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LA SEULE

prend d’abord, ô Chrysale! votre million si bien gagnas, et il vous utilise à lui bâtir une quatrième pyramide, plus grande à elle seule que les trois autres. — Il vous accorde un oignon le matin et des coups de bâton le soir.

« Voilà la monarchie, la vraie, la seule, ô Chrysale F — ou vous n’êtes qu’un idéologue !

JOCRISSE

A Aurélien Scholl.

Assurément et de l’avis de tous , notre homme est tenu pour un homme sage et modéré : honnête encore, cela va de soi, par-dessus le marché. Il a su, comme on dit, « faire sa petite affaire. » C’est modeste, ce qu’il ne faut point blâmer, mais suffisant, l’ambition née maigre étant restée à la hauteur du génie. — On le salue comme étant de bon conseil, amant de la tranquillité, s’accommodant de tout et du reste.

Que notre homme soit nativement atteint de

la maladie constitutionnelle du respect devant

JOCRISSE

tout succès quel qu’il soit, il le faut bien pour que rien ne lui manque. Mais ce qu’il a de particulier, s’il pouvait y avoir quelque chose de particulier dans ce prototype du banal, c’est que, parti de zéro et s’étant fait lui-même et tout seul, il ait une considération, une admiration, une tendresse qu’il . pousse jusqu’à l’attendrissement pour Chry sale, — lequel s’est donné la seule peine d’être, nominalement au moins, le fils de son père.

Il vénère, il prône Chrysale pour cette cause unique que Chrysale est né riche, et Chrysale, qui ne lui en sait nul gré et volontiers le méprise, Chrysale n’y perd rien pourtant, — car notre homme a de l’autorité.

Il a l’habitude de vous répéter gravement :

— Soyez juste ! et appréciez à quel point, grâce à sa grande fortune patrimoniale, Chrysale est « utile! ». Considérez « quel bien il fait dans son département » dont il est « la

JOCRISSE

Providence ! ». Voyez comme « il fait travailler ! »

( - Ai-je cité assez textuellement ?)

Comment ce brave homme, depuis le temps qu’il nous prêche cette antienne favorite, n’a-t-il pas été une seule fois traversé, comme par la lueur d’un éclair, du soupçon qu’il pourrait bien dire précisément le contraire de la chose qui est ?

Une seule fois, comment n’a-t-il pas songé à se demander par hasard si tous ceux que Chrysale « fait travailler » ne sont pas bien autrement indispensables à Chrysale que Chrysale ne leur est « utile » ?

Comment ne lui est-il jamais passé par le cerveau, si étroit que soit le passage, cette simple réflexion que, — sans le jardinier, le maçon, le bouvier, le couvreur et le charbonnier, sans parler du boulanger non plus que du bottier ni du tailleur, — Chrysale, qui,

JOCRISSE

comme les petits enfants, ne sait même pas s’habiller tout seul, sans un valet de chambre, Chrysale, le plus infortuné, le plus à plaindre des misérables, puisqu’il n’a jamais su faire autre chose que naître, mourrait de faim, de froid et de détresse sur ses rentes ?

Mais non ; notre homme va toujours, saoûlé t de respect et poussant devant lui dans les rangs sa niaise légende comme une brouette. Est-il complice ? Que non point, n’y ayant nul intérêt et au contraire : il est naïvement sincère et dogmatique, et on le laisse parler.

Que dis-je !... souvent on l’écoute...

Ah ! Jocrisse, Jocrisse! Ils ne veulent pas te reconnaître depuis que tu t’appelles monsieur Prudhomme, — mais je te retrouve bien toujours !....

LE VAUTOUR DE SAINT-GERMAIN

A Émile Augier.

Auprès du bassin, tout au bout de sa corde, sur l’herbe à plat ventré, les ailes étendues, — pendant que les deux petites mouettes au fouet prudemment coupé circulent, leur bec jaune entr’ouvert pour aspirer l’air de la Terrasse de Saint-Germain faute de brise de mer, — le v Vautour est là, rêvant .

— Vautour, qui es-tu ?

Es-tu le Gypaète, le Zopilote Mexicain, le

grand Percnoptère, l’Urubu de Kolbe ou le

LE VAUTOUR DE SAINT-GERMAIN

Cinereus de Linné, ou bien encore le Fuscus, baptisé par Sonnini ?

