette solitude me plaît, mur-

lU LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE.

mure Tristan, que son goûter sylvestre a tout à fait raccommodé avec la montagne. J'aime ce paysage à la fois jeune et antique comme une belle enfant qui se réveillerait tout à coup d'un sommeil séculaire et raconterait ce qu'elle a vu à la cour de Charlemagne.

— La population, lui dis-je, est en harmonife Avec le paysage. Les habitants sont restés jeunes et simples de cœur, tout en gardant leurs vieilles coutumes. Les femmes portent encore, comme il y a cent ans, la coiffure locale : le petit bonnet d'étofFe violette bordé d'une ruche de tulle noir. Les hommes sont placides, bienveillants, un peu farouches et d'une honnêteté à toute épreuve. Leurs façons réservées contrastent avec celles de leurs voisins de la montagne bou7'guignonne, si bruyants, si expansifs et si amoureux de bien vivre. Là-bas, dans chaque village, filles et garçons dansent tous les dimanches ; ici, c'est à peine si on danse le jour de la fête patronale. Les paysans de la montagne la7igroise sont sobres, attachés au sol, ils ont le parler lent et le regard triste ; mais au fond de cette mélancolie il y a une flamme cachée : ils sont capî blés d'exaltation et de dévouements passionnés.

— Te souviens-tu, reprend Tristan, d'une de leurs coutumes de la semaine sainte, quand les enfants vont de porte en porte quêter des œufs le jour du vendredi saint? Ils chantent une complainte amusante comme un mystère du moyen âge et qui se termine par ce couplet naïf :

Seigneurs et dames, qui écoutez ceci ,

Donnez des œufs à ces petits enfants ,

Et vous irez tout droit en paradis,

Droit comme un ange auprès de Jésus-Christ.

Mais il faut entendre l'air à la fois attendri et joyeux, et surtout il faut voir la troupe des chanteurs...

— Une autre coutume charmante et dont le cérémonial discret peint bien la délicatesse de sentiment de cette population, c'est la façon dont se font les demandes en mariage. L'amoureux va, le dimanche, en habits de gala, demander la jeune fille à ses parents. Les deux jeunes gens s'approchent de la cheminée et, quelle que soit la saison, la jeune fille y allume du feu. On apprête le repas et on se met à table. Si après le dîner la jeune fille va vers l'âtre, rapproche

les tisons et cherche à les ranimer, c'est qu'elle autorise le prétendu à continuer sa cour; si elle laisse le feu s'éteindre ou si elle écarte les tisons, c'est que le jeune homme lui déplaît; il n'a plus qu'à se retirer.

— Bravo I s'écrie Tristan, parlez-moi des paysans pour trouver de jolis symboles!... Mais, sapristi, quand le prétendu voit les tisons se raccourcir, il doit passer un vilain qu'art d'heure !

Nous traversons Vitry-en-Montagne, enfoncé dans son vallon boisé comme une cognée au cœur d'un chêne; nous grimpons le coteau et nous apercevons de nouveau la vallée de l'Aube à nos pieds. Là-bas, Aulnoy étale ses fermes au revers de la colline ; devant nous, Bay s'étage en amphithéâtre avec la rivière à ses pieds, et sur sa tête, comme un diadème, sa petite église romane ; dans le fond, Auberive repose à l'abri de sa triple enceinte de forêts. L'Aube s'empourpre aux lueurs du couchant, des tintements de clochettes résonnent sur la route, oti passent de lents troupeaux de vaches ; on fauche le regain, et l'odeur du foin nous arrive par bouffées. Tristan et moi, nous faisons halte pour contera-

pler ce petit pays, où nous nous sommes connus et où nous avons passé nos années de jeunesse. — Le parfum de ces foins, dis-je à mon ami, me prend le cœur comme la musique d'un vieux chant de nourrice, entendu tout à coup après de longues années; il me semble que, moi aussi, je retrouve dans tous les coins de ce vallon des regains odorants de ma jeunesse lointaine.

— Mon cher, répond Tristan, les bonheurs d'autrefois ressemblent à l'herbe des prés ; ils n'ont tout leur parfum que lorsqu'ils sont fauchés et couchés à terre. Du temps que je rimais encore, j'ai fait justement là-dessus des vers qui sont ce soir merveilleusement en situation, aussi vais-je te les dire. — Et, sans attendre ma permission, il commence:

Au premier chant du coq dressé sur son perchoir,

Les faucheurs se sont mis à l'œuvre, et la prairie Dans la blanche rosée a déjà laissé choir, Derrière eux, un long pan de sa robe fleurie.

Les bruissantes faux vibrant à l'unisson Ouvrent dans l'herbe mûre une large tranchée ; Deux robustes faneurs là-bas, fille et garçon, Retournent au soleil l'odorante jonchée.

Leurs yeux brillent, l'amour sur le même écheveau A mêlé les fils d'or de leur double jeunesse, Et le voluptueux parfum du foin nouveau A leur naissant désir ajoute son ivresse...

Comme eux, j'éprouve aussi ton mol enivrement. Fenaison!... Je revois la saison bienheureuse Où j'allais par les prés, cherchant naïvement La fleur qm donne au foin son haleine amoureuse.

Et les herbes tombant au rhythme sourd des faux M'apportent le parfum des lointaines années Dont le temps, ce faucheur marchant à pas égaux. Éparpille après lui les floraisons fanées.

La vie est ainsi faite. Elle ondule à nos yeux Comme une plantureuse et profonde prairie, Dont un magicien tendre et mystérieux Varie à tout moment l'éclatante féerie.

Nous y courons ravis, cueillant tout sans choisir, Fauchant jusqu'aux boutons qui s'entr'ouvrent à pein« Mais l'éblouissement nous ôte le loisir De savourer les fleurs dont notre msiin est pleine.

Nos merveilleux bouquets doivent comme le foin Se faner pour avoir leiu- plus suave arôme; C'est quand l'enchantement d'avril est déjà loin Que son ressouvenir nous suit et nous embaume.

Le présent est pour nous un jardin défendu. Et nous n'entrons jam£us dans la terre promise, Mais l'éternel regret de ce bonheur perdu Donne à nos souvenirs une senteur exquise...

La nuit, avec le chant des sources dans les bois, Quand le parfum des prés monte au ciel pacifique, Vers le bleu paradis des saisons d'autrefois Le cœur charmé fait un retour mélancolique.

Dans ce passé limpide il croit se rajeunir; Il y plonge, il y goûte une paix endormante, Mollement enfoncé dans le doux souvenir Comme en un tas de foin vert et sentant la menthe...

Gomme Tristan achevait cette strophe, les pignons de notre vieille auberge d'Auberive se sont dressés devant nous, et, au bruit de nos bâtons sur la route ferrée, l'hôtesse accourue nous, a accueillis avec un cri de surprise et de joie.

23 septembre.

Au petit jour, je suis réveillé par un bruit frais comme le frémissement des feuilles de peuplier tremblant auvent. Je vais à la fenêtre: pluie battante ! Mon exclamation dépitée secoue Tristan de son sommeil, et je lui conte notre déconvenue : impossible de faire à pied, sous l'averse, le chemin d'Auberive à Langres. C'est une pluie sérieuse, fine, serrée et promettant

de durer tout le jour. Adieu la forêt de Montavoir, le tumulus et la chrysomèle du millepertuis ! Nous montons dans une patache qui transporte les dépêches; je m'enfonce sous la capote, Tristan, d'un air grognon, fume sa pipe sur le siège de devant, et fouette, cocher ! — La route est déjà détrempée; la forêt disparaît dans une buée grise. Pourtant, au bout de deux lieues, au Ran de la Mancienne, nous mettons pied à terre. Il y a là une longue rampe qui s'élève jusqu'au plateau de Pierrefontaine, la Toiture va au pas; mieux vaut cheminer sous bois que de grelotter sous la capote.

Les bois d'ailleurs sont beaux, même par la pluie. Le sol est jonché de feuilles mortes aux reflets ardoisés; les feuillages des charmes ont déjà une couleur un peu tannée, et sur ce fond d'or fauve les troncs lisses des hêtres se détachent avec une netteté vigoureuse, tandis que les ramures des houx lustrés par la bruine semblent plus neuves et plus jeunes. Il n'y a presque plus de fleurs; çà et là seulement quelques pauvres brunelles noyées dans l'eau d'une ornière, des tiges de verges d'or empanachées de leurs aigrettes grises, et des buissons d'aubépine

avec leurs baies d'un rouge de corail. De temps à autre, le vent, qui se promène en maître dans la forêt, secoue les arbres et chaque feuille laisse tomber une larme. — Au sommet de la rampe, nous nous hissons de nouveau dans la patache, et les chevaux se remettent à trotter dans la boue. Nous voici sur ce plateau de Langrès, d'une nudité si austère et où la bise fait rage. Au loin, dans une éclaircie, la cathédrale dresse à l'horizon ses deux tours brumeuses. Les champs sont déserts, pas un oiseau, pas une bête de labour. Seule, une vieille femme, abritée sous un parapluie bleu, s'obstine à faire paître sa vache rousse au revers d'un talus. Parfois de longues bannes de charbon apparaissent sur la route, lentement traînées par des chevaux dont les sonnailles tintent avec une cadence monotone, et suivies du charretier enveloppé dans sa limousine ruisselante. Troussées jusqu'au mollet et coiffées de capelines déteintes, les laitières de Saint-Geosmes reviennent du marché avec leurs grands vases de fer battu. Nous approchons de Langres; la patache roule sourdement sur les ponts-levis de la citadelle, pleine de soldats et de fourgons, et nous

voici dans la ville, toujours escortés par une pluie battante.

— Je ne suis jamais venu à Langres, dis-je à Tristan, sans y être accueilli par la pluie et Je vent; aussi cette ville m'a-t-elle toujours paru d'une maussaderie peu commune.

— Elle a du bon cependant; d'abord du haut de ses remparts on aperçoit le Mont-Blanc, quand le temps est à la pluie...

— On doit le voir souvent.

— Et puis les habitants, précisément peutêtre à cause de ces grands horizons et de ces bises violentes, ont de l'humour, de la verve, un tour d'esprit singulièrement indépendant et original. Vois Diderot, il y a de la bourrasque natale dans le génie de ce diable d'homme. Aussi les Chaumontais, gens casaniers et rassis, disent- ils de leurs voisins;

Langres, sur son rocher, Moitié fou, moitié enragé.

— Oui, mais, si j'ai bonne mémoire, les Langrois, qui ont l'esprit affilé comme leur coutellerie, se sont vengés en rimant ce couplet à l'adresse de Chaumont:

A Langres, il fait froid, dit-on, Mais il fait chaud à Chaumont, Car, quand bise veut venter.

Pour bien l'attraper, l'empêcher d'entrer. Car quand bise veut venter, Les portes on y fait fermer...

Tout en devisant du caractère langrois, nous descendons à la gare et nous montons dans le train qui doit nous ramener à Chaumont. Je ne sais si ce jour-là les naïfs Ghaumontais avaient fermé leur porte pour empêcher la bise d'entrer, mais ils avaient à coup sûr laissé quelque poterne entre-bâillée, car la rafale secouait rudement les ormes du boalevard, et, dans le corridor du logis de Tristan, le vent semblait se lamenter et nous gourmander de ce que nous n'avions pas trouvé la chrysomèle.

24 septembre.

— Vois-tu, me dit l'intrépide Tristan, tandis que la vapeur nous emportait sur la ligne de Blesme, pour notre honneur il fallait faire cette dernière tentative... J'ai idée que nous découvrirons la chrysomèle à Vignory. D'ailleurs tu ne seras pas à plaindre ; je vais te montrer la

/orôt de l'Etoile, qui a sept lieues d'étendue, puis tu verras les ruines d'un châteaw du temps de Charlemagne; enfin l'église, qui est du x* siècle, et que Mérimée a signalée comme un des types les plus complets du style roman...

En descendant, notre première visite a été pour l'église, qui est vraiment remarquable. Dès l'entrée, on est saisi par le caractère hiératique de cette architecture primitive. Il y a comme un ressouvenir de l'art égyptien dans ces piliers bas, lourds, massifs, aux chapiteaux brodés d'ornements sobres et mystérieux. Au-dessus de cette colonnade trapue règne un triforium rudimentaire, percé d'arceaux géminés en plein cintre. L'édifice est composé de trois nefs : la première aboutit à un sanctuaire en hémicycle ; les deux autres, parallèles, forment un sombre et humide promenoir autour du chœur. Le sol est pavé de pierres tumul nres; sur l'une d'elles, j'ai lu cette inscription, qui m'a semblé résumer énergiquement l'impression produite par cette architecture religieuse d'une dureté impitoyable:— «Passant, disait la tombe, tu vois ce que je suis, tu sçay ce que j'ai esté, pense de toi ce que tu seras. »

J'étou£fais sous ces arceaux écrasants, j'avais lîâte de me retrouver au grand air avec de la verdure sous les yeux. Nous quittâmes l'église et nous nous acheminâmes vers les fameuses ruines. Les restes du vieux manoir carlovingien produisent une impression toute contraire à celle de l'église. C'est la nature naturanfe avec sa libre et prolifique fécondité. La pente par laquelle on monte aux ruines a été transformée en un verger où les arbres fruitiers, les noisetiers, les chèvrefeuilles et les clématites se développent à la grâce de Dieu, sans jamais craindre sarcloir ni sécateur. Tout cela s'en tre-croise, s'enroule, s'accroche avec une vigueur et une grâce capricieuse qui réjouissent les yeux. Les quoichiers chargés de longues prunes violettes pliaient jusqu'à terre ; sur les pelouses des talus les branches des pommiers s'effondraient lourdes de fruits ; les noyers faisaient pleuvoir sur nous les noix fraîches, dont les coquilles craquaient sous nos pieds avec un bruit sec. Du manoir, il ne reste plus guère qu'une tour découronnée, rattachée par un pan de mur à une tourelle écroulée. Là, les plantes grimpantes foisonnent et des volées d'oiseaux y picorent

avec des cris de satisfaction. Si l'église fait songer au néant de la vie humaine et aux terribles mystères d'outre-tombe, en revanche les ruines sont le paradis des oiseaux ; elles ne paiv lent que de la joie de vivre et des métamorphoses fécondes de l'éternelle nature.

Nous avons gagné les bois en redescendant vers une prairie qui s'enfonce solitaire dans la forêt aux vagues moutonnantes. A mesure que nous avancions, la futaie étendait à perte de vue ses profondeurs d'un vert toujours différent. Tristan s'acharnait à gratter les écorces, à inspecter les tiges des plantes, et ses efforts n'étaient nullement récompensés. Au bout de trois heures de contre -marches et d'explorations inutiles, nous sortîmes par une haute lisière d'oti on apercevait dans la lumière du couchant les ruines émergeant d'un fouillis de verdure et les maisons de Yignory au fond de la combe, comme des œufs dans un nid. Le soir venait peu à peu et avec lui tous les enchantements produits par les rayons plus obliques, les colorations plus chaudes, et aussi par ces nimbes de fumée que la préparation du souper étend sur les toits des maisons. De chaque sentier débouchaient

des gens courbés sous de lourdes panerées de fruits. Dans les vignes pleines de raisins mûrs, la petite flûte stridente de la rainette se faisait entendre. A un tournant du chemin, nous sommes tombés sur une maison de campagne isolée au milieu des vergers et hermétiquement close. Les hôtes de ce logis n'y étaient pas venus depuis longtemps, car un vigoureux pommier en espalier, tapissant toute la façade, avait poussé ses grands brins noueux jusque sur les croisées, dont les volets se trouvaient ainsi condamnés à perpétuité.

— C'est la Maison verte, dit Tristan, répondant à mon interrogation muette, voilà tantôt vingt ans qu'elle n'a été habitée ; les propriétaires l'ont quittée un beau jour, on ne sait pourquoi, et depuis, dans cette maison déserte,

N'entendant plus monter ni descendre personne, Aucune voix qui parle, aucun timbre qui sonne, L'araignée, en maitresse, a suspendu ses fils *.

Le plus curieux de tout cela, c'est que le notaire d'ici, chargé de la garde des clés, a l'ordre

' André Lemoyne, les Roses d'antasu.

de décliner toute offre de location ou de vente. — C'est étrange! murmurai-je en poussant la lourde grille de fer. — La serrure était sans doute en mauvais état, car la grille roula en grinçant sur ses, gonds rouilles, et nous pûmes entrer dans le cour, où les chardons et les folles avoines poussaient à l'aventure. Un petit mur la séparait du jardin, et contre ce mur, à l'abri d'un houx, un vieux puits arrondissait sa margelle revêtue intérieurement de touffes de scolopendre. En face, le perron de la maison étageait ses marches verdies et effritées. Tout, depuis les corniches moussues du pignon jusqu'aux panneaux déjetés de la porte, criait l'abandon et la décrépitude. Le jardin avait un aspect plus sauvage encore. Les fraisiers croisaient en tout sens leurs tiges rampantes et recouvraient les allées d'un lacis de verdure ; les plates -bandes, envahies par les mauvaises herbes, ressemblaient aux tertres d'un cimetière. Çà et là quelques fleurs tenaces et résistantes avaient survécu: asters violets, soucis aux teintes fauves, phlox à odeur automnale. Tout à travers, les pommiers, les poiriers et les framboisiers formaient une sorte de

forêt vierge. Un cadran solaire, sur sa stèle, avait quasi disparu sous la mousse; une tonnelle effondrée laissait voir un banc de pierre brisé, et plus loin un réservoir couvert de lentilles d'eau. La façade de la maison qui regardait le jardin était de haut en bas étreinte par un jasmin, dont quelques blanches étoiles pique talent encore la verdure sombre, et en face des fenêtres, à la fourche d'un cytise, pendaient les débris d'un hamac rongé par la pluie et les rats.

