VLADIMIR SOLOVIEF
Les feuilles russes de ces derniers jours annoncent et déplorent en termes émus la mort de Vladimir Serguiévitch Solovief. Rares seront les lecteurs français chez qui ce nom réveillera un souvenir. Singulière ironie des choses! On connaissait fort peu en Europe le philosophe qui scandalisa les slavophiles par son européanisme. Solovief fut dans son pays l'une des figures les plus originales du dernier quart de siècle, une force, un excitateur d'idées. Ce Doclor mirabilis eut des admirateurs fanatiques, et des journées triomphales dans les chaires où la jeunesse studieuse l'acclamait; il l'électrisait par le magnétisme de sa personne et de sa parole, plus que par
ir, sous L'HORIZON
ses écrits d'un abord difficile, Pfiilosoplie, théologien, poète, Solovief fut tout cela, et pourtant ces qualifications le définissent mal : nous le replacerons mieux dans sa lignée en l'appelant un docteur, au sens que prenait ce mot quand on en décorait les grands scolastiques du moyen âge.
Fils de l'historien national Serge Solovief, ses origines, son éducation, ses relations habituelles le rattachaient étroitement aux cercles slavophiles de Moscou, aux traditions de la plus pure orthodoxie. Il étonna ses amis par une volte-face inattendue. Reprenant les thèses développées en 1830 dans la fameuse Lettre philosophiqne de Tchaadaïef, Vladimir Serguiévitch se posa en champion du cosmopolitisme intellectuel; il déclara la guerre au particularisme slave, il prêcha la fusion avec la civilisation européenne dans tous les ordres d'idées, même sur le terrain religieux. Contraste d'autant plus piquant que ce jeune avocat de l'Occident incarnait le vieux type russe dans ce qu'il a de plus caractéristique; son tour d'intelligence, ses habitudes d'esprit et de corps, l'air de son visage, tout en lui datait de l'antique Moscou d'avant Pierre le Grand.
Un hasard me le fit rencontrer pour la première fois au Caire, en 1(S7G. M. de Lesseps ramenait à riiôtel une de ces caravanes qui venaient fondre chaque soir sur sa tahle hospitalière : Turcs, Levantins, explorateurs de contrées fabuleuses, amis bigarrés qu'il s'était faits sur tout le pourtour de la planète. Ce jour-là, en traversant l'Ezbékieh, il aA^ait péché dans son coup de filet un jeune Russe qu'il nous présenta; une de ces figures qu'on n'oublie plus quand on les a vues une fois : de beaux traits réguliers dans une face maigre et pâle, enfouie sous les longs cheveux bouclés, toute dévorée par de grands yeux admirables, pénétrants et mystiques; une pensée à peine vêtue d'un peu de chair; le modèle dont s'inspiraient les moines imagiers, quand ils peignaient le Christ slave qui aime, médite et souffre sur les vieilles icônes. En plein été d'Egypte, ce Christ portait une longue lévite noire et un chapeau à haute forme. Il nous raconta ingénument qu'il s'en était allé seul, dans cet accoutrement, chez les Bédouins du désert de Suez; il recherchait une tribu où des initiés conservaient, lui avait-on dit, certains secrets de la Kabbale,
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certaines traditions maçonniques héritées directement du roi Salomon. Les Bédouins ne lui avaient fourni aucun éclaircissement sur ces matières; mais ils lui avaient volé sa montre et bossue son chapeau à haute forme.
L'année suivante, je retrouvai mon philosophe dans une maison amie, au fond des forêts de Tchernigof. Il y passait ses nuits à interroger des tables tournantes sur les événements de la guerre turco-russe. Je le revois toujours, effrayant comme il était au sortir des séances nocturnes, plus pâle encore que d'habitude, gagnant les bois : la silhouette fantastique, appuyée sur un long bâton, s'allait perdre entre les bouleaux blancs, dans l'aube incertaine ; longtemps on entendait venir de la forêt ce rire suraigu, convulsif, semblable à un braiment sonore, que je n'ai connu qu'à lui. Solovief travaillait alors l'occultisme; il cherchait aussi la quatrième dimension; et il méditait un grand ouvrage où il se faisait fort de prouver que le principe divin est un principe femelle.
Un matin, nous embarquâmes pour le Danube le correspondant mihtaire de la Gazette de
Moscou : Katkof l'envoyait à l'armée en cette qualité. rSous demandâmes à Vladimir Serguiévitch s'il possédait tous les sacrements requis pour se faire accepter à l'état-major, chose alors malaisée aux correspondants de journaux. Il avoua qu'il n'avait aucun papier, qu'il n'y avait pas pensé; mais il s'était procuré un revolver. A la portière du vagon, il continuait son éclat de rire enfantin, il agitait d'une main un énorme bouquet de roses, de l'autre le gros revolver qu'il maniait avec une gaucherie inquiétante pour lui seul : engin bizarre entre les doigts de cet être abstrait, qui n'eût pas fait de mal à une mouche. Il s'en alla dans son rêve, philosophant, disant des vers. Je crois qu'il ne dépassa jamais Bukarest.
