JOSEPH CHAMBERLAIN
Au mois de décembre 1899, je m'en revenais d'Egypte sur un paquebot des Messageries Maritimes. C'était le moment où les armées de l'Angleterre livraient au Transvaal d'incertaines et sanglantes batailles; l'Europe attendait avec une fièvre d'angoisse les nouvelles de l'Afrique du Sud. Un matin, en montant sur le pont du navire, j'aperçus sur la dunette d'arrière une petite boîte de bois blanc, pareille à ces arches de Noé qu'on nous donnait dans notre enfance. Un des volets du toit était relevé du côté du soleil couchant. Je m'approchai : au fond de la boîte, dans son enveloppe d'ouate et de mousse, une minuscule orchidée, d'espèce rare, recevait frileusement le pâle rayon du soleil. Il était évident qu'une main attentive soignait la plante
et l'apportait à cette place aux heures favorables, avec la sollicitude dont on entoure les objets très précieux. Je lus l'adresse, inscrite en gros caractères sur l'autre volet : The Right Honourable Joseph Chamberlain, Highburij, Birmingham.
Ainsi, de ce continent africain, où se jouait la fortune du Ministre des Colonies, on lui envoyait la fleur dont il raffole ! La rose de Flnfante ! Peut-être, à cette minute, pensait-il à la petite boîte qu'il attendait impatiemment . Peut-être l'ouvrirait-il , dans quelques jours, avec plus de curiosité, avec plus de passion que les dépèches portées par ce même courrier, et qui allaient le renseigner sur le succès ou la ruine de ses desseins. Si la plante avait péri, quelle contrariété! Plus vive peut-être qu'à la lecture des bulletins qui énuméraient les soldats blessés, les officiers prisonniers... A cet instant, il me parut que la frêle fleur résumait en elle toute l'Afrique : elle me disait tant de choses ! Je soni?eais aux fantaisies semblables des patriciens romains, lorsqu'ils déplaçaient des légions afin de se procurer quelque rareté d'Asie. Le rapprochement n'est pas pour déplaire au Sylla de Birmingham.
Un proconsul de Rome, à Fépoque où Rome affermissait son empire sur l'Asie et l'Afrique, c'est l'image qu'évoque tout d'abord dans nos esprits la figure glabre et volontaire de M. Chamberlain; c'est l'ancêtre auquel nos souvenirs classiques nous reportent, lorsque nous recherchons la lignée historique de l'homme d'Etat qui s'est fait le champion de l'impérialisme britannique. Vous retrouverez notre contemporain, peint au naturel, dans les livres où M. Guglielmo Ferrero renouvelle l'histoire romaine par d'ingénieux rapprochements avec l'histoire d'aujourd'hui ; vous le retrouverez sous les traits de Lucullus ou de Pompée, de ces éloquents agitateurs qui soulevaient la plèbe du Forum, groupaient autour d'eux les grands intérêts capitalistes, étendaient le réseau des Compagnies à charte sur l'Arménie, sur la Cappadoce, sur les royaumes asiatiques qu'ils allaient conquérir avec l'appui des financiers italiens. Le fabricant de Birmingham n'eut jamais la prétention d'être un fellow d'Oxford ou de Cambridge; et l'on peut douter qu'il soit un bon humaniste; cependant, nul n'aura fait autant que lui pour amener les
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imaginations anglaises à leur idéal actuel : une imitation consciente du peuple-roi de l'antiffuité, une obsession perpétuelle de la grandeur romaine, un désir avoué de transformer Westminster en un autre Capitole, héritier de la supprématie universelle que s'attribuait l'ancien.
Mais, lors même qu'il se retourne vers le mirage de Rome, un Anglais reste profondément Anglais, fidèle aux disciplines héréditaires et aux méthodes éprouvées qui ont fait la force de son pays; si vigoureuse que soit son individualité, elle se plie docilement à la loi que lui impose cette seconde nature, l'éducation parlementaire. On l'a bien vu, quand le Secrétaire d'Etat des Colonies fît brusquement le beau geste qui étonna l'Europe. Ministre dans un cabinet que rien ne menaçait et où sa popularité le rendait tout-puissant, principal bénéficiaire des victoires qui venaient d'assurer le triomphe de sa politique personnelle dans l'Afrique du Sud, M. Chamberlain n'avait plus, semblait-il, qu'à laisser mûrir le fruit de ces victoires et à jouir paisiblement de sa situation incontestée. Mais voici qu'à ce moment, une conception vaste et hardie germe dans son
cerveau; projet révolutionnaire auquel les esprits anglais ne sont pas préparés. Très simplement, il quitte le pouvoir, il rentre dans la foule, pour convaincre ces esprits, pour les gagner, par la seule puissance de sa parole, à l'idée qu'il aurait peut-être pu leur imposer d'en haut.
Je ne sais rien d'amusant comme la stupéfaction que cet acte provoqua, chez les hommes politiques d'autres pays qui se disent et se croient parlementaires, parce qu'ils ont emprunté les formes extérieures du parlementarisme anglais. Eh! quoi? Voilà un ministre qui a une idée, bonne ou mauvaise, et dans ses mains linstrument efficace pour réaliser les idées, l'autorité gouvernementale qui les transforme en faits; et ce ministre a la naïveté de se démettre, de se métamorphoser en apôtre, d'aller prêcher sa doctrine aux électeurs, avec l'espoir qu'ils l'accepteront librement, qu'ils lui donneront, après examen , un nouveau mandat pour faire passer dans les lois cette doctrine reconnue salutaire! Nos hommes d'État, habitués à décréter leurs volontés, n'en revenaient pas d'une pareille candeur chez un politicien qu'ils jugeaient la veille très habile et très fort.