— Cette singulière demeure, dis-je, semble avoir été abandonnée à la hâte; il s'en dégage un parfum de mystère qui me séduit.

— Sais-tu? s'écria Tristan, couchons ici, et demain nous retournerons fouiller les bois, car je ne puis pas décidément renoncer à ma chrysomèle... L'auberge est pleine de rouliers, et nous y serions mal ; j'irai trouver le notaire, qui est de mes amis; il me donnera les clés de la Maison vet'te et nous y passerons la nuit... Hein ! ce sera romanesque.

L'offre était trop engageante pour que je répondisse par un refus; je dis oui, et après un rapide souper, suivi d'une courtt; visite chez le

notaire, nous revenions à la nuit close, munis des clés et armés d'un gigantesque falot qui promenait sur la maison abandonnée une fan-? tastique lueur.

Lorsque Tristan fut parvenu à grand'peine à ouvrir la porte du perron, tout obstruée par des toufl'es de saponaires et de joubarbes, nous pénétrâmes dans un vestibule dallé de petits carreaux noirs et blancs, d'où s'exhalait une moite odeur de champignon qui prenait à la gorge. — J'ai acheté des bougies, dit mon ami; comme la maison est restée meublée, j'espère que nous trouverons des chandeliers quelque part, et qu6 nous pourrons faire du feu...

Tristan aurait pu à la rigueur se dispenser de son emplette de luminaire, car sur la cheminée de la pièce principale nous trouvâmes des flambeaux encore garnis de bougies usées à moitié. Tandis qu'il fouillait le logis pour y découvrir du bois, j'examinai cette pièce, qui avait dû servir de salon. Les bougies éclairaient à peine; l'atmosphère humide entourait la mèche grésillante d'une vapeur semblable au halo de la lune dans les nuits pluvieuses, et les objets ne sortaient de l'ombre qu'à demi. Sur la cheminée

de marbre noir, il n'y avait rien qu'une potiche encore pleine de plantes desséchées. C'étaient des fleurs sauvages, cueillies sans doute dans une dernière promenade d'automne, car j'y reconnus des tanaisies, des houppes de clématites et des débris de reines-des-prés. Dans une des encoignures de la cheminée se trouvait un chiffonnier à coins de cuivre, et de l'un des tiroirs entr'ouverts sortaient des écheveaux de laine bleue, rose, orange, aux couleurs passées ; un livre avait été oublié sur la tablette de marbre, et une brindille de jasmin marquait en guise de signet la lecture interrompue. Je le feuilletai: c'était Jocelyn. En face de la cheminée, un piano à queue était resté ouvert, et sur le pupitre s'étalaient de vieilles romances : Plaisir d'à' mour, le Fil de la Vierge et le Lac; mais ce qui attira surtout mon attention, ce fut un buste en marbre blanc, posé sur une console entre les deux fenêtres. Je le fis remarquer à Tristan, qui avait enfin réussi à allumer une claire flambée. L'œuvre avait été exécutée par un véritable artiste: le modelé était traité de main de maître, et la tête avait une expression de vie saisissante. C'était une figure déjeune femme ou de jeune

fille. Les cheveux séparés au sommet étaient roulés en une série de petites boucles étagées de chaque côté des tempes ; le front était intelligent, l'ovale allongé du visage rappelait celui de la Diane de Jean Goujon ; les yeux grands et questionneurs, le nez un peu impérieux, la bouche légèroment retroussée aux coins avaient une expressiqn passionnée et voluptueuse qu'accentuaient encore un menton proéminent, les lignes onduleuses du cou et une poitrine amoureusement modelée.

— Plus j'étudie cet intérieur, dis-je à Tristan, et plus je suis convaincu que ses hôtes l'ont abandonné précipitamment, chassés par quelque brusque et mystérieuse catastrophe.

— Le maître du logis avait peut-être été compromis dans quelque aflaire politique, après le deux décembre. Sa femme l'aura suivi dans son exil, elle y sera morte, et il ne se sera plus soucié de rentrer en France.

— Non, répliquai-je, je flaire plutôt là-dessous quelque histoire d'amour coupable... Remarque que la femme était jeune et charmante, ce buste en fait foi. De plus elle était romanesque, car elle lisait Jocelyn et chantait des romaD-

ces sentimentales. Elle aura ébauché ici quelque bel amour défendu, puis un jour tout ayant été découvert, elle se sera exilée spontanément, et le mari désespéré aura quitté à jamais une demeure devenue odieuse...

— Là-dessus, répondit Tristan, nous ne saurons jamais rien, car le notaire, qui seul pourrait nous renseigner, est muet comme un poisson sur le chapitre de ses anciens clients... Le mieux, ajouta-t-il en bâillant, est de n'y point penser et de nous coucher; je tombe de sommeil.

Et, sans cérémonie, il souffla les bougies et s'étendit sur les coussins d'une bergère, tandis que je m'allongeais de mon mieux dans un grand fauteuil roulé près de l'âtre. Un quart d'heure après, Tristan était parti pour le pays des rêves ; quant à moi, j'avais beau me retourner dans mon fauteuil, il m'était impossible de fermer les yeux.

Le mystère des hôtes de la Maison verte me trottait dans le cerveau, et, sur les données que j'avais recueillies, je continuais à échafauder des hypothèses. De plus l'appartement semblait hanté par des hôtes bizarres, et chaque fois que

mes paupières commençaient à s'alourdir, j'étais réveillé par un bruit nouveau : craquement des boiseries dilatées par la chaleur, vibrations des cordes du piano, grignotements de souris derrière les cloisons, tic-tac d'araignées ourdissant leur toile... Je me mis à contempler le buste que le feu mourant éclairait de bas en haut, A cette clarté tremblante, il prenait une expression étrange : les lèvres de la jeune femme avaient l'air de murmurer je ne sais quelles paroles inentendues, les ailes de ses narines se gonflaient, ses yeux souriaient tristement. Un rayon de lune filtré par un trou du volet glissait jusque vers la cheminée après avoir caressé le buste, et je croyais voir le rayonnement de ces yeux profonds obstinément fixés sur le bouquet desséché dans la potiche du Japon. — As-tu compris, as-tu deviné enfin?... semblait me dire ce regard obsédant. — Je sentis sous mes doigts nerveux le volume de Jocelyn, je pensai involontairement à l'épisode de Francesca de Rimini, et je me mis à répéter mentalement les vers de Dante :

Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse; Quel giorno più non vi legemmo avante..«

Peu à peu le sommeil triompha de mon agitation, et je m'assoupis; pendant combien de temps? je ne sais, mais je fus réveillé en sursaut par un chant de triomphe retentissant comme la diane dans une caserne. Il faisait grand jour, la fenêtre était entr'ouverte, les volets poussés, et Tristan, planté sur ses longues jambes devant le bouquet de fleurs sèches, sonnait une fanfare avec ses dcigts roulés en cornet sur sa bouche. — Victoire I s'écria-t-il, je l'ai trouvée!...

— Quoi?.. L'histoire de la jeune femme de la Maison verte? balbutiai-je en me frottant les yeux.

— Eh non!... Ma chrysomèle... Chrysomela fucata!... Figure-toi qu'en attendant ton réveil, je m'étais amusé à herboriser dans ce bouquet fané; j'y reconnais une tige de millepertuis, je la secoue, et, merveille des merveilles, j'en vois tomber ma chrysomèle... Elle est morte, il est vrai, mais parfaitement conservée... Tiens, regarde!

Il me montra un coléoptère d'un bleu cuivré, gros comme une lentille, et en somme fort ordinaire. — Je le croyais plus beau, dis-je en restant froid.

— Tu es un philistin, il est admirable ! continua-t-il en braquant sa loupe sur son insecte, et tu sais, j'avais raison : les élytres sont ponctuées comme les feuilles des millepertuis...

Il le déposa précieusement dans sa boîte. J'avais ouvert la fenêtre toute grande. Les ^iives commençaient à gazouiller dans les vignes, et nous entendions les bandes de vendangeurs se héler joyeusement sur le chemin. Je jetai un dernier regard sur le buste, qui avait retrouvé son impassibilité marmoréenne.

— Adieu ! lui murmurai-je avec un soupir, tu gardes ton secret.

— Tristan avait refermé les volets. — Adieu, maison de la chrysomèle ! s'écria-t-il en verrouillant la porte et en agitant son chapeau.

Et nous redescendîmes vers Vignory, tandis que le soleil levant enveloppait la Maison verte de sa rose illumination.

LA

A JULES BASTIEN-LEPÂGE

LA

S septembre.

Je ne voulais point passer à Ghaumont sans voir Tristan. Cette l'ois je l'ai trouvé enfoncé dans une mélancolie noire.

— Mon cher , s'est-il écrié en me serrant la main, tu arrives mal, j'ai le cerveau enveloppé de toiles d'araignée. Le présent m'ennuie, et l'avenir ne me dit rien de bon. Le monde extérieur m'apparaît comme voilé d'un brouillard qui offusque ma vue; aussi je plonge dans le passé pour échapper à toute cette brume et retrouver un coin de bleu. Je crois que ma mélancolie est causée par ces cloches de vêpres qui sonnent depuis une demi-heure à Saint-

Jean. En les écoutant, il me semblait que j'étais encore enfant de chœur et je me retrouvais dans ma vieille église paroissiale, à ma place coutumière, sur la première marche de l'autel, avec ma sonnette à portée de la main. Je distinguais un coin- du chœur, un plat d'étaiu plein de liards et la petite console où je posais les burettes... Une fois engagé dans ces chemins du temps passé, ou ne les quitte plus. Tous les détails d'autrefois émergent de l'ombre avec un relief et une couleur qui tiennent de l'hallucination. Je me revoyais avec mes livres attachés à une courroie, gravissant les rues montueuses et somnolentes de ma petite ville ; je parcourais de nouveau l'antique logis de ma graud'tante, la haute foulene encombrée de cuves et de tonneaux, la salle lambrissée de boiseries vermoulues datant du xvii* siècle et le jardin plein de framboisiers.

Ces maisons du temps jadis, avec leur luxe de paliers, de couloirs et de recoins, ont une physionomie originale et constituent à elles seules une patrie. Un enfant qui y a été élevé s'en souviendra toujours. Vous autres, gens de Paris, qui avez changé vingt fois d'appartement dans

LA CHANSON DU JARDINIER. 16i

le cours de votre enfance, vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir un home, une bonne vieille maison remplie de reliques. Vous mt faites l'effet d'enfants élevés au biberon, tandis que nou& autres provinciaux nous avons bu à pleines lèvres au sein de la mère nature. Vous ne connaissez pas la volupté de retrouver après trente ans les mêmes meubles poudreux à leur place familière, les couloirs enchevêtrés où l'on jouait à cache-cache, le grenier à la charpente touffue, abritant dans ses profondeurs de massives armoires qu'on osait à peine ouvrir, de peur d'en voir sortir un spectre. Dans vos maisons modernes, toutes décorées avec la môme élégance banale, où l'eau et le gaz montent jusqu'au' cinquième, il n'y a plus de place pour le mystère, pour les spectres, pour ces naïves et délicieuses terreurs de l'enfance.

Laisse-moi, pendant que ces cloches bourdonnent encore, te compter une impression de ce temps-là. Depuis plusieurs jours, elle me revient avec une persistance étrange. C'était à B..., dans l'Argonne, et j'avais quinze ans. On entrait en hiver et les veillées avaient déjà recommencé. J'ai toujours aimé ces semaines de novembre,

lé.

m Là. CHANSON DU JARDINIER.

quand l'air est froid et sec, quand, au lieu des mille perles de la rosée, on trouve sur les chemins des milliers de paillettes de givre ; lorsque la parole sort avec une légère et fine vapeur des lèvres des jeunes filles, et que le soir on se presse sept à huit autour de la cheminée flambante. Nous étions donc tous réunis à veiller dans la grand'chambre , aux environs de la Sainte-Catherine. Tout à coup, dans la rue déserte, il y eut un long piétinement et un murmure confus de jeunes rires. On frappa à la porte et une voix d'enfant demanda : — Voulezvous voir la Sainte Catherine? — C'est une coutume de mon pays meusien. Chaque année, en novembre, les petites filles habillent de blanc la plus jolie de leurs camarades ; on lui met des fleurs au front et au corsage, et le soir, on promène de porte en porte la fillette, qui est censée représenter la sainte et qui chante un compliment suivi d'une quête destinée à fêter la patronne des filles. — Voulez vous voir la Sainte Catherine? — On répondit affirmativement ; la porte s'ouvrit toute grande , et la troupe poussa dans la chambre une mignonne enfant de douze ans, aux joues vermeilles, aux

cheveux noirs enguirlandés de roses blanches^ Je la reconnus tout de suite ; c'était Franceline, la fille du brigadier forestier. Elle était jolie comnoie une petite fée avec ses yeux bruns scintillants, et deux fossettes qui se creusaient de chaque côté des joues au moindre mouvement de ses lèvres rouges. Elle s'avança dans le cercle lumineux, et, d'une voix argentine, elle chanta la complainte, — une sorte de nénie décousue , sans rime ni raison , mais dont les images naïves agissent d'une façon puissante sur des cerveaux d'enfants :

Sainte Catherine Couronnée d'épines.

Aux pieds de Jésus; Jésus la regardant Lui disait : Sainte Catherine, Sainte Catherine!

J'étais là-haut dans un beau petit bois. J'ai trouvé une serpe qui m'a coupé les doigts ; Je me suis mise à trembler En voyant mon sang couler.

A l'arbre d'or Mon cœur est tout en or, Bt à ma tête est un clair diamant, C'est mon amant qui m'en a fait présent...

La chanson tout entière n'avait pas le sens commun, et pourtant « ce beau petit bois », les doigts où le sang coule, « l'arbre d'or » et « le clair diamant », ces mots sonores et colorés sortant de ces pures lèvres enchantaient ma jeune imagination. A partir de ce soir-là, je devins amoureux de Franceline.

Ces amours de quinze ans ont le charme des primevères d'avril ; elles en ont la grâce frêle, le velouté, la couleur d'un blond doré, et aussi le parfum, ce premier parfum qui annonce le printemps et qu'on n'oublie plus. — Franceline rentra dans son couvent, mais je n'en restais pas moins féru d'amour, et sous les noires solives de la salle d'étude d'un collège, je vécus doucement avec ce jardin vert enfermé dans mon cœur. Je ne la revis que plus tard, quand je revins au pays après mon baccalauréat. Elle avait dix-sept ans et moi vingt. La fleur avait tenu toutes les promesses du bouton , et elle était vraiment jolie. Nous nous voyions souvent le soir, chez une voisine. Franceline avait une voix claire et bien timbrée ; elle savait toute sorte de chansons de paysans qu'elle chantail avec beaucoup de ebarme. Une surtout m'est

restée, ou du moins l'air m'est resté, car je n'en sais plus qu'un lambeau de couplet. Il s'agit d'un jardinier amoureux qui va voir sa bienaimée à la nuit close.

Hé 1 dormez-vous , sommeillez-vous,

Mon cœur joyeux?

A votre porte est arrivé

Votre amoureux.

— Non, je ne dors ni ne sommeille.

Toute la nuit je pense à vous...

Voilà tout ce que ma mauvaise mémoire a retenu, mais je me souviens qu'il y avait à la fin un élan passionné digne du cri de Roméo sur le balcon de Juliette. — Un soir, à l'époque de cette même fête de sainte Catherine, France- Hne m'avait redit sa chanson. Nous étions seuls dans la grand'chambre, qu'éclairait faiblement une lampe fumeuse. — Je la vois encore, cette lampe tout à fait primitive : un haut chandelier de cuivre supportant une boule de verre pleine d'huile, dans laquelle trempait une mèche grésillante. — Nous n'étions séparés que par la petite table lur laquelle nous jouions aux dominos J'avais la tête échauffée parla chanson pas-

Ifl6 t,A CHANSON DU JARDINIER.

sionnee an Jardinier , et j'avais résolu d'être audacieux. Au moment où nos doigts se rencontrèrent en mêlant les dés, je saisis rapidement l'une de ses mains et je la baisai. Elle retira brusquement ses doigts, un moment prisonniers sur mes lèvres ; ses longs cils noirs s'abaissèrent sévèrement sur ses yeux, ses joues à fossettes s'empourprèrent, et d'une voix émue, qu'elle s'efforçait de rendre courroucée : — Monsieur, dit-elle, prenez vos dominos et jouons ! — J'obéis gauchement, et tous deux, aussi effrayés l'un que l'autre, n'osant plus lever les yeux, nous achevâmes la partie dans un silence solennel, pendant lequel on n'entendait plus que le cricri du grillon derrière la platine du foyer.

