Sous l'horizon
Empilés comme harengs en caque, grimpant les uns sur les autres, marbres, plâtres et bronzes se pressent dans le hall du grand palais des Arts. — « De l'air! de l'air! » On croit entendre ce cri de détresse dans les groupes hétéroclites et disparates, sur les lèvres de tous ces personnages marmoréens ou plâtreux par destination : tribuns et danseuses, saints et députés, noyés dans la foule des nymphes montmartroises qui prêtèrent leurs jeunes formes aux vieilles dames de la mythologie. Quel soulagement de trouver, à l'écart de cette cohue, le coin plus recueilli oii s'espacent
deux figures plus tranquilles : un soldat endormi aux pieds d'une Jeanne d'Arc.
La Jeanne d'xXrc, c'est la divine petite guerrière dont l'apparition, au Salon de 180-j, fit passer dans tous les yeux le même éclair d'admiration et d'attendrissement. Avant d'aller enseigner sur une de nos places, elle réapparaît ici, pour veiller un instant ce mort de marbre qui reposera dans la chapelle funéraire de Dreux : le général Henri d'Orléans, duc d'Aumale.
Je ne sais si le rapprochement est fortuit: il est singulièrement éloquent. Couché sur la dalle tumulaire, en face de Jeanne, aux pieds du cheval qui porte la vierge aux victoires, le général s'est rendu à la Mort sous la bénédiction de cette épée tutélaire; il semble que ses paupières se soient closes sur la vision de réconfort et d'espoir.
De toutes les pierres qu'anima le ciseau de M. Paul Dubois, nulle n'est plus simplement émouvante. Je n'en revois pas de plus belles, dans le legs des siècles qui croyaient à la vie d'outretombe et la rendaient fortement sur les effigies mortuaires; non, pas même ce chef-d'œuvre inconnu de la ])remiL're renaissance italienne. Gui-
darello Guidarelli, le pathétique soldat étendu sur son suaire dans le musée de Ravenne.
Le visage du prince, frappant de ressemblance, garde dans l'apaisement dernier l'incomparable noblesse que lui donnaient le sceau de la race et l'habitude de la pensée. Aucune recherche de détail dans le modelé de ce corps, sous la sobre tenue de campagne; aucun amusement d'artiste; rien ne distrait notre attention de l'idée principale. La main droite, un peu lasse, a laissé retomber l'épée sur la dalle; elle serre pourtant la poignée de l'arme, instinctivement et comme après un mauvais rêve : s'ils allaient revenir durant le sommeil, les larrons d'épées, et lui arracher encore une fois la sienne!... La main gauche ramène sur la poitrine le drapeau du 17'' léger : le premier régiment qu'avait commandé le jeune Africain.
Toute la vie, toute la signification de l'œuvre est dans cette main, passionnément crispée sur ce drapeau. Expressive comme une figure, elle
raconte un loni,^ poème. Ce qu'elle étreint dans les plis de l'étoiïe, ce qu'elle ramasse sur le cœur arrêté, c'est la radieuse jeunesse, la lumière des matins d'Afrique, la gloire en fleur si vite fauchée, les grands et beaux souvenirs que le vieux prince ramentevait toujours. Le 17' léger! Ces mots prestigieux, inscrits sur la hampe du drapeau, évoquent toutes les images qui se rassemblèrent sans doute dans ces yeux, au moment qu'ils se fermaient. Elles éclairent encore ce front, à défaut du regard éteint : premières rencontres avec Abd-el-Kader, rentrées triomphales dans Paris... Il aimait conter comment, à l'étape de Mâcon, le régiment et son colonel défilèrent un jour devant Lamartine. Toute cette poésie du passé, toute la mélancolie qui en découla sur une vieillesse dévastée, le sortilège du sculpteur l'a emprisonnée dans ces plis soyeux où le marbre s'attendrit; elle palpite dans la main qui les retient; mais ce qu'on lit surtout dans cette main, c'est l'indéfectible passion patriotique et militaire qui brûla jusqu'au bout une âme refroidie pour tout le reste.
Comme je regardais le monument, deux petits soldats s'approchèrent. Ils ne connaissaient pas la
figure populaire, leurs j^eux hésitants interrogeaient. — « Qui est-ce? — Tu ne vois donc pas?
Ces ignorants donnaient la plus exacte définition de l'homme, tel que l'a l)ien vu et voulu montrer M. Paul Duhois. Nul indice qui rappelle sur ce tombeau l'ami des arts et des lettres, l'académicien, le ferme écrivain, le causeur éblouissant; rien n'y signalerait le prince de la lignée royale, n'était cet air de dignité souveraine où son rang se déclarait. — Un soldat, un chef de troupes, c'est tout ce que dit l'image, et ce fut en réalité, pardessus tout, le duc d'xVumale.