Candeur, non; mais soumission raisonnée aux pratiques du gouvernement libre, conscience intime de l'elTort nécessaire à tout Anglais qui veut convertir ses concitoyens à de nouveaux principes; et, d'autre part, confiance audacieuse en soi-même, besoin d'exercer le grand pouvoir de persuasion dont cet homme se sent dépositaire. Quelque jugement que Ton porte sur l'œuvre et les idées de M. Chamberlain, son acte et les sentiments qui l'ont inspiré lui assurent une place honorable dans l'histoire. J'imagine que le souvenir et l'exemple de Gladstone no furent pas étrangers à la détermination d'un successeur qui ne lui ressemble guère. Si l'illustre vieillard a laissé une figure légendaire, c'est surtout parce que nous le revoyons toujours dans sa dernière campagne, dans cette infatigable propagande pour le home-ride que l'octogénaire menait avec la merveilleuse vigueur d'un jeune homme. M. Chamberlain, arrivé à l'âge où les plus rudes lutteurs ont coutume de se reposer, aura voulu imiter, dépasser Gladstone, remuer comme lui son pays par la parole et l'orienter, du seuil de la tombe, vers de nouvelles destinées.
Tout le différencie de son modèle, le but qu'il poursuit, les moyens qu'il emploie; et, plus que tout, ce tempérament d'ancien démagogue, théâtral et brutal, qui reparait sous la peau d'emprunt du néo-conservateur. Mais si dissemblables que soient les deux figures, elles ont en commun le trait caractéristique du type anglais : la ténacité dans l'effort, la foi imperturbable dans la toutepuissance de l'idée et de la parole pour changer les sentiments d'un peuple.
Gladstone n'avait parlé que dans les Trois- Royaumes; M. Chamberlain projette plus et mieux : on lui prête le dessein d'aller annoncer l'évangile de la fédération impériale et protectionniste jusque dans les plus lointaines colonies, sur tout le pourtour du globe. Entreprise sans précédent; quel qu'en doive être le succès, si vraiment il la tente, à son âge, s'il refait en Australie, au Canada, la campagne de banquets et de discours quotidiens qui émerveilla naguère les habitants du Cap et de l'Orange, ce péripatéticien mondial frappera sur l'imagination des hommes un de ces coups qui gravent à jamais un nom dans leurs mémoires.
Je n'examine pas ici la valeur intrinsèque des idées en cause. J'écris avec une grande curiosité pour la physionomie originale que j'étudie, avec une indifférence relative pour des doctrines dont on peut dire seulement que leur application serait un saut dans l'inconnu. Bien hardi l'étranger qui se prononcerait sur ces questions difficiles; elles divisent en Angleterre les meilleurs esprits. A plus forte raison me garderai-je de prophétiser la victoire ou la défaite de M. Chamberlain. Justes ou faux, ses calculs n'auront peut-être qu'une influence négligeable sur l'événement final. Me trompé-je en pensant que beaucoup d'Anglais sont moins sensibles à la qualité de ses arguments qu'à sa belle performance de lutteur? Ce n'est pas le théoricien discutable, c'est le champion si bien en forme que la foule admire et applaudit. Il agit sur elle par le magnétisme de son attitude et de son action, plus que par la vertu de ses raisonnements. Et sous cet entraînement naturel à un peuple sportif, on découvrirait sans doute une explication plus largement humaine de l'ascendant qu'exerce M. Chamberlain. Il a donné à ce peuple une marque de confiance absolue, il est
descendu volontairement du pouvoir pour venir le convaincre, avec la certitude qu'il y réussirait. Or, les peuples sont comme les enfants : on ne les prend, on ne les séduit qu'en leur témoignant cette confiance qui les flatte et les touche au cœur.
Certes, l'avocat du protectionisme impérial trouve en face de lui des adversaires redoutables, bien armés pour la riposte. Mais plus d'un parmi eux, — et notamment le très distingué M. John Morley, ce fm lettré, — doit se rappeler avec mélancolie un mot du plus grand des politiques anglais, qui n'était autre que Shakespeare. Le Sfénie divinatoire du vieux Will a mis à nu tous
les ressorts des mouvements populaires. Vous souvient-il de cette scène de Jules César où Casca rapporte à ses amis les paroles de César au Forum et les applaudissements du peuple? Cassius interrompt : — « Cicéron a-t-il dit quelque chose? — Casca : — Oui, il a parlé grec. — Cassius : — Dans quel sens? — Casca : — Parbleu, si je puis vous le dire, je veux bien ne plus vous regarder jamais en face; mais ceux qui le comprenaient se sont souri les uns aux autres, et ont secoué leurs
têtes; pour ce qui me concerne, ce qu'il a dit était pur ^rec. »
Il est à craindre, pour les contradicteurs de M. Chamberlain, que leurs laborieuses statistiques et leurs fortes raisons n'aient pas plus d'effet sur la foule que le grec de Cicéron. Quand le fougueux missionnaire s'embarquera pour son tour du monde, les Cassius de Londres s'écrieront peut-être, avec le découragement du patriote romain : « César enjambe le monde étroit comme un colosse; et nous, petits hommes, nous errons sous ses vastes jambes, rôdant de côté et d'autre pour nous trouver des tombeaux ignominieux ».
Attendons l'avenir. Qu'il gagne ou perde la grande partie où il joue la fortune de l'Angleterre, l'ancien" marchand de fer l'aura conduite en beau joueur. Le Français qui écrit ces lignes n'ignore point que son pays ne peut pas souhaiter un succès qui rendrait plus difficile notre vie économique, notre vie politique. Mais, d'un point de vue plus général, il convient de faire trêve à nos craintes, à nos préférences, pour saluer un rare et beau spécimen de l'animal humain. En un temps où tant d'animalcules affaiblis grouillent
inutilement sur la terre, sachons rendre justice à ceux qui relcA^ent notre chétive condition. 31. Chamberlain est un de ceux-là. Avec un autre idéal et d'autres procédés, il continue la mémorable lignée des grands volontaires qui forgèrent le destin anglais, des Pitt et des Gladstone. Garlyle lui eût assigné une place éminente parmi ses Héros. Alors même qu'on croirait devoir les combattre, il faut admirer les hommes de cette valeur; non point pour ce qu'ils font de discutable dans telle ou telle circonstance, mais pour ce qu'ils sont essentiellement, pour la leçon fortifiante que nous donne leur magistère d'intelligence et de volonté.
