GUSTAVE. — ANTOINE. — LES GENS QUI ATTENDENT LE TKAM
Antoine. — Tu attends le tram ? Pourquoi faire? Gustave. — Pour le prendre.
Antoine. — Quelle drôle d'idée. Tu as donc du temps à perdre ' Viens plutôt prendre un apéritif. Ce sera plus sur et plus vite fait.
Gustave. — Et mon dîner ?
Antoine. — On mangera un morceau dans les environs. Tu dois aussi être au bureau 2 heures. Mo(i aussi... Ça n'est pas la peine de retourner chez toi.
Gustave. — Si ! si ! oest la peine ! J'ai même envie de prendre un taxi.
Antoine. — Toi aussi. Tu vas en avoir pour 20 francs. Tu es fou !
Gustave Je ne suSs pas fou, mais je voudrais au moins être à Sainte- Marie pour 1 1|2 heures.
Antoine. — A Sainte-Marie à 1 112 heures. Pourquoi faire ?
Gustave. — Pour reprendre le tram qui revient vers la rue de la Loi.
Antoine, — Pour reprendre le tram... Ça y est, mon ami, tu es complètement djum djum ! !
Gustave. — Aïe, mon ami,, tu ne crois pas dire si vrai (montrant sa tête). Mais pas de là (montrant son cœur). D'ici!
Antoine. — Tu es amoureux?
Gustave. — A perdre la carte ! Tiens ! il ne pîeut plus, c'est déjà ça ! (Il referme son parapluie. D'autres personnes l'avant imité s'en vont à droite et à çauche.)
Antoine. — Raconte-mrti ça !...
La Dame (sortant de l'aubette). — Et ce tram? Il n'est pas passé?
Gustave. — Si, Madame, mais comme ses chevaux étaient embaJlés. il n'a pas pu s'arrêter.
La Dame (le toisant). — Pf f f !
Gustave (menaçant). — S'il vous plaît?
La Dame. — Merci !
Gustave. — Il r^y a pas de quoi.
(La dame s'éloigne.)
Antoine. — Allez, raconte vSte tes amours.
Gustave (après une hésitation).— Eh bien ! Voilà! Tous les jours, je me dépêche de sortir de mon bureau pour être ici à midi juste... Tu sais pourquoi ?
Antoine. — Pour prendre le tram.
Gustave. — Oui, et parce que sur le tram, à mfidi juste, il y a une petite dactylographe, mon ami, dont je voudrais îjien être la machine.
Antoine. -- Voyez-vous çà !
Gustave. — Ah! mon ami! Des yeux comme ça... des cheveux comme on nien fait poilus. . . et des dents, et un nez, et un sourire. . . et de çà ! . . . Une perle, mon ami. une perle !
Antoine. — Dont tu voudraiis bien être l'huitre.
Gustave. Eh bien, oui, tiens, pour cette petite perle-là, je voudrais bien être son huître, mais je suis trop moule.
Antoine. - Allez! allez!... Il faut lui parler.
Gustave. — Mais c'est déjà fait ! On est des amis ! Tu comprends, on fait tous les jours le même trajet à midi, de la rue de la Loi à Sainte- Marie, et le même trajet à 1 1|2 heure de Sainte-Marie à la rue de la Loi.
Antoine. ■ — Ah ! c'est pour ça nue tu voudrais être à 1 1|2 heu-res à Sa'nte-Marie.
Gustave. — Justement.
Antoine. — Et il y a longteniips que tu as fait sa connaissance ?
Gustave. — Déjà plus de 15 jours ! Un midi que la plateforme était bondée, elle nx a marché sur le pied. . . Elle m'a dit : « Oh ! pardon ' » Et je lua ai répondu : « Mais faites donc, mademoiselle ».
An;oine. — C'était galant I
Gustave. — N'est-ce pas ? J'ai même ajouté en souriant ; « Vous êtes une jeune fille tellement légère qu'on sent à peine vos pieds » Elle s'est mi.e à riie comme une folle. La glace était cassée ?
Antoine. — Eh fctten, alors... Fr depuis
Gustave. — Depuis on se dit bonjour et on échange quelques mots : Comme il fait beau, n'est-ce pas, mademoiselle ? Oh ! oui, nu-nsieur... — 'Vous ave^ eu beaucoup de travail ce matin, mademoiselle ? — Ah ! oui, monsieur. On sera content d avoir fini sa journée, a est-ce pas, madiemoiseliie ? — Ah ! oui, monsieur.
Antoine. — Et c'est tout ?
Gustave. — Tiens donc ! Qu'est-ce que tu veux dire de plus ? On est toujours à 25 sur une plateforme où il y a pJace pour lu. Quand je suis près d'elle, tu comprends, ça est double plaisir, mais quand il faut se parler au-dessus de vingt-trois têtes, ça n'est pas facile de se faire des confidences.
