‹ Sous l'incendieChapitre 4 sur 13 · DEUX FRÈRES · texte numérisé non relu

DEUX FRÈRES

que j’y dorme tranquille, et c’est encore ton sang que tu verses pour m’y défendre. Pour moi, tu braves les Océans; pour moi, tu passes ta vie dans les ténèbres, aux entrailles de la terre, et je t’ai pris jusqu’au sang de ta femme pour vivifier le frêle enfant de la mienne, — mon enfant pour qui ton enfant travaillera, comme ton père a travaillé pour mon père, comme toi-même as travaillé pour moi....

Ce matin, j’ai pensé à ces choses, et j’ai pensé aussi que tu es misérable; qu’après avoir ainsi donné ta vie pour moi, ta vieillesse n’aura peut-être même pas un abri. Je dois avoir, j’ai des torts. Je veux les réparer. — Dismoi, mon père, que veux-tu que je fasse pour toi ?

— O mon fils ! ne me fais pas tuer î

LA MORT DU PAUVRE HOMME

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A François Bonvin.

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La pâle lueur du réverbère pendu au milieu de la longue salle d’hospice est reflétée en un long luisant, comme un glaive, par le carreau rouge scrupuleusement frotté à glace : elle

éclaire sobrement les deux enfilades de petits lits, cubiquement tendus de blancs rideaux.

Dans un de ces petits lits, le Pauvre Homme va mourir.

Il s’achève dans les souffrances de la mort,

LA MORT DU PAUVRE HOMME

ayant épuisé les souffrances de la vie. — Il meurt seul, au milieu de tous ces autres isolés comme lui, — sans la famille, — sans l’ami.. ,

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L’aumônier vient tout justement de rentrer d’un dîner en ville et il a administré l’agonisant.

Le Pauvre Homme ne dit mot, — et par les angoisses suprêmes de la dernière lutte, tandis qu e les paroles murmurées par le prêtre arrivent vaguement à son oreille comme le bruissement uniforme et lointain du flot sur la grève — en une dernière revue, rapide comme l’éclair, navrante comme la Vérité, passe devant lui sa vie tout entière de peine et misère, labeurs infructueux, espérances avortées, vouloirs stériles, élans écrasés, aspirations humiliées, soifs inassouvies, rêves meurtris.,,

Et le prêtre, qui n’est pas un mauvais homme d’ailleurs, se sentant disposé à lui faire bonne

LA MORT DU PAUVRE HOMME

mesure, ajoute quelques paroles pour exhorter l’agonisant. « — Oui, il va entrer dans une vie nouvelle, — éternelle, celle-là... »

Mais le mourant se redresse, et râlant, avec terreur :

— Hélas ! monsieur, — encore ?

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A UNE COURTISANE

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A Alphonse Baudet.

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Que tu sois digne de t’appeler Aquilina sous les lourds foisonnements de ta crinière noirbleu ou que tu nous présentes une frimousse fripée débuchant d’une tignasse peinte en jaune, il ne me déplaît pas de te voir.

Oui, je suis satisfait quand je te contemple dans tout l’éclat de ton rayonnement, couchée sur ton char comme en ton lit, lit et char tous deux profitables et nécessaires, — portant audessus des bourgeoises ébahies ce front « stupide et fier » que sculpta Banville. Sans daigner y laisser tomber ton regard, tu jouis de

A UNE COURTISANE

l’admiration bestiale des passants braqués après ton passage. — J’aime à voir, devant toi comme derrière, jusqu a tes grands laquais à figures d’homme qui n’inclinent leur impudence que devant toi seule, et tu te gaves de leur respect dérisoire. ^

