Scène V
SIMONE. — ZEZETTE.
Zezette (le regardant partir). — Il est gentil, ton André.
Simone. — Oui, il est gentil. (Zezette soupire.) Tu soupires, Zezette ? Qu'est-ce que tu as ?
Zezette. — Rien. Je pense.
Simone. — A quoi ?
Zezette. — Au bonheur d'avoir quelqu'un qui pense à vous au point de vous apporter dos tartines quand il pleut et que les trams sont en panne.
Simone. — Tu connaîtras ce bonheur.
Zezette. — Tu crois ? Moi je n'espère plus.
Simone. — Allons donc ! Tu es jeune, tu es jolie. Si ceflui-là ne te remarque pas, un autre te verra passer et t'arrêtera au passage.
Zezette. — Oui ! Mais c'est justement celui qui ne me remarque pas que moi j'ai remarqué.
Simone. — Et c'est pour ça que tu m'as fait manger au galop et que nous voici devant cette aubette à 1 heure 20, alors que nous ne devons être au bureau qu'à deux heures.
Zezette. — Tu es fâchée ?
Simone. — Mais non, petite bête. Il ne pleut plus, les trams ne nous assourdissent pas de leur bruit de ferraille. Donne-moi le bras, promenons-nous dans le bois en attendant que le loup y arrive. (Elles se promènent de long en large.)
Zezette. — Le loup ! S'il n'y avait que des loups comme celui-là les petits chaperons rouges resteraient tous vieilles filles.
Simone. — Mais est-ce que tu l'aimes vraiment ?
Zezette. — Mais oui, je ITaime. Il n'y a qu'une façon d'aimer : je l'aime vraiment.
Simone. — Mais qu'est-ce qui peut te plaire en lui ? 11 n'est pas beau.
Zezette. — Oh ! il n'est pas mal.
Simone. - - Il n'est pas élégant !
Zezette. — Il est toujours très propre.
Simone. — Je ne crois pas qu'il soit très intelligent.
Zezette. — Mais il a l'air si bon garçon.
Simone. — Enfin ! tu l'aimes.
Zezette. — Je l'aime !
Simone. — Et le hasard qui, à ce qu'il paraît, est un grand maître, fait en sorte qu'il me remarque, moi, sans voir le joli visage de petite fille qui se tend vers lui.
Zezetie. — Je suis peut-être trop petite ?
Simone. — Mais nom c'est le hasard, je te dis. Ce grand maître, qui fait toujours tout de travers. Depuis qu'il m'a adressé la parole pour La première fois, sur la plateforme du tram, j'ai failli lui dire : « Monsieur, je n'entends pas de cette oreille-là, mais il y a, à côté de moi, quelqu'un qui ne demande pas mieuix que de vous écouter. »
Zezette. • — Tu avais deviné que je l'aimais.
Simone. — Que tu l'aimais ? Non ! Et j'ai été stupéfaite lorsque tu me l'as avoué tout à l'heure. Mais j'avais remarqué que tu le regardais d'un œil sympathique, et je me disais : A la longue, ça deviendra peut-être de l'amour.
Zezeite. — Du premier jour, ça été de lamour. Dès la première minute où je l'ai aperçu sur la plateforme du tram, j'ai compris ce que c'était qu'un coup de foudre.
Simone. — Un coup de foudre sur un tram électrique, c'est dangereux.
Zezette. — Il parle d'une voix si douce ! Il te dit de si jolies choses.
Simone. — De si jolies choses : Comme il fait beau n'est-ce pas, mademoiselle ! On sera content d'avoir fini sa journée, n'est-ce pas, mademoiselle ? En effet, c'est assez inédit.
Zezette. — Ce doit être ujn poète.
Simone. — Oh ! non ! C'est un employé au Ministère des sciences et des arts.
Zezette. — C'est une cause d'empêchement ?
Simone. — Absolument ! Tous les poètes sont aux Affaires étrangères.
Zezette. • — Tu ne dois pas te moquer de lui : il a l'air d'un si bon garçon.
Simone. — Ein tous cas, ce bon garçon m'agace un peu, moi, tu comprends ?
Zezette. — Parce que tu aime^ ton André !
Simone. — Justement ! Il aurait bien dû remarquer à la façon dont je lui répondais... ou plutôt, dont je ne lui répondais pas, que je ne tenais pas à continuer la conversation. Mais, non, il s'obstine, il insiste. On ne peut plus prendre un tram sans le trouver sur la plateforme. On en arrive à souhaiter des pannes ou la grève.
Zezette Oh !
Simone. — D'autant plus que lorsqu'on est serré ; et c'est presque tous les jour,s. Il a une façon de vous pousser qui n'est pas des plus agréable.
Zezette. — Oh ! Il ne le fait pas exprès.
Simone. — Je le sais bien ! Ce n'est pas sa faute, s'il bedonne.
Zezette. — Il bedonne ! Il ne bedonne pas du tout ! Il n'est pas maigre, mais il ne bedonne pas.
Simone. — Si, il bedonne ! Parce que s'il ne bedonnait pas il y a longtemps que je laurais remis à sa place, moi ; il a une façon de vous pousser son ventre dans les reins.
Zezette. — Brrrou ! Tu en fais une affaire. Moi, je voudrais bien qu'il me pousse un peu son ventre dans les reins.
Simone. — Veux-tu te taire ! Zezette !
Zezette. — Mais oui ! Ça me prouverait au moins qu'il m'a remarquée, mais il est ébloui par toi ! Alors, moi, je reste dans l'ombre.
Simone. — Veux-tu que je change de tram ?
Zezette. — Oh ! non, ift changerait aussi, et je ne le verrais plusi.
Simone. — Et tu serais malheureuse ?
Zezette. — Je crois que j'en mourrais.
Simone. — Rien que ça ?
Zezette. — C'est que je l'aime, moi, tu comprends ? Je suis à l'âge où l'on aime, n'est-ce pas ? Et je me dis que si j'avais un brave garçon comme celui-là pour époux, je serais parfaitement heureuse, tandis que si je n'obtiens pas sa main, je serai très, très, très malheureuse.
S!mon«. — Oh ! Zezette ! Et bien, je vais lui dire.
Zezette. — Oh ! non, ne fais pas ça !
Simone. — Je vais en tous cas le prier de ne plus m'adresser ses phrases poétiques sur les plateformes des trams.
Zezette. — Alors, il s'en ira et je l'aurai perdu par ta faute.
Simone. — Par ma faute ? Je ne peux pourtant pas le laisser continuer à me faire la cour dams l'espoir que c'est toi qu'il épousera. (Soudain, s'arrêtant.) Oh ! mais si ! Oh ! ma petite Zezette, je viens d'avoir une idée épatante. Je vais lui donner une petite leçon.
Zezette. — Oh !
Simone. — Qui le jettera dans tes bras.
Zezette. — Ah !...
Simone. — Tu verras ça, tu verras ça !
Zezette (très troublée). — Dis, Simone, dis, le voilà, il arrive.
Simone. — Et bien, laisse-le arriver. Tu ne vas pas te trouver mal, j'espère ?
Zezette. — Oh ! non, mais je le trouve si bien.
Simone. — Rien qu'à sa façon de brandir son parapluie, on voit que c'est un séducteur. Il n'est pas seul. Il amène du public, maintenant, pour assister à ses improvisations amoureuses ! Petite Zezette, je vais travailler pour toi ; ne t'étonne pas de ce cjue je dirai. Plus tard, tu verras le résultat.