‹ Sous bois, impressions d'un forestierChapitre 2 sur 3 · A GEORGES LAFENESTRE · texte numérisé non relu

A GEORGES LAFENESTRE

« La poésie populaire et purement naturelle a des naïfvetez et des grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la poSsie parfaicte selon l'art, comme il se veoid ez villanelles de Gascoigne, et aux chansons qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aulcune science, ny mesme d'escripture ; la poôsie médiocre qui s'arreste entre les deux est desdaignée, sans honneur et sans prix. » — C'est Michel Montaigne qui écrivait cela soi

xvr siècle, et depuis lors la poésie populaire n'a guère préoccupé nos grands écrivains, prosateurs ou poètes. Molière cependant goûtait la chanson de Ma mie et du roi Henry ^ et la préférait aux préciosités des faiseurs de madrigaux à la mode. Le plus humain et le plus original de nos poètes, avec La Fontaine, s'est seul souvenu dans le grand siècle, qu'il y avait, loin des sommets du Parnasse classique, un réservoir de franche poésie dont les eaux vives arrosaient sourdement tout le sol des provinces de France. Le grand courant poétique officiel roulait dans une autre direction ; il s'alimentait aux sources grecques et latines, et ses eaux méthodiquement canalisées reflétaient avec solennité les statues mythologiques, les charmilles taillées au cordeau et les grands arbres symétriques dont ses rives étaient décorées. Ni le xviir siècle avec ses préoccupations philosophiques, ni l'époque romantique dont l'attention était absorbée par l'étude des littératures du Nord, ne semblèrent se douter qu'il y eût dans le sol même du pays natal une source bien autrement vivace et rafraîchissante que les traductions grecques, romaines ou anglo-saxon-

nés. Pendant ce temps, la poésie populaire continuait à répandre obscurément ses eaux vierges ; elle s'éparpillait en centaines de ruisselets, courant au hasard à travers nos provinces, sautillant sous bois dans les montagnes des Vosges et du Jura, murmurant le long des terres à blé de la Lorraine, au bord des chemins creux du Poitou, ou se perdant en flaques solitaires dans les landes mélancoliques de la Bretagne et du Berry.

Je me souviens toujours avec émotion dumo-» ment oti le charme de la poésie populaire me fut révélé. C'était dans une petite ville poitevine ; je sortais du collège, saturé de formules scolastiques et grisé par les lectures romantiques que je faisais en guise d'école buissonnière. Un matin d'été, au petit jour, je dormais fenêtres ouvertes, quand je fus réveillé par la voix d'un jeune garçon menant ses chevaux à l'abreuvoir. Dans la rue vide et sonore, à travers le piétinement des chevaux, montaient ces paroles que le conducteur chantait à plein gosier :

Elle a son doux berger Oui vient la voir souvent.

S16Î LA POÉSIE POPULAIRB

— Hé 1 levez-vous, bergère.

Hél levez-vous^ car il est jour; Les moutons sont en plaine, Le soleil luit partout...

Mais les paroles ne sont rien, détachées de la musique. 11 fallait entendre cet air d'abord traî^ nant et rhythmé comme du plain-chant, puis tout à coup s'envolant en notes gaies, sonores, légères, comme autant d'alouettes à l'essor, il me sembla que je voyais soudain le ciel s'illuminer et que j'assistais au réveil de la terre. A partir de ce matin, je subis la séduction de la muse rustique et je me mis en quête de chaiLsons paysannes. Ce coin de province était fait à souhait pour cette recherche; les chemins de fer ne l'avaient pas encore traversé et les traditions populaires s'y étaient conservées intactes. Je les retrouvais partout : à l'ombre des bouchées (haies) oil les bergères chantaient en filant au fuseau, dans les ballades oti la vielle et la cornemuse jouaient encore le bal poitevin et les bourrées limousines. Le soir, quand les pastoures bûchaient pour at'auder leurs ouailles éparses dans les prés, les fuyantes vocalises de cette mélopée si bien en harmonie avec la tom-

ET LA VIE RUSTIQUE. se9

bée de la nuit se répétaient à chaque coin de la vallée; il me semblait alors que les temps primitifs se réveillaient, et que, trois mille ans auparavant, les bergères celtes avaient dû se servir de ce même chant pour rappeler leurs troupeaux.

C'est là en effet un des précieux enchantements de la poésie populaire; quand on la rencontre, on croit ressaisir le fil de l'antique traiition nationale, on se sent en sympathique communication avec ses plus lointains ancêtres. En face de ces monuments de l'histoire populaire, — contes, superstitions, coutumes,' chansons, — on est ému comme si on était mis brusquement en présence d'un ttisaïeuJ inconnu dans les traits duquel on retrouverait des airs de famille. On se sent rattaché au terroir de sa province par des racines nouvelles et plus profondes. C'est qu'on a tout à coup entendu sourdre sous le sol le grand courant de poésie primitive, qui est en quelque sorte le fonds commun de la race et qui s'est conservé plus vivace en pleins champs et en plein air.

La vie rustique est imprégnée de cette poésie élémentaire. Le paysan, qui est sans cesse en

communication directe avec le sol, la porte inconsciemment avec lui. Elle se révèle dans tous les actes de son existence ; dans ses chants, dans ses croyances, ses proverbes, ses mots de tous les jours. Quand on étudie attentivement la langue campagnarde, on est tout étonné d'y découvrir à chaque instant des images saisissantes et colorées. S'il vente frais, le paysan vous dit que l'air est gai; si la chaleur est lourde et le ciel couvert, le temps est malade. A-t-on jamais peint la physionomie capricieuse et perfide des jours d'avril avec plus de bonheur que dans ce proverbe rustique ?

Il n'est si joli mois d'avril

Qm n'ait son chapeau de grésil.

En Touraine, les femmes qui ont reçu une donation par contrat de mariage disent que leur mari « leur a payé leur jeunesse ». Nul poète mieux que le paysan n'est prompt à personnifier les objets inanimés. — Ces terres ne rendent rien, me répétait un jour un laboureur; on a beau les fumer, elles ne sont pas reconnaissantes. — Une autre fois un braconnier, voulant, dans un récit de chasse, me décrire la physio-

nomie du terrain où il chassait et l'état de la température, me disait : — Il n'avait pas neigé dru, mais il était tombé une sucrée déneige. — Et il en est ainsi de toutes choses dans la vie rustique ; l'imagination enfantine du paysan les lui peint immédiatement sous une forme vivante, pittoresque toujours, et souvent poétique. Y a-t-il dans la poésie des lettrés un cri plus lyrique et plus passionné que ces quatre vers d'une chanson de l'Angoumois :

Ah ! soleil, fonds les rocher» ' Ah 1 lune, bois les rivières 1 Que je puisse regarder Mon amant, qui est derrière...

Hélas 1 la centralisation arrive comme une marée montante, et, en France surtout, elle pousse de tous côtés dans les provinces les flots ternes et limoneux de ses grandes eaux. Même quand ce flot banal ne séjourne pas, après l'inondation le sol reste ensablé, et, à la place oti s'épanouissait l'originale floraison des coutumEs et de la langue rustiques, on ne retrouve plus qu'une couche uniforme de gravier grisâtre. De jour en jour les costumes provinciaux

Kê LA POESIE POPULAIRE

disparaissent, les usages se perdent; les enfants d'à présent ne savent plus parler le patois de leur pays, et les jeunes gens ont oublié les chansons de leurs pères. L'antique province avec sa physionomie si personnelle et si variée de couleur n'existe déjà que comme une aïeule agonisante. Elle ne se rappelle plus la langue d'autrefois ou ellen'dn répète plus que deslam* beaux incohérents. Encore un peu de temps,- et elle sera tout à fait morte ; alors on s'apercevra qu'elle avait du bon et on se disputera ses reliques.

