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HISTOIRE D’HIER

vils pendant qu’il s’empiffrait, lui, des meilleurs morceaux . Il lui serrait son collier à l’étrangler, l’étouffait avec la muselière et l’assommait de coups sans raison ni prétexte, l’appelant chien et crachant dessus.

Il alla même une fois jusqu’à exciter un autre chien contre lui, après l’avoir lié préalablement pour le mieux faire mordre. Puis, non satisfait encore , il attacha finalement à la queue de l’animal exaspéré, fou db douleur et de colère, une torche enflammée, et le lâcha dans les blés mûrs, — qui flambèrent.

L’homme alors prit son fusil, tua roide le chien, et dit à ses voisins : .

— Ai-je assez bien fait de tuer mon chien ! Voyez comme il était enragé !

— Amen!... dirent les voisins convaincus.

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

A Edmond Texier,

Seigneur, mon Dieu ! toi qui daignas m’être toujours propice, continue à m’exaucer, et défends-moi contre mes ennemis qui sont les tiens !

Tu vois leur fureur toujours croissante contre ton saint règne et contre les institutions séculaires qui ont fait notre force et notre grandeur. Leur rage s’attaque à ceux qui pratiquent ta Loi, mais tu combattras pour nous et tu les mettras sous nos pieds, Scabellum pedum...

Seigneur ! tu as béni jusqu’ici mes entreprises, et, grâce à toi, je n’ai point bâti sur le sable. Mais lorsqu’ils m’accusent d’avoirgagné

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

mes millions en accaparant les récoltes, en créant à mon gré la disette, en rainant des milliers de familles, tu sais, ô mon Dieu! toi qui sais tout, que j’aurais pu gagner bien davantage encore, puisque je tiens dens mes mains la hausse et la baisse et que je pourrais châtier ces ingrats, non avec la disette, mais avec la famine .

Loin de là, je leur fais la Charité, selon ton saint précepte et je leur donne une part; de mon superflu, en me gardant d’atteindre la limite où j’encouragerais leur paresse.

Tu sais bien encore que je ne saurais faire un mauvais usage des biens qui me viennent de toi, car je me suis toujours distingué par ma générosité envers l’Église et toutes les institutions pieuses qui glorifient ton saint nom.

Est-ce donc pour moi d’ailleurs que j’amasse ces trésors que chaque jour augmente ? N’est-ce point pour mes enfants que j’élève avant tout

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

dans les préceptes de ta Sainte religion et qui continueront la tradition de leur père ? Il est j uste et de bon exemple que tes serviteurs soient prospères, comme il est utile à ton service que nous possédions l’argent, la vraie toute-puissance en ce monde.

Aussi me suis-je résolûment restreint à ces deux fils pour éviter la diffusion des biens que je dois leur laisser ; de même n’ai-je reculé devant rien pour retenir dans le célibat mon frère qui ne croit pas en toi, et j’ai réussi. Mon frère eût fait lignée d’impies, et ses biens, sauvés par moi pour toi, au lieu de servir à de mauvais usages, au contraire augmenteront encore pour ta plus grande gloire le patrimoine de mes enfants, tes serviteurs. Tu m’as pardonné, ô mon Dieu ! en faveur du but, les moyens que j’ai dû employer là, moyens un peu obliques que la vaine morale des hommes réprouve, mais dont j’ai dû le succès à la sagacité et à l’esprit pratique que tu m’avais accordés.

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

Ne sois point trop rigoureux pour moi, si, comme tu l’as appris, car on ne peut rien te cacher, la déplorable santé de celle que tu m’as donnée pour épouse m’a contraint à chercher ailleurs l’apaisement des besoins que j’ai reçus de toi. — Tu as dit dans ton éternelle indulgence : — la Chair est faible, — et tu connais le triste état et les atroces souffrances de ma pauvre femme, — comme tu te rappelles que tu y mettras un terme lorsque dans ta compassion il te plaira de la rappeler enfin à toi .

car tu peux ce que tu veux, Seigneur !