Éternelle et ubiquiste comme tout mal et comme tout bien, tu es la dévorante des nations, et tu as pour tributaire le monde entier. L’Anglais, le Russe, le Brésilien et l’entrepreneur de bâtisses, les vieux et les jeunes, tu les coupes au rez-de-terre comme la faulx, l’herbe. Mieux que l’incendie qui, lui, laisse encore des cendres, tu arases châteaux et forêts, vignes et moissons, traditions sacrées, honneur des races, et tu nivelles notre vieux sol bien autrement que les fleuves débordés. Tu détruis les corps, ce n’est Tien : tu anéantis les âmes ! La mère, l’épouse et l’eafant pleurent derrière toi ; mais derrière toi aussi sourient

d’un même sourire la ruine, la mort et la

A UNE COURTISANE

honte ! (Test toi, — et non eux, les imbéciles ! — c’est bien toi la vraie, la seule « Classe Dirigeante »* car que ne conduis-tu pas, et de quelle bonne et âcre haine ne hais-tu pas le peuple pour son incommensurable mépris ?

Je t’admire entre toutes choses quand je te vois, instrument inconscient et fatal d’une suprême et anonyme Justice, mettre sur la paille les vieillards « distingués », les hommes austères qui apportent sous le pied de tes dédains la dot de la femme, le patrimoine de la fille, — et pousser derrière les meulières de Mazas les financiers non moins consacrés ,^Gargantuas de la grenouille. A ceux-là, c’est toi encore, Providence de Clairvaux ! qui mets en mains l’Œuvre rédemptrice des chaussons de lisière, et aussi celle des queues de boutons, ô Notre- Dame de Poissyl — Mais où tu m’apparais superlativement belle, c’est quand je te surprends à châtier, féroce et sanguinaire comme 0 ~

A UNE COURTISANE

la Bible, les pères et mères dans leurs dignes fruits, rétablissant le niveau par de savantes et incessantes saignées aux fils des fortunes mal acquises .

Va donc devant toi, ma fille, et accomplis les mystérieuses commissions qui te furent données. Va toujours, implacable, expiatoire — et légitime, puisqu’ils ont tant tenu à nous faire croire que le mal est nécessaire et d’institution Divine. — Va, maîtresse des Hautes- Œuvres, ouvrière du trop plein, sangsue des pléthores, contre-fléau de la spéculation, vengeance des déshérités, plaie salubre, ulcère propice ! — Va toujours, va, chère canaille ! jusqu’à ce que tu atteignes la Morgue, l’hôpital, ou — pire encore, — ta villa de marbre et de porphyre sur les rivages bleus d’un lac Lombard .

LE TAILLEUR DE PIERRES

A Philippe de Chennevières.

La besogne n’est pas mince. Il s’agit d’agrandir de deux bons mètres un des soupiraux de cave de cette vieille maison d’en face pour en faire une fenêtre de « sous-sol », — une de leurs dernières imaginations pour nous faire payer même ce qui ne vaut.

Et la pierre, qui date de Louis XVI, a eu le temps de durcir : on dirait qu’elle jouit de narguer l’acier. Chaque coup de la lourde masse de métal fait à peine jaillir un petit éclat ; et il faut encore à certains endroits n’y aller qu’avec mesure pour ne pas dépasser sa

LE TAILLEUR DE PIERRES

ligne de cintrage et ménager ses courbes, assez sommairement indiquées par l’architecte : — de la peine, du soin et quelque science, tout cela n’est pas commode.

En outre, nous sommes en plein août : le soleil réfracté deux fois et par le mur blanc et par le granit poli du trottoir, s’exaspère particulièrement et fait rage sur cet angle. — Le pauvre vieux tailleur de pierres, engagé dans le trou où il a tout juste l’usage de son bras droit, doit cuire là dans son jus.

Je le vois arriver tous les matins, régulier comme un chronomètre, à six heures moins cinq minutes. Il s’insère en rampant à reculons dans la rainure de pierre où son corps doit se mouler, et, juste au coup de six heures, tombe le premier coup de son pic pour ne plus s’arrêter dans son rhythme jusqu’à la onzième heure, si ce n’est lorsqu’il faut bien par ci, par là, épousseter écailles et poussière avec un bout de vieux balai sans poils :

LE TAILLEUR DE PIERRES

A midi sonnant, l’homme est déjà là revenu et, toujours le bras levé ou tombant, sans une minute d’arrêt, seul, • — toujours seul, — il pousse sa tâche jusqu’à six heures.

