THÉODORE ROOSEVELT
Les citoyens des Etats-Unis viennent de procéder à des élections en partie double. Ils ont choisi les membres de la Chambre des représentants qui siégera à Washington l'an prochain ; un autre vote a renouvelé les législatures des divers Etats qui désigneront les membres du Sénat fédéral. Le parti républicain sort de cette consultation victorieux, mais affaibli : il conserA^era la majorité dans le futur Congrès; elle descendra vraisemblablement de quarante-cinq à vingt-cinq voix. Telle est la signification apparente des élections américaines.
Leur signification réelle est tout autre : il la faut chercher en dehors et au-dessus des vieilles compétitions de partis. On exagérerait sans doute
sous l'horizon. Iti
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si l'un disait de ces élections qu'elles furent un plébiscite indirect sur le nom d'un homme : nous n'en sommes pas encore là ; mais que le sentiment plébiscitaire y ait joué un certain rôle, c'est l'avis de tous les bons observateurs. Ils prédisent à M. Théodore Roosevelt une élection triomphale à la présidence; elle sera d'autant plus significative que la victoire des républicains a été médiocre. Contrairement à tous les précédents, ce n'est plus le parti qui porte son homme, c'est l'homme qui porte son parti usé. Il le dépasse et le domine, il devient l'arbitre suprême des querelles nationales.
M. Roosevelt est venu à l'heure où la démocratie américaine sent le besoin d'un homme représentatif, — tranchons le mot : d'un chef, — pour réaliser les idées et les passions nouvelles qui la travaillent. Il est populaire parce qu'il exprime dans ses paroles et dans ses actes l'idéal en voie de formation chez son peuple. A quoi rêve la jeune république? Pour quiconque regarde et pense, il n'y a pas aujourd'hui d'énigme plus intéressante; elle l'est d'autant plus que ce rêve pourrait bien donner des cauchemars au vieux
monde. Interrogeons le personnage dont un plu'sicien dirait qu'il est le résonnateur d'une multitude de voix indistinctes. Ecrivain, journaliste, orateur, il a livré toute sa pensée; et voici précisément qu'elle nous arrive d'outre-mer. Sous ce titre : La oie intense, M"'" la princesse de Faucigny-Lucinge et M. Jean Izoulet ont traduit dixneuf essais et discours de xM. Roosevelt. Gomme le dit avec raison M. Izoulet : « Si trois mille Français faisaient cette lecture, ce serait une révolution mentale, — les seules qui comptent ».
Une glorification de la vie intense, sous toutes ses formes, tel est le sentiment qui palpite dans chacune de ces pages. iMais ce sentiment n'a rien de tumultueux ni d'irréfléchi ; il se fonde sur de hautes conceptions morales, sur l'expérience historique. On croit voir un vigoureux adolescent qui étire ses memhres, impatient de dépenser sa force, et qui raisonne l'emploi de cette force avec la maturité d'un homme fait. — « Je demande seulement que ce que tout Américain qui se respecte
exige de lui-même ou de ses fils soit exigé de la nation américaine prise dans son ensemble. Qui d'entre vous voudrait enseigner à ses fils que Taise, que la paix, doit être la première considération à leurs yeux, l'ultime but où s'efforcer? » M. Roosevelt prend texte d'une phrase d'Alphonse Daudet sur « la peur de la maternité, la terreur qui hante la jeune épousée du temps présent », et il s'indigne : « Quand de tels mots peuvent être véridiquement écrits sur une nation, cette nation est pourrie jusqu'au cœur du cœur. Quand les hommes craignent le travail ou craignent la guerre juste, quand les femmes craignent la maternité, ils tremblent sur le bord de la damnation; et il serait bien qu'ils s'évanouissent de la surface de la terre où ils sont de justes objets de mépris » . Le président américain n'apprendrait rien à ses compatriotes, s'il se contentait d'exalter le travail, l'effort en vue du mieux être; il prêcherait des convertis, s'il les incitait uniquement à ces luttes acharnées où « les grands capitaines industriels », comme il les appelle, réduisent à merci leurs concurrents vaincus : luttes « pacifiques » de l'industrie, ainsi que s'obstinent à dire, avec une
singulière méconnaissance du fond des choses, ceux de nos crache-clichés qui les opposent complaisamment à des batailles plus sanglantes et souvent moins meurtrières. La prospérité matérielle, M. Roosevelt en fait grand cas; mais il est surtout préoccupé des conditions qui la garantissent et des besoins supérieurs qu'elle ne satisfait pas.
Il avait écrit jadis : « Toutes les grandes races dominatrices ont été des races guerrières, et celle qui perd les rudes vertus militaires a beau continuer à exceller dans le commerce et la finance, les sciences et les arts, ou n'importe quoi : elle a perdu sa place au premier rang... Aucun triomphe pacifique n'atteint à la hauteur des grands triomphes de la guerre ». — Dans la haute charge qu'il occupe, le Président met une sourdine à son langage; le sentiment intime n'a pas varié, il anime tout ce volume du même souffle.
