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PARIS POSTHUME
A Georges Sand...
Nous revenions un beau soir du bois de Boulogne, ramenant en famille une vieille amie à son logis, vers l’ancien quartier des Ternes, par quelques-unes de ces nouvelles avenues sans fin qui portent sottement les noms de nos victoires et me font toujours songer à nos défaites.
Nous étions certainement dans Paris même, encore assez loin des fortifications, et, par suite de quelque assoupissement ou distraction de notre cocher, un grison du harnois qui semblait pourtant s’y connaître, nous nous trou-
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vâmes à un certain moment perdus, — perdus pour tout de bon, comme dans le bois du Petit Poucet ou la forêt de Fanfan et Lolotte , perdus comme si nous eussions peiné la nuit où le brouillard « rampe »' autour de la Mare au Diable , et sans l’ombre d’espoir d’en faire lever le Chef-d’Œuvre, — qui venait si bien tout seul à vous, ô chère et grande Madame amie !...
Le cocher s’arrêta , — naturellement, étant à l’heure , — semblant guigner en toute sincérité aux horizons un renseignement qui boitait à venir plus encore que la Justice.
Nous nous trouvions au beau milieu de l’un de tous les carrefours de ces avenues interminables, récemment alors percées quand même à la fantaisie d’un aventurier devenu empereur de par l’audace de quelques coupe-jarrets à bout de dettes, la sagacité des campagnes « intelligentes »,et surtout la grâcedes « Classes Dirigeantes » : on avait préalablement tué en
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juin ceux-là seuls qui n’auraient pas laissé faire... — C’était tout à fait à l’heure déjà prédite par madame de Sévigné quand elle écrivait à sa fdle : « Paris est le théâtre des Nations . » — Et nous eussions eu bien mauvaise grâce en effet à nous refuser ce changement de décors dès lors que devant l’univers, à défaut d’autres exemples, nous étions encore tenus pour bons à donner le spectacle.
C’était l’ère dite des « Habiles», le temps béni des prospérités plébiscitaires, où, dans un vertigo de Saint-Guy, nous démolissions tout, Paris, Lyon, Strasbourg ( — hélas! — ), Marseille et le reste, pour donner à tout un chacun sa rue Impériale et ses boulevards. Le désert de Sahara s’épanouissait par un beau matin au milieu du vieux Rouen , subitement vidé comme un pâté auquel on n’a laissé que la croûte. Versailles, n’ayant plus assez de ses avenues à jamais désertes du Roy, de la Reyne,
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de Saint-Cloud, etc., se distrayait de la tâche d’arracher l’herbe d’entre ses pavés pour s’offrir, à l’instar de Paris, encore un boulevard de plus, tout battant neuf. A Vannes même, au rude pays de Morbihan, le moindre Verrès ne savait trouver son gîte Proconsulaire à moins d’un million — qui toujours en faisait deux, au moins, — déposé sur l’autel de la Maçonnerie. L’Emprunt de demain accourait, couronné de fleurs, prendre au banquet sans fin la place de l’Emprunt d’hier. Allez ! Que la fête continue ! — Et le chœur infatigable reprenait à gorge déployée: Démolissons ! Démolissons ! comme chante furieusement aux Champs-Elysées le Diable de Guignol en secouant la cabane du pauvre Saint-Antoine, qui eut au moins, lui, la chance de gagner à son expropriation la Céleste prime.
Sous cet empereur Providentiel — d’un Providentiel à tout casser ! disait l’ami d’alors, Ranc, — on bousculait les Dieux Lares, il fallait
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voir ! et de gré ou de force on les alignait dans des géométries désobligeantes. — Les Anciens avaient cru pourtant avoir de bonnes raisons pour respecter les leurs et ils n’eussent pas tenu pour indifférent à l’ordre moral, au vrai, ce trouble inouï de l’ordre matériel. On ne fait pas impunément ainsi tout un peuple rompre du soir au matin avec ce qui fut son passé ; car ces garnements détruisaient, saccageaient tout chez nous jusqu’au souvenir, et en vérité comme pour mieux témoigner encore qu’ils n’étaient pas Français. — Et, vieux Parisiens nés, devant ces brise-tout, proxénètes de spéculation éhontée, agents de ruine publique, dévastant à leur guise la grande Cité livrée, nous gardions pour nous le ressentiment de l’outrage et cette amère , infinie tristesse de nous chercher vainement aujourd’hui sur ce sol qui fut nôtre et où nous nous éveillions chaque matin, nouveaux comme le voyageur
arrivé d’hier dans une ville étrangère.. .
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Plaintes vaines de quelques isolés suspects ! « — Il fallait, dit Labiénus, un tombeau de marbre à ce grand peuple qui voulait mourir. » — De marbre, non ; de similimarbre seulement, et c’était bien assez, puisque tout ce qui se faisait, s’approuvait, et ce qui se défaisait, aussi. Le succès engendrait le succès : cela se gagnait comme une maladie de peau. On allait jusqu’à parler d’infaillibilité, et je ne sais quelle superstition puérile et malsaine attribuait le Génie à la brute inconsciente et opaque, à ce funambule opiacé, à la fois féroce et doux, qui se trouvait juché au sommet. « — Il ne parle pas, donc il pense » — ; et la foule se surétourdissait encore à crier bravo. Car ces moutons de Panurge n’avaient besoin ni de Ferme modèle comme à Grignan, ni de Haras comme à Viroflay, n’ayant non plus affaire delà Société d’ Acclimatation, puisque, nés chez nous et ne pouvant mieux naître ailleurs, ils se reproduisent tout seuls à jamais, par un mystère de
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panspermie Préfectorale, dans leür pullulation inextinguible. — Et c’était nous qui étions les aveugles, les fous, les enragés ! Quoi donc? On nous traitait d’ingrats !...