Les personnes d'imagination paisible vont croire que je parle d'un fou. Qu'elles attendent. L'homme est un animal étrange, l'homme russe en est un doublement étrange. Deux ans plus tard, Solovief montait dans une chaire de philosophie à l'Université de Pétersbourg. C'était au plus fort de ce bouillonnement d'idées qui suivit la guerre émancipatrice et les réformes libérales.
Cette masse d'étudiants venus du peuple, assis ou debout sur les gradins du vaste amphithéâtre qu'ils emplissaient de groupes pittoresques, ce jeune docteur de vingt-sept ans, ardent, subtil, — lout nous reportait aux auditoires pareils du moyen âge, à ces étudiants et à ces maîtres de la rue du Fouarre qui devaient avoir même physionomie, même dialectique, mêmes passions.
Cependant, le thème de la leçon inaugurale était d'un modernisme assez hardi : un éloge de la Déesse Raison, celle de 1703.
Le professeur la glorifiait, il en expliquait le large symbolisme; son éloquence arrachait des acclamations à tous ses disciples. Nous suivions avec épouvante la parole audacieuse, comme on suit un acrobate sur la corde raide : quel faux pas allait le faire trébucher? Aucun. Savamment ramenée à l'idéal religieux, rassurante pour le plus rigide des conservateurs russes, la pensée de l'orateur côtoyait les précipices avec ces souplesses innées qui confondent toutes nos idées, dans le pays où l'on ne peut rien dire et où l'on peut tout dire. Le succès fut éclatant, éphémère, comme ce cours bientôt suspendu. Les catastro-
phes sinistres qui assombrissaient les dernières années d'Alexandre II interrompirent ces jeux périlleux : on éteignit prudemment, dans la presse et dans les chaires, les belles torches qui secouaient leurs étincelles sur des tonneaux de dynamite.
Solovief revint aux écrits métaphysiques où il exposait son rationalisme mystique : — il faut oser ces alliances de mots pour définir certaines conceptions des penseurs russes. A partir de cette époque, il s'absorba de plus en plus dans une idée dominatrice : la réunion des Eglises d'Orient et d'Occident. Il se flatta de réussir seul là où le Concile de Florence avait échoué. Vladimir Serguiévitch se lia avec M'^' Strossmayer, avec d'autres personnalités marquantes du monde slave catholique; il vint chercher des appuis à Rome, à Paris. Ses arguments prirent corps dans un livre intéressant, La Russie et f Eglise universelle; il en donna une version en langue française, qu'il écrivait à la perfection.
Quelques particularités nous révélèrent alors par quoi cet homme était grand et foncièrement représentatif de sa race. Un jour qu'il parlait
avec conviction do l'attrait qui le portait vers l'Église catholique, quelqu'un se hasarda à lui demander : « Pourquoi donc n'y venez-vous pas? — Jamais, s'écria-t-il; je n'aurais plus aucune action sur mes compatriotes. — Cependant, votre salut individuel... — Eh! qu'importe mon salut individuel? C'est au salut collectif de ses frères qu'il faut penser. » — Parole hien russe, où se découvrait le mohilc de conduite commun au croyant et au nihiliste, le sacrifice joyeux de l'individu à la collectivité, jusque par-delà le tombeau. Comme il s'apprêtait à repartir pour Pétershourg- afin d'y poursuivre sa propagande, il fut averti que le Saint- Synode ne tolérerait pas cet apostolat. Des avis sûrs lui parvinrent : l'autorité ecclésiastique avait résolu de le faire interner dans un couvent d'Arkhangel, où les hérésiarques ont le loisir de réfléchir, longtemps, avec peu d'agrément. Nous l'engagions à différer son départ. — « Non, répondit-il; si je veux que mes idées se répandent, ne dois-je pas aller témoigner pour elles? » — Et il partit. Des amis éclairés et influents s'entremirent : on eut la sagesse de ne pas inquiéter le doux apôtre.
Je l'ai un peu perdu de vue durant ces dernières années. Les périodiques russes m'apportaient les petits poèmes qu'il continuait de leur donner; il s'y montrait poète habile, tour à tour sentimental, ironique, religieux, comme dans ces vers :
0 Russie ! Dans ta haute prévoyance Tu es occupée d'une fière pensée; Mais quel Orient veux-tu être :
Celui de Xerxès ou celui du Christ?
