‹ Sous l'Iegide de la Marne, histoire d'une rivièreChapitre 12 sur 17 · sous l'égide de la marne · texte numérisé non relu

sous l'égide de la marne

amples^ la Marne, menacée tant de fois, au cours des âges, par les pires guerres, s*est redressée à chaque invasion, Vépée au poing, Végide au bras. De là, dans son histoire {cette histoire si vivante d'un fleuve !) qui, depuis Langres jusqu'à Charenton auprès de Paris, se poursuit à travers tant de cités, le long de tant de campagnes, ces souvenirs touchants & naïfs des fées & des saintes, de là cette idée du « miracle », cette idée née dans le peuple, grandie dans la poésie & que la légende, tant de fois & tout près de nous, a mêlée à nos annales (^).

la Marne est triste ; dans tous les cas elle ne Vest ni à Chennevières ni à Joinville^ ce paradis des canotiers,

(1) Sur cette pe?tsée du miracle, que nous n'exprimons ici qu'au figuré, voici ce que l'un des vainqueurs principaux de ces grands jour s, le général Maunoury, a déclaré par la suite à l'un des représentants de la presse : « J'ai souvent entendu poser cette question & m'en suis irrité : <s Mais, comment se fait-il que, parvenus à quelques lieues de Paris, les Allemands se soient résignés, à la Marne, à une retraite générale qui leur faisait perdre d'un coup le bénéfice de leur félonie & aussi de leurs efforts du début ? )> Mais, Monsieur, ils ne s'y sont pas résignés du tout ; il n'y a pas, là- dedans, le moindre miracle... ils ont reculé pour cette unique raison qu'ils étaient battus &, pour ne parler que de VOurcq, von Kliick a reculé parce que, le 6 septembre, le général de Lamaze culbutait avec son

Si le bassin de Champagne est riche en ves^ tiges gallo-romains du plus beau style (porte de . Mars à Reims, arc triomphal à Langres, etc), il abonde aussi, en monuments religieux de tous les âges ; & c^est ici, bien souvejity que la fiction la plus obscure venant se confondre à la vérité de la chronique, resplendit un peu partout, sur le sol champenois, dans les vieilles pierres. Il n'est pas, à ce point de vue, négligeable de s^arrêter, aux marches de la Lorraine, à proximité des Ardennes boisées, devant tant de vestiges primitifs de la croyance : grottes des fées, bornes des fées dont les peuples celtes honoraient leurs dieux, La ferveur du Moyen âge, en se répandant au pays des Lingons, c^est-àdire dans le Bassigny & le Vallage, à tous les sanctuaires, embellit encore par la suite en les purifiant ces souvenirs informes de la religion de nos pères.

groupe de divisions de réserve le corps d^ armée que von Kluck avait laissé aux environs de Meaux pour le couvrir. » {Interview du général Maunoury par M. G. de Maizières (le Petit Parisien).

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A Fontaine-sur-Marney notamment, non loin de Saint-Dizier, se dresse dans un champ une pyramide de près de sept mètres d'élévation & de deux mètres à un mètre d'épaisseur, appelée la Haute-Borne & dans laquelle, à défaut d'une borne romaine, on voulut voir un monument du temps des druides. La piété populaire, nourrie de complaintes, de vieux airs^ des fables de l'âge antique & médiéval, inclina longtemps à considérer la Haute-Borne comme une sorte de palladium, d'emblème guerrier protecteur {nous avons dit : d'égide) apporté jadis, dans des temps imprécis, par une fée lorraine, au pays de Saint-Didier ou Dizier, Dans toute cette grande vallée d'un fleuve, véritable foyer de croyance, les saints, voire les prélats & les papes^ se montrèrent dans tous les âges pour exalter la foi, en appeler à Dieu & garder le pays. Saint Loup & saint Alpin, notamment, qui donnèrent leurs noms à deux églises de Châlons-sur-Marne, s'avancèrent des premiers, sans faiblesse ni honte^ inclinés sur la croiXf au-devant d'Attila. Plus tard, en

Cl. de la Sect. phot. de l'Armée.

