‹ Sous l'incendieChapitre 8 sur 13 · L’HISTOIRE DE TÊTE -A-CLAQUES · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE DE TÊTE -A-CLAQUES

Pas de convictions pour le gêner, pas même de précédents à faire oublier, les siens ayant avant lui tout servi. Orléaniste déférent envers Chambord et finissant en queue de poisson Napoléonien, comme ces syrènes du musée de La Haye que nous préconisait le doux Gérard de Nerval, il s’est appliqué à tenir entrebâillées devant lui toutes les portes. Il a ouvert boutique politique, ce grand seigneur, n’ayant rien d’autre à vendre ; le gentilhomme s’est fait maquignon — des maquignons c’est l’espèce pire, — et il se démène, s’agite et grouille entre les croquants dans cette boutique de regrats, souriant à la pratique de tout l’agréable hiatus que vous savez, tâchant d’amorcer l’un, de capter l’autre,

— important et suffisant comme homme né,

— mielleux, bas et si bien plat comme marchand qu’à côté de lui la punaise devient perpendiculaire, — pesant les cœurs vides, sondant les âmes troubles , tripotant les

l’histoire de tête-a-claques

consciences pourries, nageant dans ^immonde, bredouillant toujours, bredouille pas encore assez. Il s’avance par voies couvertes et sentes détournées, notre gentleman, appuyé confraternellement sur le bras d’un simple roturier , cet autre prototype du haïssable, l’homme à l’œil torve, le strabique divergent, plus répulsif encore et plus hideux que l’antipathique Barthe de 1830 : tous deux, le borgne natif et le sourd volontaire, comme l’Aveugle et le Paralytique de la fable, avec cette différence qu’au moins les deux derniers ensemble marchaient pour un .

Et alors, cet animal a deux têtes également nuisibles et bavant le même venin, ces deux mauvais garnements, le noble et le vilain, vilains tous deux, firent toute la somme de mal possible, semant l’intrigue, fomentant l’imbroglio, entretenant la haine, agents de désordre, de dislocation et de mort, — achevant ce grand pays livré aux mites...

112 l'histoire de tête-a-claques

- Que vouliez-vous qu’il fît autre chose ? En ses grâces originelles et ses mérites acquis, Tête-à-Claques, qui avait tout juste de quoi faire un commis -rédacteur de ministère, quelque avoué de troisième ordre, et qu’on eût difficilement accepté avant les autres comme professeur de sixième dans un collège départemental, Tête-à-Claques, qui ne sait rien de ce que tout homme doit d’abord connaître et qui ignore tout ce qui est la vie des hommes, ce qu’est le travail, ce que doit être le salaire, Tête-à-Claques, qui n’a jamais su seulement ce que coûte une livre de pain, Tête-à-Claques s’est fait Pasteur de Peuples et il a un instant conduit nos destinées, Dieu sait comme !

Il a peut-être encore devant lui bien du mal à faire...

MONARCHIE

A Pierre Petroz.

Dans les enfilades sans fin des vastes galeries du Palais, sous les encorbellements des plafonds aux lourds caissons savamment enchevêtrés et chargés d'or, la lueur rougeâtre des grands lustres pâlit aux premiers rayons de l'aube verdâtre qui se glissent entre les pesants rideaux de velours cramoisi.

Une foule serrée et anxieuse se presse là dès la veille. Un silence de mort règne : les yeux seuls de tous ces hommes blafards s’interrogent sans oser se répondre.

MONARCHIE

Au-dessous des balcons, le peuple attend, répandu dans les jardins. Par instants, un sourd mouvement de houle étouffée atteste sa présence.

Les hauts dignitaires de l’État, chamarrés de broderies, constellés de croix, sont réunis dans la première Salle, celle qui touche aux Appartements Royaux, et leurs fronts jaunes creusés de rides sont penchés dans un morne silence.

De loin, d’autres personnages considérables à profils hébraïques, guettent et quêtent d’eux comme à l’affût, un regard, un signe qui ne viennent point....

Mais, comme le flot s’écarte sous un puissant navire, la foule tassée s’est d’un coup entr’ouverte pour livrer respectueusement passage à d’autres vieillards survenant, plus graves, blêmes et mystérieux que les autres

encore.

MONARCHIE

Ces hommes solennels, tout de noir vêtus, ont pénétré par la porte sacrée, qui s’est aussitôt refermée sur eux, — et c’est maintenant sur le joint de cette porte mystérieuse que tous les regards éperdus sont invinciblement braqués...

Que va-t-il sortir de cette porte ? Quelles choses obscures se trament derrière elle ? Quelle est l’angoisse de cette foule muette ? Qu’attendent ces hauts dignitaires ? Qu’attendent ces grands financiers et ce peuple ? Qu’attendent enfin, frémissant d’impatience, ces fils magiques qui, courant par les coteaux entr’ouverts, sous les monts et aux fonds des océans, vont porter la parole de l'homme, la guerre ou la paix, la ruine ou la fortune, aux confins de l’Univers ? — Qu’attend l’Univers lui-même ?

Un bon monsieur qui se trouvait à mon

MONARCHIE

côté, voyant bien que j’étais étranger en ces parages, fut assez généreux pour comprendre et satisfaire ma curiosité.

Il me fit un clignement d’œil, et se penchant tout près contre mon oreille, il me chuchota si bas que j’avais peine à l’entendre :

— Monsieur, notre jeune et adoré Monarque, seul espoir du pays et âgé de sept mois et demi, est depuis deux jours atteint de la diarrhée et nos destinées à tous, — et même la vôtre, Monsieur, qui ne semblez pas ‘.vous en douter, — dépendent de la matière plus oQu moins louable dont le plus ou moins de densité' pieut changer la face du monde — et qu’à ce mounent même notre savante Faculté s’occupe à palper» dans son pot de chambre.,.

IL EST DÉFENDU DE DÉP

A Lucius Nestor Songeon.

Une vieille caricature, — de Charlet, si je me rappelle bien.

Le dessin est en largeur, sur petit format.

Un léger échafaudage est dressé contre un mur : sur ce mur l'inscription sacramentelle, le Ma,ne-Thecel-Pha,rès courant de toutes les Préfectures : — il est défendu de déposer DES ORDURES LE LONG DE CE MUR, SOUS PEINE D'AMENDE.

Le peintre a tracé l'inscription, et il a déjà rempli de noir les premières lettres':

IL EST DÉFENDU DE DÉT

IL EST DÉFENDU DE DÉP

Là, il s’est arrêté, — pour un tout petit instant, — et, accroupi sous l’échafaud, au bas de ce même mur, juste au-dessous de sa propre littérature, et sans même avoir lâché le pinceau officiel qu’il tient en-main, il... — il n’a pas seulement l’air de soupçonner qu’il

A ici» ÜbB

gagne l’amende, en train qu’il est de contrevenir audacieusement et premier à son Ordonnance à peine tracée .

Pas de mot explicatif au bas de la lithographie. Inutile.

On rit, et chacun de se dire : — Comme c’est bien là le caractère français !!!...

Car c’est la Légende, — et depuis combien de temps court-elle ! — de par ceux qui ont intérêt à la faire courir : — « Légèreté fran-

IL EST DÉFENDU DE DÉP

çaise, esprit de désordre, d’indocilité et de rébellion ; peuple indiscipliné et indisciplinable à jamais... »

Déduction immédiate : — Bridez de court ; tenez bon en main. Et en avant les menottes, — ce qui nous permettra de fouiller tout à notre aise dans leurs poches !

Si faciles à mener, hélas ! sommes-nous tout au contraire, si prêts toujours à tout accepter et à tout subir, que, chose inouïe ! nous avons nous-mêmes passé condamnation tout de suite et accepté premiers cette réputation de rebelles nés; et nous la propageons bénévolement, en toute soumission à la Légende menteuse. Dès qu’il a convenu à l’empirique de nous déclarer malades, nous allons au pansement, comme moutons à la tonte.

Et quel excès de pression, quelle monstrueuse surcharge a-t^l fallu chaque fois que la chaudière a éclaté !

Relisez donc l’histoire !

IL EST DÉFENDU DE DÉP

Lorsqu’au commencement du dernier Empire, il s’agissait de faire croire que le travail désormais ne chômerait plus, on fit de tout, coûte que coûte, et aussi des squares. Le premier fut, je crois, celui de la Tour- Saint- Jacques.

« — Eh bien ! me racontait un très gros, et en vérité très intelligent personnage de ce temps-là, qui n’a pas démérité de ce tempsci, — on avait dressé les terreaux, tracé les massifs et on commençait à planter.

» Aux heures des repas, matin et soir, tout à l’entour des enceintes se pressait, s’entassait la foule populaire, accourant voir les travaux en attendant l’ouverture.

» C’était prochain. L’administration donna l’ordre de poser les grillages intérieurs.

» Jugez du cri qui fut poussé dans le Conseil quand je m’avisai de proposer qu’on lais*

IL EST DÉFENDU DE DÉP... „ 121

sât l’intérieur absolument libre, — sans grillages ni clôtures !

» — Y songez-vous ? me criait-on de toutes parts; — et dans un quartier comme celui-là, encore ! Mais ils arracheront vos fleurs, briseront vos arbustes; ils ne vous laisseront pas une feuille !

» Je m’animais à mon tour, et j’offris de faire l’essai à mes frais, m’engageant à remplacer tous les plants détruits.

» On finit par accepter le défi, par curiosité, — et, le jour venu, quand on ouvrit les portes (j’étais là !), ce fut comme une véritable rupture de digues. La foule était si compacte et houleuse que j’étais déjà un peu inquiet...

» Le soir, il ne manquait ni une rose ni un brin de jasmin. Pas une seule trace de pied sur les bordures, — et il en est depuis toujours ainsi... »

IL EST DÉFENDU DE DÉP

On gonfle un ballon.

Une centaine d'hommes est cramponnée aux cordes d'équateur et au filet, maintenant à grand peine le monstre qui se débat, fait rage, roule furieux sur lui-même, soulevant de terre par instants ceux qui le retiennent avec tant d'efforts .

« — Lâchez tout ! » — et, tout d’un coup, plus de lutte !....

Subitement calmé, sans secousse, dans une molle majesté, l'aérostat s'élève par l’éther, — libre .

A Auguste Vacquerie.

Si vous manifestez quelque étonnement de ce que cette Tête coupée m'ait parlé, — intelligiblement, distinctement parlé, — je m’en tiendrai à vous plaindre d’une telle méfiance en m’en étonnant un peu à mon tour, mais sans m’en blesser autrement d’ailleurs. Je sais la force des préjugés, et ne veux pas insister, — pour l’instant .