Alors,, en vérité, nous semblions tous vivre dans une de ces vastes salles que l’Allemand, croupier euphonique, appelle hypocritement «de Conversation», parce qu’on y vient uniquement pour jouer. Il n’avait ni arrêt ni trêve, l’effroyable jeu, et quand l’argent venait à manquer aux joueurs, le banquier, homme de ressources, leur en prêtait, — ■ du leur. Law n’était qu’un croquant, et nous sommes bien plus forts que lui, puisqu’il est mort! Messieurs, le jeu va ! — et tout le monde y topait d’emblée, et la ville de Paris s’endettait à perpétuité de cent millions annuels de plus pour la satisfaction finale de voir transporter à la Chaussée-d’Antin le Vaudeville qui était jusque-là un peu mieux place de la Bourse, — et les malins vous riaient au nez en vous expli-
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quant par A-)-B la théorie du jour, en vertu de laquelle plus on devait, plus on était riche.
Et c’était Ratapoil, ce bon Ratapoil, ex-casseur de gueules ( — pardon ! — ) qui était passé « conservateur », et qui conservait avec amour, l’aimable gredin ! ayant toujours aimé ça ! Et pas superstitieux du tout pour la morale, ces honnêtes gens-là! Si un indiscret partant au repos, si quelque conscience, par gros hasard fourvoyée là et subitement réveillée en sursaut, venait à s’étonner à la Chambre que le gouvernement eût estampillé de sa garantie le vol cynique dont les porteurs de bons Mexicains étaient victimes, des lèvres pures de Rouher, du même Rouher, jaillissait comme une fleur la réponse verte : — « On leur promettait tant qu’ils auraient dû se défier : c’est bien fait ! » — Et toute la jolie société de trépigner d’admiration devant cette morale hyperconservatrice, et de huer les jobards, de Compiègne à Fontainebleau. — A la chiantlit, lit, lit !
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Ah ! ce fut une noble époque !
Donc, nous étions là restés, dans ce lacis d’avenues larges comme la Voie Appienne et toutes de la même largeur, longues à mettre sur les dents, les unes au bout des autres, Oxford Street, Broadway et la Perspective Newski.
Chacun des deux côtés de ces avenues sans miséricorde était ourlé d’un non moins impitoyable chapelet de becs de gaz, douloureux pour l’œil qui s’obstinait malgré lui à les poursuivre jusqu’au sommet d’angle où, comme une pointe d’épée, ils entraient finalement dans la grande nuit. ,
Ces myriades de lumières cuisantes s’enfilaient pour n’éclairer rien, représentant le rôle vacant de la Vie — persona varia — dans cette pièce de la Mort.
A gauche comme à droite, de larges trot-
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toirs, où, si longtemps qu’on marche, le vent arrive, brûlant ou glacé, et se joue par le néant des espaces déserts : terrains bouleversés envahis par les végétations proscrites, fondrières, collines coupées à pic. Quelquefois des palissades, des pierres équarries, noircies déjà par les heures, comme pour témoigner que l’homme a passé par là et s’est éloigné, désespérant d’y revenir.
Et enfin, de bien loin en bien loin, à certains points de rencontre des lignes éperdues, — ricanement muet dans le drame aphone, — une énorme, emphatique maison de sept étages sans les sous-sols, en pierre de taille, avec balcons de fonte dorée, lourde presque autant que riche, vide comme le sépulcre blanchi, plus sombre encore et plus morne que les immensités qui l’entourent, et qui, dans ces quartiers extrêmes à jamais voués aux tout petites gens, apparaît comme l’impertinent défi de la Folie à la Pauvreté. — Ils appellent ces bâtisses
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des « amorces » : amorces pour amorcer qui, bons Dieux !
Et ayant laissé dans la voiture mon cher petit monde, qui maugréait moitié et moitié riait, — ce pendant que le cocher continuait à bramer de l’œil aux horizons, — je contemplais la buée lumineuse qui montait, halo de la grande Cité dont la confuse rumeur ne venait même plus à nous. . .
Alors, au milieu de cet abandon, de ce silence, devant ces ruines d’hier et ces ruines de demain, la pensée de la Mort des Choses me vint et je me demandai comment, pourquoi finirent implacablement, tel jour donné, à l’heure de leur apogée, ces métropoles immenses dont les ruines encore debout étonnent l’Afrique et l’Asie. Quelles causes surhumaines, quelle colère, quel châtiment, quel
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fléau, quelle terreur folle, bestiale, chassèrent à l’heure dite des palais et des temples de Memphis, de Thèbes, de Palmyre et de Carthage, les populations foudroyées sous l’effarement et le vertige? Comment et à quel instant, après quelles fautes, notre tour venu, subirons-nous aussi cette inéluctable loi du délaissement? Quand et comment notre Paris si tumultueux, si éclatant, si insolent de vie, entrera-t-il à son tour, comme tous ses aînés, dans l’éternel, irrémissible silence des Nécropoles, voué désormais à la ronce et au lézard, ces deux inséparables compagnons des solitudes ?...
Et comme j’étais à ce moment, loin, bien loin de tout ce qui fait notre agitation présente et nos querelles éphémères, solitairement penché sur le néant sans fond, — un ressouvenir attendri me vint de ces lignes navrées, éternelles que vous me lisiez un soir : vous veniez de les
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pleurer, chaudes et amères, dans votre admirable « Lettre du Jardin du Luxembourg » à Hugo, notre grand exilé volontaire d’alors, — et c’est pour cela que je vous écris aujourd’hui cette page, à vous qui n’êtes plus là pour la lire, — ô glorieuse Mémoire, toujours pour moi présente et chère à jamais!...
