‹ Sous l'horizonChapitre 8 sur 17 · LE MIRACLE DE KONTCHANSKOÏÉ · texte numérisé non relu

LE MIRACLE DE KONTCHANSKOÏÉ

du Père Jean Ilitch Serguief, je vous prie d'insérer dans les colonnes de votre journal ce qui suit :

« Le Novoiè Vrémia, dans son numéro 9157, a publié un télégramme de Borovitchi où il est parlé, entre autres choses, d'une guérison obtenue par le Père Jean. Il s'est glissé dans la description de ce fait Une erreur grave qui en dénature complètement la physionomie.

« Voici comment les choses se sont passées.

« Pendant l'office, et plus précisément au moment où l'on récitait le Symbole des Apôtres, je sortis du chœur et me dirigeai vers la porte d'entrée, au fond de l'église. Là se tenait, entre autres, une jeune paysanne, qui paraissait en parfaite santé; mais, dans l'instant où je me trouvais derrière elle, cette femme chancela soudain et tomba dans mes bras. Quelques autres personnes et moi, nous la tirâmes dans le coin et nous la couchâmes sur le sol. La femme était évanouie et gisait tranquillement, les yeux clos. Son mari survint bientôt, lui plaça quelque chose sous la tête, et dit :

« — Ce n'est rien. Votre Honneur. Elle est sujette à ces accès. Gela lui arrive souvent; elle git

quelque temps et se relève. Auparavant, elle avait des contractions : maintenant elle est de plus en plus tranquille. »

« Il ne fut question d'aucune paralysie.

« Une heure et demie après, comme nous étions assis à déjeuner dans la salle de l'école, quatre personnes — dont le mari — apportèrent cette femme, toujours évanouie. Je me levai, je m'approchai du Père Jean, et je vis toute la scène de la « guérison ». Tout ce qu'on en a dit dans le télégramme est exact. La femme ouvrit les yeux, se signa d'abord avec peine, puis plus librement, et reprit enfin ses esprits. Elle se redressa alors sur ses pieds et s'en alla : *les pieds ne souffraient d'aucune infirmité auparavant. Voilà ce que peuvent confirmer toutes les autorités locales.

c( Mais, de tous ceux qui assistaient au déjeuner, j'étais le seul qui connut cette femme. Tous les autres, voyant la malade portée sur les bras, supposèrent naturellement qu'elle était privée de l'usage des jambes.

c( Il faut faire la part de la violente surexcitation qui s'empara de tous, pendant les quarante-huit heures que le Père Jean de Cronstadt passa parmi

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nous. Il n'y a pas de mots pour décrire Tentliousiasme du peuple : les cris, les larmes, la presse, tout aii^issait sur le système nerveux au delà de ce qu'on peut imaginer... Et, dans ces conditions, voici qu'on apporte en présence de tous une femme, et qu'elle sort trois minutes après, en marchant sans aide! Impression foudroyante, pleurs, sanglots... Et le mot de miracle vole de bouche en bouche.

« Le lendemain, on racontait à l'une des extrémités du district la guérison d'une paralytique, — à l'autre, on parlait de la vue recouvrée par un aveugle-né.

c( Sifjnè : Le capitaine D.mitri Amtchkof,

« propriétaire ù Borovitchi, membre du comité Souvarof. >>

Je m'abstiendrai de commenter ces deux documents. La comparaison qu'on en pourra faire est suffisamment instructive; elle montrera la végétation spontanée du merveilleux autour d'un fait réel, authentique. Alors même qu'on en retranche cette végétation, il demeure assez énigmatique pour contenter les imaginations éprises de l'extraordinaire.

Il m'a paru que cette publication, en plus du jour qu'ellejette sur un coin de la vie russe, pourrait être utile aux historiens qui étudient la formation des légendes. Elle ne peut d'ailleurs que nous confirmer dans une sage prudence, très différente du scepticisme obtus, et qui est aujourd'htii la règle de nos meilleurs guides spirituels, lorsqu'on les presse d'autoriser certaines dévotions dont l'origine n'a pas été sévèrement contrôlée.

