A M. LE DOCTEUR M
Voici les seuls renseignements que je puisse vous donner sur la marche du choléra et ^on entrée dans l'arrondissement d' Abbeville.
Le 30 mars 1832, nous apprenons que le choléra est à Paris.
Le 1er avril, ses progrès jettent ici l'alarme.
3 avril, redoublement d'inquiétude. La commission sanitaire, dont je suis membre, se réunit. On arrête qu'un médecin sera envoyé à Paris pour étudier les symptômes du mal. C'est à qui n'ira pas. Un seul se présente: c'est 1VT. Picard, jeune officier de santé. On lui oppose mille obstacles; ses confrères, qui ne veulent pas y aller, voudraient qu'il n'y allât personne. Il part pourtant.
Presque tous les commis de mes bureaux, qui depuis deux mois ne sont occupés qu'à transcrire les instruclions que nous recevons de Paris contre l'invasion du fléau, sont malades de peur. Mon frère Jules est le moins démoralisé. Rien de plus propre, en effet, que ces instructions, pour effrayer même les plus braves.
Le 4 avril, mon beau-frère de Vicq et son fils Léon arrivent de Paris.
Je continue à prendre des bains dans la Somme.
Le 6 avril, M. Picard écrit de Paris que le choléra y lait
des progrès. Ce même jour, on apprend qu'il est à Calais.
Le 7, le mal augmente dans la capitale; on y compte dix-huit cent cinquante-trois cholériques. On prétend que rémétique en lavage, ou comme vomitif, a presque toujours des résultats satisfaisants.
Les 8 et 9, rien de nouveau; mais la peur ne diminue pas.
Le 10, on nous dit qu'il est à Compiègne, à Saint- Quentin, à Rouen. Il approche; on tremble plus fort.
Il redouble d'intensité à Paris. Le peuple se fâche ; il accuse les passants d'empoisonner les fontaines, et menace ceux qui entrent chez les pharmaciens.
Bientôt ce même peuple nie qu'il y ait un choléra, et assure que c'est une invention de la police. Il s'en prend aux médecins qu'il poursuit, et dont plusieurs courent des dangers. Il en veut même aux malades qu'il prétend payés pour en jouer le rôle. Il en bat plusieurs en les traitant de mouchards.
Un boucher fait attaquer, par ses chiens, deux passants que le peuple signale comme empoisonneurs. On est obligé d'envoyer des troupes pour empêcher des troubles plus sérieux. La plèbe de Paris est devenue véritablement enragée par bêtise.
Dans quelques villes des départements, il y a aussi du tumulte. Cependant, le vulgaire s'y montre moins ignorant, moins sot qu'à Paris, bien qu'il attribue aussi aux médecins la mort des malades. C'est surtout contre le traitement par le frottement qu'il se prononce : selon lui, c'est ce frottement qui fait mourir tout le monde.
Le 16 avril, uous apprenons que le choléra est à Amiens.
Le 17 au soir, dans notre séance ordinaire, car la commission était en permanence, M. Froissart, médecin des épidémies, déclare qu'on homme est mort du choléra dans la rue du Rivage.— Tous les médecins de la commission et presque tous les membres se lèvent en disant qu'il en impose, et que le choléra n'est point à Abbeville. —M. Froissart affirme que son collègue qui, comme lui, a vu le malade, a reconnu le choléra.— Nouvelle explosion de dénégations de la commission. — Alors M. Froissart se soumet à cette unanimité d'opinion qui n'empêche pas le malade de mourir.
Le 18, il est à Camp-l'Amiénois, et à Pont-Remy à deux lieues d' Abbeville. Le sous-préfet s'y rend. A son entrée dans le bourg, un homme se présente sur la porte • d'un cabaret et, indiquant de la main l'avis imprimé qui recommande d'éviter l'usage de l'eau-de-vie, il en boit dérisoirement un grand verre. Deux heures apTès lorsque le sous-préfet repassait pour retourner à Abbeville, on lui dit que cet homme venait d'être atteint. Il fut le voir. Ce malheureux ivrogne lui dit beaucoup d'injures en prétendant que c'était lui, sous-préfet, qui avait apporté le choléra à Pont-Remy. Une heure après, il était mort.