Depuis une vingtaine d'années, on a commencé à comprendre qu'on possédait un trésor et qu'on le laissait s'éparpiller. Voilà longtemps que chez nos voisins, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, on s'est occupé de recueillir pieusement les vieilles traditions et les chants populaires ; chez nous, on a procédé lentement et dédaigneusement à ce travail tardif. Un grand romancier, George Sand, et un poète, Gérard de Nerval, furent les premiers à signaler \es richesses qu'on laissait perdre. Un peu plus tard, M. Fortoul, pendant son passage au ministère de l'instruction publique, conçut le pro-

jet de publier un recueil de nos chansons populaires ; mais il confia le soin d'utiliser les documents recueillis en province à des historiens et à des érudits qui n'avaient pas la foi. Ils se mirent à la besogne sans conviction, et les matériaux amassés dorment encore aujourd'hui dans quelque coin de bibliothèque. Gomme toujours, l'initiative privée a obtenu de meilleurs résultats. En 1860, un admirateur de la poésie rustique, M. Champfleury, publia, avec l'aide d'un savant compositeur, M. Wekerlin, un choix de chansons glanées dans toutes les provinces de France. Trois recueils d'une véritable importance ; le Romancero de Champagne de M. Tarbé (1863-64), les Chants populaires dupays messin de M. de Puymaigre (1 865), les Chants et Chansons populaires des provinces de l'Ouest de M. J. Bujeaud (1866), vinrent s'ajouter au travail intéressant de M. Max Buchon sur les chansons de la Franche- Comté, et au livre de M. de Beaurepaire sur celles de la Normandie. Enfin, depuis peu, un recueil dont le titre rappelle ingénieusement la fée poitevine qui bâtissait des châteaux par la seule vertu de son chant merveilleux, — Mélu- $ine, — paraît sous la direction de MM. H. Gai-

doz et E. Rolland, et se propose de devenir ur.« sorte de répertoire périodique de la littérature mythologique et des traditions populaires des provinces de France.

Malheureusement pour l'art, presque toutes ces tentatives sont faites par des philologues, plus préoccupés de l'intérêt de la science que de celui de la poésie. Les érudits qui se dévouent à ce travail de sauvetage y recherchent avant tout la solution de certaines théories scientifiques encore très-obscures ; ils laissent négligemment à l'écart le côté esthétique du sujet. Or, en matière de poésie, je me défie un peu de tout philologue qui n'est pas doublé d'un poète. Le travail de ces terribles grammairiens me cause le même effroi que celui d'un entomologiste arrachant les ailes d'un papillon pour en analyser les écailles chatoyantes. Ils traitent comme une chose morte cette délicate fleur ailée qu'il ne faudrait toucher que du regard. Il est regrettable qu'il ne se soit pas trouvé en France de poètes assez érudits et patients pour rendre à la poésie le service qu'ont rendu aux lettres allemandes Achim d'Arnim et Clément Brentano, lorsqu'ils ont rassemblé les chansons populaires

de leur pays dans le recueil de V Enfant au cor enchanté {des Knaben Wunde7'horn). Dans son livre de l'Allemagne, Henri Heine proclame trèshaut l'influence considérable qu'a eue la publication de ce recueil sur l'esprit des poètes de son temps, « Je ne saurais trop, dit-il, louer cet ouvrage; il renferme les fleurs les plus délicates de l'esprit allemand, et quiconque voudra connaître le peuple allemand sous un aspect aimable, que celui-là lise ce livre. Il est ouvert devant moi en ce moment, et il me semble qu'il me parfume de l'odeur de nos tilleuls du Nord... VEnfant au cor merveilleux est un monument bien remarquable de notre littérature. Il a exercé une trop noble influence sur les lyriques de l'école romantique, particulièrement sur Uhland, pour le passer sous silence... »

Dans une étude très-complète qu'il a faite sur le lied et la poésie populaire en Allemagne, M. Edouard Schuré démontre très-bien à son tour quel profit ont tiré de l'étude des chansons populaires les grands poètes de l'Allemagne : Goethe, Heine et Uhland. Il fait voir par de nombreux exemples quel sang jeune ces lieder du peuple ont infusé à la poésie lyrique. C'est

tm LA POÉSIE POPULAIRE

en s'assimilant cette poésie rustique où le sentiment éclôt avec la spontanéité et la simplicité d'une fleur, que Goethe, Uhiand et Heine ont trouvé pour leurs poèmes une forme colorée, vivante, précise et en même temps exempte de rhétorique et de déclamation. Après nous avoir révélé toutes ces merveilles lyriques qui sont le trésor de l'Allemagne lettrée , M. Edouard Schuré a été amené à conclure que, malgré le magnifique épanouissement de 18â0, la poésie, chez nous, est, sur plusieurs points, inférieure à celle des Allemands, « Elle est, dit-il, plutôt un art de lettrés qu'une force vive, sortant des profondeurs de la nation et y faisant circuler la joie et l'enthousiasme. » A propos de cette infériorité, M. Schuré rappelle une observation qui lui a été faite à l'étranger, et que j'ai eu également l'occasion d'entendre formuler par des écrivains anglais et allemands : « Lorsqu'un étranger lit la plupart de nos grands poètes, il est frappé tout d'abord par le caractère oratoire qui défigure parfois leurs plus belles créations. Pourquoi tant de rhétorique et de vains ornements? nous disent-ils. Vos poètes méditent, raisonnent et font la philosophie de

ET LA VIE RUSTIQUE. ni

leurs sentiments... C'est là de l'éloquence; mais le vrai poète n'a pas besoin de démonstration, sa muse le transporte bien au-dessus des luttes de l'école... Gomment songerait-il à démontrer son amour et sa foi, puisqu'il en est pénétré jusqu'au fond de l'âme et ne fait qu'un avec eux?,.. Vous autres, vous voulez tout dire et ne laisser rien deviner. Vous déclamez admirablement en vers, vous ne chantez pas. '>

Il y a beaucoup de vrai dans cette critique- Comme remède, M. Schuré propose à nos poètes de suivre l'exemple des Allemands et de chercher dans les chansons populaires ce qui manque trop souvent à notre poésie lyrique : la sincérité, la sobriété et le sentiment spontané Le conseil est excellent, et je suis persuadé pour ma part que, si notre art doit se renouveler, c'est là qu'il trouvera un rajeunissement; mais il est un point sur lequel je ne suis plus d'accord avec l'historien du lïed, c'est lorsqu'il doute que notre poésie populaire ait le sang assez riche pour nourrir un art nouveau, et lorsqu'il engage les poètes à étudier surtout les chants populaires des nations voisines. Il me semble au contraire que c'est en s'assimilant

tît LA POÉSIE POPULAIRE

les éléments tirés de notre propre fonds que nos poètes pourront se refaire un tempérament lyrique. Les poésies rustiques écloses dans nos provinces sont nombreuses et variées; elles ont le même charme que celles de nos voisins, les mêmes vertus et bien souvent la même origine. Les fleurs du bouquet sont nées de semences également répandues sur tout le sol européen ; seulement à celles qui ont germé en France, le terroir, la lumière et l'air ambiant ont donné une couleur et un parfum tout français. C'est cette couleur caractéristique qu'il faut se mettre dans les yeux ; c'est ce parfum dont il faut s'imprégner pour redonner à la poésie française une saveur vraiment originale.

L'ensemble des poésies rustiques déjà recueillies dans nos provinces permet d'embrasser tout le développement de la vie du paysan. La poésie populaire nous le montre depuis l'heure où, dans sa barcelonnette, il ouvre pour la première fois ses yeux au clair soleil, jusqu'au

jour OÙ il s'endort dans la bière faite avec lea planches qu'a façonnées le séga?' (1),

Dont la scie alerte et blanche Danse et reluit au courant du moulin.