Je l’ai toujours reconnu : rien ne se fait que par ta très sage volonté. C’est toi qui choisis et seul tu peux choisir ceux qui doivent à ton gré conduire nos destinées et qui nous protègent contre l’anarchie et le pillage. Aussi tu m’as toujours vu prêt à m’incliner devant tes élus, à les servir, et à poursuivre ceux qui pré-

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

tendent leur résister. J’ai, jusqu’à la dernière heure, soutenu, aimé l’Empire que je regrette, et quand j’ai voté cette guerre que voulait l’Empire, tu m’as témoigné que j’avais bien fait, puisque — je te le confesse tout bas, Seigneur, — j’ai gagné dix fois plus d’argent cette annéelà que les autres

De même, ai-je été au-devant de tes volontés en accueillant ceux qu’on appelait nos ennemis, les Allemands que tu nous envoyais pour nous punir, — bien moins redoutables pour nous que ces odieux révolutionnaires qui s’obstinaient à les combattre. Contre ceux-ci, par exemple, je n’ai pas hésité à employer le découragement systématique, la démoralisation calculée par tous les moyens, la raillerie, la calomnie e£ le reste, et c’est contre ces enragés de 1’ « Outrance » que j ai habilement inventé la promesse de la « Revanche » qui ne m’engageait à rien du tout et dont je n’ai même plus depuis longtemps besoin de parler.

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

Oui, j’ai cordialement accueilli les Prussiens : oui, je les ai aidés et servis autant qu’il a été en mon pouvoir, leur offrant largement vivres,

transports, mangeant et buvant avec eux, et leur remettant j usqu’à la dernière espingole perquisitionnée par moi-même chez nos paysans : — contre mes faisans ce sera d’ailleurs autant de plomb en moins.

Par cette docilité et cet empressement, j’ai sauvé les biens et peut-être les corps de ces misérables, toujours ingrats, qui m’entourent, m’envient et me haïssent, m’appelant entre eux « l’ami des Prussiens ». — Et quant à cette bande de francs-tireurs, gens sans aveu, écume de forcenés et de révolutionnaires qui nous arrivaient on ne sait d’où, — si je les ai secrètement dénoncés au commandant ennemi , mon devoir n’était-il pas d’éviter que notre contrée, déjà si éprouvée, fût mise à feu et à sang pour la satisfaction de quelques maraudeurs inquiétants et d’allures plus que médio-

LA PRIÈRE DU PHARISIEN

cres ? On a bien voulu dire que les Prussiens, après les avoir cernés et surpris, les avaient passés par les armes jusqu’au dernier ; mais, d’abord, le fait n’a jamais été bien positivement établi, et d’ailleurs, si mon zèle a pu être excessif ou indiscret cette fois, j’ai aussitôt réparé ma faute en offrant au clocher de notre paroisse cette belle cloche neuve dont la voix monte agréablement vers toi...

Dieu puissant ! toi qui pèses les cœurs, tu vois mes efforts pour ta sainte Cause ! Pardonne-moi donc les imperfections que ton impénétrable volonté m’a elle-même infligées, et accorde-moi, selon la douce méthode de ta Loi de Miséricorde, l’absolution qui va me rendre innocent devant toi et devant moi — comme l’enfant nouveau-né dans son blanc vêtement de lin .

SOUVENIR DE L’HIVER DERNIER

A Albert Tachard.

Il est donc bien certain qu’en tous ordres de choses nous marchons sur la tête, quoique des Aristote, Hippocrate et Galien, jusqu’à M. Paul Bert et au docteur Marey, toutes les écoles physiologistes s’accordent — chose remarquable — pour condamner le procédé et que la pratique expérimentale le proscrive non moins énergiquement.

Ce qui paraît plus singulier encore, c’est qu’en nous obstinant à imiter les mouches au plafond dont c’est l’affaire quand ce n’est pas la notre, nous soyons de temps en temps tout

222 SOUVENIR DE L’HIVER DERNIER

étonnés et même un peu indignés de ne pas nous trouver tout à fait à notre aise. . .