Septembre 1901.

LE

MM. Paul et Victor Margueritte poursuivent le dessein qu'ils ont conçu. Romanciers, il leur a semblé que l'heure était venue de faire revivre en un tableau d'ensemble, dans le cadre du roman historique, la douloureuse épopée de 1870. Tâche ardue : il fallait du courage pour l'entreprendre, un grand labeur pour la mener à bien. Du courage, car nul n'aime à s'entendre rappeler des vérités désagréables; et le tempérament français est particulièrement réfractai re à ces médecines amères. Dès que l'on touche à cette plaie vive de notre orgueil, la guerre de 1870, notre premier mouvement est de nous écrier, comme le patient devant l'opérateur qui va débrider la blessure :

(( Pas encore! c'est trop tôt! » Aussi les écrivains ne se risquaient-ils guère dans ce grand sujet interdit, et qui sollicite pourtant toutes les imaginations. Ils se contentaient de glorifier quelques traits d'héroïsme, consolants pour l'amour-propre des vaincus ; ils opposaient les conventions flatteuses de l'idéalisme aux conventions réalistes de Fécole de Médan.

Trop tut! Est-il vraiment trop tôt pour mettre en scène la tragédie de 1870, pour en ranimer les acteurs réels avec le secours de comparses fictifs? L'exemple de Balzac est là, qui fait honte à nos timidités. Lorsqu'il commença de « romancer » l'épopée impériale, A^ingt ans ne s'étaient pas écoulés depuis Waterloo. — Oui ; mais Balzac caressait du hruit de leur gloire les survivants qui le lisaient. La journée même de Waterloo ne consternait pas leur souvenir : elle était la perte facilement acceptée par des joueurs heureux après tant de gains prodigieux. Entre ce point noir au bas d'un ciel radieux et les grandes ombres lugubres de 1870, il y a pour notre fierté nationale toute la différence d'un mécompte à un sinistre. — Aussi, tandis que les lois de la perspective

historique et de l'optique littéraire semblent dire à l'artiste : a N'attendez plus ! il y a assez de recul ! La récolte est mûre pour vous dans ce champ fertile... » — notre cœur effrayé murmure : « Attendez encore! N'allez pas moissonner dans ce cimetière ! »

MM. Margueritte ont estimé qu'il ne fallait plus attendre. Inclinons-nous devant toute tentative courageuse, alors même que nous garderions des doutes sur son opportunité. Leur audace a réussi : beaucoup y ont applaudi, ceux mêmes qu'elle surprenait n'ont pas protesté. C'est peut-être que le temps fait son œuvre de cicatrisation; mais c'est surtout que les deux écrivains ont su respecter nos susceptibilités. Ils rendent justice à des gens de cœur accablés par la fatalité; ils conservent le sens de la mesure qui fait tout passer, dans notre pays de France où ce fut la qualité maîtresse, celle qui répond encore aux plus impérieuses exigences de nos esprits.

J'ai goûté des satisfactions inégales dans les livres où MM. Margueritte ressuscitaient tour à

tour nos armées détruites. Dans Le Désastre, histoire des batailles et du siège de Metz, il m'a semblé que l'art du narrateur péchait par excès de conscience. C'est le rapport scrupuleux d'un officier d'état-major, qui vide son carnet de notes et veut tout dire. Le sujet cachait un écueil inévitable pour un romancier soucieux de l'embrasser tout entier : le récit était condamné à tourner sur lui-même, comme tournait sur elle-même cette armée prise au filet, bête traquée autour de sa tanière, dans un cercle chaque jour plus étroit. De là un peu de lenteur et de monotonie, des répétitions de scènes semblables, un certain manque d'action dans le roman qui ne marche pas, qui ne j)erce pas plus que ce cauteleux Bazaine. Le Désastre est un livre d'histoire militaire, si complet, si bien fait, qu'on regrette parfois de le voir embarrassé d'une fiction romanesque. Elle porte le livre au début, dans les chapitres où elle est vraiment évocatrice des derniers jours de l'Empire; elle le gêne par la suite, à mesure qu'elle pâlit et s'efface devant l'intérêt poignant des faits réels.