Lisez la harangue sur les Vertus héroïques, adressée l'an dernier aux vétérans de la guerre de Sécession. — « Ce fut une bonne chose, une très bonne chose, qu'une grande masse de notre peuple apprît ce que c'était que de faire face à la mort et
dendarer la peine ensemble, tous exactement au même niveau... En arrière de notre raison, de notre entendement et de notre sens commun, il doit y avoir, en pleine force, les terribles passions fondamentales... » — Partout ailleurs, on ferait le silence sur les douloureux souvenirs d'une guerre civile récente : il faut croire qu'aux Etats-Unis la déchirure n'a pas laissé de cicatrice. M. Roosevelt y revient sans cesse, comme à un titre de gloire historique; à défaut d'une autre preuve militaire, il se réjouit que celle-là ait été faite; tant il est obsédé par le désir de donner à sa nation une auréole guerrière. — « IMerci à Dieu pour le fer qu'il a mis dans le sang de nos pères, ces hommes qui soutinrent la sagesse de Lincoln et portèrent l'épée ou la carabine dans les armées de Grant... Louons le Dieu de nos pères de ce que les ignobles conseils de paix aient été rejetés! » — Même accent en vini^t autres endroits : l'accent d'un Hohenzollern, lorsqu'il parle aux vétérans allemands de 1870.
Le thème habituel du Président est la nécessité de poursuivre vigoureusement l'œuvre de conquête aux Philippines, dans toutes « les îles où
UN PIIKSIDENT DE REPUDLIQUE 231
flottent à présent les Raies et les Etoiles ». Il enfle à plaisir l'importance militaire d'opérations en somme médiocres, et il laisse entrevoir sa pensée : elles ne sont qu'un entraînement à d'autres entreprises qui s'imposeront. La loi d'expansion a des exigences fatales. — « Lorsque la guerre civile fut en train, la seule chose à faire était de combattre jusqu'au bout... Il en est de même aujourd'hui pour l'expansion. Elle est Avenue, et elle est venue pour rester, que nous le désirions ou non. » — Avec une âpreté de parole qui ne ménage personne, il dénonce comme des ennemis publics les membres du Congrès qui s'opposèrent aux préparatifs militaires; pour un peu, il demanderait qu'on inscrivît leurs noms sur un tableau d'infamie; ce sont eux les responsables de toutes les difficultés qui auraient compromis le succès à Cuba, « si les puissances de l'Europe méridionale n'avaient pas perdu le tranchant combatif ». Ce chef d'une grande démocratie d'affaires lui souhaite naturellement de conserver les bienfaits de la paix; mais il s'évertue à la prémunir contre ce qu'il appelle, avec une rare finesse de vue philosophique, « le malsain
mysticisme de la paix ». Il a des phrases de politesse pour la Conférence de la Haye; écoutez avec quelle savoureuse ironie : « Incidemment, je ferai observer que le témoignage est unanime sur ce point, que nos délégués furent en état d'y prendre une position prépondérante, principalement parce que nous A'enions de sortir triomphants de notre très juste guerre avec lEspagne. Une maigre attention est accordée à la femmelette ou au couard qui babille de paix; mais une due attention est accordée à l'homme fort qui, avec Tépée ceinte sur la cuisse, prêche la paix ».
Renforcer la flotte et l'armée en vue des éventualités futures, stigmatiser les timides qui méconnaissent le premier devoir national, c'est la conclusion où aboutissent toutes les harangues du président Roosevelt. Une flotte puissante est indispensable à la république américaine, parce qu'elle a « le droit de lutter pour une place parmi les peuples qui façonnent le destin de l'humanité... Le devoir de saisir les positions avantageuses qui nous rendront capables d'avoir notre dire pour décider la destinée des océans de l'Est et de rOuest... La confiance qu'il nous est réservé de
jouer un rôle prépondérant dans le siècle qui vient de s'ouvrir ». — Hanté visiblement par les souvenirs de la république romaine, ce yankee lettré moule sa pensée et sa phrase sur les modèles que nous a légués l'orgueil romain. Parle-t-il de la guerre, instrument de civilisation et de progrès, devoir inéluctable du civilisé qui a charge de policer et d'élever les mondes barbares, — sa prose commente le poème fameux de Rudyard Kipling, Le fardeau de lliomme blanc. Elle a des vibrations d'une grave éloquence, lorsqu'elle rappelle aux forts qu'ils ont mission c( d'introduire la lumière dans les lieux sombres du monde » ; lorsqu'elle réveille ceux « dont l'âme est incapable de sentir le puissant soulèvement qui fait tressaillir des empires dans les cerveaux des hommes austères ». Et le Président retrouve l'humour spécifique de son pays pour résumer sa philosophie dans un proverbe qu'il affectionne : « Parlez doucement et portez une grosse canne, vous irez loin ».
i?/z(/7' américain, dira-t-on peut-être. Qu'on n'en juge point sur les citations que je cueille au
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hasard, cnlre cent autres du même tuur. 11 faut lire tout ce livre pour en apprécier le ton uniforme et convaincu, pour voir comment ces audaces s'enchaînent dans une trame de raison tranquille, dans la certitude d'un devoir supérieur. Les thèses de ce militant pratique n'ont aucun rapport avec la métaphysique agressive d'un Joseph de Maistre. La jactance même — car il y en a — de ce chef répuhlicain ne ressemhle en rien à la hlagologie des nôtres.