LE REFRAIN DU LAIT
A Victor Hugo.
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’as tété, tu garderas mon goût jusqu’au tombeau .
— Mes pères m’ont transmis le sceptre. Par tous les moyens, par le meurtre, par la torture, par l’exaction, par la proscription, je m’efforce à le garder, puisque c’est mon Droit Divin, et quand ils mettent ma Tradition de côté, je me venge et sustente en arrêtant les diligences. Je me défends contre la révolte et la maladie pédiculaire entre lesquelles ma race
LE REFRAIN DU LAIT
vermoulue achève de s’éteindre. — De quel ' Droit m’en voudriez-vous ?
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’as tété, tu garderas mon goût jusqu’au tombeau...
— Tout petit enfant, j’ai reçu la grâce de la Vérité. Seul je la tiens. Devant ma révélation, toute votre prétendue science, toute votre philosophie sont chimères condamnables et impies. Je ne discute ni n’écoute : je m’écrase la face contre terre et j’en sais assez. Vous croirez ce que je crois, comme je le crois, ou je vous sauverai malgré vous en vous brûlant vifs. Crève tes yeux ou meurs! — De quel Droit m’en # voudriez- vous ?
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’as tété, tu garderas mon goût jusqu’au tombeau....
LE REFRAIN DU LAIT
— Mes ancêtres ont toujours servi les Princes de qui nous tenons tout, honneurs et profits. Celui de nous qui travaillait, dérogeait, mais nul n’avait garde. Je n’ai eu que la peine de naître pour jouir de tout, et j’ai été élevé par des hommes noirs qui m’appelaient Monsieur le Marquis en me donnant la fessée. Je me trouve trop bien d’être d’une autre espèce que la vôtre pour ne pas m’en tenir là, et je vois de purs scélérats dans tous ceux qui n’apprécient pas que tout est au mieux. Aussi quoique né, tout comme un autre, humain et généreux, on m’a vu frapper les hommes liés et cracher à la figure des femmes captives. — De quel Droit m’en voudriez- vous ?
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’as tété, tu garderas mon goût jusqu’au tombeau...
— Notre race est d’épée. On ma enseigné
LE REFRAIN DU LAIT
d’abord à obéir pour mieux m’apprendre à commander. J’ai été élevé durement, durement j’élève mes fils, qui élèveront mes petits-fils à
la dure. Commander, obéir, tout le Devoir hu -
main tient dans ces deux seuls mots, et strictement j’accomplis le Devoir : mon honneur est là. Sur un ordre et sans pâlir, j’égorgerai en bloc ceux qui rêveraient pour l’homme d’autres destinées. — De quel Droit m’en voudriez-vous ?
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’a tété, s tu garderas mon goût jusqu’au tombeau.
— Je suis l’enfant de l’héritage accumulé. J’ai mangé le legs de la tante et le legs des deux oncles. J’achève présentement de manger le douaire de ma mère, et j’attends pour la manger la succession de mon père. Je suis nuisible seulement, par ce que inutile. — De quel Droit m’en voudriez- vous ?
LE REFRAIN DU LAIT
— Je représente la race servile, étant fils et petit-fils de laquais à âmes de laquais. Je me venge de continuer à servir en faisant le mal : je flatte le maître, mais je le vole, et, par la nuit tombée, à certain tournant, sournoisement j’estropie son cheval. — De quel Droit m’en voudriez-vous ?
— Mon grand-père fut pendu. Quand je suis né, mon père était au bagne. Ma mère m’apprenait ,1e jour à voler aux étalages et elle m’envoyait vagabonder quand venait le soir, pour n’être point gênée dans son œuvre de ténèbres. Fils de coquins, coquin je suis. — De quel Droit m’en voudriez-vous ?
— Ma sœur a nom la Faulx, on m’appelle la Faucille, et, quand une bécasse d’honnête femme nous donne refuge, nous lui volons au moins son mari. Ma grand’mère revendait -à la toilette, mais était surtout messagère habile.
LE REFRAIN DU LAIT
Ma mère, qui a été dans les chœurs, trouve inutile que j’entre au théâtre où on tombe sur de mauvaises occasions. Ma grande sœur a déjà son petit hôtel, et on a mis ses chevaux dans le journal. Je ne sais où est passé mon frère ; dans notre famille, on n’aime pas les garçons. Comme je vais avoir' quinze ans, si vous avez quelque chose à me dire, parlez à maman. — De quel Droit m’en voudriez-vous ?
— Nous autres, nous sommes de la campagne. Je suis mielleux avec notre maire, que je méprise autant qu’il me dédaigne. Je prête un faux serment pour un écu, deux pour une pistole, et je ne manque pas de voler derrière la haie un fagot à mon voisin en sortant des Vêpres. Chez nous, il n’y a pas d’école. — De quel Droit m’en voudriez- vous.
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’as tété, tu garderas mon goût jusqu’au tombeau.
LE REFRAIN DU LAIT
— Mon père avait les bras occupés, l’esprit libre et l’âme haute. lime disait et répétait que l’homme ne vaut qu’autant qu’il est utile aux autres, et sa Foi était que doit manger avant tous celui-là qui a travaillé. Ma mère faisait tout simplement son doux et dur métier de femme : épouse et mère, elle aimait, elle aidait.
Je crois à l’Humanité, je crois au devoir, au sacrifice, à la bonté, au pardon, à la Justice, — ce grand mot qui résume tout, — et je tâche de faire le bien plutôt que le mal. — De quoi me glorifieriez-vous ?