Tout ce qui se voit, tout ce qui s’entend, tout ce qui se passe m’apparaît tellement en dehors de tout sens commun et méthode, discordant, cocasse et invraisemblable, — que tout ahuri par ces effarements et éblouissements, il me semble que je vis au sein de trente-six mille chandelles, en plein cœur du mirifique pays des coquesigrues.

Ainsi par ces temps derniers, lorsqu’une subite et terrible épreuve venait tout d’un coup révéler au plein jour le plus secret de nos misères, comme un coup de tempête soulève le sable et la bourbe des bas-fonds jusqu’à l’écume de la surface, — dans ce pays le plus riche du monde, quand de la Madeleine à l’extrémité du Bois-de-Boulogne se déroulent, par une foule de voies diverses, d’interminables chapelets d’hôtels privés dont chaque existent

SOUVENIR DE L’HIVER DERNIER

se chiffre par quelque cent mille francs de rente, je me demandais si je ne rêvais point en assistant à ce spectacle inouï :

■ — Une centaine de faméliques en guenilles s’unissant en bande pour aller demander à la préfecture de vouloir bien les arrêter comme vagabonds, c’est-à-dire adressant à notre civilisation la sommation respectueuse, mais précise, de prendre leur liberté, — le premier des biens de l’homme, — en échange d’un morceau de pain et de l’abri sous le toit d’une geôle.

Cependant, je contemplais la Charité, notre fameuse Madame-la- Ressource, flanquant de tout son effort et en toute conscience le plus flagrant soufflet à la Loi, s’essoufflant dérisoirement à appliquer son topique puéril, — tout juste devant le Dépôt de mendicité où nos juges ont la coutume d’enfermer, — au nom

SOUVENIR DE L’HIVER DERNIER

de la Loi, — ceux qui s’adressent à la Charité.

Si bien que, partant au repos dans le zèle esthétique qui l’anime, ce bon monsieur Turquet, toujours fûté comme une réclame des Bretelles- Américaines, a du coup mis au concours une nouvelle statue de la République.

Le species de notre société moderne et non moins contradictoire devra représenter (voir au programme) une grande et belle femme, la main ouverte pour faire l’aumône — la main ouverte ! comme dans la noble devise des Ra^ venswood ; — mais la main gauche seulement donnera l’aumône, la main droite devant être « ornée » d’un gant de gendarme pour arrêter ceux qui la demandent.

Mais ne sourions plus, même de ce rire jaune !

Voici que s’avance un autre cercueil.

Sur ce cercueil de l’orgueil stérile et du venin qui ne fut pas impuissant toujours, sous les voiles de crêpe noir, se tient penchée la

SOUVENIR DE L’HIVER DERNIER

Muse criminelle de la cacographie, tenant sous un bras l’urne lacrymatoire de Ferrières, que viennent, comme en un concours, combler de leurs pleurs nos feuilles républicaines.

(O mille fois trop bon et doux peuple de France, oublieux de tout toujours et toujours pardonnant, quand ceux de la vieille Egypte tenaient imperturbablement égale la balance pour juger leurs morts en pleine place publique !)

Et de cette urne s’élève en un murmure la prière impie de celui qui demanda « pardon à Dieu et aux hommes » pendant que vient lentement à la rencontre du faussaire l’ombre grave d’un maudit, Millière l’assassiné. . .

SITUATION

Au docteur Paul Reclus.

Bâche l’immortel qui résumait historiquement son Louis XVI en disant : « celui qui faisait des serrures » , — Bâche entendait bien ne laisser aucune question à dénouer aux générations futures.

Il traitait volontiers toutes choses par la synthèse^

« — La politique nous fait perdre tout notre temps, avait-il coutume de nous dire ; c’est pourtant une chose bien simple.

» Vous avez en Europe, je suppose une cen-

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taine de milliers d’individus qui gênent les autres.

» Creusez-moi donc tout bonnement un grand trou, fourrez tous ces gens-là dedans, , recouvrez, — et allez à vos affaires. »

Sans pousser précisément à l’absolu dans notre pratique quotidienne, le système du grand philosophe que la France pleure encore, tout esprit impartial reconnaîtra qu’il y avait là quelque chose.