Il avait entrepris une traduction avec commentaire des Saintes Écritures. Des articles, des liA^res nombreux attestaient son grand labeur métaphysique; il les publiait sous des titres volontairement énigmatiques et légèrement provocants pour le commun des philosophes : la Justification du bien, la Justification de la vérité, Histoire et avenir de la théocratie. Ces titres fleuraient un parfum du moyen âge, comme leur inventeur, si moderne par d'autres côtés. Mais qui nous dit qu'ils n'étaient pas modernes, au sens enflé que nous donnons à ce mot, les docteurs auxquels Solovief m"a fait penser tant de fois : le Docteur subtil, Jean Scot; le Docteur illuminé, l^aymond Lulle ; et surtout cet Abélard, comme lui sédui-
sant, éloquent, jouant avec une grâce vertigineuse sur les gouffres de l'hérésie et de la passion?
Vladimir Serguiévitch est emporté, à quarantesept ans, par un mal inconnu; mal rebelle à tous les diagnostics des médecins, disent les articles nécrologiques. Depuis plusieurs jours, il délirait... Il continuait son rêve, et, je suppose, son grand rire enfantin, inquiétant.
J'ai voulu dire adieu à ce compagnon lointain, rencontré tout le long de ma vie. Je ne me flatte pas de l'avoir fait comprendre : et que serait-ce, grand Dieu, si j'étais entré plus avant dans les détours de sa pensée philosophique? Un seul peintre y eut réussi, son ami Dostoïevsky; le romancier a créé, — peut-être à l'image de Solovief, — des êtres chimériques pour nous, très réels là-bas; personnages électriques, abstractions vivantes, esprits presque indépendants de leurs corps. Comme eux, le philosophe vivait pendant des semaines d'un plat de concombres et de quelques verres de thé; nul n'a jamais su si ce noctambule dormait et quand il en trouvait le temps.
« Un original, un loufoque, » diront derechef
les bonnes gens. — Peut-être: mais à coup sûr un cerveau puissant, élargi par une lecture encyclopédique, par la connaissance de toutes les philosophies, des sciences de la nature, des langues principales qu'il parlait à merveille ; et mieux encore, une âme dont les secrètes beautés transparaissaient sur ce beau visage, dans ces beaux yeux fascinateurs. Non, je ne l'aurai pas fait connaître ici ; mais on le reconnaîtra ailleurs, dans son pays, le dialecticien songeur, candide comme un enfant, complexe comme une femme, trouble, attachant, indicible... Je vous dis que l'homme est un animal étrange et que l'homme russe en est un doublement étransTe.
Août 1900.
M. J^outroux vient do nous donner un de ces livres rares dont le mérite passe toutes les louanges qu'on en pouri-ait faire. En deux cents pages, dans un des petits volumes de la Collection des grands écrivains, il environne Pascal. L'homme, le philosophe, le géomètre, le croyant, ces puissances diverses d'un même esprit qui s'échappait sans cesse et par tant de percées vers Finfîni, M. Boutroux les embrasse d'une étreinte si robuste et si aisée que son livre est vraiment « un raccourci d'abîme ». On ne sait ce qu'il y faut le plus admirer, l'effacement discret du peintre derrière le personnage que son amour compréhensif fait revivre, la pénétration d'un regard qui descend jusqu'au fond du grand cœur effaré, la claire con-
cision de ces résumés où se déroule tout le dessein des Promnciales et des Pensées, la langue délicieuse qui nous reporte sans affectation au temps de Pascal. Elle ne laisse pas un instant la sensation du pastiche et de l'archaïsme voulu; c'est le parler naturel d'un petit-fds instruit par l'aïeul, et qui plie insensiblement aux besoins nouveaux le langag-e dont il n'altère en rien l'accent.
Enfermer dans un monument léger, avec tant d'élégante simplicité, pareille somme de savoir, d'intelligence et de labeur, ce fut l'art grec, et c'était naguère l'art proprement français. L'écrivain qui en donne un modèle si achevé se place très haut dans l'estime des plus difficiles.
Aussi sommes-nous tentés de lui demander l'impossible, la satisfaction complète de chacune de nos préférences. J'aurais aimé pour ma part que le peintre eût accusé plus fortement un trait de la physionomie de Pascal, sa soumission raisonnable à des conventions sociales dont il n'est pas dupe. Il a ce trait de commun avec un autre Celte, bien différent de lui par ailleurs, avec M. Renan. Chez l'un et chez l'autre, même acceptation de la coutume dont ils discernent le porte-à-
faux; même théorie, plus âprement moqueuse chez Pascal, plus souriante chez M. Renan, sur la façon de diriger, de justifier et de supporter les opinions de Caliban.
