Scène VI
SIMONE. — ZEZETTE. — GUSTAVE. — ANTOINE. (Un instant.)
Gustave (accourant, très empressé). - — Bonjour, Mademoiselle Simone! Quel heureux^ hasard de vous rencontrer.
Simone. - - Bonjour-, Monsieur Gustave Van Diest ! Vous allez bien ?
Gustave. — Très bien, je vous remercie. Je vous présente mon ami Antoine. (A Antoine.) Tu peux t'en aller maintenamt.
Simone. — Enchanté de faire votre connaissance.
Antoine. — Moi de même. Mademoiselle.
Gustave. — C'est un ami d'enfance ! Vous comprenez, nous ne noos quittons pas. (Bas). Allez! fous le camp maintenant.
Simone. — Vous savez que Zezette est là aussi.
Gustave (se retournant). — Oh ! pardon ! Bonjour, Mademoiselle Zezette. Je ne vous avais pas vue.
Simone (à part). — Quel mufle !
Zezetie (.à part). — Quel gentil garçon !
Gustave. — Je vous présente Aintoine, mon ami d'enfance, mon inséparable... (bas, à Antoine). Est-ce que tu vas filer, nom de chien!
Antoin« (bas, également). — Mais non, je ne vais pas filer Cette petite est charmante !
Gusiave (bas). — Qu'est-ce que tu dis? (Haut, à Simone.) Ilf est fou!
Simone. — Qui ?
Gustave. — Lui !
Simone. — Pourquoi ?
Gustave. — Je ne sais pas ! Ça n'a pas d'.importance. (Pendant ce temps, Antoine s'est approché de Zezette et lui adresse des oeillades et des sourires.)
Zezette. — Qu'est-ce qu'il me veut, celui-là ?
Simone. — Vous avez été victime de la panne ?
Gustave. — Comme vous dites ! Victime de îa panne ; je pourrais même dire que je suis resté dans la pannade.
Simone (à part). — Quel imbécile!
Zezette. — Comme il a de l'esprit.
Antoine (qui est près d'elle). — Et comme vous êtes jolie !
Zezette (sur la défensive). — Qu'est-ce que vous dites ?
Gustave (à Simone). — Et je puis dire aussi que je bénis cette panne.
Zezette. — Paf ! (En effet, Antoine, très entreprenant, a essayé de prendre la taille de Zezette et celle-ci lui a envoyé une gifle.)
Gustave. — Quoi ?
Zezette. — Cest votre inséparable qui veut me prendre par la taille.
Gustave. — Oh ! Antoine.
Zezette. — Il me prend aussi sans doute pour son amie d'enfance ! (A Antoine, le menaçant du doigt.) Ça vous apprendra.
Gustave (très digme). — Oui, certainement, ça vous apprendra, mon jeune ami,, à vous bien conduire avec les jeunes filles que je vous présente. Et maintenant, sortez !
Antoine. ■ — Sortez ! Mais nous sommes dans la rue.
Gustave. — Ça ne fait rien, sortez tout de même.
Antoine. — Si vous voulez. Monsieur !
Gustave. — Je reste entièrement à votre disposition.
Zezette (effrayée). — Vous n'allez pas vous battre pour moi.
Gustave (riant). — Oh ! non, hein. Ça est une façon de parler. Vous lui avez donné une leçon, et ça est très bien fait.
Antoine. — Et je vous présente mes excuses. Mademoiselle.
Zezette (très digne). — Je les accepte.
Gustave. — Et maintenant, il s'en va, parce qu'il travaille aussi sur un bureau (bas). Est-ce que tu vas filer, oui ou non ?
Antoine (bas). — Oui, mais elle est charmante, cette petite, tu sais (à Simone.) Au revoir, Mademoiselle ! Au plaisir ! . . .
Simone. — Au revoir, Monsieur Antoine.
(Pendant ces deux répliques, Gustave, frappé pour la seconde fois par l'exclamation de son ami, regarde à la dérobée Zezette, puis il dit :)
Gustave (à part). — Je ne sais pas ce qu'il a à dire tout le temps qu'elle est charmante. (Il se retourne pour retourner vers Simone au moment où Antoine se retourne pour venir vers Zezette. Rencontre.)
Antoine. ^ Vlan ! ton ventre est toujours dans le chemin, toi !
Gustave (vexé). — Mon ventre ! Mon ventre !
Zezette. — Mais Monsieur Van Diest n'a pas du tout de ventre.
Gustave (ravi). — N'est-ce pas, Mademoiselle?... (à Simone). C'est vrai qu'elle est charmante !
Simone (vivement). • — Vous l'avez remarqué ?
Gustave. — Non, pas moi : Antoine !
Simone (désappointée). — Ah !
Antoine (à Zezette). — Mademoiselle, voulez-vous tout de même me donner la main ? J'aurais dû voir à qui j'avais affaire.
Zezete. — Ma main, oui, la voici.
Antoine. — Vous me la donnez... Je regrette que vous ne me l'accordiez pas
Zezette. — Ma main, je ne J'accorderai pas si vite que ça !