Supposez en effet qu’au 4 Septembre on eût tout d’abord et péremptoirement fait justice de tout ce qui avait créé et soutenu l’empire, — non pas, grand Dieu ! par le procédé d’enfouissement-Bache, soyons un peu plus centre gauche ! — mais par une simple mise à pied, jusqu’au jour de l’apurement des comptes, d’abord de toutes les lois à cette honteuse marque, puis de tous les fonctionnaires quelconques

SITUATION

de tous les états-majors civils et militaires.

Maintenant, placez-vous, pendant quelques instants au point central de toutes les perspectives de cette hypothèse, — et vous devenez rêveur en contemplant les avenues qui s’ouvrent à perte de vue devant vous, comme simplifications et bonifications en toutes choses....

Nos jeunes capitaines d’abord nous auraient mieux gagné la bataille Prussienne que nos vieux généraux ; et, au pis aller, ils n’auraient assurément pu la perdre plus mal.

Pas de 31 Octobre, partant plus de question Blanqui. Pas de Commune, pas de massacres, pas de proscriptions ; de même, plus de 16 Mai ; plus de question d’amnistie : plus une seule de toutes ces questions qui ne sont rien trois mois après et qui sont tant aux moments où elles éclatent. Musellement préalable de toutes les espèces nuisibles, du grotesque de Broglie, de Buffet le Hideux, de Baragnon et

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même de Son Impudence Ollivier le Daim. — Nous déblayions jusqu’à l’Institut, qui ne le méritait guère, de ce drôle d’instituteur.

Malheureusement jça ne change jamais, précisément parce que c’est toujours la même chose, c’est-à-dire les sept Vaches maigres qui deviennent les sept Vaches grasses, et puis, — tirez le rideau !

Heure bizarre, vraiment ! plus fertile en monstres que la Thrace, qui lui céda sa spécialité ; plus fournie de phénomènes que la Foire aux Pains d’épices.

Qu’est-ce aujourd’hui, votre vieille branche de veau à deux têtes en face de notre République, arrivée par étapes à l’état parfait, qui croit sincèrement ne pouvoir respirer que par les branchies d’axolote que lui légua l’Empire ? Cependant que le béat Simon, une fesse grassement assise au Sénat, l’autre à l’Institut, reste à l’affût, Ferry plein d’audace essaie la

SITUATION

dernière des Croisades contre le Sarrasin, Gambetta « engueule » ses électeurs et s’apprête à leur courir sus au fond de leurs « repaires ». Et la fête continue, et, à l’exemple du Simon Jules, ce valseur sans égal, conservateurs devenus « profondément républicains » et républicains passés « profondément conservateurs » — pendant que l’iniquité crie de toutes ses voix, que le vent d’outre-mer hurle et que la terre s’entr’ouvre, — républicains d’après-demain et conservateurs de toujours s’enlacent dans une farandole éperdue.

« — ... Si bien, qu’à les voir tous ainsi vêtus de rouge, forçats et cardinaux, » comme dit dans la Borgia Lucrèce, — non ! pas Gambetta ! Gubetta, mon vieux complice, — « on ne sait » plus si c’est les conservateurs qui sont les » républicains, » — ou les républicains qui sont des imbéciles.

Et c’est pour le coup qu’à la voix de Veuillot,

SITUATION

sur l’heure de minuit, dans le plein noir, devant la carcasse de pierre de ce qui fut les Tuileries, l’esclave Vindex, se redressant de son repassage éternel, a raison de dire à son plus voisin et plus mortel ennemi, au faux frère, au révolutionnaire à l’eau de Lubin, au Spartacus hâbleur et poseur, — mais toujours pourvu :

« Impudent ! tu n’es pas même nu ! tu n’es que déshabillé. »

LE DERNIER NAPOLÉON

A Arthur Guillaumet.

