DU MONUMENT DE BAUDIN
Il y a des châteaux où revient un fantôme : c'est d'ordinaire un preux de l'ancien temps, victime de quelque accident tragique. Son ombre implore le monument expiatoire qu'un mauvais sort lui refuse ; elle se manifeste à de longs intervalles, annonciatrice d'événements funestes. La vieille maison passe à d'autres maîtres; le revenant continue de la hanter; il reparaît à son heure, rapporte les mêmes tristes présages aux nouveaux occupants, leur demande en vain ces honneurs funèbres toujours retardés. — Ne semble-t-il pas que cette mission fatidique ait été dévolue dans notre pays au spectre de Victor Baudin?
Ce Commandeur apparut en 18G8 pour sonner le glas du régime impérial. Sur le socle où la statue qu'on lui destinait ne s'érigea pas, ce fut le jeune Gambetta qui se dressa, la main tendue vers les dépouilles qu'il allait bientôt saisir. Voici qu'après trente-trois ans le fantôme revient à la charge, réclame son monument. Cette fois encore, les maîtres du jour s'inquiètent : ce bloc fatal ne leur dit rien qui vaille ; ils l'enverraient volontiers au diable Yauvert, ils l'approchent avec un sourire contraint et reculent soudain, pris d'une terreur superstitieuse. Craindraient-ils de voir surgir, derrière la statue maléfique, un nouveau Gambetta, sorti de l'Hôtel de Ville?
Pour conjurer ce vague péril, ils appliquent scrupuleusement les prescriptions du Lévitique. ce L'homme chez lequel apparaîtra la plaie de la lèpre, dit ce livre, sera séparé des autres pendant deux fois sept jours; s'il est reconnu lépreux après ce délai, il sera déclaré impur; si son mal n'est point la lèpre, mais seulement la gale, il lavera ses vêtements et sera pur. » On a différé de quatorze jours une cérémonie où M. le président du conseil municipal eut peut-être apporté l'affreuse souil-
r.XAUGL'RATIOX DU MONUMENT DE BAUDIN 117
lure : ce ma^-istrat est mis en observation pendant le temps fixé par la loi judaïque. Espérons qu'il sera reconnu indemme de la lèpre, et tout au plus infecté de cette bénigne gale qui ne retranche pas de la société des purs ceux qu'elle avarie.
Pourquoi le génie de la Discorde est-il toujours tapi au pied de cette statue enguignonnée? Elle commémore un acte stoïque. On ne peut parler qu'avec respect et sympathie d'un homme qui s'est fait bravement tuer pour son idée ; le cas n'est pas si fréquent, et tous les gens de cœur doivent honorer Victor Baudin. Pourquoi donc ces hésitations, ces tiraillements qui semblent des réflexes de la conscience intime, cette a:ène visible des pouvoirs publics, de ceux-là mêmes qui paraissent les mieux qualifiés pour célébrer une vertu républicaine? — Notre philosophie cherche, et je crois qu'elle peut trouver sans grand effort l'explication de ce mystère.
Elle se demande d'abord pourquoi Ton a choisi, de préférence à tant d'autres, ce courageux défen-
seur de la légalité violée. Depuis tantôt cent douze ans, notre pays est bouleversé par des révolutions chroniques ; le droit légal y change sans cesse de base, de figure et de camp. Un instinct inné dans le cœur de l'homme veut que cette légalité précaire nous apparaisse d'autant plus respectable qu'un plus long laps de temps Ta consacrée. Or, de toutes nos Constitutions, celle pour laquelle mourut Baudin fut la moins viable. Elle venait de naître : fondée sur le suffrage universel, elle avait été violée dans son berceau par le coup d'Etat parlementaire de 1830, qui décapitait trois millions d'électeurs. Elle ne comptait que trente-cinq mois d'existence en 1851 ; ce sont les langes pour une Constitution.
Au 10 août 1792, des hommes se firent égorger sur les marches des Tuileries pour défendre le Droit. Les uns témoianaient de leur fidélité à une monarchie de quinze siècles ; d'autres ne s'immolaient que par attachement au Devoir, à la Constitution et à la Loi outrageusement violées. Où est le monument du chevaleresque Suleau? Où est celui de Sallas et de Marchais, les deux huissiers de la Chambre royale qui se laissèrent