DANS LA BIBLIOTHÈQUE
Moi.
Non, en vérité, vous ne me parlez pas et je reconnais même que dans chacun de vos mouvements, vous évitez discrètement le moindre bruit.
Mais croyez-vous qu'il me soit bien facile, à moi, si paresseux déjà devant la table à écrire, de suivre la pensée qui me fuit quand, de quelque côté que je me retourne, j’aperçois obstinément braqué sur moi votre regard si étrange, et votre indéchiffrable sourire?
LE DUO
Laissez-moi seulement finir ce feuillet commencé, et, après, je suis tout à vous.
La Mort.
Pourquoi avoir commencé? Pourquoi finir ? Laisse-là ces besognes vaines. Tu n’en as qu’une seule vraie, qui ne te trompera point : être à moi. — Viens !
Viens ! — Tout ici te distrait de moi. Devant toi, ces papiers blancs que puérilement ttt t’obstines à fâcher de noir ; autour de toi ces livres d’auteurs fameux dont j’efface demain les noms à jamais, cesijableaux de la vie mensongère dont les fausses couleurs déjàpâlissent , ces sculptures, ces tapisseries d’autres âges que le ver ronge et qui achèvent de s’effondrer dans la poussière cosmique. — Viens ! !
De la pièce voisine, ton enfant nous étourdit insupportablement de ses jeux bruyants et ta femme qui vient de s’éveiller va t’appeler
LE DUO
tout à l’heure. Je suis jalouse, tu le sais ! — Viens!!!
A ü JARDIN.
Moi.
Eblouissements de Prairial ! Contemple ce qui est autour de nous : c’est l’heure charmante de la saison et du jour. Derrière les sommets découpés des grands chênes, l’Orient vient d’allumer le feu de sa forge de Vie ; la cime des peupliers se trempe dans l’or liquide. Un vent tiède et frais pousse mollement des flocons d’ouate rosée vers le ciel vert pâle d’Occident, tandis qu’ivre folle de vertige, Vénus, l’étoile dernière, semble vouloir se perdre plus haut encore .
Les amandiers et les pommiers se poudrent si fastueusement que sous eux ils font à la terre une belle couverte rose et blanche. L’air
LE DUO
est embaumé, et, pour que tous mes sens aient leur part dans l’extase, — sur l’accord continu, murmure universel et confus de la nature qui s’éveille, par le susurrement perceptible à peine des indénombrables tribus des insectes en éclosion, — la mésange bleue pique ses trois grêles notes métalliques, le tarin attaque sa brève fanfare et l’infatigable pinson égrène sans arrêt sa trille chromatique en gouttes de cristal.
La Mort.
Prestiges et mensonges ! Décor de théâtre ! Vains bruits, morts nés comme tout bruit !
Je vais en un instant éteindre de mon souffle glacé ces clartés insolentes ; d’un jet, comme son épervier, le pêcheur, je vais lancer sur toute cette rébellion mon grand linceul de neige. Et d’une ouate autrement profonde, je couvrirai, ^anéantirai tout, formes, couleurs, bruits et sons !
LE DUO
Qui se montre, qui bouge, qui parle, qui ose respirer devant moi ?
Moi.
Je le sais bien, que tu es la plus forte, la seule forte. Est-ce pour cela que je t’aime?
La Mort.
Tu m’irrites encore ! Je suis plus que la Force , je suis la Vérité; je suis mieux que la Vérité, je suis la Grâce, l’éternelle réconciliation, le baiser qui n’a pas de fin. Aimemoi donc comme je vaux d’être aimée, comme je veux être aimée !
Mais cette clarté odieuse me fatigue, ces bruits m’obsèdent. Allons plus loin : la porte du clos sur la forêt est restée ouverte. Viens ! — et plus près de moi !
Plus tu seras près de moi, plus tu m’aimeras....
LE DUO