Donc, on venait d’apporter du lieu de l’exécution les restes de l’homme guillotiné. Le célèbre docteur Agamus, dont j’étais l’é-

lève favori, m’avait chargé de les recevoir, en l’attendant.

Les deux infirmiers déposèrent sur une des tables de pierre de l’amphithéâtre le corps nu, sans la serpilière en toile d’emballage qui enveloppe ordinairement les morts de nos salles, et je pris moi-même dans le panier d’osier, peint en rouge sombre comme les paniers à œufs rouges, la Tête, que je plaçai, droite, au bout de la table. — J’assiste encore dans mon souvenir précis à toute la scène et je me rappelle même avoir remarqué à part moi, une fois de plus, de quel poids vraiment insupposable pèse une tête coupée dans les deux mains d’un vivant.

Je vois d’ici les deux infirmiers refermer sur eux en se retirant le double battant de la porte, et moi-même allant me rasseoir à côté du grand poêle en tôle sur lequel nous faisions, du matin au soir, bouillir à glouglous dans deux marmites de terre nos préparations

ostéologiques. — Le poêle se trouvait n'avoir pas été allumé ce matin-là. — Tous ces détails sont présents pour moi.

Je me renfonçai dans la lecture de ma '< Pathologie interne » en attendant l'arrivée du grand Agamus, mon maître.

Au bout de quelques instants, il me sembla entendre un léger bruit, presque insaisissable, dans cette grande salle où j'étais absolument seul être vivant, entouré de trépassés fort silencieux d’ordinaire.

Ce n’était pas des sons articulés, c’était un murmure, comme le susurrement qu’aux soirs d'été, la bougie éteinte, vous percevez autour de votre oreiller, dénonçant l'imminente attaque du moustique au suçoir suraigu ou le battement d’ailes innocent du chrysope ( « — O de quelle benoite et riante cou-

leur ils ont la prunelle ! s’écriait Nodier). » Je me retournai du côté de la Tête-Coupée.

C’était

Visiblement elle remuait les lèvres et elle me regardait en clignant avec force de l’œil gauche, comme pour me .faire signe d’intelligence...

Le fait, — peu commun en lui-même, je le reconnais, — aurait pu troubler tout autre, étranger aux études de la troisième série des Cours du savant Agamus. Mais nous en avions vu bien d’autres avec lui et j’ai, heureusement pour moi, assez de bon sens naturel et de méthode acquise ppur ne pas me laisser surprendre par des phénomènes même un peu plus inattendus que celui-là.

Je m’approchai donc, de très près, car la

voix de la Tête coupée était excessivement faible, — ce que comprendra bien vite toute personne ayant les moindres notions d’anatomie.

Et, quoique ce fût précédemment la tête d’un assez vilain garnement, d’un véritable chenapan, d’un meurtrier, pour tout dire, — puisqu’elle avait, en somme, payé sa dette, comme un failli réhabilité, — je lui dis, avec le sentiment des convenances et cette politesse exquise dont je ne saurais jamais me départir :

— Si vous désirez quelque chose, Madame la Tête, le savant docteur Agamus, mon maître, va rentrer.

— Le savant docteur Agamus, ton maître, est une bourrique, répondit la Tête...

— Oh! ! !.... fis-je, scandalisé.

et tu es une bourrique aussi, mon

garçon, comme est bourrique l’humanité tout entière, et comme bourrique j’étais moi-même il n’y a pas plus d’une heure et demie. Mais la petite opération bienfaisante qu’on m’a fait subir et dont j’avais une frayeur si ridicule, m’a, d’un coup, débrouillé le regard, et j’y vois clair à présent ! . . . .

En prononçant ces paroles, la Tête roulait des yeux tout ronds, mais qui ne me semblaient exprimer en somme qu’une extrême bonne humeur.

Quoiqu’elle m’eût désobligé par son manque complet de déférence envers mon illustre Maître et qu’elle s’exprimât avec une familiarité un peu excessive, il pouvait y avoir pour moi quelque profit dans cette conversation.

J’allai donc chercher ma chaise et je m’assis tout auprès d’elle pour ne rien perdre.

Elle reprit :

« — Et tout cela est pourtant si net, clair, logique et limpidement visible que je me demande comment j’ai pu attendre qu’on me fermât les yeux, comme vous dites, pour me décider à les ouvrir.

» Toutes vos idées primordiales sont du tout au tout faussées.

» De la Mort, par exemple, — et je puis t’en donner des nouvelles toutes fraîches, n’est-ce pas ? — de la Mort, cette grande calomniée, terreur des niais, qui est la suppression immédiate, définitive de toute souffrance, l’infinie jouissance de l’éternel repos ; qui vous délie de tout devoir et même de tout droit ; l’oubli immédiat, l’absolu dégagement de tout ce qui est trop chaud ou trop froid, de la misère, de la maladie, du labeur stérile, de la persécution, de la peur, de la haine des autres et de la* vôtre, de l’intolérable souffrance de l’indignation impuissante, — de

ce Bienfait des Bienfaits vous avez fait le plus horrible épouvantail, et — ô imbéciles ! — le plus redouté des châtiments.

» A chaque instant pourtant, de toute famille en deuil, de la vôtre même, il vous vient, on vous raconte la même éternelle histoire : — les traits du moribond avaient été horriblement convulsés par les souffrances de la maladie : au bout de quelques instants, la mort a rendu à son visage le calme infini, l’admirable sérénité de l’éternel repos... — Et qu’est-ce que cela vous apprend ? — Rien !

» Au contraire !

» Du commencement de votre sotte histoire jusqu’aujourd’hui, Achille veut tuer Hector, Hector, Achille. Fureur haletante de ci, terreur éperdue de là, stupides toutes deux. Eh ! quoi, celui-là que tu hais le plus, tu ne rêves qu’à le combler de cet ineffable bien qui résume en lui tous les autres biens ! Tuer ton ennemi, nigaud! efforce-toi donc plutôt de prolonger sa vie !...

» Crois-tu que je changerais à présent ma place pour celle des jurés qui m’ont condamné ? Voilà des braves gens pourtant et j’étais un dangereux coquin. Eh ! bien, je les vois d’ici : — celui-ci a une femme qui le trompe et le ruine. Il le sait et se mine de chagrin, n’y trouvant rien à faire, parce qu’il n’y a rien à faire, en effet. Ce serait le plus malheureux des hommes, s’il n’avait à côté de lui ses voisins.

» Celui-là, qui va être frappé de la plus cruelle des peines : il ne s’est pas marié pour rester avec sa vieille mère, à laquelle il s’est) voué pieusementet qu’il adore. Sa mère s’éteindra dans ses bras, en quelques mois d’atroces souffrances contre lesquelles il aura le désespoir de ne pouvoir rien : — je vois le cancer qui la ronge.

» Cet autre, — son fils bien-aimé, l’unique espoir de sa vieillesse, est en train deledéshom norer sans retour.

» Celui-ci, — après une vie de travail acharné,

fier jusqu’ici d’une haute situation bien acquise et du respect de tous, est irrémédiablement atteint dans son crédit et voit déjà s’écrouler tout à l’heure sans merci et son bien et sa considération dans la honte de l’infâme faillite ; il en sera mort dans six mois, à petit feu.

» Celui-là . Mais finissons. — Crois-tu

qu’il y ait justice et bon sens à ce que ce soit moi, et non ceux-là, qui ne souffre plus et jouisse en paix du suprême dégagement de toutes choses ? Et c’est à moi, un scélérat exécrable, — si je n’étais un fou à lier, — c’est à moi que votre intelligente Entité sociale, prenant de vrai pour cette fois la place du Dieu qu’elle fit à son image, décerne en superlatif paiement, le bienfait des bienfaits : la bonne, la suave Mort ! — Et cela, quand vous pouviez de votre plein droit m’infliger, en châtiment surhumain, l’intolérable supplice de la vie dans la mort, par la solitude éternelle et l’inaction implacable entre quatre parois nues, par le si-

lence désespéré et la nuit sans fin, — à jamais seul avec moi-même, au plein nid de vipères de mon souvenir .

» Mais accordez-la donc plutôt d’abord et tout de suite, cette grâce suprême de la mort, à ces honnêtes et naïfs jurés qui me condamnèrent — et qui, eux au moins, n’avaient, que je sache, pas fait de mal pour être condamnés au supplice de la vie !

» Et contemple encore sur un seul point de détail votre sainte et immaculée bêtise : vous tuez des hommes — et ce n’est même pas pour les manger !

» Mais il semble avoir été dit qu’en toutes choses et toujours, vous ferez précisément le contraire de ce qui doit être fait.

» Vous marchez obstinément sur la tête, et, ce qu’il y a de cocasse, c’est que vous vous étonnez naïvement, de temps à autre, de ne

pas vous trouver tout à fait à votre aise. C’est vous qui vous faites du mal, et c’est aux autres que vous vous en prenez. Le chien mord la pierre qu’on lui jette ; mais ce n’est qu’un chien. Vous vous jetez la pierre à vous-mêmes et vous la mordez avec fureur.

r » Vous avez la peur bleue des révolutions : vous passez tout votre temps uniquement à semer de la graine de révolutions, — et, avec rage sanguinaire, vous écrasez le grain germé.

» Relis simplement ton Histoire : elle te rappellera que tes classes « dirigeantes et conservatrices » , avec leur manie de conserver et diriger, ont jadis forcé les pauvres gens, — les éternelles pauvres gens ! — à menacer Paris de l’incendie, si on persistait à les écraser avec l’abominable Gabelle ? — Paris a dû payer la moitié de la rançon de François Ier, pour obtenir deux foires par an à Saint-Denis. — Pour peindre sur leur

enseigne : Le Chat qui pelote ou La Truie qui file , — leur blason à eux, — il a fallu aux gens du faubourg Antoine vingt émeutes et dix révoltes. — Émeutes pour tenir la porte de leurs boutiques ouverte jusqu’à huit heures du soir ; émeutes pour ne pas accepter la fausse monnaie fabriquée par les rois eux-mêmes, émeutes toujours et partout, révolutions par suite, — provoquées par votre détestable Autorité, toujours !

» De bonne foi, aurais-tu vu la révolution de 1830 sans les Ordonnances de juillet, — celle de 1848 sans le « fin » Louis-Philippe et son non moins perspicace Guizot ? Selon ces experts-jurés en gouvernement, avec l’adjonction des capacités, tout était perdu. Les nigauds ! Nous en voilà loin aujourd’hui, avec le suffrage universel !