KSSOM KS-SUR MAKXE (Aisnk) L'ej^lisc, moiuinienl historique, après le bomhaidimeiit (I9I8;.

amont de Châlons, non loin d'Epernay, à ChâtiHon-sur-Marne, Urbain II, le pape prudent & sage, lettré sorti de Cluny, devait se dresser à son tour pour prêcher la croisade (1). Enfin, huit siècles après saint Loup & saint Alpin, deux siècles après le pape Urbain, dans la même vallée, parut le curé Foulques, C'est Foulques qui devait élever, à Neuilly-sur-Marne, cette église vénérable dont M, Emile Lambin a écrit fort justement qu'elle appartient, par son style, à cette grande école de V Ile-de-France, cette « école dont Notre-Dame de Paris semble marquer le point de perfection » (*). Cest de Neuillysur-Marne que Foulques partit pour prêcher cette quatrième croisade d'un développement si fastueux & dont Geoffroi de Villehar-

(1) La statue du pape Urbain Ily par Roubaudy se dresse^ auprès des ruines d'un château, en élévation^ à Châtîllon, au-dessus de la Marne.

(2) Gazette des Beaux- Arts (i^^ semestre 1902) ; /'Église de Neuilly-sur-Marne, par M. Emile Lambin. Le tombeau du curé Foulques existait dans V église avant la Révolution. '( On Vy voyait couché sur son tombeau avec sa chasuble & son manipule, en habits sacerdotaux. »

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douin devait précisément évoquer plus tardy en un langage allègre & clair, bien champenois (^), le mouvement guerrier & la « conqueste ».

Témoin de ces faits sublimes, la pierrefée, la borne-fée de Fontaine-sur-Marne, s'en est trouvée comme embellie, transfigurée & rayonnante. & puis, le prodige voulut que, dans la première moitié du XV^ siècle, elle se fît voir enfin, vivante à tous les yeux des hommes, cette sainte de la patrie, cette fée de la Lorraine & P allas du christianisme, dont une mystérieuse image, élevée au-dessus de la Marne, dans un champ français, depuis si longtemps annonçait la venue !

« A Domremy, écrit en rapprochant des traditions de la Champagne celles de la Lorraine, M, Maurice Barrés, à Domremy, nous sommes enveloppés dans la vapeur de mystère oii Jeanne se forma. Nous voyons agir en elle, à son insu, les vieilles imagina-

it) Villehardouin avait vu le jour au château de Villehardouirit auprès de Troyes.

RABELAIS (D'après la gravure de Michel Lasne.)

tions celtiques. Le paganisme supporte et entoure cette sainte chrétienne. La Pucelle honore les saints : mais, d'instinct, elle préfère ceux qui abritent, sous leurs vocables, les fontaines-fées ». (^) A Domremy en Lorraine, avait écrit déjà Michelet en son temps, Jeanne ou Jeannette aimait à s* en aller promener au Bois des Chênes, « Les fées hantaient ce bois, dit-il; elles aimaient surtout une certaine fontaine près d'un grand hêtre qu'on nommait /*arbre des fées, des dames ». M. Anatole France, historien de la Pucelle, a donné, {d'après un vieux maître de l'Université de Paris) un nom à cette fontaine ; il l'appelle la Fontaine-aux-Groseilliers ou, ce qui est bien joli, la Fontaîne-aux-bonnes-fées-Notre- Seigneur.

Jeanne, en effet, aimait le Seigneur ; mais, elle aimait aussi les fées, les dames ; & ce n'est pas seulement « dans le petit jardin contigu au pourpris de l'église » de Domremy

(1) Maurice Barrés, Autour de Jeanne d*Arc, (1916).

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que la fille de Jacques et d'Isabelle d'Arc venait converser avec les saintes; maiSy c'était aussi près de la fontaine, âf , c'est lày non loin des eaux jaillissantes , qu'elle reçut sa mission ; là, qu'elle entendit les voix ; là que Monseigneur saint Michel, paré d'un riche armure, l'épée au poing. Madame sainte Catherine & Madame sainte Marguerite lui ordonnèrent d'avoir courage & compassion : courage pour aller à la guerre ^ vivre parmi les hommes d'armes, livrer bataille ; compassion pour ce royaume de France, le premier après celui du ciel, si dé' vaste & si meurtri.

Les voix de la Fontaine- aux-Groseillier s parlaient avec force ; elles parlaient aussi avec , douceur, Charles Péguy, le poète-soldat, qui est venu tomber auprès de la Marne, dans son naïf & profond Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, a fait dire à ces voix d'une vigueur si douce, si suave : « sainte Geneviève, saint Aîgnan, saint Loup n'ont pas eu peur d'aller au-devant des armées païennes ». Cela signifiait qu'il fallait que

Jeanne y allât aussi à son tour, & ferventment, gentiment, courageusement.