Viens-tu, pesant au vol, d’Acapulco, non loin des champs funèbres où Bazaine l’immonde s’apprenait à trahir, où tomba Maximilien par une balle méritée ?

Arrives-tu des sables Lybiens et as-tu vu par centaines de milliers les fellahs d’Égypte travailler sous le soleil et le bâton au profit d’un seul, — idéal monarchique?

As-tu vers le Cap, du haut des airs, attendu la desserte des petits Namaquois attirant par embûche les grands Namaquois vers les marais où se vautre le hideux hippopotame ; — et n’astu point aperçu aux bords de la rivière d’Orange les grands Namaquois massacrer à leur tour les petits Namaquois, absolument comme Français entre eux ?

N’as-tu point, agent- voyer précieux et uni que, débarrassé les chemins de Guiane des cadavres noirs tombés pour enrichir le plan-

LE VAUTOUR DE SAINT-GERMAIN

teur blanc ; — ou n'achevas-tu pas, fin dissecteur, les restes d'un souper de ces Néo-Calédoniens, par nous dénommés sauvages parce qu'ils mangent ceux qu'ils tuent, circonstance atténuante qui nous manque?

Enfin, viens-tu des hautes montagnes d’Asie et me rapportes-tu des Palikares Crétois un souvenir ému de mon pauvre Flourens, le doux et brave illuminé qui combattit pour les faire libres ?

Mais — j'y pense ! — ne serais-tu point par hasard ce fameux vautour de « VOrdre moral » qui déchirait le foie de Prométhée, de ce coquin de Prométhée qui voulut nous donner la lumière et qu'exècrent également Jupiter et Monsieur Dupanloup?....

— Hélas ! mon bon Monsieur, me répondit le Vautour, je ne connais rien de toutes les belles choses que vous dites.

Je suis le Vautour d’Alexandre Dumas, et

LE VAUTOUR DE SAINT-GERMAIN

c’est là tout ce que je me rappelle. C’est lui

— voyez combien je suis un vieux Vautour !

— c’est lui qui me donna, en 1848, à ce restaurateur du Pavillon d’Henri IV ; — et, en passant, si vous parlez de mon ancien maître et de moi, dites bien, je vous en prie, que ce fut comme cadeau et non en paiement d’une note de vin de Champagne, — car cette légende nous a poursuivis, Monsieur ! D’abord, les restaurateurs n’acceptent pas pour solde des vautours à ordre , et surtout, mon cher, honnête et généreux maître payait trop inexactement pour n’avoir pas toujours payé partout beaucoup plus qu’il ne devait.

Ah ! c’ était un fier homme, Monsieur ! un rude travailleur qui a écrit plus de deux cents volumes, qui a remué avec le seul bout de sa plume plus de cent millions et qui a fait vivre des milliers de familles ! Et bon et indulgent toujours, même aux méchants ! Des hommes comme ça, ca ne devrait jamais mourir.

LE VAUTOUR DE SAINT-GERMAIN

On m’a dit que, plus heureux qu’un ancien Alexandre dont j’ai entendu parler et dont l’héritage fut trop lourd pour un seul, il a laissé un fils, de beaucoup de talent, assure-t-on, tout comme son père quoique dans un autre genre, et qui est de plus Académicien. Si vous le connaissez, Monsieur, priez-le de n’être pas trop dur à ceux qui ne sont pas de son avis.

— Mais, Vautour, il me semble que tu dois bien t’ennuyer là, depuis trente-trois ans tout à l’heure, dans la compagnie de ces deux mouettes qui me paraissent manquer de conversation. Tu es médiocrement attaché : pourquoi d’un coup de ton bec vigoureux ne coupes-tu pas cette mauvaise corde et ne regagnes-tu pas la liberté, — LA LIBERTÉ ! ! !

Le Vautour hocha mélancoliquement sa tête de Vautour :

LE VAUTOUR DE SAINT-GERMAIN

— Cette idée m’est une fois venue, Monsieur; j’ai coupé ma corde. Mais mes ailes engourdies par le manque de service n’ont pu me porter loin et je suis tombé dans les vignes, là, au bas de la Terrasse. Un gamin m’a ramassé dans son panier et m’a rapporté ici, tout honteux. — Monsieur, il ne faut pas attendre l’effort de celui qui fut trop longtemps esclave...

