CONCLUSION ET MORALITÉ
Nous sommes au 8 juillet 1843; la loi a été promulguée. Le pêcheur, revenu de son évanouissement, est en présence du commissaire des classes.
Le commissaire, d'tm ton sévère.— Le devoir du marin français est de prendre du poisson là où il n'y en a pas. L'honneur et la patrie l'y invitent; la loi le lui ordonne. Jurez d'obéir à la loi.
Le gendarme de marine levant la main du pêcheur et répondant pour lui. — Je le jure.
Le pêcheur salue et se retire.
LETTRE DCCCXXXIII.
AbbeviUe, 12 décembre 1846.
a m. le général gourgaud , président du comité d'artillerie.
Monsieur et cher général,
Dans les ruines d'une vieille forteresse située au Crotoy, à l'embouchure de la Somme, et qui est célèbre par l'emprisonnement de Jeanne d'Arc, on a découvert, il y a quelques années, une petite pièce de canon. Elle est en fer, a trente centimètres de longueur, dix de diamètre, est très-grossière et fort occidée; néanmoins, elle pourrait encore servir. Curieuse par son imperfection même, elle remonte à l'origine du canon. Elle m'a été donnée par le maire du Crotoy. Si elle peut être utile à l'histoire de l'artillerie et à son musée, je vous prie de l'agréer.
J'ai trouvé, soit sur ce même point, lors des fouilles archéologiques que j'y ai fait faire, soit à Abbeville, dans les débris d'une autre forteresse, un certain nombre de boulets en silex, en granit, en grès et même en craie, remontant aussi aux premiers temps du canon. Us sont également à votre disposition.
Si quelques restes provenant de Crécy et d'Azincourt, tels que fers de chevaux, fers de flèches et de lances, pouvaient servir à combler une lacune, je les joindrais à l'envoi.
Je pense que le but de tout faiseur de collection doit être l'intérêt de l'art et de l'histoire: dès-lors que Ta-
maleur doit s'occuper à compléter, autaqt que possible, les musées publics. J'en ai fondé un ici, mais ces objets sortent de sa spécialité : je ne lui fais donc aucun tort en les donnant à Paris.
Il y a bien des années que je vous ai vu pour la première fois: c'était à Boulogne-sur-Mer, en 1811. Vous étiez alors capitaine d'artillerie et officier d'ordonnance de l'empereur. Vous êtes venu chargé d'une mission relative à la surveillance des côtes. J'étais moi-même sous-inspecteur divisionnaire des douanes, et mes hommes concouraient au service des batteries. Ma division s'étendait du cap Grinez à l'Authie, et comprenait Boulogne, Étaples, Berck, etc. Je vous accompagnai dans une tournée que vous fîtes sur mes postes et les batteries qui en dépendaient. Nous y brûlions bien de la poudre en tiraillant sur les croiseurs anglais qui, d'ailleurs, nous le rendaient avec usure, faisant, comme nous, beaucoup plus de bruit que de besogne. Je vous en fis la remarque; vous la trouvâtes juste des deux côtés. Je ne l'ai pas oublié, mais je n'en continuais pas moins mon vacarme de bombes et boulets. A cette époque, j'étais jeune, et j'aimais assez la poudre et beaucoup le bruit.
Depuis, je me suis trouvé souvent avec vous à la suite de l'empereur, et je me suis croisé plus d'une fois avec vous aussi dans les missions qu'il nous donnait. Il y a de ceci bien du temps; je n'en ai pas moins éprouvé un vif plaisir en vous reconnaissant à Abbeville, quand vous y accompagniez le roi, et surtout en voyant que vous ne m'aviez pas oublié. Si vous y passez encore, je serais heureux de vous avoir chez moi au moins pendant > quelques heures.
580 LETTRE DCCCXXXUl.
Voici la note des objets que je vous envoie pour le musée
d'artillerie :
1» Un canon fort ancien, trouvé au Crotoy en mz, n fond de la citerne de la forteresse où fut enfermée Jeanne d'Arc. Cette forteresse, bâtie 1366 par les Andais, a été détruite en 1674.
f Huit boulets en pierre, granit, craie, grés, provenant de la même forteresse et du château construit a Abbeville en 1469, par Charles-le-Téméraire, pour contenir les Abbevillois qui le démolirent vers la fin de
3. Deux hacbes en bronze, gauloises ou romaines, trouvées à sept mètres de profondeur, à Mareuil près Abbeville, en 1846. ,
4« Fers de piques et de flèches, pommeaux d epee, éperons, fers de chevaux, etc., provenant du champ de bataille de Crécy, et trouvés à une profondeur d'un a trois mètres.