Quand on sait comment Pascal se divertissait à faire sonner le creux aux idoles de son temps, c'est un jeu facile de supposer les sentiments qu'il eut marqués vis-à-vis de nos fétiches. Vous le figurez-vous, par exemple, lisant le préambule de la Déclaration des Droits de l'Homme? — « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits... » Devant ce défi au sens commun, « il admirerait qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence ». Il admirerait que d'honnêtes gens, instruits dans l'histoire et dans les sciences de la nature, qui ont vécu, qui ont élevé des enfants, puissent accorder leur consentement à un axiome démenti chaque jour par l'expérience qu'ils ont d'eux-mêmes et de leurs semblables.
L'homme nait asservi, nous crie cette expérience; et ce n'est qu'au prix d'un lent effort, de luttes patientes contre lui-même, contre les autres,
contre les fatalités naturelles, qu'il acquiert enfin un peu de liberté, dans la faible mesure où il lui est donné de posséder ce bien fugace. — Les hommes naissent inégaux; il ne faut pas moins qu'une longue éducation de la raison et du cœur pour que les plus forts par le muscle, par la pensée, par l'argent, se contraignent à ranger leur force au service des plus faibles. — On voit bien que Rousseau, l'instituteur de ces sophismes, n'avait jamais regardé jouer ses propres enfants. Pascal eût fait prompte justice de ces « lieux communs philosophiques », ainsi que les appelait dédaigneusement le malin Adolphe Thiers. Après quoi il se fut soumis, en citoyen exact, aux lois qui en découlent. La coutume les a faites respectables : « introduites autrefois sans raison, elles sont devenues raisonnables » ; et le cœur de Pascal eût aimé tout ce qu'elles ont apporté dans le monde d'innovations généreuses, humaines, équitables. Familier avec les contradictions et les leurres de notre imagination, il ne se fût pas étonné que des législateurs, partis d'un principe erroné, en aient tiré beaucoup de conséquences excellentes; il eût vu clairement l'illusion de nos révolutionnaires,
qui croyaient appliquer leur turlutaine métaphysique, alors qu'ils développaient à leur insu les germes fécondés par l'incubation lente de dix-huit siècles de christianisme.
Le savant logicien de Port-Royal se fut égayé du 2:ros embarras où se mettent bénévolement nos maîtres d'école. Ils gravent sur les murs de leur classe le premier article du nouveau catéchisme, si bien fait pour fausser l'esprit des enfants; puis ils initient ces mêmes enfants aux admirables progrès des sciences naturelles ; ' et voilà le mensonge moral confondu, tourné en dérision par toute l'enquête moderne des naturalistes et des philosophes, par toutes les conclusions des grands penseurs du six*" siècle, dans ce qu'elles ont de plus solide et de mieux assuré. D'autres maîtres sont moins gênés, qui commencent par enseigner à leurs élèves que l'homme naît dans la servitude du péché originel; plus tard, avec une simple transposition de termes, le haut enseignement scientifique éclaire et confirme cette vérité.
Nous connaissons l'ensemble des conceptions de Pascal et sa façon déliée d'aller découvrir une erreur initiale sous la vérité moyenne qu'il accepte ; nous ne risquons guère à décider du parti qu'il eût pris dans la plupart de nos controverses. C'est j^Tand dommage qu'on ne l'ait pas vu revenir et siéger dans ce congrès de la paix dont on mène aujourd'hui tant de bruit. Il se fût joint en toute sympathie à l'élite de braves gens qui poursuivent un idéal si séduisant ; il leur eût peut-être démontré que la réussite de leurs projets irait directement contre le but qu'ils se proposent. Quel réveil du rôve, pour ces cœurs bien intentionnés, s'ils obtenaient ce résultat : les guerres rendues plus faciles et plus fréquentes par l'allégement de notre lourd fardeau militaire, par le retour aux petitesarmées; au cas impossible où toute crainte de guerre extérieure serait écartée, son remplacement par la plus désolante des guerres, la guerre civile !
Presque tous les vrais hommes de guerre désirent la reconstitution des petites armées de métier. Ils ont probablement raison au point de vue technique; mais c'est surtout qu'ils sentent leur action
A l'École de pascal 33
indéfiniment ajournée par le système des primes d'assurance, — et notre luxe de précautions onéreuses n'est pas autre chose. On fait armer un canot pour pêcher un poisson; on j regarderait à cent fois s'il fallait faire chauffer un paquehot. Les rois et les peuples ne raisonnent pas autrement que ces pêcheurs. Où a-t-on vu en dernier lieu Fentraînement facile aux guerres de conquête? Chez les nations qui ne sont pas maintenues dans le pesant harnais du service universel, les Etats- Unis, l'Angleterre. Il semble donc que les pacifiques à tout prix devraient bien se garder de toucher à un engin si menaçant qu'on n'ose plus s'en servir.