LES POISSONS ROUGES

Au docteur Brachet.

En ce bon pays de Savoie, je revenais par un tantôt du Lac sur Aix, rapportant mes balances à écrevisses.

Je me trouvai marcher côte à côte, au bas de Treserve, avec un chariot attelé, selon le rite, de deux mignonnes vaches du pays, toutes petites blondes au grand œil noir, nettes comme si on les eût polies au polissoir avant de les conjuguer.

Et, rêvant, j'admirais comme Homère avait regardé et su voir l'œil humain, l'œil profond et charmant de ces douces alliées, quand il

LES POISSONS ROUGES

en fit honneur à Junon Poomhç, — ce qui m’égayait si niaisement au collège.

L’homme qui cheminait, la gaule en main, à côté de son chariot, — un vieux, au menton tout piqué d’échardes grises qui croîtront librement jusqu’à dimanche matin, — -me donne le bonsoir, n’étant pas fier. Je lui rpnds son bonsoir, — et nous voilà causant.

Les élections sont proches. Le pays est bon : laborieux et pauvre ; le paysan est avisé. — Labeur, misère et bon sens, c’est République qui retourne, oui ! Mais — qui choisir? Voilà!!

Ils sont deux qui se présentent, — républicains tous deux, naturellement, à cette heureci, — un mou et un dur. Le dur nous irait mieux, à vue de nez, comme on dit. Mais trop longue souffrance nous a fait circonspects, sans compter qu’il ne manque pas de bonnes gens pour nous faire peur. En allant trop vite,

LES POISSONS ROUGES

ne court-on pas risque de se casser le cou ?

Moi. — Dites-moi : êtes- vous d’Aix ou sur Treserve ?

Mon compagnon. — Treserve.

Moi. — Bien. Mais vous connaissez tout Aix et vous n’avez pas manqué encore d’aller à Chambéry, Annecy?...

Mon compagnon. Pour sûr, et ailleurs plus loin.

Moi. — Alors, dans ces endroits-là, vous n’êtes pas sans avoir vu de grandes propriétés appartenant à des nobles, des riches. Ils ont par là des beaux châteaux, des parcs, des pelouses, des bassins tout en pierre où nagent bien à leur aise des poissons rouges qui n’ont que cela à faire. — Vous les avez vus, les poissons rouges?

Mon compagnon. — Ça serait malheureux si, à mon âge, je ne connaissais pas les poissons rouges.

LES POISSONS ROUGES

Moi. — Bon! — Eh bien! puisque vous les connaissez, les poissons rouges, vous savez bien qu’ils ne sont pas venus là tout seuls : on les y a mis, n’est-ce pas? — Et quand on les y met, de quelle couleur les choisit-on ?

Mon compagnon. — Rouges, pardieu !

Moi. — Oui, rouges, toujours, bien rouges, le plus rouges possible! — Mais ensuite, petit à petit, au bout de quelque temps...

Mon compagnon (plus vite que moi, et me regardant entre les deux yeux) : — ... ils deviennent blancs !

Moi. — Là! Vous voyez bien qu’à deux, quand on n’est pas trop bête, il n’y a pas besoin d’en dire bien long pour s’entendre. — Et ça veut dire, mon compagnon, que, comme c’est toujours, partout et de tous la même chose à attendre, vous ne risquerez jamais rien de caver toujours au pire et de tirer au plus foncé,

LES POISSONS ROUGES

— parce que vous ne chômerez jamais d’eau pour mettre dans votre vin, tandis que...

Mon compagnon. — ... tandis que je n’aurai jamais d’abord trop de vin pour mon eau. Compris : c’est pesé ! — Merci, et bonsoir, monsieur !

Moi. — Bonsoir, citoyen!

A Alfred Périn

( — pour l’exaspérer . )

Notre voisin Louis m’a fait hier ses confidences.

Je voyais bien que depuis un bout de temps quelque chose lui trottait en tête, car il n’était plus gai et avenant comme devant, lui que j’entendais si souvent chanter dès l’aube en ouvrant ses volets, ainsi qu’il appartient à un vieux qui a bien rempli sa vie. Le poète Persan a dit pareillement : — Celui dont la vie est pleine de bonnes actions ne s’ennuiera pas dans sa vieillesse.

— J’ai clu chagrin, m’a dit notre voisin Louis ; je suis mécontent de moi et si je pouvais recommencer certaine part de ce que j’ai fait, j’agirais tout autrement.