Vingt ans se sont passés depuis celte soirée, et la scène m'apparaît encore dans ses plus minces détails, comme si c'était hier... Je m'arrête ; ce bruit des cloches de vêpres me ferait défiler jusqu'à demain le chapelet de mes souvenirs. — Peu de temps après, je partis pour commencer, comme Wilhelm Meister, mes an" nées d'apprentissage de la vie, et Franceline elle* même quitta le pays. J'ai appris qu'elle s'était mariée. Je ne l'ai plus revue et je n'ai jamas pu

retrouver la chanson qu'elle chantait si bien. J'ai beau faire des efforts de mémoire, je 'm'arrête toujours au seul fragment que je t'ai cité, mais l'air me hante et me poursuit. Je suis comme Jean-Jacques, qui ne se rappelait plus que quelques paroles confuses de la romance de sa tante Suzon, et qui cependant y trouvait un charme si attendrissant. J'ai cherché partout ces paroles perdues, j'ai interrogé en vain les vieilles fileuses dans les veilloirs, j'ai feuilleté tous les livres qui traitent de nos chansons populaires, mais ni dans le recueil de M. de Puymaigre sur les Chants du pays messin, ni dans le Romancero de la Champagne, je n'ai retrouvé la Chanson du Jardinier. Plus je désespère de la ressaisir et plus elle m'obsède. A l'intérêt purement intime et personnel se mêle maintenant la curiosité fiévreuse du philologue et du collectionneur. J'y mets de l'amour-propre et de l'entêtement, et je n'arrive à rien.

— Pourquoi, ai-je dit à Tristan, au lieu de feuilleter de vieux bouquins, ne vas^tu pas bonnement chercher la chanson à sa source? Tu l'as entendu chanter en Argonne, les échos des forêts du pays doivent la répéter encore. He-

tournons-y ensemble. Je t'amènerai deux joyeux compagnons qui seront enchantés d'être pilotés par toi. Nous passerons gaîment huit jours à courir les villages et les défilés de la forêt. Nous y retrouverons ta chanson, et qui sait? peut-être aussi Franceline...

Tristan a hoché la tête. — On ne rêve pas deux fois le même rêve, a-t-il répondu en soupirant. — Pourtant cette fugue de huit jours à travers bois le tentait. Il s'est laissé séduire par l'idée de nous servir de cicérone, et, en nous quittant, nous nous sommes donné rendez-vous aux Islettes.

10 septembre.

« Ainsi, laissant après elle un blanc sillon de lumière , une étoile filante glisse du ciel dans la mer, et le matelot crie à ses compagnons : Enfants, larguez les voiles, le vent est boni » — Ces vers de Théocrite me revenaient à la mémoire, tandis que le train fuyait à travei's la vallée de la Meuse. Le convoi, enveloppé d'une blanche traînée de vapeur , glissait doucement en efl'et sur la verte étendue des prés, comme ferait une

étoile filante à travers le ciel. A Verdun, je montai dans un antique cabriolet qui me cahota lentement le long de la côte qui domine la Meuse, puis insensiblement s'enfonça dans des solitudes boisées , au sommet desquelles je découvris tout à coup à mes pieds la plaine tantôt jaune et tantôt verte, prolongeant au loin, sous une fine lumière d'automne, ses molles ondulations jusqu'aux premières maisons de Damvillers.

C'était là que je devais trouver mes compagnons de voyage. Ce sont deux frères, tous deux artistes. L'aîné est peintre, et, bien que fort jeune , il n'a pas attendu longtemps ces preniiers sourires du succès qui, au dire de Vauvenargues, sont plus doux que les feux de l'aurore. Les terres fortes de notre pays meusien ne sont guère fécondes en artistes, mais quand elles en produisent un de loin en loin, elles le font robuste et original. Mon ami ressemble à ces poiriers trapus, nés à grand'peine dans un sol pierreux, mais qui, ayant une fois pris le dessus , donnent des fruits pleins de suc et de saveur. Petit, leste, énergique et narquois, doué d'une remarquable habileté de main, il

is

possède déjà tous les secrets de son métier, mais c'est là le moindre côté de son talent. Ge qui constitue sa véritable originalité, c'est une finesse savante jointe à une scrupuleuse sincérité; une couleur sobre, claire, argentée, qui enveloppe ses têtes de bourgeois, d'enfants ou de bergers dans un bain d'air lumineux ; c'est en un mot la netteté et le naturel, ces deux maîtresses qualités qui font les bons peintres comme les bons écrivains. Dégagé des conventions de l'école, il est resté dans le sentiment de la vie moderne, tout en peignant avec la bonne foi consciencieuse et précise des vieux maîtres français et flamands. Sa manière rappelle par certains procédés celle des Memmling et des Glouet ; aussi l'avons-nous surnommé k Primitif.

Après une longue course à travers les chemins , quelle bonne chose qu'une halte dans un milieu bien intime et bien cordial, oii tout s'unit harmonieusement pour vous faire accueil : — les fleurs rangées sur le manteau de la cheminée, les toiles pendues au mur, le vin qui rit dans les bouteilles , et surtout les figures bienveillantes des hôtes! Le Primitif et son frère

LA CHANSON DU JARDINIER. m

Éverard me secouaient vigoureusement le»

mains ; le père me souriait en me débarrassant de mon sac et de mon bâton ; le grand-père, allègre en dépit de ses quatre-vingt-trois ans, arrivait les bras chargés de bouteilles ; la ménagère se hâtait de soulever le couvercle de la soupière fumante. La mère du Primitif est bien la mère qu'il faut à un peintre : elle est experte aux choses de la vie domestique, et en même temps elle comprend ces caprices, ces raffinements et ces inquiétudes qui font de la vie d'un artiste une existence à part. Petite, alerte, ayant le regard tendre et les traits mobiles , c'était merveille de lavoir passer de la salle à la .cuisine, avec une vivacité d'hirondelle, se posant un moment sur sa chaise pour repartir l'instant d'après en quête d'un verre ou d'une assiette, revenant avec un sourire, veillant à tout, pendant à tout et n'oubliant qu'elle-même.

Après le déjeuner, nous avons traversé le 6ourg pour gagner le jardin où le Primitif travaille en plein air. Damvillers a été jadis fortifié par Charles-Quint et a eu les honneurs d'un siège. Plus tard Louis XIV l'a fait démanteler: mais ses anciens fossés subsistent encore ; on les

a transformés en vergers où l'herbe pousse dru, grâce au voisinage d'un ruisseau qui se nomme la Tinte. Vu de la plaine , le bourg a l'air d'un Ilot de verdure, du milieu duquel émergent à peine quelques toitures brunes et la tour de l'église. Assez loin à l'entour, le pays est plat et le regard y court à l'aise sur une large étendue de prés et de cultures. C'est un payaage calme, discrètement coloré, mais qui ne manque ni de caractère , ni d'une certaine ampleur. Quand il m'en eut bien fait comprendre les lignes harmonieuses et les délicates nuances, le Primitif me ramena vers les jardins : — Maintenant, dit-il, allons admirer les fleurs du grand-père.

Devrai, la chose en valait la peine. En entrant dans ce rustique jardinet, resserré entre un bout de pré où coule la Tinte et les vergers des fossés, on avait les yeux en fête. Sur le fond vert des arbres, les notes blanches, roses, jaspées et violettes d'un épais massif de reinesmarguerites éclataient comme une musique joyeuse ; à côté , des géraniums faisaient flam^ ber leurs fleurs d'un rouge -feu, et de grands fuchsias lançaient au loin comme des fusées

LA CHANSON DU JARDINIER. m

leurs branches flexibles d'où retombait une pluie de clochettes empourprées. Une lumière finement tamisée par un ciel pommelé baignait toutes ces couleurs chantantes et en faisait valoir les moindres modulations. Et du milieu de ces fleurs tapageuses se détachait l'originale figure du grand-père , promenant lestement ses quatre-vingt-trois ans d'un massif à l'autre. Sod bonnet de velours , crânement penché sur l'oreille, laissait voir à plein son visage socratique à l'expression narquoise. Ses yeux bleus pétillaient de malice, le nez large et retroussé avait un accent gouailleur que corrigeaient juste à point deux bonnes lèvres spirituelles et gourmandes ; sa barbe blanche s'étalait en éventail sur une vieille veste de chasse aux jolis tons feuille-morte, et ses mains sans cesse en mouvement agitaient impatiemment les branches d'un sécateur. C'était un double plaisir de contempler, à côté de la plantureuse floraison des massifs, cette verte et sereine vieillesse.

Quand nous eûmes tout admiré à loisir, le Primitif me montra une étude de paysanne en plein air , terminée récemment ; — une fillette de quinze aaS| qui Jk'evient du bois et se tient

iS.

immobile, adossée à un hêtre. C'était bien le type des filles de notre pays meusien dans toute sa verte saveur : le front bas, mais intelligent, les yeux aux paupières allongées laissant tiltrer un regard un peu farouche, les pomnieltos et les mâchoires saillantes, le menton cane indiquant une race travailleuse et opiniàlie, la bouche grande, aux lèvres entr'ouveiles, sur lesquelles on sentait passer le souffle de la re'spiration. — Voilà, m'écriai-je, la vraie paysanne; tout, dans le regard, dans l'attitude, dans les plis fripés du casaquin et de la jupe, dit la résignation au travail et le pain gagné au jour le jour, à la sueur du visage. A la bonne heure, cela me console des moissonneuses élégiaques ou des viragos noires et débraillées que j'ai vues aux dernières expositions.

— Et pourtant, répliqua le Primitif, ceux qui les avaient peintes étaient des gens très-forts, mais ils peignaient avec un parti-pris d'élonner le bourgeois , et non avec la préoccupation d'être vrais. Voyez-vous, l'étude patiente et consciencieuse de la nature, il n'y a que cela ! Le paysan a sa façon à lui d'être joyeux ou triste, de sentir et de penser; c'est cette façon d'être particu»

lière qu'il faut chercher à deviner. Quand vous l'aurez trouvée et rendue, peu importe que vos personnages aient des traits irréguliers, l'allure g^auche et les mains calleuses ; ils seront beaux, parce qu'ils seront vivants et pensants. La plupart des têtes de Holbein ne sont pas belles dans le sens plastique du mot, mais elles sont singulièrement intéressantes ; sous leur laideur ou leur vulgarité , il y a la pensée et le sentiment qui illuminent tout. Dans ce temps -ci, nous sommes un tas d'artistes très -habiles, et, malgré tout notre savoir-faire , notre peinture n'est le plus souvent qu'amusante, comme on dit à l'atelier. Elle n'empoigne pas, parce que nous-mêmes nous n'avons pas peint avec conviction. Il faut changer de méthode si nous voulons qu'il reste quelque chose de nous. Il faut chercher à voir et à rendre cet intime rayonnement des êtres et des choses , qui est le vrai beau, parce qu'il est la vie; en un mot, il faut appliquer les procédés des vieux maîtres ; — peindre avec sincérité et bonne foi...

Tandis que nous causions, le crépuscule commençait à effacer les couleurs du petit jardin. Au loin, sur la grise étendue de la plaine.

monlaient de sveltes filets de fumée bleu indiquant les feux allumés par les ramasseuses de pommes de terre. Les trilles grêles et flûtes des rainettes se faisaient entendre parmi les buissons, et de lourdes charrettes chargée? de gerbes d'avoine roulaient sourdement sur la route. Sept heures sonnèrent à la tour de l'église ; nous rentrâmes en longeant les maisons du bourg, dont les fenêtres laissaient apercevoir les rouges flambées de l'âtre et les ombres actives des ménagères, affairées à préparer le souper de leur homme.

Il septembre.

Dès le matin , le Primitif, son frère Everard et moi, nous sommes partis sac au dos. A Verdun, le train de Châlons nous a emportés vers l'Argonne, qui étend comme un rempart verdoyant ses quinze lieues de hautes forêts er+r^ les monotones campagnes du Verdunois et les plaines crayeuses de la Champagne. — Clermont! — Le convoi file entre des talus boisés qu'il emplit de sa blanche vapeur. — Les Islet-

les I — Nous voici arrivés, et nous sautons gaîment hors du wagon.

Debout près de la barrière, Tristan, qui nous a devancés , agite son chapeau en signe de reconnaissance. Tristan s'est métamorphosé ; de fortes guêtres jaunes emprisonnent jusqu'aux genoux ses longues jambes ; il e&t vèLu d'une courte jaquette gris de fer avec les culottes bouffantes d'étoffe pareille, et, pour plus de pittoresque , il a décoré d'un brin de houx son feutre à larges bords.

— Qu'est-ce que cet accoutrement? lui dis-je ébaubi.

— Costume de touriste! répond -il en se tournant avec ostentation devant moi, je me suis fait faire cela en l'honneur de l'Argonne.

— Une heureuse idée ! Dans ce pays-ci , oi!ï les gens sont d'un naturel sauvage et n'ont jamais vu de touristes, on va se mettre aux portes quand nous passerons, et les gamins nous suivront comme des revenants du dernier' carnaval.

Nous débouchons dans la grande rue des Isiettes, formée de deux files de maisons rangées le long de la route de Sainte- Menehould. A

droite et à gauche, des collines couvertes de forêts indiquent le cours de la petite ri\iî">re de Biesme, et sont déjà noyées dans les brumes du trépuscule.

Tristan nous conduit à Y Hôtel de rA7'gonne, où il a fait préparer notre gîte. Tristan est un bon fourrier ; dans la salle à manger, une claire flambée nous accueille, et sur la table nous attend un copieux souper que nous dévorons de grand appétit.

Nous sortons de table pour fumer en plein air. La nuit est tout à fait venue, et, au détour d'un chemin nous apercevons une immense clarté rougeâtre qui semble courir sur la forêt.

— Un incendie dans les bois I s'écrient le Primitif et Éverard.

— Non, répond Tristan, ce doit être la réverbération des fours d'une verrerie... Si vous voulez, nous pousserons jusque-là.

Nous sommes en effet dans le pays du verre et des gentilshommes verriers, et, chemin faisant, Tristan nous conte leur histoire.

D'après lui, l'établissement des verriers en Argonne remonterait au règre de Philippe le

Bel. Ce qu'il y a de certain, c'est que, déjà en 1448, on trouve une charte du duc de Lorraine, maintenant les maîtres et ouvriers en verre dans leurs anciens droits et franchises. Ce n'était pas un mince cadeau, car, outre l'exemption « de toute taille, subsides, gîte et chevauchée, » des, privilèges comprenaient : droit de paisson, d'affouage et de chasse dans la forêt, droits de pêche dans les ruisseaux, étangs et rivières , etc. Ces gentilshommes, demi-artistes, demi-aventuriers, avaient été sans doute attirés en'Argonne par les ressources nombreuses que le sol offrait à leur industrie. Un sable pur y foisonnait sur les plateaux couverts de fougères ; la forêt leur donnait du charbon à discrétion, et ils vendaient avantageusement aux vignerons du Barrois et de la Champagne leurs bouteilles et leurs gobelets, appelés dans le pays des godets. En outre, les futaies giboyeuses de Beaulieu et de La Chalade, les eaux poissonneuses de la Biesme étaient faites pour retenir des gens qui aimaient la bonne chère et avaient toujours eu du sang de braconnier dans les veines.

Ils s'étaient donc installés en pleine forêt et s 'y considéraient comme chez eux. La solitade

îêO LA CHANSON DU JARDINIER.

était profonde ; elle éloignait les importuns, effrayait les créanciers et les sergents, et permettait aux verriers de mener à leur guise une existence sans préjugés. Leur commerce prospérait; les rois de France s'intéressaient à eux, Henri III avait confirmé leurs privilèges, et Henri IV daigna leur donner une audience en passant aux Islettes.

— Quoi! dis-je à Tristan, le Béarnais est venu ici?