» Mais hier, pas plus tard, qui donc, en vérité vraie, mettait le feu à Paris et faisait « flamber

finances » pour éteindre le feu dans le sang ?

» Vous semblez avoir juré d’épuiser votre imagination à couper dans le bois les baguettes pour vous cingler. Vous suez sang et eau, vous vous résignez à manquer de tout, pour gorger, avec respect, reconnaissance et amour, ceux qui vous donnent la schlague et vous fourrent dans les plus méchantes aventures. Mais il vous plaît que ce soit les domestiques qui commandent aux maîtres, et vous vous croyez perdus à la seule supposition de chômer de patron et de vous appartenir à vous-mêmes.

» N’as-tu pas vu, il y a quelques années, un brave oison bridé de peuple, un matin par hasard débridé et au dépourvu de monarque, aller en quêter un chez le peuple d’à-côté ? Et pourtant jamais tu n’aurais l’idée, fautant de punaises, d’en aller emprunter à ton voisin. Voistu comme tu es peu logique ?

» Et cent autres sottises, tantôt féroces,

tantôt niaises, le plus souvent les deux ensemble . Ne voilà-t-il pas que vous refaites des miracles — à l’heure qu’il est ! — et, pendant que dort à son clou le fouetrà fouetter, vous laissez un tas de Vierges non contrôlées par le docteur réapparaître toujours à des jeunes bergers, — à des vieux avoués, jamais ! — partout où il est besoin de vous carotter cent sous, et toujours infailliblement à côté d’une source dont on vous vendra l’eau claire en bouteilles... »

Ici la tête se tut subitement.

Je pensai qu’elle désirait prendre quelques instants de repos, — et, m’éloignant avec discrétion, j’allai retrouver auprès du poêle mon volume de « Pathologie interne . »

rs >> > iw* » ‘ i i ' t • ’ 'i " |f<{'

• i-j'iicv S/.

Hyperathéisme

A Émile Fontenelle .

Combien de fois mon vieil ami Babinet, qui se répétait toujours sans nous ennuyer jamais, m’a-t-il conté cette toute petite histoire !

Il sortait de l’Institut avec son confrère B... Section de Physique, ( — marqués au B tous les deux ! va-t-on dire finement à la rue des Postes.)

J’ignore sur quoi la séance s’était terminée, mais le confrère B... était, dans une exaltation extrême et criait comme un paon, en arpentant le pont des Arts ;

HYPÉRATHÉISME

— Non, il n’y a pas de Dieu, n... de D...!

Et bien d’autres choses encore, non moins

énormes.

— Calmez-vous, mon cher ! lui répétait instamment Babinet en allongeant le pas à son côté. Il n’y a pas nécessité que les passants vous entendent.

— Comment, que je me calme ! Mais il faut être un imbécile, il faut être un scélérat pour croire, etc., etc., etc.

Impossible de le faire taire. — Babinet enfin s’arrête court sur place, agrafant B... par le bras ; — et, criant plus fort que lui :

— Alors, lui dit-il, vous êtes bien sûr qu’il n’y a pas de Dieu ?

— Comment, si j’en suis sûr !!!

— Eh ! bien, mon ami, vous êtes encore plus superstitieux que moi. — Je n’en sais rien du tout.

l’imprécation du morceau de viande

A Victorien Sardou.

Un cercle cle fer* étreint mon crâne et, de minute en minute, une invisible main resserre tortionnairement l’écrou. Contre mes tempes endolories, mes artères battent à coups redoublés, béliers obstinés, pendant que mes extrémités se glacent d’un froid mortel.

Je sens dans mon estomac — (tel un fort navire désemparé roule, au hasard des vagues) — oui, je sens dans mon misérable estomac des ondulations profondes, des soulèvements alternés qui montent par instant jusqu’au pharynx et vont le déborder. Une mer acide brûle mes

l’imprécation du morceau de viande 141

parois et le pyrosis y applique sans pitié ses fers chauds. ^

Je n’ai même plus la force cl’entr’ouvrir mes yeux ; et par la nausée, le spasme et l’inexprimable angoisse, j’entends, qui s’élève vers moi du fin fond de mon estomac tourmenté, l’Imprécation du Morceau de Viande.

« — A mon tour, je te tiens, meurtrier !

» Hier, je vivais, tout heureux de vivre. J’étais ton innocent compagnon, malmené souvent, mais je m’en contentais, et je me croyais quitte en te donnant mon lait et mes engrais, tout ce qui était de moi.

» Par surprise, traîtreusement, tu m’as mis à mort de ta main, — de cette main que je te léchais !...

» Sans trembler, tu m’as arraché de ma peau sanglante ; tu m’as par morceaux découpé sans pâlir ; tu m’as, sans remords, disposé sur le

142 l'imprécation du morceau de viande

gril ardent ou jeté dans l’odieuse marmite, et, — sans que ton être entier se soulevât d’horreur, — tu m’as ingurgité .

» Maintenant c’est la victime qui devient le bourreau : je me venge !

» A mon tour je te tiens, meurtrier !

» Quoi ? Tu plaides, homme culinaire ! — Ma chair, réponds-tu, t’était nécessaire, indispensable ?

,» Gourmand et menteur ! Te suis-je donc à toi plus indispensable et nécessaire qu’aux quatre-vingt-centièmes de ton espèce humaine qui, sur l’orbe terrestre, depuis l’indénombrable Indou jusqu’au paysan de tes montagnes et de tes plaines, s’abstiennent à jamais de chair et ne tuent pas pour vivre ?

» Tes dents ne t’ont-elles pas immutablement et sans appel désigné ce que tu mangeras ? As-tu seulement, comme tous les car-

l’imprécation du morceau de viande 143

nivores, des dents pour la déchirer, cette chair que tu as la prétention de manger? Mais tu n’as reçu que des molaires et tu n’as même pas, malheureux ! des canines comme le dernier macaque d’Algérie qui, plus sobre que toi, ne vit que de grains et de fruits.

» Quoi encore ? Tu invoques tes docteurs à ton aide : — tu ne peux te passer de nourriture animale dans les villes ?

» Et qui te force à y vivre, dans tes villes, où tu respires, benêt ! l’air que ton voisin a expiré, où tu te tasses et entasses jusqu’à superposer même tes charognes, au lieu de vivre au large dans le bien-être, de dilater tes poumons dans ta force et ta liberté !

» Tais-toi donc, et frémis, scélérat ! Par la tombe de Brisse le Baron! sur toi je me venge et je venge la nature entière !

» Dans ton œsophage dévasté, de tout mon

l’imprécation du morceau de viande

poids je pèse sur tes intestins indûment raccourcis, plus lourd qu’un article de Sarcey ! Je t’étouffe à la fois et je t’empoisonne, et par moi tu souffres à ton tour, et par moi tu vas à ton tour périr!

» J’ai déjà lâché dans les cavernes de ton charnier l’essaim des fièvres pernicieuses, sthéniques ou asthéniques : la putride, la muqueuse et la typhoïde se disputent entre elles ton cas, proie dévolue, et dans ton gazomètre infâme j’ai déchaîné les gaz sans nom, intercombattants subtils et brutaux.

» Je te voue aux gargouillements, aux borborygmes, aux éructations, aux flatuosités honteuses ! Je te livre à la colique, aux tranchées, à la diarrhée, à la constipation, à la dyspepsie, au choléra, à la peste ! Meurs dans la fièvre, dans les convulsions, les sueurs, par l’atroce agonie, — mordu, rongé, ulcéré, percé, torturé, rompu, tenaillé, exaspéré ! Crève, objet devenu d’horreur et de dégoût même pour tes proches,

l’imprécation du morceau de viande 145

ballonné, malodorant et même contagieux !

» Ça t’apprendra à manger de la viande ! . . .

» Peuple, Monselet te trompe ! ! ! »

LE RESPECT

A Philibert Audebrand.

Je ne connaissais que depuis trop longtemps le vieillard déplorable et « comme il faut » qui, au bout d’une vie mal yemplie, venait tous les soirs dans ce café assoupir près de nous sa vieillesse sans honneur. Bien que descendant d’une série trop historique de fermes cocus et plus incontestablement encore d’une ribambelle féminine dont chaque cotillon avait laissé partout un lambeau, de l’Œil-de-bœuf à la petite maison du dernier traitant, il jurait à tout propos sa parole de gentilhomme qu’il ne tenait pas dans ses veines une seule goutte de

LE RESPECT

sang qui ne lui coulât en ligne droite de la première croisade. Il avait toujours vécu en vrai parpaillot, en athée, bien que sans jamais quitter sa médaille de Fourvières sous sa flanelle, et il allait tout à l’heure mourir en capucin effaré, car il ne lui manquait rien de ce qu’il faut pour avoir peur.

Chétif et malsain comme tout fruit de souche usée, inutile et incommode s’il en fut, ignare, frivole, têtu, gourmand, suffisant, vantard, fanfaron, arrogant, à la fois d’une bassesse et d’une vanité domesticales, il était sans pareil pour gueuser un petit écu quand l’appétit le talonnait.

Il semblait s’être promis d’être plus insupportable encore ce soir-là qu’à son ordinaire.

Il nous débita les discours les plus incohérents avec force grimaces saugrenues — et finalement, sur un souvenir de menuet, s’entreprit à danser d’une façon ridicule.

LE RESPECT

Et comme de quelques places on avait souri, plutôt de compassion, certainement, que par envie de rire, il s’arrêta court dans une pirouette — et nous dit, de tout son sérieux :

— Ah ! Messieurs, vous ne valez plus rien de rien, et la France est bien morte. Vous avez perdu le Respect !!!,..

SANS NOM

A Stahl Hetzel.

Il y a — il y avait aussi le Parti des gens qui « aiment le peuple » , — comme le chien aime les côtelettes.

Seulement ce parti n’est pas un parti ; car

— ce n’est pas une théorie, c’est un fait :

— ce n’est pas un système, c’est un homme ;

— ce n’est pas l’élection, c’est l’hérédité ;

— ce n’est pas l’hérédité, c’est l’élection ;

— ce n’est pas l’autorité, c’est la révolution ;

— ce n’est pas la révolution, c’est l’autorité ; Etc., etc., etc.

SANS NOM

Aussi pour couper court à la litanie qu’indéfmiment on poursuivrait, — ce n’est pas une Opinion, c’est une Industrie.