Même impression, plus vive encore, avec Les

tronçons du glaive. Ici. les personnages fictifs sont absolument écrasés, refoulés à Tarrière-plan par ces hommes de chair et d'os, les ministres, les généraux de la défense nationale. On passe involontairement les pages où s'agitent des inconnus, tant on a hâte de retrouver ces figures vivantes, Gambetta, d'Aurelles, Chanzy. Ce n'est point que les héros imaginaires soient mal conçus, ils nous intéresseraient sans doute ailleurs; mais le voisinage leur fait tort ; nous avons peine à dédoubler pour eux notre attention, exclusivement attachée aux hommes réels et de premier plan qui l'ont si fortement occupée.

Le roman est un genre littéraire incomparable ; nos devanciers en ont fait l'instrument le plus souple, le plus étendu, le plus capable d'exprimer toutes les formes de la pensée, tous les aspects de l'univers, toutes les leçons de l'histoire. Il a été pour le xix*^ siècle ce que furent le poème épique pour les anciens, la chanson de geste pour le moyen âge. Mais la grande difficulté du genre, lorsqu'on l'applique à l'histoire récente, est de trouver le juste équilibre entre ces deux ordres de matériaux : d'une part les personnages et les

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é\'énements réels, indispensables pour situer raction et lui donner un accent de AX'rité; d'autre part les personnages et les événements imaginaires, qui syntliétisent la ph3^sionomie, les passions, les idées d'une époque. Tous ceux qui s'y sont essayés savent quelles joies et quels désespoirs on éprouve dans ce rude effort : greffer les frêles créatures de notre invention sur les puissantes créatures de Dieu, lutter contre ces dernières pour qu'elles protègent notre enfant sans l'étouffer. Plus on s'aguerrit à ce combat, plus les défaites qu'on y subit font admirer les maîtres qui en sortirent vainqueurs, Walter Scott, Balzac, Tolstoï.

Le dernier récit de MM. Margueritte, La cJievauchée au gouffre, leur sera compté comme une de ces victoires. Ils s'y montrent en pleine possession de leur art. Cette fois, les additions romanesques sont réduites au strict nécessaire : cinq ou six cavaliers d'un peloton, deux officiers subalternes. Ces porte-paroles secondaires tiennent l'emploi du chœur antique, ils animent l'action,

ils incarnent les types caractéristiques et les humeurs diverses du soldat français. Le personnage principal, personnage épique s'il en fut, c'est la brigade de chasseurs d'Afrique qui court devant le lecteur et l'entraîne haletant, d'une seule foulée de galop, du bivouac de Doncourt au calvaire d'Illy. Ici, l'artiste était servi par son sujet, il y trouvait ce qui lui avait été refusé à Metz, dans la paralysie des lignes d'investissement : le mouvement continu vers un but. Et point n'était besoin que les fils du général Margueritte fissent appel aux ressources de l'art pour nous communiquer l'émotion intense qui leur étreint le cœur : en suivant cette brigade, ils rendent un devoir filial au chef qui la commandait. Nous la suivons avec eux à travers les défilés de TArgonne, sur les rives de la Meuse, jusqu'au c( gouffre », jusqu'à l'entonnoir de Sedan. Une fatalité visible y pousse la malheureuse armée : partie dans la direction de Paris, repartie sur la route de Metz, pivotant plusieurs fois sur ellemême, elle s'achemine à son insu vers le piège final, comme un oiseau fasciné ; elle s'y prend et y périt, tandis que les chasseurs d'Afrique

s'immolent dans les charges qui sauvèrent l'honneur.