Lait de femme ou de génisse, lait de chèvre, d’ânesse ou de brebis, homme qui m’as tété, tu garderas mon goût jusqu’au tombeau...
(mémoires inédits).
A Elie Reclus.
. Dès la veille au
soir, la révolution était faite. Plus absolument faite et plus profondément que celle de 48, au soir du 23 février. — Révolution, non ; pas même ! Le fruit pourri a-t-il besoin que tu le touches du doigt pour tomber ?
1830 avait pris trois jours, 1848 trois heures ; en trois secondes, le temps de lire la dépêche de Sedan, MANE THECEL PHARÈS , le second Empire s’était effondré, de par la fati-
clique, irréfragable loi du Châtiment en nos choses humaines.
Et si foudroyant et universel fut cet effondrement que, de tout ce qui avait fait et maintenu l’Empire, de ce Corps législatif et de ce Sénat pendant vingt ans forcenés de servilité et de dévouement hurlé, à cette heure effarés, fuyant ou déjà terrés, de ces millions de suffrages plébiscitaires, de tous ces hauts fonctionaires si bien pourvus, grands dignitaires gorgés, hommes d’armes et janissaires, robes courtes et robes longues, écriveurs, coupe- jarrets et gourdiniers réunis, une voix — une seule! — eut le courage de faire entendre cette fois dernière au milieu de l’immortelle débandade le cri : Vive l’Empereur ! — Ce fut un vieillard, homme du Sénat, du nom de Chabrié, qui poussa ce cri unique, ineffable. Je préfère au moins ce vieillard et je garde son nom.
Le matin du 4, de bonne heure, j’éveillai
l’enfant pour l’emmener : il est des souvenirs qu’il est bon de laisser aux enfants, — et nous voilà partis par la ville.
Nous arrivons par la rue Royale sur la place de la Concorde. C’est au Corps législatif et aux Tuileries que le piëd devra être mis sur le dernier fumeron de la trop longue et exécrable fête...
De tous les quartiers de Paris, par un flux géant, la population dévale vers la Seine. Pas un armé : contre qui, contre quoi, des armes ? Des bataillons de la garde nationale à peine réorganisée, mal équipés encore, se succèdent au pas accéléré sur la chaussée, répondant au cri du peuple par le même cri : — Vive la République !
Tout à coup, de la place de la Concorde, une panique. Quelques-uns, rares, battent en retraite, cherchant en vain à remonter le formidable courant qui descend, les malmène et ra-
mène. Dans cette douzaine de détalants, j’ai aperçu une mauvaise figure, manière de bateleur pseudo- scientifique, grand criard de clubs alors et fort mangeur de prêtre, renégat avéré depuis, que je devrai retrouver plus tard, au 31 octobre, montrant encore ses semelles à l’Hôtel de Ville. — Te reconnais-tu, coquin?
A l’extrémité de la place, un double cordon luit d’armes et d’uniformes : une forte escouade de gardes municipaux à cheval, immobile, défend le passage du pont. L’officier est grave et pâle. Noyés dans cette mer populaire, — leurs chevaux mêmes de plus en plus serrés et inquiets, — que ces hommes aient la folie de s’obstiner à leur invraisemblable devoir, qu’un seul coup soit porté, moins encore, qu’un cheval impatient recule ou piaffe, je vois ces hommes, — des Français, et à cette heure ! — écrasés, anéantis comme la mouche entre les pages du dictionnaire ! Des citoyens se pressent autour de l’officier : l’un, sans parler, lui
montre l’horizon sans fin cle ces multitudes où sa petite troupe disparaît et va s’engloutir ; d’autres le conjurent de ne pas donner pour rien la vie de ses hommes et la sienne. L’officier écoute sans répondre, sombre ; — puis, tout à coup il crie un commandement : sa troupe tourne à demi-droite et au pas s’éloigne. On leur ouvre passage ; des bravos civiques les saluent et un homme qui vient de leur jeter une injure est sur place corrigé par la foule.
Cependant le pont de la Chambre est depuis longtemps noir du fourmillement de la foule précipitée et le Corps législatif s’est évacué tout seul, sans autre peine. Sur la voie publique enoombrée, chacun cause avec les voisins que le hasard de la marche lui donne ; on serre la main à des inconnus ; tous sourient à tous. C’est la vie facile, confiante, bienveillante, sur l’Agora ou le Forum. Comme le premier regard
du malade condamné qui revient à la vie, dans
les yeux rayonne une joie calme et réfléchie : peut-on, même à cette heure, oublier que l’ennemi, une fois de plus appelé par les Bonapartes, souille le sol sacré ! — Et pourtant il semble à tous que, l’Empire balayé, le pire de la tâche est fait : ce qui reste apparaît clair et facile.
On ne songe même pas, dans ce premier moment d’immense soulagement, de délivrance, à se demander à quelles mains vont être par nous confiées nos destinées. Bien moins encore s’avise-t-on de supposer qu’à cette heure suprême, quand la Patrie est en danger, la terrible besogne de l’Empire à liquider est usurpée par des hommes qui prêtèrent serment à ce même Empire et qui, par je ne sais quelle gloutonnerie jalouse et plus niaisement imprudente encore, accaparent pour eux seuls les plus terribles responsabilités, — chose singulière, inouïe ! — sans aucun autre titre que ce serment !
A demain ces affaires sérieuses ! Pour le moment, et tandis qu’à côté l’ambition misérable et l’incapacité se partagent la place, nos bons Parisiens sont tout entiers à l’infinie volupté de sentir l’air libre dans leurs poitrines depuis si longtemps étouffées. Ils se tassent de plus en plus, fourmilière agitée, par les quais et la place de la Concorde, sur laquelle je suis revenu, tirant vers les Tuileries complètement vides et dont les grandes grilles sont fermées.