— Oui, en 1603, lors de son voyage à Metz, et même par un temps assez maussade. On était en mars, et, pour parler le patois du pays, il mouunait, c'est-à-dire qu'il tombait une pluie fine et pénétrante. Au bas de la côte deBiesme, près du pont, le roi vit sortir de la forêt et se ranger le long du parapet un groupe de singulîers personnages, dont la mine fière et l'accoutrement campagnard attirèrent son attention, lis se tenaient tête nue, sous la bruine, l'épée en verrouil et un placet à la main. — Qui sont ces gens-là? demanda Henri IV au postillon. — Sire, ce sont des souffleurs de bouteilles. — Le Béarnais aimait à rire, les mauvaises langues prétendent qu'il se permit à l'endroit de ces

LA CHANSON DU JARDINIER. l«i

souffleurs de verre une plaisanterie assez salée'. La voiture ne s'arrêta pas, car on avait déjà perdu bsaucoup de temps à écouter la harangue des notables de Sainte-Menehould, mais le roi fit prendre les placets des verriers, et peu après leur accorda de nouvelles lettres patentes. Ce temps-là fut leur âge d'or, et cela dura jusqu'au XVIII* siècle. Ils gagnaient gros et menaient grand train; mais la révolution de 1789, en anéantissant leurs privilèges, leur porta un rude coup. Mécontents du nouvel ordre de choses, ils luttèrent de leur mieux pour défendre le régime qui succombait; Dumouriez, dans ses Mémoires, rapporte les efforts que tentèrent les verriers de l'Argonne pour entraver les manœuvres de l'armée républicaine. Beaucoup d'entre eux émigrèrent et s'enrôlèrent dans l'armée de Condé, où ils se battirent bravement. Quand ils rentrèrent au pays, vers la fin de l'empire, fatigués de l'exil, écloppés et fort mal en point, ils trouvèrent leurs verreries en ruine.

1 Henri IV, d'après la tradition populaire, répondit as postillon ; « Eh bien! dis leur de souffler auc. de tes chevaux pour les faire aller plus vite ! » — Histoire de Sainte- Menehould, par Cl. Buirette.

l» LA CHANSON DU JARDINIEIl.

— Et maintenant, comment vivent-ils ?

— Assez pauvrement. Depuis 1830 surtout, ils ont descendu un à un les degrés de la mauvaise fortune. Quelques-uns ont pris du service et sont devenus d'excellents officiers, d'autres ont été réduits à se faire bûcherons ou braconniers; les plus chanceux se sont tirés d'affaire en remontant de nouvelles verreries, et, à la iête des usines du Neufour, de la Harazée, des Senades et des Islettes, on retrouve les descendants des nobles verriers du xvi* siècle : les (îrandrupt, les Brossard et les Parfondrupt. Ceux à qui la fortune n'a pas souri vivent au jour le jour, déclassés, dépenaillés, mais portant haut leurs noms sonores, fidèles à la bonne cause, fervents catholiques, et revenant tous, comme 1© lièvre, mourir au gîte. Us gardent pieusement le souvenir et l'orgueil de leur antique origine, ayant en grand méprit les roturiers, qu'ils tiennent à distance et qu'ils appellent des sacrésmâtins. Ceux-ci le leur rendent bien d'ailleurs ; ils les ont surnommés dans leur patois : les hâzTSy c'est-à-dire les brûlés, et il n'est sorte de propos ironiques qu'ils ne se permettent sur leur compte. Il y a dans la forêt de Beaulieu

OD hameau, Bellefontaine, qui n'est habité que par des familles de verriers ; les mauvais plaisants prétendent qu'il n'existait dans tout le village qu'une seule épée; les gentilshommes l'empruntaient tour à tour, aux jours de grande parade et de cérémonie, c'est pourquoi on l'avait baptisée la Fatiguée...

Tristan s'est interrompu, car nous voici arrivés à la verrerie. Les hauts bâtiments de l'usiae se dressent devant nous. D'espace en espace, des lueurs d'un rouge incandescent font dans la façade noire de radieuses trouées ; au milieu, s'ouvre la grand'porte de l'usine, et de cette baie voûtée s'échappe une maîtresse gerbe lumineuse qui se prolonge bien loin au dehors, et se promène parmi les ombres de la forêt comme la queue d'une flamboyante comète. Nous entrons. Sous la haute toiture de tuiles s'élève un vaste rectangle de maçonnerie, dans l'intérieur duquel flambe la fournaise qui doit mettre en fusion les éléments du verre. Sur chacune des faces latérales du massif bâillent les bouches des foujrs ou creusets qui contiennent le verre et qu'on nomme des ouvreaux. Il s'en échappe une lumière aveuglante et une chaleur à peine suppor-

table. La fonte gronde et détonne dans les creusets. Cà et là s'agitent les ouvriers chargés de surveiller l'opération, et leurs robustes silhouettes s'enlèvent en noir sur la violente clarté des ouvreaux. Les verriers ne sont pas encore arrivés ; ils dorment en attendant que le verre soit à point ; mais la fusion est presque complète, et leur rôle va commencer. Dix heures -sonnent, un apprenti sort avec une lanterne et Ta frapper aux portes des maîtres souffleurs qui logent aux environs de l'usine ; devant chaque logement, il appelle les hommes à l'atelier en chantant d'une voix traînante : « A l'ouvreau, messieurs, à l'ouvreau ! »

Au bout d'une demi-heure, la verrerie bourdonne comme une ruche. Tout le personnel de l'usine est à son poste, et chacun prend la place que lui assigne son emploi, car, dans ce métier de verrier, il y a des grades bien distincts, et on ne conquiert le titre de maître sauffleur qu'après avoir passé par les degrés successifs de porteur, de gamin et de gj^and garçon. Le gamin, armé d'une longue canne de fer creux, caeille le verre liquide dans le creuset et passe la canne au grand garçon, qui prépare cette

masse vitreuse, d'ane belle couleur rouge cerise, en la roulant sur une plaque de métal, où elle s'allonge en fuseau, puis il remet au maître souffleu?' la canne à l'extrémité de laquelle pend ce fuseau de verre rouge; celui-ci plonge le verre dans un moule, souffle dans la canne, à laquelle il imprime en même temps un léger mouvement de rotation, et en moins d'une minute il retire la bouteille toute formée et encore lumineuse. Frappant lestement avec un maillet sur la partie inférieure, il y pratique le renflement conique qui forme le fond ; avec un pui de verre cueilli au creuset, il modèle la bague du goulot, et, la bouteille parachevée, il la jette toute brûlante au pojneur, qui 1? reçoit humlalement dans un étui en fil de fer et court la déposer dans un second four, où elle subira une nouvelle cuisson.

Le maîlre souffleur est le grand acteur du drame de la bouteille, et il a conscience de son rôle important. Il ne travaille que deux heures d'affllée, puis se repose deux heures, et c'est justice, car il est difficile de tenir longtemps à ce feu d'enfer. Ces souffleurs doivent être cuits Jusqu'aux moelles par l'haleine embrasée de la

fournaise, et quand on les voit, n'ayant pour tout vêtement qu'une longue robe de cotonnade bleue, s'agiter tout suants devant l'ouvreau, on comprend ce surnom de hâzis que leur ont donné les paysans. Presque tous ont une fière et énergique expression de visage ; la robe qui tombe jusqu'à leurs pieds et les lueurs rouges du creuset aident encore à leur donner un air presque majestueux. L'un d'eux surtout nolis a frappés. C'était un garçon de vingt-cinq ans, svelte, élancé, ayant le cou finement attaché, des cheveux châtains bien plantés et frisotant ainsi que la barbe. Sa tournure, ses yeux intelligents, son nez busqué et le fin sourire de sa bouche rappelaient certaines têtes de Léonard de Vinci. Il s'est aperçu qu'il attirait notre attention, et, descendant de sa plate-forme de l'air d'un maître qui va au-devant de ses hôtes, il nous a invités à souffler une bouteille, « si c'était notre plaisir. » Et tandis qu'il parlait,, il y avait vraiment dans son geste, dans son accent, dans son port de tête, quelque chose d'aisé, de fier et de chevaleresque qui disait une race de choix et une nature déjà affinée. Quand nous avons eu soufflé chacun notre

bouteille, nous avons pris congé de nos hôtes et quitté la verrerie, dont la longue gerbe de rayons nous a courtoisement reconduits jusqu'à l'auberge.

12 septembre.

— La verrerie et les verriers m'ont trotté toute la nuit dans la tête, nous a dit Tristan ce matia, je n'ai quasi point dormi ; pour occuper les heures d'insomnie et aussi pour me consoler de n'avoir point retrouvé la Chanson du Jardinier^ j'ai rimé des couplets en l'honneur des souffleurs de verre. — Et tandis que nous longioas le village dans la direction du ruisseau, il noua a récité la Chanson de la Bouteille :

Versez du charbon nuit et jour, A plein tas, enfants! Plus encore I Que la fonte, aux bouches du four, Soit rouge comme un ciel d'aurore.

Charbon, fougère et sable fin, La forêt donne tout, pour faire Ce clair et frêle abri du vin :

Le verre.

Comme au souffle pur d'un enfant Senûe une bulle diaphane,

La bouteille se gonfle au vent Du verrier soufflant dans sa canne; Elle sort du moule pesant, Toute molle encore et vermeille.

Salut 1 cours le monde, à présent, Bouteille I

Froids bordeaux, bourgognes fumeux A la couleur pourprée ou blonde.

Quels vins ignorés ou fameux Chanteront dans ta panse ronda?

Quand un buveur décoiffera Ta cire vierge, un jour de fête, Quelle ivresse ensoleillera Sa têtel

Quel gîte auras-tu? quel destin T'attend sur ta route douteuse?

Panier d'argent, comptoir d'étain.

Nappe blanche ou table boiteuse?..

Chez les bourgeois ou chez les gueux, Quelque part où le ciel t'envoie, Mets tous les cœurs et tous les yeux En joie.

Mais bien plutôt reste avec nous.

Bouteille du pays d'Argonne !

Qu'on te remplisse du vin doux Chauffé par nos soleils d'automne.

Et qu'en octobre, assis au frais, Un robuste coupeur de chênes Te vide en l'honneur des forêt?

Lorraines

Tout en écoutant les vers de notre ami, nous avons atteint le ruisseau de la Biesme, qui sépare le département de la Meuse de celui de la Marne. A partir du ruisseau, la route de Sainte- Menehould s'élève en serpentant entre deux escarpements boisés, et, à mesure qu'on monte, on voit en se retournant s'élargir un magnifique horizon de forêts. En bas, coupant perpendiculairement la vallée, s'allonge sur deux lignes le village des Grandes-Tslettes ; çà et là, aux lisières des bois ou parmi des prés d'un vert foncé, se détachent des îlots de maisons qui dépendent de la commune et portent tous de jolis noms forestiers : — les Senades, le Bois-Bachin, la Noue-Sainf- Vanne, les Petites-Islettes. A droite et à gauche, les croupes boisées s'enchaînent ou s'entre-croisent, et, de Clermont à La Chalade, l'œil embrasse une sinueuse ligne de forêts moutonnant sur le ciel d'un bleu doux.

A un tournant delà côte, un paysan qui nous accompagne nous montre des tas de décombres : — Tenez, il y avait là une maison; les Prussiens l'ont brûlée pour se venger des francs - tireurs qui s'étaient postés dans le taillis et avaient tué un de leurs hommes....

Ah! les malabres, ils nous ont fait bien des maux.

Les Allemands ont occupé ce malheureux pays jusqu'en 1872, et l'ont laissé sous une profonde impression de terreur et d'inquiétude. On ne saurait dire la haine que les gens de l'Argonne ont vouée aux envahisseurs. Aujourd'hui encore ils sont restés en méfiance et en éveil, et les paysans sont tentés de voir dans tout étranger un Prussien. — Que soit ! a continué notre guide, ils ne sont pas tous retournés chez eux, et plus d'un a laissé sa peau dans nos bois...

Il s'est brusquement interrompu, nous a regardés de côté, — car, en somme, il ne sait pas au juste quels sont ces nouveaux venus, si singulièrement accoutrés, — puis avec cette prudence finaude du paysan lorrain, il a ajouté : — C'est égal. Messieurs, on pensera ce qu'on voudra, moi je dis que faire un coup pareil sur un pauvre soldat égaré, c'est quasiment un assassinat...

Ce sauvage souvenir de la dernière guerre nous a assombris, et nous avons gravi silencieusement ce défilé de l'Argonne, si mal défendu en 1870. Notre humeur ne s'est guère rasséré-

née que sur le plateau, lorsqu'on nous a menés à la place encore très-visible où, en 1792, le général Dillon avait établi ses batteries. En ce temps-là nous avons fait meilleure figure contre les Prussiens, et les gorges de l'Argonne ont été cette fois, du moins, suivant le mot de Dumouriez, « les Thermopyles de la France. » Quoi qu'en dise Dante, dans les jours de tristesse il y a une amère douceur à se souvenir des jours prospères. Assis dans l'une des tranchées des batteries de Dillon, j'ai éprouvé une singulière consolation à rappeler à mes amis que Goethe n'était pas précisément fier en traversant l'Argonne à la suite de l'armée du roi de Prusse, et je leur ai cité sa description saisissante "de la piteuse retraite des alliés après Valmy *. « Le matin encore, on n'avait songé qu'à embrocher et à manger en masse tous ces Français ; maintenant on n'osait plus ni se parler, ni se regarder, et, si on s'adressait la parole, c'était pour maudire cette expédition. Les monts d'Argonne étaient, depuis Sainte - Menehould jusqu'à Grandpré, occupés par les Français, dont les

* Gœtbe, Mémoires, t. II, édition Charpentier.

l»f LA CHANSON DU JARDINIER.

hussards continuaient à nous faire une petite guerre destructive... Malgré les pluies continuelles, nous manquions d'eau, car les étangs avaient été rendus insalubres par la quantité de chevaux qui s'y étaient noyés, Paul, mon élève, mon domestique et mon fidèle compagnon, recueillait l'eau arrêtée sur le cuir des voitures pour me préparer mon chocolat, et j'ai vu plus d'un de mes amis boire dans les trous que les pieds des chevaux creusaient après eux. » Et plus loin : « Parmi les paysans réquisitionnés se trouvaient deux jeunes gens de quatorze à quinze ans. Forcés de partager nos misères, ils étaient tristes et désolés ; je leur offris la moitié du pain de munition que je venais d'acheter à nos soldats. A ma grande surprise, ils n'en voulurent pas, la faim leur semblait préférable à une pareille nourriture. Je leur demandai ce qu'ils mangeaient chez eux ; l'aîné me répondit aussitôt: — De bon pain, de'bonne soupe, de bonne viande. — Or, comme chez eux tout était bon, et que chez nous tout était mauvais, je ne fus nullement étonné lorsqu'on m'apprit qu'ils s'étaient évadés en nous abandonnant leurs chevaux. Cet incident acheva de me prouver que

les mots pain blanc, pain noir, sont un véritable shiboleth entre Allemands et Français. »

— Ici Gœthe raisonne à faux, a interrompu le Primitif, le pain blanc et le bien-être ne sont pas déjà une si bonne école de patriotisme. C'est parce que nous avions au logis de trop bon pain, de trop bonne soupe et le reste, que beaucoup d'entre nous se sont fait tirer l'oreille pour aller se battre. Les Prussiens, avec leur pain noir et leur saucisse aux pois, n'avaient rien à regretter, eux, et ils marchaient de meilieur cœur en avant, mit Gott fur Vaterland.

En nous entendant parler de Gœthe et de saucisse aux pois, notre guide a commencé à froncer le sourcil. Nos discours, entremêlés de mots allemands, lui semblaient décidément suspects, et à la descente, au beau premier sentier tournant, il nous a brusquement faussé compagnie.

14 septembre.

Tristan, qui n'abandonne pas facilement les dadas qu'il a une fois enfourchés, s'était arrêté au Neufour, dont l'entrée lui avait paru invi-

tante et où une dizaine de femmes, assises à la porte d'une grange, écossaient des haricots. Sa chanson du Jardinier lui tenait au cœur, et il espérait que, parmi ces commères à la langue bien pendue, il s'en trouverait au moins une possédant le répertoire des vieilles chansons du pays. Nous l'attendions au bord de la route, regardant les brumes courir sur le ciel et de claires trouées de soleil argenter les toits des Islettes. Au bout d'une demi-heure, notre poète est revenu, la mine allongée et les yeux tristement abaissés sur ses opulentes guêtres jaunes. — 0 mes amis, a-t-il soupiré, la province s'en va, la province se meurt! J'ai interrogé ces femmes en patois ; croiriez-vous qu'elles m'ont répondu en français ? Et quand je leur ai pari/ des chansons d'autrefois, elles m'ont ri au nez ; elles ne savent plus que de niaises romances sentimentales ou des refrains de café-concert. La couleur locale s'efface, l'accent provincial se perd, le langage banal de tout le monde gagne de proche en proche, et chaque jour voit disparaître un mot du terroir, une coutume, une originalité. Quand tout aura été noyé dans la même couleur grise, quel triste logis sera le

monde pour ceux qui vivent de la vie de l'imagination I La terre aura l'air d'un vaste domaine, racheté après une faillite par des parvenus et des cuistres, qui changeront les parterres en carrés de choux, nivelleront les collines et défricheront les forêts.

— En attendant ce jour néfaste, s'est écrié le Primitif, enfonçons-nous en plein bois et en pleine sauvagerie.