Alors il sort engourdi de la gaine, s’étire, recueille ses outils, nettoye la place et s’en va du même pas égal et lourd qui le ramènera demain.

Il est même venu dimanche et tout le jour a travaillé ; mais il ne faudrait pas aller le dire au prône !

Voici tout à l’heure quinze jours que je contemple ce brave homme accomplir sa rude et insipide tâche, sans que j’aie pu le surprendre une seule fois bronchant d’une seconde. — Quoi de plus digne de respect et d’admiration, quoi de plus grand que la conscience dans le travail, quel que soit le travail ? Je me suis mis à honorer et à aimer mon tailleur de pierres, et tout à l’heure, n’ayant l’air de rien, en fumant,

LE TAILLEUR DE PIEHRES

( — il ne fume pas, lui — ) j’ai tâché, de causer.

— Vous devez avoir chaud là-dedans, camarade ?

Le pauvre homme, de son étau, a levé la tête, et, sans que le bras s’arrêtât :

— En effet, il n’y fait point froid.

— Et le travail n’est pas facile ?

— Pour ça, non, car la chienne de pierre a l’âme dure; mais nous serons plus obstiné qu’elle.

Je m’aperçois que mon tailleur de pierres, en me regardant, tient son œil droit fermé du côté où le bras manœuvre, vieux tic de précaution contre l’éventualité de quelque éclat. — Un titre de plus : la prudence !

— Et combien gagnez-vous par journée?

LE TAILLEUR DE PIERRES

— Six francs.

— Ce n’est pas beaucoup, vu la peine, mais avec six francs on peut vivre. Il y en a de plus malheureux que vous.

— Certainement, et je n’en voudrais pas davantage — si je gagnais mes six francs...

— Mais vous venez de me dire...

— Ah ! oui ; c’est-à-dire que c’est six francs, mais ce n’est pas six francs. Comprenez : j’arrive ici le matin avec mes deux diamants bien affûtés ; c’est comme cela que nous appelons les deux pointes de notre marteau. Si j’ai affaire à une pierre qui a le cœur méchant, comme celle-là, par exemple, et skje n’ai pas de chance, paf ! du premier coup mon premier diamant casse. Je retourne mon outil, mais possible encore que mon autre diamant pète. Ça se voit plus souvent qu’on ne voudrait. Alors me faut aller chez le ferrandinier pour m’affuter mes deux diamants. C’est trois sous par diamant, six sous pour les deux, l’outil usé

LE TAILLEUR DE PIERRES

d’autant. — Pas grand chose, mais il y a le temps perdu qui se décompte.

— Mais on n’a pas d’accident tous les jours?

— Oh ! vous avez raison, et ce que je vous en dis, ce n’est pas que je vous en parle. Je ne suis pas assez ingrat pour en vouloir à mon métier qui me nourrit et je n’en demanderais pas plus si...

— Si quoi ?

— Si j’avais la chance de gagner mes six francs par jour.

— Mais encore cela ne vous fait-il guère moins, il me semble, à votre propre compte.

— Oui, oui, si je travaillais tout l’an ; mais vous ne pensez pas à « la morte » . Dans notre partie, et même pour un vrai ouvrier, il n’y a guère de travaux que pendant six bons mois. — Cherchez maintenant mes journées de six francs !...

Trois francs, à peine trois francs par jour,

LE TAILLEUR DE PIERRES

voilà quel salaire gagnait cet honnête homme, courageux et résigné, cet homme de devoir et de vertu, — ce Saint qui, n’ayant rien au monde à attendre, n’avait même pas la pensée qu’il pût désespérer...

Trois francs ! — A-t-il des enfants, encore, — et lorsque sa femme tombe malade ?...

Je me sentis pénétré d’une émotion infinie et plein de vénération et de reconnaissance, je me pris à lui crier en moi-même du plus profond de mes entrailles :

— Je te salue, pauvre homme, et je te remercie de ne pas m’avoir encore assassiné pour me prendre l’argent que je pourrais peut-être avoir !...

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