On parlemente avec les soldats de garde; mais les paroles commencent à sembler longues, et aussitôt : — Une! — deux ! ! — trois ! ! !... — en trois poussées homériques de la foule, l’énorme grille fléchit, s’ouvre, et, par les deux battants, S. M. le peuple rentre chez lui....
Mais un cri s’élève :
— A bas les aigles !
En effet, les quatre aigles énormes, en fonte
dorée, étalent encore impudemment leurs ailes au-dessus des piques de la traverse.
Un homme alors, un homme en bourgeron, — méthodiquement, en quatre ou cinq poussées, — grimpe jusqu’à l’un des aigles, le second de droite^ Puis, cramponné aux barreaux par ses jambes enlacées, il vient d’embrasser de toute l’ampleur de son étreinte l’aigle qu’il attire à lui d’une première secousse : — Une î . . .
— Il est fou ! me dit un brave bourgeois qui comme moi regarde. — Monsieur, j’ai vu poser ces aigles, moi qui vous parle : ils sont rivés !
— Monsieur est de la province ?
— Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Parce que vous n’êtes pas de Paris.
.... — Deux !!. .. — Trois !!!... — L’aigle est cueilli, au diable les rivets ! à l’immense applaudissement de la foule, — et il fait osciller sous
l’écrasement de son poids le dénicheur appendu
qui crie : — Gare là-dessous ! Et la lourde masse tombant fait trembler le sol où elle s’enfonce.
En un clin d’œil et avec la même simplicité exécutive, les trois autres oiseaux sinistres sont mis à bas par trois autres dénicheurs...
Et alors, à ce point nommé, — chose insigne, plus invraisemblable que les imaginations de nos féeries — nous voyons, de nos yeux nous voyons se hisser un dernier grimpeur brandissant de son bras libre une gigantesque, démesurée couronne d’immortelles jaunes et noires... Compris, électriquement! — Une clameur de bravos plus assourdissante encore s’élève pour sembler ne plus vouloir finir, pendant que notre homme, sans en paraître plus fier, dépose la couronne géante sur la grille de la dernière dêmëure de nos Empereurs et de ups Rois...
Quelle puissance de magie a, donc soufflé à
ces hommes la force vingt fois surhumaine nécessaire à l’heure précise, — toujours ?
D’où jaillit, subitement improvisée, juste à cet endroit voulu et à cette seconde juste, cette couronne d’immortelles, Paris symbolisé, gouailleur et profond ?
Et cette autre fois encore, sur cette même place de la Concorde, par une nuit funèbre, quelle main mystérieuse et bénie voila sous de longs crêpes de deuil l’ineffable douleur de nos villes de France, juste encore avant l’aube qui devait éclairer l’entrée furtive du Prussien ?
Dites ?...
L’Esprit de la Révolution aurait-il donc aussi ses miracles impénétrables, ses sortilèges?...
LES CHARPENTIERS
A Leconte de Lisle.
Les terrassiers ont dès la veille achevé de creuser les trous hiéroglyfiquement espacés, et de distance en distance, en piles rectangles, — mortaises et tenons pratiqués, - - sont couchés à terre dans l’attente du labeur les longs sapins de Suède, de Norvège, de Russie, de Prusse même, aux chairs rosées, à côté de nos sapins des Vosges, au teint plus pâle.
Six heures sonnent : la cloche du chantier s’ébranle et par le double battant de la grande porte qui va se refermer sur eux, entre sans fracas
LES CHARPENTIERS
ni bruit le glorieux bataillon des Charpentiers.
Ils sont indifféremment et désormais fraternellement mêlés, Compagnons du « Devoir de Liberté » venus du faubourg Germain, « Bon Drilles » arrivant du quartier Martin, — également, au besoin, fermes à la grève, cette ultima ratio des travailleurs.
Chaque ce gâcheur » entouré de son équipe va droit au point convenu. Avec la prestesse de vrais gabiers, les coteries déroulent les cordages ; puis ils dressent les bois des chèvres énormes et équipent les moufles, palans et garants : — chèvres éternelles comme tous les autres éternels outils du bâtisseur tels que nous les ont légués les gens de la Tour de Babel — et que nous retrouverons tels à la fin des siècles. . .
Alors commence le plant des poteaux, peu à peu reliés par les moises et consolidés par les croix de Saint-André et les simples contrefiches.
Rien au hasard, tout du calcul. Le charpen-
LES CHARPENTIERS
tier a tout préparé dès le chantier. Il a choisi ses bois, rejetant l’aubier, les abreuvoirs, les chancres, excressences et gouttières, car il a appris à connaître les maladies, l’âge, et la cubature de l’arbre aussi bien qu’un forestier, et il en sait encore les lois de dessication et de conservation. Il a dû apprendre encore leur résistance à la tension, à la rupture, à la compression et ce qu’il peut demander à leur limite d*élasticité.
De même connaît-il, en vrai géomètre pratique, comment il doit assembler ses bois choisis et tous les procédés d’assemblage, — carré ou à onglet (pour anglet), à mi-bois, à tenon et à mortaise, en about, avec renfort à double tenon, par embrèvement, à tenon passant, de pièces obliques, à queue d’aronde, à mi-bois bout à bout, à trait de Jupiter, etc.
Car il tient en tête et main sa théorie des Forces, résolution ou décomposition, leviers d’assemblage, leviers composés, pièces tirées et
LES CHARPENTIERS
pièces assemblées, que sais-je, moi ! C’est presque un savant. — Long et dur métier, mais noble et beau métier, le métier de Charpentier !
