‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 31 sur 33 · CHAMBRE DES DÉPUTÉS. — SÉANCE DU 24 AOUT · texte numérisé non relu

CHAMBRE DES DÉPUTÉS. — SÉANCE DU 24 AOUT

Présidence de M. Sapet, doyen d'âge,

M. Delespaul, au nom du troisième bureau, propose l'admission de M. Dusaullier, élu par le collège de Nontron (Dordogne). L'élection est régulière, mais le procès-verbal constate cet incident :

Un électeur octogénaire ayant été introduit dans la salle du collège, le bureau, pour s'assurer de l'état de

LETTRE DCCCXXIX.

ses facultés mentales, lai a fait subir l'interrogatoire suivant :

Le président. — M. de B**, qu'êtes-vous venu faire ici?

L'électeur. — Je ne sais pas; je suis venu faire comme les autres.

D. — Vous ne savez pas ce que Ton fait ici? H.— Pas précisément.

D. — Ne savez-vous pas que le collège est assemblé ici pour élire un député?

R. — Pas précisément.

D. — Savez-vous ce que nous faisons ici? R. — Non.

D.— Voulez-vous vous en aller?

R. — Si vous le voulez, je le veux bien.

D. — Vous ne voulez rien faire avant de vous en aller?

R. — Non, on ne veut pas.

D. — Voulez-vous vous retirer?

R.— Oui.

Par suite de cet interrogatoire, le bureau a décidé que M. de B** ne serait pas admis à voter.

J'ai dit que c'était de la polique étroite; j'ajoute que c'est de la politique inique et subversive. Que cet exemple soit imité, quel électeur sera sûr de son droit? Car si messieurs les présidents et scrutateurs peuvent en priver un homme parce qu'il est vieux, ils le pourront également parce qu'il est jeune, et ils le pourront encore parce qu'il n'est ni vieux ni jeune.

Ensuite, si tel est leur droit, ce droit est réciproque. Si l'interrogé eût dit au président et aux membres du bureau : « Messieurs, vous avez douté de mes facultés

mentales; moi, je doute des vôtres, et je vais vous interroger à mon tour, » ils n'auraient certainement eu rien à répondre.

Admettons que l'électeur octogénaire n'eût véritablement pas joui de toute sa raison, en est-il moins électeur de fait? Eût-il môme été fou, il avait le droit de voter, puisqu'il n'était pas interdit juridiquement.

Mais il ne s'agit pas ici de la question légale ou politique; il s'agit de la question morale. L'atteinte grave qu'on lui portait méritait une punition. C'était, selon moi, un véritable attentat à la pudeur : or, la pudeur d'un vieillard vaut celle d'une jeune fille. Celui qui blesse l'un est coupable comme celui qui blesse l'autre. 11 semble que certaines gens n'ont pas de cœur dans leur poitrine.

LETTRE DCCCXXX.

Abbcville, 1er octobre 1846.

A M. Desjobert, député de la Seine-Infémeure.

J'ai lu le nouvel ouvrage sur l'Algérie que vous avez bien voulu m'envoyer. Tout y est posé avec cette netteté de pensées et de style qui caractérisent vos écrits; mais, à notre époque turbulente, la presse bavarde et irréfléchie attribuerait-elle à autre chose qu'à la peur des Anglais l'évacuation de l'Algérie? et cette évacuation est-elle possible sans amener une nouvelle révolution en France, où, sauf la peur, on pardonne tout à un gouvernement? Voilà ce que je me suis demandé!

m LETTRE DCCCXXXI.

D'un autre côté, je suis convaincu que si l'Europe n'est pas en feu en ce moment, elle le doit à l'Algérie. Nous y avons occupé, depuis quinze ans, nos belliqueux loisirs ; faute d'Arabes à tuer, nous nous serions jetés sur nos voisins, alors gare à eux ou gare à nous. Du sang versé en Europe ou du sang versé en Afrique, c'est toujours du sang. Quand viendra donc le temps où l'on » n'en versera nulle part 1

Il y a bien longtemps que je n'ai eu des nouvelles de votre beau-frère, M. de Cenonville, et de sa famille; je désirerais bien savoir s'il se porte bien et où il habite en ce moment.

LETTRE DCCCXXXI.

Abbeville, 4 novembre 1846.

Je pense avoir déjà écrit quelque chose sur les accords en général, mais vous dire où et quand, c'est ce que ma mauvaise mémoire ne me permet pas de faire. Chercher, serait trop long; le plus court, c'est encore de jeter ici mes idées sur le papier : cela remplira ma feuille comme aurait fait toute autre chose.

