Scène I
GUSTAVE VAN DIEST. ~ LE VIEUX MONSIEUR. LES CxENS QUI ATTENDENT LE TRAM. — LES CAMELOTS, etc.
Au lever du rideau la pluie tombe battante. Gustave, le vieux Monsieur (abrités sous leurs parapluies) les autres, les uns vers la droite, les autres vers la gauche, regardent si les trams n'arrivent pas. Un temps. Puis
Gustave (trépignant). — Nom de chien de nom de chien de sacré nom de chien... ça est tous les jours la même chose! (Un temps : au vieux Monsieur.) Vous attendez aussi le tram, Monsieur ?
Le Vieux Monsieur. — Oui, Monsieur.
Gustave. — Vous allez aussi vers Schaerbeek ?
Le Vieux Monsieur. - - Non, Monsieur, je vais à l'avenue Longchamps.
Gustave. - — Par ce temps.
Le Vieux Monsieur. — Ce n'est pas peur mon plaisir : c'est simplement pour rejoindre ma femme.
Gustave. — Ah ! alors... Moi je vais h Schaerbeek. .s Quand je dis que je vais à Schaerbeek, ça est une façon de parler : j'es-saye d'aller à Schaerbeek J'y arriverai peut être un jour ou l'autre, si l'administration des trams le permet.
Le Vieux Monsieur. - Il y a longtemps que vous attendez.
Gustave. Depui.s que je suis S'Orti du bureau... depuis midi... (il regarde sa montre) et iH est midi sept ! Nom de chien âe nom de chien de Sficré nom de chien ! !
Le Vieux Monsieur. — Les trams, mon cher Monsieur, c'est une calamité !
Gustave. — A qui !e dites-vous, mon cher Monsieur ! Tous les jours, ça est le même bazar ! On lajisse un dossier en panne sur son bureau pour être un peu plus vite parti, on oublie ses gants sur une chaise, on galope, on arrive ici, et on peut attendre trois quarts d'heure si ça n'est pas plus.
Le Vieux Monsieur. — Parfaitement exact. Mo|i qui vous parle, j'ai un jour pris le tram à la Bourse...
Gustave (l'interrompant).— Ah ! En voilà un ! Non... ça est le 22 qui va vers la place Royale !... Est-ce que vous avez déjà remarqué que lorsqu'on attend le 22 au coin de la place des Palais, on ne le voit jamais arriver, tandis que lorsqu'on attend le 1, le 2 ou le 3, au coin de la rue de la Loi, on voit passer trente-six 22 et cinquante huit 33.
Lft Viewx IV^onsieur. — Ironie des choses ! Moi qui vous parPe, j'',ai un jour pris le tram à la Bourse...
Gustave. — Et^ c'est que je dois être au bureau de retour à 2 heures.
Le Vieux Monsieur, — Grâce au ciel, vous avez encore le temps.
Gustave. — Grâce au ciel, nous avons encore le mauvais temps. Est-ce que vous avez déjà remarqué que quand on attend un tram, ,11 tombe toujours des draches ?
Le Vieux Monsieur. — Constatation profondément exacte. Moi qui vous parle, j'ai un jour pris Ite tram à la Bourse...
Gusf'ave (l'intei-rompant). — Mais je perse tout à coup à une chose! Est-ce qu'ils ne sont pas en g-rève aujourd'hui ?
Le Vieux Mons'eur. — Qui ça ?
Gustave. • — Les trams.
Le Vieux Monsieur. ■ — Je ne crois pas ? Ma femme me l'aurait dit.
Gustave. — Votre femme travaille dans les trams?
Le Vieux Monsieur. — Non. Mais elle lit les journaux régulièrement : elle l'aurait vu.
Gustave. ■ — Oui, mais c'est qu'au jour d'aujourd'hui, dès qu'une mouche saute f''e travers, rrrouff ! les trams se mettent en grève.
Un Monsieur. — Non ! non ! Monsieur, les trams ne sont pas en grb.ve aujourd'hui... La prochaine grève n'est fixée qu'à demain en six semaines. . .
Gustave. — Ah! Alors, ça va bien (Il regarde sa montre.) Midi
douze... Et regardez-moi cette drache... Depuis la guerre, plus rien ne va en mesure d'ans ce pays... (Secouant son parapluie.) Ah! si je m'écoutais . . .