Mercredi 18 avril, on attendait le fléau à Abbeville; il y arriva, en effet, presqu'à heure dite. Nous étions, le soir, à la commission sanitaire, lorsqu'on vint nous avertir qu'une femme en était atteinte, rue de la Pointe. L'annonce était officielle, et personne ne réclama. J'y fus. La maison était remplie de buveurs et de commères qui riaient et bavardaient en prétendant que ce n'était rien, et déjà la malade avait cessé de vivre.
Trois cas se manifestent le même jour.
Les jours suivants, on ne les compte plus. Je vais, comme membre de la commission, voir presque tous les malades; je remarque que les symptômes sont les mêmes que ceux d'une maladie existant depuis plusieurs semaines dans la ville et la banlieue, et que la veille encore on nommait scarlatine, maladie dont d'ailleurs on mourait aussi sûrement et presqu'aussi promptement que du choléra.
J'envoie du chlore aux préposés : c'est le préservatif officiel. J'en fais mettre partout dans les appartements de la maison. Mon père ne s'occupe qu'à le jeter par la fenêtre ; il prétend que cela sent mauvais. Il hausse les épaules quand on parle du choléra ; selon lui, il n'y en a pas. Il mange salade, légumes, et généralement tout ce que les médecins défendent.
Notre vieille gouvernante, Mmo Jouly, fait de même; mais elle, c'est par peur : plus elle craint le mal, plus elle mange. Elle se gorge de nourriture, d'après ce principe qu'elle répète souvent, qu'il faut faire un bon corps pour rendre une bonne âme à Dieu.
Le 27 avril est l'un des jours les plus tristes : nous apprenons la mort de M. Boullon de Martel, ex-député. Quinze jours avant, j'avais diné avec lui chez M. Nau; il disait qu'avec un bon régime on pouvait toujours se préserver du choléra.
Le même jour, meurt r ex-préposé Guilain.
J'éprouve des coliques violentes. A tout hasard, je fais mon testament. Je regrette de n'avoir pu finir mon travail sur la Création.
On ne s'occupe que du choléra; on débite mille sottises.
Un avis d'hygiène, affiché partout, porle la défense d'user de certains mets, entr'autres des légumes aqueux. Le peuple s'en inquiète, et demande quel légume il peut manger? Selon lui, il n'y a pas de légume sans queue.
Le 28 au soir, me rendant, comme à l'ordinaire, au cabinet du maire, dans lequel se réunissait la commission, mon pied s'engage dans une sorte d'échelle que la demiobscurité m'avait empêché de voir, et je tombe sur ce que je crois être un tapis. Ce tapis était fort humide, et je pensai qu'il avait été mouillé par la pluie. Je ne m'en inquiétai pas davantage, et j'entrai dans le cabinet.
Là, je fus frappé de l'odeur nauséabonde qui y régnait. J'ouvris une croisée sans que l'odeur se dissipât; bientôt je m'aperçus qu'elle venait de mes habits. Je ne m'expliquais pas la cause, lorsqu'entra le lieutenant-colonel Hervo, commandant la place, et membre, comme moi, de la commission. Il était fort en colère. Je lui demandai ce qu'il avait? — « Voyez, me dit-il, à quoi nous exposent ces misérables porteurs ; ils ont mis, à travers l'escalier, le brancard et les couvertures avec lesquels ils ont, toute la journée, voituré les cholériques, et j'ai manqué de rouler dessus. » — Moi, je ne l'avais pas manqué, et mes vêtements étaient couverts des déjections des malades. Jugez de la grimace que je fis 1
Je sortis, je fus au Pâtis, et bien que je vinsse de dîner, je me jetai tout habillé dans la Somme que je traversai - deux fois à là nage.
Malgré cette ablution, je vous assure que la nuit et même le lendemain mon imagination travaillait cruellement, et si l'on gagnait le choléra par pensée, je l'aurais certainement eu. Néanmoins, ceci a eu son bénéfice :
depuis deux jours, bien convaincu que je ne l'ai pas, je sais également que je ne puis l'avoir, et je manie les cholériques comme s'ils n'avaient qu'une engelure. Au revoir donc.