Veulent-ils supprimer jusqu'à la menace? Ah! les imprudents ! La crainte de la guerre est au siècle de l'argent le frein salutaire qu'était la crainte de l'enfer dans les siècles de foi. Exception faite pour le militaire professionnel, excusable de désirer un jeu où il met sa vie, il faudrait être cruellement fou pour souhaiter à sa patrie le fléau de la guerre; ceux qui en ont connu les horreurs
sont garantis à jamais contre cet accès de démence. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir que la crainte, — disons le Arai mot, qui n'est pas beau, — la peur d'une guerre que l'on croyait imminente fut durant plus de vingt ans le lien des cœurs divisés, la meilleure sauvegarde de la paix civile et sociale dans notre pays. Certes, les passions et les ambitions se donnaient carrière, les partis ne s'épargnaient pas : mais un aiguillon toujours présent contenait le troupeau aux heures de folie ; il n'y avait pas divorce irréparable entre des adversaires qui se réunissaient, à la moindre alerte, pour monter fraternellement la garde sur le rempart.
Le fantôme s'éloigne, il s'évanouit à l'horizon; les gens avertis n'y croient plus, leur incrédulité gagne peu à peu la masse. L'effet de sa disparition ne s'est pas fait attendre. J'en appelle à tous ceux qui observent notre société depuis trente ans : trois années ont précipité la dissociation de ses éléments plus que n'avait fait un quart de siècle.
— L'Affaire! dira-t-on. Riïet pris pour la cause; si ce n'avait été cette all"aire-là, c'eut été une autre.
— Les fossés d'antan sont devenus des abîmes
entre des esprits désormais réfractaires à tout rapprochement; le conflit qui existait naguère entre des étiquettes et des intérêts politiques, à la superficie des âmes, est descendu jusque dans leur tréfonds; il met aux prises des façons de penser, des sentiments, des cro3^ances irréconciliables; le plus optimiste ne niera pas qu'il n'y ait aujourd'hui dans les cœurs ardents, ceux qui mènent les autres, un état latent de guerre civile. Créez un instant cette chimère, le pouvoir supérieur qu'invoquent les bons congressistes : faites rendre au magicien un décret qui nous assure à jamais contre toute menace de guerre; je ne donne pas cinq ans à nos gens avant qu'ils s'égorgent copieusement. Leurs fureurs ne seraient alors arrêtées, toute l'histoire nous l'apprend, que par l'inévitable diversion d'une guerre étrangère.
Hypothèses, diront ces apôtres convaincus; et nous vous offrons, nous, la plus belle, la plus noble des réalités : rendre au travail et à la vie normale les millions de jeunes hommes qui
gâchent leurs meilleures années dans l'oisiveté de la caserne; consacrer à l'amélioration des misères sociales les milliards inutilement dévorés par le Moloch militaire : n'est-ce pas désirable? — Sans doute. Il serait également désirable de détourner la tempête de nos côtes, la grêle de nos récoltes, l'incendie de nos maisons. La nature des choses ne le permet pas. Elle a enfermé notre action utile dans un cercle borné, lentement extensible. Le sage s'y cantonne, il essaye d'y limiter au moindre mal le tribut qu'il faut payer aux infirmités et aux folies humaines. Il bénit tout progrès qui les atténue, d'où qu'il vienne, sans être dupe des explications qu'on lui en donne. Il se plie aux conditions de son temps, il trouve bon qu'on les vante avec quelque exagération, puisque les grands mots bercent et consolent la masse des malheureux; il se fait volontiers complice de ce charlatanisme nécessaire, pourvu que les charlatans ne lui en content pas de trop fortes. — Voilà au moins ce qu'on apprend à l'école de Pascal.
Je crois bien qu'on rayerait ses œuvres de nos programmes scolaires, s'il revenait et continuait
sur les choses du présent ses investigations de très libre penseur. Qui sait, pourtant? Les inspirateurs de ces programmes pardonneraient plus d'une hérésie au terrible Auvergnat qui a si fort malmené les Jésuites. M. Renan a3^ant au préalable centriste les catholiques, ses flatteurs ont fait mine d'ignorer les pages où il ruinait les dogmes politiques de notre siècle. Voltaire bénéficiait de la même immunité, quand il raillait les espérances démocratiques après les espérances chrétiennes.
