‹ Sous l'incendieChapitre 12 sur 13 · SOUS BOIS · texte numérisé non relu

SOUS BOIS

La Mort.

Avançons. Chacun de tes pas fait craquer le lit épais des feuilles tombées et des branches mortes qui pourrissent ensemble. L’ombre humide, l’ombre chère s’épaissit autour de nous et sur nous. L’eau delà mare est d’un noir d’encre. L’oiseau s’est tu. Senstu bien dans tes moelles le frisson exquis et cruel du bois sacré de Virgile?

Moi.

La senteur vineuse des jacynthes sauvages m’enivre; elles étendent sur le vert sombre du gramen leur tapis d’améthystes. Les bourgeons luisants des frênes se dépêchent d’éclater ; la sève de vie fait craquer le fourreau de satin blanc des bouleaux ; elle écorche

LE DUO

le vieux platane et met à nu le jaune verdâtre de sa chair vive.

La Mort.

Tu vois bien que c'est ELLE que tu aimes ! Ah ! rivale maudite, Vie menteuse, quand sonnera l’heure où j’en aurai fini avec toi !

Moi.

Au loin dans la clairière, comme l’enfant échappé enfin, le ponctuel premier né des papillons, la Rhodocère décrit dans son vol des zigzags éperdus et l’oeil a peine à suivre les folles saccades de son aile couleur de citron.

Cependant le long du sentier procède avec une convenable lenteur, — tel un fort maire de campagne, — Monsieur le Meloë, inaugurant son bel habit bleu de roi tout neuf, sanglé sur son gros ventre.

LE DUO

La Mort.

Charmant! Je vais aller te quérir un filet de gaze verte et le « Manuel du jeune Entomologiste ! » — N’as-tu pas honte, enfin ! quand je suis là, — si près de toi !....

Moi.

Que me reproches-tu? Feins-tu d’oublier que toujoursje fus tiens, qu’à jamais ta pensée fut mienne ?

Par l’immensité solitaire des plaines, par les rues populeuses des cités, tu es pour moi présente toujours et je t’accompagne. Dans les colysées où s’échelonnent en chapelets sans fin les milliers de spectateurs, n’est-ce pas toi toujours que j’aperçois première et mon regard fasciné ne revient-il pas toujours obstinément vers toi? Ne l’avais-tu pas déjà, ma pensée, quand j’étais petit enfant et que je t’épiais, fantastique, derrière l’angle du mur

LE DUO

de la grande cour, — à travers les silhouettes des Qrmes du chemin, découpées par la lune, — surtout dans les yeux bleu pâle, sur les joues amaigries de mon cher petit compagnon, le premier parti? — T’ai-je donc reniée ou fuie jamais? Ai -je hésité jamais une seconde à marcher à toi, par le fer, le feu, dans l’air encore, quand j’étais sûr de toi, chaque fois que j’ai cru seulement que tu me faisais signe? Pourquoi me disaient-ils le téméraire? Qui mieux que toi a pu mesurer mon incommensurable dédain de ta rivale imaginaire, la Vie ?

La Mort.

Peut-être !... — Alors tu es bien certain, tu jures que tu n’aimes que moi ?

Moi.

A quelles profondeurs faudrait-il creuser pour te cacher la pensée ! Non, tout ce qui

LE DUO

m’incite, tout ce qui me pousse irrésistiblement à toi par une progression fatale, algébrique, ne peut suffire à me défendre contre la douleur démesurée, l’intolérable déchirement de dire adieu à ceux que j’aime...

La Mort.

Tu rendrais sévère celle qui est pour toi la plus douce. Ils sont à moi, non à toi, ceux que tu veux dire les tiens : c’est par moi seule et seulement en moi que tu peux leur être uni à jamais.

Moi.

Encore je me sens pénétré malgré moi de l’horreur instinctive, — bestiale, si tu veux, — de la révolte devant l’abominable décomposition, les puanteurs du charnier. . .

La Mort.