Dans les campagnes, la vie n'est pas toujours douce pour le nouveau-né. Le père et la mère sont aux champs, le marmot reste souvent seul à pleurer dans son berceau. Je me souviens d'avoir vu, au fond d'un village de la Touraine, une maison de paysans dont les maîtres étaient en métive (en moisson). Au milieu de la chambre, il y avait une sorte de pilier auquel on avait accroché par des lisières deux enfants en bas âge. Leurs petits pieds encore mous chancelaient sur le pavé humide, et, pour toute distraction, les marmots tournaient le jour durant autour du poteau comme une chèvre autour de son piquet ; mais, bien que l'enfant du paysan fasse de bonne heure l'apprentissage des rudesses de la vie, il n'en est pas moins aimé d'une certaine façon, et sa mère a un répertoire de jolis petits airs pour le bercer le soir dans

* Segar, scieur de long ( patois Tosgien).

son lit d'osier. Ces berceuses, qu'on nomme en Lorraine des endormeuses, ont toutes une mélodie câline et attendrie ; les paroles n'y brillent pas par la logique, mais elles sont ingénieusement appropriées à l'intelligence naissante de l'enfant. Les phrases, sans rime ni raison, sont composées de mots lumineux et sonores destinés à agir sur la fraîche imagination du bambin ;

Petite fille de Paris, Prête-moi tes souliers gris Pour aller en paradis.

Nous irons un à un Au chesain des saints, Deux à deux Dans le chemin des cieux...

Parfois la berceuse se développe et prend les allures d'un petit drame, comme dans la Noce du papillon; l'enfant écoute avec ravissement ce récit où jouent un rôle tous les animaux que ses jeunes yeux ont déjà remarqués :

Ah! ah! papillon, marie-toi!

— Hélas ! mon maître, je n'ai pas de quoi.

— Là, dans ma bergerie, j'ai cent moutons, Ce s'ra pour faire la noce du papillon.

Et alors défilent toutes les bêtes du voisinage,

ET LA VIE RUSTIQUE. tn

chacune ayant un caractère et tenant un discours en rapport avec son genre de vie : le chien, le renard, le moineau, le goret, la perdrix et jusqu'au héron :

Ah ! ah! que dit le héron?

— J'ai les ailes et le cou long.

J'irai à la rivière pécher le poisson,

Ce s'ra pour faire la noce du papillon...

A chaque apparition d'un nouveau personnage, la scène change et une nouvelle perspective s'ouvre à l'esprit de l'enfant, jusqu'à ce que, charmé, il glisse doucement de la rêverie dans le rêve, et du rêve dans le bon sommeil profond de l'enfance.

Peu à peu les années s'ajoutent aux années, les jambes du bambin deviennent plus solides, le sang coule dans ses veines comme du vif-argent; il lui faut remuer sans cesse, gibier au grand air comme un écureuil. Alors les rondes succèdent aux berceuses et retiennent le soir des bandes de garçonnets et de fillettes devant les portes ou bien dans les granges. Le répertoire de ces rondes françaises, si alertes, si sautillantes et si gaies, est aussi varié et abondant

que les herbes d'une prairie. Il y en a de dramatiques comme le Pont du nord, de galantes comme les Trois filles dans un pré ou Cinilia^ d'ironiques comme celle-ci. qui est originaire du Poitou, et dont le mouvement est si bien rhythmé, qu'on croit voir à tout moment tournoyer la chaîne des danseurs :

Derrière chez mon père Il y a un étang, Trois jeunes demoiselles S'y vont promenant.

Vous qui menez la ronde, Menez-la rondement.

En chemin, les trois demoiselles rencontrent un pèlerin qui les implore, mais les belles n'ont pas le cœur tendre et elles rabrouent le quémandeur indiscret :

Avoir pitié des hommes, Nous n'avons pas le temps.

Les garçons sont volages Comme la feuille au vent.

Vous qui menez la ronde, Menez-la rondement.

Avec l'arrière-saison finissent les rondes en

ET LA VIE RUSTIQUE m

plein air, mais, l'hiver venu, les chansons ne chômert pas; au contraire, elles éclatent de plus belle dans le fournil où l'on brise les noix pour faire de l'huile, dans les veilloirs oti l'on Veille le chanvre et où les grands garçons viennent dailler aux fenêtres, c'est-à-dire intriguer du dehors les filles blotties autour de la lampe. C'est alors que les enfants écoutent, bouche bée et les yeux écarquillés, les noëls, les complaintes, les chansons d'aventure, que psalmodient les vieilles fileuses et où le merveilleux joue un rôle important. Dans ses chants, le paysan semble poursuivi du besoin d'oublier les laideurs de sa vie de tous les jours. Il n'y parle que de châteaux, de princesses, de jardins pleins de fleurs, de vaisseaux chargés d'or et d'argent. Toutes les filles y ont la main blanche, tous les galants portent des habits « bordés de dentelles » et des chapeaux de velours. Le jour* nalier en sabots, aux habits terreux, occupé à remuer la glèbe, trompe sa misère avec des mots tout reluisants de richesse, comme certains pauvres diables trompent leur faim en lisant les descriptions savoureuses d'un livre de cuisine. Parfois ces ballades de la veillée ont

une certaine valeur historique. En voici une, par exemple, qui donne en quelques couplets, avec un relief étonnant, le caractère et les mœurs d'une époque :

Le roi a fait battre tambour

Pour voir toutes ces dames, Et la première qu'il a vue

Lui a ravi son âme.

— Marquis, dis-moi, la connais-tu?

Qui est cette jolie dame?..

Et le marquis a répondu :

— Sire roi, c'est ma femme.

Le roi est amoureux, et le marquis est ambitieux; il pense, comme dans Amphitryon, que :

Un partage avec Jupiter N'a rien du tout qui déshonore.

Le roi le fera « beau maréchal de France », on l'enverra guerroyer au loin, et la marquise deviendra une maîtresse royale. Tout cela est dit en douze vers, et le pauvre mari, moitié de gré, moitié de force, prend congé de sa femme:

« Adieu, ma mie, adieu, mon cœur,

Adieu, mon espérance I Puisqu'il te faut servir le roi

Séparons-nous d'ensemble... »

ET LA VIE RUSTIQUE. t7t

■» La reine a fait faire un bouquet

De belles fleurs de lyse.

Et la senteur de ce bouquet

Fit mourir la marquise.

C'est tout. Je ne crois pas qu'il y ait dans les Volkslieder ni dans les Novellieri italiens un récit plus court, plus net, ayant en même temps plus de mouvement et de couleur poétique que cette chanson de vingt-huit vers. Les figures y sont peintes d'un trait, et elles vivent. On voit le roi vert-galant et tout-puissant, le courtisan ambitieux, amoureux et obéissant, la femme à la fois éblouie et craintive, et la reine jalouse et sacrifiée, qui se venge à la façon du xvi^ siècle, en empoisonnant sa rivale dans un bouqu'et.

A côté de ce petit drame, voici la Complainte de Jésus-Christ, colorée et mystique comme un vitrail du moyen âge. — Pour éprouver les cœurs de deux époux, Jésus-Christ s'habille en pauvre et va demander à la porte de leur logis « les miettes de la table ». Le mari repousse ce mendiant avec la rudesse d'un 'ustre avare et positif :

Les miettes de notre table, Les chiens les mangeront bien;

He nous rapportent des lièvres, Toi, tu ne rapportes rien.

Mais la femme est charitable, elle fait entrer le vagabond, qui tout à coup se transfigure devant elle :

Comme ils montaient les degrés, Trois beaux anges les éclairaient...

— Ah ! ne craignez rien, Madame, C'est la lune oui parait.

En quatre vers, on a un tableau d'une exquise délicatesse. Rien de plus charmant que la façon dont Jésus-Christ rassure cette femme effrayée de se trouver en face d'un dieu au cortège resplendissant.

Si la Complainte de Jésus-Christ a un caractère mystique, la ballade du Roi Renaud, telle qu'on la chante dans le pays messin, a une tournure grandiose et épique. On la croirait détachée d'une chanson de geste :

Le roi Renaud de la guerre revint.

Ses entrailles portait dans ses maint.

Sa mère l'aperçoit venir.

Elle en a le cœur réjoui :

— Mon fils Renaud, réjouis-toi.