Nous avions justement gagné le Claon, qui échelonne à mi-côte ses maisons blanchies à la chaux, sa petite église et son étroit cimetière ombragé de tilleuls. Derrière l'église, un chemin montant s'engageait dans une des gorges de la forêt, et nous nous sommes hâtés de le gravir pour échapper à la vallée trop civilisée. Un quart d'heure après, la vieille forêt nous enveloppait de toutes parts. Du haut du sentier que nous suivions, nos regards plongeaient dans un entonnoir profond oii les grands hêtres semblaient descendre en bataillons serrés. Parfois un rais de soleil tombait dans cet abîme de verdure, et alors, sur les hautes branches pendantes et sur les pentes veloutées de mousse, des traînées de lumière se promenaient lentes

et câlines comme des caresses. — HoupI s'exclama le robuste Éverard de sa voix de stentor. — Son cri roula joyeusement sous les ramées, et tout au fond de ce puits sonore un écho nous le renvoya en notes affaiblies... Nous étions bien en pleine solitude et l'immense forêt semblait être à nous tout entière.

Nous y marchions allègrement, foulant les herbes humides d'un pied de propriétaire, sans trop nous inquiéter de la direction de notre sentier ni de l'état du ciel, qui était redevenu brumeux. Nous avions fait une lieue à peine, quand la tranchée oti nous cheminions a débouché sur une large route forestière. Herbeuse et coupée d'ornières profondes, elle s'enfonçaitdroit dans la forêt en suivant le sommet du plateau. Nous la voyions s'allonger à perte de vue, se rétrécissant peu à peu, et finissant par s'effacer dans une buée verdâtre.

— C'est la Haute-Chevauchée, nous a dit Tris I an.

— En effet, la voilà marquée sur la carte, mais d'où lui vient ce nom plein de couleur?

— Tous les trois ans, les officiers de l'abbaye de Beaulieu parcouraient jadis cette route pour

procéder à la visite des chemins, dont Tentretien était à la charge des habitants de la forêt, et cette tournée seigneuriale s'appelait la haute chevauchée. En suivant cette avenue dans la direction du nord, nous atteindrons un carrefour qui se nomme la Pierre-Croisée, et dont l'un des embranchements nous mène à Varennes.

Nous nous sommes remis en marche; mais le soleil, qui pendant un moment avait fait mine de nous sourire, nous a tout à coup faussé compagnie, et, quand nous avons atteint la Pierre-Croisée, une pluie fine s'est mise à tomber. A partir de cet endroit, le chemin est devenu une simple coulée ou plutôt un raide escalier, resserré entre deux talus de grès, où des genêts et des bouleaux formaient un frissonnant berceau. La descente était pénible, mais en revanche cet escalier tournant en plein bois était d'une sauvagerie charmante. De temps en temps, des échappées nous laissaient voir la vallée de l'Aire noyée de brumes transparentes, et un horizon de côtes bleuâtres, à l'extrémité desquelles le bourg de Montfaucon se dressait comme une forteresse sur sa colline en pain de sucre.

Enfin, à travers les hachures de la pluie, nous avons aperçu Varennes, et nous y avons pénétré en longeant une place mélancolique et silencieuse, plantée de tilleuls et bordée de vieux logis aux volets hermétiquement clos. Comme . nous passions devant une église dont le pignon démantelé domine la grand'rue, Tristan a ralenti le pas. — Tenez, a-t-ii dil. il y avait ici autrefois un passage voûté, et c'est sous cette voûte que, dans la nuit du 21 au 22 juin 1791, Louis XVI a été arrêté avec sa famille. Voyez-vous, en face de cette officine d'apothicaire, une maison basse dont la façade a été rebâtie en pierres neuves? C'était le logis de l'épicier Sauce, chez lequel la famille royale passa le reste de la nuit, tandis que dans les villages environnants le tocsin sonnait à toute volée et que les dragons de M. de Damas refusaient de monter à cheval pour sauver le roi.

Ce bout de rue où est venue sombrer la royauté a encore aujourd'hui une physionomie de coupe-gorge. Entre deux rangées de masures trapues et noircies, la chaussée en pente semble brusquement murée par une rue transversale qui la coupe à angle droit, dans la direction du

pont, et dresse en face d'elle une ligne de pignons à raine revêche. Nous avons traversé le pont jeté sur l'Aire, et nous sommes entrés à V Hôtel du Grand-Monarque f dont l'enseigne Tonique grince au vent à deux pas de l'endroit iti la monarchie' a été si rudement malmenée. Nous étions affamés. On nous a servi à déjeuner dans une petite salle dont la fenêtre ouverte donnait sur la place de l'église. Tout en mangeant, nous ne pouvions nous distraire de la pensée de cette dramatique nuit du 21 juin 1791, et nous nous sommes remis à discourir sur l'arrestation de Louis XVI.

— Ce qui m'étonne, a commencé le Primitif, c'est que dans ce pays plein de gentilshommes verriers, tous fervents royalistes, il ne se soit pas trouvé dix hommes résolus pour envahir la boutique de M. Sauce et enlever le roi à la barbe de la municipalité de Varennes.

— Oui, a répondu Tristan, il semble qu'il n'y avait rien de plus, facile : les gardes nationaux n'étaient pas gens d'humeur belliqueuse ; la municipalité, ahurie à l'aspect de cette famille royale qui lui tombait sur les bras, était tout d'abord effrayée et hésitante, et pourtant rien

n'a été fait. On eût dit qu'il y avait là une sorte de fatalité inéluctable et qu'il était écrit que la royauté viendrait s'effondrer entre Sainte- Menehould et Varennes. La famille royale avait commencé par perdre une demi-heure à Glermont, et ce retard a permis à Drouet fils d'arriver à Varennes avant lei- voitures et d'y jeter lEiarme; puis, remarquez ce' assemblage de coïncidence' idcneuses. cette compagnie de aragons qui tourne casaque, cette municipalité effarée et obséquieuse qui s'incline devant la majesté royale et qui cependant la retient prisonnière...

— Ne crois-tu pas, ai-je dit à mon tour à Tristan, que dans l'enchaînement des faits historiques on trouve parfois la main d'une mystérieuse Némésis?

— A propos de quoi me demandes-tu cela? a répliqué mon ami en ocarquillant ses yeux bleus.

— Tu vas voir. Écoute d'abord ce récit qui est de point en point historique (1). Au xvu* siècle, il y avait à Sainte-Menehould un con-

* BUtoire de Sainte-Menehould, par Cl. Buirette. 1837.

seiller du roi qui était protestant et se nommait Louis de Marolles. C'était un homme paisible et studieux, marié, père de quatre enfants. Il vivait fort honorablement dans sa petite ville, s'occupant de mathématiques et de musique, et, bien qu'il fût un calviniste fervent, comme il descendait d'une ancienne famille champenoise, il était fort estimé et aimé dans son pays. En 1685, Louis XIV révoqua l'édit de Nantes, et les rigueurs qu'on exerçait dans toute la France contre les protestants n'épargnèrent pas ceux de Sainte-Menehould, qui formaient un bon tiers de la population. On se mit à les persécuter légalement, et leur temple fut démoli. Quelquesuns abjurèrent, beaucoup prirent le parti de s'expatrier, et de ce nombre fut Louis de Marolles. Il s'enfuit avec sa famille vers la frontière allemande, mais au moment oi\ il allait passer, le Rhin et où il ne lui fallait plus pour êtra sauvé qu'une demi-heure de répit, — note ce détail, — les gens du roi l'arrêtèrent et le jetèrent dans une prison de Strasbourg. Sa fuite et son arrestation avaient fait quelque bruit à la cour. On lui fit dire qu'il fallait abjurer, et on lui envoya le père Dez. recteur des jésuites. U

refusa de l'entendre. Irrité par cette obstination, le ministre Louvois donna l'ordre de commencer le procès. On voulait un exemple capable d'intimider ceux qui auraient été tentés d'imiter la ferveur de ce huguenot. Le 9 mars 1686, Marelles fut condamné à « servir le roi à perpétuité comme forçat dans ses galères », et ses biens furent confisqués. Le 14 mars, il fut transféré à la Conciergerie, et on vint le prévenir de nouveau, de la part de Sa Majesté, qu'il lui serait fait grâce s'il voulait se laisser catéchiser. — « Je trouve, répondit-il, ma religion bonne et préférable à toute autre. C'est, à mon avis, tenter et offenser Dieu que d'abandonner une religion que l'on aime, et je mourrai martyr de la mienne. » — Dans l'intervalle, le parlement de Paris avait confirmé la sentence des premiers juges, mais en même temps, le président et le procureur-général s'étaient chargés de représenter à Louis XIV les circonstances de l'affaire et le mérite de l'homme; le roi fut inflexible, et répondit qu'il ne voulait pas faire d'exceptions.

Alors il n'y eut plus ni répit ni pitié pour cet hérétique endurci. On luimitlAs fers aux mains et au cou, et, le 20 juillet suivant, on le dirigea

sur Marseille avec la chaîne des galériens. En arrivant, il était exténué et on fut obligé de le laisser à l'hôpital ; mais, dès qu'il fut rétabli, on le fît monter sur une galère et on l'y enchaîna jour et nuit. Les lettres qu'il put écrire de là à sa femme et à ses enfants sont à la fois navrantes et sublimes. Quelques-unes furent interceptées et montrées au roi. Louis XIV resta implacable. Il est même probable que la cour donna de nouveaux ordres pour que la peine de M. de Marolles fût aggravée ; on voulait le pousser à bout et briser son orgueil. Il fut tiré des galères et jeté dans un des cachots de la citadelle; ce fut sa dernière épreuve. Après six années de tortures entre quatre murailles humides où ses habits pourrissaient et tombaient en lambeaux, il mourut à cinquante-six ans, le 17 juin 1692. Eh bien ! voici ce que j'appelle la Némésis de l'histoire: — Un peu moins d'un siècle après la mort de Marolles, presque jour pour jour, l'arrière-petit-fils de ce roi, « qui ne voulait pas faire d'exceptions, » était reconnu par Drouet à Sainte-Menehould, dans la ville natale de Louis de Marolles, puis arrêté à Varennes par suite d'un retard d'une demi-heure, et ramené au

milieu d'une foule ameutée et hurlante dans ce même Sainte -Menehould, qui fut pour lui la première étape vers l'échafaud de la place de la Révolution. On ne m'ôtera pas de l'esprit que Louis X"\l, à Varennes, a payé la dette du grand roi.

— Oui, c'est étrange, a murmuré Tristan, en tirant de lar?:es bouffées de sa pipe, tandis que ses yeux rêveurs erraient sur l,a place de l'église. — Tout à coup il s'est levé en agitant les bras et en donnant les signes d'une vive émotion.

— Calme -toi, ai -je repris, doucement flatté néanmoins de voir à quel point mon récit l'avait agité.

— Mon cher, s'est-il écrié d'une voix étranglée, c'est elle !

— Qui, elle? ai -je murmuré avec humeur.

— Elle!... ma chanteuse... Franceline!

Sans même daigner ajouter un mol d'explication, il a enjambé la fenêtre et s'est élancé sur la place.

Le même jour, neuf heures du soir.

Au bout d'une demi -heure, Tristan est rentré

il l'auberge, encore tout échauffé de sa course. — Eh bien? lui ai-je demandé.

— Eh bien ! mon cher, je l'ai manquée de deax minutes. Au moment où j'ai tourné l'angle de la rue, elle montait en voiture. Je suis resté stupide au milieu de la chaussée. J'aurais dû crier: « Franceline, c'est moi, c'est Tristan! » Une sotte peur m'a retenu, et pendant ce temps la voiture a filé sur la route de Clermont.

— Était-ce véritablement ta Franceline? En gomme, tu ne l'as aperçue que de dos. Songe que depuis vingt ans elle a dû passablement changer de figure et de tournure. N'as -tu pas été trompé par une fausse ressemblance? ,

— Je me suis fait toutes ces objections pendant que je courais, et en même temps une voix intime me disait : C'est bien elle, c'est sa démarche et son air de tête. Elle avait jadis une façon leste et élégante à la fois de rassembler les plis de sa jupe en marchant; eh bien! elle a fait ce même geste familier avant de monter dans la voiture.

— Et tu n'as pas questionné les gens du bureau de la diligence?

— Si fait. J'ai demandé comment s'appelait

cette voyageuse. On m'a d'abord toisé des pieds à la tête, puis on m'a murmuré un nom inconnu. Du reste ces gens ne savaient rien, sinon que la jeune dame était en visite chez des pareats, du côté de Beaulieu. Un moment, j'ai été tenté de suivre la voiture à la course, mais c'eût été une folie, et d'ailleurs la route était trop mauvaise.

— Console -toi, nous fouillerons la forêt de Beaulieu, et peut-être y rencontreras -tu ta Franceline, errant au bord d'une clairière, comme la Rosalinde de Shakspeare dans la forêt des Ardennes...

Après avoir payé notre écot, nous avons repris le chemin de La Chalade. Tandis que nous escaladions, avec la pluie dans le dos, les gradins de la coulée qui mène à la Haute-Chevauchée, j'ai mis le Primitif et son frère au courant des préoccupations de Tristan, et je leur ai conté l'histoire de la chanson du Jardinier.

— La chanson du Jardinier, a dit Éverard, attendez donc, ne commence-t-elle pas par ces

ers?

Un jardinier de bonne mine Etait épris d'une beauté ;

Pour une fois qu'il a manqué

A son devoir, Il a laissé sa belle amie

ÂQ désespoir.

— Oui, s'est écrié notre ami haletant, c'est bien cela... Après?

— Je n'ai jamais su que ce couplet. La vieille servante, qui me le chantait dans mon enfance, disait aussi une autre chanson qui m'est restée dans la mémoire, à cause de son tour original. — Et de sa voix éclatante il a entonné les couplets suivants:

L'avant-veille de mes noces.

Ah ! grand Dieu, que la nuit dora ' Je croyais qu'il était jour, Aussitôt je me leva.

Je mis la tête à la fepétre ; C'était la lune qui était là.

• Je croyais qu'il était jour, Les onze heures n'y étaient pa«.

— Belle lune, ô belle lune, Que n'avances-tu d'un pas?

Si j'avais mon arbalète.

Je te jetterais à bas.

Il y a en effet dans ces vers toute l'impatience ingénue et passionnée d'un amoureux de vingt

ans; mais écrire ces chansons sans l'air, c'est revoir, un jour de pluie, un paysage qu'on a admiré par une matinée de soleil. — Nous nous sommes mis à disserter sur les chansons rustiques et à rechercher pourquoi, malgré leurs rimes indigentes, leurs allures heurtées et leurs couplets décousus, elles ont un charme si puistant.

— C'est, a dit le Primitif, le charme mèiltie de la vie rustique dans laquelle elles entrent comme élément. Remarquez qu'elles perdent presque toute leur saveur quand on les lit froidement dans un livre. Il faut les entendre chanter en plein air par une robuste voix de paysan. Alors elles s'harmonisent avec la lumière, le gazouillement des oiseaux, le claquement des fouets, l'odeur des blés et des foins ; toutes ces choses de la nature sont l'accompagnement obligé d'une chanson rustique.

— C'est vrai, a repris Tristan, cela me rappelle une impression de printemps que j'ai eue à l'ombre d'un pommier en fleur oh bourdonnaient des milliers d'abeilles. Non loin de moi, un jeune laboureur qui poussait sa charrue, chanta lentement ces cinq vers :

Rossignol sauvage, Rossignolfet des bois, , Apprends-moi ton langage,

Apprends-moi la manière Dont on se fait aimer !

Pourquoi cette chanson m'émut- elle jusqu'aux larmes? Ce n'était pas le charme de la voix rude et sans art du laboureur; ce n'était pas non plus la poésie très primitive des paroles. Non, mais c'était tout: mon joli pommier, le doux soleil, tant d'alouettes dans l'air, tant de bourdonnements d'abeilles, et la voix lointaine de ce paysan. J'étais en paradis. Cette glorieuse matinée, j'en ai couché l'impression dans l'herbier de mes souvenirs, et cette chanson du laboureur est comme le signet qui m'aide à en retrouver la place.

Tout en causant, nous descendions le sentier de La Chalade, — un ravin encaissé dans de hauts talus sablonneux qu'égaient çà et là une touffe de bruyères, une cépée de houx, un bouleau échevelé; — et nous continuions d'entremêler notre causerie de lambeaux de chansons. Dans C8 couloir sonore, la voix puissante d'Everard semblait avoir doublé de volume. Tout à

la.

coup à notre complainte ont répondu comme un écho les notes traînantes d'une autre chanson rustique, rhythmée par des claquements de fouet et des tintements de sonnailles. Au-dessus du talus d'un chemin latéral, nous avons vu pointer les deux longues oreilles d'une bête do somme; un mulet, grelot au cou, a débouché dans le ravin, puis dix autres l'ont suivi, et toute cette procession a défilé devant nous, escortée par deux conducteurs en blouse bleue. — Ce sont des brioleurs, nous a dit Tristan.