Vous ne trouverez pas dans tout le volume une tirade emphatique sur la vertu intrinsèque de ces mots : répuhlique, démocratie, liberté, humanité... Quand nos mystagogues pontifient, chacune de leurs phrases peut se traduire ainsi : « Nous souffrons de mille gênes, de mille appréhensions, nous ne savons plus où donner de la tête ; mais toutes nos misères sont guérissahles par le pouvoir cabalistique de quelques mots : pouvoir éternel, universel, et dont il faut persuader le genre humain pour faire son bonheur ». Gomme tous les citoyens des Etats-Unis, M. Roosevelt ne conçoit pas un régime meilleur que celui où il se meut joyeusement: il ne songe pas plus
à s'en vanter qu'on ne songe à se vanter de respirer Tair ambiant. Les progrès qu'il célèbre, il n'en attribue pas le mérite à des formules abstraites, mais aux qualités des hommes qui appliquent convenablement ces formules. Et bien loin qu'ils veuillent imposer aux autres peuples l'outil qu'ils jugent excellent pour eux-mêmes, leur instinct de commerçants avisés les porterait plutôt à dire : « Pas si bêtes! Puisque notre outil fait de bonne besogne, gardons-nous bien d'en conseiller l'emploi à nos concurrents! » — Conceptions aussi différentes des nôtres que peuvent l'être celles des habitants de Mars ou de Saturne, s'il en existe, et qui soient en république.
On comprend, en lisant les écrits de M. Roosevelt, pourquoi il est soulevé par le courant qu'il dirige. Il ressent plus vivement, il traduit plus franchement que tout autre le besoin actuel de ces masses hétérogènes : faire d'une agrégation de territoires et de races une patrie, au sens complet du mot. Jusqu'à ce jour, leur activité s'était employée à peupler ces territoires, à y créer de la richesse. — « La conquête de l'Ouest a été le grand fait épique de l'histoire de notre race; c'est
un record d'hommes qui grandement osèrent et grandement firent; un record d'aA'entures plus vastes et plus dangereuses que celles des Yikings. » — Aujourd'hui, cette nation de quatrevingts millions d'àmes éprouve le douhle hesoin de se rassembler et de s'extérioriser. Elle n'est pas encore à l'étroit sur son immense domaine; mais elle se sent, si l'on peut dire, à l'étroit dans son passé trop court. La richesse ne lui suffit plus. De même que ses riches sont avides de culture classique, d'art ancien, de même qu'ils veulent greffer sur leurs jeunes troncs les fruits des vieilles civilisations, la masse se cherche une histoire; n'en ayant pas, elle entend s'en faire une rapidement, à l'américaine.
Phénomène singulier! Parmi ces émigrants ou ces fils d'émigrants, venus de tous les points de la planète, un nationalisme exaspéré se déclare; ne pouvant se rattacher à des traditions nationales, il aspire à créer ces traditions absentes. S'ils avaient la claire conscience de leur désir, tous ces déracinés l'exprimeraient du même cri : C'est une patrie qu'il nous faut! Une patrie, avec tout ce qui en fait le ciment et le charme : les
anciennes fiertés qui bercent tous les enfants, un idéal commun supérieur à la richesse, des légendes héroïques, de la grandeur, de la gloire.
Par son tempérament, par son éducation, le colonel Roosevelt était tout préparé à se faire le champion du nouveau Standard of life. Comme cet Olivier Cromwell dont il a écrit l'histoire avec complaisance, il paraît être l'homme qui correspond à un moment de la vie d'un peuple. Rien n'autorise à lui prêter les ambitions d'un Lord Protecteur, encore moins celles d'un César d'aventure. Rien, dans ses effusions abondantes et sincères, ne permet de penser qu'il veuille être autre chose qu'un Washington; mais un Washington impérialiste — non pour lui-même, mais pour son peuple.
Le hasard d'une catastrophe l'a porté à la première place. Il s'y est déjà fait connaître par des actes aussi hardis que ses paroles : il a attaqué de front l'omnipotence des ti^usts ; contrairement aux habitudes de la Maison-Blanche, il a pris l'initiative de l'arbitrage dans la grève monstre de Pennsylvanie, il a conjuré le fléau qui menaçait de paralyser la vie nationale. L'opinion lui a su gré
de cette attitude de chef. Tout fait présager qu'il sera bientôt alTenui dans sa présidence occasionnelle par la consécration du sulîrage populaire. Cette présidence coïncidera vraisemblablement avec l'ouverture du canal de Panama : énorme cheminée d'appel qui activera le mouvement d'expansion, qui sollicitera les ambitions américaines dans le Pacifique, dans tout cet Extrême- Orient où les puissances du xx" siècle vont se disputer les grandes situations économiques et, peut-être, les acquisitions territoriales. — Attendons-nous à voir un homme qui tirera de ces événements les conséquences qu'il souhaite et préconise dans ses écrits.