Mais est-ce hien un jugement critique que je porte? Est-ce une meilleure réussite des écrivains qui détermine ma préférence pour leur dernière œuvre? Je n'oserais l'affirmer. Du volume ouvert sous ma lampe, ce ne sont plus des images littéraires qui sortent cette nuit; ce sont des jours vécus, ranimés par une suggestion puissante ; ils se lèvent de ces pages et se déroulent avec elles, du même mouvement, heure par heure. Sur ce texte où d'autres ne verront que des caractères d'imprimerie, je vois des ohjets sensibles, toujours présents; aux premiers mots du signalement, je reconnais ce labour transi, ce village en feu, ce bois humide, ce manteau de uhlan sur la lisière, ces cavaliers qui passent devant le front de notre infanterie. Mon souvenir achève et complète le paragraphe commencé; il amplifie chaque détail, il s'en repaît avec une triste complaisance. Comment juger l'art du chanteur, quand les premières notes de son chant nous rapportent les plus poignantes émotions de notre vie?

Je puis du moins rendre témoignage à l'extraor-

(linaire sûreté de l'information dans ces tableaux. Dispositions des lieux et des hommes, variations de l'atmosphère et des sentiments dans les âmes, il semble que MM. Margueritte aient enregistré, sur place et dans l'instant, chacune de nos impressions durant cette dernière semaine du mois d'août 1870. Voilà bien la pluie démoralisante sous laquelle on se morfondait telle nuit, dans telle prairie ; et le rayon de soleil qui ragaillardissait les cœurs à l'aube du lendemain, sur le plateau de Stone. Voilà ce qu'on sentait, ce qu'on disait, durant cette journée d'attente anxieuse, sur le coteau de Vouziers; et le sursaut d'espoir qui succéda à l'abattement, quand le bruit se répandit de l'approche de Bazaine.

C'est prodigieux comme un phénomène de seconde vue. Etaient-ils donc là, pour noter avec tant de précision ces frissons incommunicables à qui ne les a pas éprouvés, cette gradation du découragement dans l'armée, alors qu'elle se sentait talonnée, puis rejointe, dépassée et bientôt enveloppée par un ennemi invisible? Qu'ils la font bien voir, cette armée en détresse! D'abord collée au flanc de l'Argonne, rejetée sur la Cham-

pagne par les colonnes allemandes qui s'allongeaient dans la vallée de la Meuse, ramenée aux Prussiens par les télégrammes de Paris qui lui coupaient sa ligne de retraite; poussée enfin à l'abattoir de Sedan, tirée dans le trou par les saccades d'une main fatidique; prise entre deux feux, par la manœuvre savante de l'ennemi, par la révolution impatiente qui déjà grondait dans Paris, montrait ses crocs, effrayait les gouvernants débiles dont elle convoitait les dépouilles, et se faisait ainsi la complice aveugle des calculs allemands.

Tous ceux qui ont gravi le calvaire dllly reconnaîtront dans La chevauchée au gouffre une transcription fidèle et vivante de leurs sensations, de leurs souffrances, de leur bonne volonté impuissante. C'est le meilleur éloge qu'on en puisse faire. N'allons pas jusqu'à dire, avec les enthousiastes qui confondent les droits de l'histoire et ceux du roman, que ce livre éclaircit définitivement toutes les questions de détail, toutes les controverses qu'elles soulèvent. Le romancier n'a pas qualité pour fixer la trame solide de l'histoire; il fait plus et mieux; il brode sur cette trame la légende,

souvent plus durable que l'histoire; nous ne lui demandons pas la vérité qui convainc la raison, mais celle qui persuade le cœur et s'y établit en souveraine. S'il réussit à l'imposer, sa part est assez belle. MM. Margueritte y ont réussi dans la dernière partie de leur œuvre militaire.