Décembre 1903.
îl
M. Frédéric Masson, eut jeudi dernier, à l'Académie, de légitimes sujets de contentement. Par delà le discours, nous applaudissions vingt volumes où se manifestent le labeur, le talent, la probité de l'esprit. Et l'historien de Napoléon goûtait la joie délicate de parler de son héros sous l'habit que porta ce terrible confrère, dans un cadre à souhait pour l'évocation; dans une salle où rien n'a changé depuis qu'en exécution du décret de Ventôse an XIII, — 17 mars 1803, — l'architecte Yaudoyer la décora pour les séances de rinstitut. Mobilier, ornementation, peintures en grisaille de la voûte, tout est selon le goût rigide et solennel de l'Empereur, de son temps. Là-haut, sur le pourtour de la coupole, M. Masson avait un auditoire d'aigles emprisonnées dans des
couronnes de lauriers; au-dessus des aigles, un chœur de Muses aux tuniques pâles, à la mode des élégantes de 1805.
Je les regardais, ces contemporaines de M. de Fontanes, qui se penchaient avec complaisance vers son successeur; et je crus surprendre, dans le bruit des ovations, une plainte étouffée : le sourd gémissement d'une reine captive derrière le char du triomphateur. Il ne l'a pas entendu, ce léger soupir venu du cintre; on applaudissait trop fort. L'ombre aérienne qui l'exhalait, il ne l'a pas vue, car il avait les yeux sur son papier; mais, s'il les eût levés, je crois bien qu'il aurait reconnu, sous une des tuniques en grisaille, la figure affligée de la souple et dolente Joséphine.
Oserais-je plaider pour elle, contre lui? Ce serait courir à une confusion certaine. On ne se risque pas à reviser les causes instruites par M. Masson. Il est cousu de documents, cuirassé de dossiers; il ne ferait qu'une bouchée de l'imprudent contradicteur, écrasé sous un amas de faits précis,
probants. D'avance, je crie merci. Mais, très timidement, je songe que le meilleur peintre, si minutieux observateur qu'il soit de toutes les particularités et de toutes les lumières sur le visage du modèle, n'en rend pas toujours l'expression totale et réclaira^-e d'ensemble. Je me suis donné le plaisir de relire les volumes où l'historien étudie à la loupe toute la vie de Joséphine. Il n'avance rien que de certain; il fait prompte justice des calomnies vagues, on le croirait tout occupé, et il l'est vraiment, à défendre l'Impératrice-Reine contre les sales pamphlétaires.
C'est même la plus grande difficulté que l'on rencontre lorqu'on veut atténuer un jugement de M. Masson. A toutes les objections, il peut répondre victorieusement : « Reportez-vous à telle page; ce que vous dites, je l'ai dit : ce calomniateur, je l'ai confondu avant vous; cette explication, qui est presque l'excuse d'une faute, je l'ai loyalement donnée. » Sans doute; et cependant, dès que Joséphine est en cause, il y a dans l'exacte justice de son biographe je ne sais quelle prévention séA'ère contre l'accusée, même lorsqu'il l'absout. On sent qu'il reproche à cette femme de
n'avoir pas aimé le grand homme d'une amour assez vigoureuse, c'est-à-dire de n'avoir pas été autre que la nature ne l'avait faite. Il la considère comme une maîtresse qui usurpe trop longtemps la place réservée à la véritable épouse; on le devine impatient de voir arriver 31arie-Louise, la fille des Césars, seule digne de partager le trône du nouveau Gharlemagne.
Une créole; ce qualificatif revient sans cesse, pèse lourdement sur la tête de Joséphine; le mot sous-entend des culpabilités probables; alors qu'il y a doute sur une de ses fautes, il fait pencher la balance dans l'esprit du lecteur. On dirait d'un fruit mûr des tropiques, dont il est convenu que la chute ne peut tarder chaque fois qu'une main le touche. Nos professeurs de logique nous ont pourtant prévenus contre cette généralisation dangereuse : Tous les Cretois étaient menteurs... De ce qu'une femme est créole, il ne s'ensuit pas qu'on la cueille comme une mangue. Vers le même temps, la créole Virginie s'illustrait par un excès de pudeur sur le pont du Saint-Géran.
Reprenons dès le début la carrière de Joséphine. Elevée à la diable, maquignonnée par une tante
sans scrupules, on la marie à ce niais vicieux, Alexandre de Beauharnais. Le plus sot des idéologues, s'il n'en était pas le plus méchant. Il faillit jouer un grand rôle; à le voir dans son emploi de démolisseur national, on dirait que le premier mari de Joséphine travaille mieux qu'aucun de ses complices pour préparer les entreprises et la fortune du second. Il avait bien graissé la guillotine; quand elle joue pour ce noble jacobin, nul n'est tenté de le plaindre; pas plus qu'on ne le plaindrait, si sa femme, qu'il traitait comme sa nation, lui avait rendu les avanies dont il l'accablait.