Antoine. — Et à la descente du tram ?
Gustave. — Oui, j'y ai bien déjà pensé... Plus d'une fois je me suis dit : « En descendant du tram, je lui dirai que je 1 aime !... » Mais ça n'est pas facile de dire ces choses-là en descendant du tram ! D'autant plus qu'elle est toujours accompagnée, en allant et en revenant, d'une petite amie qui travaiille dans le même bureau.
Antoine. — Jolie aussi ?
Gustave. — Je ne sais pas... une gairiine, avec une petit nez qui remonte... je l'ai à peine regardée.
Le Contrôleur (reparaissant de gauche). — N est-ce pas vous, monsieur, qui m'avez demandé tantôt si les trams étaient en panne ?
Gustave. — Oui, monsieur !
Le ContrôEteur. — Je me suis informé auprès d'un facteur des postes et je suiis heureux de pouvoir vous répondre affirmativement. Oui, monsieur, les trams sont en panne, et il y en a encore pour une heure. Bonjour, monsieur.
Gustave (même ton). — Bonjour, monsieur; merci, monsieur. (Dès que le contrôleur est passé, il éclate.) Nom de chien de nom de chien de nom de chien ! Sacré saleté de panne ! C'est à se jeter la tête sur les pierres. (Levant le nez.) Et avec ça, clache ! Voilà qu'il recommence à uleuvoir ! Et cest pour ça qu'on s'est battu depuis 1830 jusqu'à 191.8.
Antoine. — Ne te tracasse pas, va ! Ça ne sert à rien ! Viens plutôt prendre un verre là-bas au coin.
Gustave. — Si on allait plutôt prendre un verre à Sainte-Marie ?
Antoine. Pourquoi faire ?
Gustave. — Pour la voir, tiens !
Antoine. -- Tu te figures sans doute que pour elle les trams ne sont pas en panne ?
Gustave. — Tu crois qu'elle a aussi raté son tram ?
Anto'ne. — Naturellement ! La panne n'a pas dû commencer juste au moment où tu arrivais! Ta belle dactylographe sera arrivée quelques secondes avant toi, et comme les femmes sont beaucoup plus débrouillardes que les hommes, elle se sera informée, et elle sera partie.
Gustave. — A Schaerbeek?
Antoine. — Mdis non ! Tu vois ça d'ici ! Faire deux fois la route d'ici à Schaerbeek pour être de retour à 2 heures. Elle sera allée simplement manger un morceau avec sa petite amie.
Gustave. — Tu crois ? Pourquoi est-ce qu'elle ne m'a pas attendu ?
Antoine. - — Est-ce que tu ne te gobes pas un peu ?
Gustave. - — Non ! Mais si elle tenait à manger un morceau, moi je lui aurais bien offert ce morceau... et d'autres morceaux avec.
Anioîne. — II faudra la prévenir pour une autre fois !
Gustave. — Est-ce qu'on veut faire le tour de tous les établissements oùsqu'on mange un morceau ?
Antoine. — C'est ça, toi ! Pourquoi pas le tour du monde ? Ecoute. Fais ce que je te dis : on va aller prendre un verre au coin : on pourra avoir une assiette de soupe et quelque chose de froid ! Et puis, on reviendra à quart avant deux, ou à vingt minutes avant deux, et on rencontrera sûrement ta jolie dactylographe et sa petite amie. Tu, pourras lui parler et moi je pourrai pailler à sa petite amie.
Gustave. — A celle avec son petit nez qui remonte ! Ça est une gamine, tu sais.
Antoine. • — Eh bien, justement, et moi je suis un gamin.
Gustave. — Zo-ot !
Antoine. — Allez, tu viens ? (Montrant l'aubette.) Tu ne vieux tout de même pas t'asseoir là-dedans ?
Gustave. — Aïe non ! Chaque fois que j'entre dans une aub tte, il nie semble que je suiis à la morgue.
Antoine. — Viens au café du coin. On se mettra contre les vitres et tu pourras voir si elles arrivent.
Gustave. — Allez, alors... Mais on revient tout de suite.
Antoine. — A vingt minutes avant deux heures.
Gustave. — J'armerais mieux à vingt-cinq avant deux heures.
Antoine. — Si tu veux ?
Gustave. — Allez alors ! (Se retournant une dernière fois.) Saleté de trams... Nom de chien! Et ça est pourtant un arrêt fixe ici.
Antoine. — Tu ne le savais pas !
Gustave. — Maintenant, je le sais ! On rate son tram, on rate ses rendez-vous. . . mais ce qu'on ne rate jamais, c'est la drache ! (S'éloignant avec Antoine.) Nom de chien de nom de chien d« sacré nom de chien ! ! ! (Ils sortent.)