Loi mytérieuse, éternelle et implacable, du Châtiment par la Faute même : — c’est en allant tuer au bout du monde de pauvres nègres chez qui on va malgré eux, qui ne lui ont rien fait et ignorent même qu’il existe ; c’est en se mêlant, pour répandre le sang, à une querelle qui ne le concerne en rien, que l’héritier des Bonaparte trouve la mort dans une embuscade obscure.

Ces Noms, faits de violence, commandent-ils donc ainsi inexorablement le meurtre à qui les porte ?

LE DERNIER NAPOLÉON

Il semble que ces héritiers-là soient fatalement condamnés à n’avoir d autre profession que celle de tueur d’hommes.

Il est pour tous Jes autres d’autres façons plus généreuses et douces d’occuper sa vie. Mais la science et l’art, ce qui nourrit et ce qui console, ce qui sert au lieu de détruire, — - ce qui est humain — ne saurait un instant tenter ni détourner celui-là qui se met au-dessus des hommes.

De sa misérable mort, ce jeune homme n’est pas seul responsable : il meurt encore et surtout du fait de son grand-oncle, du fait de son père, — conséquence inéluctable.

<i Tu seras châtié, dit le Livre, jusque dans ta dixième génération. »

Les Napoléon ne nous laissent pas le temps d’aller si loin. Ils sont plus pressés que l’Ecriture et ils dévorent leurs enfants comme Saturne, avant de leur avoir permis le temps d’être hommes.

LE DERNIER NAPOLÉON

On veut repousser les souvenirs à jamais étouffants du mal effroyable qu’a fait à la France et au monde cette race de malédiction ; on tâche de se détourner des amertumes éternelles ; on voudrait oublier — un seul instant — même cette dernière et abominable guerre — « sa guerre , à elle !.... » — pour se rappeler seulement qu’il est à l’heure présente une mère qui pleure...

Mais de tous les cimetières, des plaines et des monts, de la terre entière, de l’Orient à l’Occident, répond l’immense murmure devant qui tout se tait, de toutes les veuves et de tous les orphelins qu’on ne comptera jamais...

Et l’on suppute vaguement à combien encore d’autres milliers de veuves et d’orphelins la mort de ce dernier Napoléon fait grâce...

Et c’est à une demi-douzaine de sauvages nus, ayant à peine figure et langue d’homme, sur les confins mêmes du monde barbare, qu’est réservé le loisir de supprimer tout inopinément,

LE DERNIER NAPOLÉON

comme une muscade, pour ce grand pays de France, pour l’univers civilisé, une éventualité qui n’était pas sans préoccuper et même obscurcir quelques cervelles...

Il aurait manqué quelque chose à ce dénoûment ; il faut qu’il n’y manque rien : — d’après le texte des dépêches qui sont l’histoire désormais, c’est en ne sachant pas fuir assez vite que le petit neveu du plus grand des guerriers, le fils de l’homme de Sedan est tombé mort...

En vérité vraie, n’est-il pas temps de créer un mot pour remplacer celui que nous avons effacé de notre dictionnaire, — le mot 'providentiel ?...

LA VIE PARISIENNE

A Marcelin.

Il est un homme et un journal devant lesquels je reste depuis longues années en admiration stupéfiée, laquelle de jour en jour augmente.

Je parle de la Vie parisienne et de son auteur Marcelin...

Cet homme, cet illuminé dont le regard perçait l’avenir et qui s’était juré à lui-même la subversion totale de notre société moderne, se trouva doué précisément des qualité géniales qui font le chef de secte ; la foi de Jean Huss,

LA. VIE PARISIENNE

l’ardeur héroïque de Barbés et, surtout, l’implacable ténacité de Blanqui.

Mais qui eût su jamais deviner, seulement soupçonner le farouche, l’ascète démolisseur d’un Monde sous l’enveloppe toujours irréprochable de correction, sous les élégances raffinées du plus parfait des gentlemen ?

Il commença, en stratège de première force, par choisir et grouper autour de lui une bande de séïdes plus déterminés, plus aveuglément exterminateurs que ceux du Vieux de la Montagne. Dans cette bande Catilinaire, on vit accourir de tous lesJ)ouges, du plus profond de leurs repaires, un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes, gens de sac et de corde, n’ayant rien à perdre, devant dès lors tout oser, en un mot, toutes ces figures sinistres qu’on ne voit apparaître qu’aux plus mauvais jours de notre histoire : les Halévy, les Meilhac, les Quatrelles, les Droz, les Richard O ’Monroy etc. etc.