Cependant, jusqu'en 1790, au moment où la créole nous revient des Iles du Vent sur la frégate la Sensible, rien ne justifie la mauvaise opinion qu'on voudrait nous donner de ses mœurs. Un milord s'est fait gloire plus tard de l'avoir intéressée : pure vantardise, sans preuves. Quant aux allégations absurdes de Beauharnais, inventées pour pallier sa propre inconduite, le drôle dut les retirer piteusement : elles ne tiennent pas debout, M. Masson les écarte avec le dédain que mérite le personnage. Durant trois années encore, rien de fondé dans les bruits qu'une malignité
rétrospective fît courir sur Joséphine. Elle se débat dans la misère avec ses deux enfants, elle fréquente des montagnards, société de son mari, intercède près d'eux pour le sauver. Elle a trente ans passés ; et si le bourreau l'eût prise dans le préau des Carmes, avant que le général Vendémiaire la tirât en pleine lumière, elle fut partie sans laisser un mauvais renom chez ceux qui la connaissaient.
Puis, c'est la tourmente où tout chavire, où chacun se sauve et s'étourdit comme il peut; hommes et femmes perdent la tête — sans mauvais jeu de mots; toute loi morale est abolie. Par quelles mains passa cette faible épave? Hoche? Avec son habituelle rigueur d'information, M. Masson confronte les dates, les courts séjours du général à Paris : la bonne fortune qu'on lui prête soufîre de grandes difficultés, il n'eut pas le temps. Barras? La chose paraît avérée, non point parce que Barras l'a dite, mais malgré qu'il l'ait dite. Notre historien sait trop bien son métier pour faire état de cet immonde fatras, les Mémoires — ou prétendus Mémoires — du cynique directeur. Quoi qu'il en soit, accordons aux détracteurs
de Joséphine qu'elle était un peu avariée, comme la France, lorsque Bonaparte se sentit une furieuse envie de posséder l'une et l'autre.
On sait avec quelle fougue il aima d'abord sa conquête, et, dans la femme, cette fleur des anciennes élégances qu'elle personnifiait à ses yeux encore ingénus. Nous avons ces lettres quotidiennes d'Italie où éclate la passion sentimentale d'un disciple de Rousseau. Ici, je serais tenté de prendre à partie M. Brunetière, dussé-je être pulvérisé entre les deux redoutables athlètes qui se mesuraient jeudi dernier. Mon confrère m'opposait Napoléon comme l'un des rares hommes qui ne travaillèrent jamais pour une femme. Est-il bien sûr qu'au plus radieux moment de sa carrière, au plus haut du vol de sa gloire sur l'Italie conquise, alors qu'invincible, infaillible en tout, Bonaparte était vraiment le jeune aigle du premier portrait de David, — est-il bien certain que le héros ne frappât point ses plus grands coups pour plaire à son héroïne?
Ce partage du cœur entre l'amour et l'ambition ne fut pas long; mais il fut, peut-être ; et peut-être avec une prédominance de l'amour. Croyons-en Ségur, le plus fidèle et le plus compréhensif de ses historiens. — « Son amour même pour Joséphine lui était aiguillon de gloire... Son cœur toujours enflammé était peut-être, en ce moment, plus fortement agité de cet amour que son esprit ne l'était de gloire... » Et n'oublions pas que Ségur, témoin très véridique et très informé, a dit ailleurs : « Il ne dut qu'au mariage les plus douces faveurs de cette veuve... Bientôt, selon les expressions que nous avons entendues cent fois de sa bouche, ils s'aimèrent passionnément. »
Ce fut vrai de Bonaparte, penseM. Masson; mais il ne croit guère à la réciprocité chez Joséphine. Pourquoi barguigne-t-elle , si lente à le rejoindre en Italie? Et pourquoi ce M. Charles, trop fréquent dans sa voiture, dans Milan, toujours à ses côtés? C'est alors que le biographe devient sévère pour la pauvre créature, indigne de l'autel du dieu où il eût voulu qu'elle se consumât. — Qu'il y ait eu chez la créole plus d'effroi que d'attrait pour ces flammes corses, pour des mœurs
et des sentiments si différents de tout ce qu'elle avait connu, c'est humain, féminin, vraisemblable. Peut-être fut-elle plus sensible aux stigmates encore visibles de la gale de Toulon qu'au prestige du génie. Lassitudes, reprises, coquetteries ailleurs, tout s'explique par Tantagonisme de deux éducations, de deux complexions qui n'avaient rien en commun. Pour comprendre Joséphine, il faut revoir son époux en ces premiers temps, non pas tel qu'il fut déifié par la suite, mais du moment et du point d'où elle le voyait alors, comme un être d'autre espèce, son inférieur social, élevé jusqu'à elle par une bizarre aventure.
Elle eut des torts, c'est entendu. Fùt-elle restée une hermine, on lui en aurait inventé. Représentons-nous cette horde de frères, de belles-sœurs, d'envieuses, de rivales, qui n'avaient d'autre affaire que de l'attaquer dans l'esprit de Bonaparte. Lorsqu'il part pour l'Egypte, durant toute la traversée, on lui rebat les oreilles des crimes vrais ou faux de sa moitié. Les frères n'écrivent de France, ils ne parlent au retour que pour la perdre. La mauvaise réputation de Joséphine, à cette époque, a été faite d'accusations si intéressées
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qu'une saine critique doit en rabattre quatre-vingts pour cent. Lorsque le revenant d'Egypte pardonne, après la scène émouvante d'octobre 1799, c'est moins peut-être par magnanimité que par une juste clairvoyance de sa raison, un moment surprise.