LETTRE DCLV.
Abbeville, 50 mai 1852.
Si Ton admettait en principe que tout journal est responsable du dommage qu'il peut causer à un tiers, nos feuilles publiques non-seulement ne feraient plus si bon marché de la réputation des citoyens, mais elles se garderaient de venir en aide aux voleurs et de favoriser le charlatanisme et les fraudes de toutes sortes par des réclames et des annonces évidemment mensongères, tendant à abuser de la bonne foi publique.
C'est aussi par une mesure sévère ou bien tranchée que je mettrais fin aux interruptions qui rendent les débats parlementaires si longs, si fatigants, si difficiles et parfois si stériles. Tout député qui prendrait la parole sans l'autorisation du président serait, pour la première fois, condamné à une amende; pour la seconde, banni de la chambre pendant un ou plusieurs jours ; pour la troisième, considéré comme démissionnaire.
Quant à la loi anglaise qui punit ceux qui maltraitent les animaux, ou se portent contre eux à des cruautés inutiles, elle existe réellement, et l'on ne vous a pas trompé à cet égard. Je pense même qu'on devrait rétablir en France.
12 LETTRE DCLV.
Dans tous les cas, c'est un usage barbare que de donner, aux enfants, des animaux pour jouets. Ils en abusent d'abord par ignorance, puis avec intention, et bientôt par cruauté. Dès que vous vous en apercevez, punissezles, car Tinstinct du meurtre se développe vite, et celui qui tue les bètes avec plaisir n'est pas loin de tuer des hommes. D'ailleurs, la destruction de certaines espèces est une véritable calamité, et nuit essentiellement à l'agriculture. Si les chenilles, les hannetons, les pucerons, les charançons, les sauterelles et tant d'autres rongeurs dévastent nos champs et nos vergers, c'est par suite de cette guerre d'exterminatiou que nous faisons aux petits oiseaux. La haine que nous avons pour les taupes, les chauve-souris, les crapauds, n'est également fondée que sur un préjugé funeste : les taupes ne mangent pas de végétaux ; elles se nourrissent de larves, notamment de celles de hanneton, dont les ravages sont incalculables. Les chauve-souris nous débarrassent des moustiques et d'autres ennemis de notre repos. Les crapauds sont la sauvegarde des jardiniers ; ils ne touchent jamais aux plantes; ils les délivrent des limaces, des cloportes et des larves. Au lieu de les chasser des jardins légumiers, on devrait les y multiplier : ce n'est qu'avec leur aide que vous obtiendrez des primeurs et conserverez vos légumes les plus tendres et vos fruits les plus délicats.
Paix donc et protection à ces animaux utiles, disons même indispensables, car de leur destruction complète résulteraient la stérilité, la famine et la mort.
la
LETTRE DCLVI.
Abbcville, li juin 1832.
Comment va noire littérature abbevilloise , me demandez-vous? Elle va comme elle le peut, c'est-à-dire qu'elle ne va pas. D'ailleurs, que pourraient faire nos poètes, sinon des épilaphes?
Le choléra nous travaille cruellement. On le croyait passé; il a repris de plus belle, et nous avons en outre la suette, la petite vérole et la scarlatine. Ajoutez-y quinze médecins, puis additionnez, et dites si ce n'est pas la fin du monde !
Notre Société d'Émulation n'a pas été atteinte du choléra, mais elle n'en vaut pas mieux, et elle est aujourd'hui réduite à sa plus simple expression, c'est-à-dire à seize résidents; non qu'il en soit mort, mais les uns sont partis, les autres préfèrent dormir. D'ailleurs, les associés et les correspondants abondent; on en pourrait faire un régiment. 11 est vrai que ceux-là ne paient rien, et reçoivent gratis toutes les publications. D'après les statuts, les résidents seuls financent, ce qui ne laisse pas que d'être coûteux et de dégoûter ceux qui ne sont pas riches.
Afin de réduire autant que possible le chiffre de la cotisation, j'ai sollicité et obtenu une subvention du département. Nous avons également obtenu une ordonnance du roi qui reconnaît notre règlement et nous qualifie de Société royale.
li LETTRE DCLVI.