Quand nous le perdîmes, il y a trois ans, on m'offrit l'occasion d'esquisser son portrait. Je déclinai l'honneur. Le deuil récent commandait un panégyrique sans réserves. Or, il vient un temps pour l'écrivain où ces fioritures du vrai l'ennuient, où il ne trouve plus dans Texercice de son métier qu'une seule volupté certaine, chercher et dire toute la vérité sur les hommes, sur les choses. On peut aujourd'hui parler du duc d'Aumale avec plus de liberté dans l'enquête historique, sans manquer au respect et à l'attache-
ment sincère que lui gardent tous ceux qui ont joui de son commerce.
Jamais les fées ne mirent dans un berceau plus précieux assemblage de dons. Il semblait que La Bruyère eut dépeint d'avance l'historien de Condé, quand il faisait cette allusion au liéros de Rocroy : ce yEmile était né ce que les plus grands lioninies ne deviennent qu'à force de règles, de méditation et d'exercice; il n'a eu, dans ses premières années, qu'à remplir des talents qui étaient naturels, et qu'à se livrer à son génie ».
Le duc dAumale excellait en tout. Dépouillé des privilèges et de l'apparat accoutumé de son rang, il paraissait néanmoins l'aîné des princes d'Europe; il primait dans leur compagnie, par je ne sais quoi de plus ancien et de plus haut. Parmi les hommes d'étude, ses confrères ou ses rivaux, il retrouvait cette primauté, à armes égales, dans tous les ordres de travaux où les princes ne recueillent d'habitude que des suffrages de complaisance. Dans les arts, dans les lettres, son
goût était magnifique et sûr, son jugement aussi solide que son érudition. Sous sa plume, la meilleure langue française coulait de source et s'ordonnait en compositions savantes, aisées pourtant, avec un accent d'autrefois qui lui seyait; style grave, militaire, cavalier quand il le fallait, qui atteignait souvent l'éloquence et s'appropriait à tous les sujets. Prodigieux par la richesse et l'éclat de la conversation, ayant tout vu du siècle et tout retenu dans une mémoire imperturbable, on n'a pas connu, on ne reverra pas son égal dans cet art. 11 s'entendait à toutes les parties du gouvernement; et, au dire des meilleurs juges, il savait la guerre mieux que tout le reste, comme on sait ce que 1 on aime le plus.^'^:><^yTrpp"^'^, Cette couronne de talents péchait p^r l'armature intérieure; il faut le croire, puisq»^ tant de dons, et si rares, ne firent que l'ornemàïit dû pays dont ils ne surent pas faire le salut. A ce princer si brave au feu, il manquait le ressort d'audace qui pousse l'homme aux grandes entreprises. Impatient, à coup sûr, de cette condition particulière où il se sentait déplacé, il s'y laissa immobiliser par le scepticisme qu'engendre une précoce et uni-
verselle expérience; il s'engourdit dans l'attachement.à ses biens, à ses goûts, à son repos. — Les circonstances l'accablèrent et ne lui permirent pas de donner sa mesure, répondra-t-on. — C'est bientôt dit. Dociles ou révoltées, les circonstances ne sont que les servantes du génie qui sait et veut en profiter.
On a beaucoup loué le duc d'Aumale de son inaction correcte. Les gouvernements qui l'avaient proscrit, vexé, dépouillé de son grade, ont fini par s'attendrir eux-mêmes sur les vertus civiques d'un si commode et si loyal sujet. C'est la vérité légale, assurément; et c'est une façon de voir les choses. Les historiens en ont une autre, depuis qu'on écrit l'histoire. Ils n'accordent une mention, pour l'éloge ou pour le blâme, qu'aux téméraires qui ont projeté fortement leur personnalité sur les événements de leur époque. A ceux qui raffermirent ou sauvèrent leur patrie, riiistorien demande rarement s'ils prirent d'abord la permission d'un chef de bureau. Vainqueurs ou vaincus, critiqués ou vantés, il semble que les hommes nés sur les
sommets et avec de grands moyens soient obligés à l'action par l'attente qui les environne; on.exige d'eux qu'ils aient essayé de ployer les faits à leur volonté; on l'exige surtout dans les temps troublés, quand la légalité devient un uniforme d'emprunt que chaque acteur applaudi revêt à son tour, pour une minute, en disant : « Il est à moi, je viens de le prendre à cet autre! »
La vérité, c'est que le sort ne rouvrit plus à ce soldat de race et de vocation la seule voie où il eut marché d'un pas assuré : celle des armes. Tout ce qu'il défendait contre les tentations de la politique, son repos, ses aises, ses goûts, ses biens, il l'eût sacrifié avec joie au premier appel d'un clairon, à la moindre occasion de conduire une troupe au feu. A toutes les heures de sa vie, il a désiré ardemment ce bonheur, parmi les autres bonheurs qui ne lui étaient de rien sans cela. Je crois bien que, dans le secret de son esprit, il pensait qu'aucune action ne vaut la peine qu'on y risque sa chance, hormis l'action de guerre; il ne se sentait vraiment apte, il ne tenait, il ne croyait qu'à celle-là.