C’est la franc-maçonnerie instinctive des Catilina sur toutes mesures qui attendent César pour payer leurs dettes : tous charmants et bons enfants d’ailleurs, n’ayant rien à eux, tout des autres, — enrôlés sous la noble devise des Ravenswood : « La main ouverte ! » — pour prendre, et même pour donner, quand ça déborde. — Généreux comme un voleur, a dit Beaumarchais qui fut prophète en son pays. — Aimables lurons pour la plupart, tricoteurs, gobichonneurs et bout-en-train, amis des pompiers et de leurs « dames » , louchant devant tout billet de mille et souvent en froid avec la Correctionnelle ; mais qui n’a pas ses petits défauts ?

D’ailleurs sottisiers par excellence, — nous en disent-ils ! — braillards par goût et un peu

SANS NOM

coupe-jarrets par métier, quand Foccasion se présente bonne : tout pour FOrdre, et même contre! Mais pleins de déférence toujours pour notre sainte Religion et ses saints Ministres, sans que leur gobelet ni Jeanneton y perdent rien, bien entendu.

Il y a de tout là-dëdans, voire des convaincus. J’en connais même un, vraiment honnête, pour qui c’est « un Culte, » et deux autres, pas méchants, pour qui c’est « le Souvenir. » — Le souvenir de quoi ? du crime, de l’imbécillité, de la déroute, de la ruine, de la honte ? — Hélas ! monsieur, « le Souvenir ! » et, je vous en prie, Finissons-en donc une bonne fois avec ces * récriminations stériles ! »

Naturellement, ces « amis du Peuple » exècrent la République, — qui est le Peuple.

Ils la trouvent immorale, et ils s’attachent surtout à la démontrer sans grâces et superla-

SANS NOM

tivement ennuyeuse, — crevante — selon le lexique de Compiègne.

Cette famille Kinck était décidément par trop embêtante : nommons Tropmann ! ! !

Passons !...

A Grévin.

« — Oui, m’sieu ; nous avions autrefois des fusils à « silesq, » qu’on nous les a remplacés par des fusils à « permission. » C’est les meilleurs fusils. Mais y a encore un choix : tous les fusils à permission n’se valent pas.,

» Ainsi, voilà moi : regardez c’fusil-là ! C’est pas parce que c’est mon fusil, mais j’vous parie qu’avec ce fusil-là, d’là place dTObélixe, j’vous décroche un homme à n’importe quelle fenêtre des Tuileries, — pourvu qu’ça soye un bourgeois.

* Ça vous fait rire ? Pizet riait, lui aussi,

chaque fois que j’lui causais d’mon fusil. Y m’disait : — Tu nous embêtes avec ton fusil ! Ton fusil n’vaut pas mieux qu’mon fusil !

» Moi, j’disais rien, connaissant mon fusil.

» Mais v’ià qu’une fois, vous vous rapp’lez bien, au deux Décembre, qu’on nous a fait sortir, toute la troupe, et garder les boulevards : — qu’il faut dire que les p’tits verres et les cigares et l’argent, rien ne manquait ; l’Empereur avait bien fait les choses, faut-être juste ! — Pour lors nous étions campés, nous autres, sur l’boul’vard des Poissonniers (1), C’était le 3 ; non, le 4 ; non, le 3 ; — enfin, ç’a ne fait rien à la clîose. — N’y avait plus un chat dès la veille ; nous avions tout balayé, Chaqu’fois qu’y s’en montrait un, Rrrrrran ! tous à la fois ! — Y n’osaient plus passer, les lâches !

» Mais v’ià-t’y pas qu’j’en vois trois, loin comm’tout, qui avançaient l’nez comme pour (1) Il veut dire le boulevard Poissonnière.

voir, et pis y rentraient, et pis y r’sortaient. • Enfin, y’s décident, et les v’ià qu’y traversent ! — Y avait l’père, y avait la mère, y avait la p’tite, — une toute petiote, avec les ch’veux blonds, qui y retombaient dans l’dos : j’ia vois encore !

» J 'tenais mon joint ! !

» J’dis à Pizet : — Tu vois bien, la p’tiote, là-bas ? — Où ça? qu’y m’dit ... et y r’gardait, mais y n’voyait rien, tant qu’c’était loin. A la fin : — Ah ! oui, qu’y m’dit : j’ia vois ! — Eh ben! quej’lui dis, j’te parie que d’ici j’te la décroche ! — T’es pavillon, ben sur, qu’y m’dit ; c’est trop loin ! — J’te parie un cintième ! — Va pour un cintième ! — J’épaule, j’vise. Paf ! j’décroche la p’tiote ! (Riant.) La mère était d’eune colère !... Vlan ! je r’charge : paf ! j’décroche la mère !... — avec c’t outil-là, m’sieu, avec c’t outil- latll... >,

— Et le père,... qu’est-ce que vous en avez fait ?

— L’bourgeois qu’était resté suTtas ? — J Tons arrêté : il était coupabe ! .

A Emile Zola.

. . . . J’avais pris cette fois, toujours au

faubourg Germain, une petite chambre garnie au troisième et dernier étage du numéro 3 de cette modeste rue des Canettes, où trônait alors madame Cardinal en son « Cabinet de lecture », le dernier des « Cabinets de lecture ». Dès qu’un livre nouveau avait paru le matin chez Souverain ou Renduel, toute la pléiade romantique s’abattait là, et c’était à qui le dévorerait premier. La bonne dame nous fut souvent propice.

Juste en face de moi, dans un autre petit hôtel meublé, perchaient Mürger, Busquet, Vitu, Fauchery, qui délivra plus tard avec moi la Pologne, tous gens de compagnie joyeuse et même de gaieté un peu formidable. L’ami Champfleury y venait souvent, sans y demeurer. Comme il faisait dès lors dans la faïence, il s’était mis dans ses meubles, à côté, rue du Cherche-Midi ; mais déjà je n’étais pas précisément d’accord avec lui sur sa littérature.

La rue étant étroite, il nous était commode de causer de fenêtre à fenêtre —on en entendait de belles ! — et de nos petites affaires, et de mesdemoiselles Anna (nous traversions à ce moment une série d’Anna), et du cours de notre bourse qui n’avait rien de commun avec le monument de la rue Vivienne, — mais surtout d’esthétique, la grosse question d’alors, toujours première inscrite à notre ordre du jour en ces temps d’innocence.

On sait que sur le terrain de l’esthétique il n’y a pas de concessions. — Fauchery, qui avait du feu, s’y montrait parfois un peu acerbe, et comme je ne lâchais pas non plus mon bout, les passants s’arrêtaient étonnés de recevoir sur leur nez en l’air les « — Imbécile !....» et les « — Foutue bête !....» que nous nous lancions à plein gosier, surtout aux clôtures de discussion, en refermant à grand fracas nos fenêtres réciproques. Ça faisait dans la rue des petits groupes.

Je n’avais qu’un pas à faire et la rue du Four- Saint-Germain à traverser pour aller prendre mon repas, quand je le prenais, dans l’échoppe d’un gargotier enfumé de la rue des Ciseaux, tout à côté de la vieille prison de l’Abbaye, encore à moitié debout. En ce temps-là, les gargotiers ne s’étaient pas avisés d’inscrire somptuairement : crémerie sur les boutiques où ils vendent du vin et de l’eau-de-vie.

Aujourd’hui l’Abbaye démolie a fait place à des maisons de « rapport. » La rue des Ciseaux est morte : ils l’ont appelée « rue Gozlin » (?) — Léon Gozlin, au moins ! — Morte aussi depuis longtemps et enterrée, la bonne maman Cardinal ; Mtirger est mort ; notre — si vivant alors ! — Fauchery dort à deux mille lieues de la rue des Canettes, sous la terre du Japon ; le poète des « Heures », Busquet, est libraire, et Vitu, qui avait tant d’esprit, s’est fait bonapartiste. Seul je survis. .

Le plus considérable et le plus considéré des cinq ou six fidèles de la gargote était un vieux bonhomme tout sec qu’on appelait avec déférence a Monsieur Macard » ou Macard, jamais le père Macard.

Ce vieux Macard n’était pas sans titres au respect général. D’abord son âge ; ensuite il

était né dans cette même rue des Ciseaux où ses parents étaient morts, où il achevait de vivre sans l’avoir jamais quittée plus d'un jour et dont il connaissait l’histoire en détail depuis deux générations au moins. Enfin, il représentait parmi nous, oiseau rare ! le parti des rentiers, c’est-à-dire qu’il avait eu la prudence et la résignation, tout le long de sa. longue vie d’ouvrier, de se mettre de côté une réserve de quelque trois francs, je suppose, ou trois francs cinquante par jour pour le temps où il ne pourrait plus travailler de son métier d’éperonnier, ainsi dénommé parce qu’on y fabrique à perpétuité des boucles de ceinturon.

C’était une petite fortune en effet, trois francs par jour, dans ce milieu et par un temps où le liard comptait sérieusement dans la monnaie courante ; où le pain de quatre livres ne nous coûtait pas plus de huit sous ; où les marchands à petites voitures assourdissaient les rues avec leur chasselas de Fontainebleau —

très authentique, s’il vous plaît! — à douze sous le panier, trois sous la livre ; où, pour un sou, la marchande du Pont-au-Change nous délivrait une livre gras-pesée de bonnes pommes de terre à letuvée, toutes chaudes !

Mais ce qui valait principalement à ce brave « Monsieur Macard » la considération générale, c’était sa gravité bienveillante, son humeur toujours égale, son infinie douceur, son esprit de modération en toutes choses ; et, pour ne rien omettre, c était aussi sa tenue toujours parfaite en son éternelle redingote bleu-de-Roi, vieux drap honnête que les dimanches avaient renoncé à user et que son digne propriétaire arborait « à tous les jours » depuis qu’il avait renoncé au travail ou que le travail avait renoncé à lui.

Bien qu’il parlât peu et qu’il ne se livrât guère, M. Macard m’avait gagné. C’était un bonhomme, un homme respectable, dans le

vrai sens du mot, et il avait vu tant de choses 1 Je ne négligeais aucune petite occasion de lui témoigner ma déférence et surtout d’aller planter mon « bœuf aux choux » à coté de son assiette. En le connaissant davantage, j’avais été surpris de trouver sous cette simplicité apparente un esprit remarquablement lucide en toutes choses, même un homme d’instruction et de lecture. Peu à peu, nous devenions amis autant qu’un jeune homme peut l’être avec un vieillard, et nous avions fait ensemble quelques bonnes promenades dans le jardin du Luxembourg. Il semblait trouver plaisir au plaisir que j’avais à l’écouter.

