Sous l'incendie
Ce livre , fait de ci de là, intermittent, est à toi, mon ami , en souvenir fraternel de notre vie commune aux sombres heures du siège , en témoignage de mon affectueux respect : je dis respect , bien qu'étant ton doyen d’âge.
Je te le dédie parce qu’il est désintéressé , sincère. J’ai dû compter dès lors qu’il choquerait quelques-uns et me vaudrait certaines inimitiés , peut-être quelques colères.
Je n’y puis rien. J’écris ce que je pense, comme je le pense, parce que je le pense, chagriné parfois d'en froisser que j’aime, admettant même, sans en rien croire, que je puisse me tromper, puisque je suis homme . — Mais, au moins, homme libre s’il en fût, dans le plus parfait détachement, avec l’absolu dédain de tout ce qui se convoite
et s’ ambitionne sur le grand marché humain, dédain éprouvé et prouvé pendant toute une vie qui commence à se faire longue : n'ayant en un mot rien à attendre de ma plume ni rien à lui demander, pas même aujourd'hui le pain.
Plus j’ai vieilli, plus j'ai pensé ce que j’avais senti, plus j’ai aimé ce que j'avais d'abord aimé , méprisé ce que je haïssais , dans l'aversion native et la défiance du convenu , généralement abasourdi devant ce qu'on appelle le succès, stupéfié d'assister toujours et encore à la perpétuelle reprise de la tant vieille pièce des sept vaches maigres qui deviennent les sept vaches grasses , et conséquemment frappé d'une stupeur admirative qui n'est pas dénuée de quelque consternation devant les politiciens et les candidats.
Mais qu'importe celui qui ne sut être qu’un homme de bonne volonté !
C'est vers toi, ami bien cher et si grand, qu'il est bon et réconfortant de regarder. De loin, je te vois dans le silencieux recueillement de ton exil, aujourd'hui volontaire, à jamais embrasé de la foi sainte en V Humanité qui te consume, poussant obstinément jour et nuit ton œuvre gigantesque dont la seule pensée donne le vertige , amoncelant par séries de milliers superposés , ces pages où l’universel et profond savoir décon -
certe en nos cerveaux les proportions du possible comme du vraisemblable ; où enfin, par une grâce inouïe qui à toi seul était due , avec le savant qui constate , l’artiste peint , le poète chante : devant telle de ces pages , n’ai-je pas vu la plus grande ici, S and qui t’ignorait , émue....
Et pourtant , ces facultés suprêmes , ce fantastique labeur , ce£ accomplissement glorieux arrivent à s’effacer devant une autrê grandeur encore qui est tienne : celle de V Exemple à nous tous donné par toi, citoyen, fils, époux et père ; par toi toujours, doux entêté de Vertu — ce vieux mot qui va s'oublier tout à l’heure puisqu’on n’a plus à le prononcer ni à l’écrire , — par toi que j’aimerais seulement pour m’avoir donné et fait garder le plus sain, le meilleur des sentiments de l’homme : l’admiration.
Tel tu es, tel tu fus, tel tu resteras : — celui que je contemplais devant le Prétoire des vaincus du Prussien, complices posthumes et relaps de l’exécrable Empire continué par les non moins odieux assermentés du 4 Septembre .
Sous ton humble vareuse de fédéré , dans ta simplicité, tu dépassais de cent coudées Pilate au corset brodé d’or, bombé aux seins et sanglé des hanches, le porte-lance ignare et carnassier
qui , naturellement f te condamnait comme fut banni Aristide, parce que nous avions assurément alors comme aujourd'hui trop d'âmes hautes , de cœurs purs, de bras vaillants et d’hommes sachant la géographie.