— Comment pouvez- vous parler ainsi, notre voisin ? Vous êtes venu à Paris tout jeune et n’ayant rien ; vous vous êtes mis à travailler et vous avez travaillé toujours, de si bon courage et encore de si bonne chance que vous êtes devenu le plus riche du quartier, à ce qu’on dit. Personne ne vous envie votre bien, parce qu’il a été bien gagné : au contraire, chacun vous respecte, parce qu’on sait que vous êtes un homme juste, que vous avez bon cœur et que vous faites du bien tout autour de vous et même plus loin. Enfin, vous avez deux grands beaux garçons bien semés et bien venus, des hommes tout à l’heure...

— Hé ! c’est là justement que je suis touché ! Oui, mes deux garçons sont bien plantés, oui, c’est de bons enfants et qui ont de l’amitié

pour leur père, mais pas assez pour faire comme il voudrait. . .

— Je vous entends : c’est jeune, ça aime le plaisir. N’ayez donc souci, notre voisin ; jeunesse se passera.

— Peut-être. Celui qui a pris l’habitude de l’oisiveté et des plaisirs n’accepte plus aisément le travail et le devoir; et en attendant, d’abord, il nuit puisqu’il ne sert pas. Les miens ne comptent que sur moi : ils attendent ma succession.

— Mais, notre voisin, de qui voulez-vous qu’ils l’attendent ? Vous n’avez pas, je pense, la prétention de supprimer l’héritage? Vous ne me ferez pas croire que vous soyez devenu du jour au lendemain un ennemi de la famille et de la propriété.

— Laissez donc là entre nous ce stéréotype menteur et énervant contre les prétendus ennemis de la propriété et de la famille I Tout être vivant est fils de quelqu’un et tient à quel-

qu’un, comme tout un chacun possède quelque chose , si peu que ce soit : or, on ne peut être ennemi de ce qui est soi ni vouloir détruire ce qu’on a. Je ne connais pas d’autres ennemis de la propriété que les voleurs, et il y a des lois et des juges contre les voleurs. — Pour ce qui est de la famille, j’ai aimé, honoré et soutenu mes père et mère, j’adorais ma pauvre chère défunte et j’aime mes enfants pour eux-mêmes puisqu’il ne me suffît pas qu’ils vivent, mais que je veux les voir bien vivre, c’est-à-dire selon le devoir. Mais ils ne font pas comme je l’entends. Et pourtant ce n’est pas à eux que j’en ai, c’est à l’héritage 1

Oui, je le sais, il est convenu que l’héritage est une des fondations essentielles du principe de la famille, une de nos bases sociales. — Eh bien, regardez de plus près : envisagez, supputez la somme de mal que produit l’héritage — contre la société, contre la famille, — et vous reculerez épouvanté !

Je considérais mon voisin avec surprise : c’est lui qui commençait à m’inquiéter :

— Si, continua-t-il, vous entendez par le principe de la famille seulement la chose matérielle, le maintien, la tradition des biens acquis, comme une sorte de main-morte, d’accord ! et alors remettez-vous dans le vrai absolu, comme certains le demandent avec logique : rétablissez bien vite le droit d’aînesse. — En fait, d’ailleurs, il est mieux que rétabli, il est remplacé par l’uniparturition. Vous voyez en France, vers l’Ouest et ailleurs, tel département dont la population a diminué de moitié depuis vingt ans : demandez le pourquoi au dernier paysan possesseur du plus chétif lopin de terre! — Mais quoi? en plein Paris, en pleine scène de la Comédie-Française, — sans soulever la réprobation, tout au contraire, aux applaudissements enthousiastes des loges et

même du parterre, — notre premier poète dramatique, de beaucoup trop intelligent pour ne pas savoir ce qu’il faut vous servir, n’at-il pas publiquement professé l’abstention génératrice ? N’a-t-il pas fait dire à un de ses héros, prototype de perfection bourgeoise, exposant à sa toute jeune femme un plan rêvé de bonheur pur :

« Nous pourrons nous donner le luxe d’un garçon ! »

Et le père de famille et la mère mènent leur fils et leur fille entendre ces belles choses ; — et pendant ce temps-là les Allemands pullulent — et conséquemment vous rossent. — Voilà pour le côté matériel.