Cette épouse qu'on nous montre si indifîérente, elle a sauvé Bonaparte et sa fortune en deux circonstances très critiques. Dans Brescia, son intuition du péril a forcé le général à partir, la nuit même où l'on devait l'égorger. Au 18 Brumaire, c'est l'adresse de Joséphine qui paralyse cet imbécile de Gohier, au moment où la résistance têtue du directeur pouvait faire manquer tout le plan concerté. Son tact et sa bonne grâce rendent des services quotidiens, pansent les blessures, rattachent l'ancien monde au nouveau. Pour une personne si négligemment élevée, elle écrit des lettres que M. xMasson qualifie lui-même de « chefsd'œuvre » ; telle cette lettre à l'Empereur, datée de Navarre, en avril 1810; fond et forme, éloquence et dignité, Talleyrand n'eut pas fait aussi bien.
Après comme avant le carnaval révolutionnaire, femme du Consul, impératrice, épouse répudiée, Joséphine ne donne plus la moindre prise à la médisance. Il n'y a pas de Xeipperg dans la maison de verre où elle vit. Futile, frivole, dépensière, tout ce qu'on voudra; mais irréprochable compagne du brutal compagnon qui lui inflige le perpétuel affront de ses fantaisies changeantes. On l'imaginait plus retenu, avant que M. Masson ne l'eût déshabillé dans Napoléon et les Femmes. Tudieu! C'est l'histoire d'un pacha turc! A moins que ce ne soit une seconde édition des victoires et conquêtes de Louis XV le Bien Aimé. On s'y tromperait, par instants; eiïet naturel d'un raccourci d'optique : tant d'aventures accumulées en quelques pages nous feraient croire qu'il y en eut pour toutes les nuits de l'épopée.
Jalouse, mais soumise, l'Impératrice les supporte; de même qu'elle va subir les humiliations plus cruelles du divorce. Napoléon les rend plus pénibles par l'ostentation théâtrale qu'il porte en toutes choses. Comme il se montre bien, le ^m-
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gediante-comediante, à la parade solennelle du 15 décembre 1809! Comédien dans la scène de larmes avec Hortense ; tragédien dans le mot révélateur qui lui échappe devant Joséphine : « Savezvous que ce divorce fera un épisode dans ma vie ! Quelle scène dans une tragédiel » Et il veut qu'un peintre en fasse un beau tableau. Dans la suite, son égoïsme ne ménage guère la sensibilité de la délaissée; comme les préfets, elle est instruite par lui des espérances maternelles de Marie-Louise, de la naissance du Roi de Rome.
Elle prend part à ces affreux bonheurs, avec une résignation dliumble sujette; pour sauver « sa position », conjecture M. Masson. Dame! On comprend qu'elle ait voulu défendre le peu qui lui restait. Presque racinienne par instants, la créole n'avait rien de cornélien; il faut l'en féliciter; avec un cœur plus profond, cette femme eût souffert, pendant les trois quarts de sa vie, toutes les formes du martyre. Et qui de nous a le droit de juger ses sentiments intiuics? M""'' de Staël brûlait de s'en enquérir, elle courait après Joséphine dans ce dessein; elle l'atteignit enfin, elle s'en revint toute quinaude. Yeyette se montra
plus femme que Corinne ; elle ne parla point, sachant que ses douleurs seraient servies toutes vives dans quelque roman.
En somme, dans l'impossible condition où le sort l'avait réduite, son maintien ne manqua pas de dignité. Au jour de l'effondrement final, tous lâchent, trahissent ou se ménagent, princes et maréchaux, courtisans et créatures, frères et sœurs; Murât passe à l'ennemi, Eugène louvoie, Hortense fait son marché; Marie-Louise a la tenue et les sentiments que l'on connaît. C'est encore Joséphine qui garde la meilleure figure. Quelques prévenances pour Alexandre; des alliés, des émigrés à sa table : nul ne s'étonnait alors pour si peu. Voudrait-on que, dans cette débandade, la créole se fût seule découvert un cœur de Romaine? Plus tard, sans doute, si elle eut vécu, la force des choses l'aurait amenée à de pires déchéances. Elles lui furent épargnées par la fièvre maligne qui l'emporta très à propos, avant que se posât pour la première Impératrice l'angoissant problème : aller ou ne pas aller remplacer l'autre à Sainte-Hélène?
Son cercueil était sorti de la Malmaison depuis
une année, quand l'Empereur traqué vint chercher là sa dernière retraite, ses meilleurs souvenirs, des regrets et des remords, peut-être; à moins qu'il ne voulut travailler encore à sa légende, si savamment préparée, et l'embellir par ce rapprochement touchant. La légende adopta Joséphine, elle seule, parmi les femmes de Napoléon. M. Brunetière l'a finement remarqué : l'opinion populaire fait dater du divorce le déclin de la fortune impériale. Nous avons tous connu quelque bonne dame qui expliquait par cette faute les malheurs de l'infidèle César.
Ne dérangeons pas la légende, le dernier de ces voiles légers, tissés et blanchis aux Iles, que la créole drapait sur sa personne pour en dissimuler les imperfections. Je crains que M. Masson ne l'ait un peu chiffonné, dans son farouche amour de la vérité. — Un jour, à Bologne, en 179(3, Bonaparte fut pris d'une folle épouvante : le portrait de sa femme, échappé de ses mains, s'était brisé en tombant. Le pressentiment du général ne le trompait pas : un courrier, dépêché en toute hâte, trouva Joséphine presque brisée elle-même par la chute d'un balcon. — Si Napoléon revenait aujour-
d'hui, avec les sentiments du plus bel instant de sa vie, il dirait sans doute à son plus fidèle admirateur : c( Prenez garde, cher et vaillant confrère, ne heurtez pas trop fort le portrait de ma Joséphine! »
Janvier 1904.