Ta femme est accouchée d'un toi.

KT LA VIE RUSTIQUE. m

Mais le roi Renaud n'est plus d'humeur à se réjouir, il se fait dresser « un blanc lit » et il y meurt on recommandant que l'accouchée n'en sache rien. Pendant ce temps, dans sa chambre, la jeune reine entend le bruit des apprêts funèbres et s'inquiète. La mère s'efforce de mentir pour la rassurer, mais elle est vite à bout de mensonges :

Quand commencent les litanies et chants, Les pâtureaux s'en vont disant :

« Voilà la femme de ce grand roi Qu'on enterra hier au soir. »

— Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que ces pâtureaux ont dit?

— Ma fille, je ne puis le cacher, Le roi Renaud est décédé. *

L'épouse alors s'en va dans l'église, où est le tombeau de son mari, et elle a un cri qui cette fois doit réjouir le mort dans son cercueil;

— Tenez, ma mère, voici les clés De toutes mes villes et cités.

Prenez mes bagues et joyaux, Ayez soin de mon fils Renaud, Je veux mourir sur ce tombeau.

fli.

Pour montrer combien est variée et riche cette mine des chansons populaires , je veux citer encore une sorte de féerie dont la fantaisie eût été digne d'inspirer le Plongeur de Schiller ou la Lorelei de Heine. C'est la ballade poitevine des Clés d'or. Un amoureux croit entendre son amie pleurer au sommet d'un rocher qui surplombe au-dessus de la mer ; il accourt et questionne la jeune fille éplorée :

— Ohl qu'avez-vous, la belle, Qu'avez-vous à pleurer?

— Les clés d'or de mon père Dans la mer sont tombées...

J'aimerai toujours ma Nanon Qui tient mon cœur en prison.

La belle promet « ses amours » à celui qui ira chercher les clés. L'amant se déshabille, plonge dans la mer une première fois et ne trouve rien :

Du second coup qu'il plonge

Jusqu'au sable a été ; Du troisièm' coup qu'il plonge,

Dans la mer s'est noyé...

J'aimerai toujours ma Nanott Qui tient mon cœur en prison.

BT LA VIE RUSTIQUE. ISS

N'y a ni poissons ni carpes

Qui n'en aient pas pleuré; N'y a que la sirène

Qui a toujours chanté. J'aimerai toujours ma Nanon Qui tient mon cœur en prison.

Comme on l'a deviné, l'amoureux a cie irompé par une fausse apparence. C'était la perfide fée des eaux qui se plaignait au sommet des roches, et non la bien-aimée. Celle ci accourt, désespérée, sur le rivage, et se répand en imprécations contre la sirène maudite :

Chante, sirène, chante!

T'as moyen de chanter, Tu as la mer à boire, Mon amant à mangea...

Avec ses procédés naïfs, cette chanson réussit parfaitement à exprimer les fascinations de l'ondine, la dangereuse fée des eaux. Le refrain amoureux : « J'aimerai toujours ma Nanon, etc., » qui revient comme une incantation, ajoute encore à l'effet et donne bien l'impression d'un cerveau hanté par le vertige.

Dans la poésie populaire, l'enfant ne se borne

W4 LA POESIB POPULAIRE

pas à être un simple auditeur, il est lui-même acteur, quand reviennent certaines époques solennelles comme la Noël, la nouvelle année, le premier mai. Dans l'Angoumois, au 1" janvier, des bandes d'enfants vont chanter aux portes VAnguilanneu (au gui l'an neuf) ;

Nous sommes de pauvres gens,

Bonnes gens, Qui ne sont guères riches ; Nous cherchons de l'argent»

Bonnes gens, Pour nourrir nos familles.

Faites-nous la charité, Donnez-nous un sou marqué.

Si les sous marqués manquent.

Donnez-nous de l'argent blanc.

En Bourgogne, c'est pendant la semaine sainte que les enfants vont quêter des œufs en chantant la complainte de la Passion, et en promettant à ceux qui donneront de bon cœur qu'ils iront tout droit en paradis :

Droit comme un ange auprès de Jésus-ChrisL

Au 1^' mai, dans la Meuse et le pays messin,

ET LA VIK RUSTIQUE. t»

les fillettes, vêtues de robes blanches, coiffées de branches vertes, allaient jadis, en dansant et en chantant, célébrer le renouveau et quêter pour l'autel de la Vierge. Les chansons consacrées pour ce jour-là s'appellent des trimâzos. Dans quelques-uns de ces trimâzos, la joie du printemps revenu éclate à chaque vers ; il semble qu'on y entende le bourdonnement de la sève en fermentation dans les cœurs et dans les plantes :

En passant avau (parmi) les champs,

J'ons trouvé les blés si grands , Les avoines vont se levant, Les aubépines fleurissant.

Trimâzos 1

'l'est le mai, le joli mail

C'est le joli mois de mai I

Tout en chantant, l'enfant prend de l'âge, et avec l'âge il prend un métier. Au village, les loisirs de l'enfance sont courts ; sitôt que le garçon atteint ses quatorze ans, on le fait travailler. Voilà les bambins de tout à l'heure qui deviennent apprentis et compagnons. Les uns s'en vont bûcherons, dans la forêt, les autres, marins sur la mer ou moissonneurs aux champs; mais

au milieu de leur travail ils chantent toujours. C'est le cycle des chansons de métiers et de coni' pagnonnage. L'apprenti se console de la monotonie de sa tâche avec un peu de musique, et dans sa chanson on entend, comme un écho, résonner le bruit de ses instruments de travail. Écoutez la chanson du batteur en grange; on dirait que le refrain est rhythmé par le choc des fléaux tombant en cadence sur l'aire :

Dans la peine, dans l'ouvrage, Dans les divertissements, Je n'oublie jamais ma mie.

C'est ma pensée en tout temps.

— Ho I batteux, battons la gerbe.

Compagnons, joyeusement.

Le bûcheron, solitaire dans la forêt profonde, compose des chansons toutes poétiques, pleines d'apparitions idéales et fleuries, oh le gazouillement des oiseaux se mêle à chaque instant, comme un refrain, aux rêves scandés par le bruit de la cognée :

Il y avait trois petits fendenx,

Fendeux dessus Therbette,

(J'entends le rossignolet); Il y avait trois petits fendexix Causant de leurs amourettes.

ET La vie rustique. t87

Le métiveur{le moissoDneur), sous le soleil de juillet qui lui tombe d'aplomb sur les reins, a des rêves plus hardis et comme chauffés par la grande lumière de midi. Dans ses chansons, il voit passer des princesses parées de diamants, « portant coiffures de dentelles et souliers de satin blanc ».

Vofci la ainte-Madeleine Où l'on coupe dans les champs; Tous les garçons sont en plaine Depuis le soleil levant.

Moi, j'ai bien pris ma faucille Toute en or et en argent Pour m'encourir au plus vite A mon sillon de froment.

Mais tout en liant ma gerbe Je cueille trois boutons blancs.

Les rassemble ieuille à feuille.

Les accroche à mon ruban.

Ce sillon de froment est fréquenté comme un grand chemin, il y foisonne des aventures. Par là passent trois belles filles : une princesse, une fille de président et une troisième « sans fard et sans ajustement, mais belle comme la rose

tSS LA. POESIE POPULAIRK

qui fleurit au rosier blanc ». Le moissonneur refuse son bouquet aux deux premières ;

Mais quand passe la troisième,

Elle rougit en me voyant.

Je me suis approché d'elle :

— Prenez mon bouquet des champs.