Et sans hâte, sans bruit, sans cris, avec le calme de l’étude acquise, avec la certitude mathématique et la précision géométrale, se dresse peu à peu, simple dans sa complication et ses milliers d’enchevêtrements uniformément rhytmés, la masse immense en claire voie qui se découpe dans l’éther, aussi finement incisée sur l’atmosphère bleue que les soies de la toile d’Arachnè, — solide à tout défier dans sa légèreté où le moindre élément de force donne tout ce qu’il a à donner : — image tangible de la Solidarité humaine quand la Solidarité humaine sera. — Et devant la merveilleuse et méthodique armature du squelette géant, chef-d’œuvre de science, d’art et de bon sens — le passant ébahi et charmé s’arrête, admirant...
Mais, hâtés de planter le bouquet enrubanné qu’arroseront ce soir les autres entrepreneurs
LES CHARPENTIERS
qui l’attendent impatients et Monsieur le Propriétaire, — le maître charpentier, malin, s’en tire ! — les Charpentiers complètent l’Œuvre. Ils grimpent, forts et souples, à la cime des mâts de la symétrique forêt, achevant de resserrer les boulons en place.
Alors, droit debout, dominant tout à trente mètres au dessus du sol, sur une traverse à peine assez large pour ses deux pieds, respirant de ses pleins poumons cette indifférente et souveraine audace que donne le dédain de la mort, le « Preu », géomètre, mathématicien, héros parfois, utile toujours, à 70 centimes l’heure et de 6 heures matin à 6 heures soir, — le « Preu » s’est un instant campé, grand et fier, plus noble dans son geste d’athlète et sanss’en douter que la statue du Farnèse ; — et, au sublime du travail fait, il rêve un instant, le regard perdu aux horizons, pendant que le vent secoue éperdument sa large cotte
LES CHARPENTIERS
sanglée aux hanches, ample aux cuisses, et fait claquer comme un drapeau vainqueur les plis de son bourgeron bleu...
— Eh bien ! écoutez-moi mieux encore que si j’étais votre propre père, ô jeune et précieux marquis de Castellane, notre prodigieux législateur, — et croyez-moi : même avec le surpoids de vos manchettes, n’acceptez jamais le pesage avec ce simple charpentier-là !
HEROS ANONYMES
A Charles Besselièvre.
Ce soir-là — septembre 70 — j’avais pu quitter l’observatoire aérostatique que j’avais installé placé Saint-Pierre à Montmartre — pour toute autre chose que l’inauguration de la Poste Aérienne, — et je rentrais chez moi à la tombée de la nuit.
Deux ou trois personnes m’attendaient, pour communications très importantes, assuraientelles. C’étaient, comme toujours, des inventeurs de ballons pseudo- dirigeables, non moins férus ni convaincus que Monsieur Dupuy de Dôme , qui venaient me proposer chacun son petit
HÉROS ANONYMES
poisson volant — nécessairement infaillible, toujours ! — pour aller quérir à Metz, pas dessus les Allemands, et nous ramener « Vhéroï que Bazaine », comme on disait alors. Car, pour ces braves gens, à cette heure d’alors, toutes nos destinées tenaient dans les culottes de ce vieux gredin-là, notre pauvre et cher nigaud de pays s’obstinant toujours et encore à attendre son salut de « Quelqu’un ».
Mes visiteurs partis, je comptais n’appartenir plus qu’aux miens et à moi pendant une ou deux bonnes heures, — lorsqu’un dernier personnage se présenta.
De cinquante-cinq à soixante ans, petite taille, apparence chétive et timide, physionomie froide et insignifiante: — un monsieur Tout-
le-Monde s’il en fut. . ^
— Je viens vous demander, monsieur, un grand service... me dit linconnu.
J’ai l’habitude de ce début, et par ces temps
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de si grosse misère publique j’étais encore moins surpris. — J’attendais.
— Comme vous le voyez, monsieur, je ne suis plus jeune, et une excessive faiblesse physique m’empêche encore de faire comme tout le monde et de prendre un fusil. Je ne puis cependant supporter la pensée d’être inutile en ce moment, et voilà à quoi j’ai songé :
« Dans la compagnie d’aérostiers que vous avez créée, vous ne devez pas manquer d’hommes solides et robustes : là je ne serais bon à rien, qu’àgêner, je le sais trop bien. Mais je me suis dit qu’à un moment donné, vous pourriez avoir besoin de tenir là, sous votre main, quelqu’un qui soit tout à vous, sur un signe: — un homme à sacrifier.
» Je ne me permets pas de chercher à deviner ce que vous voulez faire; cependant, pour préciser un peu mieux le but de ma démarche, je suppose que vous ayez, comme on
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me l’a dit, l’idée de lancer sur nos ennemis un ballon chargé de matières explosibles, et que J’aéronaute ait mission de choisir, en plein sang-froid, son bon moment au dessus des masses Prussiennes pour laisser tout tomber, en mettant le feu à son ballon?.,. Il vous faut là quelqu’un sur qui vous puissiez bien compter, — un homme sûr. »
J’examinais avec intérêt mon interlocuteur. Il se méprit à mon silence et, avec la voix de l’homme qui prie :
— Monsieur, les hommes de votre équipe ont autre chose à faire que cela ; et puis ils ont sans doute de la famille. Moi, je n’ai pas d’enfants et pour ainsi dire pas de parents. Veuillez comprendre que je ne suis bon absolument qu’à ce que je vous demande...
Sur cette figure pâle, insignifiante pour moi tout à l’heure, je lisais maintenant, comme en une page héroïque, le dédain surhumain de la
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vie, l’âpre soif du sacrifice et cet ineffable amour de la patrie qui font les Décius et les d’Assas.