Je leur ai soumis, avec la franchise qu'on doit à des hommes de leur valeur, les objections et les doutes qui me furent sug:gérés par d'autres parties. Ajouterai-je que leur large fresque trahit çà et là un peu de hâte dans l'exécution, une facture si rapide qu'elle en est parfois négligée? On voudrait cette œuvre parfaite de tout point, parce qu'elle est saine et vaillante ; parce qu'elle témoigne d'une fière ambition littéraire, chose qui devient rare et mérite toute notre déférence. Si nous sommes exigeants, c'est que nous attendons beaucoup des écrivains qui ont eu le courage et l'honneur de nous donner le roman de la guerre, qui ont su nous faire accepter ce pénible sujet par la hauteur, l'équité, l'émotion du regard qu'ils jetaient sur le malheur des « braves gens ».

Octobre 1001.

VICTOR DLRUY

On A'ient de publier les Notes et Souvenirs où Victor Duruy a raconté sa vie simple et forte. C'est, au vieux sens du mot, le livre de raison d'un bon ouvrier. Les monuments destinés à glorifier la démocratie française sont le plus souvent dédiés à des polichinelles par des charlatans. Si l'on en élevait un qui visât plus haut que la statuaire électorale, je sais bien ce qu'il faudrait placer sur la colonne de granit qui commémorerait les vertus et les triomphes de la vraie démocratie. Il suffirait d'ériger au sommet les effigies de deux enfants du peuple, Pasteur, Duruy, et de mettre à leurs pieds ces deux livres : l'admirable Vie de Pasteur, dont je parlais plus haut, les Notes et Souvenirs, de Victor Duruy.

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Je ne compare point, je rapproche. Le Salève n'est pas le mont Blanc; mais ces voisins inégaux appartiennent à la môme chaîne alpestre; le même soulèvement majestueux les fit surgir, la roche y est formée des mêmes éléments. Il y a similitude d'origine et parenté d'âme entre ces deux hommes différemment exemplaires, la savant de génie, le ministre de grand sens et de grand caractère.

Duruy sortait d'une des familles de brodeurs artésiens transplantées par Golbert à la manufacture des Gobelins. Depuis deux siècles ses ascendents travaillaient aux métiers du I{oi. Enfermés aux Gobelins comme en une province lointaine, recueillis dans leur labeur, ces modestes artisans s'affinaient, devenaient des artistes, entre le petit jardin où ils cultivaient quelques fleurs, les cartons des maîtres et les écheveaux de laine où ils retrouvaient les colorations harmonieuses de ces fleurs. Leur fils écrit avec raison : « C'est aussi une noblesse que cette persévérance à rester durant sept générations dans le même travail, la même

condition, le même goût des belles choses de l'art. » Le premier qui abandonna les broches fut un oncle de l'historien, officier dans les armées de Napoléon. Ici, comme chez les pères de Pasteur et de Victor Hugo, nous surprenons l'action du ferment qui fit lever dans les fonds obsrurs de la race tant de vocations et d'ambitions nouvelles. Autour des humbles berceaux d'où sortirent les hommes marquants du siècle passé, on trouve presque toujours un soldat de la Grande Armée, conseiller de gloire, excitateur d'énergies qui s'ignoraient. Il y aurait un beau chapitre de psychologie à écrire pour qui referait sur cette donnée l'histoire de notre société.