C'est celle-là qu'il veut aimer, c'est avec elle « qu'à la Toussaint prochaine » il veut dormi,r dans un lit u couvert de ses blanches » ;

La petite alouette grise Y chantera dans son doux chant :

Vivent les constantes filles, Vivent les gardons constants I

Un désir amoureux, mais chaste et contenu, traverse déjà cette dernière chanson. Avec la puberté , l'amour a poussé au cœur du jeune gars. Sa lèvre supérieure s'estompe maintenant d'une légère moustache, la vingtième année approche, et, avec elle, une nichée de chants plus passionnés gazouille dans son cerveau. Dès que la jeunesse arrive, il se fait comme une

BT LA VIE RUSTIQUE. t89

Joyeuse explosion de tendresse au cœur des filles et des garçons. On se promène, les soirs de dimanche, jusqu'à l'orée du bois; on s'en va par bandes aux rapports, aux ballades, aux veillées. Expansive et tumultueuse, leur joie est d'autant plus violente qu'elle est courte. Au milieu de cet éblouissement de la vingtième année , un pressentiment leur dit qu'il faut se hâter, que la jeunesse passera comme l'herbe, et jusque dans leur allégresse on sent de la mé» lancolie :

Tandis que Boag sommes filles et garçons, Dansons et nous divertissons.

Car le temps qui nous mène Nous fera endurer grand'peine.

Chez ces natures primesautières, l'amoui éclôt brusquement, sans toutefois que cette vivace explosion du désir se manifeste par des brutalités d'expression. Au contraire , il n'est pas rare de rencontrer dans leurs chansons des notes de mélancolie, de délicates nuances de tendresse qui feraient envie à plus d'un poète lyrique. Ici, c'est un garçon encore timide, mais déjà travaillé par le mal d'amour, qui s'enfuit

au fond des bois et demande au rossignol son secret pour se faire aimer. Là, c'est un amoureux qui, semblable aux jeunes gens des épigrammes grecques, passe la nuit couché à la porte de sa blonde et raconte sa veillée avec un accent d'humilité touchante :

Ahl combien de nuits j'ai passé!

Combien de nuits malheureuses, Belle, à ta porte j'ai couché, Tremblant la fièvre dangereuse Qui tient mon cœur enchalé (embrasé).

tJn troisième trouve sa bien-aimée endormie sous un arbre, et on croirait lire une idylle de Théocrite dans ces couplets Jh est décrit le sommeil de la jeune fille :

Je me suis approché d'elle Pour bien la voir sommeiller ; Elle a son bras sous sa tête Pour lui servir d'oreiller; Dessus sa bouche vermeille

J'ai pris un baiser Sans trop la réveilleir.

Comme la belle sommeille, Je fais un tour au jardin, Cueille iin^ rose pour la belle Et la lui met sur son blanc sein.

ET LA VIE RUSTIQUE. Mt

La fraîcheur de cette rose

La réveilla bien. C'était bien mon dessein.

Quand ils font le portrait de leur mie , ils la peignent en deux traits, mais si joliment et d'une touche si exquise que c'est un tableau achevé :

Elle est Têtue en satin blanc, Et dans ses mains blanches mitaine»; Ses cheveux qui flottent au vent Ont une odeur de marjolaine.

D'ordinaire dans ces oaristys campagnardes le rôle du garçon est plus tendre que celui de l'amoureuse. Celle-ci, plus rusée, garde mieux son sang-froid. Parfois même elle joue si bien l'indifférence, que le galant s'en va désespéré :

Les filles n'aiment point

Ceux-là qui les aiment, Pour moi, je le sais bien, Car la mienne est de même.

Holho!

Que les amants ont de pein«,

Ho ! ho ! que les amants

Ont de peine en aimant!

A son tour, il essaie de prendre l'air d'un

homme qui s'est consolé ailleurs, il cherche à xciter la jalousie de la cruelle en vantant la beauté d'une fille qui l'aurait épousé, s'il avait voulu :

Elle est bien aussi droite ' Que le jonc dans les prés.

Et bien aussi vermeille Que la rose en été ;

mais sa douleur perce à travers ses vanteries, et après chaque couplet le refrain éclate comme un sanglot :

Vous m'avez tant aimé, Vous m'avez délaissé!

D'autres fois l'amant est moins endurant, moins respectueux, et la fille a fort à faire pour se défendre. L'aventure tourne même au tragique comme dans la chanson lorraine de la Fille du pâtissier. Un garçon emmène une jeune fille à son logis et veut lui faire violence. Sous prétexte de couper le lacet de son corsage, la belle emprunte l'épée du galant et se la plante dans le cœur. Dans une chanson de la même province, la jeune fille, mieux avisée, sauve à la fois sa

vie et son honneur en faisant la morte au milieu du souper :

Sonnez, sonnez, trompettes, tambours du régiment, Voilà la belle morte, j'en ai le cœur dolent.

Où l'enterrerons-nous, cette aimable princesse? Au jardin de son père il y a trois fleurs de lis; Nous prierons Dieu pour elle, qu'elle aille en paradis

Deux ou trois jours après, son père s'y promène. — Levez, levez, mon père, ma tombe, si m'aimez; J'ai fait trois jours la morte pour mon honneur garder.

A côté de la fille honnête et vaillante, la chanson populaire nous montre la sournoise qui voudrait bien tâter du plaisir tout en se donnant des airs de prude, et qui est dépitée de voir ses façons et ses larmes feintes prises au sérieux par un amoureux naïf. Tous deux sont allés se promener au bois, et la rusée n'est pas plus tôt sous les arbres qu'elle se met à pleurer. Le jeune garçon, stupéfait, lui en demande la raison. « Je pleure mon cœur volage, répond la belle, vous allez me l'attraper. » Le brave amoureux proteste de ses honnêtes intentions et la conduit respectueusement hors du taillis. Alors, faisant contre fortune bon cœur, la friponne se met à chanter. Nouvel ébahisseraent,

nouvelle question, à laquelle la jeune fille réplique d'un ton mélangé de moquerie et de dédain:

Je chante le lourdaud Qui m'a laissé aller; Quand on a la caille eu main, Faut savoir la plumer...

Si l'on veut voir quel parti un grand artiste peut tirer de la chanson populaire, il faut relire dans ks Contemplations la pièce intitulée Vieille chanson du jeune temps:

Je ne songeais pas à Rose :

Rose au bois vint avec moi ; Nous parlions de quelque chose, Mais je ne sais plus de quoi.

La situation est la même que dans la chanson berrichonne. C'est le même couple: le garçon ingénu et distrait, la fille plus dégourdie et plus experte aux choses, de l'amour, et le dénoûment est pareil :

Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois sourds.

— Soit, n'y pensons plus, dit-elle. -^ Depuis j'y pense toujours,..

Mais, entre les mains du grand poète, le sau-

vageon, arraché au fond des bois et transplanté en plein sol parisien, s'est métamorphosé en une plante rare, au port élégant, au feuillage finement découpé, aux fleurs d'une coloration exquise. Victor Hugo a donné là aux poètes contemporains un exemple de la façon dont il faut étudier et mettre à profit la poésie populaire. Il ne s'agit pas en effet de fair^ un pastiche ni une habile transcription de la langue rustique dans la langue poétique des lettrés, il faut deviner les secrets de l'inspiration populaire, en étudier le mécanisme et les procédés. Les caractères les plus saillants de cette poésie primitive sont la spontanéité, la sincérité et le mouvement; c'est aussi l'absence de déclamation. On n'y sent jamais l'auteur qui veut pro»ver quelque chose, mais l'homme ému qai chante naturellement sa joie ou sa douleur. Si parfois le poète anonyme hasarde une réflexioa de son cru, cette mo7'alité est toujours en situation. Ainsi dans la chanson où une jeune fille séduite pleure son « cœur volage » qu'un marinier vient de lui ravir: « Ne pleurez pas, la belle, s'écne le galant, je vous le rendrai. » A quoi la belle inconsolable répond fort à propos:

8M LA POÉSIE POPULAIRB

C'est point facile à rendre,

Hél (*ye dondaine, C'est point facile à rendre Comme de l'argent prêté.