Dans ces bois escarpés, où les routes forestières sont rares et o\x les sentiers ressemblent presque tous à des escaliers, les charrois se font pour la plupart à dos de mulet. De là, l'indus* trie des brioleurs qui conduisent aux verreries le charbon, la fougère et le bois de chauffage. C'est un métier qui ne rapporte pas de gros bénéfices, mais qui n'exige pas non plus de grandes mises de fonds. Les conducteurs couchent à la belle étoile et les mulets trouvent dans le bois le vivre et le couvert. Ce sont de braves bêtes, ne bronchant jamais sous les charges les plus pesantes, et connaissant si bien les moindres sentes de la forêt que, souvent, on les

LA CHANSON DU JARDINIER. Jll

laisse revenir seules de la verrerie à la vente. Le mulet, qui est le chef ûe la bande et dont le cou est orné d'une maîtresse clochette, prend la tête du convoi, et les autres suivent docilement à la file

Nous avons fait comme eux, et, nous mettant à la queue leu leu, nous avons suivi les brioleurs jusqu'à l'entrée de La Chalade. Le village qui descend en désordre vers la vallée de la Biesme semblait noyé dans les masses forestières qui le pressent de toutes parts. Quelques rumeurs d'étable et quelques cris d'enfants montaient à peine jusqu'aux vergers où nous nous étions arrêtés. Un rayon de soleil perça les nuées et fit scintiller les toits mouillés.

— Si je commençais un bout d'étude ! s'est écrié le Primitif, en déballant sa boîte à. couleurs.— Puis, avisant une vieille femme qui menait sa vache le long d'une haie, il lui a demandé s'il n'y aurait pas moyen de se procure? une chaise dans le village.

Après quelques façons, la bonne femme a confié sa vache à un gamin, et elle est allée quérir la chaise désirée, mais en l'apportant, elle a jeté un coup d'œil inquiet sur la toile et

la boîte à couleurs, — Ce n'est pas pour nous ramener les Prussiens, au moins, a-t-elle dit, que vous tirez les plans de notre village ?

Toujours cette préoccupation du Prussien ! Elle empêche positivement ces bonnes gens de manger et de dormir en paix.

Pendant que le Primitif enlevait rapidement son étude , nous sommes descendus jusqu'à l'église, qui date du xiv° siècle et qui dépendait jadis de l'abbaye de La Gl^alade. La grande nef a été détruite, il ne reste debout que l'abside, haute et solennelle encore , malgré ses parois verdies et ses vitraux brisés. Çà et là, contre les murs ruisselants d'humidité, se dressent des boiseries sculptées et d'énormes pierres tombales où sont gravés des chevaliers aux mains jointes et au casque baissé. Dans l'angle formé par l'église et les anciens bâtiments abbatiaux, est blotti le petit cimetière du village. Nous sommes restés jusqu'à la nuit dans ce coin verdoyant oti les larmes de la dernière pluie s'égouttaient doucement dans la feuillée des sureaux. Les fosses, couvertes de folles avoines et d'armoises, laissent à peine deviner leurs croix de bois noir; dans un angle, à l'écart.

LA CHANSON DU JARDINIER. Ht

s'élèvent les pierres funéraires de quatre ou cinq gentilshommes verriers. Même après la mort, les hâzi's ont voulu tenir les sacrés -malins à distance , et une balustrade de fer protège leurs tombes ornées de longues épitaphes...

16 septembre.

Ce matin, la pluie fouette les carreaux avec une persistance désespérante. Les contours de la forêt ont disparu dans la vapeur, et nous fumons silencieusement devant le feu de l'auberge. Dans la salle voisine, des verriers qui font le samedi se chamaillent autour du billard. Le bruit sec des billes d'ivoire nous "arrive, mêlé au bourdonnement des mouches contre la vitre et au clic-clac des sabots de notre hôte en train de préparer le déjeuner. De temps en temps, les portes s'ouvrent, une rafale humide nous vient de la rue, la cheminée fume et nous entendons le tintement grêle des sonnailles d'ua convoi de mulets trottant sur la route détrempée. C'est navrant.

— A propos, dit Éverard, savez-vous qu'il y a eu ici une faïencerie célèbre?... Toutes ces fa-

tu LA CHANSON DU JARDINIER.

meuses faïences révolutionnaires sortent de la fabrique des Islettes.

— Bah ! répond le Primitif en bâillant, depuis qu'on s'est engoué de la faïence et qu'il n'est si petit bourgeois qui ne pende à son mur deux ou trois plats ébréchés , toutes ces poteries me laissent indifférent. Tes assiettes révolutionnaires ont surtout le don de m'agacer avec leurs canons lilas, leurs coqs et leurs vilains bonshommes couleur chocolat qui crient : Vive la nation!

Notre hôte s'est senti froissé dans son orgueil local. — Les Islettes ne fabriquaient pas que ces assiettes-là, a-t-il répliqué ; si ces messieurs veulent pousser jusqu'à la maison du charron, ils verront dans sa cuisine tout un dressoir garni de belles pièces, comme on n'en fait plus nulle part. Des savants sont venus de Verdun et de Paris pour les regarder, et ils ont offert des mille francs au charron s'il voulait les vendre, mais le vieux y tient comme à ses yeux et ne veut s'en défaire ni pour prix ni pour somme.

— Au fait, la pluie menace de durer ; si nous allions voir les assiettes?

On nous a conduits après déjeuner chez le

charrou. Dans une cuisine proprette, devant un clair feu de ramilles, un bon vieux et une Donne vieille étaient assis de chaque côté de la cneminée. La femme avait le casaquin et le bonnet niché des paysannes meusiennes, le mari portait un gilet de laine brune, et son bonnet de coton bleu encadrait une petite figure ridée et futée où pétillaient deux yeux encore très-vifs. La flamme del'âtre éclairait ces deux visagjes antiques, en même temps qu'elle jelait des touches lumineuses sur les marmites de cuivre alignées par rang de taille, et sur le précieux dressoir oii les faïences étaient disposées avec amour.

— Bonjour, père Baptiste, dit notre hôte, voici deux messieurs qui désireraient voir vos plats.

— Faites, Messieurs, a répondu le bonhomme en se soulevant à demi de dessus sa chaise, regardez à votre loisir... On irait loin maintenant avant de retrouver les pareils 1

La collection du charron était en effet fort curieuse. On ne connaît guère la faïence des Isleltes que par quelques échantillons communs; mais toutes les vaisselles du dressoir

tI6 LA CHANSON DU JARDINIER.

étaient des pièces de choix, fabriquées sous le premier empire, à l'époque ou la faïencerie de Bernard, du Bois des Penses, était en pleine prospérité. Presque toutes les peintures de ces plats représentent des scènes rustiques, familières et parfois légèrement égrillardes : — un paysan occupé à scier du bois, un grenadier pressant la taille d'une baigneuse court-vêtue, des fruits et des fleurs du pays s'échappant d'une corne d'abondance. — Le dessin en est assez pur, les ions un p»;â pâles, mais très-harmonieux. Au pomt de vue de la décoration, on peut classer ces faïences en deux catégories distinctes, correspondant à deux systèmes de coloration qu'on appelle dans le pays le bleu et le réverbère. Le bleu s'employait surtout pour les dessins d'ornement et de fantaisie ; le réverbère, où les tons rouges dominent, étai4. spécial aux faïences à personnages. L'une de ces dernières nous a paru particulièrement curieuse ; elle représente deux personnages antiques à la tuni> ([ue flottante, se livrant à une pyrrhique gro tesque qui rappelle étonnamment les contorsions de Calchas dans la Belle-Hélène. A côté, je remarquai un plat à barbe au fond duquel était

peint un jeune paysan à la figur'^ rasée et à k chemise entr'ouverte.

— Ceci, c'est mon portrait, fît le bonhomme en souriant ; il n'est plus guère ressemblant tout de même, ayant été peint la semaine d'avant mon mariage. Ce jour-là, le décorateur de Bernard me dit : Baptiste, il faut que je tire votre ressemblance sur un de mes plats. — Avec plaisir, repartis-je, — et le propre jour de mes noces, au moment où on partait pour la messe, il m'a apporté le plat que voici... Tu t'en souviens, Lélette ?

— Oui bien, ma fil reprit la petite vieille, même qu'il pleuvait tout comme aujourd'hui, et que je me faisais un mauvais sang à l'idée que je ne serais jamais prête, parce que vous n'en finissiez pas de virer autour de mes cotillons.

— C'est que sous vos cotillons, notre Lélette, il y avait un 7nout ' joli brin de fille, et ça me faisait venir l'eau à la bouche de penser que vous alliez devenir notre femme.

— Ah l il y a beau temps de cela! dit la bonne femme en croisant ses mains sur son

* Moût, «n patois meusien, beaucouv, très, du vieux français moult.

n» La chanson du jardinier.

giron, et vous ne seriez mie si impatient à cette heure, Baptiste !

— A cette heure comme alors, répliqua-t-il avec un joyeux sourire qui plissa toutes les petites rides de sa figure.

La bonne dame se mit à rire à son tour en fourrageant dans les poches de son devantier (tablier). Et j'admirais cette brave femme qui aidait cet homme à vieillir gaîment, et ce brave homme qui, en échange, allongeait doucement la vie de sa femme. Je savais gré à toutes les jolies faïences du dressoir de leur rappeler les événements de leur jeunesse passée. Je comprenais maintenant que le vieux couple refusât de les vendre. Chacune de ces assiettes avait vu le jeune charron, pimpant et amoureux, faire la cour à sa ménagère, alors dans toute la fraîche beauté de ses vingt ans. Leurs images naïves avaient réjoui les deux époux pendant le long chemin qu'ils avaient fait côte à côte à travers la vie. Je formais tout bas le vœu qu'ils s'en allassent le même jour, comme Philémon et Baueis, unis dans la tombe comme ils l'avaient été sur la terre, et je me disais : C'est pourtant une bonne chose qu'une bonne femme i

Je fus tiré de mes réflexions par une exclamalion de Tristan, qui tenait dans ses mains un grand plat ovale. Sur ce plat était peint un jardinier en galant déshabillé rose, occupé à bêcher un vert jardinet, tandis qu'un petit Amour nu lui décochait une flèche ; au bas , il y avait deux portées de musique avec ces vers :

Ahl si l'amour prenait racine, J'en planterais dans mon jardin.

J'en planterais si long, si large Aux quatre coins.

Que j'en donnerais à toutes les filles Qui n'en n'ont point.

— Mais c'est un des couplets de ma chanson! s'écriait Tristan en dévorant des yeux la faïence.

— La chanson du Jardinier , a repris le bonhomme, je la connais, on la chantait dans mon jeune temps.

— Vous la savez encore?

— Oh ! nenni, il y a trop longtemps de ça, et je l'ai oubliée ; mais il y a une petite nièce de ma femme qui la sait tout au long et qui la chante bien gentiment.

— Et votre petite nièce demeure aux Islettes, n'est-ce pas?

ttO LA CHANSON DU JARDINIER.

— Non, Monsieur; elle s'est mariée en Champagne, mais son oncle est garde forestier dans la forêt de Beaulieu, et elle vient de temps en temps faire un tour dans le pays... Ahl elle a une bien jolie voix, la Franceline, n'est-ce pas, Lélette?

— Franceline ! — Tristan a failli laisser tomber la précieuse faïence, tant il était ému, et j'ai été obligé de la lui enlever des mains.

17 septembre.

Nous avions résolu de ne pas manquer le pèlerinage qui aura lieu lundi, en pleine forêt de Beaulieu, à l'ermitage de Saint-Rouin, et nous nous sommes décidés à aller coucher à Futeau pour être tout portés le lendemain. Cette portion de l'Argonne est plus intéressante encore que celle qui descend vers La Chalade. Les prés y sont plus accidentés et plus verts ; les lisières qui les bordent, plus riches en beaux arbres de toute essence. A mesure qu'on avance, le regard se repose sur des hameaux blottis aux marges de la forêt. Ici, les Senades avec leur vieille verrerie; là, la Contrôlerie avec ses chaumières basse*

LA CHANSON DU JARDINIER. Ml

et lézardées. Entre ces deux hameaux, la vallée a l'aspect à la fois intime et solennel d'un parc centenaire ; les pelouses mamelonnées, coupées par des bouquets de frênes, descendent mollement vers la Biesme, dont la rive opposée est ombragée par de magnifiques arbres de lisière : chênes, hêtres et charmes, étendant royalement vers la prairie leurs ramures majestueuses. Entre leurs fûts grisâtres on aperçoit le pelage fauve des troupeaux de vaches qui paissent sous bois , et sur les talus de la rivière s'épanouit une riche végétation de fleurs automnales.

Le temps s'était remis au beau ; l'air était tiède, le soleil se montrait par intervalles et nous envoyait des flambées de rayons ; la terre détrempée parla pluie fleurait bon, comme sent bon le pain chaud sortant du four. Tristan, chez qui les faïences du charron avaient ravivé le désir de retrouver sa chanson et de revoir Franceline, était mélancolique et nerveux, avec des intermittences de fièvre. Comme toujours en pareil cas, son efl"ervescence se traduisait en effusions et en dithyrambes. A la vue des fleurs d'automne qui foisonnaient sur les talus,

il est devenu tout à fait lyrique et s'est mis à apostropher les buissons : — Vous êtes heureuses, vous, les fleurs! s'est-il écrié en caressant de ses longs bras les tiges épanouies , qu'avezvous à craindre? L'humidité d'une ondée ou le pied des troupeaux qui passent?... Le lendemain vous repoussez de plus belle. Jamais vous n'avez inspiré un sentiment de haine ou de douleur. Qui vous regarde sourit, et qui vous respire est charmé. Vous vous perpétuez d'année en année par vos graines; mais nous?... nos plus doux soleils sont inquiets et nos jours les plus pur» ont des nuages menaçants. Si loin que nou8 voyions, nous sommes tristes de ne pouvoir pousser notre regard au delà. Vous restez oti vous êtes nées ; nous , nous voyageons comme des malades condamnés qui nulle part ne retrouveront leur santé perdue. Fleurs immobiles et muettes, étranges et charmantes formes, joie de la vue et de l'odorat, je vous envie !

— Amen! a répondu le Primitif; seulement, mon bon Tristan, votre homélie est venue trop tôt. Il fallait la réserver pour demain, quand la procession des pèlerins s'agenouillera devant l'ermitage. En y ajoutant deux ou trois phrase»

LA CHANSON DU JARDINIER. tn

en l'honneur de saint Rouin, je vous assure que vous produiriez un bel effet sur l'auditoire.

— Saint Rouin! a grommelé Tristan, vexé, savez-vous seulement, profane que vous êtes, ce que c'était que saint Rouin?

— Je l'ignore absolument.

— C'était l'apôtre de l'Argonne , ni plus ni moins, et le fondateur de l'âbbaye de Beaulieu.

Là-dessus Tristan s'est longuement étendu sur l'histoire de son saint , dont voici en substance les traits les plus originaux : — Rouin ou Rodinge était un moine irlandais du \ir siècle. Poussé par le désir d'évangéliser, et suivant l'exemple des moines de son pays, qui, « pareils, dit saint Bernard, à des essaims d'abeilles, inondaient toutes les contrées de l'Europe, » il passa le détroit avec son disciple Etienne et, traversant les Ardennes, vint à Verdun près de son maître en théologie, l'évêque Paul. Pris de l'amour de la retraite , il visita les profondes vallées de l'Argonne, qui lui rappelèrent la solitude de sa verte Érin, et résolut de répandre la semence de vérité parmi les populations sauvages qui s'y étaient abritées. Beaulieu , avec son promontoire planté de chênes qui regar-

tu LA CHANSON DU JARDINIER.

dent au loin les plaines du Barrois, lui sembla un emplacement à souhait pour un monastère. 11 pensa sans doute que toute terre vierge appartient à Dieu, et sans plus s'inquiéter de la question de propriété, ses disciples et lui se mirent à l'œuvre, défrichèrent un coin de forêt, y bâtirent des cabanes et y plantèrent la croix; mais cette façon d'agir nft fit pas l'affaire d'un certain seigneur Austrésius, qui était propriétaire du territoire de Beaulieu ; la nouvelle de cette usurpation le mit violemment en colère ; il somma les intrus de déguerpi»* et, exaspéré par la résistance passive des moines, il leur envoya des gens d'armes qui les expulsèrent de la forêt à coups de fouet. Rouin, meurtri et marri, « tourna, dit son historien, son affliction vers le ciel et vers Rome, et s'en alla visiter les tombeaux des apôtres Pierre et Paul *. » Alors la dextre de Dieu s'appesantit sur Austrésius ; ses troupeaux furent décimés par la peste, ses enfants moururent dans ses bras, lui-même tomba dangereusement malade, et ses serviteurs épouvantés l'abandonnèrent. 11 reconnut la main qui

• Vie de saint Rouin, par Y&bhé Dldiot. Verdun, 1872.

le frappait, se repentit, fit pénitence, et ce fut dans ces dispositions que le surprit le retour de Rodinge.