De fait, elle y alla si bien, sa mission s'accomplit avec tant de gloire que, de simple fille des champs devenue capitaine d'armes, elle mena bientôt le roi sacrer à Reims. Pour cela, il était nécessaire qu'elle revît la Champagne & franchît de nouveau la Marne. Une première fois déjà, elle avait vu cette rivière, en partant de Vaucouleurs pour se rendre à Sainte-Catherine de Fierbois & à Chinon. Elle évita, dit-on, cette fois-là, de passer audevant du château des sires de Joinville, l'endroit étant alors peu sûr, à cause des gens d'armes ; & c'est seulement après avoir demandé asile à l'Abbaye de Saint- Urbain, là oii l'on gardait les reliques du grand pape des Croisades, qu'elle se résolut, après avoir ouï la messe, à franchir la rivière au-devant de r Abbaye ^

Mais, maintenant, Jeanne ou Jeannette n'était plus cette villageoise qui avait parlé aux saintes. Elle était la Pucelle guerrière. Elle allait en avant des troupes, vêtue de blanc

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& en armure y « son estendard esployé que portait un gracieux paige, & avait sa hache petite en la main ». Quand elle se présenta devant Troyes, aux remparts, sans coup férir la ville tomba. Ceux de Troyes le firent savoir à ceux de Châlons, « V évêque-comte de Châlons vint à Lettrée au-devant du roi & lui remit les clés de la ville » (Anatole France). C'était la marche sur Reims qui commençait. Le 14 juillet 1429, la Pucelle, menant le gentil roi, se présenta devant Châlons, passa la Marne & retrouva dans la ville quelques habitants de son village, notamment Vun de ses parrains, Jean Morel, laboureur à Domremy auquel, assure-t-on, elle fit don d'une robe rouge qu'elle avait portée. Après quoi, toutes sortes de manifestations d'enthousiasme & de loyalisme ayant eu lieu à Châlons, l'armée, le roi & la Pucelle, l'étendard toujours déployé & claquant au vent, sortirent de la ville & chevauchèrent jusqu'à ce qu'ils vissent la rivière de Vesle, Ils franchirent celle-ci au château des Sept- Saulx & entrèrent dans Reims aux

cris mille fois répétés de : Noël ! Noël !

MaiSy Jeanne ne voulait pas, le sacre accompli, abandonner tout à fait la Champagne. La Marne, de nouveau, la revit à Château- Thierry ; elle se présenta devant le Morin à Coulommiers ; enfin, à Provins, le pays des roses, si différent de celui de son enfance, elle longea la Voulzie, C'est même de Provins, oii elle s' arrêta pour prier & souffler un peu après tant de gloire & de prodiges, qu'elle dicta la lettre célèbre à ses « chiers & bons amis les bons& loiaulx Français de la cité de Rains », pour les assurer de sa fidélité & protection. Ainsi, elle qui avait grandi à Domremy, dans Vombre de Véglise & qui, près de la Fontaine- aux- Bonnes- fées- Notre- Seigneur, avait parlé aux saintes, elle continuait d'être la vierge protectrice des rivières, la fée tutélaire des eaux, à la fois Marie & Mélusine.

De tant de grands & beaux souvenirs, d'images pieuses bien faites pour illustrer la Légende dorée de la patrie, la province de Champagne a gardé les stigmates ; elle est

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restée à jamais sainte. Aussi, en 1558, quand le Régiment de Champagne, Vun des plus vaillant des vieux corps, se trouva constitué^ le roi Henri II voulut-il lui donner pour drapeau cet étendard à fond vert, barré de la croix blanche, cette croix du pape Urbain et de la Pucelle dont V emblème, jusqu^ à la Révolution, flotta sur tant de champs de bataille de l'Europe {'),

Vallée de poésie, vallée de légende, transfigurée de tant de souvenirs, embellie de tant de prestige, la terre de Champagne, le sol d'Ile-de-France, arrosés par la Marne & ses