Pour populariser ce titre dont on nous décore, j'ai proposé à la ville de faire une exposition des produits de l'industrie de l'arrondissement. Elle aura lieu cette année, en dépit des émeutes et des maladies. Nous donnerons, pour prix, une belle médaille que nous avons fait frapper à l'effigie du roi qui a bien voulu prêter sa ligure et poser pour notre graveur, M. Catel, qui ne manque pas de talent. Des médailles de Louis-Philippe frappées jusqu'à ce jour, celle-ci est la plus ressemblante.
Pourquoi donc, au lieu de l'exposition française qu'on va faire à Paris l'année prochaine, ne ferait-on pas une exposition universelle où seraient admis les produits de toutes les nations? Il y a longtemps que cette idée nie trotte par la tête, et que j'en ai parlé à la Société d'Émulation. J'y reviendrai, car je vois là un acheminement à la levée des barrières internationales, et l'échange libre des produits de chaque État.
Sans la liberté du commerce, je ne comprends guère celle de l'industrie, et, sans l'une et l'autre, le libre exercice de la raison et l'universalité du bon sens. C'est ce que j'ai voulu prouver, en 1829, par mon livre Opinion de M. Cristophe. C'est la liberté du commerce qui, seule, peut conduire à une paix universelle.
La musique, dont vous voulez aussi savoir des nouvelles, n'est pas plus en progrès que la littérature. Ce n'est pas que nous n'en fassions souvent et en grande compagnie, car les amateurs ici ne manquent pas, mais le bruit ordinairement tup l'œuvre. En province, on a horreur de tout ce qui n'est pas forte, fortissimo, et on n'estime un musicien qu'en raison de l'accroissement de tapage qu'il procure.
En parlant de bruit ou de musique, j'ai encore dans l'oreille ce que j'ai entendu hier. J'étais allé à Épagne avec mon frère, pour y voir le curé. Deux cents pas avant d'arriver au presbytère, nous entendons des sons comme nous n'en avions jamais entendus. Nous savions que le curé était musicien, mais ceci était-ce de la musique? Telle était la question. Nous approchons; le problème était plus bruyant, mais non plus clair ni plus facile à résoudre. Nous entrons et trouvons trois amateurs, y compris le curé, faisant un trio.... devinez de quoi?.... de serpent. Vous pouvez juger de l'agrément. Aussi me suis-je souvenu de l'histoire de ce paysan picard qui, interrogé sur ce qu'il avait remarqué de plus beau dans la cathédrale d'Amiens, disait : « J'ai vu un homme qui tenait une bête ; il lui mordait la queue et lui chatouillait le ventre, et elle beuglait î elle beuglait!! » *
Maintenant, j'en arrive à votre question scientifique, dont je ne suis pas peu fier, moi baudet.
Il est certain qu'il existait dans ce pays, à une époque reculée, un grand nombre de végétaux et surtout d'arbres ou de plantes arborescentes qu'on n'y trouve plus aujourd'hui.
Dans les houilles d'Angleterre et celles de Belgique, on découvre fréquemment des palmiers presqu'entiers qui, posés verticalement, ont nécessairement crû sur les lieux.
Dans les ardoisières des environs de Lyon, on rencontre des empreintes de plantes qui ne vivent plus que sous les tropiques. Ceci remonte aux temps antédiluviens, et les végétaux de nos tourbes de Somme sont
16 LETTRE DCLVII.
d'une date bien plus récente, sauf toutefois ceux de la tourbe bocageuse ou antédiluvienne. J'ai encore, chez moi, des échantillons d'un arbre qu'on a trouvé enterré à Petit-Laviers, en 1818, en creusant le canal de la Somme, à la profondeur de quatre à cinq mètres. L'arbre dont on a tiré ces morceaux avait un mètre de diamètre, et la hauteur du tronc était de dix mètres. Il faisait partie d'un amas d'arbres semblables. On pense que ces arbres, au nombre de quinze à vingt, étaient des cyprès pyramidaux. Le bois, fort sain et susceptible d'un beau poli, a été employé à faire des meubles.
LETTRE DCLVII.
Àbbeville, 29 juin 1832.