Je passais un soir d'été, jour encore, devant notre petite gargote. M. Macard, assis comme un habitué sur une chaise devant la porte, prenait le frais, très relatif, de la rue des Ciseaux. Je lui dis bonjour, en lui proposant de venir avec moi jusqu’aux quais. Il accepta, « histoire

de se dégourdir un peu les jambes, » — et nous voilà remontant vers la rue Sainte-Marguerite.

Nous nous trouvâmes un moment tous deux le nez levé vers la petite fenêtre carrée à gros barreaux de fer rouillé qui plongeait de la vieille Abbaye sur la rue des Ciseaux. — Temps paternes où, comme dans les donjons de l’Ambigu et la tour de Richard Cœur-de-Lion, les prisonniers pouvaient causer avec les passants et se faire jouer des airs de guitare ! Les philanthropes de Mazas ont changé cela. — Je ne sais pourquoi il me semblait que, sans' parler, M. Macard suivait les mêmes pensées que moi : si bien que, comme en réponse à ce qu’il ne m’exprimait pas, je lui dis :

— C’est égal ! les pauvres gens qui se trouvaient derrière ces barreaux-là ont passé un rude quart-d’heure aux massacres de Septembre !

Monsieur Macard s’était arrêté court :

— Qui appelez-vous « les pauvres gens » ? me demanda-t-il.

— Mais les victimes de cette abominable tuerie.

Le vieillard me regardait fixement, un peu plus pâle que d’habitude, et son œil terne paraissait se ternir encore, comme s’il voyait

non en dehors, mais en dedans . — Il resta

muet un instant, puis, reprenant mon bras et se remettant en marche, il me dit, très gravement :

« — Assurément le sang répandu sera toujours une chose abominable ; mais il faut savoir avant de plaindre et il faut savoir avant de condamner. Regardez bien cette fenêtre, jeune homme ! — et je vais vous dire ce que j’y ai vu de mes yeux et de mes oreilles entendu. . .

f> J’avais juste seize ans moins deux mois, reprit le vieux Macard, au trente août mil sept cent quatre-vingt-douze, étant né le trente juin mil sept cent septante-sept.

» J’étais donc bien jeune. Mais les événements de ces temps-là vous mûrissaient vite et ils étaient de ceux qui laissent leur empreinte assez profonde pour qu’elle dure. Encore faut-il dire que je vivais avec mon père, à côté de qui je travaillais du même métier sans nous séparer jamais. Je raccompagnais partout, à la Section, au club, et il avait même tenu à me faire faire à côté de lui mon apprentissage de soldat citoyen : j’étais garde civique volontaire avant mes seize ans révolus, et chaque fois que mon père montait sa garde, j’étais au poste avec lui. Il m’apprenait ce que je ne savais pas, il m’expliquait ce que je n’avais pu comprendre, et comme c’était un bon patriote, vous jugez de quoi nous pouvions éternellement parler quand

nous nous trouvions à notre établi. J’ai donc vécu toujours avec ces souvenirs, et, plus tard, en lisant dans les livres d’histoire des faits auxquels j’avais assisté, j’ai pu voir mieux encore et affirmer ce que j’avais vu.

» Savez-vous bien, jeune homme, ce qui se passait au temps dont vous parlez ? On vous a assurément appris comme à tout le monde qu’après l’invasion des Tuileries, au 10 août, les papiers trouvés au Château avaient été publiés, constatant l’appel du roi et de la reine aux souverains étrangers et leur entente parfaite avec les souverains ligués contre la France.

» Que les rois s’entendent et s’entr’aident contre les peuples puisque les intérêts des peuples et des rois sont à jamais contraires et inconciliables, cela est tellement dans la nature humaine qu’il n’y a pas à s’étonner ni à s’indigner : c’est aux peuples de supprimer

les rois. Quant à la reine, comme reine, étrangère et femme élevée à leur façon, elle ne pouvait agir que comme elle a agi. — On les avait pris tous deux, on les tenait, on faisait bien.

» Mais tout n’était pas là.

» Savez-vous, — savez-vous assez que l’arrestation du roi et de la reine, loin d’abattre, n’avait fait qu’animer davantage les contrerévolutionnaires, c’est-à-dire les hommes aveugles, corrompus ou scélérats qui s’obstinaient encore à nous disputer le premier des droits humains pour tout peuple comme pour tout homme : celui de disposer soi-même de soi.

» Non seulement la conspiration était géonémie et permanente, mais encore elle s’arborait flagrante, à ciel ouvert.

» Pendant que les journaux royalistes, la Sentinelle, VAmi des citoyens , le venimeux Journal de Paris et une grêle d’abominables pamphlets anonymes insultaient ou raillaient

notre grande Révolution, c’est-à-dire notre chose vitale, semant l’inquiétude et l’agitation par les faux bruits, propageant la discorde et le malentendu, soufflant la menace, — en plein centre de Paris, en face même des Tuileries, dans une des maisons de ce dédale de petites rues qui couvraient alors la place du Carrousel, le Club français défiait audacieusement les bons citoyens. Là, se réunissaient tous les officiers et les soldats de l’ancienne cour. Des manufacturiers royalistes de Paris y envoyaient leurs ouvriers, soldés avec l’or anglais : cinq livres par jour aux officiers, quarante sols aux ouvriers pour les jours où ils seraient « employés, » dix sols pour les autres jours. Cela, au su et vu de tout Paris ; et, disait-on, ces hommes déterminés, n’ayant plus rien à perdre, devaient au jour décisif se mêler au peuple, le bonnet rouge en tête, la pique au poing, pour diviser la foule et amener la confusion.

» Tous les moyens étaient bons pour nos mortels ennemis. Au Châtelet, on découvrait une énorme quantité de faux assignats avec les planches de fabrication : plus fort encore, dans la Conciergerie même, il y avait une fabrique d’assignats. Durfort, chargé de l’apposition des scellés, en rapporta une malle pleine de planches gravées.

» A chaque coin de rue, on se rencontrait avec des visages d’aristocrates notoires, avec des prêtres inassermentés à peine déguisés sous des habits civils, vous narguant du sourire ou du regard.

» La justice de la Haute-Cour et des tribunaux se taisait ou semblait de connivence avec les accusés. On ne condamnait pas, on ne jugeait même plus les criminels de lèse-nation.

» On saisissait chez des particuliers, malgré les terribles etinutiles menaces du décret contre les détenteurs d^ armes, jusqu’à deux mille fusils en un seul jour.

» Conspirer n’était pas assez ; ces gens nous provoquaient. Ils venaient, par une nuit, en plein jardin des Tuileries, dégrader les statues de la Loi et de la Liberté. — Le procureur royaliste Séron, pendant la perquisition générale où les portes de Paris furent fermées, bravait la foule, jouant de la flûte, en robe de chambre, à sa fenêtre ; — un condamné aux galères, attaché au carcan, criait à plein gosier : « Vivent nos libérateurs les Autrichiens ! » — Cela se passait le 1er septembre, jeune homme: la veille même du sac des prisons !

» Dans les départements, la conspiration s’affirmait bien plus audacieusement encore. Les Ardennes, la Meuse, (Nancy, surtout) l’Isère, la Seine-Inférieure étaient ouvertement royalistes. Leduc de Liancourt offrait publiquement à la famille royale l’asile en Normandie et sa fortune d’un million. La Vendée, travaillée par ses nobles et ses prêtres, grondait,

guettant le moment de mordre, et le Morbihan était en pleine insurrection.

» Les chefs de nos corps d’armée, presque tous royalistes et à tort conservés, daignaient à peine dissimuler leur hostilité et l’Assemblée était forcée de leur envoyer des commissaires. Mais Lafayette, d’accord avec le Directoire des Ardennes, faisait arrêter les commissaires de l’Assemblée avant de s’enfuir vers la frontière. La Belgique venait d’être perdue, évacuée par Luckner. Le commandant Lavergne rendait à l’ennemi la place forte de Longwy, une des clefs de la patrie, sans brèche ni assaut, avec ses deux mille hommes de garnison. Déjà les Allemands étaient sous Verdun, notre dernière place forte entre la frontière et la capitale, — à trois jours de marche de Paris ! — Et les Girondins épouvantés proposaient déjà au Pouvoir exécutif et à l’Assemblée de déserter Paris et de se retirer derrière la Loire. . .

» A tout se qui- se voyait et se touchait, aj outez les bruits et les rumeurs : « — On a découvert une vaste conjuration. Le sol est miné sojus l’Assemblée. Les bataillons des Petits- Pères, des Filles Saint-Thomas, et celui de l’Arsenal, connus pour leur esprit contre-révolutionnaire, viennent de fouler aux pieds les couleurs nationales et de reprendre le drapeau blanc. — Des meneurs travaillent les quarantehuit sections de Paris : le faubourg Antoine est toujours bon, les Marseillais aussi et d’autres encore, mais suffiront-ils pour tenir contre les brigands? — Une flotte Russe est dans la mer Noire, venant sur la Méditerranée par Arkhangeletbondéedemunitions. — On vient d’arrêter trois émissaires anglais porteurs de correspondances chiffrées et chargés de guinées, etc.,

etc., etc.

» La trahison nous entourait de toutes parts, et on ne pouvait compter sur rien. L’As-

semblée elle-même, divisée, indécise, suivant au jour le jour les inspirations du parti le plus fort, reculait dès qu’elle avait avancé.

» La nation devait-elle donc se décider à se sauver toute seule ? (1)

» Et la misère! Pas de travail, pas d’argent, pas de pain, pas d’armes, pas d’acier, pas de plomb, pas de souliers, pas de cuir pour en faire, et le tannage demandait dans ce tempslà deux ans pour rendre les peaux en état.

» Et l’ennemi avançait toujours, grossissant d’heure en heure ! Et le manifeste de Brunswick, ce monstrueux défi à l’honneur, à l’existence de tout un peuple, ce manifeste était affiché dans Paris : nous avons pu le savoir par cœur, ce chef-d’œuvre d’insolence !

» Écoutez bien cela, jeune homme : il est des choses qu’il faudrait toujours avoir pré-

(1) Histoire de la Révolution française, par Louis Blanc.

sentes, sans jamais les quitter des yeux ! — Je cite textuellement.

» — Les souverains alliés marchent pour sauver le trône, défendre l’autel, rendre au roi sa liberté et son pouvoir.

» — Jusqu'à l'arrivée des troupes de la coalition, les gardes nationales et les autorités sont rendues responsables de tout désordre.