Désarmement, paix et fraternité, embrassade universelle... Depuis quelques années, on parlait trop de ces molles utopies : tous ceux qui ont retenu les enseignements de l'histoire prévoyaient un brusque rappel à la réalité des choses. Il semble qu'à chaque détour de la route où les hommes marchent vers un peu de mieux-être, une puissance ironique et jalouse les guette; dès qu'ils perdent de vue les fatalités de leur condition terrestre, elle se dresse en ricanant et soufflette leurs chimères. A quoi donc sert l'expérience? Le xviii'^ siècle, à son déclin, proclamait la fraternité des peuples; il se flattait de finir dans une idylle, en conduisant des moutons enrubannés. Les lecteurs de Gessner et de Florian se réveillèrent au pied de la guillotine, ils virent
l'Europe transformée en un vaste champ de bataille. Les songe-creux de notre temps avaient oublié cette démonstration exemplaire; et c'est encore au nom de la raison qu'ils portaient même défi à la raison cachée qui gouverne l'histoire. Klleleur répond comme elle a toujours fait, en opposant au verbiage humanitaire une dure leçon de choses.
C'est donc la guerre, la guerre atroce, maudite, et dont vous ne vous débarrasserez pas plus que de la mort, parce que, comme la mort, elle est nécessaire pour recréer de la vie. Je sais à quoi s'exposent ceux qui tiennent ce langage : on les traite de visionnaires et de barbares. Pourtant, ils n'ont pas fabriqué la nature et ses lois; ils ne prétendent pas en expliquer les contradictions et les mystères; ils se bornent à les constater, à les rappeler aux oublieux.
C'est la guerre; comme la mort, elle est d'autant plus redoutable qu'on s'y est moins constamment préparé. Et c'est pour le moment, en attendant peut-être pire, une guerre dont un journal étranger a pu dire avec raison que nul événement d'aussi grande conséquence ne s'était produit sur la planète depuis 1870.
Les analogies se présentent d'elles-mêmes à l'esprit. L'ancien équilibre de l'Occident fut changé par les guerres de 1866-1870; à la place de la petite Prusse, — de ce pays que l'on disait trop pauvre, trop mal outillé, trop mal bâti géographiquement pour aspirer à un rôle prépondérant, — ces guerres décisives firent apparaître un nouvel et puissant personnage, l'Empire allemand. Quelle que soit l'issue du conflit de 1904, succédant aux campagnes japonaises de 1894-1899, l'équilibre du monde oriental ne sera pas moins changé. A la place du petit Japon, inconnu il y a quarante ans, presque impénétrable jusqu'en 1866, — l'année de Sadowa, — un empire militaire surgit sous nos yeux dans le Pacifique. Il compte quarante-sept millions d"liabitants; c'était à peu de chose près la population de fempire allemand au lendemain de 1870. En moins d'un quart de siècle, le nouveau venu a improvisé sur son territoire tout l'outillage moderne de la civilisation et de la destruction : chemins de fer, télégraphes, usines, arsenaux. Il a triplé le chiffre de ses revenus, quadruplé l'effectif de sa marine marchande et les opérations de son commerce extérieur. Il s'est donné
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une flotte de premier ordre, au témoignage de nos marins, et une armée qui a déjà fait ses preuves. Sa préparation aux luttes industrielles et militaires paraît sensiblement égale à celle des grands Etats de l'Occident. Il ambitionne à côté d'eux une place proportionnée à ses eiïorts. Mais il n'y a plus de places vacantes sur notre globe. Espérait-on de ce prodigieux enfant qu'il se ferait la sienne sans passer par le baptême du sang? Ce serait un phénomène sans précédents historiques.
Le plus étonnant dans ces affaires, ce fut la surprise d'une partie de l'opinion, le jour où éclata la plus inévitable des guerres. Croyait-elle donc à l'optimisme voulu des publicistes, des cercles officiels? A la différence des Anglais, les publicistes français ont compris le devoir européen ; aussi longtemps qu'une chance d'accommodement subsista, les plus claivoyants ont tu leur conviction; il en est qui ont refusé d'écrire, il y a quelques semaines, ce qu'ils pensaient alors, ce qu'ils peuvent dire aujourd'hui. Le mémo devoir
s'imposait, plus strict encore, aux hommes qui ont charge de veiller sur les affaires du dehors; c'est la seule explication plausible de leur quiétude obligatoire et de leur surprise apparente; informés comme ils doivent l'être, il n'est pas possible qu'ils se soient leurrés un instant de l'espoir d'une solution pacifique. Croire au maintien de la paix, durant ces derniers mois, c'était croire qu'un miracle empêcherait le choc de deux locomotives lancées sur les mêmes rails, à toute vapeur, l'une contre l'autre. Pense-t-on que c'est trop dire? Qu'on se représente tour à tour, sans parti pris, la position des deux adversaires.
Côté russe. — Que l'Empereur Nicolas II ait voulu la paix jusqu'au dernier jour, qu'il l'ait voulue et qu'il y ait cru avec une obstination touchante, nul n'en peut faire doute. Mais il y a une autocratie supérieure à celle d'un Tsar : le pouvoir de la force des choses. Au cours de ces dernières années, la Russie s'est détournée de son objectif séculaire, des Balkans et du Bosphore, pour tendre tous les ressorts de son activité extérieure vers l'extrême-Asie. Elle a mené à bien son Transsibérien, une de ces œuvres colossales qui deviennent
bientôt maîtresses de la politique qu'elles ont d'abord servie, qui la commandent et l'orientent pour longtemps. Ayant entamé cette grande entreprise, la Russie devait la conduire jusqu'à une mer libre, s'assurer sur cette mer d'une tête de ligne, d'un port. La voie ferrée exigeait une garde : l'occupation militaire delà Mandchourie s'imposait aux constructeurs de cette voie.
La Russie arrivait dans le voisinage de Pékin au moment où la Chine entrait en convulsions, où les autres puissances y faisaient des acquisitions territoriales, s'y disputaient les sphères d'inQuence. Limitrophe de l'Empire Céleste sur une immense étendue de frontières, amenée et retenue par son chemin de fer aux portes de la capitale chinoise, la Russie ne pouvait pas se désintéresser du grand marché mis à l'encan européen. Il était fatal qu'elle transportât de Constantinople à Pékin la politique tour à tour protectrice et menaçante qui mettait naguère la Turquie à sa discrétion.