C’est loi qui le dis : la brute met la raison

LE DUO

sous l’instinct... — Et elle sent bon, elle, ta Vie, cette^prostituée qui se donne à tous?...

Moi.

M’as-tu donc choisi, toi-même, pour m’aimer seul? M’as-tu, dans le cycle des siècles, réservé la glorieuse, l’immortelle volupté d’être seul à te posséder? Et tout comme à moi, ne te donnais-tu pas tout à l’heure et ne vas-tu pas te donner dans un instant au plus

vil, au dernier des hommes? Tout ne t’est-il

pas bon, insatiable ! l’animal même et la plante ?

La Mort.

Et luit-elle moins pour toi, la lumière qui éclaire le Monde ? Tu discutes et dissertes, enfant, au lieu de te hâter d’aimer, et tu ne veux pas comprendre que m’aimer, c’est t’aimer : ne plaide donc plus contre toi-même, — Viens plus avant en-

LE DUO

core sous la futaie : ce reste d^lueur te trouble et nous épie. Je veux te conduire sous le mystère de ces ombres où la nuit défie le jour, au plein du fourré, vers les cachettes que seule connaît la bête incurablement blessée et où nul ne la retrouve jamais. . . .

Par ici : courbe-toi, courbe-toi encore... — C’est-là !... Étends-toi contre moi, maintenant, — plus près....

Moi.

Comme tu me regardes ! Quelle magie d’attraction dans ton regard si profond, ton regard sans yeux ! Est-ce à moi qu’il va dire enfin son secret, l’éternel, irritant sourire de tes dents blanches, ton sourire sans lèvres?...

La Mort.

Ce secret que tii t’obstines à ne pas entendre, je te l’ai répété chaque fois que tu t’endormais. Ne t’ai -je donc pas suffïsam-

LE DUO

ment initié? Ne m’as-tu pas devinée, ingrat ! et ne m’espérais-tu pas chaque fois que ton front brûlant a demandé l’apaisement à ta couche, chaque fois que ton faible cœur gonflé de sanglots trouvait grâce enfin dans ce long et profond soupir qui précède le Sommeil ? N’as-tu rien compris encore à cet autre soupir bien différent qui si cruellement soulevait ta poitrine étouffée au réveil, — le réveil du condamné qu’on appelle, qu’on rappelle au supplice de venir le jour?

Moi.

Tu dis vrai. Je me souviens ....

La Mort chante

Comme à Cleobis et à Biton, comme à Trophon et à Agamedès, je te donnerai le guerdon suprême en payant ta rançon de la Vie,

O mon bien-aimé !

Je suis la vraie Patrie,

LÈ DUO

je suis la bonne Déesse :

Euthanasie !

J’accomplirai la commission de chasser ton mauvais rêve et de te donner la réalité.

A tous ceux que tu aimes, à tous ceux que tu as aimés, je t’unirai indissolublement dans le silence et le noir éternels.

Je te verserai l’oubli, l’oubli sans commencement ni fin, de la trahison, de l’abandon, de la bassesse, l’indifférence de tout mal et de tout bien.

Tu retrouveras par moi l’innocence du tout petit enfant qui n'a pas encore ouvert les yeux, et, en te signant l’universel acquit, je t’accorderai enfin L'IRRESPONSABILITÉ !

Moi .

Le flot pousse et roule sous le flot l’homme qui se noie. Pendant que l’eau bourdonne en ses oreilles et refoule par les narines et la bouche le souffle qui s’obstine , l’homme de tous ses membres lutte, envoie au hasard ses coups

LE DUO

désespérés et ses doigts spasmodiquement écarquillés battent Tonde qui fuit, cherchant vainement à surprendre ce qui ne s’étreint pas.

Mais l’angoisse atroce du combat de Vie s’apaise : c’est le vaincu qui devient à son tour le vainqueur. Il laisse aller ses bras «jetés comme de vaines armes », il coule, — et quelques bulles d’air, les dernières, mêlées à l’écume de la vague, viennent en messagères de pardon annoncer à la Justice apaisée que le misérable goûte enfin la béatitude infinie de ne plus combattre.