Un professeur de Sainte-Barbe remarqua le petit garçon, liseur passionné; l'enfant dévorait un pauvre bouquin, le Xnma Pompilins de Florian. Sur les instances du professeur, l'apprenti quitta l'atelier pour le collège; son père s'imposa les lourds sacrifices que nécessitait ce changement d'état. Très en retard au début, dernier de sa classe, Victor sortit de Sainte-Barbe le premier du cours de philosophie. De même à l'Ecole normale. Le futur grand-maître de ILiiiversité avait

concouru avec peu d'espoir, résolu, en cas d'échec, à s'engager dans un régiment d'Afrique. — « J'ai pensé plus d'une fois que j'avais manqué ma vocation en n'allant pas à l'armée, et, de ce regret, j'ai conservé une affection pour le pantalon rouge. Aujourd'hui encore, un régiment qui passe, avec son drapeau et ses sonneries militaires, éveille en moi des instincts de jeunesse sur lesquels pourtant soixante-dix-huit années pèsent de tout leur poids. »

Dans la carrièfe de Duruy et dans son œuvre littéraire, on retrouve partout le même caractère de lenteur patiente, d'obstination récompensée sur le tard. Sa vie et ses livres furent ourdis maille à maille, avec les procédés de travail hérités des ancêtres, avec leur application à la chaîne de tapisserie qu'ils reprenaient chaque matin derrière leur cadre. Déjà placé hors de pair par ses ouvrages historiques, l'universitaire n'était encore à cinquante ans qu'un professeur peu avancé, tenu à l'écart par ses chefs; il ignorait l'art de s'insinuer, et ses opinions droites, parfois cassantes, ne pliaient jamais. Le coup de fortune lui vint à l'improviste.

En 1861, l'empereur Napoléon III était tout feu pour sa Vie de César. Il voulut connaître l'historien des Romains et lui demanda quelques notes. Durant ces premières audiences, le latiniste donna par surcroît des consulta lions libérales qu'on ne lui demandait pas. Il eut le sentiment d'avoir déplu. N'était-ce pas cependant l'indice d'une protection occulte, cette nomination d'inspecteur général qui lui arrivait enfin? Deux ans plus tard, M. Mocquart invita l'inspecteur à venir chaque jour travailler quelques heures aux Tuileries. Ce travail consista d'abord à rédiger des compliments de jour de l'an -pour Soulouque et pour les cardinaux français. Duruy crut à une mvstification. L'empereur l'étudiait; ce souverain aimait à mettre jusque dans ses bienfaits un air de conspiration. Le temps de l'inspection générale étant venu, Duruy quitta le Château, persuadé de nouveau qu'il n'y avait pas réussi.

A quelques mois de là, il était à l'auberge de 3Joulins, en train de corriger les copies avec un collègue : le préfet de l'Allier entra, l'échiné ployée jusqu'à terre, et le salua du titre d'Excellence. Le Moniteur avait apporté le nom du nouveau

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ministre ; des estafettes le cherchaient depuis vingt-quatre heures dans Paris, le télégraphe jouait dans toutes les directions, le ministre sans le savoir était introuval)le. Duruy raconte avec beaucoup d'agrément cette scène des Mille et une Nu ils, il dit le cri du cœur de son vieux collègue et ami : « Mon Dieu ! je ne serai donc pas mis à la retraite ! »

Il ne dit point, mais nous savons par une lettre de ce collègue, quels furent les premiers mots que la surprise lui arracha : « Ah! mon père, mon père... » La première pensée du ministre allait au bon artisan des Gobelins, disparu trop tôt , avant d'aA'oir vu fructifier les 800 francs de la pension de Sainte-Barbe qu'il prélevait sur son modique salaire. Cette émotion domptée, l'Excellence se remit tranquillement à la correction de ses copies, jusqu'à l'heure du train.

Les Souvenirs s'étendent lonouement sur les six

années de ce ministère fécond en créations et en réformes. On sait quelle impulsion il imprima aux écoles professionnelles, à tous les degrés de l'enseignement public, et surtout à l'éducation

UN UOMAIN 107

populaire. Avec moins de fracas que ses continuateurs, Victor Duruy fraya la voie où ceux-ci n'eurent plus qu'à marcher. — Au jour de sa chute, il redemanda la place d'inspecteur qui le faisait vivre auparavant, rien de plus. L'Empereur lui donna un siège au Sénat; il n'en jouit que peu de mois. Pendant la guerre, tandis que son fils Alhert s'engageait dans les turcos pour courir plus vite à la frontière, le vieillard accrocha le grand aigle de la Légion d'honneur sur sa capote de garde national et fit le coup de feu sous les murs de Paris. Puis, il se remit au travail, pendant vingt-cinq ans; sans récriminations, sans regrets, fidèle au malheur de ceux qu'il avait servis, mais étranger à toutes les intrigues politiques et toujours en communion a\'ec l'àme de son pays : l'estime universelle l'excepta presque seul du discrédit dont souiïraient les survivants du régime impérial.