5« pied de lance, fer de hallebarde, piques, éperons, etc , provenant du champ de bataille d'Azincourt. Je n'ai'pu constater la profondeur à laquelle ces objets ont été recueillis, n'étant pas présent aux fouilles. L'origine en est d'ailleurs authentique, comme celle de tous les
autres morceaux.
6» «ne hache en fer, trouvée près de Crécy, à deux mètres de profondeur. Elle est ancienne, mais on ne peut affirmer qu'elle soit de l'époque où fut livrée la
bataille. .
T Fer de pique, flèche, éperons et autres debns
d'armes, déterrés autour du château de Noyelles, près
du gué de Blanquetaque (Somme). Ce château est cité
pour la première fois en 1346. Il a été souvent pris et repris pendant les guerres civiles du quatorzième siècle.
8° Hallebarde trouvée dans la Somme, près d' Abbeville.
9° Pique très-forte et très-bien conservée, rencontrée sous la tourbe à une profondeur de trois mètres, près Abbeville.
10° Quelques débris de vieux fusils, provenant de la Somme, près Abbeville.
11° Deux batteries de fusils, anciennes et de formes insolites.
LETTRE DCCCXXX1V.
Abbeville, 17 décembre 1846.
Un des grands inconvénients des débats parlementaires ou du gouvernement représentatif, c'est celte frénésie, de paroles qu'il engendre et nourrit. Quand un homme a composé un discours, il faut qu'il le prononce ; que la question change, que les circonstances ne soient plus les mêmes, que l'on ait répondu d'avance à tout ce qu'il a l'intention de dire, peu importe; il défilera son chapelet, quelque convaincu qu'il soit que ce qu'il dit est faux, dangereux ou inutile.
Si l'on prétend que j'exagère, je vous demanderai : Avez-vous vu un orateur inscrit pour défendre une question, être éclairé par les arguments de ses adversaires? ou, s'il l'est, en convenir et dès-lors renoncer à dire ce qu'il ne croit plus? — Non, ceci est sans exemple
58Î LETTRE DCCCXXX1V.
dans nos assemblées parlementaires. On aime mieux mentir à sa conscience et à l'évidence que de ne pas parler ou de convenir que Ton s'est trompé : tout député est infaillible ou veut le paraître.
Pour répondre à votre question et vous dire si je suis conservateur et ministériel, de droite, de gauche ou du centre, c'est ce qui me serait fort difficile. Je vous avouerai que je n'ai pas, jusqu'à présent, bien compris ces distinctions. Dans mes essais littéraires, je ne me suis jamais préoccupé si j'écrivais pour la droite ou la gauche, pour le pouvoir ou contre le pouvoir. Je n'ai voulu qu'écrire pour la raison, pour le bon sens; évitant les personnalités et ue frappant que sur les choses, mais y frappant sans considération aucune , quand je les croyais mauvaises ou dangereuses.
Selon moi, il n'y a en ce monde que deux couleurs : le vrai et le faux, le juste et l'injuste. Le seul but d'un homme, quelle que soit sa position, est de se rapprocher de l'un et d'éviter l'autre.
Quel est donc le devoir d'un député quand une question se présente? — C'est, écartant toute considération étrangère à cette question, toute idée d'ambition ou de popularité, de la résoudre la main sur le cœur, par oui ou par non, comme le juré quand il prononce sur la vie d'un homme, car c'est peut-être sur celle de milliers de ses semblables, d'hommes honorables comme lui, que ce député va prononcer.
Au lieu d'une biographie des hommes du jour, qui n'attirera que des ennemis et conséquemment beaucoup d'ennuis à votre parent, conseillez-lui de s'occuper d'une biographie animale, elle fera une heureuse diversion
aux trop nombreuses chroniques humaines dont on nous inonde. Puisqu'on y transforme les hommes en bêtes, il est trop juste de transformer les bêtes en hommes.
L'histoire d'une monarchie de fourmis ou d'abeilles, ou d'une république de castors, avec l'exposé de leurs travaux et les plans de leurs constructions, présenterait une série de faits et de combinaisons qui se rapprocheraient de nos gouvernements primitifs, et nous montrerait la civilisation à son aurore, car la société des animaux fut le prélude de celle des hommes.
Pour commencer sa galerie, il pourra citer en première ligne quelques-uns des animaux que célèbre l'antiquité:
Le cheval d'Achille,
L'ânesse de Balaam,
Le bélier de Phryxus,
Le bœuf de Rome,
Le chat de sainte Pétronille.
Le chien de Tarquin,
Les chèvres de Melius,
La corneille de Suétone,
Les anguilles de Trébizonde,
Etc., etc.
Après cela, il en viendra aux faits modernes; M. Geoffroi Saint-Hilaire, M. Flourens, un Anglais, dont le nom m'échappe, et moi-même dans mon livre de la Création, lui fourniront quelques exemples. Engagez-le pourtant à étudier lui-même ses personnages.