J e voulus regarder encore de plus près tout au fond de cette âme :
— Parlez-moi, lui dis-je, comme on parlait au confesseur, comme on parle à l’ami: — Avez-vous quelque grand chagrin ? Êtes- vous très pauvre ?
L’homme ici sembla ne pas trop me comprendre;' il me répondit simplement:
— Je ne demande rien ; j’ai juste ce qu’il me faut pour manger, puisque je laisse aux autres, qui n’ont pas, mes trente sous de « la Sédentaire ». — Pour du chagrin, j’en ai un gros, bien sûr, comme tout le monde, de voir notre pauvre pays si malheureux. . .
Et il recommençait :
— Je vous en prie, monsieur, prenez-moi.
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D’ailleurs, si vous ne me prenez pas, — que voulez-vous que je devienne ? .
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A Hector Malot .
C’était le beau temps, — oui, le beau temps,
car en vérité nous oublions ici un peu par trop
vite, et j’en appelle à tous ceux dont les cœurs, dès longtemps assoupis, se sentirent rebattre à cette heure de suprême résurrection. Qu’ils rendent témoignage : ne semblait-il pas qu’un souffle généreux de régénération, de liberté et de sacrifice remplît toutes les poitrines ? et ceux-là mêmes que l’âge avait déjà commencé à courber se redressaient avec une jeunesse nouvelle, pleins de force et de volonté.
Rappelez-vous, pour le dire à tous ceux qui n’étaient pas là et qu’on a trompés, et redites-
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le encore à vos enfants, pour qu’eux-mêmes après vous ils le redisent : — dès avant l’aube, jusque bien après le soleil couché, places publiques, carrefours, boulevards, rappelez- vous la ville immense tout entière encombrée de milliers d’apprentis-soldats manœuvrant, sans armes encore ( — il fallait se défier de ces genslà 1 — ), sérieux comme le Devoir, graves comme la Foi ! — Rappelez-vous ces longues soirées toutes noires où Paris sans gaz, Paris, la Babylone moderne, était chaste, — et ces nuits dont le religieux silence n’était coupé que par l’appel répété des clairons et des détonations du canon, encore lointaines.
Débarrassée à l’heure du danger de ceux qui, après avoir amené sur nous le mal, s’étaient comme toujours enfuis ou tapis nous laissant à le réparer, — la grande Cité, sans garde, sans police, les tribunaux fermés comme inutiles, ne donna à aucune époque de notre histoire l’exemple d'un ordre matériel et
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moral plus merveilleux : les plus impudents de nos sycophantes du lendemain et d’aujourd’hui, alors atterrés, saluaient bien bas la sainte populace! — Et tant était imposant, majestueux, cet ordre admirable d’un peuple n’appartenant plus qu’à lui-même, ne relevant plus dans sa force et sa dignité que de lui seul, que les quinze ou vingt mille réclusionnaires libérés, écume de toute grande cité, se retrempèrent entraînés, subjugués eux-mêmes parle noble exemple, et, comme les autres, firent leur devoir. — Rappelez-vous!
Rappelez-vous! — Mais que dirais-je de plus, s’il m’est permis de citer une observation personnelle de ce temps où je notais, pour ainsi dire minute par minute, tout ce qui pouvait frapper mon attention aux aguets : — vivant jour et nuit en permanence dans le quartier le plus populaire, dans un de ces quartiers où chaque boutique qui n’est pas boutique de marchand devins est débit de liquoriste, dans
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cette banlieue où vous ne pouvez d’ordinaire faire vingt pas sans vous heurter à l’inévitable ivrogne, — pendant treize premières journées et treize nuits, j’ai cherché, j’ai guetté cet ivrogne et je ne l’ai plus trouvé.
Je n’ai aucune peine — et tout au contraire — à reconnaître que j’aurais eu moins à chercher dans la seconde période du siège. — A qui la faute ?
Toutes revendications, même les plus légitimes, celles qui saignent et demandent merci depuis tant de siècles, se taisaient.
Le Quart-Etat, cette nouvelle et définitive puissance de demain, cette force de jour en jour irrésistible depuis qu’elle a pu se reconnaître et se compter, maîtresse souveraine à cette heure-là et ne doutant pas de la justice du lendemain, se tenait pour satisfaite qu’on lui permît seulement de répandre son sang
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pour la propriété qui n’était point sienne. On donnait tout, on croyait tout, et on voulait s’obstiner à croire à tout, même aux « plans » déposés chez les notaires.
Et si une voix clairvoyante de ce qui se tramait déjà dans l’ombre, venait à s’élever, ( — tu le payas de ta vie ce crime unique, député Millière, deux fois sacré ! — ) un cri bien trop généreux et unanime l’étouffait aussitôt : —
jt
Avant tout , les Prussiens ! ! !
Rappelez-vous !...
Devant l’attitude recueillie de cet admirable peuple Parisien, devant ces hommes, ces femmes, ces enfants, tous égaux devant le sacrifice, tous patients, résignés et toujours prêts sous la plus énervante, la plus insupportable des attentes, l’attente du combat, — lequel de nous ne dut croire que, notre expiation méritée se trouvant enfin accomplie, l’heure du triomphe allait sonner ?
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A ce Paris, qui n’est pas une ville, qui n’est pas une capitale, qui est à lui seul toute une nation avec sa population de près de trois mil* lions d’âmes, ses fabriques d’armes et de munitions, qui n’eût juré qu’à ce généreux Paris* Citoyen, toujours le premier meurtri et ensanglanté dans l’éternelle bataille humaine, était réservée la récompense méritée de faire enfin la fière besogne que les autres n’avaient su accomplir !...