Celui-ci revenait de Rome réconforté et armé du don des miracles. Il n'avait qu'à planter son bâton en terre pour en faire jaillir des sources, et qu'à imposer sa main sur les malades pour les guérir. Austrésius le supplia de venir à son aide ; Rodinge accourut, fit sur le moribond le signe de la croix, et lui rendit force et santé. Austrésius ne fut point ingrat ; il donna au moine cette terre de Beaulieu, d'oii il l'avait jadis si brutalement expulsé. « Le temps de semer dans la tristesse et les larmes était passé; celui de moissonner dans la joie était venu. » Bientôt le monastère dressa au sommet du plateau sa riche église et ses cloîtres en arcades, sous l'invocation de saint Maurice.

Mais il n'est point de parfait sanctuaire sans une authentique et vénérable relique. Saint Rouin résolut de s'en procurer une qui fût précieuse entre toutes et assurât à son abbaye une féconde source de miracles. Il y avait aux pieds des Alpes du Valais un célèbre monastère, celui d'Agaune, où l'on conservait les ossements du

chef de la légion thébéenne, saint Maurice. An retour d'un second voyage à Rome, saint Rouin s'y arrêta. « Brûlant, dit son historien, du désir de posséder une des reliques du saint, il s'adresse secrètement au prévôt de l'abbaye, le louche par son éloquence et lui promet en retour de riches offrandes. » Ce prévôt, ou plutôt l'un des gardiens de l'église, céda à ces arguments ùi'ésistibles. « La nuit suivante, poursuit le panégyriste *, car ils redoutaient l'un et l'autre la douleur et l'opposition des moines d'Agaune, ils vont au tombeau du martyr. L'abbé de Beaulieu y dépose ses présents et reçoit l'os de l'avant-bras de saint Maurice... Et avant que les regrets et les plaintes des religieux aient pu les entraver, nos pèlerins se hâtent de quitter le Valais. »

— Ho! ho! s'est écrié l'incrédule Éverard, savez-vous bien qu'aujourd'hui votre saint serait condamné aux travaux forcés pour vol sacri-

* Vie de saint Rouin, par l'abbé Didiot. - Manuscrit du bienheureux Richard. — Vita sancti Roding. « Auri pondus numerum excedens repromittit... os brachii a cubito quidquid usquam est gemmarum vel auri pretiosius recipit; moxque imperat suis fugam accelerare » (p. 535).

LA CHANSON DU JARDINIER. îij

lège, commis nuitamment à l'aide d'effraction?

— C'était une fraude pieuse, a répondu sèchement notre ami ; elle était justifiée par la sainteté du but, et les Bollandistes l'excusent en alléguant l'usage fréquent et la bonne foi de ces sortes de marchés K D'ailleurs, omnia sancta tandis, et ce qui prouve que ce larcin ne fut pas mal vu d'en haut, c'est que l'abbé revint sain et sauf à Beaulieu, au milieu des acclamations des fidèles émerveillés. Le nouveau monastère était fondé sur des bases solides, et sa prospérité s'accrut promptement. Du vivant même de saint Rouin, l'abbaye possédait déjà sept cent soixantedix manses ou petites métairies. — Lorsqu'il vit son œuvre accomplie, l'ancien ermite se prit à regretter le premier calme de son désert. Il résigna son autorité dans les mains de son disciple Etienne , et se retira dans un vallon de la forêt, qui a porté depuis son nom. On l'appelait alors Bonneval , la bonne vallée. L'eau des sources et les fruits sauvages suffisaient à sa

* « Hujusmodi sacrarum reliquiarum emptiones, ab antiquis fréquenter factse, bona eorum fide excus'Xid» simt. » (Acta Sanctorum, t. XLIV*, p. 519.)

en LA CHANSON DU JARDINIER.

subsistance. « Parfois, dit son pieux panégyriste Richard, il revenait secrètement pendant la nuit à sa chère abbaye ; il la \âsitait doucement pour corriger les négligences qu'il pouvait y remarquer, et quand le chant du coq ou l'étoile du matin l'avertissait de l'approche de l'aurore, il s'éloignait inaperçu dans les gorges de la forêt. » C'est là qu'il mourut, à quatre-vingt-six ans, le 17 septembre 680, et c'est là qu'une chapelle s'élève aujourd'hui, près d'une source miraculeuse, qui est visitée à chaque anniversaire par de nombreux pèlerins.

Tristan s'arrête pour reprendre haleine. Éverard, qui est sceptique jusqu'aux moelles, en profite pour entamer un réquisitoire contre les superstitions locales et contre ce culte des sources qui revient à la mode.

— Superstitions tant que vous voudrez, riposte Tristan ; mais il y a oreilles et oreilles, et il faut de la musique pour toutes les oreilles. Je place la superstition au même rang que la musique grossière, aux sons de laquelle les nègres dansent et s'exaltent. C'est de la pâte sucrée, enveloppée d'un gros papier d'or et d'azur, mais c'est la dragée des pauvres gens. Mettez de la

lumière et de l'air partout, je ne m'y oppose pas; mais, pour Dieu, ne faites le déménagement de la vieille chambre familière et sympathique que lorsque les meubles nouveaux seront tout prêts et rangés devant la porte. Or je cherche votre mobilier neuf partout ; je ne le vois nulle part, et, ma foil je préfère mes vieilleries à votre chambre froide et nue...

Sur ces entrefaites, nous sommes arrivés à Futeau. C'est un des plus pauvres, mais c'est aussi un des plus pittoresques villages de la Meuse. Les maisons de bois, perchées sur de hauts talus, à peine éclairées par d'étroites fenêtres , ont un aspect vermoulu et misérable , mais pas une n'a la physionomie banale. La plupart font mine de vouloir s'effondrer et prennent des poses abandonnées ou tragiques. De grandes filles maigres, à l'œil farouche et aux cheveux ébouriffés, se dressent, curieuses, sur le pas des portes , et des grappes d'enfants demi-nus s'égrènent le long des escaliers de bois qui descendent sur la chaussée. Toute la population de Futeau vit de la forêt et rien que de la forêt. Les hommes sont bûcherons , brioleurs , scieurs de longs ou brin-

t30 LA CHANSON DU JARDINIErt.

tiers (c'est le nom qu'on donne aux fabricants de manches de fouet, laits avec des brins de houx, de néflier sauvage et d'aubépine). Les femmes vont en hiver ramasser le bois mort, les épines, les genêts, la fougère; elles les brûlent et en vendent la cendre aux ménagères des petites villes voisines. En été, dans la saison des fraises et des framboises, elles forment toutps une association : dix ou douze, des plus adroites et des plus accortes , se transportent pour six semaines à Châlons-sur-Marne ; les autres vont cueillir les fraises dans la forêt, et chaque soir une voiture conduit à la ville la récolte du jour pour y être vendue au profit de l'association.

Toutes ces petites industries ne constituent pas précisément une fortune ; aussi, pendant les hivers rudes, un tiers de la population va mendier aux environs. Lors de la disette de 1847, une bonne moitié du conseil municipal était inscrite sur la liste des indigents/Avant 1849, il n'y avait à Futeau ni église ni maison d'école. Aujourd'hui, grâce aux allocations du département et au zèle du curé, il y a au centre du village une école bien aménagée et une élégante petite église. A deux pas de l'égiise dont il est

séparé par un jardinet, s'élève le presbytère, si propret, si avenant et si bien enfoui dans la verdure qu'on porte envie au curé qui l'habite.

Comme nous entrions dans Futeau, un garçon qui débouchait des prés, la faux sur l'épaule, nous a rejoints, et noas avons lié connaissance. Quand nous sommes arrivés en face de l'église, Tristan, à la vue du coquet presbytère, n'a pu retenir son enthousiasme. — Voilà où je voudrais vivre! s'est-il écrié ; je serais le curé de ce village, j'y coulerais doucement de longues années. — Puis, se tournant d'un air aimable vers notre jeune faucheur : — Et quand vous prendriez femme, je vous confesserais, je vous marierais...

— Oh ! a répliqué le camarade en changeant sa faux d'épaule, vous me marieriez, c'est possible ; mais, pour ce qui est de me confesser, nenni da 1

La réplique de ce faucheur a coupé sur pied les effusions lyriques de notre ami ; il a fait la moue et s'est renfermé dans un silence boudeur.

s» LA CHANSON DU JARDINIER.

18 septembre.

Éperonnés par Tristan, qui craignait de manquer l'arrivée des pèlerins, nous étions sur pied à VAngelus. Le jour commençait à poindre et les bois de Bellefontaine étaient surmontés de cette aimable couleur aurore qui fait plaisir à voir , comme les premières rougeurs sur les joues d'une fille de quinze ans. Nous avons quitté le village, emportant dans nos sacs de quoi déjeuner, et nous étonnant de voir la route encore déserte. Nul n'est prophète en son pays; aux Islettes, on nous avait semblé tiède à l'égard de saint Rouin ; à Futeau, la population est positivement indifférente. A l'endroit où s'embranche le chemin de Bellefontaine , nous avons vu passer deux ou trois paysannes et autant d'enfants. Peu après, une voiture de maître nous a frôlés au passage : sur les coussins , en face de deux dames ensommeillées, se dandinait un abbé pimpant et satisfait, ayant à ses côtés un jeune garçon dont il est sans doute le précepteur. Un peu plus loin, nous avons rencontré

un char à bancs plein de bottes de paille et de bourgeoises endimanchées, et c'est tout.

— Il me semble que la forêt ne donne pas, remarque Éverard , est-ce que ce pèlerinage serait un four?

— La plaine est plus fervente , répond Tristan ; vous verrez tout à l'heure les gens de Brizeaux, de Passavant et de Waly» arriver en procession.

Si le défilé des pèlerins manque de couleur, en revanche, la route qui conduit au pèlerinage tient toutes ses promesses. Les tranchées latérales nous découvrent de jolis dessous de bois ; — ravins fuyants, mares ombreuses, clairières ensoleillées où des écureuils gambadent d'arbre en arbre. A un détour, les massifs s'écartent et la surface unie et bleue d'un étang apparaît dans la profondeur du bois, avec son encadrement de joncs, de bouleaux et de sorbiers. Une hutte de chasseur aux canards effondre sur le bord son toit de chaume en ruine, un bateau est à demi enfoncé dans la vase ; de temps en temps un bouillonnement monte entre les joncs , une poule d'eau émerge à la surface, tourne à droite et à gauche son cou fin et sa tête inquiète, puis

replonge au fond de l'étang. — Pendant que nous sommes en contemplation devant cette nappe d'eau solitaire, une cloche au son grêle résonne dans l'air matinal. — C'est la messe des pèlerins, s'écrie Tristan, nous arriverons en retard!

En efTet, en débouchant dans la prairie plantée de pommiers oti se trouve l'ermitage, nous avons entendu bourdonner les voix des chantres. La chapelle s'élève au bout du pré, presque à la lisière du bois ; c'est une bâtisse' modeste, surmontée d'un clocheton en auvent où se balance la cloche, et flanquée d'une maisonnette qui sert de sacristie. En avant, un réservoir bordé d'une margelle de pierre reçoit les eaux de la source miraculeuse et sert de piscine à l'usage des fidèles, — Dans l'allée qui conduit à la chapelle, des voitures de toute forme et de toute provenance : coupés de maître, cabriolets de louage, charrettes de paysan, font comme un rempart autour de l'autel de feuillage oti l'on célèbre la grand'messe en plein air. On en est déjà au Kyj'ie quand nous pénétrons dans l'enceinte réservée aux pèlerins. Notre apparition ne laisse pas de donner de notables distractions à

l'assistance. Nos sacs de touristes, la boîte à couleurs et surtout le costume excentrique de Tristan causent une surprise mêlée d'inquiétude.

Nous demeurons impassibles, et, mettant chapeau bas, nous nous accoudons à la balustrade de la piscine. 11 y a tout au plus deux cents personnes autour de l'autel. Le gros de l'assemblée se compose de femmes et d'enfants ; une vingtaine de prêtres et de séminaristes en vacances sont agenouillés çà et là, et leurs soutanes jettent des notes noires au milieu des robes voyantes des femmes. Quelques privilégiés ont des sièges réservés et écoutent dévotement la messe, assis à l'aise dans des fauteuils ; mais la majeure partie des assistants s'installe comme elle peut sur l'herbe des pelouses ou sur les bancs de la piscine. La matinée est fraîche, et une dévote a apporté une chaufferette sur laquelle ses pieds sont pieusement posés ; deux dames plus frileuses encore sont restées dans leur voiture et lisent leur paroissien en se serrant l'une contre l'autre sur les coussins. Le jeune abbé, frisé et content de lui, que nous avons remarqué sur la route, se tient près du marchepied avec son élève. C'est un beau brin

d'abbé, brun, bien découplé, au menton rasé de frais et bleuâtre, aux façons précieuses et apprêtées; ses gros yeux noirs semblent pleins d'admiration pour sa propre personne, et ses lèvres rouges ont l'air de se murmurer à elles-mêmes des compliments. Il se pencbe respectueusement du côté des deux dames et nous signale à leur attention avec un petit rire sec.

Cependant on a lu l'Évangile, et un certain remue-ménage annonce qu'il va se passer quelque chose d'important. En effet, deux prêtres escortent jusqu'à l'estrade de l'autel un évêque à cheveux gris, à la tête bienveillante et fine, qui bénit l'assemblée et commence en style fleuri le panégyrique de saint Rouin. Le soleil, qui s'est élevé au-dessus des arbres, se met de la fête et darde ses rayons obliques sur l'autel. L'eau du réservoir chatoie, les chandeli-ers d'argent jettent des éclairs, les chasubles des chantres, les calottes rouges des enfants de chœur, les toilettes bariolées des dévotes s'épanouissent dans la verdure comme des fleurs dans un pré, et le prélat lui-même, avec sa robe et son camail de cérémonie, ressemble à un magnifique iris violet. Ce charmant tapage de lumière et de

couleurs fait la joie du Primitif, mais non point celle de monseigneur. Ce traître de soleil qui lui vient droit dans les yeux gêne fort son éloquen(;e. En vain il se sert de son bonnet comme d'un écran, les rayons empourprent sa figure, l'obligent à cligner les paupières et dérangent toute la belle ordonnance de son sermon. De plus, un bruit de vaisselle et de couverts partant de la maisonnette oii des paysannes préparent le déjeuner des officiants, distrait l'auditoire et déconcerte l'orateur. Aussi le prélat galope à bride abattue vers sa péroraison, et le panégyrique tourne court.

Le sermon fini, on entonne le Credo, et nous allons déjeuner dans un coin. A notre retour, nous trouvons la grand'messe terminée et les pèlerins éparpillés dans la prairie. — Voici le moment de commencer mon étude, dit le Primitif. — 11 s'installe sous un pommier et ouvre sa boîte. Éverard, Tristan et moi, nous nous promenons à travers les groupes. La plupart des pèlerins mangent sur l'herbe^ deux ou trois femmes emplissent des bouteilles à la source; sous un haut couvert de hêtres, des buveurs sont attablés, et à travers la feuillée le soleil

fait pleuvoir des gouttelettes de lumière sur les blouses bleues et sur les figures hâlées. Tout ce monde nous dévisage avec des mines ébahies et méfiantes. On se donne des coups de coude à notre approche, et derrière nous il me semble entendre murmurer le mot: «Prussiens!» A. l'ombre de son pommier, le Primitif est entouré de gamins et de paysans qui le regardent silencieusement préparer sa palette. Notre ami a esquissé l'ermitage et les bois sur un panneau où subsistent encore les vieux fonds d'une ébauche inachevée, il y pose rapidement de larges touches de couleur, de sorte que, pour le quart d'heure, le panneau ne présente aux yeux peu exercés qu'un mélange confus de tons gris et verts. En ce moment, une ombre noire se projette à côté de moi, je me retourne et j'aperçois l'abbé frisé et content de lui, qui examine d'un air ironique l'étude du Primitif, et qui brusquement, sans même nous saluer, engage ainsi la conversation :

— Alors vous vous supposez en ballon pour peindre ce paysage?

Cette façon étrange d'entrer en matière nous ébaubit et nous humilie ; pourtant le Primitif,

LA CHANSON DU JARDINIER. Î3«i

qui croit avoir affaire à un homme intelligent, prend la peine de lui expliquer ce que c'est qu'une ébauche. — Je ne fais qu'indiquer les valeurs, ajoute-til, revenez dans quelques instants et vous y verrez plus clair.

L'abbé jette un coup d'œil circulaire et imposant sur notre entourage campagnard, et réplique d'un ton bref: — Si je fais cette observation, c'est que je crois m'y connaître.

— Il y a des grâces d'état, murmure Tristan entre deux bouffées de pipe.

L'abbé, piqué, foudroie le mauvais plaisant de ses grands yeux noirs, et reprend : — Je fais moi-même de la peinture de paysage.

— Ah! vous peignez le paysage, riposte le Primitif en poursuivant son ébauche, habitezvous l'Argonne, monsieur l'abbé?

— Pourquoi, Monsieur?

— Parce que je vous en aurais fait mon compliment ; pour un paysagiste, c'est une bonne fortune de vivre dans ce pays -ci.

L'abbé, dédaigneux et tranchant. — Non, je suis Parisien et j'ai eu pour maître un paysagiste qui est professeur à l'École des Beaux-Arts.