Mais si vous considérez le côté moral, ce qui est en vérité « l’Ame de la Famille », voyez que, tout au contraire de resserrer ces liens si précieux, l’héritage les dénoue ou les rompt. C’est lui premier qui tue l’esprit d’u-

nion et d’amour ; l’Ame de la Famille n’a pas de plus dangereux ennemi.

Comment d’abord osez-vous la plus imprudente, la pire des choses : exposer un cœur humain entre son affection et son intérêt ? Ne mettez- vous pas là en action, pratiquement et d une façon permanente, l’apologue du Mandarin ? Votre Evangile vous dit pourtant que c’est péché de tenter, et non moins justement votre Église ajoute que l’on pèche par pensée comme par action et même par omission.

Quelle force imposez-vous donc, surtout dans les successions indirectes, à l’héritier qui attend, parfois dans le besoin, l’héritage d’un parent éloigné qu’il peut ne connaître qu’à peine, dont il a pu avoir à se plaindre ? Lorsqu’il attend la mort de celui qui aura été pour lui un indifférent, un étranger presque, peutêtre un ennemi, lorsqu’il attend cette mort, — qui sera pour lui la vie, — pourrez-vous, humainement, lui défendre de l’espérer, — et une

fois arrivé là, lui restera-t-il une bien grande distance entre espérer et désirer ?

Et lorsqu’il en sera venu à désirer. . .

Je me détourne et je ne voudrais pas voir au delà ni scruter le fin fond de la conscience de certains héritiers dans l’expectative, encore moins de fils et petits-fils devant le père et la mère, surtout devant les si vieux grands parents, — qui ont fait au delà de leur temps, — pour lesquels l’âge et la maladie font de l’existence un véritable supplice, — lorsque pour eux la mort serait un véritable bienfait de la Providence, etc., etc . — Vous connaissez ces

belles horribles phrases-là . . .

Mais pourtant il faut bien se décider à regarder ce qu’on veut voir et le regarder en face. Ouvrez donc le Droit et la Gazette des Tribunaux , et voyez pour quelle effroyable proportion l’héritage entre, comme cause première, dans les crimes énumérés. Jusqu’au fond des campagnes, brutalement, l’arsenic est parricide, fratri-

eide, homicide ; et combien les allumettes raclées fournissent-elles de soupes au phosphore ! Encore le Droit et la Gazette ne disent que ce qu’ils savent : pour quelques crimes punis, combien de crimes inconnus ! . . . .

— Notre voisin, vous faites là du paradoxe. Toute bonne chose a ses inconvénients, d’accord ; mais travaillons-nous donc pour nous seuls ? Prétendez-vous par hasard enlever au père le droit, le premier de* ses droits, celui de léguer à ses enfants le fruit de son travail ? Qui oserait toucher à cela !

Encore un homme de bon sens, comme vous l’avez toujours été, ne voit-il pas qu'il ne s’agirait là de rien moins que de supprimer tout un bon tiers de la production humaine. — Ainsi, me voilà, moi : j’ai quarante ans, j’ai gagné de quoi vivre, et je me repose, étant seul ; mais si j’ai un fils à établir, une fille à doter, je ne m’arrête pas, je produis encore jusqu’à quarante-cinq, cinquante ans, plus encore!... et...

— C’est-à-dire que vous donnez à la masse du travail humain à peu près un tiers de plus de votre production, le dernier tiers, qui peut n’être pas le meilleur. Mais en fournissant ce dernier tiers de votre travail, et pour peu que votre héritier soit de ceux qui aiment tout simplement se laisser vivre, ne courez-vous pas quelque risque de nous priver des trois tiers de la production de votre dit héritier ?

Quant au droit du père de laisser le fruit de son travail à ses enfants, laissez-moi vous dire qu’il y a à côté de ce droit-là, un autre droit, non pas supérieur (il n’est pas de droit supérieur au droit), mais préalable à tous les droits, en toute morale, justice distributive, équité humaine, divine et même réellement conservatrice, puisque c’est là le mot du jour : — Celui-là d’abord a le droit de manger, qui a travaillé.

Et quelle somme de maux de toutes sortes

accomplis avec ces biens non acquis, indus ou dus ! Quelle démoralisation, quelle corruption, quelles monstrueuses iniquités en ressortent ! Voyez le bel usage que font vos héritiers, de cet argent dont ils ignorent même la valeur, ne l’ayant pas gagné par leur travail.