De même, dans la Chanson du jai'dmier^\e poète , grisé par l'ivresse amoureuse qu'il ^^ient de décrire, s'écrie enthousiasmé:

Ahl si l'amour prenait racine, J'en planterais dans mon jardin, J^en planterais si long, si large,

Aux quatre coins, Que j'en donn'rais à toutes les filles

Qui n'en ont point I

Voilà le cri de l'amour heureux et satisfait; mais, avant de goûter cette joie, les amoureux au village voient leur passion traversée par mainte épreuve et maint contre-temps. Le plus cruel de tous, c'est la séparation causée par les exigences du service militaire. Le jeune paysan s'en va, tantôt comme soldat au fond d'une garnison, tantôt comme marin à bord d'un navire; la jeune fille reste seule à pleurer et à attendre. Les chansons rustiques sont remplies de ces brusques départs et des douloureux incidents de l'absence. La délaissée

trouve des accents déchirants et des images d'une hardiesse biblique pour exprimer son chagrin :

J'ai tant pleuré, versé de larmes

Que les ruisseaux ont débordé; Petits ruisseaux, grandes rivières, Quatre moulins en ont viré.

Pour sécher ces larmes ruisselantes, le partant prodigue à sa mie des consolations pleines d'une tendresse touchante, dans une langue curieusement imagée, et qui reste cependant naturelle, parce que les images sont empruntées à des détails de nature familiers aux yeux du paysan :

Arrivé dans Bordeaux, Je t'écrirai des lettres Sur les nuages blancs . Passant dessus les champs. -

Il y aura dedans En lettres engravées Que je suis ton amant Et fidèle et constant

îi lui promet de lui envoyer de ses nouvelles « par l'alouette des champs», elle lui donnera

des siennes « par le rossignol chantant », et, sans savoir lire ni écrire, ils comprendront ces messages aériens parce qu'ils y liront ce qui est dans leurs cœurs:

Il y a dedans ces lettres : •

Aime-moi, j e t'aime tant !

Parfois l'amoureuse perd patience et, comme Claudine dans la chanson lorraine, elle s'habille en dragon et s'engage dans le régiment où sert celui qu'elle aime. D'autres fois, c'est le garçon à qui le mal du pays et le mal d'amour rendent le séjour de la garnison insupportable. Il s'est engagé par dépit, « pour un doux baiser que sa brune lui a refusé, » et un matin il prend son congé « sous la semelle de ses souliers ». C'est tout un drame rapide et poignant que cette chanson du Déserteur (I). En route, il rencontre son capitaine qui veut l'obligej; à rejoindre son bataillon, mais le conscrit se bat comme un enragé et tue son capitaine. On le prend, on le condamne, on va le fusiller, et sa dernière pensée est pour sa mie.

• On retrouve le même sujet dans une chanson all»« mande de \ Enfant au cor merveilleux, — dos Alphom.

Et quand je serai mort, Coupez mon cœur en quatre, Envoyez-le à Paris, A Paris chez ma mie.

Quand elle verra cela, Elle se repentira.

Dans toutes ces chansons, les résultats de l'absence sont presque toujours tragiques. La jeune fille oublie son amoureux ou bien l'amoureux devient infidèle, et l'amoureuse, qui est montée dans sa plus haute chambre pour voir venir de loin les messagers qu'elle a envoyés à son ami, apprend tout à coup qu'elle est trahie et que son amant s'est marié « avec une Flamande » qui ne la vaut pas:

Elle n'est pas si belle que tous,

Mais elle est plus puissante ; Elle fait fleurir le romarin Sur le bord de sa manche.

Elle change la mer en vin Et les poissons en viande,

Voilà l'abandonnée seule avec ses regrets, et, en exhalant sa peine, elle retrouve les mêmes accents et les mêmes comparaisons que la vir-

ginité des filles inspirait jadis à Catulle et & TArioste :

Les filles sont comme la rose; Tout un chacun veut la couper Du moment qu'elle est boutonnée ; Personn' ne veut la ramasser Aussitôt qu'elle vient de tomber.

(Chanson du Bas-Poitou.)

Quelquefois les choses tournent mieux, et ïb galant qui revient de guerre, « cherchant ses amours, » les retrouve et les emmène tambour battant, comme dans cette chanson de l'Ile-de- France, citée par Gérard de Nerval, chanson hardie et joyeuse, pleine d'entrain et de jeunesse, dont le rhythme rapide semble galoper avec le cheval qui emporte la bien -aimée;

Allons, partons, belle, Partons pour la guerre, Car il y fait beau...

— A la première ville, Son amant l'habille Tout en satin blev.

A la seconde ville, Son amant l'habille Tout eu diamants ;

A la troisième ville,

Son amant lui dit ;

— Belle, je t'épouserai...

S'épouser, c'est le désir qu'on retrouve au fond de toutes ces chansons paysannes. Le mariage est le port dans lequel le paysan aime à se reposer après les épreuves de l'absence. Une fois son tour de France achevé ou son temps de soldat fini, il veut s'établir dans son village et s'y marier. Il ne se sentira dans son assiette que lorsqu'il aura un coin de terre, une femme et des enfants. Quand l'arbre a poussé tous ses boutons, épanoui toutes ses fleurs, il se recueille et tout son organisme ne tend plus qu'à transformer les fleurs en fruits. Pour le paysan, se marier c'est fructifier. Aussi, une fois la première fièvre d'amour passée, il aspire au mariage avec une hâte et une énergie ardentes. Il n'a pas le temps d'attendre, il est comme l'alouette qai doit faire son nid quand les blés sont en herbe, et qui court risque de manquer sa couvée, si elle laisse s'achever le printemps sans s'accoupler. Cette impétuosité des jeunes garçons en quête d'une femme est naïvement et lestement exprimée dans la chanson franc-comtoise inti-

Mn LA POÉSIE POPULAIRE

tulée : Paysan, donne-moi ta fille. Le paysan se fait tirer l'oreille, il trouve sa fille encore trop jeunette et conseille au galant de « faire l'amour en attendant » , mais celui-ci ne veut pas attendre sous l'orme et réplique vertement :

L'amour je ne veux plus faire,

Et voilà tout!

Garçon qui fait l'amour longtemps Risque fort de perdre son temps.

Et voilà tout !

La jeune fille est tout aussi impatiente. Une chanson lorraine nous la montre « malade et gémissant d'amour » dans sa chambre ; elle se dépite de voir ses compagnes mariées avant elle et s'écrie dans un mouvement de désespoir: « Si je meurs sans être mariée, je veux que sur ma tombe on mette en lettres engravées:

Une jeune fille est morte A la longueur du temps, Est morte fille sage A défaut d'un amant. »

Aussi, quand les accords sont faits, quand le jour du mariage est fixé, quand le lendemain, dès le fin matin, les violonneux et les corne-

museux doivent venir donner l'aubade aux fiancés, ceux-ci ne peuvent fermer l'œil de toute la nuit. Les heures leur semblent se tramer avec des ailes de plomb, à chaque instant ils vont à la fenêtre voir si l'aube n'apparaît point encore ; dans leur impatience ils prennent le clair de lune pour le point du jour, et, s'apercevant de leur erreur, ils interpellent la lune, qui n'en peut mais :

Belle lune, ô belle lune, Que n'avances-tu d'un past** Si j'avais mon arbalète Ja te jetterais à bas.^

Enfin le jour tant attendu est arrivé. Les cloches de l'église sonnent en volée ; les noceux, chamarrés de rubans, font cortège aux époux que précèdent les musiciens. Au retour, sur le passage de la noce, les gars tirent des coups de fusil et les enfants poussent des cris de joie. On n'entend que musique et tapage, fracas de bouteilles qu'on débouche et de verres qu'on

trinque. Ce jour-là, les mariés veulent s'étourdir pour ne point penser aux choses graves du lendemain, — car il y aura un lendemain, et, pour l'épouse surtout, un lendemain de soucis et de labeur. Avec les dernières sonneries de la messe, les frivolités et les insouciances de sa vie de jeune fille se sont envolées. Heureusement elle est encore toute à la joie de sa dignité nouvelle et elle ne se sent pas d'aise dans sa neuve toilette de noce. « Quand je me suis mariée, me disait une vieille paysanne, ah! bonnes gens, je ne me tenais pas de joie, il me semblait que toutes les charrues du village allaient virer pour moi. » Parfois cependant, au milieu de cette allégresse tumultueuse, l'épousée a un vague pressentiment des tristesses de l'avenir, elle sent ses paupières se mouiller en songeant qu'il faut dire adieu « à sa fleur de jeunesse ».