Gustave (qui, malgré lui, observe la scène). — Mais qu'est-ce qu'il a aujourd'hui, celui-là ? Tu sais que tu vas être en retard, hein ! Il n'y a pas de trams ajourd'hui.
Antoine. — Je me sauve (il salue), Mesdemoiselles. (Il donne la main à Gustave.) Au revoir !
Gustave. — Au revoir! (Antoine sort. Un temps. Puis Gustave nt à une réflexion.) Heu ! ça est comique, hein ? . . . on aurait dit tout à fait qu'il vous demandait en mariage.
Simone. — Ça ne serait pas si bête.
Zezette. — Oh ! mais moi, je ne me marierais pas comme ça avec le premier venu.
Simone. — Et tu aurais bien raison.
Zezette. — Il faudrait d'abord me plaire.
Simone. — Mais celui qui te plaira ne sera pas à plaindre.
Zezette. — Je .le choisirai sans hâte. Puis, l'ayant choisi, je l'aimerai, je le dorlotterai. Je le mettrai dans des plumes et dé l'ouate. (Gustave se secoue voluptueusement à cette image de bien-être.)
Simone. — Et cet heureux mortel aura la plus délicieuse petite femme qu'on puisse rêver.
Zezette. - — Mais ça n'est pas comme ça que je le rencontrerai ! D'ailleurs, les gens qu'on rencontre par les jours de panne, ça sont presque toujours des coureurs. (Il recommence à pleuvoir.) (1).
Gustave (éclatant de rire). — Ça est une drôle de gamine, hein !
Simone. — Elle est charmante.
Gustave. — Oui, il y en a beaucoup qui sont de cet avis ! (Très aimable.) Mademoiselle Zezette, à Pâques, je vous donnerai une poupée.
Zezette (blessée). — Oh! Monsieur Van Diest.
Gustave (sans remarquer et s'adressant à Simone). — Mais je suis tout de même content. Mademoiselle Simone de vous avoir rencontrée avant d'aller au bureau. Voyez-vous, cette panne m'ennuyait surtout parce que je me disais : « Je ne verrai pas Mlle Simone sMt la plateforme du tram ! » Si j'avais pu croire que vous étiez sur une plateforme quelcon-
C'I) Ceux de mes lecteurs qui ont vu la pièce à l'Olympia s^étonneront peut-être de ne pas trouver ici la courte scène à quatre, entre Simone, Zezette, Gustave et le Vieux Monsieur (le quatuor de la grille). Cela tient à ce que l'idée de cette scène appartient entièrement à Libeau. Je ne me reconnais donc pas le droit de l'intercaler dans ma brochure, réservant ainsi à mon interprète et ami, pour le cas oïl il rejouerait le rôle qu'il a si magistralement créé, l^xclusivité d'un épisode imaginé par lui. (P. M.)
que, je serais monté, vous savez, même si la panne avait dû durer six mois. Mais je pensais bien que vous n'iriez pas monter sur la plateforme d'un tram qui ne roulait pas. Vous êtes trop intelligente pour ça. Alors, j'étais déespéré parce que je me disais : « Ce midi, je ne verrai pas Mlle Simone ».
Simone. — Ni Mlle Zezette.
Gustave. — Ni Mademoiselle Zezette ! Et si je ne vous avais pas vue, Mademoiselle, j'aurais fait toute ma besogne de travers, au bureau. Parce que, vous comprenez, quand je ne vous vois pas, ma journée est fichue, je ne vis plus... parce que vous comprenez... (il s'emballe).
(Simone s'en aperçoit et Zezette aussi.)
Simone (l'interrompant). — Il me semble que vous êtes loquace les jours de panne.
Gustave. — Loquace ? Hum ! Oui, je suis loquace. Mais c'est parce que je n'ai jamais l'occasion de vous parler, vous comprenez. On échange comme ça quatre mots au-dessus de la tête de vingt-trois imbéciles qui n'ont rien d'autre à faire que de vous écouter. Alors, on ne peut rien dire de bien intéressant. C'est pour ça que je n'ai jamais pu vous dire' grand chose. . . que je n'ai jamais pu vous dire ce que mon ami Antoine me disait de vous dire parce que si je ne vous le disais pas, qui est-ce qui vous le dirait... de vous dire...
Zezette. — Il va recommencer à dracher.
Gustave. — Il va recommencer à dracher ! Ce n'est pas ça que je voulais vous dii-e... C'est peut-être la vérité, mais nous autres, ça nous est égal, parce que dans cinq minutes, on sera au bureau, vous, en train de taper sur de petites machines à écrire, qui ont bien de la chance d'être frappées par vos jolis doigts, et moi en train de dormir devant trois dossiers sans chemises et dix chemises sans dossiers. Ce n'est pas cela que je voulais dire. Je voulais vous dire que j'ai à vous dire...
Simone. — Vous êtes allé prendre un apéritif avec votre ami Antoine ?
Gustave. — Oui ! On est allé prendre chacun un apéritif et manger un morceau : lui a mangé les deux morceaux et moi j'ai bu les deux apéritifs parce que je n'aurais pas su manger.