Un son juste est celui qui ne blesse rien en nous, qui s'accorde à toutes les parties, non-seulement de notre oreille, mais de notre âme. Or, relativement à nous, tout est accord ou désaccord dans la nature ; une chose est bonne ou mauvaise pour notre palais, pour notre estomac, selon qu'elle est plus ou moins en rapport avec l'un et l'autre.

Le désaccord est le poison qui nous donne des nausées ou qui nous tue. Un boulet chassé par la poudre nous brise la tête; pourquoi? — C'est qu'il y a désaccord entre le mouvement du boulet et celui de notre téte, ou bien entre la chose immobile et la chose lancée.

Si notre tète allait aussi vite que le boulet, si celui-ci ne la suivait qu'à distance pour lui procurer une douce chaleur ou un frais zéphir, loin d'être nuisible, il serait agréable et bienfaisant.

Une odeur est bonne ou mauvaise selon qu'elle est ou qu'elle n'est pas en harmonie avec nos organes, ou seulement avec la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Le beau ou le laid n'est encore que la présence ou l'absence de l'harmonie; en d'autres termes, l'accord ou le désaccord de ce qui est en nous avec ce qui est hors de nous. Le beau et le laid ne sont qu'une sorte de peinture ou d'exhibition du bon et du mauvais.

Le mal, quel qu'il soit, physique ou moral, n'est aussi qu'une dissonnance; il n'est mal que parce qu'il blesse quelqu'un ou qu'il ne s'ajuste pas à quelque chose. Prenez un œuf, le contact en est doux; prenez un chardon, le contact en est désagréable, faute d'accord entre sa forme et celle de notre main.

Pourquoi une pensée est-elle triste ou douloureuse? — C'est, qu'ainsi que le chardon, elle ne s'ajuste pas à notre âme.

Qu'est-ce qui constitue l'amour proprement dit? — C'est un accord physique.

Qu'est-ce qui fait l'estime et l'amitié? — C'est un accord moral.

LETTRE DCCCXXXI.

Mais il n'y a rien de physique qui ne provienne d'une cause morale, et, par contre, il n'y a aucun résultat moral où il n'entre quelque chose de physique.

La vertu est vertu parce qu'elle est d'accord avec la moralité de l'âme et la conscience qui en est l'expansion et la voie d'application.

Pourquoi le vice est-il vice? — C'est qu'il blesse cette moralité, et qu'il est en désaccord avec cette conscience.

Une clef n'ouvre une porte que parce qu'elle s'ajuste à la serrure ; une raison ne nous semble telle, une vérité ne nous éclaire que parce qu'il y a accord entre notre âme qui la reçoit et le principe dont elle émane.

Le soleil vivifie la terre par ce rapport ou cet équilibre entre sa chaleur et l'humidité du sol ; forcez la dose, augmentez la chaleur ou diminuez l'humidité, la terre sera stérile.

La terre ne tourne autour du soleil que parce que son mouvement s'ajuste à la position du soleil ou au mouvement de cet astre.

C'est ainsi que tout se tient et se touche par une cause et un effet. En remontant à la première de ces causes ou au premier de ces effets, on verra que, dans l'univers, tout s'ajuste bout à bout, à peu près comme la cognée à son manche, et ce manche à la main de celui qui frappe.

Ma plume ne trace ceci que parce que mon intelligence ou mon ame porte la pensée à mon front, lequel la reporte à ma main saisissant la plume qui la trace et la matérialise, et, par ces signes, la communique à autrui. Or, pour que cela soit, il faut un accord entre mon âme, mon cerveau, ma main, ma plume, l'encre, le papier et l'individu à l'âme duquel le tout s'adresse.

Ainsi, l'œuvre est un accord ; le chef-d'œuvre est le perfectionnement de cet accord, s'étendant toujours en suivant la progression de l'âme, qui, à mesure qu'elle croît, embrasse un plus grand nombre de causes et s'ajuste à un plus grand nombre d'effets.

L'éternité vivante et progressive de l'âme peut donc se définir par la progression des accords.

LETTRE DCCCXXXII.

Abbeville, 8 novembre 1846.

Il est des gens auxquels on ne dit jamais bien obligé. Pourquoi? — C'est que ceux sur qui l'on compte le plus et des services desquels on profite toujours, sont aussi ceux à qui l'on croit devoir le moins. Tout le bien qu'ils font semble être une conséquence de celui qu'on en pense, et l'estime que nous leur portons fait que nous nous croyons toujours quittes. Aussi, quand ils nous ont rendu un service, pour tout remercîment nous disons : passez à un autre.

Vous êtes du nombre de ces gens-là, et, en vérité, je ne sais comment vous remercier de tout ce que vous voulez bien faire en faveur des pauvres employés de ma direction.

Le petit article sur la pêche n'est qu'une plaisanterie; néanmoins, je vous l'envoie, puisque vous me le demandez.

LETTRE DCCCXXXII

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