Mais les accroissements en Turquie n'étaient qu'un luxe d'ambition pour le cabinet de Pétersbourg; les établissements dans la Chine septentrionale sont une nécessité pour le peuple russe.
Depuis quelques années, les émigrants affluent en Mandchourie; ils cherchent, suivant le dicton national, « la terre où l'on est mieux ». Les bonnes terres se font déjà rares en Sibérie : le torrent migrateur descend au-dessous de l'Amour, coule vers la mer Jaune, vers les cieux plus cléments. Demander à la Russie ce que lui demande en ' réalité le Japon, qu'elle fasse retraite au delà de l'Amour, c'est exiger d'elle l'impossible; c'est vouloir qu'elle renonce du même coup à sa politique, à son prestige en Asie, à son chemin de fer, au souci d'établir ses fils sur les terres cultivables où un courant irrésistible les entraîne. Mieux vaut la guerre qu'une pareille banqueroute morale et matérielle.
Côté japonais. — Ces exigences inacceptables pour la Russie, elles sont dictées aux Japonais par des nécessités tout aussi impérieuses. S'en départir, ne pas les appuyer par les armes, ce serait pour eux perdre le fruit de quarante ans d'efforts et de sacrifices. Le Japon étouffe dans ses îles; elles ne nourissent plus une population exubérante. Il n'y a pas de place pour son trop-plein dans la Chine centrale, grouillante d'hommes, et d'hommes qui
travaillent à meilleur marché. Le déversoir naturel de ces insulaires est la Corée, pays riche, à peine peuplé par quelques fainéants. Or, le Japon ne peut sV tromper : même tolérés en Corée aujourd'hui, ses émigrants y seraient hientôt pressés, refoulés vers la mer par la poussée russe; dans un prochain avenir, l'énorme et envahissant voisin pèserait d'un poids intolérahle sur la presqu'île où les petits colons n'auraient qu'une existence précaire et vassale. Arrêtés par la Russie dans l'expansion matérielle qui est pour eux un hesoin vital, les Japonais ne le sont pas moins dans leurs desseins grandioses d'expansion politique.
Ils n'ont rien épargné pour devenir une grande nation, rénovatrice et directrice du monde jaune. Voici qu'un colosse s'avance à larges enjamhées sur ce monde jaune, menace de l'absorber avant eux. En 1805, des victoires faciles leur avaient donné la Mandchourie ; forcés par les puissances européennes de lâcher prise, ils voient une de ces puissances, la plus formidable de toutes, établie sans coup férir dans la province qu'ils avaient conquise. Nous pouvons imaginer leur déconvenue, leur fureur, la blessure cuisante d'un
orgueil national que des succès si rapides avaient fait délirant. Ils ont cédé aux volontés de FEurope à Sinionosaki ; mais pour se replier sur eux-mêmes avec une seule pensée, telle la Prusse après léna; pour s'organiser militairement, pour préparer les armées et les flottes des revanches futures. Ils ont cherché, ils ont trouvé en Europe un puissant allié. Ils se croient prêts, ils savent que chaque jour de retard resserre autour d'eux le cercle russe. Plus d'autre issue que la guerre, longtemps préméditée.
C'est folie à eux de s'y risquer, dit-on. Possihle; mais ne pas s'y risquer serait une autre forme de suicide. En face de ce continent dont l'accès leur serait bientôt fermé, en face des vedettes russes qui en garniraient avant peu tout le littoral, les Japonais, rencognés dans leurs îles, n'auraient plus qu'à y mourir de faim, de consomption, du déses-' poir qui suit Técroulement d'un grand rêve chez un jeune peuple ambitieux. N'oublions pas qu'ils sortent de l'état féodal, que leur mentalité n'est point la nôtre, qu'ils ne sont pas encore assagis, — d'autres diraient : aveulis, — par cet adoucissement des mœurs qui nous fait envisai^-er la t^uerre
comme une monstruosité révoltante, comme le pire de tous les maux.
Un regard jeté sur la carte suppléera aux considérations que je ne puis développer ici. Le lecteur y verra, écrite d'avance, la fatalité du conflit. Il ne s'agit donc pas, cette fois, d'une guerre dynastique, d'un de ces différends occasionnels que les diplomates peuvent accorder. Les plus grands intérêts de politique et de race sont engagés, et primés pourtant par l'objet essentiel de toutes les contentions entre les hommes : Russes et Japonais luttent pour la terre et pour le pain, sur un sol où des mouvements élémentaires les ont poussés. Libre aux casuistes de rechercher quels furent les torts respectifs, les erreurs initiales des deux- mécaniciens qui lancèrent leurs machines sur les mêmes rails : voulussent-ils revenir en arrière, ils ne pourraient plus à cette heure serrer les freins, ralentir. Tout fait craindre que cette guerre inéluctable soit longue, acharnée. Les spectateurs attentifs en ont l'intuition ; de là le frisson
d'inquiétude qui a secoué les plus lointains; delà, et aussi du sentiment qu'il sera très malaisé de circonscrire l'incendie.