Quand je vois ces filles à table, Assises devant moi en ces lieux.

Quand je les vois et les regarde, Les larmes me tombent des yeux.

Et si ce pressentiment ne lui vient pas spontanément, la Chanson des mariés se charge de 1«

faire naître. A la fin du repas de noce, au dessert, de vieilles femmes s'avancent solennellement, chacun fait silence, et dans ce calme, succédant subitement au tumulte de la fête, les vieilles, pareilles à d'austères statues de l'expérience, chantent d'une voix cassée les nouveaux devoirs de la jeune épouse. Elles lui disent que « le mariage est un lien si fort qu'il ne se déliera qu'à la mort », et elles ajoutent :

L'époux que vous prenez Sera toujours le maître ; Ne sera pas toujours doua Comme il devrait l'être, Mais pour le radoucir Faudra lui obéir.

Puis elles présentent à la mariée un gâteau et nn bouquet, en chantant ces couplets mélancoliques que tous à la ronde écoutent religieusement et qui trouvent un écho dans chacun, réveillant ici un lointain souvenir, là une régenta douleur :

Acceptez ce bouquet Qui vous fera comprendre Que tous ces vains honneurs Passent comme des âeurs.

Acceptez ce gâteau Qui vous fera compreadre Qu'il faut pour se nourrir Travailler et souffrir.

Il y a quelque chose de la majesté et de la grandeur des temps primitifs dans ce simple épithalame rustique, et ce qui le rend plus émouvant, c'est qu'il ne ment pas. Toute la vie du paysan y est résumée. Le lot de la femme dans l'existence campagnarde est de beaucoup le plus dur. Il lui faut travailler tout comme l'homme, et souvent plus que l'homme. Les enfants viennent; il faut souffrir en les mettant au monde et souffrir pour les élever. Et qu'elle ne s'avise pas de tomber malade! Le paysan préfère voir sa femme morte plutôt qu'alitée. 11 y a en Lorraine un proverbe qui, dans sa dureté laconique, en dit gros sur la condition de la paysanne mariée : « Mort de femme et vie de chevau tirent l'homme haut. » Aussi toutes les chansons rustiques qui parlent du ménage et de ses tracas sont-elles d'un réalisme et d'une éloquence farouches. Autant dans les chansons d'amour la langue est fleurie d'images tendres et délicates, autant dans les chansons qui traitent

de la vie conjugale elle est brutale et grossière :

Au bout d'un an, un enfant.

C'est la joyeuserie ; Au bout d' deux ans, deux enfant»,

C'est la mélancolie.

Au bout d' trois ans, trois enfanta.

C'est la grand' diablerie :

Un qui demande du pain,

L'autre de la bouillie ;

L'autre qui demande à teteii

Et les seins sont taries; Le père est au cabaret

Qui mène mauvaise vie,

La mère est à la maison Qui pleure et qui gémit...

(Chanson de la Saintonge.)

C'est navrant, et cependant plus navrante encore est la chanson de la Femme du r-oulier. Dans celle-ci, le mari ne se contente pas de courir les cabarets, il prend ses ébats « avec la servante », et quand la femme légitime lui rappelle que « ses enfants sont sur la paille », il a des réponses qui surpassent celles de Sgtnarelle dans le Médecin malgré lui:

Madame l'hôtesse, Qu'on m'apporte du bon via.

Là, sur la table ronde.

Pour boire jusqu'au matin,

Tirelin, Puisque ma femme me gronde.

L'épouse délaissée rentre à son logis où on crie famine, et elle dit crûment à ses enfants;

Vous n'avez plus de père, Je l'ai trouvé couché,

Tirelé, Avec une autre mère.

Parfois, lasse d'être battue, dupée, et de crever de faim, elle abandonne à son tour son ménage et se console de son côté :

Je m'en vais au bois jouer Avec ces moines et ces abbée,

Gaillarde brune.

Il est temps de m'en aller,

Car je vois la lune.

Pourtant, il faut le reconnaître, dans ces chansons campagnardes l'infidélité de la femme est plus rare, et, quand on l'y rencontre, elle est causée le plus souvent par l'abandon ou la

sottise du mari. La paysanne aime à trouver dans son homme un maître, elle préfère être battue que d'avoir affaire à un époux sans énergie. Dès qu'elle voit les rôles intervertis, dès qu'elle mène son mari, elle le méprise, et du mépris à l'infidélité elle ne fait qu'une enjambée. Alors l'homme à son tour a la vie dure, on ne le ménage pas, et une ronde lorraine nous montre la façon piteuse dont il est traité :

Si je reviens du bois Bien crotté, bien niouillé, voyez

Je m'asseois sur la porte Sans y oser entrer, voyez I

— Rentre, lourdaud, rentre, Et va-t'en te chauffer, voyez I

Les os sont sous la table, £t va-t'en les ronger, voyez !

Y a du fumier dans l'étable.

Et va-t'en t'y coucher, voyez i

Tous les maris ne sont pas aussi patients, et la chanson ou plutôt le duo de la Bergère, qui se chantait jadis en Lorraine, aux jours gras, nous fait voir un époux soupçonneux qui rentre au logis sans être attendu, et interroge comme un juge menaçant sa femme surprise en

no LA POESIE POPULAIRE

flagrant délit. La scène est fort dramatique dans sa naïveté :

Ventrebleu, Marion, Qui est donc ce chevalier Qui est dans ton lit couché,

Morbleu 1 Qui est dans ton lit couché?

— Hélas ! mon bel ami, Ce n'est pas un chevalier,

C'est ma compagne qui est couchée.

Mon Dieu, Cest ma compagne qui est couchée.

— Ventrebleu! Marion,

Ta compagne était-elle brune?

Avait-elle la barbe noire,

Morbleu !

Avait-elle la barbe noire?

— Hélas 1 mon bel ami.

Elle a mangé des mûres noires, Vous semblait qu'elle était noire,

Mon Dieu, Vous semblait qu'elle était noire.

Mais rothello campagnard ne se paie pas de ces raisons. « Entre la Chandeleur et Pâques, il ne croît pas de mûres noires, » et d'ailleurs il reconnaît à des signes trop visibles qu'il est

trompé; li hausse le ton, s'emporte et jure de donner une leçon à sa femme :

— Ventrebleu ! Marion, Je te mènerai en lasse (laisse).

Je te ferai chien de chasse,

Morbleu !

Je te ferai chien de chasse

Ventrebleu! Marion, Je te mènerai en Flandre, Et puis je t'y ferai pendre,

Morbleu I Et puis je t'y ferai pendre...

Parfois, si le mari est exposé à faire de longs voyages, à son retour il lui arrive de trouver la maison occupée par un nouveau maître, comme dans la Chanson du Marin. Cette chanson du littoral de la Saintonge traite le même sujet qui a inspiré à Tennyson le touchant poème ù' Enoch A7'den, et elle mérite d'être citée tout au long :

Quand le marin revient de guerre,

Tout doux...

Tout mal chaussé, tout mal vêtu :

— Pauvre marin, d'où reviens-tuf

Tout doux 1

nt LA POESIE POPULAIRK

— Madame, je reviens de guerre,

Tout doux...

— Qu'on m'apporte ici du vin blanc, Que le marin boive en passant,

Tout doux I J

Brave marin se mit à boire,

Tout doux.., Se mit à boire et à chanter, Et la belle hôtesse a pleuré.

Tout doux!

•^Ahl qu'avez- vous, la belle hôtesse?

Tout doux...

Regrettez-vous votre vin blanc

Que le marin boit en passant?

