‹ Sous bois, impressions d'un forestierChapitre 3 sur 3 · scène est pathétique et rappelle certains peti poèmes d'Henri Heine · texte numérisé non relu

scène est pathétique et rappelle certains peti poèmes d'Henri Heine

Il u'a pas fini sa prière, Et voilà la belle arrivée.

— Ohl la belle, la belle, oii avez-vous été Que vos fraîches couleurs en ont si fort changée

— Ce sont les diables des enfers Qui ont ainsi rongé mes membre», Et ça pour un maudit péché

Que nous avons commis ensemble.

— Oh ! dites-moi, dites, ma mie, Ne peut-on pas vous soulager Avec quelques messes à dire Ou quelques vigiles à chanter?

— Oh ! non mon bel ami, oh ! non, Oh! non, ne m'en faites pas dire; Tant plus prieras ton Dieu pour moi Et tant plus souffrirai martyre.

Tu diras à ma sœur Marguerite Qu'eir ne fasse pas comme moi, Que jamais ell' ne se promène Sur le soir, dans les grands bois.

On le voit, la poésie populaire enferme dans

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sa ronde chantante tous les événements de la vie paysanne, et l'on peut juger par les extraits que j'ai donnés combien sont variés de ton et de couleur les chants de ce cycle rustique. Je suis loin d'avoir tout cité, je n'ai cueilli qu'un petit nombre de chansons dans cette vaste et plantureuse prairie qui s'étend à travers toutes nos provinces de France; mais, de même que la grappe de raisin rapportée du pays de Chanaan suffit à donner aux Hébreux une idée de la fécondité de la terre promise, ces extraits suffiront, je pense, pour montrer aux amis de la poésie les richesses de cette terre encore vierge. Les lettrés ont longtemps méprisé la muse du peuple avec ses naïvetés, ses répétitions familières, sa prosodie élémentaire et indépendante, où les vers ne riment qu'une fois sur deux et par assonance. Ils ont eu pour elle ces dédains que Louis XIV professait pour les tableaux hollandais qu'il traitait de magots. Ceux qui ne considèrent pas uniquement l'écorce des choses, et qui savent trouver l'amande sous la coque rugueuse d'un fruit sauvage, comprendront bien vite tout le parti que l'art peut tirer de ce précieux minerai encorfe enfermé dans sa gangue.

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Us s'habitueront rapidement à cette poésie qui a un goût de terroir, et ils se laisseront séduire. Dans la préface qui précède son recueil des chants du pays messin, M. le comte de Puymaigre a très-bien défini ce charme dont la poésie populaire vous enveloppe peu à peu. « Ce n'est pas tout de suite, dit-il, qu'on se laisse aller à cette séduction étrange; il faut s'habituer à l'absence d'art, au défaut de transition, à la négligence, de toutes les règles. C'est une mélodie toute naïve, toute simple, et pourtant on ne l'aime qu'après l'avoir entendue souvent. Quand on a commencé à lire des chansons populaires, on ne s'arrête plus... La poésie populaire n'a pas longue haleine, elle ne fait point de récits détaillés, elle se passe d'exposition, elle entame un sujet brusquement par le point qui lui semble le plus intéressant... Eille n'indique pas les changements de lieux; elle fait passer, sans en avertir, d'une scène dans une autre; elle ne donne pas la parole à tels ou tels personnages, ils la prennent d'eux-mêmes, c'est à l'auditeur à se débrouiller et à deviner les interlocuteurs. Elle n'intervient du reste ni pour les blâmer, ni pour les louer, elle se contente de les mettre en

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scène et s'efFace derrière eux. Elle est naïve, concise, vive, imprévue... »

On ne peut mieux dire, et j'ajouterai qu'à mes yeux la plupart de ces défauts constituent des qualités. C'est précisément dans cet effacement de l'auteur derrière les acteurs de son drame, dans cette absence de rhétorique raisonneuse, dans ce mouvement rapide et primesautier que consiste la poésie lyrique. Vienne un grand poète, un maître artiste, Goethe, Heine ou Hugo ; comme un magicien, il touchera du doigt l'une de ces chansons aux rimes assenantes, et il en fera un chef-d'œuvre comme le Pêcheur, le Pèlerinage à Kewlar ou le Petit Roi de Galice. La paysanne court-vêtue se métamorphosera en une princesse habillée de drap d'or et d'argent. Toutefois, je le répète, il ne suffirait pas pour opérer cette transformation de s'exercer à transcrire ou à arranger à la moderne les productions de la muse rustique. Un pareil travail serait sans profit pour l'art. Non, l'étude de la poésie populaire doit être le commencement d'un effort plus digne et plus fécond.

Les poètes des époques classiques ont tiré de

l'étude des Grecs et des Latins tout le suc et la moelle qu'il leur était possible de s'assimiler. Depuis longtemps déjà, l'arbre enchanté du romantisme a passé l'âge de la grande production; sa verdure s'effeuille par le haut, ses bras noueux se couvrent de lichen, et il ne donne plus que de loin en loin des fruits d'arrière-saison, à la forme bizarre et à la saveur étrange. Les envieux et les malintentionnés prétendent même que notre littérature d'imagiimtion est dangereusement malade. En tout cas, elle subit une crise. Elle ressemble à une grande dame dont la santé a été détraquée par les veilles et les excitants de la vie mondaine. Elle a les nerfs à fleur de peau et l'estomac capricieux; tantôt, pour réveiller son appétit, il lui faut des condiments exotiques et tous les raffinements d'un luxe de décadence, tantôt elle dévore des crudités et se régale d'un plat de portier. Elle a des engoûments inexplicables et des curiosités malsaines; elle se pâme, fond en larmes ou éclate de rireâ propos de rien. Est-elle atteinte d'anémie, souffre-t-elle d'une maladie nerveuse, ou sont-ce tout simplement les symptômes d'une gestation pénible? Ce qu'il y a de sûr. c'est que ce n'est

point là l'état de santé. A de pareils malades, les médecins ordonnent de changer de régime, de vivre aux champs, de coucher dans une étable, de respirer l'air des bois ou de la mer. Je crois que, sans être grand clerc, on pourrait conseiller aussi à nos poètes de changer d'air et d'alimentation. Loin de s'enfermer dans leur milieu parisien, essentiellement artificiel, il leur faudrait voyager en province, se remettre sous les yeux les paysages si divers et si charmants de notre pays français, s'imprégner de l'odeur de la campagne, respirer la poésie là où elle pousse naturellement comme une fleur sauvage. Les légendes, les récits, les coutumes, les patoi.s de nos provinces sont des richesses trop négligées et qui ne demandent qu'à être recueillies. Il serait urgent de fouiller le fond et le tréfond de notre sol pour y trouver une mine poétique franchement nationale. C'est alors que la poésie populaire entrerait comme élément important dans ce nouveau régime de l'esprit. Les poètes, en visitant les pays où elle s'est développée obscurément, aspireraient l'air encore tout vibrant du son de voix des inconnus qui ont composé nos chansons rustiques. Ils s'assimileraient presque

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inconsciemmentles procédés simples de lapoésie populaire, sa naïveté, son allure rapide, sa fraîcheur et son naturel. Alors, tout en profitant de l'expérience de leurs devanciers et des ressources amassées par les écoles qui ont précédé, ils trouveraient peut-être matière à un art original, foncièrement français, et ils pourraient chanter, comme dit Henri Heine, « une chanson nouvelle, une chanson meilleure. »

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