Le Vieux Monsieur. — Calmez-vous, mon cher Monsieur, patience et longueur de temps font plus que force ni que rage.
Gustave. — Oui, mais si je suis de retour au bureau à 2 h. 1|4, mon chef va m'engueuler avec force et me f. .. à la porte avec rage. . . malgré sa patience et sa longueur de temps...
Le Vieux Monsieur. — 'Vicissitudes de l'existence ! Ainsi, moi qui vou.? parle, j ai un jour pris le tram à la Bourse...
Une Dame (sur le seuil de l'aubette). Eh bien, voyon^,, et ce tram? Il n'est pas encore passé ?
Gustave. — Non Madame... A moins qu'il ne roule sous le caniveau.
La Dame. — Je ne vous; demande pas votre avis, grossier personnage.
Gustave. — Qu'est-ce qu'elle a dit? (Criant par dessus 5on' épaule oc se débattant contre son parapluie.) "Vous avez de la chance que je suis pressé... (Entre les dents.) "Vous avez de la chance...
Le Vieux Monsieur. — Calmez-vous donc, mon cher Monsieur. . . Il faut de lia philosophie dans la vie... Songez que nous avons attendu la fin dte la guerre pendant près de cinq ans.
Gustave. — Et c'est comme ça que vous voulez me consoler? 'Vous
n'allez tout de même pas me laisser croire que nous allons attendre le tram de Schaerbeek pendant près de cinq ans.
Le Vieux Monsieur. — Ce serait excessif... Mais tout de même... Ainsi, moi qui vous parle...
Gusiave. — ...vous ave?! un jour pris le tram à la Bourse... Eh bien, vous avez de la chance... Mdi, je suis seulement en train de prendre un rhume. (II éternue.)
Le Vifiux Monsieur. — Dieu vous bénisse !
Gustave. — Merci, nom de chien de nom de chien, de sacré nom de chien.
Le Vieux Monsieur. — Ah ! Voicji un 11.
Un qroupe de voyageurs (se penchant vers la gauche). — I! y a un 11.
Gustave. — Ce n'est pas un 11 qu'il me faut. C'est un 1, un 2, ou un 3.
Le Vieux Monsieur. — N'empêche qu'il y a un 11 qui s'avance.
Le groupe. — Oui... il y a un onze.
Gustave. — Ça est bien l'injustice du sort ! Vous attendez tout d'un coup un 11... Un 11! Et il arrive! Et moi qui n'attends qu'un petit 1, un petit 2, ou un petit 3, je ne vois rien venir ! Si je vois un contrôleur. (Le contrôleur de tram entre de droite.) Pardon, Monsieur le contrôleur, est-ce qu'il y a une panne dans les trams ?
Le Contrôleur. — Je ne sais pas. Monsieur. . . Je ne prends jamais le tram. (Il sort.)
Gustave (après l'avoir regardé s'éloigner). — Eh bien, merci !
Le Vieux Monsieur. — Mais qu'est-ce qu'il fait donc le 11?
Gustave (même ton que le contrôleur). — Je ne sais pas, Monsieur; je ne prends jamais le 11.
La Fleuriste (se hâtant sous la drache). — Si vous attendez le 11, je vous préviens qu'il est en panne h la rue de Louvain.
Les voyageurs pour le 11. — Oh !
Gustave. — C'est déjà bien beau qu'il soit arrivé jusque là.
Antoine (entrant de droite). — Tiens, Gustave... comment ça va?
Gustave. — Mal !
Le Vieux Monsieur. — Je vaJis prendre un taxi... Au revoir. Monsieur. (Il sort).
Gustave. — Au revoir. Monsieur.
Antoine. — Qui est-ce ?
Gustave. — C'est un monsieur qui a une fois pris le tram à la Bourse.
Antoine. — Non !
Gustave. — Si, mon ami ! Et on ne lui a pas même dt)nné la « Reconnaissance nationale ».
Antoine. — Et toi ?
Gustave. — Moi ? Tout ce que je peux espérer, c'est l'ordre du poireau ; voilà un quart d'heure que je poiraute pour ce sacré tram.