Parti dès l’aube grise, faite de ténèbres, le piéton est las de lutter depuis des heures contre la tourmente de neige adverse, par cette voie sans fin qui se dérobe devant lui. Les mille et mille aiguilles qui glacent et qui brûlent l’ont transpercé si opiniâtrement qu’il n’est plus en lui de place ni de puissance pour souffrir une minute encore. La couche

LE DUO

blanche se fait plus épaisse et moelleuse pour mieux le tenter, et pour qu’il en jouisse mieux, la souffrance vient de renoncer sur ses membres algides qui ont oublié l'obéissance et le mouvement. Comme la lame de miséricorde, un froid dernier, suraigu, le pénètre jusqu'au cœur qui se ralentit de battre. Et, se dégageant enfin des affres de la vie, mollement le supplicié s’affaisse sur le suaire mat dont on ne se relève pas, ivre de l’ineffable jouissance de ne plus vouloir .

O Mort! après tant de luttes, de tristesses, de dégoûts, d’horreur, devant tant de mal encore, je sens ta glace enfin envahir mon être ! De tout ce qui me reste de volonté, surhumainement, j’aspire à ne plus penser !...

La Mort.

Embrasse-moi donc !...

LA DERNIÈRE LETTRE

A Clément Caraguel.

Pressée

A Monsieur

Monsieur le Commissaire de police du xixe arrondissement.

(Paris).

« Monsieur le Commissaire,

» Je vous prie de me pardonner le dérangement que je vais vous causer pour la constatation de mon décès, en considération que c’est pour ainsi dire la première fois et assurément la dernière que votre administration a à s’occuper de moi.

LA DERNIÈRE LETTRE

» J’ai donc l’honneur de vous donner respectueusement avis que « le nommé » Pierre- Jean Bizéj qui est moi, né à Paris (Seine), âgé de soixante-quatre ans, veuf d’unique mariage, sans enfant, va se pendre tout à l’heure, le 17 avril 1876, à dix heures du soir, derrière la porte de mon cabinet, au Petit-Hôtel de la Providence, 39, rue du Tanger. Vous me trouverez-là demain matin, au reçu de la présente que je vais jeter moi-même à la boîte, avant de remonter. Pour entrer, vous n’aurez qu’à prendre la clé sous la porte ; elle passera.

» Si vous avez besoin pour vos papiers de dire la cause du suicide, je me conforme. Ce n’est pas pour cause de dettes, ni de trop grands chagrins, ni d’habitudes de débauche, ni d’hernie incurable. Je n’ai pas d’autre incommodité qu’un peu d’affaiblissement sénile auquel j’ai droit ; je n’ai pour ainsi dire jamais bu que de l’eau rougie; je n’ai pas de créanciers, et je crois que j’aurais plutôt des débi-

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teurs ; enfin sans avoir précisément lieu d’être content, je ne suis peut-être pas absolument ce qu’on appelle un homme au désespoir et il en est de plus malheureux que moi.

» J e me supprime parce qu’après avoir bien examiné les choses, je ne me trouve absolument rien de mieux à faire.

» Mon histoire est toute courte et toute simple ; c’est l’histoire peu intéressante, vulgaire et même banale d’un homme de peu, d’un « individu », comme on dit, d’un individu quelconque, et M. Paul Féval lui-même n’en aurait rien pu faire.

« Sachant lire, écrire et compter, je suis entré tout jeune, comme simple garçon de bureau, dans l’administration de la Monnaie.

» J’y ai travaillé pendant 27 ans, sans m’être absenté un seul jour, et avec des « notes parfaites » . Je n’avais donc plus que trois ans à

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faire pour avoir ma petite pension de retraite.

» Mais pendant ce temps-là, le gouvernement avait changé deux ou trois fois, et l’Empire était venu. Mes chefs m’ont un jour fait venir et m’ont reproché d’être hostile à l’Empire. Je n’étais pas hostile à l’Empire, mais je n’avais pas d’enthousiasme pour lui. — Malgré mes « excellentes notes », on m’a remercié.