Hélas ! nous oubliions alors nos ennemis intérieurs, bien autrement redoutables que ceux du dehors ; nous oubliions nos États-Majors et militaires et civils; nous oubliions que la République, ainsi gagnée eût été éternelle !...
Quatre cent cinquante mille hommes, bien armés — chez eux , force énorme ! cernés par deux cents, trois cent mille Allemands, qu’importe ! non plus sur un périmètre de sept, mais de vingt lieues et plus, — pas plus vaillants, si vous y tenez, mais, accordez-le, au moins
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autant que les gens de Munich, de Magdebourg ou de Breslau, — et ne pouvant une seule fois en cinq longs mois rompre ce fantastique cordon, rassembler, réunir les deux tronçons de
l’âme de France, irrésistiblement alors redressée pour la victoire, — en vérité, vous avez menti, et quand l’Histoire aura à enregistrer cela, le style lui tombera des mains !
Regrets amers et sans fin ! La panique planait jours et nuits sur ces hordes épouvantées d’avoir été poussées, seules cette fois,' sans l’Anglais ni le Russe, jusqu’au cœur de ce grand peuple, — et par toutes les routes de la fuite, par la Lorraine et l’Alsace, les couteaux frémissaient d’eux-mêmes dans les tables des cuisines...
Si le Français a ses instants de défaillance, ne savons-nous pas depuis des siècles avec quelle vitesse court le lièvre d’Allemagne î
Les importants, les « spéciaux », les galonnés, les beaux-fils retour de Trouville,
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Bruxelles et Londres, qui inventèrent alors la « revanche » ( — lointaine, qu’ils légueront à d’autres... — ) railleront encore et oseront insulter les bonnes gens de 1’ « outrance » — et s’abriteront dogmatiquement derrière les canons Krupp et les progrès de la stratégie moderne.
L’homme ne vit pas seulement par le pain du corps, comme il ne combat pas seulement avec le canon et le fusil, et Léonidas est éternel.
J’en appelle à ces citoyens qui, épuisés par les énervants cinq mois de faux départs, lâchés enfin à la dernière heure pour que fût donnée, comme on disait, « satisfaction à la garde nationale», — auxquels, mystère horrible ! on envoya saisir le taureau par les cornes, et du pire côté ; — qui gravirent, sous le feu roulant, les terres des collines détrempées par l’obstinée pluie d’une semaine, et, par ces terres labourées, par ces vignes où le pied glissait, à eux seuls avec leurs fusils, sans artillerie
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contre l’artillerie, sans abri contre les remparts, surtout sans le général « Attendez-moi la! » dit Ducrot, ici retardé tout comme sur la Marne, — bousculèrent, chassèrent l’ennemi établi depuis quatre mois sur les imprenables hauteurs de Saint-Cloud.
Effaré, éperdu, il bouclait déjà ses valises de Ville-d’Avray jusqu’à Versailles, et le Guillaume d’Allemagne prenait la route de Saint-Germain.
Est-ce vrai, oui ou non ?
Aussi avec quelle hâte les rappela-t-on, ces dangereux indiscrets !
Rappelez-vous ! rappelez-vous toujours !...
Non, assurément, dans ce déluge de narrations mensongères ou perfides, aveugles ou niaises, l’histoire de ce siège, — l’histoire vraie , qu’on a commencé seulement à entre-
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voir par les échappées sinistres du procès Bazaine, — cette histoire n’a pas encore été écrite et elle ne pouvait l’être encore, non plus que celle du second siège, conséquence immédiate, engendrement direct, inéluctable, — légitime,
— du premier.
Elle seront écrites toutes deux un jour, lorsque l’air libre aura chassé l’odeur des trahisons et de la buée sanglante. Elles le seront pour que ceux qui n’ont pas regardé voient, qui n’ont pas écouté entendent, qu’on a trompés sachent : — pour que justice soit faite à tous, dignes et indignes, pour que le mot soit dit de Paris livré, ce décalque de Metz, invraisemblables, impudents désastres ; — pour que
l’honneur de notre cher pays de France soit %
racheté de sa défaite désormais expliquée, et ton honneur à toi surtout, ô notre grand Paris!
— pour que gloire soit rendue enfin et surtout à tous ces pauvres gens, héros anonymes, qui, par le froid, la faim, les obus,
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l’épidémie, défendirent, insistons-y ! les maisons qui étaient à d’autres ; — qui, dévorant l’affront immérité, couraient par la nuit qui précéda l’ignominieuse violation du sol sacré, tous, hommes, femmes, enfants, s’atteler aux canons abandonnés par nos chefs sur le passage de l’erçnemi ; — qui creusaient spontanément sous l’Arc-de-Triomphe, une immense fondrière, — en effet, au moins l’Allemand ne passa pas là-dessous ! — et, par une de ces saintes pudeurs qui n’appartiennent qu’à la populace, voilaient de crêpes noirs les têtes humiliées des villes de notre France sur la place de la Concorde. — Car ce n’est pas toi, mon beau Monsieur, qui pensas à ces canons oubliés; ce n’est pas ton bras qui creusa ce trou formidable, et ce n’est pas ta bourse qui eut l’idée de s’entr’ouvrir pour acheter ces voiles de deuil !
Pauvres chers braves gens qui firent leur
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devoir, tous : gardes nationaux, mobiles, francstireurs, soldats, forestiers, facteurs, aéronautes, et qui n’eurent pour tout merci que la misère, la maladie, le massacre, le bagne, la calomnie venimeuse jusque par delà le tombeau et — dernier coup de pied ! — après l’injure de Favre assermenté, cacographe, pratiquant et lacrymatoire, (— l’injure d’un Favre ! — ) l’éloge posthume décerné par le macrocéphale Trochu !