On parle beaucoup de la neutralité de la Chine, on se hâte de la garantir. Qui? Et comment? Qu'en pense la Chine elle-même, et qu'est-ce que la Chine? Tantôt une agglomération instable, anarchique, où des vice-rois se prononcent au mieux de leurs intérêts, des groupes populaires au gré de leurs passions fanatiques; tantôt une masse indifférente, obéissante sous la main d'un vieil homme, d'une vieille femme. Ne parlons qu'au passé, pour n'offenser personne. Il fut un temps où Li-Hung-Tchang était le maître de la politique chinoise ; et chacun savait que Li-Hung-Tchang se déterminait par des raisons chiffrées en roubles ou en livres sterling. Il se pourrait qu'il eut fait école. Supposez un recommencement des troubles de 1899, une velléité belliqueuse d'un chef de partisans, sensible aux arguments russes ou Japonais, une intervention des puissances pour rendre effective la neutralité qu'elles garantissent ; et cela pendant que le canon tonnera sur terre et sur mer, à proximité de Pékin. Ce sera miracle de sagesse
et de désintéressement, si les puissances font sans arrière-pensée leur œuvre de police dans cet embrasement général.
D'autre part, il faut bien dire un mot du spectre qui obsède les imaginations russes. Les journaux de Pétersbourg en étaient hantés, durant la semaine qui précéda la rupture des pourparlers. Je m'attendais à trouver dans ces feuilles les récriminations d'usage contre la perfide Albion ; elles revenaient çà et là pour mémoire ; mais les convoitises américaines étaient dénoncées à l'envi comme le véritable péril de demain. — « Lutte de la race jaune contre la race blanche? En apparence; au fond et en réalité lutte du Nouveau-Monde contre l'Ancien... La race jaune n'est qu'un instrument aux mains des Américains; ils veulent à tout prix l'hégémonie sur le Pacifique, sur l'Asie orientale; derrière les éclaireurs japonais qu'ils poussent contre nous, ce sont eux qui manœuvrent, préparent leur terrain, et prétendent faire reculer la Russie, avant-garde de l'Europe... » — Tel est le thème commun des articles, des correspondances. Espérons que la sagesse des Etats-L^nis donnera un démenti à ces appréhensions. On s'en voudrait
à cette heure de laisser échapper une parole qui pût attiser les haines, les suspicions. Je me horne à signaler chez les pul)licistes russes un état d'esprit qui leur fait prévoir les plus grosses difficultés d'avenir du côté de l'Amérique.
Puisque ce terrihhi duel ne pouvait être évité, souhaitons que les amhitions trop pressées fassent trêve autour des deux comhattants. Le corps à corps a commencé; les premières péripéties sont conformes à l'idée que l'on s'en faisait. Les Japonais, grands maîtres en imitation, ont voulu montrer qu'ils avaient étudié l'offensive foudroyante de nos plus fameux capitaines. Comme toujours, les Russes sont plus lents au début ; un peu surpris, insuffisamment préparés, peut-être; l'ordre et la précision des mouvements n'égalent pas chez eux le stoïcisme. J'étais leur hôte en 1877, au moment de la guerre turque; je me souviens des jours d'alarme, alors que leur fortune semblait hésiter, devant Plevna, au Caucase. Lentement, ils reprirent le dessus; ils le reprendront, cette fois
encore, et toujours. Vulnérable au premier choc et sur ses confins éloignés, la Russie est la seule nation dont on puisse dire à coup sûr qu'elle sera finalement inexpugnable. L'histoire, la géographie, l'arithmétique s'unissent pour crier cette vérité. La Russie est invincible, non pas tant parce qu'elle dispose de 150 millions d'àmes, mais surtout parce que chacune de ces âmes contient une réserve de force qui défie tous les coups du sort. Je sais bien ce qu'espèrent aujourd'hui beaucoup de ses ennemis du dehors, ce que redoutent même quelques-uns de ses fils. Disons-le : l'heure, si grave, n'est pas aux cachotteries policières. La guerre a surpris la Russie dans un moment de grand trouble intérieur. Ses adversaires escomptent des dissensions intestines, des séditions qui paralyseraient la défense. Ah! que c'est peu connaître ce pays! Le premier coup de canon y pacifie toute les révoltes des cœurs. Dans le village où les paysans s'ameutaient pour une jacquerie, dans l'usine où les ouvriers se mutinaient, dans l'université où les étudiants organisaient hier un tumulte, ces mêmes mécontents étrangleraient aujourd'hui l'imprudent qui lais-
LA GUERRE RUSSO-JAPOXATSE 30 o
serait tomber une parole malsonnante. Si Ton me permettait de suivre une idée qui m'est familière, je dirais que les divisions politiques et sociales commencent entre les vivants, dans cette Russie naguère si une; mais tous les morts y parlent le même langage; et c'est là le grand point. D'Arkhangel à Odessa, tous les morts donnent le même conseil, dictent le même devoir, qui est de les aller rejoindre jusqu'au dernier homme, plutôt que de faiblir dans la défense de la foi commune, de la patrie russe, de son chef visible.
La Russie soulfrira peut-être au début de graves dommages, car ses adversaires sont plus redoutables qu'elle ne le croyait. Son ceuvre dans rExtrême-<)rient en pourra être retardée de quelques années. Mais ni jaunes ni blancs n'auront raison de l'ours emblématique; il finira par broyer tous les obstacles, rien ne le fera démarrer de la place qu'il a élue.
Est-ce à dire qu'il écrasera les Japonais comme l'Angleterre écrasa les Roërs? J'ai lu quelque part cette assertion aventurée. On n'écrase pas une nation de il millions d'hommes. Si meurtris qu'on les suppose après une guerre malheureuse,
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les Japonais ne s'abandonneront pas. Ils se retireront dans leurs îles pour y panser leurs blessures. Avec l'intelligence et l'énergie qu'il nous fait admirer, le Japon se préparera de nouvelles destinées, s'orientera vers d'autres horizons. Débouté de ses prétentions sur les contrées situées au nord de la Chine, il regardera vers le sud; il cherchera de ce côté un déversoir pour ses ambitions dévorantes, des terres pour ses émigrants affamés, des champs grands producteurs de riz... A bon entendeur, salut.
Février 1904.