Trois académies tinrent à honneur de s'associer Duruy. Il apportait à nos séances sa gravité bienveillante, il y trouvait chez tous une déférence marquée pour son autorité morale. Quand la maladie l'immobilisa, nous l'allions voir dans son

petit appartement d'étudiant, au haut de la rue de Médicis. La paralysie avait glacé les jambes, la main continuait d'écrire, le cœur continuait de battre avec les mêmes ardeurs pour toute idée généreuse, pour tout sentiment patriotique. Dans le modeste logis où il m'honora de ses bontés, j'ai connu devant ce parfait honnête homme la saine émotion du respect; j'ai senti là, et j'aime à le redire, que j'étais reçu chez un vrai grand seigneur de l'âge moderne, qui était en même temps un homme de Plutarque.

c( J'ai passé trop d'années dans l'ancienne lîome pour n'être pas quelque peu llomain... » Duruy savait-il lui-même à quel point il disait vrai quand il écrivait cette phrase? Un Komain, ce mot peint l'homme tout entier, figure, esprit, caractère, avec les qualités et les limites de son intelligence. Les naturalistes retrouvent parfois, dans la faune du monde actuel, un exemplaire des espèces depuis longtemps disparues. Duruy personnifiait parmi nous ce curieux phénomène de survivance. C'est

à croire que la souche originelle de ces tapissiers des Flandres fut un centurion des légions de César, ressuscité par un caprice de l'atavisme dans son lointain descendant.

Il en avait le physique : ce visage sérieux, aux traits accusés, semblait moulé sur un marbre du Capitole. Il en avait l'âme. Un chapitre intitulé Mon examen de conscience^ et daté de 1847, a pris place dans les Souvenirs, Les hommes de 1848 épanchaient volontiers dans ces confessions générales leurs idées religieuses, philosophiques, politiques. Ils nous en ont laissé un grand nombre. Celle de Duruy est à part. Vous diriez un morceau traduit de Sénèque. Le jeune professeur refusait alors son adhésion intime aux enseignements religieux; mais il tenait que le citoyen doit régler sa vie sur les rites paternels et s'incliner devant la religion de la cité. Sa philosophie un peu courte était celle d'un stoïcien d'il y a dixhuit cents ans. Nul mysticisme chez ce Latin : « Ce n'est pas que je fusse de nature méditative; je n'ai jamais demandé au ciel et à la terre la solution des problèmes que l'un et l'autre recèlent ».

En politique, il était patriote d'abord, fonciè-

rement libéral, mais avec un besoin supérieur d'ordre et de discipline; républicain de tempérament, impérialiste d'occasion. Toutefois, ces mots s'adaptent très mal à un esprit qui ne rentrait pas dans nos catégories contemporaines. Les opinions et les actes de Duruy s'éclairent quand on les replace à l'époque où sa pensée avait toutes ses racines. Républicain du temps de Cicéron, désolé par le spectacle des factions, uniquement attaché à la grandeur de Rome, il se rallie au principat d'Octave César; il accepte et remplit scrupuleusement les grandes charges, parce qu'il convient avant tout de servir l'Etat.