» — Les habitants qui oseraient se défendre seront punis sur-le-champ comme rebelles et leurs maisons démolies ou brûlées.

» — Si on ne rend pas au roi le respect qui lui est dû, les princes coalisés en déclarent personnellement responsables sur leurs têtes, pour être jugés militairement, sans espoir cle pardon , tous les membres de l’Assemblée nationale, du département, du district, de la municipalité, de la garde nationale.

» — Si le château était forcé ou insulté, les princes en tireraient une vengeance exem-

plaire et à jamais mémorable en livrant Paris à, une exécution militaire, à une subversion totale.

» Mais qu’est-ce que cela ! poursuivit le vieux Macard dont l’œil gris devenait flamboyant. — Ce n’est rien à côté de ceci : entendez l’outrage des outrages :

» — Que si, au contraire, les habitants de Paris obéissaient promptement aux ordres de la coalition, les princes fédérés s emploierait auprès de S. M, Louis XVI pour obtenir le pardon de leurs fautes ou de leurs erreurs !!!..,

Le vieux Macard s’arrêta un instant, étouffant . — Il avait raison : puisque nos ennemis

sont les mêmes, toujours ! il est de ces pages d’histoire qu’il faudrait toujours avoir sous les

» — Eh bien ! reprit-il, — quand il en était ainsi, quand T Assemblée, enfin électrisée, levait en toute hâte 30,000 hommes, dans la capitale seule ; quand elle décrétait la peine de mort contre tout citoyen qui parlerait de se rendre dans une ville assiégée; quand elle créait le camp sous Paris, et que l’élan des enrôlés volontaires était si unanime qu’elle était elle-même obligée de contraindre à rester les gens de métier, car Paris, tout à l’heure désert, allait, à la lettre, se trouver même sans ouvriers boulangers ; au moment où nous fondions les cloches pour faire des canons et le plomb des cercueils pour des balles, — je vais vous dire, comme je vous l’ai promis, ce qui se passait derrière cette fenêtre de l’Abbaye et derrière bien d’autres fenêtres.

» Vos « pauvres gens », jeune homme, vivaient bien, mangeaient chaud et buvaient

frais sous leurs verroux, pendant que chez nous tout manquait. Ils n’étaient jamais de plus belle et de plus bruyante humeur que quand nous étions tristes : c’est vous dire que les occasions de gaieté ne leur manquaient pas. Nous entendions de chez nous, de nos maisons, de la rue, leurs cris de triomphe à chacun de nos nouveaux désastres, — et bien des fois c’est par les explosions de leur joie que nous apprîmes qu’un nouveau coup frappait le pays.

» Ils chantaient les choses les plus infâmes contre la Patrie, et quand de grand matin je partais pour la Section, avec ma buffleterie et mon sabre, à côté de mon père, je les entendais nous crier à tous deux, — de cette même croisée que vous voyez là, devant nous, où leurs têtes se pressaient :

» — Va, va, vieux coquin ! Nous te reconnaîtrons bien ! Avant dimanche, tu seras pendu à

ta porte quand nos amis de là-bas vont être ici 1 Tu seras pendu, — et pendu, toi aussi, le petit, enfant de chienne !...

» Quoi? l’ennemi à trois jours de Paris, et encore l’ennemi dans Paris ! Et la générale battait, et les cloches sonnaient, et le canon d’alarme retentissait, et pendant que nous allions combattre au dehors, fallait-il donc laisser à ceux-là, derrière nous, la capitale abandonnée ?

» Alors comme il n’y avait plus ni répression, ni tribunal, ni juges, ni justice, ni rien, — rien que la nécessité suprême de sauver la Patrie en écrasant nos ennemis jusqu’au dernier, on est entré chez les beaux chanteurs derrière les grilles .

» — Et voilà ce qui explique, jeune homme, comment on massacre les «pauvres gens » dans

les prisons à certain mois de septembre !....»(!)

(1) Aucun de ceux qui peuvent me connaître n’aura eu la pensée de mettre en doute ce que personnellement j'énonce dans ce récit : mes souvenirs du vieux Macard et de sa légende sont d’autant plus précis que je me suis fait répéter par lui une autre fois encore ce qu’il se rappelait à propos de cettè croisée, son récit m’ayant remué dès la première fois, comme on peut croire.

Au surplus, et pour confirmation au moins partielle de la déposition Macard, un honorable éditeur de Paris, M. D..., qui a publié autrefois la Liste authentique des massacreurs de l’Abbaye , me disait dernièrement que la presque totalité de ces massacreurs étaient, sur preuves authentiques, non point des assassins gagés ou des scélérats inconnus, mais des boutiquiers, ouvriers ou petits bourgeois, « tous du quartier ».

1,480 individus en tout furent tués dans les vingtquatre heures, en septembre 1792. Dans nos dernières discordes civiles, nous avons, hélas 1 vu tuer bien davantage — et bien plus longtemps, — femmes fusillées, blessés achevés . Et, cette fois encore, c’est les massacrés qu’on appelle les assassins .

Il ne saurait être question ici d’absoudre ce qui ne saurait être absous. Le meurtre, et surtout le meurtre par le nombre et sans jugement sera toujours le plus abominable des meurtres. Mais notre histoire politique et surtout religieuse nous fournit bien d’autres exemples non moins horribles et autrement copieux à l’actif du parti de la* Terreur Blanche, de la Saint-Barthélemy, des Dragonnades et de la Sanglante Semaine .

PHOTOTYPE.

Au docteur Barïemont.

Je suis né Suisse, mais je me suis baptisé moi-même du nom Simon, d’où vient Simonie.

Mes vœux furent d’abord ceux d’un simple bachelier. Professeur ou avocat, avocat ou professeur, tout est là pour ceux qui n’ont rien à vendre qu’eux-mêmes, la parole étant, de toutes les marchandises, celle qui coûte le moins et rapporte le plus.

J’ai professé. Il fallait me voir arriver au Collège de France, tout étriqué dans mon collet boutonné, mon bouquin sous le bras, me

PROTOTYPE

faisant bien petit, m’effaçant encore, pourri d’humilité et toussotant ( — va, Sixte-Quint !) pour traverser le flot respectueusement entrouvert des bons jeunes gens attendris qui croyaient en moi. — Puis, une fois dans ma chaire, j’aurais tenu, et d’un bon creux ! le crachoir pendant quarante-huit heures sans débrider. Mais rien ne profite comme faire pitié.

Je fis aussi des livres, — des livres de morale, mon bon Monsieur, ayant choisi cette spécialité — : le Devoir , par-ci, la romance de Jenny V Ouvrière par-là ; enfin je chantai la vertu turlututu. Une seule note, la bonne.

Je m’appliquais encore à être agréable aux personnes, ayant été naturellement doué de la mimique et de l’accent, sachant à volonté faire pleurer ou rire, et sans rival dans les transformations et travestissements. Bouffé et Gil Pérès mêlés. J’imitais aussi dans les sociétés, mais à s’y tromper, le cri du petit chien « que l’on lui a marché sur la patte », et ces mé-

PROTOTYPE

rites me faisaient bien venir de tout le monde. Chacun disait en riant : — Cet animal de Simon est impayable ! — Mais où j’étais fort, et où je suis resté, réellement, incomparablement fort, c’est dans la pathétique !

Arriva l’Empire. Je n’étais pas mûr suffisamment pour être cueilli. Naturellement je fus opposant, et quand il vint à être question du Serment, je m’indignai, — je suis sans pareil dans l’indignation ! — et je fis courir sous le manteau certaine lettre à Charras (j’étais au mieux avec tout le monde), une lettre qui devint fameuse et me fit alors beaucoup de bien.

Mais l’Empire se prolongeait et il pouvait se prolonger encore. Ma petite famille grandissait ; je suis bon père. Il n’y avait plus ici moyen de barguigner : sans hésiter, d’un seul coup, sec, j’évoluai — et prêtai ce serment que j’avais si éloquemment conspué comme infâme quand je « faisais » dans le Tacite. . . — Dites à Deschanel de vous raconter ma pseudo-visite à

PROTOTYPE

Barbés, une de mes inventions à moi, et vous verrez si je suis un homme fort.

Je prêtai donc serment à l’Empire pour mieux le combattre... — Ne plaisantons plus : je veux bien faire mes petites affaires, mais je ne saurais plus supporter qu’on me confonde avec certaines gens, irréconciliables ennemis de tout gouvernement et de toute société. Je ne suis pas, je n’ai jamais été de ces brouillons qui ne songent qu’à augmenter encore les difficultés des gouvernants. Les quelques hommes vraiment intelligents parmi ceux qui ont fait l’Empire ne s’y sont pas mépris et ils appréciaient du reste l’urgent, indispensable besoin qu’ils avaient d’un semblant d’opposition et l’énorme service que nous allions leur rendre, nous autres assermentés. ^

Voyez d’abord que nous servions déjà l’Empire par le fait seul de notre serment : en faisant précisément ici ce qu’avait fait l’Empire, nous l’absolvions ; et nous, en qui le peuple

PROTOTYPE

avait pleine confiance, nous démontrions par l’exemple que le niveau de la moralité publique ne devait pas être relevé,

Puis, considérez que notre opposition assermentée rendait à l’Empire le précieux service de le tirer par le pan chaque fois qu’il voulait partir pour le Mexique ou toute autre folie pareille. Il y est bien allé une fois, et une bonne ! au Mexique, parce qu’il était fatalement dans sa destinée d’aller au Mexique, parce qu’il devait aller au Mexique ; mais sans nous il y seraitparti tous les matins. — Et ainsi pour tout le reste. Réfléchissez, méditez, vous verrez clair comme le jour que sans nous, sans nos avertissements qui étaient ceux du pays, l’Empire tombait dix ou quinze ans plus tôt.

Mais cela n’est rien. En physique, statique, dynamique, mécanique, tout ce que vous voudrez, absolument comme dans l’ordre spirituel ou moral, il est un premier et indiscutable axiome : on ne s’appuie que sur ce qui résiste, —

PROTOTYPE

Un gouvernement nepeut vivre au-dessus de ce qui est mort, de même qu’une conversation s’éteint si l’interlocuteur fait défaut. Or, l’honnête bourgeois qui lit son journal dans son petit café de la rue Culture-Sainte-Catherine ou au Mans, disait à son voisin : — Avez-vous lu le discours de Favre ? Avez-lu l’article de Guéroult ! Ça chauffe!!! — Ça ne chauffait pas du tout: température au-dessous du Groenland ; — mais ça avait l’air d’être du feu, et notre brave bourgeois s’en tenait pour réchauffé ; — et, chaque jourpoussantrautre,onfaisaitainsiviequidure.