Mais comment le ferait-il sans excéder son pouvoir présidentiel? diront tous ceux que vous savez. J'imagine l'étonnement et le sourire de M. Roosevelt devant cette objection naïve. Il sait qu'une constitution est un cadre qui s'ajuste à la mesure des hommes, et que la plus rigide se prête à tout ce que le cœur d'un vaillant peut et veut en tirer. Il répondrait sans doute aux formalistes, avec le tranchant habituel de son style, que ces lâches défaites sont l'excuse des timides, effrayés
par rexercice de leur responsabilité. Ce président qui passe les revues à cheval dirait qu'un mauvais cavalier accuse toujours sa bète; et qu'on i^agne des batailles légales en montant la pire rosse, quand on a du coup d'œil, de la main et du genou. J'ai idée qu'il fera mieux que de dire; il montrera par l'exemple, comment sans coups d'Etat, sans violences, par la franchise de la parole, par la virilité du caractère, en un mot par l'ascendant de l'autorité morale, un magistrat républicain entraîne à sa suite le peuple dont il a su comprendre et ennoblir les aspirations.
Novembre 1902.
A peine un mois d'écoulé, depuis le jour où j'esquissais la silhouette de l'homme qui grandit sur l'horizon du Nouveau-Monde. Nous vivons en un temps où les événements galopent plus vite que les prévisions : ils se précipitent au déclin de cette année; ils accusent la figure du président Roosevelt et se font les serviteurs de son destin.
Naguère encore, cette petite affaire du Venezuela n'eût intéressé que les professionnels de la diplomatie. Elle a de nomhreux précédents : réclamations des puissances Européennes contre les gouvernements précaires du Centre-Amérique, exécutions de ces mauvais payeurs. Qui donc prenait au tragique des incidents si ordinaires? Cette fois, l'opinion universelle s'est émue, un frisson d'inquiétude a secoué la vieille Europe.
SOVS L HOKIZON.
Pourquoi? Parce qu'il y a quelque chose de changé en Amérique. Il y a une nouvelle Amérique, the New America, comme l'appelle M. Beckles Willson, dans le titre même du livre qu'il vient d'écrire sur les transformations politiques et mentales de l'oncle Sam.
Une application plus jalouse et plus hautaine de la fière devise : l'Amérique aux Américains, — tel devait être le premier effet du sentiment impérialiste, nationaliste, qui s'est déclaré aux États-Unis après la guerre de Cuba. Certes, la doctrine Monroë n'est pas chose neuve, les diplomates de l'Union ne l'ont jamais perdue de vue : mais jusqu'à ce jour elle se pliait aux circonstances. On proclamait le principe à la chancellerie de Washington; on le laissait fléchir quand l'esprit public s'en désintéressait, il n'empêchait pas les agressions du dehors. La France du second Empire a pu faire l'expédition du Mexique : les Etat-Unis, affaiblis par la guerre civile, ne lui opposèrent qu'un peu de mauvaise humeur. Si Ion veut mesurer le chemin parcouru depuis quarante ans, qu'on imagine aujourd'hui une expédition semblable, l'établissement d'une
armée européenne et la création d'un empire sur un territoire voisin de la grande république : l'hypothèse apparaît aussi chimérique, aussi irréalisable qu'un recommencement des croisades. Il y a moins de dix ans, en 1893, lorsque la Colombie et le Venezuela résolurent de procéder à une délimitation définitive de leurs frontières, ces deux Etats recouuurent tout naturellement à l'arbitrage de l'Espagne : ils n'en auraient même plus ridée à cette heure, ils iraient chercher l'arbitre naturel à Washington.
Jusque dans ses parties les plus faibles, le continent américain sera désormais intangible pour l'Europe. Elle vient d'en avoir la révélation très claire; et c'est pourquoi ce minuscule incident du Venezuela prend une signification historique. Les créances de l'Angleterre et de l'Allemagne sur le gouvernement de Caracas valaient bien la créance Jecker ; l'empereur Guillaume et le roi Edouard disposent ensemble d'une puissance supérieure à celle de Napoléon III. Cependant leur action brutale a été paralysée d'emblée; non point par une injonction, par une résistance déclarée, mais par la seule appréhension
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du Noli nie laïujcre, qui pouvait être dit par uue voix redoutable. Il semble (ju'une niaiu iiivisil)Ie ait eucloué les cauous dès les premiers coups. Il n'est pas venu une menace de Washington, pas même une récrimination : à peine un sourd grondement de l'opinion, pareil à ceux que font entendre les volcans des Antilles, longtemps avant qu'ils n'entrent en éruption.