LA VIE PARISIENNE

etc. , — gens de quelque talent, d’ailleurs, si on peut accorder sans profanation le beau nom de talent au plus contradictoire, au plus détestable abus des dons que la Providence a accordés à l’homme justement pour préserver et maintenir les bases éternelles, ce que je n’hésiterai pas à appeler les Beautés de notre ordre social, la Propriété, la Famille, la Religion. Amen !

Dès qu’il eut constitué ce premier noyau qui devait s’accroître avec une déplorable rapidité, Marcelin commença son œuvre de destruction, et par un coup d’audace inspirée qu’on ne pouvait attendre que de lui, il eut l’adresse sans égale de se faire fournir et de la meilleure grâce du monde, précisément par ces mêmes classes dirigeantes qu’il voulait tuer, les fonds qui lui étaient indispensables pour réaliser sa grande idée : jeter sur les ruines du monde présent les premiers fondements de la future République Démocratique et surtout Sociale.

LA VIE PARISIENNE

Alors on le vit, poursuivant son accomplissement, compléter la destruction par l’ironie, sa grande force, et nourrir tout à l’heure deux générations sans pain ni viande ni matières azotées quelconques, rien qu’en leur servant pour aliment unique de la crème fouettée sur des panalès, sans tuer tout à fait ces générations ni même, plus étrange ! sans les écœurer.

Il ne devait reculer devant rien, le grand destructeur que nous entendions traiter tant de fois d’aristo par les nombreux imbéciles qui ne savent lire que les lignes : comme le sublime Espion de Cooper, comme nos pères de la Convention, il s’était dit : Périsse ma mémoire !

Et il prit en l’accommodant à nos convenances Occidentales, le naïf procédé des guerriers Chinois qui se présentent à l’ennemi couverts de boucliers repoussants, peinturelurés d’horribles chimères et de monstres hideux. Il lui fallait, on le comprend, tout un trompe-l’œil d’appa-

LA VIE PARISIENNE

rences réactionnaires, sans lesquelles la Fie Parisienne n’eût pu être — ni Marcelin accomplir son œuvre.

Mais écartez le bouclier de Lorenzaccio, — et regardez derrière...

Voyez comme il vous la photographie au fer rouge, la jolie société qui ne jure que par lui et n’y voit que du feu. Religion, famille, propriété, vieilles noblesses, tout y passe et tout s’y casse. C’est par excellence le briseur de respects.

Ses prélats sont plus obèses, goinfres et nuis que ceux de Théodore Leclerc, plus vaniteux et plus vides que chez Lesage, à Grenade. Pas d’oreille plus fine que la sienne pour sténographier les propos gras et les entrelardés, derrière l’éventail, autour de la communiante. Quel Voltairien nous baptisa jamais plus gaiement une cloche ? .

LA VIE PARISIENNE

Par les diaphanéités charmantes de ses gazes, toutes ses grandes dames sont des catins, toutes ses jeunes filles ont le ver dans le fruit dès « les Oiseaux », et j’ai rencontré dans sa compagnie, au fond vénérable des vieux châteaux Bretons, des mères grand’, proxénètes au profit de leurs petit-fils, qui auraient fait baisser les yeux dans la boutique de Perrotin à « la Grand’ mère » de Béranger. — Il fait passer le frisson sensuel dans les moelles du jeune père et de la jeune mère jusqu’à côté du berceau du nouveau-né et il résume à lui tout seul l’époque inouïe où le jouet delà petite fille, la poupée elle-même, est devenue malhonnête. — Quel Zulu peut se vanter d’avoir plus tôt et mieux égorgé l’empire ?