Dieu — ce Dieu auquel je crois ( — ma parole d’honneur ! ) malgré mes petites impiétés courantes et mon voltairianisme obligé au dessert, — Dieu m’est témoin que nous ne voulions pas de mal à l’Empire, nous, opposition assermentée ; qu’au contraire nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour le maintenir, et que ce n’esfpas notre faute si, n’étant pas né viable, il ne put aller plus loin.

PROTOTYPE

N’avons-nouspas empêché, littéralement empêché la révolution qui éclatait, toute faite, lors de l’ouverture des Chambres en 1870 ? Et quand arriva l’éboulement du 4 Septembre, de bonne foi y étions-nous pour quelque chose ? Y a-t-il injustice et aveuglement pareils à ceux de cirtains entêtés qui nous reprochent à satiété, aujourd’hui encore, d’avoir fait le 4 Septembre ? Les ingrats !

Nous ! ! !

Mais nous avons simplement pris la suite des affaires, le patron étant absent et empêché, voilà tout ; — et remarquez que nous avons été assez adroits pour donner pour la première fois au monde le spectacle d’un gouvernement succédant à un précédent gouvernement uniquement en vertu du serment de fidélité prêté par ceux-là à ceux-ci. Cherchez en effet, et trouvez, dans notre gouvernement appelé, par nous-mêmes et seuls, Gouvernement de la Défense Nationale, un seul membre qui né fût un assermenté,

PROTOTYPE

depuis le macrocéphale Trocliu jusqu’à Favre le cacographe que le spectre de Millière vient chaque nuit tirer par les pieds. Nous avons écarté les coudes, pris pour nous toute la table, repoussant avec énergie tout autre concours, tout autre lumière.

Entre nous, je vous avouerais aujourd’hui que ce n’est peut-être pas là ce que nous avons fait de mieux puisque l’écrasante responsabilité des résultats que nous avions goulûment happée retombe entière sur nous et sans partage. Mais en France, nous savons historiquement ( — j’ai fait aussi dans l’Histoire — ) que la responsabilité n’a jamais été qu’un mot et ce que celle-ci pèse d’écrasant ne me fait pas souffrir à mon cor.

A ceux qui persistent sottement à nous reprocher le 4 Septembre^ je demanderai si nous avons changé un iota, aux choses et aux hommes de l’Empire ? Il y avait pourtant là de la fière besogne tout indiquée. D’autres, de vrais

PROTOTYPE

révolutionnaires, à cette heure terrible où la vraie Révolution seule pouvait sauver le pays, auraient lancé comme autant de coups de foudre une grêle de décrets : d’abord, élémentairement pour faire arrêter d’emblée tout ce qui avait trempé dans l’éxécrable attentat de Décembre, tous les grands coupables de cette conspiration de dix-huit ans, et les rendre responsables de la conscience publique troublée, des votes imposés ou frelatés, des deniers publics dilapidés, de la France écrasée. Rien, en effet, ne déprave la moralité d’une nation comme le scandaleux exemple de l’impunité éternellement acquise aux grands malfaiteurs politiques. Hommes ni biens, nul ni rien ne devait sortir à cette heure-là du sol de France envahi. Du même coup, défense à tous notaires, officiers ministériels, etc., de dresser tout acte de vente, cession, fidéicommis, etc. On ne fait pas d’affaires à cette heure, on se bat. Plus tard, au moment venu, l’heure de la

PROTOTYPE

grande justice sonnera, et la nation et l’humanité auront enfin l’immense soulagement, depuis tant de siècles réclamé, d’entendre l’appel du grand, du vrai, du seul Juge : — Numéro 4807 ! Votre nom ? Votre profes§iotîT6bmbien possédiez-vous en 1852 ? Combien possédezvous aujourd’hui ? Comment avez-vous gagné la différence ? — Quelle éclatante, consolante réparation ? Quel Sursum corda ! pour l’éternelle morale, celle que j’ai chantée dans mes livres, du temps que je « faisais » pour les libraires ! A moi-même, à moi, Simon ! j’avoue que le cœur en bat !

Mais ne rêvons point. — Au lieu de cela nous avons — et pardieu ! je crois que c’est moimême ! — vidé scrupuleusement le dernier tiroir ded’ex-impératrice pour lui renvoyer, port payé par nous, jusqu’à son dernier chignon et son dernier flacon d’Eau des Fées. — Et nous avons donné, et nous donnons des pensions à tous les anciens préfets, sous-préfets et autres

PROTOTYPE

domestiques de l’Empire, sans leur disputer le titre d’infirmes qu’ils revendiquaient ici ; et les autres gros fonctionnaires qui ont bien voulu rester en place, nous les avons conservés avec reconnaissance.

De même avons-nous en République gardé pieusement, grosse affaire ! tous les magistrats nommés par l’Empire. — Mais que dis-je ! n’avons-nous pas maintenu à la tête de nos armées après tous nos échecs réitérés jusqu’ à la dernière heure de la déroute navrante, tous les chefs militaires choisis par l’Empire, lorsque la voix publique nous criait de mettre de côté tout ce qui était de l’Empire, depuis les maréchaux jusqu’aux colonels, — et de lancer en avant la jeune armée, puisque c’est dans les capitaines et les lieutenants, paraît-il, qu’on trouve les Hoche et les Marceau qui nous manquèrent.

V ous voyez donc bien que nous ne sommes pas aussi farouches qu’on nous avait faits, et, pour ce qui me touche, j’ose dire que s’il y eut au

PROTOTYPE

monde un particulier né pour être gouvernemental, c’est moi. Songez-vous que j’en suis arrivé, moi, à vous dire à vous, sans rire et même sans recevoir de pomme cuite, en pleine assemblée c’est-à-dire à la face du monde, que je suis à la fois en même temps ce profondément conservateur et non moins bien profondément républicain. » Trouvez-moi quelqu’un qui ait atteint ces hauteurs et se soit mieux moqué des républicains qui m’ont donné mon portefeuille et des conservateurs qui me l’ont maintenu sous le bras — et qui me le rendront.

Voulez-vous quelque chose encore pour bien rire : — regardez-moi quand je vais avec onction « consoler » pendant une petite demi-heure Monseigneur l’archevêque de Paris qui vient d’attraper un vilain méchant gros rhume. . . .

— Mais, Simon, si on a jamais pu croire à une de tes paroles, tu as affirmé ta foi dans ton âme immortelle. Tu es vieux, Simon, la terre

PROTOTYPE

te siffle, et tu auras bientôt (les vers dans les trous de tes yeux. Ne songes-tu donc pas à ce moment-là ? A quoi t’auront servi toutes ces habiletés, toutes ces ruses ? Que répondras-tu au Juge Eternel qu’on ne trompe pas, que Se juge soit le Dieu des chrétiens ou le Dieu des juifs, ta conscience ou la conscience publique?

Simon sourit :

— Ne vous plaignez donc pas, mon brave homme, répliqua-t-il. Après moi, ce sera le tour de mon co-assermenté, l’inventeur de l’opportunisme, Gambetta, et, croyez-le, quoique ce soit moi qui vous le dise : — vous me regretterez...

LA CANAILLE

A Escoffier.

. ~ . Ce matin-là, Gambetta

partait en ballon.

La nouvelle de ce départ, déjà remis une fois, avait attiré grande foule autour de notre station aérostatique de la place Saint-Pierre- Montmartre. L’intérêt s’augmentait du départ d’un second ballon que j’allais expédier simultanément, monté par des Américains fort sympathiques.

Car il avait été écrit que je présiderais à

LA CANAILLE

ces destinées et que je serais un jour directeur des postes — directeur de fait, j’entends, pas du tout officiel et, surtout sans émoluments, puisque je n’avais même pas les vivres du soldat. J’avais pourtant rêvé la dernière incarnation de Nadar autrement que sous un képi de facteur et une boîte aux

lettres sur le ventre .

Avec quel entraînement — stérile, hélas ! — j’avais tenté de reprendre la glorieuse tradition de nos aérostiers militaires de 93, de rompre le pacte que nous avions fait, non plus « avec la victoire », comme sous Carnot, mais « avec la surprise » , de par le funeste halluciné Trochu. — Comme je voulais, comme je pouvais biffer une fois pour toutes cet éternel bulletin toujours le même, vous vous - le rappelez : — « Nos troupes étaient en train de faire ou de manger la soupe; les Prussiens sont survenus; on s’est replié en bon ordre !!... »

LA CANAILLE

Mais ces gens-là avaient juré que Paris Républicain serait vaincu, — et on ne meurt pas de douleur et de colère, — puisque je suis là .

Donc, tout le monde était à son poste et tout était prêt, ballons gonflés, aéronautes, marins et soldats. La fourmillière populaire était tassée autour de notre corde d’enceinte et l’enceinte, envahie par une foule de personnages plus ou moins officiels, toujours, ou visant à l’être, entourant l’homme de demain. L’Institut même était représenté en la personne d’un sieur Hervé Mangon, promu depuis à des râteliers supérieurs. D’autres beaux messieurs, simples curieux, entrés là je ne sais comment, complétaient l’assemblée et aidaient à nous gêner dans les dernières manœuvres.

Enfin, tout est terminé. Je donne le signal du Lâchez tout ! et les deux ballons s’enlè-

LA CANAILLE

vent ensemble avec la majesté rituelle des ballons et au cri retentissant de « — Vive la République ! »

Puis, en deux secondes, disparaissant obliquement d’un coup, ils semblent par un effet d’optique, s’abîmer derrière le vieux Montmartre, qu’immédiatement le populaire grimpe à toutes jambes pour les suivre plus longtemps des yeux .

Les personnages qui avaient envahi notre enceinte se décident à nous en laisser la disposition libre et se retirent.

L’un d’eux vient à moi civilement prendre congé. Je reconnais M. d’Haussonville que j’avais vu une fois sous l’Empire, à l’occasion d’une souscription Polonaise.

« — Eh bien! lui dis-je, êtes- vous content de votre spectacle ?

» — Oui, oui ; mais je vous avoue que c’est autre chose qui me touche. Je viens de voir

LA CANAILLE

là quelque chose que je suis incapable de comprendre, bien que je m’y efforce, et qui me stupéfie. — Aidez-moi.

» J’ai assisté à nombre d’ascensions aérostatiques ; à toutes j’ai vu se reproduire le même fait : — le public des premières, des gens comme il faut, apparemment, forçant quand même l’enceinte de manœuvre ; le public des secondes violant les premières.