Ceux qui n'ont point pris ces précautions indispensables ne doivent pas compter sur les mêmes indulgences. On les traitera d'affreux réactionnaires, s'ils s'avisent de distinguer entre des prémisses absurdes et des lois heureusement réformatrices; de maniaques sanguinaires, s'ils avancent que la guerre, excitatrice des pires instincts et des plus hautes vertus, rentre dans les intentions éternelles de la nature; et qu'il est bon de toujours l'attendre pour mieux conjurer d'autres fléaux. — Qu'importe! Un jour peut-être, quelque rat de bibliothèque dénichera leur papier moisi dans le fatras de l'ancien temps; peut-être s'écriera-
t-il, tout surpris : « Tiens! ce particulier n'était pas si méchant homme ! Ce qu'il écrivait est aujourd'hui vérité courante; les faits ultérieurs lui ont donné raison ». — Bon rat de bibliothèque! Laissez-nous croire que quelques mots semblables rendront très habitable la tombe où Ton reposera. — Et ceci est encore une vanité, observerait Pascal. — Il y en a de plus nuisibles.
Septembre 1900.
Si j'avais le redoutable honneur de confectionner les programmes du baccalauréat, j'y voudrais remplacer quelques matières, peu importe lesquelles, par une lecture obligatoire : je prescrirais aux examinateurs de s'assurer tout d'abord que les jeunes candidats ont lu, médité, compris cette Vie de Pasteur que M. Vallery- Radot vient de publier. Livre nécessaire, livre éducateur, livre national au plus haut sens du mot. Le savant n'eut pas fait ses heureuses découvertes que sa vie resterait par elle-même un chef-d'œuvre de construction logique et harmonieuse; du berceau à la tombe, elle offre cette eurythmie qui enchante la raison dans les lignes pures d'un temple grec.
Jiien de plus simple, rien de plus clair que l'intérieur de ce puissant cerveau ; on y voit fonctionner, comme dans un globe de cristal, les quelques ressorts dont le jeu régulier constitue toute son histoire. Lentement, de bonne heure, une volonté réfléchie arme la pensée pour le service exclusif de la science; cette pensée se met en marche, elle ne s'arrête plus : un pouvoir occulte la précipite et la dirige dans des voies qu'elle n'a point choisies. Le génie de Pasteur a ce caractère singulier, observé parfois chez les conquérants d'un autre ordre, qu'il fait malgré lui des conquêtes auxquelles il ne songeait pas et devant lesquelles il recule d'abord avec effroi. La nature l'appelle à des combats où il va en tremblant; elle lui laisse entrevoir, pour le détourner de sa route, des secrets qu'elle le contraint à dérober, qu'elle lui refuse longtemps ])Our piquer son obstination et l'attirer plus avant.
Cet homme méthodique, tour à tour très timide et très résolu, a dit maintes fois comment son âme était partagée entre l'horreur sacrée et l'enthousiasme, quand il se sentait contraint à explorer un nouvel arcane de la vie. Le sceau de la
nécessité marque tous les travaux, toutes les Aictoires du dompteur des monstres invisibles : c'est pourquoi l'existence de ce savant tranquille atteint à la grandeur tragique des anciens mythes : lutte de Jacob avec l'Ange, d'Œdipe avec le Sphinx. Le récit de ces drames, qui se déroulèrent dans la paix d"un laboratoire, attache et passionne le lecteur comme un merveilleux rorian d'aventures intellectuelles.
On n'attend pas que j'en résume ici les péripéties. L'enchaînement des découvertes pastoriennes est présent à toutes les mémoires. L'ne première esquisse de M. Vallery-Radot les avait mises à la portée des « ignorants ». comme s'intitulait lui-même avec bonne grâce ce guide si averti. Le tableau minutieux et amplifié qu'il en fait aujourd'hui est précédé de quelques pages sur les ascendants de Pasteur: elles arrêteront l'attention de ceux qui aiment à méditer ce problème obscur, les origines et la formation du
Nos perroquets politiques ont usé et al)usé des grandes phrases sur « l'ascension de la démocratie ». Grâce à eux, ces mots éveillent généralement l'idée de la tourbe d'intrigants qui émergent de leur néant à la faveur des révolutions, des grèves, des comédies électorales, des connivences cléricales ou maçonniques : gymnastes adroits qui se font la courte échelle et se hissent au sommet d'une société qu'ils bouleversent. Il y a heureusement une autre ascension de la démocratie, — une ascension droite, diraient les astronomes, — régulière, indépendante des bouleversements politiques, constante et bienfaisante dans notre pays, comme la montée de la sève des racines aux plus hautes branches du vieil arbre. La famille Pasteur en offre un exemple typique.
Regardez monter la lignée. Au siècle dernier, d'humbles laboureurs francs-comtois, serfs mainmortables du seigneur de Lemuy. Race robuste : chaque génération comptait de huit à dix enfants. L'arrière-grand-père du savant fut affranchi de la macule de main morte en 1703. Il s'établit tanneur à Salins. Son fils alla chercher fortune à Besançon dans la même industrie et mourut jeune,
laissant un orphelin que la conscription prenait en 1811.