On le vit bien, quand ce citoyen soumis, facile
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aux accommodements, fut atteint dans ses droits d'officier. Le prince avait supporté tous les désagréments, il avait voulu ignorer plus d'une avanie; le général se redressa, dans un superbe éclat de colère, lorsqu'ils osèrent toucher à son épée. On le blessait dans son dernier amour et son unique espérance. La psychologie de ces pauvres trembleurs était si courte qu'ils n'aperçurent pas l'inutilité de leur sottise. Ils ne comprirent pas qu'ils pouvaient, sans le moindre danger, tirer à l'occasion honneur et profit d'une épée si bien maniée, et si parfaitement incapable de se retourner un jour contre eux. Il n'y avait pas dans toute l'armée un officier plus rassurant à cet égard; parce qu'il n'y en avait pas de mieux fait pour serv)h\ au beau sens militaire de ce terme, avec toute l'abnégation et la résignation qu'il comporte.
L'avant-veille de son départ pour cette terre de Sicile où il allait mourir, le duc d'Aumale dînait avec quelques amis littéraires de tous les bords. Il amena la causerie sur les précautions défen-
sives que le gouvernement de son père avait prises contre une invasion éventuelle. Il parla longuement des choses de la frontière, avec une chaleur et une liberté dont sa parole si mesurée n'était pas coutumière. Un triste pressentiment nous envahissait, à voir les lueurs jaillir si vives de la lampe finissante. L'entretien ayant effleuré la politique contemporaine, on entendit un instant ce qu'on entend dans un dîner de Paris : les palabres où la passion de chacun ramène les causes profondes de nos déchéances à de superlicielles récriminations contre tel homme, telle loi, telle institution. Le prince écoutait, hochait la tête, d'un air indulgent et désabusé; il conclut à peu près en ces termes :
« Les hommes, ceux-là ou d'autres, ne peuvent plus grand'chose. Depuis 1870, la France est amputée d'un membre nécessaire, elle souffre à la place de ce membre perdu. Tout s'en ressent. Dites ce que vous voudrez, faites ce que vous voudrez, vous ne ferez pas marcher droit un amputé. Il ne retrouve nulle part son équilibre, il reste gauche et maladroit dans tous ses mouvements, au dedans, au dehors. Tous vos traitements ne peuvent
rien contre ce mal, d'où découlent tous nos maux. »
La philosophie du vieux capitaine perçait sous ces paroles; incrédule à tant d'autres illusions, elle n'avait foi que dans la vertu de la guerre pour redresser le sort de sa patrie et sa propre destinée. Au moment de nous quitter, il laissait éclater la passion maîtresse et le grand regret d'une vie qui allait s'éteindre, sans lui avoir offert le seul mode d'action où il n'eût douté ni de son pays ni de lui-même.
C'est par là que ce prince reste vénérable et très près du cœur de chaque Français. Tel il est apparu à l'artiste clairvoyant qui n'a mis en relief sur ce tombeau que l'essentiel de cette âme, l'aspiration directrice de cette vie.
Un jour, au lointain des âges à venir, l'archéologue visitera les sépultures de Dreux; il regardera ce monument comme nous faisons ceux du passé gothique. La personnalité du prince qui nous charmait par ses talents se sera évanouie dans la brume des siècles, faute d'avoir pris forme dans un grand rôle historique. Le nom gravé sur la tombe n'éveillera peut-être que des
notions très confuses dans la mémoire du savant ; mais • la forte suggestion de cette figure le retiendra, comme nous retient à Ravenne ce Guidarelli auquel je pensais tout à l'heure. On ne sait presque rien du condottiere romagnol ; on A^eut deviner, on imagine; il y a sur ses traits tant d'histoire, et si belle, qu'on s'efforce de reconstruire une vie qui dut être très malheureuse si elle ne fut pas très grande.
Le visiteur de Dreux cherchera de même, sur ce large front et dans la main qui ramène au cœur les plis de ce drapeau, le mystère de quelque haute destinée inachevée. Et si la date est effacée, si l'historien hésite sur l'époque incertaine du monument, il dira sans doute, à tout hasard : « Cette pierre est d'un temps où l'art savait encore donner une expression magnifique aux idées, aux sentiments qui ne savaient plus s'exprimer dans l'action ».
Mai 1900.-