M. Koosevelt et ses ministres ont été réservés, corrects ; la cause du président Castro était vraiment trop mauvaise pour qu'ils pussent la prendre en mains. Ils se sont bornés à faire quelques distinctions diplomatiques sur la pratique du blocus. On a compris ces demi-mots, cette attitude expectante ; on a passé au large, comme on fait instinctivement devant un gros chien de garde, accroupi sur le seuil de la maison et qui dévisgge l'intrus sans aboyer.
L'émoi et le recul inquiet de l'opinion anglaise sont particulièrement significatifs. Mieux placés que d'autres pour deviner leurs frères de race, les Anglais ont senti qu'une ère nouvelle s'ouvrait de l'autre côté de l'Atlantique; comme les anciens navigateurs, ils ont cru voir un géant Adamajstor
se dresser au-dessus des vagues et barrer la route aux vaisseaux envahisseurs; fantôme menaçant de cet empire sans empereur, qui a pouvoir et volonté d'étendre sur toute l'Amérique la protection de son bouclier impérial.
La tentative mal concertée des puissances européennes n'aura servi qu'à grandir la personne et le rôle du président Roosevelt. Il a laissé venir les téméraires, il s'est habilement effaté au début, attendant qu'on vînt lui demander les clefs d'une propriété où l'on ne peut pénétrer qu'avec son consentement. Empêtrés dans leur aventure sans issue, les alliés sont allés d'eux-mêmes solliciter la médiation de cet arbitre nécessaire. Il les renvoie à cette bonne Cour de la Haye dont personne ne se soucie; mais ce serait, assure t-on, le ministre des Etats-Unis à Caracas, M. Bowen, qui défendrait devant la Cour les intérêts du Venezuela. — Arbitre ou avocat, les responsabilités imposées par ces rôles créent des droits éventuels à qui ose les assumer. Ce sera une étape de plus, et décisive, sur la route où l'on peut discerner d'avance un protectorat moral, puis une suprématie reconnue, et enfin la suzerai-
neté efTective sous laquelle passeront peut-être, tôt ou tard, les républiques latines du Nouveau- Monde.
Cette expansion impérialiste ne sera pas une innovation dans la politique des Etats-Unis; ils ne feront que développer le principe qui a présidé à leur formation. M. Beckles Willson en fait justement la remarque, dans le livre que je citais plus haut. La république fédérale s'est constituée en agrégeant au noyau primitif, l'un après l'autre, des c( territoires » qu'elle maintenait longtemps dans la condition de vassaux. Ils devaient faire un stage avant d'être promus à la dignité d'Etats fédérés, indépendants chez eux et participants de la souveraineté collective. Les territoires du Sud et de l'Ouest ont commencé par subir le joug d'une véritable autocratie. Le régime imposé par le libéral Jefferson au peuple de la Louisiane était si dur qu'un publiciste de Xew-York pouvait écrire, en 1804 : « Le gouvernement de ce pays, tel que l'établit le projet présidentiel, est aussi despotique que celui de la Turquie en Asie ». Le
président Monroë ne fit pas des conditions plus douces à la Floride.
Ce mode d'agrégation, qui leur a réussi dans leurs anciennes limites, sur des émigrants et sur des annexés, les Etats-Unis l'appliquent aujourd'hui aux Philippines conquises ; demain peut-être ils en feront l'épreuve à Cuba, dans d'autres îles; et, plus tard, dans les républiques voisines de leur futur canal de Panama. Vassales assujéties pour un temps, elles seront élevées progressivement au rang d'États fédérés. L'ancienne Rome ne procéda pas autrement, d'abord avec la fédération italiote, puis avec les provinces transalpines. Ceci n'est pas une observation dictée par la curiosité des rapprochements historiques : pour peu qu'on lise ce qui se dit et s'écrit aujourd'hui en Amérique, on est frappé d'y retrouver partout l'obsession de Rome. Recommencer les destinées de la république romaine, tel parait être l'idéal de l'orgueil yankee; et il semble que ces néo-Romains veuillent justifier la parole prophétique de Goldwin Smith : « Si vous avez un empire, vous aurez un Empereur; non pas, peut-être, un homme portant la couronne et le sceptre, comme ceux du Vieux
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monde : mais vous l'aurez tout au moins sous la forme d'un pouvoir centralisé et autocratique en fait. »
Quoi qu'il en soit de ces pronostics, le litige vénézuélien aura marqué une date : l'Europe a reçu son congé sur les rivages américains. Il a été très discrètement signifié, mais elle ne s'y est pas trompée. Comme pour mieux amplifier la portée de l'événement, l'Europe a fait mine de se mobiliser en bloc; l'Italie emboîte le pas aux deux chefs de file, et plusieurs autres nations ont manifesté quelques velléités de les suivre. — Nous n'en étions pas, heureusement : pour une fois, notre timidité habituelle nous a bien servis. — Et maintenant, si l'on se rappelle en quels lieux mémorables l'avertissement a été donné, on aura peine à croire que le hasard préside seul à l'arrangement de ces grandes scènes historiques, composées comme un drame d'Eschyle ou de Shakespeare.