» Ma retraite était perdue. Mais depuis vingtsept ans, on m’avait retenu, comme à tous les employés du gouvernement, 5 0/0 sur mes appointements en vue de cette même pension de retraite. Puisqu’on me privait de ma pension, au moins allait-on, pensais-je, me restituer les 5 0/0 prélevés pendant tant d’années. J’ai réclamé : on m’a renvoyé de bureau à bureau, et finalement j’ai vu qu’on me riait au nez. C’était décidément pour moi argent perdu.

» J’ai compris que je n’avais rien de mieux à faire que de me chercher bien vite une autre

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place, si je ne voulais pas mourir de faim. J’ai pu heureusement en trouver une, où on me payait un peu moins, mais où on ne me retenait rien.

» Il faut vous dire encore que pendant tout cela je m’étais marié : ça a été là le meilleur de mon affaire. Nous avions monté dans une rue de la banlieue, du côté de Montrouge, une petite boutique de jouets que ma femme tenait pendant mes heures de bureau. Tout allait bien, quoique le propriétaire fût un peu difficile et la maison assez incommode, étant trop vieille.

» Est arrivée la guerre : j’avais voté contre la guerre. Je suis entré dans la Sédentaire, où j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai eu froid et faim, comme nous tous. Mon propriétaire, qui avait voté pour la guerre, est allé pendant ce tempslà se reposer aux bains de mer.

» Ma boutique a été bombardée deux fois, par les Allemands d’abord, par M. Thiers en-

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suite. J’ai perdu tout ce que j’avais, et comme il ne me restait pas de quoi soigner ma femme épuisée, elle est morte.

» Quand mon propriétaire, qui avait voté pour la guerre, est revenu, il s’est fait payer par le gouvernement tous ses dégâts et a rebâti avec cet argent une belle maison neuve. A moi, qui avais voté contre la guerre, on n’a rien rendu.

» J’allais oublier de vous parler aussi d’un détail : après la Commune, quoique je ne me fusse mêlé de rien parce que ce n’était pas mon idée, j’avais été arrêté, un peu comme tout le monde dans nos quartiers, et conduit à Versailles en prison. Mais comme on m’a renvoyé au bout de deux mois et comme, en somme, je n’ai pas été fusillé, je ne me plains de rien.

» Mais j’étais complètement ruiné et aussi vraiment un peu fatigué. Alors, je me suis rappelé que ie gouvernement me devait toujours mes 5 0/0 prélevés pendant vingt-sept ans.

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Comme nous étions en République, j’ai compté naturellement qu’on allait me rendre justice ; d’autant plus qu’on venait justement de restituer aux princes d’Orléans les 40 ou 50 millions que l’Empire leur avait pris tout comme à moi , — et même encore... — Moi, d’ailleurs, c’était un peu moins cher, et ça devait aller comme sur des roulettes !

» Dans les bureaux, j'ai retrouvé, sauf ceux qui avaient pu mourir depuis, précisément les mêmes messieurs qui m’avaient éconduit sous l’Empire et qui ont recommencé à me rire au nez. Enfin, quelqu’un d’obligeant a eu la bonté de me donner une lettre pour Monsieur Ernest Picard. J’ai été voir Monsieur Ernest Picard.

Il m’a très bien reçu , m’a dit que j ’avais raison , mais que pour la restitution de mes 5 0/0, il faudrait faire tout exprès une Loi et qu’il m’engageait à rester tranquille. C’est ce que j’ai fait,

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par déférence, sans trop comprendre qu’une chose aussi juste fut aussi difficile.

» J’avais pu retrouver une troisième place, moins bonne encore que les deux premières, naturellement, commençant à me faire vieux. Mais en vivant très sobrement, j’étais arrivé tout de même à mettre de côté quatorze cents francs ; il ne me manquait plus que cent francs pour compléter quinze cents, moyennant lesquels on me faisait entrer dans un établissement de bienfaisance.