» Ainsi, à vos deux premières ascensions du Géant , — en 1863, je crois, — vous aviez un luxe formidable de palissades, barrières, treillages; vous aviez une garde nombreuse.

» — Trois mille cinq cents hommes de troupe, autant que je me rappelle, — sans compter les brigades de police, et leurs officiers de paix.

» — Vous aviez même de la cavalerie.

» — J’avais de la cavalerie.

» — Et j’ai vu, sur tous les points, cette foule de spectateurs bourgeois n’ayant payé que leurs places de secondes vous voler des places

LA CANAILLE

de premières, et le public des premières, peut-être pire encore, briser sur plus d’un point votre enceinte de manœuvre, se presser autour de vous, vous importuner et troubler de la façon la plus indiscrète, au risque même de graves accidents...

» — Oui.

» — Eh bien ! ici, pas de police : il n’y en a plus ; — pas de gardes, pas de palissades, pas de barrières, rien, — rien qu’une simple ficelle maintenue de distance en distance par quelques méchants échalas, — et toute cette masse tassée de populaire qui vous entourait tout à l’heure a religieusement respecté cette ficelle, ne la faisant même pas gondoler sous sa pression. — Et pourtant, qu’est- ce que c’est que la population de ces quartiers-là? Des déguenillés, de la canaille !

» — De la canaille, vous avez raison, Monsieur. Montmartre, Batignolles, Belleville, La

LA CANAILLE

Chapelle, Ménilmontant : de la plus pure canaille ! — Voici quelque chose comme un mois que nous sommes là, tâchant de faire quelque chose d’utile, très péniblement parfois, dans des conditions plus que désintéressées.

» Eh bien ! Monsieur d’Haussonville, non seulement aujourd’hui, mais jamais une seule fois, de jour ni de nuit, cette simple ficelle, sur et sous laquelle il est si simple de passer, n’a été violée, même par les enfants.

» Et je vais vous dire un peu plus.

» Avec le petit ballon captif d’observations dont j’ai dû me priver en premier pour la poste, je faisais trois ascensions de jour et trois de nuit, — la nuit, pour constater les incendies sur la zone de Maisons, Enghien, Montmorency, Deuil, etc., repérés de mon mieux sur des cartes que j’avais fait tirer exprès et que j’envoyais chaque matin au

LA CANAILLE

rapport du Trochu — qui, naturellement, n’en a jamais regardé un. On voulait bien seulement me laisser faire sans me contrarier, comme un maniaque, de même qu’au début on m’avait laissé prendre possession de cette place avec une demi-douzaine d’aéronautes, deux méchants ballons à peu près hors d’état, ma ficelle d’enceinte, — le tout à mes frais bien entendu.

» Le vent était dur souvent par ces nuits-là, bien dur, parfois, et il nous couchait sur les toits dans la diagonale au bout de nos deux câbles. Pour filer ces deux câbles et les ramener contre le vent, notre petite troupe n’eût pu suffire, comme vous pensez.

» Alors, quand allait sonner l’heure de nos ascensions — minuit, deux heures, quatre heures, — j’éveillais mon petit monde et je me dirigeais seul vers cette petite boutique, là, sur la place, où vous voyez le poste de gardes nationaux.

LA CANAILLE

» L’homme de faction, qui ne pouvait me reconnaître dans la nuit, me criait :

» — Passez au large !

» — Je veux parler au chef du poste ; c’est pour le ballon.

» — Alors, entrez !

» Les pauvres gardes étaient couchés à terre, sur les planches; pas de paille. Je demandais au chef du poste quatorze ou quinze hommes de bonne volonté pour une corvée .

» Alors chacun de se relever et s’étirant, grelottant, de s’offrir.

» Je choisissais sur la mine les plus solides, et j’entrais avec eux dans notre enceinte de ficelle. Nos hommes les disposaient par moitié, l’un derrière l’autre, sur chacun des deux câbles. Pour consigne, ne pas lâcher et filer le cable sans secousses, bien doux, « en huile ! » — Le ballon était si mauvais que la moindre secousse l’eut crevé. — Et nous montions .

LA CANAILLE

» Une dizaine de minutes pour monter, autant pour l'observation, autant pour redescendre : en tout une bonne demi-heure.

Quand nous arrivions près du sol, mes aérostiers s’empressaient de suppléer, avec leurs sacs de lest tout prêts en mains, au poids dont j’allais délester la nacelle en la quittant.

» Eh bien! ces gardes nationaux que j’avais été arracher à leur sommeil, qui ne devaient rien à ce service-là, — croiriez- vous que jamais une fois je n’ai pu seulement serrer la main d’un de ces braves gens et leur dire : merci ! — Le ballon une fois à terre, il n’était plus besoin d’eux, et, pendant qu’on l’arrimait, sentant qu’ils pouvaient être importuns ou indiscrets, — voila qu’immédiatement, comme des gens bien élevés, comme des « gentlemen », — exeunt !

LA CANAILLE

» Vous vous demandiez et vous me demandez, monsieur d’Haussonville, quand les gens comme il faut font si mal, pourquoi ceux-là, qui sont de la canaille, font si bien, lorsqu’ils s’y mettent?

» Je crois que j’ai 'fini par voir pourquoi : — c’est parce que c’est de la canaille... »

DÉPOSITION

(Mémoires inédits).

A Édouard Rod.

. . . . De la droite des boulevards ve*

nait à nous une rumeur encore lointaine, intense et profonde. Cette rumeur grossissait à mesure qu’elle se rapprochait, d’instant en instant, et le crescendo éclatait bientôt sous nous. Il se passait assurément quelque chose d’extraordinaire.

Les personnes qui se trouvaient dans l’appartement coururent toutes aux fenêtres. Malade et même, sans m’en douter, depuis deux

DEPOSITION

grands mois condamné par les médecins, je m’y traînai dernier par une contagion de curiosité malsaine — qui se trouva punie.

Après tant de douleurs, de tristesses et d’horreurs, voici ce qu’il m’était donc réservé de voir et réservé d’entendre, au plein centre de Paris, centre de la civilisation humaine...

Derrière un peloton de chasseurs à cheval, entre un double cordon de cavaliers, défilait interminablement quatre par quatre, au milieu de la ehaussée, une indénombrable quantité d’hommes, prisonniers faits à la Commune individuellement ou par rafles. Il n’y avait pas cette fois de femmes ni d’enfants.

Parmi eux, beaucoup de jeunes soldats, la capote retournée, provenant des deux régiments qui, engagés au fond de Paris le 18 mars, y étaient restés, ou, suivant une autre légende, y avaient été oubliés. Ces soldats n’avaient pu

DÉPOSITION

repartir ensuite, une fois Paris évacué par le gouvernement civil et militaire, puisque les consignes les plus rigoureuses interdisaient la sortie des portes à tout homme au-dessous de quarante ans.

De ces hommes, désormais sans chefs, absolument abandonnés à eux-mêmes au milieu d’une insurrection générale, quelques-uns avaient pu être incorporés dans les bataillons fédérés ; d’autres, très nombreux, s’étaient, de notoriété publique, résolument refusés à marcher contre les troupes deVersailles, et, comme nous l’avions su alors par les journaux, un casernement spécial leur avait même été accordé, après une orageuse discussion de la Commune.

Quels étaient précisément ceux-là qui défilaient sous nos yeux, dégradés pour l’heure, — en attendant le reste ?...

DÉPOSITION

Ils marchaient au pas rapide, poussés, la tête basse pour la plupart, et avec eux un pêle-mêle sans fin d’autres prisonniers de toutes provenances et de toutes tenues, gardes nationaux, bourgeois, ouvriers, au milieu d’une assourdissante clameur d’imprécations, de huées et de menaces. Le double cordon des cavaliers d’escorte fléchissait presque, par instants, sous la pression de la foule énorme des spectateurs, ayant peine à couvrir les captifs confiés à sa garde, — hommes non condamnés, non jugés, non pas même interrogés encore. Des messieurs bien vêtus, des « dames », se heurtaient, se poussaient, pour insulter déplus près les prisonniers, — ces prisonniers non condamnés, non jugés, à peine entendus, — et, au paroxysme de la folie sanguinaire, unanimes, sans une protestation, sans une récusation, criaient, hurlaient ces cris horribles que j’entends encore : — A mort ! A mort ! Ne les menez pas plus loin! — /ci, tout de suite !...

DEPOSITION

Combien de lâches terreurs avait-il donc fallu pour déchaîner tant de férocités ?...

Les prisonniers avançaient toujours, semblant ne vouloir voir ni entendre. L’un d’eux pourtant se retourna et cria, tendant le poing :

— Lâches ! — A ce moment, comme une trombe, un monsieur âgé et gras, décoré, de tenue respectable, venait de faire irruption du café de la Paix, et, fendant la foule, était parvenu entre les chevaux de l’escorte, d’où il frappait de taille et d’estoc les prisonniers à coups de canne...

Mais tout cela, cris, menaces, injures, hurlements, n’était rien encore. Une clameur formidable, assourdissante, éclata tout à coup comme le tonnerre et il se fît dans la masse uflthrj remous furieux où prisonniers et escorte blaient au moment de s’anéantir.

Au-dessus de tous les prisonniérs slkvançhit,— comme un spectre, — livide, ensanglanté, hagard, les cheveux droit' hérissés, vacillant et

DÉPOSITION

de chaque côté soutenu, — un homme, blessé au dos, disait-on, et qui, ne pouvant absolument plus marcher, avait été hissé sur le cheval d’un des hommes d’escorte.

Qui était ce misérable ? Était-il réellement un des chefs ou le prenait-on pour tel uniquement parce que seul entre tous il était monté ? Quoi qu’il en soit, l’aspect de ce moribond — (il n’alla pas plus loin, nous a-t-on dit, que l’église de la Madeleine...) put réaliser l’invraisemblable prodige d’exaspérer encore d’un dernier degré l’accès de délire homicide de ces lycanthropes.

Et au-dessus des hurlements et rugissements des possédés : — A mort ! — Ici ! — Tout de suite ! — nous entendîmes une voix stridente entre toutes, une voix de femme, glapissant en fausset suraigu, vers les nuages :

— Arrachez-leur les ongles ! ! !...

DÉPOSITION

Oui, voilà ce que j’ai vu et entendu, au plein centre de Paris, centre de la Civilisation Humaine, — et, en témoin sincère, désintéressé, avec tous autres témoignages à l’appui, historiquement, comme c’est mon devoir, j’en dépose.

Page 1