Dans l'été de 1498, (Colomb partait d'Espagne pour entreprendre son troisième voyage. Six
années déjà, depuis la nuit d'octobre où une lumière vacillante, apparue sur la Mer Ténébreuse, avait révélé de nouvelles terres aux matelots de la Sainte-Marie. Depuis six ans, la bannière de Castille flottait sur Cuba, sur les îles avoisinantes. Mais toujours des îles! Toujours la déception de ne pas toucher au continent qu'elles annonçaient, à cette extrémité orientale de l'Asie où Colomb se croyait certain d'aborder ! Le vieux marin ne voulait pas mourir avant d'y avoir planté la Croix.
Donc, le 31 juillet 1498, il appareillait à la Trinité et poussait droit à l'ouest. Le 3 août, son serviteur Alonzo Ferez de Huelva vint le réveiller : on apercevait à l'horizon une côte basse, l'estuaire d'un grand fleuve. Plus de doutes, cette fois : l'énorme débit du fleuve attestait l'existence d'un vaste continent; et cette prodigieuse masse d'eau, — Colomb le proclama sur l'heure, — ne pouvait sortir que du Paradis terrestre. C'étaient les bouches de l'Orénoque. Le conquistador atterrit au fond du golfe de Paria ; sur de tenir enfin l'immense réalité de son long rêve, il en prit possession au nom du roi d'Espagne. Les naturels lui
présentèrent des perles. — « Des perles et de l'or! s'écria-t-il ; la porte est ouverte : les épiées et les pierres précieuses auront leur touri » — Les jours suivants, il reconnut la côte devant lui. Jusqu'où? Jusqu'à cette baie de la Guyara, d'où l'on monte à Caracas? La plupart de ses biographes ont cru pouvoir l'affirmer. Le dernier et le plus minutieux, M. H. Harrisse, n'ose pas se prononcer. Du moins est-il certain que Hojeda, le compagnon d'Améric Yespuce, fit cette même route six mois plus tard avec le secours des cartes de Colomb. Hojeda entra dans la baie de Maracaïbo ; les habitations sur pilotis qu'il y trouva lui suggérèrent le nom dont il baptisa ce pays : la petite Venise, Venezuela.
Ainsi, le Vieux monde s'est emparé du Nouveau sur ce point même du Venezuela où il joue aujourd'hui une suprême partie. C'est de là qu'il a étendu ses prises, durant quatre siècles, sur tout le continent américain. Les cuirassés de l'Allemagne et de l'Angleterre envoient les derniers obus européens, — oh! très vraisemblablement les derniers! — sur le rivage où les premières caravelles espagnoles firent acte de conquête.
Il y a quatre ans, Colomb donnait lui-même le signal de la retraite. Ses pauvres os quittaient Cuba et s'en revenaient à Cadix. Du monde qu'il avait donné à l'Espagne, elle ne rapportait qu'un cercueil, roulé dans la bannière de Castille. Ce spectre dépossédé la ramenait de la première île où elle s'était déployée, de la dernière où elle se fut maintenue. Un reflux de l'histoire rejetait sur nos côtes ces glorieuses reliques.
Aujourd'hui, après quatre cents ans révolus, c'est l'Europe tout entière qui reçoit ses lettres de rappel, sur ce seuil même du « Paradis terrestre » où Colomb l'avait appelée. « La porte est ouverte ! » disait-il. Elle se referme. On ne nous signifie pas en termes précis notre éviction définitive; mais nous avons tous compris : l'heure de nous replier a sonné, nos enfants émancipés nous ferment l'accès de l'hémisphère où nous les avions établis. Les escadres alliées s'en reviendront cette fois encore avec quelques satisfactions de pure forme, sous la condition tacite qu'elles n'aillent plus chercher d'aventures dans la mer Ténébreuse. Elle est gardée par de nouveaux maîtres. Le tour est venu pour eux de pousser leurs entreprises sur
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notre continent, d'y répéter une partie de cet or que nous avions extrait du leur. Si l'Europe a conscience de cette inéluctable interversion des rôles, elle peut se redire présentement les dernières paroles que proféra Charles-Quint, lorsqu'il eut reçu le viatique au monastère de Yuste. Le grand Empereur qui avait régné sur le nouveau monde sentait venir sa fin; il prit la main de son majordome : « Luis Quijada, je vois que je m'aiïaiblis, et je m'en vais peu à peu... C'est le moment! »
C'est le moment. — Voilà le mot. Tordre de retraite, qui résume pour tout Européen clairvoyant cette affaire du Venezuela, devenue l'affaire de l'Amérique. Quelques historiens le marqueront, ce moment de décembre 1902. L'histoire future y recherchera dans un mince événement, négligeable pour des yeux distraits, le signe sensible de la grande perturbation qui renverse l'ancien équilibre entre les deux parties du monde.
Décembre 1902.