C'était le père de Pasteur : figure simplement admirable, égale dans sa condition obscure à celle du glorieux fils qui allait en reproduire les traits essentiels. Le soldat Jean-Joseph fit, au 3*" de ligne, la guerre d'Espagne, puis la campagne de France. Sergent-major à Bar-sur-Aube, il gagna dans cette journée sa croix de chevalier. Il fut des deux cent soixante-seize hommes, restes du régiment broyé par les canons de Blûcher, qui rejoignirent Napoléon à Fontainebleau, se massèrent dans la cour du Cheval-Blanc pour la dernière revue de l'Empereur. Réformé quelques jours après, le sergent Pasteur revint tristement à Salins, il reprit l'état paternel dans la petite tannerie, transportée plus tard à Arbois. Fidèle à ses souvenirs, il vieillit en travaillant sous le portrait de son Empereur, pendu au mur entre sa croix et son sabre : le sabre qu'il avait arraché à un homme de police et qu'on n'osa pas lui enlever, malgré l'arrêté qui prescrivait aux militaires congédiés de verser leurs armes à la mairie.
Des filles lui vinrent, et un fils. Le sergent
voulut que cet enfant s'élevât dans la science, puisqu'on ne s'élevait plus par la guerre. Ces hommes avaient gardé de leur passage dans la gloire un haut sentiment de leur dignité personnelle, l'hahitude de penser comme il sied à ceux qui furent les maîtres du monde, l'amhition de soulever leurs fils au-dessus de la médiocrité qu'ils acceptaient noblement pour eux-mêmes. Dans la tannerie, après le rude labeur des journées qui payaient les frais de l'école d'Arbois, puis du collège de Besançon, le vieux soldat passait les soirs à compléter son instruction rudimentaire. Penché sur des grammaires, sur des manuels scientifiques, l'écolier de cinquante ans essayait de suivre les progrès de son fils. Celui-ci envoyait de Besançon, et bientôt de l'Ecole normale, des programmes d'études, des conseils. Avec une pieuse délicatesse, il feignait de croire que le père les demandait pour guider l'éducation des sœurs. — « Je lui dois tout », écrivait Pasteur, déjà illustre, quand il se remémorait les exemples et les sacrifices qui l'avaient fait ce qu'il était.
En lisant cette biographie, tous ceux qui ont eu l'honneur de fréquenter notre grand confrère seront frappés de la ressemblance morale entre le père et le fils. Le savant servait dans une autre armée que le soldat; il y portait le môme zèle, le même esprit de discipline, la même bravoure dans le combat, le même patriotisme exalté. C'était sa préoccupation constante de faire rejaillir sur la France sa gloire personnelle. Il prononçait ce mot : « la gloire », avec un accent de gravité et d'enthousiasme qu'il devait tenir du sergentmajor. Il aimait ainsi bien des choses surannées. Il avait à beaucoup d'égards les idées et les sentiments d'un savant de la première Révolution. Le plus grand éloge qu'il put faire d'un homme était de l'appeler « un bon citoyen ». Il détestait la guerre, à la vérité; dans sa lutte quotidienne contre les principes de mort, il avait pris l'horreur de toute destruction. — S'est-il jamais demandé, le bienfaiteur du genre humain, si les atomes de son génie n'avaient pas été élaborés dans quelque
bivouac paternel, sur les monts d'Espagne ou sur la plaine champenoise?
Qui sait, qui pourrait dire quelles vertus latentes s'éveillèrent soudain dans le sang paisible des laboureurs et des artisans, quels germes d'avenir y furent fécondés, tandis qu'il se métamorphosait dans le creuset héroïque? Certes, les méfaits de la guerre sont en apparence la négation même de l'idéal que poursuivait notre pacifique savant. Mais un Pasteur ne s'arrête pas aux vaines apparences et aux fausses symétries. Il pouvait aller plus loin, jusqu'au fond des choses, le chimiste habitué aux réactions déconcertantes d'où naît la vie, le physiologiste qui trouvait dans la putréfaction les formes les plus intenses de cette vie, le naturaliste qui posait en ces termes la loi fondamentale de l'Univers : a L'Univers est un ensemble dissymétrique... La vie est dominée par des actions dissymétriques. Je pressens même que toutes les espèces vivantes sont primordialement, dans leur structure, dans leurs formes extérieures, des fonctions de la dissymétrie cosmique ».
Cette loi du monde phj^sique, ne fùt-il jamais tenté d'en étendre les conséquences aux contra-
dictions du monde moral? Chimie où nulle expérimentation n'est possible, chimie des cœurs et des esprits : elle nous réserverait peut-être d'étranges surprises, si l'on y découvrait que le génie do quelques privilégiés se paie cher, comme tous les autres biens, qu'il s'élabore dans les épreuves et les sacrifices de la communauté nationale.