Zezette. — Vous n'aviez pas faim ?
Gustave. — Si, Mademoiselle.
Simone. — Vous étiez trop pressé ?
Gustave. — Non, Mademoiselle. Mais j'avais la gorge serrée par tout ce que j'avais à vous dire et que je ne vous ai pas dit et que je vais vous dire : Mademoiselle Simone
Simone (l'interrompant). — Nous ne sommes pas seuls !
Gustave (après un regard chargé de colère à Zezette). — Quand est-ce que nous serons, enfin, une fois seuls.
Simone. — Peut-être plus tôt que vous ne croyez.
Gustave (stupéfait). — S'il vous plaît? Comment? Qu'est-ce que vous dites ?
Simone. — Demandez à Zezette ce que je lui ai dit tantôt ! Hein, Zezette ?
Zezette (convaincue). — Ah! oui!
Gustave. — C'est vrai !
Zezette. — Ah ! oui. Monsieur Van Diest ! Elle m'a dit bien des choses.
Gustave. — Elle vous a dit bien des choses ? J'aurais ce bonheur qu'elle vous a dit bien des choses. Je ne puis en croire mes oreilles.
Zezette. — Oui> Monsieur Van Diest, je vous l'affirme : Simone m'a dit bien des choses.
Simone. — Et vous pouvez la croire. Zezette est l'âme la plus droite, le cœur le plus franc et le plus loyal qui existe.
Gustave. — Vous êtes l'âme le plus franc et le cœur la plus droite. Merci, Mademoiselle Zezette, Antoine avait raison.
Zezette. — Comment ?
Gustave. — Vous ne savez pas le bien que vous me faites en me disant que Simone, que Mademoiselle Simone vous a dit bien des choses.
Zezette. — J'en suis bien heureuse, Monsieur Van Diest.
Gustave. — Car toutes les choses que vous a dites Mademoiselle Simone m'évitent de dire les choses que je voulais dire, car moi, au fond, vous savez je suis un timide. Souvent je voudrais, mais je n'ose pas.
Zezette. ■ — Et souvent vous regardez et vous ne voyez pas.
Gustave. — C'est comme vous dites Mademoiselle Zezette. Antoine avait raison.
Zezette. — Mais il n'est pas question d'Antoine.
Gustave. — Non, ça je sais. Il est question de moi, c'est bien plus intéressant ! Mais je suis un peu ému parce que vous m'avez dit que vous avait dit Simone... pardon, Mademoiselle Simone.
Simone. — Vous pouvez dire Simone tout court.
Gustave. — Je peux dire Simone tout court? (au comble de la joie). Ah ! Mademoiselle ! Mademoiselle Simone, si jamais vous avez un frère ou un cousin qui désire avoir le prix triennal de littérature, même s'il n'a jamais rien écrit, envoyez-le moi, je le lui ferai avoir pour vous témoigner toute ma joie et toute ma reconnaissance. Je puis dire Simone tout court ! Ah ! Mademoiselle Simone je n'ai jamais été si heureux. (A Zezette :) Et puisque vous m'avez dit que Mlle Simone vous a dit bien des choses... (à Simone) moi, je puis enfin vous dire ... (Il recommence à pleuvoir.)
Zezette. — La drache recommence !
Gustave. — La drache recommence !
Simone. — Et il est deux heures !
Gustave. — Et il est deux heures !
Zezette. — Et on va être en retard.
Gustave. — Et on va être en retard.
Simone — Et on va se faire ramasser par le patron.
Gustave. — Et moi par le chef de bureau !
Simone. — Et on va encore une fois être trempés !
Gustave. — Et moi, je m'en fiche ! J'ai un parapluie. (Il l'ouvre.) Mademoiselle Simone, puis-je vous offrir l'abri de mon parapluie et l'appui de mon bras jusquà votre bureau ?
Simone. — Volontiers. (Elle prend le bras de Gustave.)
Le Contrôleur (reparaissant). — Messieurs, dames, la panne est terminée.
Gustave. — Merci ! Tâchez qu'il y en ait tous les jours ! Je n'ai jamais été si heureux.
(Le contrôleur ahuri, sort en faisant sipne qu'il est fou.)
Gustave. — Vous venez. Mademoiselle Simone ?
Simone. — Mais oui.
Gustave. — Quand est-ce que vous reverrai ?
Simone. — Tantôt, à 5 heures, après la sortie des bureaux.
Gustave. — Je suis le plus heureux des employés du ministère. (Il va pour sortir.)
Simone. — Vous oubliez Zezette !
Gustave. — C'est vrai!... (tendant son bras gauche à Zezette). Mademoiselle Zezette, j'ai encore un bras de libre. C'est le bras gauche, le bras droit est pris.
Simone. — Le droit, cest celui de la maîtresse.
Gustave (se retenant pour ne pas bondir). — Aïe! vous me rendez fou.
Zezette. — Et le gauche, c'est le bras de l'épouse.
Gustave (riant après réflexion). — Ça est une drôle de gamine, hein !
(Ils s'éloignent, tandis que la drache tombe à flots.)
RIDEAU