» C’est alors qu’à ma très grande surprise j’ai reçu un papier timbré de mon ancien propriétaire de Montrouge qui me réclamait tout juste cette somme de quatorze cents francs pour je ne sais quels dégâts ou dommages que jamais, au grand jamais ! je ne lui avais jamais causés.

» On m’a donné J’adresse d’un avocat, qui m’a dit que ma cause était imperdable et m’a fait lui verser cent francs d’avance. Mon adversaire condamné devra payer tous les frais du

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procès, — moins ces cent francs-là qui resteront pour mon compte : c’est un peu drôle, mais c’est comme ça ! Ce sera cent francs qu’il me faudra regagner. — Pourvu que pendant ce temps-là le lit qui m’attend ne soit pas pris par un autre !...

» Juste à ce moment, je suis tombé malade. J’ai été me présenter à l’hospice de la Pitié, où, pour savoir d’où je souffrais, on m’a demandé quelle était ma religion... J’ai pu être guéri tout de même.

» Quand je suis allé revoir mon avocat, mon procès était perdu : il m’a dit que cela l’étonnait beaucoup. Je lui ai parlé d’en appeler, puisque nous étions si certains d’avoir raison ; malheureusement il parait que je n’avais pas le droit d’aller en appel parce qu’il s’agit d’une somme au-dessous de 1 ,500 fr. et que ceux qui n’ont pas 1,500 fr. à défendre, ni 15,000 fr., ni seulement 150,000 fr. n’ont pas droit au même droit.

LA DERNIÈRE LETTRE

» J’avoue que cela ne me parut pas trop raisonnable et je me suis permis de dire à mon avocat que, s’il pouvait y avoir des degrés dans ce qui est ‘juste, celui qui possède le moins devrait être le plus garanti ?... Mais c’est un homme ferré sur tout cela, et il a bien voulu m’expliquer que j’avais complètement tort, attendu que, pour des petites sommes, les frais de justice en appel les dévoreraient avant même la fin du procès ; et il n’a pas raté d’ajouter que le Législateur, « dans sa sagesse , » etc., etc.

» Pourtant si le Législateur, dans son équité , avait commencé par réduire les frais de justice au prorata des sommes en litige ? — Mais qui est ce Législateur ? D’où vient-il ? Estil de ceux qui ont moins ou de ceux qui ont plus de 1,500 fr. ?etc., etc.

» Tout cela ne me regarde pas pour le quart d’heure. Ce qui me regarde seulement, c’est que n’ayant plus rien, ni argent, ni res-

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sources, ni forces, ni santé, je vais me débarrasser de moi et en débarrasser les autres. Je crois en avoir le droit, ne devant rien à personne et ne pouvant affliger personne, puisqu’au monde je suis tout seul .

» Me per mettez- vous un aveu, monsieur le Commissaire, et même une dernière prière ?

» Pardonnez- moi de vous scandaliser peutêtre en vous avouant que je n’ai jamais eu beaucoup de religion. La meilleure de toutes les religions, puisque c’est la nôtre, nous dit qu’il faut se résigner, et que lorsqu’on a reçu un soufflet sur la joue gauche, il faut tendre la joue droite. Cela m’avait en vérité paru d’abord fort grand et fort beau : résignation, sacrifice, abnégation I J’en ai rabattu quand j’ai constaté que cette belle maxime est surtout au bénéfice de ceux qui donnent des giffles aux autres. Or, je me suis trouvé naître parmi ceux qui les reçoivent.

LA DERNIÈRE LETTRE

» Comme, sur cette observation une fois faite, je n’ai jamais pu croire à grancl’chose, et qu’en ce moment je ne crois à rien du tout, qu’à la corde où je vais me pendre, permettez qu’on ne me fasse pas mentir étant mort quand j’ai toujours tâché, étant vivant, de dire la vérité ; et faites, je vous prie, qu’on m’enterre civilement.

» Agréez, Monsieur le Commissaire, etc.

« Pierre- Jean Bizé. »

Enterré civilement! — C’était bien là le bouquet !