Sa conception de l'histoire et sa façon de l'écrire sont d'un ancien. Il n'a jamais éprouvé nos vertiges devant l'énorme vie du passé, il n'en a jamais eu la vision romantique, celle qui enfiévrait un Michelet, qui échauffa plus ou moins tous les historiens de son siècle. Le drame passionnant des races évanouies, les agenouillements et les révoltes sur le long calvaire de l'humanité, la nausée des flots de sang dont il est baigné, le parfum des amours qui l'ont fleuri, le bruit et la couleur de ces multitudes qui ont foulé notre terre

et l'exhaussent de leurs cendres sous nos pieds, l'angoisse de savoir d'où elles viennent, où elles vont, pour quelles fins mystérieuses elles souffrirent les souffrances qu'elles nous ont léguées, — Duruy n'a rien connu de ces obsessions. Il n'a pas entendu le précepte qu'un dieu plus exigeant murmure aux hommes de nos jours, lorsqu'ils prennent la plume de l'historien : « Donne-toi aux morts, afin qu'ils se redonnent à toi !» — Il écrit une histoire placide, objective; rigoureux enchaînement de faits, régi par des lois dont sa raison se contente, riche de leçons morales à hauteur de l'humaine sagesse. Pour ce Romain, le Christ n'a pas brisé les tables d'airain où la vieille sibylle avait prédit tout le destin du monde : le dieu inconnu n'a pas surgi sur l'autel civique de la patrie, il n'y a pas apporté les troubles de la conscience individuelle. Les histoires de Duruy, ce sont les commentaires d'un ministre de César.

Le style pédestre, honnête comme l'écrivain, n'a ni emportements ni lassitudes. Ne lui demandez point la page qui se grave dans la mémoire : on serait fort empêché d'en citer une seule. Encore et toujours le monument romain; ses lourds profils

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ne vous offriront nulle part les inventions ingénieuses, les harmonies charmantes de l'art grec; il vaut par la solidité des matériaux, par l'assemblage des grands blocs de travertin, par l'impression de puissance et de durée que nous donne sa majestueuse pesée sur un sol conquis pied à pied.

Rien là de séduisant pour nos imaginations éprises de grâce et d'éclat; Duruy n'a point prétendu les séduire. Il a commandé le respect à notre raison. Il a touché nos cœurs à l'endroit où ils s'émeuvent d'une sympathie instinctive pour les très braves gens. Souhaitons que l'on revoie chez nous beaucoup de ces braves gens, taillés en force, qui sont les soutiens naturels d'un Etat penchant.

Les Souvenirs de Duruy devraient être répandus dans toutes les écoles où l'on forme des professeurs. Malheureusement, c'est impossible. Je disais naguère même chose de la Vie de Pasteur, suspecte par le souffle spiritualiste qui la pénètre. Le testament de Duruy prête à d'autres objections, et plus graves. Il y parle avec une affection reconnaissante de l'empereur qu'il servit, dont il aima la bonté facile. Il v revient sur les causes multi-

pies de nos défaites, il rappelle tristement le mot de M. Jules Simon : « Nous voulons une armée qui n'en soit pas une », mot applaudi en 1868 par tous les colériques d'en bas, qui exploitaient la déplorable faiblesse d'en haut, et désarmaient d'avance le souverain fataliste en le poussant vers le gouffre où un mirage l'attirait. — « Ce n'est pas, ajoute Duruy, que la gauche manquât d'intelligence ou de patriotisme et qu'elle ne comprît pas la portée de telles paroles; mais elle ne songeait qu'à désarmer l'Empire, pour le mieux renverser. »

Témoignage de l'histoire, sanctionné à nouveau par le plus impartial, le moins passionné des historiens. Il n'est pas encore recevable. Un livre qui l'apporte ne peut courir les classes sans danger pour la doctrine officielle. — Seigneur! quil est donc difficile de mettre dans nos écoles les livres des hommes qui les ont fondées, honorées, et dont la vie devrait être donnée en exemple à tous les enfants du peuple pour qui travaillèrent ces glorieux aînés!

Novembre 1901 .

gous l'houizox. 8

POUU L'INAUGURATION

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