GASTON PAUIS
On a dit hier, dans le Journal des Débats, on y a très bien dit ce que perd la France, avec celui qui fut l'un des fidèles et l'une des gloires de cette maison. On ne s'étonnera pas que j'y prolonge la plainte de ses intimes, de ceux qui sont frappés au cœur par cette perte. Si brusque est l'affreuse surprise! Un frère selon le cceur et selon l'esprit, un incomparable foyer de chaleur et de lumière, le lien vivant des plus hautes intelligences du dernier quart de siècle, voilà ce qui disparaît pour les anciens amis de Gaston Paris.
Un savant est mort, dira le grand public : et il ne saura ni quil dit l)eauc.oup, ni qu'il dit trop peu.
Du savant, on ne mesurait bien la haute taille
qu'au delà de nos frontières. A Edimbourg comme à Stockholm, à Berlin comme à Moscou, le nom de Paris était grand entre les plus grands de France. Ils s'étaient mis à deux pour le faire, pendant quatre-vingts ans : le père et le fils, Paulin et Gaston Paris. La studieuse Allemagne était en train de s'annexer la science de nos origines, de notre vieille histoire et de notre vieille langue : les Paris l'ont reconquise, ramenée chez nous, chez elle. Ils l'ont imposée à l'Europe, qui saluait dans notre ami le maître indiscuté de la philologie médiévale. Ses émules, ses élèves des autres nations l'égalaient peut-être par le savoir, par l'ingéniosité ; pourquoi étaient-ils unanimes à proclamer sa maîtrise? Parce qu'ils avaient reconnu chez lui un esprit universel, supérieur à sa science spéciale, capable d'en saisir les rapports avec l'ensemble des connaissances humaines.
Ce savant hors de pair, d'autres le loueront comme il convient, avec une compétence que je n'ai pas. Leur louange restera bien au-dessous de son objet, s'ils ne disent pas ce qu'était le lettré, le poète, l'homme en qui se réunissaient tous les dons de l'intelligence, toutes les délicatesses de la
sensibilité. Un philologue, un érudit acharné sur les vieux textes, il était cela sans doute, il l'était avec l'amour de sa tâche, la conscience professionnelle qui sont les vertus de nos grands savants. Mais il était surtout le plus amplement informé, le plus passionnément curieux et le plus vibrant des esprits. Art, poésie, sciences de la nature et de l'homme, il comprenait et faisait comprendre, il aimait et faisait aimer toutes les belles fleurs de la pensée. Rien de ce qui est humain ne lui fut étranger. — « Ariel, » — disait-il avec sa finesse accoutumée, un jour que l'on cherchait un mot pour définir son ami Renan, — Ariel, le poétique et subtil génie des airs, à lui aussi ce nom eût convenu.
Et tout cela serait peu, et nous ne souffririons pas comme nous souffrons à cette heure, s'il n'eût été mieux encore : le meilleur des hommes, le plus tendre des amis. Bonté, tendresse, ces deux mots résument une vie dont tous les actes furent inspirés par un premier mouvement du cœur. On se donnait à lui parce qu'il se donnait aux autres ; c'est pourquoi Gaston Paris rassemblait depuis trente ans, dans cette intimité qui devenait vite un
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besoin, les esprits les plus divers, les plus opposés souvent. Il n'y aura [jIus de dimanches! Combien d'entre nous se sonl dit hier, douloureusement, ces mots qui sonnent h' das d'une si chère habitude !
On l'attendait, cette fête du dimanche, comme une joie exquise de la pensée. Dans le cénacle que Paris présidait, les amitiés intellectuelles se nouaient autour des maîtres, des i^rands aînés qu'il faisait connaître à ses jeunes amis. Mes plus lointains souvenirs me reportent au temps heureux, au temps invraisemblable où tous y parlaient de tout avec l'honnête liberté française, sans acrimonie, sans cloisons de haine entre les cœurs, dans la joyeuse et tolérante diversité des opinions.
C'était au rez-de-chaussée de l'hôtel du Luart, rue de Varenne. La bibliothèque donnait sur un beau jardin, tout fier de son grand cèdre pensif, comme la maison Tétait de son hôte. Elle a disparu avant lui, la vieille maison : etiam periere ruinœ. Taine et Henan occupaient de fondation les deux coins de la cheminée. Pasteur y venait souvent, Berthelot disait les secrets de la nature,
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Sorel ceux de l'histoire. Alexandre Dumas racontait sa prochaine pièce, Bourget les romans qu'il allait tenter. Sully apportait ses derniers vers, Heredia clamait ses Tropliées, bien longtemps avant qu'il ne songeât à les publier. ïaine s'interrompait de méditer pour expliquer un sonnet de Mallarmé. Caria conversation passait, aisée, ailée, des plus graves problèmes aux plus légères distractions de l'esprit; elle embrassait toutes les manifestations de l'intelligence et de la vie française; de la vie universelle, avec les étrangers de marque qui tenaient à honneur d'être présentés chez Gaston Paris. L'été, on transportait les chaises du cabinet sous le cèdre. Que de fois on y oublia l'heure du dîner, pour entendre la fin d'une discussion, d'un poème, d'une anecdote contée par l'étincelant causeur qu'était le maître du logis.