Le commisaire eût fait enterrer Pierre- Jean Bizé plutôt incivilement cent fois !

Il l’enterra, d’ailleurs, parce que ce Bizé aurait senti trop mauvais, non enterré, et qu’il nous eût incommodés. Et on le fit passer, comme tout le monde, allez donc ! par l’Église,

— mais si peu î ne payant rien...

l’étoile

Conclusion.

A Louis Blanc.

Je me trouvais dans les ténèbres mornes sous une coupole aussi immense que nous apparaît la coupole Céleste.

«Tétais comme porté au milieu d’une foule en marche, compacte, innombrable, de gens de tous pays, de tous âges et de toutes conditions.

A ces masses prodigieuses de peuples tombant en route les unes sous les autres, succé-

l’étoile

daient d’autres masses non moins profondes, de telle sorte que l’éternel défilé ne s’arrêtait jamais, avançant toujours insensiblement avec une mortelle lenteur.

Loin, bien loin devant nous, si loin même qu’un œil perçant pouvait la percevoir à peine, une lueur vague, — pâle comme une ^Etoile perdue, — indiquait l’issue de la voûte sans fin, et qu’ilyy avait quelque part, au delà, autre chose que l’ombre noire et opaque...

La plupart de ces gens, perdus dans les insondables obscurités de la crypte, ne voyaient point l’imperceptible lueur ; pourtant l’indénombrable troupe, irrésistiblement . poussée par quelque Loi secrète, s’avançait, s’avançait toujours vers cette si lointaine lueur, gravitant péniblement, — serrés, étouffés dans ces téné-' bres, — par les flaques d’eau, les précipices,

l’étoile

les roches aiguës, sur les cailloux coupants, les ronces et lesépines...

La marche était rendue plus pesante encore sous l’oppression d’une atmosphère étouffante, chargée de miasmes léthifères. Cet air, suffisant aux uns, était absolument irrespirable pour d’autres qui tombaient sans ralentir d’une seconde la marche universelle, — insensible et opiniâtre...

Ce qu’il me fut donné de percevoir surtout, c’est que deux volontés, inexorablement inconciliables, inspiraient cette foule, compacte matériellement, à jamais divisée par l’Esprit : — les uns, la majorité presqu’unanime, voulant marcher, — les autres rester sur place, reculer même...

Et alors ceux qui refusaient d’avancer, tâchaient par entente instinctive, d’arjrêter l’in-

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domptable coulée. Les uns se couchaient à terre, désespérés, — et le flot les couvrait.

Il en est qui se faisaient porter par d’autres, groupant autour d’eux les crédules et tâchant de couper la voie, tantôt par refoulement graduel, tantôt par brusque recul. — Ils étaient alors avec plus de force et irrésistiblement poussés en avant par ceux de derrière.

Mais ce n’était pas sans luttes horribles, et, dans le noir , par l’effroyable tumulte, j 'entendais les clameurs des nations, la plainte des étouffés, le râle des suppliciés, le broiement des os et le grincement des dents. Car la férocité et la brutalité étaient presque égales de part et d’autre, et ilg/ écrasaient les tout petits enfants sur les mères foulées aux pieds.

J’en entrevoyais, des plus perfides, faisant,

de grands gestes, proférant des paroles sonores et creuses, criant : — En avant ! Mais ils ne marchaient pas, et, sournoisement, tendaient

l’étoile

d’invisibles obstacles. — Et sous la-meule ambulante ils étaient engloutis.

Quelques autres, dans un héroïque transport, voulaient se précipiter en avant ; aussitôt anéantis, ils avaient disparu....

Et la molle progression des légions s’accomplissait toujours, et par les lamentations, les gémissements, les sanglots, les cris de rage des bourreaux, les soupirs suprêmes des martyrs, dans cette inéluctable angoisse, je m’avançais toujours vers la lueur éternelle, — et je gardais l’Espérance, puisque je voyais, s’approchant insensiblement de moi dans son lointain, la douce et pâle Etoile .

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