Vous proclamez l’égalité dans vos lois ; cherchez-la donc ici , votre égalité !

N’est-ce point assez déjà des avantages exorbitants que vous donne votre éducation due aux deniers paternels, et quelle mortelle blessure ne portez-vous pas à vos principes menteurs d’égalité en ajoutant sur votre plateau de balance les millions acquis par d’autres que vous ?

Aussi, regardez les plus hautes fonctions publiques arriver toujours, infailliblement, opiniâtrement, comme de cire, en vertu de la transmission traditionnelle, aux mains les plus ineptes, les plus hostiles, parfois même scélérates ! Voyez surtout dans nos provinces...

Je vis surtout qu’il ne fallait pas contrarier notre voisin :

— Je verrai tout ce que vous voudrez, notre voisin, lui dis-je, mais admettons tout cela, et, je vous prie, passons un peu à la question pratique, car il faut bien y arriver. — Comment ferez-vous, s’il vous plaît, pour supprimer en fait l’héritage? Comment vous y prendrezvous, par exemple, pour m’empêcher de donner de mon vivant et de la main à la main...

— Je ne suis pas assez grand clerc pour vous répondre ici, me répliqua-t-il. Je vois le mal : quant au remède, ce ne sera pas là le premier problème qui n’aura pas été résolu du premier coup...

C’est un brave homme, notre voisin, mais décidément ce n’est qu’un rêveur .

Désormais je l’éviterai.

CARTHAGO DELENDA

A Clemenceau.

Deux femmes, la mère et la fille, se promènent sur laplage . Un paquet de mer les emporte . On ne retrouve les corps que huit jours après.

Laquelle a été asphyxiée la première ?

De ceci dépendent les destinées de deux familles, et tout ce qui s’en suit, — de par l'Héritage, première pierre de notre droit social, base de la Propriété, de la Famille, — et aussi de la Religion.

Qui va décider ici ?

CARTHAGO DELENDA

Autre :

Trois hommes graves, très décorés, sont penchés au-dessus d’un vase où flottent dans l’eau des débris humains.

C’est les poumons d’un petit enfant nouveau-né. — Si les poumons contiennent de l’air, ils surnagent : l’enfant est né viable.

Il n’estpas né viable si les poumons restent à fond, — à moins qu’avec quelques heures de plus et un peu d’une bonne volonté qui peut trouver sa récompense ailleurs qu’en ellemême, un commencement de décomposition détermine quelques bulles d’air et la flottaison.

Sur ceci et sur cela, des experts prononcent — et c’est leur arrêt, irrévocable et sans appel, qui décide de l’héritage, — l’Héritage, première pierre de notre droit social, base de la Propriété, delà Famille — et aussi de la Religion...

CARTHAGO DELENDA

Deux jeunes ténors, dont un baryton, chantent à tue-tête et indéfiniment sur un air de chasse connu le sempiternel refrain,

Quand Papa Lapin mourra ,

J'aurai sa belle culotte ;

Quand Papa Lapin mourra ,

J'aurai sa culotte de drap !

Un bon monsieur qui les suit depuis un bout de temps :

— Pardon, messieurs! Pourriez- vous me dire qu’est-ce que vous chantez là ?

— Tout à votre service, monsieur : — c’est la Marseillaise de la Bourgeoisie ...

l'histoire de tête -a- claques

A Charles Monselet.

Tout chien de chasse, tout chien de race, pour mieux dire, est l'ennemi né des fouine, furet, belette, putois, blaireau, de tout ce que la vénerie dénomme « bêtes puantes » ; — et mal odorantes sont, en effet, ces bêtes nocturnes, tortueuses et carnassières qui n’assassinent que la nuit, comme gens de Décembre, et le jour sont terrées sous le sol ou tapies aux trous des vieux murs.

Eh bien ! vraiment, nous étions tous de race, au collège, car, universellement et

104 l’histoire de tête-a-claqües

d'instinct, nous avions pris en une grippe fauve ce futur malfaisant que l’un de nous, moi peut-être, avait surnommé : Tête-à3- Claques.