Nous le suivîmes rue du Bac, dans la petite maison où la paix montait du jardin des Missions étrangères; à Passy, lorsqu'il y émigra; et enfin au Collège de France. Au cours de ces déménagements, sur la route, on laissait dos cercueils. Mais de nouveaux amis, de nouveaux disciples venaient
remplacer les partants : toujours accueillis avec la même cordialité, avec la même passion de servir le talent naissant, d'honorer la France devant ces jeunes étrangers qui accouraient de toute l'Europe chez Paris, comme des pèlerins de la science. Il restait jeune lui-même, jeune par toutes les sèves de l'esprit et du cœur, tandis que les années lui faisaient cette noble figure d'ancien sage, fixée avec tant de force et de douceur sur la médaille du maître Chaplain.
Il s'usait au travail, pourtant. Travail minutieux et dévorant, comme les scrupules qui le guidaient. Ils provenaient de la rigoureuse droiture qui fut en tout sa règle de conscience. L'amour de la vérité était chez lui une religion. Il croyait que les bonnes méthodes scientifiques permettent d'atteindre partout et toujours cette divine fugitive, la vérité. Je pense que ce pur idéaliste présumait trop de sa science; mais c'était sa foi; et il faut admirer toute foi sincère. La sienne s'enracinait dans un fond d'adorable candeur, qui s'alliait au jugement le plus fin, le plus sûr. Semblable en cela à son ami Taine, il avait peine à croire au mal, au mensonge; une mauvaise action, une
trahison volontaire du juste et du vrai l'étonnaient toujours comme une monstruosité.
Je l'ai vu souffrir plus qu'aucun homme de France, et ce n'est pas peu dire, de la crise meurtrière qui divisait ses meilleurs amis. Il y prit parti avec la fougue de sa générosité native; l'ayant pris, il s'y tint avec une ardeur douloureuse. Quelles que fussent les opinions de ceux qui le connaissaient hien, il grandit encore à leurs yeux par la touchante sincérité de sa conviction, par le courage qu'il mit à la servir. Où dirait-on, sinon sur le hord de cette tomhe, ce qu'il faut crier pour l'honneur de notre pays? Au-dessus des louches intérêts et des passions animales, les plus hraves cœurs de France se sont rués les uns contre les autres, dans la nuit, avec un égal désintéressement, avec une égale nohlesse dans les sentiments qui exaspéraient leur effro3^ahle conflit.
Le chagrin de ces jours noirs a certainement hâté la fin de notre ami. Il ne s'en consolait que dans les joies de son foyer, dans les ravissements où le mettait l'enfant charmante qu'il éveillait à la vie. Depuis un an, nous sentions l'usure secrète de son organisme, miné par un mal implacable.
Il y a quinze jours, on obtenait de lui qu'il suspendît pour la première fois ses cours, qu'il s'en fût redemander un peu de force au ciel méditerranéen. La veille de son départ je le félicitais d'aller vers la lumière. Il y allait, autrement que je ne pensais! J'eus cependant le pressentiment que nous ne le reverrions plus : je l'eus, parce que son affectueuse bonté transparut sur ses traits, dans son sourire spirituel, dans sa voix afl'aiblie, avec un rayonnement qui venait déjà de l'au-delà : plus douce que jamais, l'âme épurée se libérait visiblement du corps. — Aujourd'hui, on rapporte le corps. Jamais ce mot lugubre et féroce ne m'a semblé plus révoltant. Le corps ! Celui qui était tout esprit!...
J'ai voulu en témoigner, pour les amis qui me comprendront. Nous nous sentons diminués de tout ce qu'il emporte de nous. Avec lui remeurent, — on me passera ce mot qui dit bien notre deuil, — tous ceux que nous avons connus, aimés, admirés, chez lui, par lui, en lui; tant il était le lien et l'excitateur du groupe où nous eûmes l'honneur de vivre. Oui, il emmène à nouveau, pour toujours, les grandes ombres qui pensaient.
souriaient, instruisaient et obligeaient notre jeunesse, sous le grand cèdre, il y a vingt ans. Elles revivaient un peu, tant qu'il a vécu.
Un savant! On ensevelira Gaston Paris sous ce mot respectable et froid. La popularité bruyante ne lui fera pas cortège. Il ne la courtisait pas, content de servir la vérité pour elle-même. Iniquité des choses, qu'on ne sache pas dans la nation qui le perd tout ce qu'il y avait chez ce savant : un exemplaire parfait de l'homme, de tout ce par quoi l'homme est grand, puissance universelle de l'esprit, noblesse du caractère, souveraine bonté. Nous devions le dire, nous qui l'avons su : nous devions apporter ce dernier hommage à celle qui le pleure avec les larmes qu'il méritait.
8 mars 1903.
LE TRÈS HOXORABLE