Le Primitif. — Vraiment?... Yous m'élonnez;

l'enseignement de l'école ne comprend pas le paysage.

L'abbé, d'un ton plein de sarcasme. — En ôtes-vous bien sûr ?

Le Primitif. — Très sûr, attendu que je sors moi-même de l'École...

Ici un silence; l'abbé comprend qu'il s'est trop aventuré, il rougit, pince les lèvres, fait signe à son élève et se décide à battre en retraite ; mais avant de s'éloigner, il nous laisse un : — Au revoir, Messsieurs ! — plein de menaces.

— Eh! il ne manque pas d'aplomb, l'abbé I dit Éverard, gageons qu'il était venu pour nous faire subir un interrogatoire et nous confondre?

— Il en est pour ses frais, mais il va publier partout que nous sommes d'affreux bohèmes.

Pendant ce temps, on chante vêpres, puis la procession, bannières en tête, se déroule comme un long ruban à travers les feuillées. Le plain -chant des prêtres se mêle aux cantiques des pèlerins en l'honneur de saint Rouin; la cloche tinte doucement, un grand silence se fait, et dans l'air sonore monte la

voix claire et lente de l'évêque qui bénit la foule agenouillée.

La cérémonie est terminée, les pèlerins se dispersent, et une bonne part d'entre eux vient s'attrouper curieusement autour de notre pommier. Plus de cinquante paires d'yeux nous dévisagent. Les propos qu'on échange n'ont rien de flatteur pour nous, et il est évident que les spectateurs sont mal disposés. Le Primitif continue à peindre sans s'émouvoir, A chaque minute, le cercle s'épaissit, et les voix élèvent leur diapason. En bons campagnards prudents, les beaux parleurs de la bande se sont d'abord murmuré leurs réflexions à l'oreille, puis, voyant que nous n'en prenions point souci et que le Primitif poursuivait imperturbablement son travail, deux ou trois se sont enhardis et ont formulé à haute voix leur opinion.

— Sais-tu ce qu'ils font là, toi. Faraud?

— Tu le vois bien, nomme, ils tirent le plan de la forêt.

— Est-ce qu'ils n'étaient point l'autre soir à La Chalade?

— Oui ; ah ! ils sont malins, allez, ils prennent les plans de tout!

SI

tu LA CHANSON DU JARDINIER.

— Ils font tout comme ce Mac-Farlane, qui était à Verdun et qu'on a chassé de la ville parce qu'il photographiait les forts.

A ces mots, Tristan, violemment agacé, quitte sa pipe et s'adressant au dernier interlocuteur:

— Est-ce que c'est une allusion?

— Peut-être bien.

— Alors vous nous prenez pour des espions prussiens?

— Dam, ça en a l'air.

— Tas d'imbéciles ! s'écrie Éverard en serrant les poings, c'est ridicule, nous sommes Meusiens tous quatre !

— Voyons, dis-je à mon tour, impatienté, si vous croyez que nous sommes des Prussiens, il ne s'agit pas de biaiser comme vous le faites depuis un quart- d'heure... Conduisez-nous devant une autorité quelconque et demandez -nous nos papiers.

Un brigadier-forestier sort du cercle. — Vous avez raison, répond-il, et puisqu'il en est ainsi .. Il se redresse, prend un air grave el rajuste sod képi : — Au nom de la loi. Messieurs, je vous somme de m'exhiber vos papiers.

— A la bonne heure ! — Nous fouillons nos

poches, et chacun de nous remet au garde les pièces qui peuvent établir notre identité : des cartes de visite, des lettres et un permis de chasse. Le forestier met ses lunettes et examine tout cela longuement, tandis que les curieux se penchent pour lire par -dessus son épaule.

— Le permis est expiré depuis deux jours, remarque un maître d'école pointilleux et rébarbatif.

— Et puis, ajoute un autre, des cartes de visite, ce n'est pas des papiers.

Le brigadier est perplexe, la foule est décidément hostile, et d'instant en instant la situation devient plus critique.

— D'ailleurs, qu'est-ce qui prouve qu'ils n'ont pas fabriqué leurs cartes de visite exprès?... Les Prussiens en font bien d'autres.

Je m'emporte, Éverard bondit et menace, Tristan se démène et commence un sermon en trois points pour prouver aux paysans que, pendant deux ans d'occupation, les Prussiens ont eu le temps de prendre les plans des défilés de l'Argonne. Seul, le Primitif garde un peu de sang- froid et continue de jeter rageusement de petites touches de couleur sur son panneau.

Tous les yeux sont agressifs, toutes les voix accusatrices éclatent à l'unisson et couvrent le plaidoyer du pauvre Tristan ; on se croirait au finale d'un quatrième acte d'opéra, quand tout à coup une claire et douce voix de femme s'écrie: — Mais je le connais ! il n'est pas Prussien du tout, sa famille est de B..., c'est M. Tristan i

Notre ami se retourne, pâlit, rougit et s'exclame à son tour : — Franceline !

C'est comme un coup de théâtre. Le nez du brigadier s'allonge, le maître d'école pointilleux s'esquive, les regards s'adoucissent et les rumeurs s'apaisent. — Tristan s'est hâté de renouer connaissance avec sa Franceline si merveilleusement retrouvée. Il ne nous avait pas trop vanté le charme de sa personne, et, bien que depuis longtemps sa trentaine soit sonnée, elle est restée jolie : grande, svelte, les cheveux bruns lissés en petits bandeaux, elle a de longs yeux noirs, un teint blanc, et les deux fossettes décrites par Tristan se marquent encore sur ses joues au moindre sourire des lèvres.

Elle accueille les remercîments expansifs de son ami d'enfance avec une réserve embarrassée, et alors je remaraue auprès d'elle un homme

LA CHANSON DU JARDINIER. tO

déjà mûr, ayant la tenue correcte d'un ancien militaire et qui me fait penser à l'honnête et méthodique Albert, ce mari de la Charlotte de Goethe. C'est en effet le mari de Franceline, et sa présence jette naturellement un froid sur cette réunion de deux amoureux qui ne se sont pas vus depuis vingt ans. La raideur cérémonieuse de répoux intimide Tristan, qui n'ose plus rappeler le temps passé. Franceline ellemême semble mal à l'aise ; mais sa physionomie laisse deviner son émotion contenue, et ses yeux noirs racontent mélancoliquement ce que ses lèvres sont forcées de taire. Lorsque son mari lui fait remarquer qu'il est tard, elle tend affectueusement la main à Tristan. — Nous sommes, dit-elle, en visite chez notre oncle, à la maison forestière des étangs de Buisine ; si vos promenades vous mènent de ce côté, n'oubliez pas de venir nous voir. — Et elle part. Tristan, adossé au tronc du pommier, la regarde fuir sur la route, appuyée au bras de sou maître et seigneur...

Je me rapproche alors de notre brigadier et je lui fais un bout de morale sur l'inconvénient de prendfû das moulins à vent pour des géants

tM LA CHANSON DU JARDINIER.

et des promeneurs inofFensifs pour des Prussiens. — Que voulez-vous? répond le brave homme un peu décontenancé, il ne faut pas vous offenser... Tous les gens vous accusaient de parler allemand, et votre ami a un si drôle de costume!... Ma fi, nous faisions notre devoir. Si nous vous avions arrêtés et si vous aviez été réellement des Prussiens, savez-vous que ça aurait été une bonne note pour le pays?

— On vous aurait peut-être décoré? dit le Primitif, qui a terminé son étude et qui se retourne d'un air gouailleur vers le garde; je suis sûr qu'au fond vous regrettez que nous ne soyons pas des Prussiens?

— Ma fi, Messieurs, bien sûr. C'aurait été tout de même un honneur pour le pays.

La chapelle était close, et le sacristain de Futeau, après l'avoir verrouillée, s'en retournait, emportant dans une boîte oblongue le calice qui avait servi pour la messe. La petite prairie était redevenue solitaire et les ombres des pommiers s'allongeaient. Nous avons plié

bagage, afin de visiter avant la nuit la Go7'ge-ait- Diable qu'on nou? a beaucoup vantée. Le dernier incident du pèlerinage nous a laissés pensifs et taciturnes. Tristan, seul, songeant à sa Franceline, aussitôt perdue que retrouvée, exbale tout haut sa mélancolie: — Elle est heureuse, elle, soupire-t-il en secouant les cendres de sa pipe; elle a un mari, des enfants, et elle se console dans ce milieu réchauffant de la famille. Quand le nid est bâti, l'oiseau ne vagabonde plus à travers la forêt. A mesure qu'elle de\ient plus intense, la vie de famille rétrécit de plus en plus son rayonnement. Seul, le célibataire est semblable à ces ronds circulaires que la chute d'une pierre produit dans une eau paisible ; il étend de plus en plus ses cercles ondoyants, et les pousse élargis et inutiles vers des rives désertes...

Je ne sais quelle fée nous a enguignonnés, mais nous errons comme des âmes en peine dans la forêt de Beaulieu, sans pouvoir trouver l'entrée de la Gorge-au-Diable. Le jour tombe, la futaie s'enténèbre; impatientés, nous finissons par prendre le premier sentier venu et nous le suivons à l'aventure. Au bout d'une heure, nous

148 LA CHANSON W JAItEINIER.

atteignons un espace vague et découvert qui, dans la nuit, nous fait l'effet d'une vaste clairière vaporeuse. — Où diantre sommes-nous? — Le cri d'une poule d'eau et l'air plus humide qui nous caresse le visage nous apprennent enfin à quel point nous nous sommes fourvoyés.

— Parbleu! s'écrie Éverard, depuis deux heures nous piétinons sur place, et nous revoilà quasi au point de départ. Ce que nous prenions pour une clairière est un étang, et ces formes blanches qui dansent là-bas comme des fantômes, sont tout bonnement des buées de brouillard.

— Je parie, ajoute le Primitif, que Tristan nous a égarés exprès, afin de nous ramener vers la maison de la dame de ses pensées !

Tristan ne répond rien et fait de vains efforts pour s'orienter. — Nous ressemblons, dit Éverard, au Petit-Poucet, perdu dans les bois avec ses frères, et je vais comme lui grimper à un arbre pour essayer de voir par-dessus la brume.

En même temps, il escalade un tremble et se hisse jusqu'à la fourche des dernières branches

— Sauvés! nous crie-t-il, j'aperçois une lumière à l'autre extrémité de l'étang. Ce doit être le lOgis de rOgre ; allons-y bravement.

Nous nous remettons à longer prudemment la lisière. Peu à peu la lumière annoncée par Éverard commence à percer la brume ; un chien aboie ; nous nous dirigeons de son côté et nous distinguons une petite croisée à travers laquelle brille le lumignon d'une lampe. Encore quelques pas, et la maison forestière, — car c'en est une, — dresse devant nous sa façade blanche et son toit en colombage. Nous poussons la barrière d'un potager et nous heurtons timidement.

Une porte s'ouvre, — et c'est Franceline ellemême qui vient au-devant de nous et nous sert d'introductrice. Nous sommes chez son oncle, le garde de la forêt de Beaulieu. Nous lui racontons comment nous nous sommes fourvoyés en cherchant la Gorge-au-Diable. — Asseyez-vous, Messieurs, dit le forestier, et chauffez-vous, car la soirée est fraîche... A cette heure, vous ne' trouverez plus rien à manger à Futeau ; nous allions justement nous mettre à table, et vous partagerez notre souper.

On nous a fait une bonne flamtée et noua

nous sommes assis sous la cheminée, en façade Franceline, qui déshabillait son plus jeune enfant, tandis que deux autres garçons s'amusaient à édifier un château de cartes. Le mari est rentré sur ces entrefaites, et, après un premier mouvement de surprise, il nous a cordialement tendu la main. La glace était rompue, la femme du forestier a posé sur la table une marmite pleine de pommes de terre fumantes, et nous nous sommes mis à table.

Tout en arrosant de claire piquette les pommes de terre rissolées et farineuses, on a reparlé du pèlerinage.

— Il paraît, a dit le garde, qu'il n'y avait pas grand monde; tous les ans le nombre des pèlerins diminue... Si vous voulez voir la vraie fête de saint Rouin, il faut venir ici le lundi de la Pentecôte ; alors il y a un rapport auprès de l'ermitage ; on goûte sur l'herbe, on danse dans le pré, c'est plus gai et il y vient souventes fois deux mille personnes.

La conversation ne tarissait plus. Tristan et Franceline restaient seuls silencieux. Ils ne semblaient pas encore remis de l'émotion de cette rencontre inattendue, et l'ombre du temps

LA CHANSON DU JARDINIKR. o

passé, qui menait de ressusciter pour eux, suffisait à occuper leurs esprits. Peut-être aussi constataient-ils mutuellement les métamorphoses inévitables que vingt ans produisent au dehors et au dedans de nous? En tout cas, leur pensée était mélancolique et attendrie plutôt que joyeuse, car leurs yeux restaient rêveurs, et parfois un soupir passait sur leurs lèvres. De temps à autre, Tristan caressait le front de l'un des bambins, assis entre lui et Franceline ; celleci, à son tour, prenait la tête de l'enfant et y déposait un baiser. Cet heureux bambin était comme une sorte de jeune dieu Terme, à la discrétion duquel les deux anciens amoureux confiaient leurs muettes effusions. Pourtant, au dessert, Tristan, d'une voix mal assurée, a demandé à sa voisine si elle se souvenait encore de la chanson du Jardinier.

— Certainement, et je la chante parfois pour endormir les enfants.

— Voudriez-vous nous la chanter ce soir, avant que nous prenions congé de vous?

Elle a rougi légèrement, puis, ayant d'un regard rapide sollicité et obtenu le consentement du mari, elle a commencé la chanson

ts; LA CHANSON DU JARDINIER.

qui avait fait passer tant de nuits blanches k Tristan.

C'est, comme celui-ci me l'avait dit, l'histoire d'un jardinier galant et volage, qui a encouru la disgrâce de son amoureuse, une vraie fille d'Eve, qui, lasse de bouder, rappelle bien vite l'inconstant :

Reviens demain, reviens ce soir.

Mon bel ami !

Oui, je le jure, je veux t'attendre

Toute la nuit.

Le galant n'a pas manqué l'heure Que sa maîtresse lui avait dit , Et à la porte il a frappé Trois petits coups :

— Hél dormez-vous, sommeillei-voils,

Mon cœur joyeux ?

A votre porte est arrivé Votre amoureux.

— Non, je ne dors ni ne sommeille.

Toute la nuit je pense à vous.

Parlez tout bas, marchez tout doux.

Mon bel ami, Car si mon père vous entend, Morte je suis...

Ils ne furent pas le quart d'une heure ensemble Que le coq a chanté minuit,

— Ohl je voudrais, ohl je voudrais

Pour cent louis, Que le coq qui chante minuit Soit bien rôti I

Ils ne furent pas le quart d'une heure ensemble Que l'alouette chanta le jour.

— Belle alouette, belle alouette,

Tu as menti !

Tu as chanté la pointe du jour,

Il n'est que minuit...

Puis, après ce cri passionné, qui ressemble en effet à l'exclamation de Roméo sur le balcon de Juliette, le poète rustique, tout échauffé par son amoureux récit, prend la parole pour son compte et s'écrie, en guise de moralité :

Ah I si l'amour prenait racine, J'en planterais dans mon jardin î J'en planterais si long, si large,

Aux quatre coins.

Que j'en donnerais à toutes les filles

Qui n'en ont point.

— Penh! a dit le vieux garde, m'est avis que ça serait de la semence perdue, car il n'est si laide fille qui n'ait son brin d'amour au cœur dès qu'elle attrape ses quinze ans.

11 se faisait tard, et nous devions le lendemain

quitter l'Argonne. Nous avons pris cordialement congé de nos hôtes. Tristan et Franceline se sont serré la main une dernière fois, puis, ayant gravi la chaussée, nous avons aperçu devant nous la route de Futeau. Le brouillard s'était dissipé, le premier quartier de la lune brillait encore et faisait courir des moires argentées sur \es eaux de l'étang. Tristan s'est retourné vers la maison forestière et s'est accoudé un moment aux poutres de l'écluse. Le rez-de-chaussée de la maison était resté éclairé, une ombre a passé dans la baie de la fenêtre, puis, quelques minutes après, une petite lumière grésillante s'est montrée à une chambre haute, dont la croisée paraissait ouverte.

Tristan ne bougeait pas. Il lui coûtait trop de s'en aller. Tout à coup, dans le silence des bois et l'atmosphère sonore de l'étang, une voix claire et bien timbrée s'est fait entendre, et ce couplet est venu jusqu'à nous :

Us ne furent pas le quart d'une heure ensemble Que lalouette chanta le jour.

Belle alouette, belle alouette,

"l'u as menti!

Tu as chanté la pointe du jour,

Il n'est pue minuit

C'était Franceline qui couchait ses enfants. Par un délicat sentiment bien féminin, elle envoyait à son ami d'enfance ce refrain de leur jeune temps, en guise de dernier adieu.

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