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Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860

La chose qu'il est possible de penser ou de vouloir, ne peut offrir une impossibilité absolue d'exécution. La pensée n'étant qu'une conséquence ou une fraction de ce qui est, ou de la portée des choses, ne peut pas excéder cette portée : la partie ne saurait être plus que le tout.

D'un autre côté, tout est calcul et chiffres. La portée des chiffres n'a point de bornes; l'imagination ou l'âme v 1

LETTRE DCLII

en a bien moins encore. Là où l'imagination et la raison humaine ne calculent pas tout, on ne peut pas dire qu'on ne le calcule point ailleurs et que nous ne le calculerons pas un jour, car nous ne sommes qu'un point d'une démonstration sans fin.

Je ne crois donc pas aux problèmes insolubles, à moins qu'ils ne soient un non-sens; car si un homme a pu les poser, un autre homme doit pouvoir les résoudre. Je suis, d'ailleurs, convaincu qu'il est peu de questions géométriques ou mathématiques qu'on ne puisse résoudre avec les quatre règles, un compas et une corde. Encore, si le compas est grand, la corde bonne et la mémoire solide, les quatre règles sont de trop. Cependant, je ne les dédaigne pas, tant s'en faut, car sur la terre, comme au ciel, il faut savoir compter.

En définitive, voici par quelle conclusion je réponds à vos considérants : Le cercle des idées varie autant qu'il y a de tètes d'hommes. Il y a des gens qui passent toute leur vie à réfléchir sur les moyens de gagner un sou ; mais celui-ci le gagne, tandis que l'homme de génie ne le gagne pas. L'esprit borné s'égare moins que l'esprit vaste, parce qu'agissant dans un cercle plus étroit, il arrive plus vite au but.

Quant à la communication de la pensée ou d'une âme avec une autre âme, elle ne saurait avoir lieu que par la matérialisation de cette âme ou de cette pensée. Il n'y a pas de communication immatérielle.

LETTRE DCLIII.

Abbeville, 3 mars 1852.

Vous en voulez beaucoup à ce pauvre V**, parce que, selon vous, c'est une girouette. A vous parler franchement, en fait de girouettisme, je ne sais pas trop où l'on trouverait quelqu'un de notre temps qui n'en ait un grain, et quand un homme n'a adhéré, en dix ans, qu'à une demi-douzaine de systèmes plus ou 'moins contradictoires, on peut attester que c'est un modèle de constance et de courage civil.

Mais n'est-ce pas un bonheur que les gens changent quelquefois d'opinion? Par exemple : M. D**, l'ancien jacobin, regrette toujours le bon temps de 1793. Il lève ses épaules de pitié lorsqu'il voit nos escarmouches de tribune : « Ah ! s'écriait-il l'autre jour avec douleur, ce n'était pas des boulettes de papier qu'on se jetait alors, et quand on pelotait à la tribune, c'était avec des têtes ! » Or, c'est encore ce que M. D** ferait. En vérité , ne vaudrait-il pas mieux qu'il fût un peu girouette?

Je vous dirai que ce que vous prenez pour un changement d'opinion peut souvent n'être qu'un changement de position ou de taille: un individu qui a six pieds de haut, ne voit plus les êtres ni les choses comme il les voyait lorsqu'il en avait quatre. Jugez-en par vousmême ; rappelez-vous les impressions de votre enfance, et mesurez-les avec celles que vous éprouvez à cette heure en face des mêmes objets.

Quand j'étais petit, rien n'excitait davantage mon

LETTRE DCLIIÏ.

admiration que le coiffeur de mon père montant, par trois degrés à la fois, l'escalier de son cabinet. Je manquais rarement d'accourir pour jouir d'un spectacle si extraordinaire. A peine avait- il franchi la dernière marche, que j'allongeais ma courte jambe; mais tout ce que je pouvais faire, en m'aidant de mes mains et en me pendant à la rampe, était d'en monter deux. En monter trois d'une enjambée et sans se tenir, me semblait donc le nec plus ultra de la puissance humaine.

Ce coiffeur, qu'on appelait Mercher, et que probablement je n'aurais pas remarqué sans cette circonstance, était alors à mes yeux, et fut depuis dans mes souvenirs, un prodige, un colosse, et je ne voyais jamais un tambour-major sans me dire à part moi : le perruquier Mercher était bien autre.

Vingt ans après, le hasard me le fit rencontrer. Je le reconnus immédiatement à sa figure dont les traits étaient profondément gravés dans ma mémoire. Or, il avait quatre pieds dix pouces. Je crus qu'il était rapetissé de deux pieds ; mais non, il n'en avait jamais eu davantage.

A cet âge encore (six ans), lorsqu'on louait devant moi, comme jeune et belle, une femme de vingt-cinq à trente ans, je ne pouvais croire qu'on parlât sérieusement, car une femme de cet âge me paraissait toujours vieille et laide; je n'en exceptais que ma mère. Les hommes me semblaient moins repoussants, et je me plaisais assez dans la compagnie de mon père.

Par un contraste assez bizarre, je ne pouvais souffrir les petits enfants ; ils me dégoûtaient fort, et je trouvais toujours qu'ils sentaient mauvais,

Quelques années après, mes idées étaient modifiées sur tous ces points : je ne voyais plus, à dix ans, comme je voyais à six. On aurait monté quatre marches à la fois, que je n'y aurais plus fait attention. Une femme de vingt-cinq ans ne me semblait plus vieille ; ma mère me paraissait plus belle que jamais, et les petits enfants ne m'inspiraient plus de répugnance. Mais, en revanche, j'en avais pour les hommes ejj général : à leur tour, je les jugeais laids, et c'étaient souvent ceux qu'on trouvait beaux qui me semblaient les plus désagréables.

Depuis, ceci s'est encore modifié, et je me suis fait une idée assez juste de ce qui est bien ou mal dans uu homme comme dans une femme.

En fait de goût et de nourriture, il en a été de même : autrefois, j'aimais beaucoup les pois, et je ne pouvais souffrir les fèves. Aujourd'hui, j'aime beaucoup les fèves, et j'estime peu les pois. Tel livre qui me paraissait un chef-d'œuvre d'esprit et de bon goût, me semble à présent le type du faux et de la sottise.

En politique, les idées se modifient peut-être plus brusquement encore, et souvent avec raison, car là surtout il n'est pas rare que les événements démentent toutes les prévisions.

N'en voulez donc plus à V**; ne l'appelez pas girouette parce qu'il n'est plus de votre opinion. 11 est bien possible que, dans six mois, vous soyez de la sienne, ou que, lui, soit revenu à la vôtre. Ces revirements sont si fréquents dans notre temps, qu'on n'y fait plus attention, et qu'ils paraissent tout aussi naturels que le passage du jour à la nuit.

Abbeville, 22 mai 1852.

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