Tout en joues et en pattes, front d’hydrocéphale aux cheveux rares, figure plate et carrée appelant la giffle, teint de mal-blanc ou de ver d’hanneton, longs bras de quadrumane, mains de bossu, buste court monté comme la boule d’un faucheux sur deux grandes tringles dégingandées, notre animal était laid assurément et difforme à faire regretter l’Eurotas. — Et je retrouve encore l’enfant antipathique dans l’antipathique photographie d’homme que je rencontre parfois aux vitrines des papetiers, car les papetiers auraient la prétention de nous vendre Têteà-Claques, qui a pris de l’importance.

Mais le voir n’était rien; il fallait l’entendre glousser sa leçon d’une voix de poulet châtré, la bouche bredouillante, barbouillante

l'histoire de tête-a-claques

et embouillisée, comme pleine de cailloux concassés qui n’avaient rien à faire avec les petits galets de Démosthène ; — et des alternatives de syllabes perçues et de notes aphones ou sifflantes, comme la serinette dépenaillée de l’aveugle des ponts.

Tel encore, nous dit-on, se fait entendre ce mélodieux à notre tribune du Sénat, puisqu’il y a encore un Sénat, — lorsqu’il se soulève d’un petit soubresaut vainqueur sur ses talons de fantoche pour lancer avec prétention le final d’un alinéa appris par cœur, soulignant sa finesse, faisant des grâces, souriant à son esprit, se mirant dans sa plume, le joli merle.

Eh bien! tout cela eût pu passer encore, figure et voix; mais ce qui ne passait pas, c’était l’extraordinaire infatuation de ce vilain oiseau-là ! Et de quoi était-il fier, vraiment,

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le grotesque ? Ce ne pouvait être de son physique, non plus que de sa force relative en thème, car là nous le valions bien et partout ailleurs.

Tête-à-Claques était glorieux de tout; oui même, je crois, de ce physique disgracié, et de son organe enchanteur, et de son éternel sourire de colique, et de sa finesse, et de son génie, et, non moins que de tout cela, de la grande calebasse armoriée, — marquis, duc ou prince, qu’importe ! — d’où il nous dévalait, matin et soir, au bas du perron, suivi d’un domestique en livrée qui lui portait son Gradus et ses autres dictionnaires, l’escortant prudemment jusqu’à la dernière limite. Mais, à cette ligne définie, le garde du corps devait se retirer, — et alors commençait la grêle des taloches, torgnoles, coups de coude et renfoncements. — En as-tu reçu, Têteà-Claques, et que tu n’étais jamais pressé de rendre !

l’histoire de tête-a-claques

Pour nous, enfants, Tête-à-Claques sentait et représentait l'aristocratie, c'est-à-dire la déprédation primitiye, le privilège passé et futur, le haut parasitisme, la mendicité empanachée, l'arrogance envers les humbles, la bassesse envers les puissants, l'impertinence et l’impudence, l'inutile et le nuisible.

Et voilà pourquoi, même dans ce collège d'aristocratique renom, nous exécrions avec ensemble Tête-à-Claques, car, par une grâce particulière, ou plutôt par l'instinct inné de ce qui est Vérité et Justice, l’enfant naît profondément égalitaire.

On se quitta enfin, et, comme les autres, Tête-à-Claques se disposa à changer la robe Prétexte pour la Virile.

Comme tout le monde, il se fit bachelier ; puis, comme à tous ces beaux fils auxquels une profession est d'avance inutile, on lui fit faire son Droit, — c'est-à-dire qu'on imbiba

108 l’histoire de tête-a-claques

encore un peu plus profondément Tête-à- Claques des théories anti-humaines de ce vieux droit Romain, écrit pour' et par des propriétaires d’esclaves, qui nous écrase encore aujourd’hui sous le privilège, puisque l’esclavage et l’abus de la possession semblent devoir être éternels.

Puis le joli rejeton fut mis aux mains d’un précepteur trié sur le volet qui lui fit faire le tour d’Italie consacré et peut-être entrevoir un coin du Bosphore, — et voilà Têteà-Claques passé homme, plus vain, plus creux, plus faux, plus gonflé que jamais...

Sa race est d’ambition célèbre. Tête-à- Claques se mit à couver. Qu’avait-il pondu ? Que sais-je et qu’importe? une conférence pour la parlotte du quai d’Orsay, l’éloge de quelque Vauvenargues en vue d’une palme académique, ou, suprême ambition, un article mijoté, ressassé, remâché pendant trois ans et d’autant léthifère sur les Races latines dans

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