Qui sait d’une chiquenaude plus légère faire sonner le creux des cervelles plates à raie médiane de nos jeunes et charmants attachés d’ambassade, Raoul, Gaston et autres Gontrans ? — Quel plaidoyer plus palpitant, plus âcre,

LA VIE PARISIENNE

plus acharné et plus concluant que cette philippique hebdomadaire, si effroyablement vivante, contre l’héritage qui engendra la dot et contre la dot à son tour mère de l’héritage ?

Il met en déroute jusqu’à l’armée, dernier rempart. Ses jeunes" lieutenants, sous-lieutenants et Saint-Cyriens sont braves, parbleu ! puisque son premier mérite est de faire ressemblant, mais plus ferrés, hélas ! sur l’Annuaire que sur l’Elysée Reclus. Combien de fois les Prussiens les perdront-ils encore en route de Marly à Vaucresson ? — Quant à ses généraux il nous les sert si obtus qu’évidemment, comme Dumas le père, il les a tous triés parmi les colonels.

Demandez à Veuillot, — qui s’y connaît au moins, lui, — de quel œil il regarde dans le rang cet auxiliaire ?

Tout ce qui consomme et ne produit pas, tout ce qui estinutffe, dès lors nuisible, tous les

LA VIE PARISIENNE

parasitismes, toutes les superfétations ambiantes il les saisit, impitoyable, et les égorge, — irrémissiblement, sans sursis ni appel au peuple, comme Louis XVI ! — non pas brutalement par le fer, par le verbe justicier, par le curare ou l’acide foudroyant. Non : en douceur, charmant, galant et câlin, c’est de sa main finement gantée qu’il tend l’assiette sirupeuse où toutes ces mouches viennent elles-mêmes s’engluer les pattes — pour mourir.

Quel Blanquiste, quel communaliste et même communiste, quel nihiliste étrangla jamais plus sûrement tout un monde, — et revenons-y, à ce prodige de l’habileté, à ce Comble des Combles : — c’est ceux-là précisément qu’il tue qui le font vivre.

Je vous dis que la République démocratique et sociale dressera, non loin de la place Proud’hon, une statue à Marcelin, qui inventa LÀ GOMME, — avec un piédestal flanqué aux

LA VIE PARISIENNE

quatre faces des rondes bosses ironiquement immortelles de Mathilde, d’Anna, de Satin — et aussi de mossieu Cardinal, libre-penseur, propriétaire à Batignolles, franc-maçon et ami du marquis...

NIHIL

A Claretie.

La besogne des prophètes se simplifie de nos jours, et il n’est pas besoin de demander à l’ingénieur Chevalier son meilleur télescope pour lire la page de demain dans notre histoire Européenne.

Je me promenais il y a quelques années sur les quais et les berges de la Vistule avec un riche propriétaire de la Pologne du Royaume, qui vient tous les ans à Dantzig « faire le ménage », comme ils disent.

Chaque paysan rencontré s’agenouillait à demi pour baiser la main de mon compagnon.

NIHIL

Ces temps sont changés... .

«, — Je conduis mes enfants les dimanches à l’église, me racontait l'autre jour une dame de la noblesse Russe, propriétaire de grands domaines au delà de Moscou ; — mais le général mon mari n’y vient plus avec nous. Cela lui coûte, bien qu’il n’en souffle mot, car il a toujours été très pieux. Seulement, je vois bien qu’avec son caractère il y a des choses qu’il ne peut supporter. Quand nous rencontrons sur la route un groupe de paysans arrêtés et causant entre eux, il ne se dérangent même plus pour nous ouvrir passage.

» Ils sont très doux d’ailleurs et encore assez polis ; mais ils ont des raisonnements a

eux. Ainsi un de nos plus vieux fermiers dont j’étais allée voir la femme malade, médisait : — « Certainement, mère, tu es bonne. Tu n’exiges pas trop de nous ; quand nous sommes malheureux, tu nous aides ; quand la maladie nous prend, tu nous apportes des remèdes et

NIHIL

nous donnes des conseils. Nous avons de l’amitié pour toi. — Mais, au bout du compte, c’est toujours pour toi que nous travaillons. Si c’était pour nous, nous pourrions très bien nous passer de toi.. . »

Ces « raisonnements à etu;», qui sont les raisonnements de l’univers entier, indiquent quand ils nous arrivent de trans-Moscou, la profondeur et l’universalité du mouvement révolutionnaire Russe, bien que ceux qui sont juste au-dessus de la mine, immédiatement avertis et directement intéressés, n’y croient pas du tout et n’en voient rien. Comme toujours.