Quoi qu'il en soit, cette famille Pasteur est éminemment représentative ; elle nous montre ce qu'il y a de meilleur et de plus consolant dans notre histoire : la croissance naturelle et l'épanouissement magnifique d'une bonne plante du terroir français. Elle le montre d'autant mieux que son grand homme ne fut pas un enfant prodige, un de ces génies capricieux qui échappent à toute mesure; d'esprit plutôt lent, extraordinaire surtout par la puissance de l'attention, il appliqua aux spéculations scientifiques les vertus héréditaires, les qualités du bon laboureur qui travaille bien son champ, du bon soldat qui combat avec discipline et vaillance. Il était bien une résultante. Laboureurs, artisans, soldat, savant, en moins de cent ans, l'humble tige de braves gens a
naturellement porté celui que nous appelâmes, d'un consentement commun, le premier entre les Français de son temps.
Ce ne fut pas l'avis des électeurs sénatoriaux du Jura. En 1870, le nom de Pasteur avait figuré dans la dernière promotion au Sénat de l'Empire ; décret non promulgué, que l'ouragan emporta avec tant d'autres espérances. L'homme qui voyait si loin dans l'infini avait parfois des naïvetés d'enfant quand il regardait notre pauvre monde. Il s'imagina que la plus haute gloire de notre démocratie retrouverait, auprès du corps électoral, la déférence que lui avait marquée l'Empereur déchu. Il céda aux sollicitations de quelques amis, il perdit une semaine de travail dans une campagne sénatoriale. M. Grévy donna de sa personne pour le combattre : le président patronnait deux de ses clients. Par 44o voix, ces deux messieurs furent trouvés bons pour le service politique.
Pasteur recueillit (32 suffrages. J'ignore, vous ignorez sans doute comme moi si ses heureux
compétiteurs furent des sénateurs efficaces; ils rendirent du moins un service inestimable à Pasteur et à la France : ils nous épargnèrent l'irréparable déperdition d'une force unique. Le savant avait oublié un instant la vérité capitale qu'il ne faut pas se lasser de répéter, parce qu'elle résume toute l'iiistoire du siècle; il la formulait luimême dans cet axiome : « La science dans notre siècle est l'âme de la prospérité des nations et la source vive de tout progrès. Sans doute, la politique, avec ses fatigantes et quotidiennes discussions, semble être notre guide. Vaine apparence! Ce qui nous mène, ce sont quelques découvertes scientifiques et leurs applications. »
Voilà ce qu'on devrait enseigner dans toutes les écoles de la république, avec des maximes de conduite et de travail tirées de la vie de Pasteur, de l'histoire de sa famille...
Je sais bien qu'il 3^ aurait à cet enseignement une petite difficulté. L'expérimentateur rigoureux, si libre de pensée dans les recherches savantes, avait rencontré le mystère au fond de l'infini. Certes, il mit toujours une cloison étanche entre le laboratoire où il poursuivait la vérité dans les
phénomènes sensibles et le foyer domestique oii il retrouvait ses sentiments intimes. Lorsqu'on lui suscita une première querelle, au sujet des générations spontanées, il s'indigna qu'on put tirer argument de ses convictions spiritualistes pour contester la loyauté de ses investigations scientifiques. Il ne comprenait pas l'erreur du vulgaire; et le vulgaire ne comprendra jamais qu'un grand chercheur de vérité, savant ou historien, se dédouble lorsqu'il exerce sa fonction sacrée. L'homme qui croit, souffre, espère, reste à la porte du temple de la science; l'esprit avide de démonstrations irréfutables y entre seul et s'y libère de tous ses partis pris : il n'est plus qu'un greffier docile, prêt à enregistrer les dépositions de l'univers et de l'humanité , dussent- elles entraîner la condamnation de tout ce qu'il aime. Pasteur maintint avec un scrupule jaloux cette disjonction nécessaire. N'importe; il avait l'habitude de dire : « Nous sommes enveloppés de mystères », alors que les savants officiels affirment qu'il n'y a plus de mystères. Il avait même de pires habitudes. Pour se guider dans ces mystérieuses ténèbres, au delà du vaste champ lumi-
neux que ses conquêtes avaient agrandi, le secours traditionnel lui suffisait. Quand la vie abandonna cet organisme surmené par le travail, quand se fermèrent les pauvres yeux usés sur l'invisible, dans cette main qui venait de laisser tomber le microscope, un crucifix conjurait la Mort.
La vie de Pasteur forme un tout homogène dans sa grandeur et sa beauté. On ne se résoudrait peut-être pas à l'enseigner à nos écoliers sans la dénaturer. C'est regrettable. On ne trouvera pas mieux pour élever des hommes, des savants, des Français.
Novembre 1900.