Tout doux 1

— C'est point mon vin que je regrette.

Tout doux...

C'est la perte de mon mari, Monsieur, vous ressemblez à lui...

Tout doux!

— Ah! dites-moi, la belle hôtesse.

Tout doux...

Vous aviez de lui trois eafants, Vous en avez six à présent,

Tout doux !

— On m'a écrit de ses nouvelles.

Tout doux...

Qu'il était mort et enterré, Et je me suis remariée,

Tout douxl

Brave marin vida son verre.

Tout doux...

Sans remercier, tout en pleurant.

S'en retourna au régiment,

Tout doux!

C'est presque le même dénoûment qu'Enoch Arden (1), et, dans la brève simplicité de cette chanson, il y a un sentiment de résignation et de sacrifice qui serre le cœur et fait monter les larmes aux yeux

Après les petites et grandes misères du ménage viennent les misères et les ridicules de la vieillesse. Le paysan regarde volontiers les vieillards comme des êtres inutiles. Le grand âge ne lui apparaît pas comme un temps de re-

* Je viens de relire cette chanson du Marin, et je commence à avoir des doutes. Je trouve dans le mouvement du récit et dans l'enchaînement des strophes une symétrie, une logique dont la poésie populaire ne se pique point ordinairement. N'y aurait-il pas là un joli pastiche plutôt qu'une chanson authentique, et le spirituel auteur du recueil, M. J. Bujeaud, n'aurait-il pas glissé malicieusement dans le panier de fruits sauvages qu'il offre aa oublie une pomme de son propre jardini

su LA po;ésie populaire

pos et de sérénité, mais comme une période de déclin et de maladie. Aussi la chanson populaire est- elle sans pitié pour les vieilles gens. Tout au plus accorde -t-elle un mot de compassion aux filles qui ont coiffé sainte Catherine et qui font un retour mélancolique sur leurs jeunes et glorieuses années:

Nous portons rides au visage,

Les cheveux nous viennent tout blancs,

Nous avons beau à nous coiffer,

Nous laver le visage, Nous avons beau à nous poudrer, Nous n'pouvons plus nous faire aimer.

(Chanson de l'Angoumois.)

Elle compatit également aux infortunes des filles qu'on a enfermées au couvent et qui vieillissent dans le cloître en regrettant le monde et le temps perdu :

Maudit soit le faiseur de toile

Qui a fait mon voile, Maudits ciseaux si dangereux Qui ont coupé mes blonds cheveux :

Si j'étais petite hirondelle,

Que j'euss" des ailes, Je volerais si haut, si haut.

Je m'en irais dans mon château.

Mais elle flagelle et ridiculise impitoyablement les mariages disproportionnés, les vieilles encore férues d'amour qui épousent des jeunes gens, les vieillards qui ont acheté à beaux écus comptants la jeunesse d'une épouse fringante et de robuste appétit. Voici, par exemple, l'histoire de Rosette qui a pris un homme de quatrevingt-dix ans. Cette courte chanson est aussi délurée et gaillarde qu'un conte de La Fontaine. On y décrit la nuit des noces et les ruses de l'octogénaire, qui semblent empruntées au Colendriej" des vieillaixls:

Quand vin' le matin jour Où Rosette se réveille :

« Mon Dieu, dit-elle, Qui l'aurait jamais dit

Qu'à mon mariage J'aurais ai bien dormi!.. »

Dans de semblables conditions, le veuvage est une délivrance pour celui qui est jeune et qui reste. Aussi le paysan se console -t- il rapidement du aépart de sa vieille épouse. Il étale sans vergogne sa joie au grand soleil:

Menuisier, ma femme est morte, Faites un cercueil bien cloué

De peur qu'elle n'en sorte 1 Celle qui faisait tant le diable à la maison, Dieu merci, elle est donc morte 1 .

Sans vergogne aussi, le père dit à sa fille, mal mariée et se plaignant d'avoir un mari de quatre-vingt-dix ans: « Prends patience, il est souvent malade, bien sûr il en mourra ; tu seras héritière de tout ce qu'il aura. » A quoi la fille, moins endurante parce que la jeunesse la démange, répond avec toute la rudesse et tout le bon sens campagnards:

Au diable la richess quand le plaisir n'y est point I J'aimerais mieux un homme à mon contentement Que toute la richess' de ce riche marchand.

Un jour, quand je s'rai morte, i'n'emport'rai rien du toi Qu'une vieille chemise et un drap par dessus ; Voilà la belle morte, on n'y pensera plus I

La mort, le paysan la voit venir sans grand e'noi et d'un œil plus calme que la vieillesse. Jeunes ou vieux, femmes ou garçons, accueillent la faucheuse avec la résignation stoïque des animaux. Le jeune conscrit déserteur, qui a tué son

capitaine et qu'on va fusiller, se borne à faire à ses camarades cette dernière recommandalion :

Soldats de mon pays, Ne dites rien à ma mère, Mais dites-lui plutôt Que je suis mon drapeau Dans l'pays étranger, Que j 'n'en reviendrai jamaii.

Et le soldat qui s'est battu six heures entières et qu'on rapporte blessé répond, quand on lui demande s'il a regret de mourir:

Tout le regret que j'ai au monde C'est de mourir sans voir ma blonde.

On va en toute hâte quérir sa blonde bien-aimée ; elle arrive sur le champ de bataille comme Edith au cou de cygne dans la légende anglaise, elle se penche au chevet du moribond, le questionne sur sa blessure et fait vœu, pour le guérir, « d'engager tous ses habits, son anneau d'or et sa ceinture. »

— N'engage rien pour moi, ma blond».

N'engage rien pour moi au monde. Car ma blessure est trop profonde.

Uf LA POESIE POPULAIRE

Reste moi voir porter ea terre, Reste moi voir porter en terre, Dedans Téglis' de Saint-Omer.

Comme pendant, voici la Mort de la Brune, une chanson poitevine où l'amoureux apprend que sa 7me est en danger, et accourt au pied de son lit. Même résignation de la jeune fille;

Elle est près de mourir, Eîacore elle me regarde,

Elle a tiré Sa main blaache du Ut Pour dire adieu à son ami^

Afin de mettre un terme au déchirement des adieux, elle l'éloigné en le chargeant d'aller quérir « le médecin de Nantes » , et quand il est en route, la belle brune s'endort du dernier sommeil. — Même la jeune fille condamnée à être pendue pour infanticide, et qui s'en va au gibet, « prêtre devant, bourreau derrière, » envisage le supplice d'un œil tranquille, et ses dernières paroles à sa mère ont une grandeur presque shakspearienne :

Ma mère, coupez mes blonds cheveux Et pendez-les devant l'église, lia serviront d'exemple aux âllet.

Jamais, dans ces natures élémentaires, l'idée de la mort n'éveille un cri de terreur ; elle leur arrive toujours enveloppée d'images à la fois calmes et sévères, comme dans la Chanson des quenouilles, oti tout l'écheveau de la vie se dévide avec ses joies et ses douleurs:

A la quenouille au ruban noir File, sans trop le faire voir, Le linceul dont, quand tu mourra», Lun de nous t'enveloppera.

(Francho-Comté) *.

Une seule pensée les inquiète et les épouvante: l'enfer, la peur de voir revenir le spectre de ceux qui sont morts sans confession. Il y a une chanson lorraine oh, comme dans les h'ede?' allemands, l'amoureux fait une prière à la Vierge pour voir une dernière fois la fille qu'il a aimée et qui est morte en état de péché mortel. La

' Recueil de Max Buchon. — J'avoue que j'ai des doutes •ur l'authenticité de cette jolie chanson; elle a une toilette trop soignée et trop harmonieusement assortie, elle est trop symétriquement composée, trop bien rimée et mesurée, pour n'avoir pas été remaniée par un artiste. Je soupçonne que Max Buchon, qui était poète, se sera laissé aller à exécuter de nombreux i-epeints à la moderne «ur la toila prin^itive et à demi écaillée.

Page 1