Cependant les plus ardents et les plus pressés de ces Nihilistes — mot terrible — se foulent devant les conseils de guerre, apportant leurs vies pour préparer la voie. — Et je me rappelle alors ce mot attribué à je ne sais quel général Pélissier devant un grand fossé, sous Sébasto-

NIHIL

pol : — Nous boucherons cela avec de l'infanterie, et après...

Le mouvement a commencé et il se poursuit sous l’invocation du double vocable, très substantiel et plus qu’intelligible : Terre et Liberté. Il est des devises qui valent des épées. In hoc signo vinces !...

LA CARMAGNOLE

A Pierre Véron.

L’innocente qui demandait ce qu’on fait des « vieilles lunes » aurait pu s’enquérir aussi des Docks mystérieux où, comme aux greniers-oubliettes de nos musées, nous faisons disparaître sous le poudreux oubli nos meilleures choses. Combien comptez-vous de découvertes que nous n’ayons eu besoin de redécouvrir, au moins une fois ?

Je ne saurais être ingrat envers l’héroïque chant de la Marseillaise qui nous valut quelque grandeur aux temps où nous ne nous baissions pas. Mais ce chant surtout guerrier et par

LA CARMAGNOLE

conséquent épisodique, m’a toujours semblé de beaucoup inférieur à l’hymme éternel qui s’appelle le Chant du Départ. A quelque hauteur que Rouget de Lisle se soit élevé, il ne put atteindre Chénier et Méhul ensemble. — Et pourtant le Chant du Départ ne semble pas exister pour notre troisième République et le gouvernement n’admet encore quel’hymmedes Marseillais que l’Empire acheva : ne l’avonsnous pas encore aux oreilles quand nos régiments à l’Aigle défilaient par les boulevards, allant se faire battre par les Prussiens .

Il me semble cependant qu’il n’est pas d’heure, et celle-ci surtout, où notre Chant National soit chose indifférente.

Mais si nous devions demain ceindre à nouveau nos reins et combattre, un peu mieux, cette fois, pour la liberté de la France c’est-àdire du monde, il est un air, le vaillant des vaillants, Te victorieux par excellence, que nous aurions à redemander bien vite aux sou-

LA CARMAGNOLE

venirs de notre grand Quatre-vingt-treize.

Ce n’est pas le Ça ira , un air en bois concassé, brutal et qui pue le sang, c’est la Carmagnole , ce chef-d’œuvre des pas redoublés, une merveille, dans sa simplicité quasi enfantine, d’entrain, de gaieté, de turbulence et de véhémence héroïques ; — plus que français, parisien ; plus que parisien, faubourien ; — oui, parbleu î canaille, mais sans rival au monde pour soulever en cadence sur leurs jarrets devenus d’acier et lancer invinciblement nos jeunes conscrits en trouée à travers les masses épaisses, même par les murailles des bastions ennemis, comme un boulet enragé de sa vitesse acquise ! Rappelez-vous, et devant votre piano réimprovisez cette charge en furie qui éclate de rire et danse sa '"danse sans fin, toute muscles et nerfs, pendant qu’elle frappe, tape, cogne et tue, et, toujours en avant, bondit, rebondit et se rue encore et toujours, — avec cette sans pa-

LA CARMAGNOLE

reille et irrésistible rentrée au rrrVa crescendo des tambours, entre couplet et refrain î

Èt dire que cette électricité-là, ce rien, dont nos pères de 93 victorieux à jamais jouèrent si triomphalement et radieusement, nous n’eûmes pas même, en souvenir reconnaissant, la pensée de nous en servir, — ingrats aussitôt punis !...

LE DUO

A Théodore de Banville.

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