(ï) Le régiment de Champagne était — de tous points — digne de porter ^ dans ses drapeaux, cette croix de la Pucelle. Comme Jeanne, ses soldats étaient braves, &, comme elle, ils préféraient la mort à la honte & au déshonneur. On le vit bien une fois que Turenne avait confié à un détachement du Régiment de Champagne, aux ordres du chevalier de la Ronsière, la défense du château de Wasselonne, en Alsace. Le prince Electeur, après avoir placé en batterie ses dix gros canons & bombardé Wasselonne pendant deux jour s, envoya un parlementaire à Ronsière pour le sommer de se rendre. « Nous voulons bien nous en aller, répondit Ronsière, puisque nous ne pouvons pas défendre plus longtemps cette bicoque ; mais nous ne voulons pas nous rendre ; nous sommes du régiment de Champagne. Général Hardy de Périni, Turenne & Condé.

affluents, tressaillent toujours de ces grands faits, au son des cloches. De la vieille tour de Hautefeuille à Chaumont-en-Bassigny à la la lanterne, la guette de notre-Dame de Châlons d^oii la vue est si belle {^),de la tour Balhan de Château- Thierry au clocher de Saint'Mammès de Langres, à celui de Saint- Etienne de Meaux oii monta Bossuet, des clochers plus humbles mais non moins vénérables de Vignory, d'Essomes,de Jouarre (*), au long de tout le parcours de tout le vaste & sinueux cheminement des eaux, de tous temps ont monté les hymnes, se sont

(^) « La ville ^ la Marne &les collines sont belles à voir de là. » (Victor Hugo, Le Rhin : Lettre III).

('') Vignory {dans la Haute-Marne) ; VegUse y est une curieuse basilique romane^ dont la restauration ^ provoquée par Prosper Mérimée^ est due à BœswiU wald. U église ^*Essomes-sur- Marne {Aisne), Vune des plus cruellement atteintes par les combats meurtriers qui se livrèrent , autour de Château-Thierry , en igièy a été élevée au XIII^ siècle : les boiseries des stalles, les sculptures de la chaire, de chêne massif, y étaient fort remarquables. A Jouarre (Seine-et- Marne), le clocher est plutôt une tour qu'un clocher : cette tour, surmontée d'une flèche en ardoises, domine le plateau au-dessus du Petit-Morin : les eaux de cette rivière, de Saint-Cyr-sur-Morin à la Ferté, serpentent au bas du plateau, dans un gai paysage.

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exhalées les prier es, &^ dans les siècles des siècles^ les abbayes^ les moûtiers, asiles ineffables, n'ont cessé d'envelopper de leur paix accueillante, de placer sous leur protection, tous ceux que rebutaient le monde & ses lois : les docteurs, les savants, les sages,

Rabelais, Rabelais lui-même, Vérvdit, le plaisant, le philosophe, V écrivain si savoureux & si profond, ne rencontra guère de repos, durant sa vie errante, qu'à Vombre légère de Notre-Dame-des-Miracles, en cette abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés oii la tradition veut qu'il écrivit Pantagruel. A cet endroit du fleuve, la Marne, en partant de Saint-Maur, décrit devant Chennevières, en passant par Bonneuil & rejoignant Créteil, une large boucle ; & c'est à l'intérieur de cette boucle, dans une sorte d'île bien faite pour lui rappeler Tlsle sonnante des Romains que Rabelais vécut, goûtant, pour le comparer à celui de son cru natal, ce vin pineau de Marne, que, depuis Epernay, lui apportaient les bateliers, « Un paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices, & tous honnêtes

plaisirs d'agriculture & de vie rustique », voilà comment le vieux maître^ qui avait tant aimé la Vienne à Vile Bouchard & le Tibre à Romey appelait ce paysage de son choix, au bord de la Marne, devant Saint-Maur.

Ici encore, pour plaire à ce cœur épris de la nature & des petites fleurs & des belleslettres, les cloches bénédictines, les cloches qui avaient tinté pour les fées, pour les saintes, qui avaient, tout le long de la rivière, sonné pour le pape Urbain, pour Jeanne d'Arc & pour Charles VII, sonnaient maintenant, à matines & à laudes, pour maintenir « maître François », homme docte & disert s'il en fût, dans cette gaîté qui orne l'esprit & cette sagesse qui ennoblit & fleurit l'âme.

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l'arrêt sur la marne. — l'ennemi en retraite. — la marne du recueillement & du silence. — la paix des

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